Edwin avait tout de suite remarqué les jolis yeux sombres de la jeune femme qui était entrée dans l'auberge. Plus encore que sa démarche souple et ses évidentes qualités de guerrière, ce regard ne quittait plus ses pensées.
Elle les avait dévisagés, un à un, sa fourchette suspendue entre son assiette et sa bouche. Il avait senti ses yeux glisser sur lui puis sur chacun de ses compagnons, avant de revenir sur lui lorsqu'il s'était levé à la fin de leur repas.
Vêtue d'une tenue de cuir similaire à celle qu'il portait, la jeune femme était sans doute une messagère ou une aventurière, ou peut-être même une Marchombre vu la fluidité et la grâce de ses gestes. S'il avait eu plus de temps pour l'observer, en mouvement et non assise à la table de l'auberge, il aurait pu en avoir la certitude.
Il avait noté les poignards qu'elle portait à la ceinture, et l'arc démonté qui dépassait de son sac de voyage. Ses longs cheveux noirs étaient tressés, mais quelques mèches folles s'échappaient, caressant ses joues encore rouges de sa chevauchée.
Edwin se tourna dans son lit et soupira, en essayant de se concentrer sur autre chose. Bjorn, qui partageait sa chambre, ronflait déjà depuis de longues minutes, et le maître d'armes enviait la facilité avec laquelle le chevalier avait trouvé le sommeil.
Il se força à inspirer et expirer profondément, mais le sommeil continuait de lui échapper. Finalement, sa curiosité pris le dessus et il céda à son impulsion. Il enfila sa chemise de lin et ses bottes et sortit de la chambre sans faire de bruit.
Il descendit les escaliers qui menaient dans la salle principale de l'auberge. Le feu brûlait encore dans la cheminée et il restait quelques voyageurs attablés ça et là. Edwin chercha du regard la jeune femme. A la table où elle s'était assise, son assiette n'était pas encore débarrassée, et il restait un fond de bière dans sa chope. Manifestement, elle était partie ou était déjà montée dans sa chambre. Il l'avait ratée de quelques minutes. Déçu, le Frontalier se laissa tomber dans un fauteuil à côté du feu.
Qu'avait-il cherché en redescendant à la recherche de cette femme? Se serait-il vraiment assis à sa table, si elle avait été là, et qu'aurait-il bien pu lui raconter? Et pourquoi, par Merwyn, son regard ne cessait-il pas de le tourmenter?
Ces questions tournèrent en boucle dans son esprit tandis qu'il fixait les flammes dans l'âtre. Le sommeil finit par le cueillir puisqu'il fut réveillé au petit matin par l'aubergiste qui commençait à préparer les tables pour le petit déjeuner. L'homme lui proposa gentiment une infusion épicée qu'il alla déguster à l'extérieur de l'auberge, profitant de la fraîcheur de l'air matinal avant que la chaleur ne s'abatte à nouveau sur les collines.
Edwin commençait à se sentir à nouveau maître de ses pensées. C'était bien la première fois que des yeux le bouleversaient à ce point. Il soupira, et barricada les événements de la nuit dans un coin de sa tête. Sa mission et l'espoir que représentait Ewilan lui revint à l'esprit. Il lui fallait rallier Al-Jeit le plus rapidement possible. Après avoir déposé sa tasse sur le comptoir de l'auberge, il monta les escaliers d'un pas décidé pour aller réveiller ses compagnons de voyage.
Il ne serait pas dit que lui, Edwin Til'Illan, général en chef des armées impériales, vainqueur des Dix Tournois, capable d'occire des Ts'liches en combat singulier, Prince de la Citadelle et maître d'armes de l'Empereur, perdait ses moyens devant une paire de jolis yeux noirs.
