Note d'auteur.
(100ème histoire postée sur mon profil motherfucker, champagne)
Je suis ravie de vous retrouver pour enfin poster cette fiction que j'ai écrite avec fureur : je pensais qu'elle serait largement plus courte, mais ça m'a un peu échappé des mains et je ne me voyais pas la raccourcir car finalement toutes les parties (chapitres) sont importants =)
Pour en parler un peu : cette fiction se divise en deux parties. La première, Phantasma, est plus courte que la deuxième et retrace l'enfance de Spencer (ses premiers fantômes, le départ de son père, la mort de Riley, son entrée à la fac, etc). Je pense que c'était important de poser les bases pour montrer à quel point ça change quelques petits trucs dans sa manière d'être. Spencer reste Spencer, bien sûr, mais mmmh vous verrez si ça vous donne envie !
La seconde partie commence à partir de son recrutement pour le BAU, et suit la ligne directrice de la série avec quelques scènes sur des enquêtes et quelques scènes sur... autre chose, sa vie quoi. J'ai modifié quelques petits trucs, vous verrez pour ceux qui ont vu la série, mais sinon si vous ne l'avez pas vu et que vous voulez quand même tenter et bien je pense que ce n'est pas incompréhensible =)
Quelques petites infos :
• Attention, encore une fois quelques TW : bon, Spencer Reid est Spencer Reid alors y'a de la drogue (et une prise détaillée dans l'un des chapitres) y'a de la dépression, y'a des problèmes avec la nourriture et y'a tout le reste. Le garçon va pas bien et ça s'arrange pas avec le temps (snif, vous inquiétez pas y'a un peu de comfort de temps en temps)
• Je me sens également obligé de préciser que malgré le résumé et les tags, pas de character death ici ! Enfin vous voyez ce que je veux dire : Spencer reste en vie *coeur*
• Je ne sais pas encore trop quand je vais poster la seconde partie, et si je vais la couper car elle est longue, je verrais bien mais en attendant j'espère que cette première partie vous plaira
Donc voilà ! une fic où Spencer voit les morts, où il doit garder ça secret, où il fait en sorte que ça impacte pas trop sa vie mais...
AUSSI ! gros merci again à Neil, je t'aime fort fort fort, merci bcp pour ton travail et tes commentaires !
BONNE LECTURE !
PARTIE UNE | phantasma
La première fois que Spencer croise la route d'un fantôme, c'est un soir en rentrant du collège.
Il boite un peu, sur le côté du trottoir. Le caniveau est sale, plein de feuilles mortes amassées là par les grosses pluies qui sont tombées ces derniers jours. Il a perdu son parapluie, quelque part dans les vestiaires. Étonnamment, ça lui était vraiment sorti de la tête jusqu'à ce que son pied se pose dans une énorme flaque d'eau crasseuse.
Spencer s'arrête un instant. Le regard trouble, il fixe sa chaussure trempée puis l'écarte d'un geste fatigué. Sa jambe est lourde, et il manque de perdre l'équilibre une seconde. Sa chaussette verte, celle qui se trouve à droite, devient plus sombre, presque marron.
Avec lassitude, il clopine difficilement pendant encore quelques mètres. Son mollet le fait souffrir, et il n'a pas oublié la manière dont la batte de baseball qui traînait là a frappé son os. Il ne l'a pas entendu se briser, mais la douleur lui est remontée jusque dans la colonne.
C'est après trois nouveaux pas que Spencer se rend compte qu'il n'a pas de chaussette à gauche. Peut-être traîne-t-elle à côté de la poubelle où il a récupéré le reste de ses vêtements. Sa veste porte une odeur de tabac froid, de banane trop mûre, et de chocolat. Il trouve ça écœurant, mais son esprit ne cesse de lui rappeler que le corps humain adulte ne peut supporter trop longtemps une attaque directe par le froid.
Il n'est pas un humain adulte.
Il a passé quatre heures et cinquante-trois minutes attaché au poteau de but, sur le terrain de foot à l'arrière.
La mâchoire de Spencer se crispe. Il sait qu'il aura les marques des liens sur sa peau, qu'il aura l'odeur de la rosée dans ses cheveux toute la soirée, et que ses oreilles n'oublieront jamais les rires amusés qu'il a entendus. Cette fille, dans la classe d'à côté. Ce garçon, dans l'équipe de basket. L'autre, qui semble tellement plus âgé qu'eux et qui a redoublé deux fois. Spencer a déjà aidé celui qui a serré les cordes autour de ses cuisses à faire ses devoirs de maths. Seule une autre fille aux cheveux châtains a semblé hésiter en entendant les bruits qui sortaient de la gorge de Spencer elle s'est vite reprise, quand sa copine lui a demandé si elle voulait sortir avec lui, tant qu'à le défendre.
Spencer fait encore dix-huit pas de plus. Ses joues le piquent, à cause du froid et du sel de ses larmes séchées. Il sent son nez couler et renifle fort. Au moins ses lunettes sont toujours sur son nez, ce qu'il n'explique pas forcément.
À sa droite, un réverbère clignote deux fois dans l'obscurité de la nuit tombée. Ça attire son attention : il tourne la tête, s'arrête, et ses yeux tombent sur le petit square devant lequel il passe chaque matin quand il ne prend pas le bus. Des jeux, un tourniquet jaune et un toboggan bleu. Et un banc, juste derrière.
Il déglutit. Sent la douleur de sa jambe envoyer une nouvelle décharge quand il s'appuie dessus pour tester. Finalement, il se tourne et boite dans l'herbe humide, traversant un carré de pelouse avant de passer sous un arbre. Il tombe sur le banc plus qu'il ne s'y assoit.
Il est resté des heures suspendu par des liens, supportant son propre poids sans pouvoir utiliser ses mains ou ses pieds. Ses bras sont engourdis, tout comme le reste de son corps qui commence déjà à être courbaturé. Il n'a rien bu depuis bientôt douze heures. Les crampes se forment à l'arrière de ses cuisses.
Un soupir passe ses lèvres, et Spencer rejette sa tête en arrière pour regarder le ciel. Peu importe qu'il ne soit que dans la périphérie du centre-ville : à Las Vegas, les étoiles ne se trouvent que dans les casinos. Ça l'énerve un peu, car il a récemment appris plus d'une trentaine de constellations, et il n'a aucun moyen de les reconnaître ailleurs que dans les livres.
Le son de son souffle qui ralentit, qui se calme enfin, apaise légèrement son esprit et sa main se crispe sur sa cuisse douloureuse. La courbature le fait se tordre, et il se demande combien de temps il peut rester là avant qu'un des voisins ne regarde par sa fenêtre et ne décide d'appeler les flics.
Environ dix minutes, sûrement. Spencer a déjà vu des chiffres, à ce propos.
— Tu m'as l'air perdu, petit.
Spencer ne sursaute pas. C'est étrange, comme sensation : il regarde les étoiles, ferme les yeux un instant, puis tout à coup une voix résonne et il n'a même pas envie de porter une main à son cœur. Il ne se mord pas la langue de surprise, ni ne se redresse brusquement.
Lentement, ses paupières s'ouvrent à nouveau et il baisse la tête. Sur le banc, juste à côté de lui, une femme tricote avec de grandes aiguilles rose. Un petit sac en papier est posé entre eux, et contient au moins trois pelotes de laine violette. Un violet assez foncé, que Spencer trouve joli.
Des pelotes d'environ 50 grammes. En tout, ça doit faire plus de 300 mètres de fil. C'est sûrement beaucoup, pour une écharpe.
Il l'observe, puis penche la tête sur le côté.
— Je ne suis jamais perdu. J'ai mémorisé le plan de mon quartier, et celui des six autres aux alentours.
La femme sourit. Ses joues tombent, ses rides creusent le coin de ses yeux, et des cheveux blancs sont retenus en arrière par une grosse pince marron. Spencer se mord l'intérieur de la bouche.
— D'où est-ce que vous venez ?
— Et toi, d'où est-ce que tu viens ?
— Vous évitez la question.
— Tu sais très bien d'où je viens, mon petit.
Elle sourit à nouveau, sans dévoiler ses dents. Sans se tourner vers lui. Spencer a envie de tendre la main pour prendre la sienne : son corps se réchauffe, rien qu'à la sentir assise là, tout près. Elle a raison, en un sens.
Il sent surtout d'où elle ne vient pas. Il le sait. Elle a l'air si humaine qu'il veut lui pincer la joue, juste pour voir.
— Que faites-vous ici ? Pourquoi est-ce que...
— Tu es un garçon bien curieux.
Il fait la moue. Son corps oublie un instant son mollet et ses vêtements qui sentent la poubelle. Cette femme est chaude et brille un peu. Pas beaucoup, mais en regardant bien c'est le cas, surtout dans la nuit.
— C'est ce qu'on dit. On me dit que je parle trop.
— Qui te dit ça ? Tes parents ?
— Non. Pas vraiment. Mon père dit que je ne parle jamais de ce qu'il faut, et ma mère voudrait m'entendre toute la journée.
— Ta mère a l'air gentille.
— Elle l'est.
— Ignore ton père, petit.
— J'essaye.
Que font-il, à cette heure-là ? Son père est peut-être rentré du travail, ou peut-être pas. Des policiers sont-ils dans son salon ? Sera-t-il obligé de tout raconter ?
Il veut juste rentrer chez lui, mettre des vêtements dans la machine à laver, boire une grande bouteille d'eau, et aller se coucher en pensant au fait qu'on est vendredi.
— Qu'est-ce que vous faites-là, alors ?
— Je tricote.
— Pourquoi ici ?
— Je tricote ici tous les jours, à la même heure.
Spencer penche la tête.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas, petit. Pourquoi le ciel est-il bleu ?
Il se dandine légèrement sur le banc en bois. Les mains ridées et osseuses de cette femme s'activent à passer maille après maille, sans s'arrêter. Elle ne le regarde pas, et ne se déconcentre pas de sa tâche.
— En fait, commence Spencer en voyant une page s'imprimer derrière ses paupières, la lumière "blanche" du Soleil est en réalité un mélange de diverses longueurs d'onde qui correspondent aux couleurs que l'œil perçoit en observant un arc-en-ciel...
La femme rit, et l'interrompt. Il serre les lèvres.
— Tu es vraiment un garçon intelligent.
— C'est ce qu'on dit aussi.
— On dit beaucoup de choses sur toi, apparemment.
Spencer déglutit, et ses jambes s'agitent toutes seules. Ça lui fait mal, tout à coup, alors il arrête immédiatement.
— Apparemment, oui.
Il hésite. Il a tellement de questions. Que devrait-il dire ? Par quoi commencer ? Finalement, il se tourne avec un regard curieux qui se pose encore une fois sur sa peau pâle. Elle paraît si vraie. Si vraie qu'il se demande pourquoi il a su tout de suite.
— Comment vous vous appelez ? demande-t-il.
Elle sourit à nouveau. Sa bouche s'ouvre, ses lèvres remuent, mais il n'entend rien. En un battement de paupière, la lumière s'éteint et l'obscurité du square le prend par surprise. La bouche entrouverte, il regarde autour de lui. Il n'y a plus personne. Son corps recommence à lui faire un peu mal.
Dans un soupir déçu, Spencer descend du banc. Il surprend un mouvement à l'étage d'une des maisons, un rideau qui bouge à la lumière d'une lampe. Peut-être que les dix minutes sont écoulées. Sûrement, oui.
Il se remet en route, en boitant à nouveau jusqu'au trottoir : cette fois, il entend le son de l'eau qui ruisselle sur le côté, jusqu'à tomber dans les bouches d'évacuation. La nuit l'avale, pendant encore un moment.
Quand il arrive enfin chez lui, sa mère dort dans sa chambre et son père n'est pas encore rentré.
Spencer passe la soirée à lire dans sa chambre.
La soirée, puis une bonne partie de la nuit. Il fait ça parfois, quand le sommeil ne veut pas venir et que ses yeux ne sont pas trop fatigués : il souhaite bonne nuit à sa mère qui est vraiment déréglée en ce moment, puis toque trois fois à la porte du bureau de son père. Le reste du chemin se fait dans le silence, jusqu'à ce qu'il la referme dans son dos.
Cette nuit-là, il y a de l'orage.
Spencer a lu plein de choses dessus : la vitesse d'un éclair, le décibel d'un tonnerre, le nombre d'habitations que des accidents enflamment par an. Le plus grand nombre d'éclairs enregistrés pendant un orage. C'est à la fois dangereux et terriblement beau. Il peut juste s'asseoir en silence près de sa fenêtre, un livre posé sur les genoux. Il le lit, puis le termine, et le recommence depuis le début en prenant son temps.
Quand Spencer relève la tête cette nuit-là, le silence règne dans la maison. Il a entendu la porte de la chambre de ses parents se fermer il y a deux heures et trente-trois minutes, et depuis sa mère regarde la TV dans le salon. Elle n'arrive plus trop à lire, avec les médicaments. Ce ne sont pas encore les bons. Spencer commence à se demander s'il y en aura, des bons.
Très lentement et avec des pas silencieux, il repose son lit puis se dirige vers la porte. Ses yeux commencent à devenir lourd alors il sait que le moment arrive, mais il sent également sa gorge sèche commencer à le gratter.
Spencer sort dans le couloir. Quand on reste éveillé plus tard que prévu à l'insu de son père, il vaut mieux ne pas faire de bruit : le sien lui dit toujours qu'il ne devrait pas avoir des cernes à son âge. Qu'il devrait encore faire la sieste. Et ne pas lire des œuvres aussi grosses pendant des heures une fois rentré de l'école.
Pour lui faire plaisir, Spencer a passé deux semaines dans un club de foot pour enfants il y a un an et demi. Il s'est cassé la jambe. Son père l'a désinscrit.
Sur la pointe des pieds, il remonte le couloir sombre en posant sa main sur le mur. Devant la porte du bureau, il entend quelques murmures mais ne tourne même pas la tête : des voix presque éteintes, trop lointaines, qui récitent des fiches de calculs et des statistiques sur les employés sous payés. Elles se taisent de temps en temps, mais la nuit Spencer les écoute râler pendant quelques minutes.
Il tend l'oreille puis continue son chemin en direction de la salle de bain. Un rai de lumière passe depuis le dessous de la porte et Spencer fixe ses orteils visibles dans le noir pendant quelques secondes, presque fasciné, avant de tendre la main pour ouvrir : la porte glisse sur ses gonds sans un bruit.
Le peignoir rose pâle de sa mère traîne par terre, tandis qu'elle verse quelque chose dans les toilettes. En se retournant, son regard coupable tombe sur lui et ses yeux s'ouvrent grands.
— Spencer, chéri...
Les lèvres de Spencer se serrent. La pièce a une petite odeur de vomi. Il voulait juste un verre d'eau.
— Maman, ça va ?
Sa voix est rauque. Il porte une main à sa gorge. Presque aussitôt, les doigts de sa mère sont dans ses cheveux et elle a traversé la moitié de la pièce. Elle écarte délicatement quelques mèches de son front.
— Tu as soif ? Ne bouge pas, poussin.
La lanière qui referme son peignoir est plus longue d'un côté et ça attire l'attention de Spencer. Il serre les poings en inspirant et en relevant la tête. Un gobelet rempli tombe rapidement dans ses mains, et Diana s'agenouille à sa hauteur.
Il boit lentement, comme un bon garçon. Elle le regarde attentivement, sans un mot, jusqu'à ce qu'il ait tout descendu. La lumière de la salle de bain est un peu trop violente, la pièce est étroite, et le genou de Diana devient humide ainsi appuyé contre le tapis mouillé.
— Maman ?
— J'ai commandé un livre, à la librairie de la rue d'en face. Je pense qu'il te plaira. Je viendrai te le lire lorsque je l'aurais récupéré.
Spencer déglutit, puis hoche la tête. Elle n'a pas répondu à sa question. Il ne répond pas toujours aux siennes non plus. Son père le leur reproche souvent.
— Ça serait bien. Ça fait longtemps.
— Je sais, mon chéri. Ça fait longtemps.
Il croit l'entendre renifler, mais quand leurs regards se croisent ses yeux à elle sont secs.
— Tu devrais aller te coucher, non ? Il doit être tard. Tu t'endormiras en cours, demain.
Demain c'est dimanche. Il ne dit rien, et acquiesce. Diana se redresse, et Spencer remarque son pyjama taché et les traces de dentifrice sur le coin de ses lèvres. Il y a une boîte circulaire, orange, transparente, ouverte, et complètement vide sur le côté du lavabo.
Elle n'a pas encore tiré la chasse. Elle va sûrement le faire dès qu'il aura quitté la pièce.
— Maman, est-ce que ça va ?
Ses cheveux tombent sur ses épaules. Il pourrait les lui brosser : attraper un peigne sur le côté, dans un tiroir (troisième tiroir de droite, tout au fond derrière la trousse à pharmacie) et la faire s'asseoir sur le sol pour qu'il puisse atteindre sa tête.
Ses cheveux à elle sont complètement blonds. Les siens ressemblent à de la cendre. Elle sourit timidement.
— Ça va aller. Va te coucher, mon chéri.
Elle fait courir ses doigts le long de sa mâchoire, avant de le lâcher. Spencer attend encore quelques longues secondes avant de hocher la tête.
Il déglutit, et souffle :
— Bonne nuit.
Si son père les surprend, il va encore soupirer et partir plus tôt au matin. Sa mère est toujours un peu plus heureuse quand il prend le temps de déjeuner avec eux. Quand il la laisse mettre la table. Ça arrive moins souvent, ces derniers temps, mais ça va revenir. Ça revient toujours.
Spencer sort de la salle de bain. La porte se referme dans son dos.
Il compte jusqu'à quatre avant d'entendre la chasse d'eau.
Spencer attend sagement sur le quai du métro, les mains dans les poches de sa veste.
Son sac est lourd dans son dos, et il se dit qu'il a peut-être pris un peu trop de livres. Trois auraient sûrement suffit. Ou quatre, si vraiment... Mais cinq ? C'est un petit peu excessif, pour simplement quelques heures.
Enfin, ces derniers temps Spencer a l'impression de lire de plus en plus vite. Il peut réguler tout cela bien plus facilement qu'avant : quand la professeur leur distribue un court texte en classe, il peut le terminer en quelques coups d'œil. S'il se concentre bien, il peut aussi se souvenir de chaque mot. Avant, c'était quelques paragraphes au hasard, et quelques cafouillages dans la chronologie. Maintenant il peut réciter l'ensemble d'Erec et Enide, la traduction la plus récente, qu'il a lue trois jours plus tôt.
Il commence à savoir ranger ce qu'il y a dans sa tête. Faire des étagères, des boîtes avec des noms. C'est plus clair. C'est un livre de la bibliothèque du centre-ville qui lui a conseillé ça : des thèmes, des sujets, et des petites cases.
Spencer soupire, et se frotte les mains en attendant que sa rame arrive.
Il aime bien le mercredi. Il n'y a pas d'école l'après-midi, et son père ne l'a pas obligé à refaire du sport en club. Le club de foot lui a cassé la jambe, celui de basket l'a conduit à parler de statiques avec le coach, l'athlétisme a inquiété tous les parents spectateurs quand il s'est étalé sur plusieurs mètres, et bien sûr le baseball ne lui a pas laissé la moindre chance. Avec une batte dans les mains, il a simplement réussi à se mettre un coup dans la malléole, sans toucher une seule balle.
Son père a abandonné.
Maintenant, Spencer peut simplement dire « je vais voir des amis » en rentrant des cours et partir pour tout l'après-midi. Sa mère lui embrasse le front. Son père lui lance un regard que Spencer ne comprend pas encore bien avant de lui ébouriffer les cheveux. « Fais attention à toi, champion ».
Il ne lui dit pas que le mot champion vient du bas latin qui signifie champ de bataille, et que par conséquent il n'a rien d'un guerrier.
À présent, il attend simplement que la rame dans laquelle il va passer la prochaine heure (une heure et trente-deux minutes exactement) arrive. Prendre une rame au hasard (enfin, au hasard au début car Spencer a fini par apprendre sans vraiment le vouloir tout le plan et les horaires des trains du mercredi après-midi) et voir où ça le mène.
S'asseoir dans un wagon vide, écouter le bruit rassurant et presque uniforme du wagon sur ses rails, profiter de la lumière tamisée de l'arrière et de l'obscurité des souterrains.
Soudain, au milieu des quelques personnes qui attendent comme lui que la rame arrive pour les emporter, une silhouette s'arrête juste à côté de lui. Il tourne la tête. Ne croise pas de regard : il n'en croise presque jamais.
Spencer penche la tête sur le côté mais ne dit rien : il s'est déjà laissé aller à échanger quelques mots en public et en général ça ne donne jamais rien de bien. Des coups d'œil curieux et un peu inquiets. Pour l'instant, il a juste l'air d'un gamin qui joue.
— Il est encore en retard, dit la jeune femme.
Spencer l'observe discrètement. Toujours les mêmes vêtements, le même panier en osier calé sous son bras, et le même bandana dans ses cheveux bouclés. Elle attend impatiemment.
Il se souvient de la première fois qu'il l'a rencontrée : elle avait un bandeau différent, avait lissé ses cheveux, et portait son panier de l'autre côté. Elle ne l'a même pas regardé. Spencer n'a pas fait trop attention non plus.
Une semaine plus tard, il lisait le journal qui tombe tous les matins devant leur porte, et il a reconnu le bandana. Depuis, elle est là tous les mercredis pour attendre le métro.
Il se dandine d'un pied sur l'autre.
— Oh, je ne t'avais pas vu.
Elle ne se retourne pas vers lui, mais Spencer sait que c'est à lui qu'elle s'adresse. Sa voix paraît un peu plus guillerette tout à coup.
— Comment ça va, aujourd'hui ?
Il hoche la tête. Poliment, assez pour qu'elle comprenne que ça lui est adressé.
— Oh, oui excuse moi. Moi aussi, ça va. Je t'ai donné la tarte à la mûre, la dernière fois ? Je ne sais plus trop.
Nouvel acquiescement. Elle attrape son panier pour le changer de bras et en tire par la même occasion une liste. Un coup d'œil sur la peau de sa main, une main un peu gonflée avec des doigts courts et des ongles rouges. Sa peau brille légèrement.
— Oh c'est vrai ? Parfait. Aujourd'hui, écoute bien ce que j'ai trouvé. Je t'assure que tes proches vont s'en rouler par terre.
Elle se racle la gorge. Le bruit est presque trop réel. Personne ne se retourne vers eux, et Spencer continue de fixer le fond du quai, derrière les rails. Il préfère attendre debout : les bancs du métro sont toujours si sales que ça le fait grimacer rien que d'y penser. Voilà pourquoi il aime la rame qui va bientôt arriver, des sièges en plastique qu'il peut facilement nettoyer avec une serviette désinfectante cachée au fond de son sac.
Une fois, une adolescente polie lui a tapoté l'épaule en arrivant au terminus, alors qu'il s'était endormi. Elle lui a tapé l'épaule, l'épaule par-dessus son t-shirt, sans se laver les mains après avoir touché les barres au-dessus d'eux pendant toute la route. Spencer est rentré plus rapidement chez lui, et il a lancé la machine à laver à 90°. Son t-shirt a rétréci. Il a un peu pleuré.
— C'est ma recette personnelle, alors tu devras garder ça pour toi, mais voilà : trois œufs, de bons œufs fermiers qu'on trouve à la sortie de la ville vers le nord, puis 200 g de chocolat noir, celui spécialement pour les desserts, et à ça tu rajoutes 50 g de farine et 80 g de sucre, mais je n'en mets que 40 c'est bien suffisant. Tu termines le tout avec 80 g de beurre fondu, puis 3 cuillères à soupe de lait !
Elle lui fait un clin d'œil : il ne le voit pas, mais étrangement il le sait.
— Ensuite tu mets ça dans un joli moule en silicone, puis direction le micro-onde pour 7 minutes de cuisson.
Les sourcils de Spencer se froncent.
— Le micro-onde ? Pas le four ?
Sa bouche se referme aussitôt, et il attend quelques secondes avant de se retourner pour voir si personne ne le regarde. Un homme l'observe avec désintérêt, puis retourne à ses sudokus. Un soupir discret s'échappe de sa poitrine.
— Et oui, rit-elle. C'est le secret : un bon gâteau au chocolat qui se fait en une vingtaine de minutes et qui peut se faire par un enfant ! Si tu fais ça à ta maman, je suis certaine qu'elle sera ravie. Tu peux même rajouter de la poudre d'amande pour rendre le tout moins compact et plus moelleux.
Spencer note tout ce qu'elle vient de dire quelque part. Il pense à la tête que ferait sa mère s'il lui présentait un gâteau au chocolat encore chaud, fait par ses soins sans se mettre en danger. La pâtisserie, ça n'a rien à voir avec la cuisine normale : c'est purement de la chimie et Spencer apprécie beaucoup.
Ses lèvres bougent, articulent « mer-ci », mais aucun son ne sort. Il commence à entendre son train qui approche, et son sourire fond un peu.
— J'espère que tu ne seras pas déçu. Mais sur ce coup-là, je suis assez fière de moi.
Il se retourne vers elle, mais son visage n'est à nouveau pas visible. Elle remet son panier sur le bon bras, et Spencer ferme les yeux.
La première fois, ça l'a pris par surprise. La seconde, il a essayé de l'en empêcher. À présent, il se contente de fermer les yeux. Il la sent bouger à son côté, faire trois pas en avant pile au moment où la rame passe puis s'arrête.
Quand il rouvre les yeux, il n'y a plus rien et les portes s'ouvrent devant lui.
Spencer essaye de faire attention aux choses.
Il sait de quelle manière sont rangées les assiettes dans le tiroir, de quelle manière sa mère apprécie que ses livres soient organisés sur les étagères du salon, où est-ce que la télécommande doit être placée une fois la TV éteinte. La maison est souvent bien ordonnée : son père fait des efforts pour sa mère, et parfois sa mère se met à tout réarranger à trois heures du matin. Parfois aussi, elle n'a même pas la force de remettre son verre d'eau vide dans l'évier.
Spencer essaye vraiment de faire attention.
Il ne voit pas toujours quand les autres ne sont pas intéressés par ce qu'il dit, il oublie que des gens sont autour lorsqu'il lit, il se perd dans ses pensées en marchant, et peine largement à mettre des émotions sur les visages qu'il voit. Parfois c'est de la joie, et ça c'est facile. La tristesse aussi, ça va encore. La colère, il commence à en avoir l'habitude (quand ce n'est pas de la colère calme, sous-jacente). Le reste, c'est encore un peu compliqué.
Donc, Spencer ne remarque pas tout de suite que son père semble toujours irrité ces derniers temps.
Ça commence par des choses simples : il claque les portes un petit peu plus fort, il mange plus rapidement au dîner, il reprend Spencer quand il parle trop, et n'est pratiquement plus là de la journée, le samedi. Avant, sur les 168 heures d'une semaine, son père restait au moins 64 heures en moyenne à la maison. Il était là à six dîners sur sept, et dormait dans sa chambre tous les soirs sauf le lundi pour le boulot.
Maintenant, il n'est là que 33 heures maximum. Il ne dîne plus avec eux, mais il leur prépare tout de même le repas avant de s'enfuir quelque part. Il ne dort dans son lit que trois soirs au bas mot, et ne remarque même plus que Spencer passe au moins une nuit sur deux à lire avec sa mère dans le salon.
Spencer ne voit rien sur son visage, mais les statistiques ne sont pas en sa faveur.
Avant, il tenait au moins six minutes pendant les explications de Spencer sur le système solaire, ou le fonctionnement gastrique d'une vache adulte, ou la manière dont les auteurs français du XIXe siècle étaient obsédés par la représentation de la réalité. De six, il est passé à deux, puis à une, puis « pas maintenant, Spencer ».
Sa mère a recommencé à prendre ses médicaments. Elle dort tout le temps ou presque. Quand il lui parle, elle regarde dans le vide et sourit en tendant la main pour caresser ses cheveux.
Spencer ne remarque donc pas tout de suite que la patience de son père se réduit, que son ton se fait plus dur, que les disputes avec sa mère se font plus nombreuses. Et quand il le remarque, il ne sait pas quoi en penser.
— Spencer !
Assis dans le canapé, il relève la tête. Dehors, la nuit n'est pas encore tombée et en y repensant bien ils n'ont pas dîné non plus. Son livre est bientôt terminé : il ne lui reste plus qu'une cinquantaine de pages qu'il peut terminer rapidement s'il se concentre.
Dans le fauteuil près de la fenêtre, sa mère s'est endormie. Ces derniers jours, elle parvient à lire plusieurs minutes sans trop de problème, mais seulement à voix haute.
Il regarde autour de lui plusieurs secondes, avant d'entendre à nouveau :
— Spencer !
Son livre se referme rapidement et il le pousse de ses genoux pour se lever. Son père ne sort pas souvent de son bureau, et il ne l'y appelle jamais : Spencer marche lentement pour sortir du salon jusque dans le couloir. Face à la porte fermée, il hésite quelques secondes.
Mais la voix de son père qui appelle son prénom résonne une troisième fois, alors il attrape la poignée et la tourne.
— Oui ?
À l'intérieur, le changement est presque soudain : les voix, tout ce qu'il entend habituellement de manière si lointaine derrière une porte fermée, devient tout à coup très proche. Il entend des chuchotements, des calculs et des « non, c'est faux, c'est pas bon, il faut recommencer », mais il n'y a personne dans le bureau à part son père, assis dans son fauteuil.
Il relève la tête à son entrée, et repose des documents qu'il avait levés devant ses yeux. Leurs regards se croisent.
— Oh, Spencer. Viens-là, mon grand. Je veux juste te parler un peu.
Spencer a cassé une tasse, trois jours plus tôt. Il a fait un thé pour sa mère, a versé de l'eau chaude dans une tasse, l'a prise, et s'est retourné. Il l'a fait tomber. Elle s'est brisée. Sa mère ne s'est pas réveillée. Son père n'était pas là.
Il a épongé l'eau brûlante, a ramassé les morceaux, et a tout jeté à la poubelle.
Spencer déglutit. Il fait trois pas en avant, en ignorant les voix insupportables du bureau de son père : c'est là qu'elles sont le plus bruyantes. Elles ne font pas attentions à lui, ne font attention à personne.
Quand son père trouve qu'il s'est assez rapproché, il lui offre un sourire un peu hésitant.
— Je viens d'avoir la directrice de ton collège au téléphone.
Sa voix ne lui apprend rien. Elle se perd un peu dans toute la cacophonie de la pièce, mais Spencer entend parfaitement : son père fait souvent ça, déguiser ce qu'il pense. Rien n'est clair, rien n'est évident, et Spencer ne sait jamais sur quel pied danser.
Cette fois, en revanche, il sent son sang se glacer. Sa mâchoire se crispe, ses doigts attrapent les bords de son t-shirt, et la seule chose à laquelle il pense c'est « il sait ». De quoi lui a-t-elle parlé ? Comment lui a-t-elle présenté les choses ? Il n'y a qu'un sujet, un seul qui peut valoir le coup d'un appel.
Le poteau du terrain de foot. Les papiers dans les cheveux. Les coups d'épaule dans les couloirs. Les crachats dans son sac à dos. Les rires quand il passe au tableau.
Il pâlit, si fort et si rapidement que son père se redresse légèrement.
— Écoute Spencer, je sais que tu ne peux pas contrôler ces choses-là, mais quand même...
Sa bouche se tord.
— Elle m'a dit que tu devrais très certainement passer au lycée l'année prochaine. J'ai essayé de lui dire que c'était peut-être pas la meilleure solution, mais il paraît que tu dors en cours et même si ça impacte pas tes notes elle me dit que tu t'ennuies.
Le soupir qui s'échappe des lèvres de Spencer est discret mais sincère. Il a l'impression que toute sa poitrine, que ses poumons se vident entièrement d'une seule expiration.
— Si la directrice en personne est au courant, tes profs ont dû lui en parler. T'es plus ou moins comme Diana, Spencer, et sûrement encore plus intelligent, mais... mais le lycée aussi tôt...
Sa bouche se tord encore plus.
— J'aurais voulu que tu sois un peu plus normal. Enfin, je veux dire que t'en aies la possibilité. Peut-être que si tu lisais pas autant, tu...
Spencer ne sait pas vraiment quelle expression s'affiche sur son visage, mais son père s'arrête net. Il l'observe attentivement, plusieurs secondes.
— Désolé, je sais que c'est entre ta mère et toi. Je comprends.
Il n'a pourtant pas l'air de très bien comprendre. Son visage est triste, tout à coup.
— Je voulais juste t'en parler. Tu t'ennuies vraiment, en cours ?
Spencer ouvre la bouche, s'apprête à parler de ses cours de littérature où ils apprennent à lire une pièce de théâtre correctement, à la manière dont sa professeure n'avait pas la moindre idée de quoi lui répondre quand Spencer lui a demandé son avis sur la socio-critique du XXe siècle, à son prof de maths qui ne lit même plus ses devoirs avant de lui mettre 20, et à son cours d'histoire où ils revoient pour la troisième fois la formation de la société antique.
Il ouvre la bouche, puis la referme. S'il commence à parler, il ne saura plus comment s'arrêter. Il acquiesce lentement, et son père soupire.
— D'accord. D'accord, mon grand. Tu peux y aller. On va bientôt manger.
Il semble vouloir rajouter quelque chose, mais ses lèvres ne bougent pas. Les voix recommencent à être bruyantes : Spencer sourit maladroitement.
Quand il referme la porte dans son dos, le silence revient approximativement.
Riley Jenkins est un jour venu chez eux.
Son père l'a ramené directement de l'équipe de baseball qu'il entraîne (ça lui fait plaisir, ça a l'air de le détendre, il parle à nouveau lorsqu'ils sont tous les trois à table et Spencer trouve ça génial) : son père rentre à la maison et un gamin un peu plus grand que Spencer du nom de Riley se retrouve dans son salon.
Un an de plus, des cheveux plus courts, et une grande envie de visiter la chambre du fils de son coach : voilà comment Riley s'invite un jour dans sa vie.
En quelques jours puis quelques semaines, il décide que Spencer est absolument super cool, et qu'ils doivent absolument devenir amis. Peu importe que Spencer soit déjà au collège, qu'il n'ait aucun jouet dans sa chambre, ou qu'il parle de choses que Riley ne comprend pas. Chaque jour après l'école il vient chez eux, sonne à la porte, et demande si « Spence » peut venir avec lui.
Au parc, à une aire de jeu, ou encore chez lui. Ça n'a pas d'importance, ça dépend des envies de Riley.
Ce jour-là, c'est le parc. Ça ne le dérange pas, Spencer aime bien prendre l'air de temps en temps, même si ça va faire deux mercredis d'affilée qu'il ne peut aller s'asseoir dans une rame de métro pendant des heures car Riley vient le sortir de chez lui.
Riley ne parle pas beaucoup. Il est plus grand que Spencer, adore simplement marcher pendant des heures, et finit toujours par se battre avec des brutes dès qu'ils sortent quelque part. Parfois, c'est parce que quelqu'un a dit quelque chose de méchant. Parfois, un gamin tire les cheveux de son ami. Parfois, un autre lui lance du sable.
Finalement, Spencer est toujours obligé de s'excuser auprès du père de Riley quand il le dépose chez lui.
Donc, Riley ne parle pas beaucoup. Il suit Spencer partout, l'écoute raconter n'importe quoi sur les plantes ou les insectes avec un air fasciné, et le défend quand quelqu'un essaye de lui faire du mal. Il n'a pas l'air de beaucoup aimer être chez lui, et Spencer n'a jamais vu sa mère.
Ce jour-là, ils vont au parc.
Spencer passe devant les plateaux d'échecs, joue un peu avec un homme qui perd rapidement et qui les observe tous les deux avec étonnement, puis Riley le tire par le bras pour l'entraîner vers les jeux. Toboggan, petite structure en forme de maison, un peu en hauteur, et tourniquet qui va beaucoup trop vite.
Presque avec habitude, Spencer se hisse sur un banc et tire un livre épais de son sac. Riley a l'air déçu, comme toujours, mais il ne dit rien de plus. Il court vers un mini mur d'escalade et grimpe dans la maison. Il lui fait coucou. Il parle légèrement avec des filles plus jeunes qui ont l'air sœurs. Il fait une course avec un gamin dans le sable.
Au bout de trente-deux minutes, il revient. Il s'assoit à côté de Spencer.
— Tu lis quoi ?
Spencer fait une pause, jette un coup d'œil à son numéro de page, puis referme l'œuvre. Il va de temps en temps chez la libraire pas loin de chez lui : quand il passe quelques heures à l'aider à trier des livres par nom d'auteur ou maison d'édition (pour lui, ça se fait presque facilement alors que pour elle, la jeune femme doit prendre des notes sur un carnet et tout faire en pile immense ranger) en lui pointant du doigt telle ou telle œuvre dans une pile désordonnée, elle le récompense par une vieille œuvre qu'elle possède en trop.
Il montre la couverture à Riley, qui plisse les yeux pour essayer de déchiffrer. Au bout d'un moment, il fronce les sourcils.
— Je... ne comprends pas.
— L'Enéide. C'est une œuvre écrite en latin par Virgile, en 19 avant JC.
Riley relève vers lui un regard perdu. Il se rapproche, se colle presque à Spencer qui se tend un peu avant d'expirer pour vider ses poumons.
— Je comprends toujours pas.
— Ça a été écrit il y a longtemps. Très longtemps.
— Comme... à l'époque de grand-mère ?
— Encore plus.
— Ça fait vraiment longtemps.
Spencer sourit.
— Ça raconte quoi ?
— Ça... ça raconte l'histoire d'Enée. C'est un homme qui s'enfuit de...
Il s'arrête, puis relève la tête pour regarder le parc. Des mères discutent entre elles, des enfants de leur âge jouent encore.
— Non, en fait peut-être qu'il fait d'abord parler de l'Iliade pour bien comprendre. L'Iliade raconte l'histoire d'une très longue guerre entre les habitants de la ville de Troie, les troyens, et les grecs, les achéens. Oh, non attends. En fait tout est parti d'une femme, une déesse appelée Discorde qui a laissé une pomme censée être pour « la plus belle des déesses » mais sans dire le nom. Trois déesses se sont alors disputées pour savoir laquelle était la plus belle, et...
Riley l'écoute. C'est étrange, car en général Spencer n'a même pas le temps de détailler une seule idée qu'on l'interrompt déjà. Il s'entraîne, parfois, seul dans sa chambre : il lit des questions au hasard dans un jeu de société abandonné dans un coin, auquel il ne peut pas jouer tout seul, et répond à chaque question de la manière la plus détaillée possible.
Il le fait jusqu'à avoir la voix enrouée, puis regarde sa chambre vide. Il ne sait pas trop pourquoi sa poitrine est toujours serrée après ça, mais c'est aussi agréable que gênant. Il se sent mieux, dans un sens, mais pas tout à fait non plus.
— Mais au moment du départ, continue-t-il quand Riley hausse ses sourcils bien haut avec intérêt, ils se rendent compte que le vent ne souffle pas. Tu vois les voiliers qu'on voit parfois ? À l'époque tout fonctionnait comme ça, et si on voulait aller sur la mer on était obligé d'attendre d'avoir du vent pour pousser le bateau : il se prenait dans les grandes voiles et lui donnait de l'élan. Donc, quand ils se sont rendus compte que leur départ était compromis, Agamemnon a pris la décision de...
Spencer relève la tête en voyant un mouvement dans son champ de vision, juste derrière Riley. Il ne s'arrête pas de parler pour autant, mais son regard se pose sur cette femme qui s'assoit sur leur banc, juste à côté d'eux. Elle est jolie, jeune, avec de longs cheveux bruns et des yeux sombres. Son bébé est silencieux dans ses bras, mais elle le berce tout de même avec amour en chuchotant des « ssh ».
Son sourire est si affectueux que Spencer se tait et l'observe intensément. Sa peau brille légèrement : il l'a senti tout de suite.
— Spencer ?
Il voit Riley se retourner, et le cœur de Spencer s'affole un peu. Il s'est toujours demandé, vraiment demandé : trois mois plus tôt il a lu une œuvre de fiction dans laquelle les enfants pouvaient voir des choses, puis perdaient leurs dons en grandissant. Il s'est demandé, logiquement, si les autres voyaient et entendaient des choses.
Si son don était unique. Si son don était temporaire. Si, à la seconde où il le dirait à voix haute à quelqu'un, sa capacité disparaîtrait.
Il déglutit. Et observe Riley : le garçon regarde derrière lui, suit le regard de Spencer précédemment posé sur cette jeune femme, mais même en se penchant pour voir son expression il peut largement comprendre que les yeux de Riley ne se posent sur rien. Que la place d'à côté est pour lui vide.
Quand il revient sur Spencer, celui-ci sourit. C'est toujours maladroit, dans ces moments-là. Seule sa mère le connaît, ce sourire. « Le sourire de mon petit canard, qui ne sait pas encore comment bien mentir à sa mère ».
— Désolé, dit-il et Riley penche la tête. J'ai vu un oiseau et je pensais que c'était une espèce rare de Mérion couronné, mais en fait c'était un merle.
Il se racle la gorge.
— J'en... j'en étais...
— La dispute ! Entre Achille et Aga...Agame...
— Oui. C'est vrai.
Riley se rapproche à nouveau.
— Alors, hum. La dispute a éclaté car Agamemnon a réclamé l'une des esclaves d'Achille, qu'il avait gagnée lors d'une bataille. Certains disent que c'était parce qu'il l'aimait beaucoup, et d'autres disent que c'est parce qu'elle était devenue amie avec Patrocle, qui était pour Achille...
Quatre mois plus tard, Riley Jenkins meurt et tout se brouille.
Riley ne vient plus le chercher après l'école pendant trois jours d'affilées, et Spencer regarde la porte pendant près d'une heure tous les soirs. Sa mère s'inquiète, arrête de prendre ses médicaments. Son père retourne de plus en plus au travail.
Un soir il rentre, après un entraînement avec l'équipe de baseball, il vient s'asseoir avec lui. D'abord il s'assoit, puis il prend une grande inspiration et se relève : il s'agenouille à la place, force Spencer à refermer son livre, et dit :
— Écoute moi, bonhomme. C'est très important, d'accord ?
Il utilise des mots, des mots qui n'ont pas de sens comme « paradis » comme « n'est plus là » comme « ça arrive parfois » comme « je suis sûr qu'il te regardera, là où il est » comme « il est heureux ne n'inquiète pas ».
Spencer ne dit rien. Il attend que son père se taise. Devant son silence, c'est ce qui finit par arriver : son père ferme la bouche et souffle « Spencer ? », incertain.
— Il est mort, c'est ça ?
Spencer est trop jeune pour comprendre ça parfaitement. Il est censé l'être. Son père le regarde avec une expression qu'encore une fois il ne comprend pas, avec des traits froissés et les lèvres serrées. Il le prend par les épaules, puis soupire :
— Oui, mon grand. Il est mort.
— Comment ?
— On ne sait pas. Je ne sais pas. Pas encore.
La suite est plus floue : Spencer termine l'année, remplace ses sorties avec Riley par une routine absolue. Il reprend ses mercredis après-midi dans le métro, fait le même chemin dans les parcs, les jeux, et devant la maison de Riley. Le mercredi se fond un peu en mardi ou en jeudi et Spencer a l'impression d'y voir flou.
Un jour il croise le père de Riley. En le voyant, l'homme fond en larmes.
Spencer joue aux échecs au parc. Il y joue, puis tout à coup il n'y joue plus : sa mère s'enfonce brutalement, son père le prend fort dans ses bras, il n'a plus le droit de sortir seul. Sa mémoire se brouille, s'efface, le noir se fait. Il se souvient de quelqu'un qui attrape son bras, puis plus rien.
Il garde la marque pendant une semaine. Puis quand elle disparaît, elle aussi il l'oublie.
Finalement, un beau jour, il ouvre les yeux dans une nouvelle maison. Le salon n'est plus pareil, ils ont moins de livres, moins de place, un plus grand jardin. Sa mère a perdu du poids, et ne supporte pas de le voir partir trop longtemps elle lui lit de la poésie pendant des heures, jusqu'à ce qu'il s'endorme sur elle. Elle lui caresse les cheveux. Elle ne dort pas. Elle le regarde.
La chambre de Spencer est aussi plus petite. Son placard est bien mieux, en revanche, et dans les moments où il veut juste être serré et étroit et dans le noir et oublié, alors il prend une couverture et un oreiller et il s'y met. Il referme la porte. Le monde disparaît.
Un beau jour, alors qu'il vient de passer trois mois, deux semaines et un jour dans son nouveau lycée (où personne ne l'a encore attaché au poteau de but, où personne n'a craché sur la capuche de son manteau, où personne ne lui a bandé les yeux pour l'abandonner dans les vestiaires) il rentre chez lui. Son père n'est pas là. Sa mère fait la sieste dans son fauteuil, et la TV est allumée.
Il vient de rejoindre le club de basket où les joueurs l'aiment beaucoup. Le coach s'est battu avec celui de volley pour l'avoir : littéralement, ils ont fait des tirs au but. Spencer a mis en place une stratégie basée sur les performances de l'équipe, et il est en charge des entraînements. Des pourcentages d'évolution et de progrès. Le coach veut remporter le tournoi inter-lycée de cette année, et Spencer est apparemment un ange tombé du ciel.
Aujourd'hui, ils ont eu leur premier match. Ils ont gagné. Ils ont porté Spencer sur le terrain et il a passé dix minutes à leur expliquer à quel point leurs maillots pleins de sueur devaient à tout prix rester loin de lui. Ils ne l'ont pas mal pris. Spencer a souri.
À présent, il enlève ses chaussures avant d'aller dans la cuisine pour prendre un fruit. Il meurt de faim, mais rien de sucré à l'horizon : il a essayé de convaincre sa mère en lui fournissant des études sérieuses prouvant que le sucre était très bon pour le cerveau et que le sien demandait beaucoup d'énergie, mais la tonne qu'il met tous les matins dans son chocolat a manqué de la faire s'évanouir.
Dans le couloir jusqu'à sa chambre, il passe devant le bureau de son père mais n'entend rien. Les voix de l'autre maison ne l'ont pas suivi jusqu'ici. Celle du métro ne lui donne plus de recette. Il ne peut plus retourner voir celle qui tricote. En revanche, il y a le faux facteur qui lance des journaux qui disparaissent aussitôt une fois tombés au sol. C'est bien plus calme, ces derniers temps : il en croise dans la rue, entend quelques voix à la bibliothèque, mais ils ont toujours été rares. Spencer se demande souvent pourquoi eux.
Pourquoi sont-ils restés ?
Il y pense, il y pense beaucoup, mais n'obtient jamais de réponse.
Quand il arrive devant sa chambre, il croque dans la pomme qu'il vient de voler à la cuisine. Spencer replace son sac sur son épaule, et essaye de choisir quel livre il va pouvoir prendre. Ses professeurs ne le grondent jamais quand il ne fait pas ses devoirs (sauf celui de maths, qui a du mal à accepter que Spencer en sache plus que lui, que Spencer passe son temps à lire des thèses de doctorants méritants à la bibliothèque nationale la plus proche et que par conséquent il se fiche un peu d'apprendre les fractions et de réviser sa trigonométrie) mais il préfère tout de même ne pas prendre de risque. En plus, il s'est déjà fait plus de cent dollars cette semaine rien que pour rédiger des dissertations de littérature.
Cent dollars, ce qui veut dire plus de livres. Ce qui veut dire qu'il peut acheter discrètement des ingrédients au supermarché en rentrant pour faire un gâteau pour le dessert. Il essaye de le faire aléatoirement, pour que sa mère ne puisse pas s'y attendre, et elle est sincèrement ravie à chaque fois. La pâtisserie, c'est comme la chimie. Spencer aime la chimie.
Il ouvre la porte de sa chambre.
Son sac tombe par terre, et il suspend le geste qui amène une nouvelle fois la pomme à ses lèvres.
Riley se retourne vers lui.
— Coucou, Spence.
Le ventre de Spencer se tord douloureusement, car à nouveau il sait. Un seul coup d'œil, c'est tout ce qui lui faut pour comprendre immédiatement : la peau de Riley, ses yeux, ses cheveux. Tout est exactement pareil. Ses vêtements sont différents, en revanche. Plus colorés.
Ses chaussettes sont dépareillées, et en voyant ça Spencer sent son cœur s'affoler. Riley lui a souvent demandé pourquoi il faisait ça : alterner ses chaussettes. Spencer n'a pas su lui dire pourquoi. Rassurant. Satisfaisant. Parce qu'il le peut. Des étagères parfaitement droites et symétriques, et des chaussettes différentes en forme et en couleur.
Ça n'a pas de sens. Riley porte des chaussettes dépareillées.
La porte se referme dans son dos.
— Pourquoi ? demande-t-il.
Il reconnaît à peine sa voix dans le murmure étranglé qui s'échappe de lui. Car Riley est là, et tout à coup c'est totalement réel : il les voit. Les voit vraiment.
Spencer Reid voit les fantômes, et Riley est mort.
— Ne pleure pas, Spence.
La moue de Riley le force à renifler et à traverser la pièce pour attraper le mouchoir le plus proche. Il se mouche, inspire un grand coup, puis fait bien attention à se désinfecter les mains après l'avoir jeté. Spencer a vu un documentaire six mois plus tôt sur les germes, et chaque fois qu'il y repense il se sent pâlir.
Quand il se retourne finalement vers son ami assis sur son lit, Spencer remarque que son expression paraît étrange. Il n'arrive pas à la lire. Il fait des efforts, mais c'est compliqué. Les livres entièrement sur le sujet ne sont pas si faciles à trouver, et la fiction affirme à chaque fois qu'il est possible de déchiffrer dans un regard.
Spencer ne déchiffre rien du tout dans les yeux des gens. Du bleu, du vert, ou du marron : qu'est-ce que ça peut bien lui apprendre ?
Riley demande :
— Est-ce que t'es en colère ?
Spencer fronce les sourcils. (Il a commencé à faire des choses par mimétisme : sourire, froncer les sourcils, plisser les yeux).
— Non. Bien sûr que non.
— Je peux rester, alors ?
— Avec moi ?
Riley acquiesce.
Spencer ne sait pas quoi dire, alors il répond :
— Oui.
Il a envie de lui demander à nouveau « pourquoi ». Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ici ? Pourquoi pas sa famille ? Mais il ne demande rien. Il se tourne pour sortir ses cours de son sac à dos, et décide de se mettre immédiatement à ses quelques devoirs afin de pouvoir lire plus tard. Peut-être aller à la librairie.
Comme si rien ne s'était passé.
Quand il fait à nouveau face à son lit, sa chambre est vide et Riley est parti.
Spencer entend du bruit dans le salon.
Il ouvre les yeux et le monde est flou jusqu'à ce qu'il tende le bras vers sa table de nuit. Se redresser lentement, bâiller, mettre ses lunettes sur son nez, puis constater qu'aucun rayon de soleil ne passe à travers le store fermé de sa fenêtre.
Il tourne la tête. Son réveil lui annonce qu'il est 6H15. Il s'est endormi deux heures plus tôt à peine.
Un niveau bruit attire son attention et Spencer se tourne vers la porte. Assis dans son lit, les couvertures remontées jusqu'à son bassin, il voit Riley apparaître sur le côté mais ne le regarde pas : à la place il se lève lentement et marche. Si son père le voit debout à cette heure un dimanche matin, il va sûrement se faire gronder.
Ça pourrait être rien du tout. Ou ça pourrait être sa mère pendant un de ses mauvais jours, qui est persuadée que des mouchards sont cachés dans les murs. La semaine passée, elle a cassé la TV d'un geste rageur et s'est coupée le pied avec les morceaux au sol. Apparemment l'objet lui a parlé, et l'a menacé de prendre son fils. Elle a dormi avec Spencer cette nuit-là.
Il inspire profondément, et pose la main sur la clenche. Dans son dos, il sent Riley disparaître.
Aucune lumière n'est allumée dans la maison, ce qui pourrait être bon ou mauvais signe. Ça ne veut rien dire. Parfois la lumière donne des migraines à sa mère, et parfois l'obscurité l'effraie. La routine pourrait l'aider, mais la routine ne veut tout simplement pas venir : Spencer inspire et marche lentement vers le salon.
Il entend la porte s'ouvrir et se fermer. Il s'arrête, les yeux grands ouverts dans le noir.
Spencer attend.
La porte s'ouvre et se ferme à nouveau, alors il se remet en marche.
Dans le salon, il y a des valises. Des sacs. En tendant l'oreille, il distingue le moteur de la voiture qui tourne à l'extérieur ainsi que des pas sur le perron de leur maison : il fait nuit, c'est l'hiver, et les phares ne sont pas mis en marche.
Spencer reste planté à côté du canapé, fixe toutes ces affaires si dérangées en se souvenant de leur exact emplacement dans la maison. Des gouttes tombent du robinet dans la cuisine juste à côté, un chien aboie dans le quartier, l'odeur du matin et de la fraîcheur règne dans la pièce.
Finalement, la porte s'ouvre à nouveau et une silhouette se fige dans l'embrasure. Son regard croise celui de son père.
Pendant une seconde, il ne se passe rien. William Reid l'observe avec surprise, les yeux écarquillés Spencer attend, la bouche entrouverte. Il sent sa main trembler légèrement sans trop savoir pourquoi, et la place vide du meuble TV le hante un peu. Il a envie de se retourner vers Riley qui vient d'apparaître dans son dos, perché sur un meuble en bois.
Mais il ne bouge pas, jusqu'à ce que les traits de son père changent peu à peu en une expression différente. Il l'étudie attentivement, dans le contre-jour de la lumière du réverbère. Celle-là, il la connaît : sa mère arbore la même lorsque ses doigts tremblants laissent échapper une assiette, un verre, un livre. Lorsqu'elle attrape son fils un peu trop fort et que ça lui laisse des bleus. Quand elle hausse la voix soudainement.
Spencer lit toujours les effets secondaires des médicaments que prend sa maman : il les lit, puis va chercher leurs significations et leurs compositions dans des livres de médecine. Ce n'est jamais beau à voir. Ça lui donne envie de vomir.
Ce qu'il lit sur le visage de son père, c'est de la culpabilité. Il entend à peine sa voix quand ses lèvres s'ouvrent :
— Papa... ?
Le visage de William se froisse complètement. Riley fait un bruit étrange derrière lui, au même moment où des voix arrivent : des voix qui comptent et qui parlent et qui se rapprochent et tout à coup l'émotion menace de tordre Spencer en deux. Il entend un vieux couple se disputer, un bébé pleurer, une femme faire « shhh » tendrement, un coach crier, un policier lui ordonner de ne plus bouger.
Spencer ne sait pas trop ce qui se passe. Il ne sait pas trop pourquoi d'un coup il entend toutes ces voix, tous ces fantômes qui doivent se trouver aux alentours et qui décident de lui hurler dans les oreilles sans se montrer.
Son champ de vision se rétrécit. Il ne reste plus que deux valises dans le salon, et Spencer sait ce que ça veut dire car même s'il ne comprend pas tout, il n'est pas non plus stupide. Il comprend les maths, mais pas le sarcasme. Il comprend la théologie, mais pas les expressions. Il comprend pourquoi le corps sécrète des larmes avec l'émotion appelée « tristesse », mais il ne sait pas la lire dans un regard.
Il se demande si son regard parle, là tout de suite.
Si son père, lorsqu'il avance vers lui en deux grands pas paniqués, voit quelque chose à l'intérieur de ses pupilles écarquillées. Les voix continuent : un chasseur vient de faire feu sur une pauvre biche qui n'existe pas et Spencer va sûrement se briser si on le touche.
Son père pose ses mains sur ses épaules, si fermement que ça le fait trembler sur ses jambes.
Il ne se brise pas.
— Spencer, dit-il d'une voix qui couvre à peine le vacarme.
Il l'entend bien, pourtant. Comme si Spencer avait un casque sur les oreilles qui lui transmettait directement les mots de son père. Son prénom résonne un instant.
— Papa, tu...
Sa voix à lui est humide et fragile et toute petite parce qu'il comprend.
— Spencer, écoute-moi mon grand.
Son père est pile poil à sa hauteur.
— Il faut que tu fasses quelque chose pour moi, d'accord ? C'est très important.
Spencer met quelques secondes de trop à acquiescer lentement.
— Il faut que tu t'occupes de ta mère. Que tu la surveilles. Il faut que tu fasses ça pour moi.
Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
— Il faut que tu gardes un œil sur elle, mon grand. Rien n'est de sa faute, mais fais attention. Je l'aime énormément.
Les lèvres de Spencer s'ouvrent pour demander égoïstement et moi ? Elles s'ouvrent mais il les ferme immédiatement car une grosse voix hurle « Billy baisse cette putain d'arme on est pas à la foire ! » et une seconde après un chien aboie.
— Je vous aime tellement.
Son père l'entraîne contre lui, contre son torse et dans son cou qui sent le parfum et l'eau de Cologne, qui sent la lessive de la maison et l'odeur humide du matin. Spencer ne peut pas pleurer. Il n'est même pas certain de comprendre, finalement.
Soudain son père le lâche et se redresse. La chaleur le quitte, Spencer tremble fort et renifle. Les voix lui cassent les oreilles et il a à la fois envie de se recroqueviller en posant ses mains sur ses oreilles, et à la fois envie de hurler à son tour pour leur demander de se taire.
Il ne fait rien, et reste les bras ballants lorsque William Reid passe à côté de lui pour attraper les deux valises et les tirer derrière lui. Il n'offre même pas un dernier regard à Spencer qui ne le quitte pas des yeux.
Il ne se retourne pas en disant presque en chuchotant :
— N'oublie pas... ses médicaments. Travaille bien à l'école. Ne te couche plus aussi tard.
Spencer voit ses lèvres se pincer, puis en deux pas de plus son père est sur le palier. La porte se referme.
Le claquement appelle le silence, et c'est si brutal que Spencer porte sa main à son cœur dans un souffle douloureux. Son corps bat trop fort et il reste ainsi jusqu'à ce que ça passe. L'obscurité et le silence : les phares qui s'allument, la voiture qui recule dans l'allée, puis plus rien.
Plus rien du tout.
Les voix se taisent. Il n'y a plus personne.
Dans son dos, Riley demande :
— Alors... il ne reviendra pas ?
Et cette fois, pour la première fois depuis que Spencer est capable d'entendre des questions, il répond honnêtement :
— Je... je n'en sais rien, Riley. Rien du tout.
Quand Spencer rentre dans sa chambre après les cours, il n'est pas surpris de trouver Riley assis sur son lit.
La chambre est en bazar. Ou plutôt : un côté de la chambre est en désordre, et la délimitation au centre de la pièce est presque comique. Spencer marche lentement, refermant la porte derrière lui, et va de son côté pour aller poser ses affaires sur son bureau. Il a été emprunter trois nouveaux livres à la bibliothèque et s'il veut en emprunter d'autres il va devoir aller en rapporter. La responsable ne veut plus qu'il en emprunte plus de dix à la fois car apparemment les changer est ensuite très contraignant. Spencer lui a déjà dit plusieurs fois qu'il se souvenait de l'exact emplacement où il les avait retirés, mais il ne travaille pas là.
Il pourrait. Il a demandé. Ils ne recrutent pas. (À la place, pour payer le loyer de la maison où sa mère se trouve seule et dans laquelle il rentre tous les week-ends, Spencer trouve des tables de Poker clandestines et essaye de ne pas trop gagner d'un coup pour pouvoir revenir. Il n'est pas encore parvenu à entrer dans l'un des casinos de Vegas.)
Spencer ignore Riley en s'asseyant à son bureau. Il sort ses quelques notes pour ses cours, et ouvre un tiroir qui contient toutes les recherches qu'il a faites pour son doctorat : son écriture serrée et les abréviations que lui seul comprend apparaissent devant ses yeux et dans son esprit, il range tout de manière ordonnée pour pouvoir les ressortir plus tard.
— Tu boudes ?
Riley agite ses jambes. Ses yeux sont tournés vers lui, et il attend sagement que Spencer réponde.
— Non.
— T'es en colère ?
— Un peu.
Riley fait la moue.
— Je suis désolé.
— Non, c'est faux.
— Je suis un peu désolé.
Spencer refuse de relever la tête et commence à gratter sur les feuilles vierges : il va devoir tout refaire au propre avant de proposer son étude à son professeur de thèse, car si ce vieil homme tombe sur ses notes et ses paragraphes à moitié rédigés il va sûrement s'arracher les cheveux. Le professeur McDaniel est très heureux que Spencer l'ait choisi pour son deuxième sujet d'étude : d'abord les mathématiques, une réflexion très poussée qui a obsédé Spencer pendant des mois jusqu'à ce qu'il arrive enfin à une conclusion qui lui a offert son doctorat. À présent, c'est au tour de la chimie et il passe des heures et des heures dans les labos de l'autre côté du campus.
CalTech est immense. CalTech est le meilleur programme dont il puisse rêver.
— Je t'ai déjà dit que tu ne pouvais pas faire des choses comme ça, siffle finalement Spencer au bout de plusieurs longues secondes.
Il repose son stylo et relève la tête vers Riley.
— Je t'ai dit ce qui se passerait si jamais quelqu'un remarquait que je... que je peux...
Il serre les lèvres, et Riley rentre sa tête dans ses épaules. Avant, Riley était un peu plus grand que lui : maintenant il lui arrive à peine à l'épaule.
— Tu ne peux pas faire des scènes parce que je te regarde pas, ou je te parle pas, ou alors...
— Mais tu passes ton temps avec cette fille ! On parle à peine en ce moment et je voulais juste...
Sa lèvre tremble, et Spencer déteste quand il fait ça : quand il ressemble réellement à un enfant, quand il arrête de parler comme il a appris à le faire à ses côtés, quand il lui rappelle que Spencer est vivant et qu'il peut parler avec qui il veut tandis que Riley n'a que lui.
N'aura toujours que lui.
— Riley...
— Elle est même pas si gentille, en plus. Et elle reste avec toi parce que tu avances plus rapidement qu'elle dans tes recherches.
Spencer grimace. (Il a appris et maintenant il ne peut plus s'empêcher de faire ça : il articule presque exagérément ou alors il marmonne dans son coin, il sourit plus pour montrer qu'il est content et il remue ses sourcils ou il fait la moue. Être expressif, faire des efforts, et ainsi les autres ont moins l'impression qu'il est bizarre, ou en tout cas pas de la même manière).
Il le sait. Plus ou moins. Il ne comprend toujours pas les blagues ou les intentions qui ne sont pas évidentes : cette fille lui sourit, lui dit bonjour, et s'assoit près de lui au labo. Elle est gentille. Il ne sait pas s'il a besoin de savoir qu'elle ne l'apprécie pas vraiment. Elle a au moins dix ans de plus que lui.
Et Riley a passé au moins trente minutes à agiter ses mains devant les yeux de Spencer, à marcher sur les tables, à crier pour le déconcentrer et à passer à travers le corps de cette fille.
— Riley...
— Je l'aime pas.
— Tu n'aimes personne.
— C'est pas vrai.
— Bien sûr que si ! Tu n'aimes ni mon professeur, ni la femme de la bibliothèque, ni même l'homme de ménage qui passe dans les dortoirs ! Juste parce qu'il est gentil avec moi !
Spencer soupire profondément.
— Tu n'aimes même pas Ethan.
Ça, c'est un peu plus compliqué : toutes ces affaires dans leur chambre, tout ce côté en désordre. Ethan a seize ans, est plus vieux que lui, et adore parler. Au départ, quand Spencer est arrivé ici à treize ans à peine après avoir décidé de laisser sa mère seule sous la surveillance plus ou moins incomplète d'une infirmière libérale, il était rongé par la culpabilité. Par l'envie de simplement lire et travailler et juste utiliser son cerveau qui boue depuis des années.
Lire de la littérature, des thèses, écrire, travailler, faire des recherches, parler avec des gens diplômés qui pourront le suivre et lui apprendre des choses : apprendre, apprendre, apprendre.
Alors, en arrivant le premier jour dans la chambre d'un autre petit génie bien décidé à utiliser chaque seconde de son temps à parler à ce nouveau qui est comme lui, qui est malin, qui est intelligent. Ne pas avoir à se retenir, à faire attention, à simplifier. Spencer a fini par comprendre. Par l'écouter. Par lui répondre, de temps en temps : Ethan est gentil, ne tient pas en place, et boit son poids en alcool au moins deux fois par semaine car apparemment c'est ça être étudiant.
Ethan est adorable. Ethan l'a écouté parler de sa mère. Ethan aime un peu trop les câlins et ne se vexe pas quand Spencer sent que ce n'est pas le moment (parfois c'est comme ça, ses émotions l'irritent jusqu'à ce qu'il soit à vif et un simple câlin pourrait simplement tout faire déborder).
Riley rougit et serre les poings, prêt à disparaître avec colère.
— Qui n'aime pas Ethan ?
Le visage de Spencer se fige, et son regard croise celui de Riley qui regarde au-dessus de son épaule. La voix dans son dos crée une réaction dans son ventre, une anxiété qui lui tord l'estomac et qui lui donne vaguement envie de vomir. Soudain il a l'impression que son corps entier est rempli de fourmis.
Riley disparaît. Spencer se retourne lentement.
— Ethan.
L'adolescent en jean et sweat-shirt hausse un sourcil. Il a coupé ses cheveux courts la semaine passée, et passe son temps à dire à Spencer que les siens sont trop longs (et tout doux, quand il les touche).
— Spencer, répond-il du même ton avec un sourire amusé.
Il pénètre dans la pièce en refermant la porte avec son pied, et fourre ses mains dans ses poches. Son jean est trop large.
— Je venais juste me changer pour la soirée. J'imagine que tu veux toujours pas venir ? Tu sais il y aura pas tant de monde que ça cette fois et promis si quelqu'un essaye de te filer un verre d'alcool je lui brise le frein avec un coup de genou (tu sais que j'ai pris des cours de self-défense en première année ? Tu devrais aussi t'inscrire ça prend pas si longtemps que ça et tout le monde devrait apprendre à donner un coup de poing sans se briser le pouce ça serait utile. Même avec tes petits bras de maigrichon qui mange pas assez tu pourrais...)
Il relève la tête et se mord la lèvre. Spencer se détend juste un peu : c'est parfois agréable de voir qu'il n'est pas le seul à ne plus savoir s'arrêter. En première année, il a eu sa première mauvaise note car son commentaire de texte en vingt minutes maximum s'est transformé en apologie d'une heure et demie de la littérature allemande du XVIIIe siècle. Son prof a essayé à trois reprises de le faire taire mais Spencer était tellement stressé qu'il a fini par juste fermer les yeux et parler.
Arriver à faire court, c'est un vrai boulot.
— Désolé, rit Ethan en lui offrant un nouveau sourire. Du coup je voulais pas te faire peur. Je rentrais juste pour quelques minutes.
Ses sourcils s'agitent à nouveau.
— Alors ? Qui ne m'aime pas ?
Spencer déglutit difficilement.
— Personne...
— Oh allez, tu peux me le dire. Je vais pas me vexer. C'est Cathie, c'est ça ? Celle du labo de chimie ? Elle déteste quand je passe te voir parce qu'apparemment je déconcentre tout le monde. C'est juste une pimbêche et en plus tout le monde sait que son père a fait une donation à la fac pour qu'elle obtienne son master : son doctorat ça sera la même chose. Elle sera même pas publiée, c'est certain.
Ethan l'observe.
— Alors ? C'est elle ?
Spencer se frotte la nuque, et replace une mèche de cheveux derrière son oreille.
— Désolé.
— Le soit pas. Je l'aime pas non plus.
Ethan se lève en souriant, puis marche jusqu'à son armoire en retirant son sweat-shirt. Il en sort un nouveau d'une autre couleur, et l'observe avec appréciation.
— Tu parlais tout seul ?
— Je...
Spencer se tend. Ethan n'a pas l'air d'en avoir grand-chose à faire.
— Mec, tu m'étonnes que tu me répondes qu'une fois sur trois quand c'est moi qui te parle. Moi aussi je marmonne tout seul parfois, c'est sûrement notre cerveau qui veut ça, mais des conversations entière ?
Spencer déglutit. Ethan se retourne vers lui.
— C'est... un peu comme jouer contre soi-même aux échecs.
— Tu t'entraînes à parler ?
— En quelque sorte.
La pièce est silencieuse, mais quelqu'un met de la musique dans sa chambre et des garçons se courent après dans les couloirs. Le dortoir n'est jamais vraiment calme, même la nuit.
— C'est une bonne idée. Je devrais faire ça. Peut-être.
Ethan baisse les yeux sur son épaisse montre de sport, et ses sourcils se haussent.
— Oh. Merde.
Il attend à peine une seconde avant d'enfiler un autre pantalon et de remettre des chaussures. Spencer l'observe faire, puis soudain Ethan est à la porte prêt à partir.
— Salut Spence, à ce soir. Travaille pas trop tard.
— Ne finis pas dans un caniveau.
Un sourire.
— T'es marrant.
Il ne plaisante pas vraiment.
C'est une mauvaise journée.
Il y en a des bonnes, parfois : quand Spencer se fait entraîner au gymnase après les cours car les sportifs le respectent plus ou moins comme le messie, quand il y a son plat préféré à la cafétéria, quand il trouve enfin ce livre qu'il cherchait depuis des semaines, quand il reçoit les journaux mensuels des nouveautés scientifiques.
Quand il rencontre un étudiant en littérature à la bibliothèque qui accepte de discuter avec lui pendant des heures. Quand son professeur lui apprend que oui, il peut utiliser une machine à écrire pour recopier sa thèse plutôt qu'un ordinateur et une imprimante. Quand un phénomène rare de plusieurs centaines d'années est visible le soir même dans le ciel. Quand Ethan accepte de regarder quelques épisodes de Doctor Who avec lui.
Il y a des bonnes journées, et Spencer sait que ce n'en est pas une.
En remontant l'escalier menant au premier étage du dortoir où il habite depuis maintenant quatre ans, il croise un groupe de garçons bruyants qui descendent au même moment. Il entend des rires, des blagues, et soudain le regard de l'un d'eux se pose sur lui.
Il entend :
— Spencer ? Tout va bien, mec ?
Mike va avoir vingt-quatre ans et étudie le droit. Il fait plus d'un mètre quatre-vingt-dix, et parfois c'est surprenant car depuis sa poussée de croissance pendant sa seizième année, Spencer n'a plus vraiment l'habitude qu'on le regarde de haut.
Il lève les yeux. Renifle tellement bruyamment qu'il en a honte. Puis hoche doucement la tête.
— Oui, je... ça va.
Les sourcils de Mike se froncent. C'est un bon gars, qu'il a rencontré il y a deux ans lorsque le jeune homme s'est trouvé en difficulté pour valider son premier diplôme : Spencer a gentiment balayé trois manuels de droit et deux codes civils pour l'aider avec ses examens. Il les a eu haut la main. Depuis, ce grand gaillard athlétique et diplômé d'un master en droit public le salut gaiement chaque fois qu'il le voit, et a déjà frappé un premier année simplement car ce pauvre gars a eu la malchance de vouloir faire le malin en se moquant du nerd en cardigan qui va prendre sa douche avec des claquettes. Spencer lui a donné les chiffres des bactéries dans des douches communes, et le pourcentage d'étudiants ayant des verrues dans les établissements scolaires : Mike est passé au même moment, et tout est parti en cacahuète.
À présent, il a la même expression. Des sourcils froncés et un air inquiet : Spencer pourrait presque lire dans ses yeux.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? Quelqu'un t'a dit un truc ? Quelqu'un t'a...
Son regard coule jusqu'à la coupure, sur sa joue, et Spencer déglutit. Il secoue la tête.
— Merde, je te jure que je vais le retrouver, juste dis moi son nom et...
— Mike. Ça va. C'est... c'était...
Comment expliquer, comment être clair sans juste vomir sa vie privée dans les escaliers et avoir l'impression de se mettre tout nu ? Il se racle la gorge.
— C'était familial. C'était...un accident.
Il touche distraitement sa joue douloureuse en essayant de tourner la tête de l'autre côté. La bouche de Mike s'entrouvre, son expression change un peu, et Spencer sait qu'il vient tout juste de se faire une mauvaise idée.
Ce n'est pas grave. C'est mieux que la vérité.
— Je dois y aller. Bonne...journée.
Il fonce, escalade presque les marches trois par trois, et arrive aux portes du premier étage en quelques secondes à peine. Dans son dos il entend « Spencer ! » mais ne se retourne pas avant d'arriver devant la porte de sa chambre. Personne ne l'a suivi. Il est seul.
Un soupire passe ses lèvres, et il utilise ses clés pour pénétrer à l'intérieur.
Spencer devine immédiatement que quelque chose ne va pas.
Déjà, il ne bute sur rien en ouvrant la porte : les affaires d'Ethan traînent toujours un peu partout, et ça le rend tellement fou qu'il a été obligé de mettre du gros scotch gris sur le sol pour limiter son bazar. Spencer n'est pas maniaque, il en est certain, mais il y a des limites à ce qu'il peut supporter. Les fringues sales, les ballons de sport, les livres étalés sur le sol, ça c'est bien trop.
Il essaye de ranger sa tête, alors faire de même avec son environnement personnel lui paraît logique. Sinon comment voir ce qui disparaît ?
Cette fois, la porte ne fait aucun bruit en s'ouvrant et elle glisse naturellement. Son regard est presque agressé par les rideaux ouverts qu'Ethan ferme tout le temps, par les portes de son armoire vide, par son lit nu et son matelas blanc. Son bureau ne porte plus un gramme de poussière.
La respiration de Spencer se coupe. Assis sur le lit déserté, Riley relève la tête vers lui.
— Désolé, Spencer, dit-il comme si sa faute était évidente.
Deux pas, la porte se referme, et la pièce ne lui a jamais paru aussi vide. Il entend les voix tout à coup, elles se rapprochent comme un fourmillement directement depuis le centre où il a laissé sa mère un peu plus tôt dans la journée.
Spencer ne dit rien. Il a l'impression que sa bouche est anesthésiée.
Un mois plus tôt, Ethan et lui parlaient de rejoindre l'académie du FBI ensemble.
La pièce est vide. Ethan est parti sans dire au revoir.
— Spencer..., gémit Riley. Tu penses que c'est ma faute ? Parce que je soufflais dans ses cheveux ?
Ethan lui a dit qu'il avait l'impression de sentir des courants d'air, la nuit. Riley passait des heures à lui souffler dans le visage.
Spencer n'arrive même pas à secouer la tête. La pièce est vide, vide, vide. Sa chambre ne ressemble plus à sa chambre.
Un mois plus tôt, Ethan et lui parlaient de rejoindre le FBI. Quelques heures auparavant, Spencer a signé les papiers pour placer sa mère dans l'institut spécialisé du sanatorium de Bennington.
Ethan a disparu.
Sa mère a hurlé de colère, pleuré de peine, lui a mis une gifle et griffé le visage. Elle s'est recroquevillée sur elle-même jusqu'à devenir toute petite, jusqu'à ce que les fantômes se rapprochent si rapidement de Spencer qu'il a cru pendant un instant qu'ils allaient l'emporter avec lui. Il a regardé ces gens sédater sa mère avant de simplement l'emporter.
Elle lui a dit des choses, elle lui a dit qu'il ne pouvait pas lui faire ça, elle lui a dit que ça allait la tuer, elle l'a supplié, elle lui a dit qu'il n'était plus son fils, elle lui a dit qu'il n'était qu'un lâche comme son père, qu'il n'était qu'un gamin stupide et ridicule et qu'il venait juste d'abandonner sa mère. Elle a appelé son nom. Tellement de fois. (Et il a essayé de ne pas changer d'avis, de ne pas hurler « lâchez-la », de ne pas se mettre entre eux pour la serrer dans ses bras, il a essayé de se souvenir du moment où il est entré dans la salle de bain pour la trouver en train de fouiller dans son bras, entre ses propres veines, à recherche d'un micro, d'une puce, n'importe quoi. Il a essayé.)
À une époque, sa maman était professeure de littérature dans une université réputée.
À une époque, Spencer pensait que rien ne les séparerait jamais et qu'il ne laisserait personne la toucher.
Il déglutit. Sa gorge se serre.
Pendant un instant, il s'attend à voir Ethan apparaître. À le voir faire comme Riley, à le voir revenir d'une manière ou d'une autre, à le voir lui demander s'il peut rester. Mais non. Le départ d'Ethan est comme celui de son père un départ, ou une disparition, dans tous les cas c'est presque pire que la mort pour lui.
Il inspire, marche lentement dans la pièce. Le vase est presque plein, et ses sentiments menacent de déborder.
— Spencer...
Se laisser tomber sur son lit. Regarder ses chaussettes dépareillées, puis celle de Riley juste en face. Le silence lui enserre le crâne jusqu'à ce que ça fasse mal, et les fantômes s'éloignent enfin. Les voix se taisent.
Pour la première fois depuis des lustres, Spencer se sent plus seul que jamais.
Des bisous !
