Tout homme qui travaille fait des erreurs.

yugoslav proverbs, 1923


Une main tirant sur un cigarillo à moitié consumé, l'autre maintenant la pompe à essence dans le réservoir du camion, Dolohov ignore le quatrième coup de klaxon qui vient de retentir, et garde ses yeux rivés sur le compteur et ses chiffres qui défilent à toute vitesse. Lorsque ceux-ci atteignent les vingt euros, il relâche la gâchette de la pompe, la ressort, et claque la trappe du réservoir. Il se tourne ensuite vers la cabine du conducteur, et tape deux coups à la fenêtre droite.

- La carte, ordonne-t-il à l'homme massif qui se tient à la place du passager.

- C'est combien ?

- Vingt balles.

- Putain, ça augmente vite.

Un énième coup de klaxon retentit derrière eux, et Dolohov se penche en arrière, pour apercevoir le conducteur énervé qui attend dans son Audi noire. L'ayant parfaitement visualisé, et s'étant assuré que la réciproque est vraie, il lui adresse un doigt d'honneur, se saisit de la carte que son collège lui tend, et retourne à la borne de paiement.

Un claquement de portière l'avertit que le type de l'Audi est descendu en découdre, et sans même se retourner, il introduit la carte dans la fente prévue à cet effet, avant de taper le code d'une main lente, engourdie par le froid.

- Putain, grommelle-t-il en voyant l'inscription « paiement refusé » s'afficher, noire sur blanc, sur le petit écran. ROWLE !

Le dénommé Rowle, qui est descendu du siège passager pour barrer la route au conducteur de l'Audi, se tourne vers Dolohov avec un agacement évident.

- Elle date de quand ta carte ? aboie Dolohov en secouant l'objet, que la machine a daigné recracher après deux tentatives infructueuses.

- Pas longtemps, pourquoi ?

Nouveau coup de klaxon. Une Volkswagen rouge, cette fois. Et derrière, une Toyota grise. La carrure de Rowle ne va pas pouvoir contenir la petite dizaine de conducteurs impatients qui s'étale derrière le camion.

- T'as vérifié le solde, avant de partir ?

- Bah non, c'est pas mon rôle.

Dolohov serre les dents, se retient de jeter sa carte dans la tête de son collège. Bien sûr que c'est son rôle, de vérifier que les détails sont fignolés avant de partir. Il retient cet enfoiré de Malefoy, qui lui a assigné ce grand abruti, qui ne réfléchit qu'avec ses poings.

- Y'a un souci ? insiste Rowle.

- Monte, on repart.

- Et le paiement ?

- Ta gueule et monte.

Une femme entre deux âges, lourdement maquillée, vient de jaillir du petit guichet à l'entrée de la station-service, alertée par l'agitation ambiante. Avisant la borne de paiement qui clignote, elle agite les bras vers le camion, s'égosille qu'ils n'ont pas payé, qu'elle va appeler la police.

Antonin la regarde d'un œil vide, tâtonnant pour enfoncer la clé dans la fente, mettre le contact. Débrayer, passer la première, abaisser le frein à main, démarrer. Saloperie de boîte manuelle.

- ARRÊTEZ CES DEUX OUVRIERS ! braille la femme, qui se croit visiblement dans un feuilleton policier, et semble prête à faire barrage de son corps.

Le camion grogne, s'ébranle, daignant tracter sa lourde charge de matériaux de chantier, et les voilà sortis de la station-service, coupant la route à la file de voiture sur la voie, et filant hors de la ville.

- Où est la carte ?

- A la poubelle, grogne Antonin.

- Tu plaisantes ?

- C'était à toi de vérifier le solde.

- Non, c'est le rôle de Pettigrow de checker les détails.

- Et tu fais confiance à Pettigrow ?

- C'est quoi ton problème, Dolohov ?

Ils sont sur l'autoroute, le camion filant sur la voie de gauche, le moteur poussé à rude épreuve. MacNair prétend qu'il a trafiqué le moteur pour lui permettre d'aller jusqu'à deux cents : de l'avis d'Antonin, ils seront chanceux si après deux heures à cent trente, le camion ne leur reste pas entre les mains. Mâchant son cigarillo éteint, il s'évertue à dépasser tout véhicule entrant dans son champ de vision, indifférent aux blatèrements de Rowle.

- Ralentis putain Dolohov, tu veux qu'on soit fichés dans le pays ou quoi ?

- La faute à qui, connard ?

Il aboie plus qu'il ne répond, et il est si énervé qu'il pourrait mordre.

- Ça va, calme-toi. C'est une fausse plaque d'immatriculation, et on change de camion demain.

- Alors me fais pas chier avec tes limitations de vitesse, et ferme-là tu veux ?

Rowle lui jette un regard mauvais, mais consent à se taire. Et Dolohov, pestant intérieurement contre le chauffage cassé qui gèle ses mains sous ses gants, accélère un peu plus.

Ils roulent pendant presque cinq heures, sans se soucier des râles d'agonie du moteur, ni des cahots amplifiés par le poids de la charge arrière. Dolohov enchaîne les cigarillos, Rowle pianote sur son IPhone, et la radio, véritable antiquité, crache des grésillements entrecoupés de pop américaine.

La nuit commence à tomber. Dolohov rabat le camion à droite, prend une sortie au hasard. Le camion ronronne de bonheur lorsqu'il repasse la quatrième, et ils s'engagent sur une route déserte, conduisant à une petite ville qui leur est inconnue. Brives la Gaillarde, indique le panneau rouge et blanc à l'entrée de l'agglomération.

- C'est sur l'itinéraire ? s'inquiète soudain Rowle, qui a relevé la tête du trois-cent-soixante-quatorzième niveau de Candy Crush, et contemple avec étonnement le décor nocturne.

- Ouais.

- T'es sûr ? Ça ne me dit rien, ce nom de ville.

- T'as appris toutes les villes du plan, peut-être ?

- Bah non, mais un nom pareil j'aurais retenu.

Antonin ne répond pas, se contentant de relever son col de manteau. Les vêtements d'ouvriers ont beau être épais, il grelotte presque des six heures immobiles, sous une température qui a glissé en dessous de zéro. Le camion ralentit, entre dans la ville, balayant de ses phares les rues désertes. Le tableau de bord indique 00 :07, et ils ne croisent pas la moindre âme qui vive. Avisant un parking désert, ils s'y garent, face à un centre commercial éteint. Des caddies s'entassent devant le camion, et des sacs plastiques roulent lentement sur le sol, comme des nuages de ronce américains.

- Vais pisser, grommelle Rowle en s'extirpant de la cabine.

Dolohov le regarde s'éloigner, la démarche raidie par l'engourdissement causé par le trajet, et jette un coup d'œil à son propre téléphone. Un message, d'un +33.

« Séville, 23:33. Cadix. »

Avec un bâillement, il fourre son téléphone dans sa poche, et allume un énième cigarillo, avant de reporter son attention sur le parking. Un mouvement soudain lui fait froncer les sourcils, et il se penche par-dessus son volant pour mieux voir.

Une fille, seule, marche sur le parking, poussant un vélo d'une main, serrant un sac de l'autre.

Se félicitant d'avoir éteint la lumière de l'habitacle, il observe, immobile, sa progression, priant pour que Rowle ne revienne pas à ce moment.

La fille avance d'un pas lent, éclairée par les lampadaires en bordure du parking, et jette des regards méfiants au camion. Il ne voit pas vraiment son visage, dissimulé par son écharpe, et il trouve étrange qu'elle porte un masque ainsi, de nuit, seule. Elle a rabattu sa capuche sur son crâne, et porte un épais jogging et une paire de baskets élimées dans une tentative de masculinisation, mais sa silhouette et sa démarche ne trompent pas Dolohov. Elle traîne son vélo plus qu'il ne roule, et il suppose qu'une roue a dû crever.

Un détail retient son attention. Sa façon de marcher, comme si elle boitait. Son pied droit se pose sur sa tranche, au lieu de se poser à plat, rendant sa démarche raide et irrégulière.

A ce moment, Rowle revient, l'œil brillant. La fille l'a vu, et accélère le pas, rentrant la tête dans son cou, resserrant écharpes et capuches.

- T'as vu ? qu'il siffle à Dolohov. Elle est toute seule, j'ai regardé, y'a personne.

Dolohov réfléchit, rapidement.

- Laisse-la.

Rowle fronce les sourcils, son large visage se referme, et il ouvre déjà la bouche pour répliquer qu'Antonin le coupe :

- La station-service. On s'est fait flasher sur l'autoroute. On va peut-être arrêter de semer des indices sur notre passage.

- Dix minutes. On repart juste après.

- Non. On repart maintenant. Je conduis.

- Tu me fais pas confiance ?

Dolohov soulève sa paupière, jette un regard méprisant à son collègue, et démarre le moteur. La fille accélère encore le pas, sa démarche claudicante s'amplifie, et il la voit buter contre les pédales du vélo.

- Allez, Dolohov. Cinq minutes. Ça fait longtemps qu'on est partis …

- J'ai dit non, grince Antonin, et il sent ses dernières miettes de patience s'étioler.

- Et pourquoi ce serait à toi de décider, hein ?

Rowle a ponctué sa phrase en tirant le frein à main, et le camion s'arrête brutalement. Dolohov fourre précipitamment sa main dans sa poche, et à peine a-t-il le temps d'enfiler son coup de poing américain que le premier coup de Rowle l'envoie heurter la fenêtre de la portière. Il grince des dents, ouvre la portière, évite de justesse un second coup. Il contourne précipitamment le camion. Rowle est déjà dehors. Il est taillé comme un boxeur, énorme et large comme une armoire à glace, mais Dolohov est plus souple. Il n'évite pas le coup de poing qui vient s'exploser contre sa pommette, mais parvient à passer sous le bras gauche de Rowle lorsque celui-ci tente d'asséner un troisième coup, et les phalanges de métal de Dolohov viennent percuter la trachée du colosse. Celui-ci tombe à genou, les mains autour de son cou, et d'un coup de pied, Dolohov l'envoie rouler au sol. Puis, d'un violent coup de talon dans la gorge, il achève d'enfoncer la trachée, et se détourne avec agacement.

La fille est toujours là. Son vélo est tombé au sol, elle est figée, les mains toujours dans la même position que lorsqu'elles tenaient le guidon. Elle est immobile comme une statue de glace, et Antonin a le temps de faire trois enjambées avant qu'elle ne se décide à courir. Mais elle n'est pas assez rapide, et en quelques instants, il l'a rattrapée, et d'un coup sur la tempe, il l'envoie dans les vapes.

[…]

Une odeur de mayonnaise, sucrée et tenace, s'infiltre dans les narines de Hermione, immédiatement traitée par son cerveau comme donnée extérieure inconnue et potentiellement menaçante – Hermione déteste la mayonnaise – et elle ouvre les yeux.

La première chose qu'elle voit est la route, qui s'étend à portée de vue devant elle.

Puis le tableau de bord poussiéreux, sur lequel s'empilent des paquets de cigarettes, des sachets de tabac vides, une carte mal repliée, et des boissons en tout genre.

Une douleur dans ses épaules et contre les parois de son crâne lui intime de bouger, de se masser les temps, et elle tente de ramener ses bras vers son visage. Son mouvement est brutalement bloqué par un objet dur, qui cisaille et maintient ses poignets dans son dos.

Des menottes.

Elle est menottée. Dans un véhicule inconnu.

La nuit précédente lui revient lentement en mémoire. Le camion. Les ouvriers. Le vélo. La course.

Le noir.

A l'odeur de mayonnaise s'ajoute un bruit de mastication, et elle tourne lentement la tête vers le chauffeur.

Celui-ci lui retourne un rapide coup d'œil, avant de reporter son attention sur la route, sans un mot.

Il a les cheveux noirs, sales, qui retombent sur son front comme s'ils avaient été d'abord plaqués, et des cernes qui mangent ses yeux sombres. Son visage est creusé, mal rasé, et il sent le tabac froid à plein nez. D'ailleurs, son sandwich terminé, il allume un cigarillo, et entrouvre la fenêtre pour jeter la cendre dehors.

Hermione le regarde faire, hébétée.

Il ne lui explique pas pourquoi elle est là, dans ce camion brinquebalant, à la place du gros ouvrier blond, ni pourquoi elle est attachée, ni ce qu'il compte faire d'elle. Et d'ailleurs, que compte-t-il faire d'elle ? La découper ? La violer ? L'ébouillanter, et vendre ses organes ? L'exploiter comme esclave pour faire son ménage ? La vendre comme prostituée en Ukraine ? Se servir d'elle comme otage ?

Ce n'est pas un ouvrier. Il a un gros pantalon de travail, une grosse veste polaire, de gros gants noirs, et un cache col d'ouvrier. Mais s'il est ouvrier, elle est vendeuse d'organes. Elle l'a vu massacrer son compagnon, trois fois plus large que lui. Un tueur à gages, peut-être ? Elle ne sait même pas si ce métier existe. Elle ne faisait que rentrer chez elle, après tout.

[…]

La fille s'est réveillée depuis maintenant un bon quart d'heure, et elle n'a pas ouvert la bouche, se contentant de fixer la route, la nuque raide et les yeux grand ouverts.

Etonnant, ça, une fille qui ne parle pas. Bellatrix et Alecto, elles, ne font que jacter. Sur des sujets différents, de façon différente, mais elles ont pour point commun de ne pas savoir la fermer.

La fille a des yeux cuivrés, un teint pâle, des cheveux bruns qui s'enroulent en boucles souples le long de son sweat. Elle porte une veste épaisse sur un sweat à capuche, un jogging, et des baskets sans âge. En l'attachant au siège, il a même noté que ses chevilles étaient couvertes d'un duvet brun épars, et qu'un lion stylisé s'enroulait autour de sa malléole gauche.

Elle a un regard hagard, épouvanté, mais pas un mot ne franchit ses lèvres, malgré les kilomètres qui défilent, son téléphone posé sur le tableau de bord qui s'allume régulièrement au rythme des messages et appels manqués, et la fumée âpre qui envahit la cabine.

Bientôt la frontière. Dolohov bifurque, rejoint une station-service, jette un regard à la fille, et descend du camion, faire le plein. Cinq minutes après, il est remonté, et ils repartent, sans un mot. La fille n'a même pas bougé la tête.

- Tu t'appelles comment ? finit par lâcher Antonin, après une nouvelle heure de silence.

Elle sursaute, braque ses yeux sur lui, avant de les détourner comme si elle s'était brûlée.

Ça ne l'étonne pas plus que ça. Les gens n'aiment pas trop sa voix, en général. « Comme si tu sortais d'une grotte », ricane toujours ce crétin de Travers.

La fille ouvre la bouche, la referme, hésitante.

- Lily, finit-elle par bégayer.

Dolohov se redresse aussitôt, aux aguets.

- Lily comment ?

- Lily Baker.

Il souffle du nez, moqueur.

- Et vous ?

C'est quoi déjà, son pseudo débile ? Il se creuse la tête, mais rien ne lui revient, alors il lâche, au hasard :

- Monsieur Pink.

- Vous êtes Antonin Dolohov, répond instantanément la fille.

Il hausse un sourcil.

- Je me souviens. Je vous ai vu aux infos. Vous êtes évadé d'Azkaban.

- Ouais, qu'il lâche. Et ? Tu vas me dénoncer aux flics ? Je t'en prie, ton téléphone est juste là.

Elle se tortille, tentant de soulager ses poignets, et ses cheveux glissent de sa capuche pour couler le long de son bras.

- Pourquoi suis-je dans ce camion ?

- Parce que t'étais là au mauvais moment.

- Pourquoi est-ce que je suis vivante, alors ?

- J'ai pas d'arme.

Ça ne l'a pas empêché de liquider Rowle, mais ils se taisent tous les deux. Ou du moins, elle consent à se taire un instant avant de reprendre :

- Vous êtes un criminel.

Il ne répond pas. Devant, un panneau indique un ralentissement : il laisse le camion redescendre, repasse la quatrième en voyant les voitures s'agglutiner en un début d'embouteillage, puis la troisième, puis la seconde. Le véhicule roule à présent au ralenti, et Dolohov se prend à envier les motards qui serpentent entre les files.

- Où est-ce que vous allez ?

- Nulle part.

- Vous descendez vers le Sud. On arrive aux Pyrénées. Espagne ?

Il jette son mégot par la fenêtre, la fille fronce les sourcils.

- Vous pourriez me détacher ?

- Pour que tu sautes de la voiture et appelle à l'aide ?

- Pourquoi m'avez-vous emmenée ?

Il se prend à regretter les moments où elle se taisait, et le silence reposant du camion filant en ligne droite.

- Vous allez me garder jusqu'à quand ?

- Jusqu'à ce que je trouve un flingue.

Elle consent à se taire.

La circulation se fluidifie, le camion repart.

[…]

Hermione est tirée de son sommeil par un téléphone qui sonne. Il fait nuit, et ils roulent toujours. Dolohov a saisi le téléphone, sans quitter la route des yeux, et décroche. Hermione fait mine de baisser ses paupières, de dormir.

- Ouais.

Elle n'aime pas la voix de Dolohov. Elle est rauque, et rocailleuse. Elle ne présage rien de bon.

- Ouais. Contretemps. On a passé Biarritz.

Biarritz. Elle sent l'angoisse l'étreindre. Elle n'avait pas réalisé qu'ils descendaient si vite. Elle se demande si ses proches vont bien, s'ils ont appelé la police, s'ils la cherchent. Sans doute que non, pas encore. Elle leur donne si peu de nouvelles … Les notifications de son téléphone, c'était sûrement le travail. Ils s'inquièteront en premier. Son cœur se serre douloureusement.

- Dans quelques heures. Quatre ou cinq.

Il parle sans doute de la frontière, songe Hermione en tentant de réunir ses pensées en un ensemble cohérent. Ils y seront bientôt. C'est toujours un pays de l'Union Européenne. Peut-être, pour peu qu'on ait déclaré sa disparition, ils la chercheront là-bas aussi ? Elle tente de se souvenir de ses connaissances sur la juridiction européenne, sans succès. Ça va faire une journée qu'ils roulent sans s'arrêter. Elle a faim, elle ne sent plus ses bras, ses chevilles attachées la brûlent. Soudain un doute affreux la prend. Comment compte-t-il passer la frontière, avec elle attachée à côté ? Il ne pourra jamais. Sans doute va-t-il se débarrasser d'elle à la prochaine halte. La peur lui mange le ventre.

- Gibraltar ? Tu te fous de moi ?

Dans le silence absolu de la cabine, Hermione entend des morceaux de phrases de son interlocuteur téléphonique. Un homme, semble-t-il, à la voix glaciale et traînante. Ça lui rappelle vaguement quelque chose, mais quoi ?

« Réfléchis Hermione. Où est-ce que tu as déjà entende une voix pareille ? »

- Ouais, j'espère bien ouais. Tu diras à MacNair que ses réglages laissent à désirer.

D'un coup sec, il raccroche, lance le téléphone sur le siège passager, c'est-à-dire sur les genoux d'Hermione, qui réfléchit toujours et sursaute à peine.

- Vous devriez mettre une bâche, lâche-t-elle sans réfléchir.

Il lui jette un coup d'œil agacé.

- Hein ?

- Une bâche. Sur vos matériaux, derrière. Pour des trajets de longue durée, laisser les gravats découverts, ce n'est pas crédible.

Aussitôt, elle a envie de se cogner la tête contre la vitre. Pourquoi dit-elle ça ? Pourquoi aider ce type ? Elle met ça sur le compte de la fatigue, et fixe résolument la route, ignorant le regard de Dolohov, qui lui perce la nuque.

- On va changer de voiture, lui apprend-il finalement, et dans un sourire moqueur, il fait rouler son cigarillo d'un côté à l'autre de sa bouche.

Il a une trogne un peu étrange, un peu de travers, avec une bouche un peu en biais, un nez cassé et tordu, et quand il étire les lèvres, c'est tout son visage qui se casse la gueule. Hermione se demande quel âge il peut bien avoir. Oubliant la voix du téléphone, elle tente de se rappeler pourquoi il était à Azkaban. Il fait partie d'un gang, ou quelque chose comme ça, non ? Une information tente, une nouvelle fois, de se frayer un chemin dans l'imbroglio de ses pensées.

- Vous êtes un Mangemort.

A ce mot hideux, tout lui revient. Une organisation criminelle, tentant de se frayer un chemin politique. Des attentats, des crimes, et de l'intimidation, jusqu'aux bureaux de la Gazette, où travaille Ginny. Un leader charismatique, mégalomane et dénué de sentiments. Le regard épuisé d'Harry. Comment a-t-elle pu mettre tant de temps à s'en souvenir ?

Dolohov ne se donne pas la peine de répondre, accélérant pour doubler une BMW noire, au moteur sans doute dix fois plus puissant que celui du camion. Finalement, qu'il se dit, MacNair a peut-être réussi quelque chose dans sa vie. Le moteur n'a toujours pas lâché. Il surveille les panneaux, sans cesser de doubler tous ceux qui osent se mettre sur son chemin. Puis, finalement, il sort à une station déserte, la nuit ayant chassé les derniers conducteurs. Seul un gros camion de marchandises, des WC miteux, et trois tables de pique-nique attaquées par l'humidité percent le décor. Hermione, qui dodelinait de la tête, se réveille en sursaut, ses sens en alerte. Sans lui prêter attention, Dolohov ouvre sa portière, descend du camion, et elle l'observe passer et repasser devant le pare-brise en s'agaçant au téléphone. Ça lui rappelle ses leçons de conduite, à attendre son moniteur. Si seulement elle avait des pédales elle aussi, elle l'aurait renversé, avant de filer. Il disparaît soudain de son champ de vision, et elle fronce les sourcils.

Réfléchir, il lui faut réfléchir. Au poste à la frontière – si elle l'atteint – il lui faudra alerter, le plus discrètement possible les policiers. Il lui faudrait un signal. De toutes façons il sera bien obligé de lui délier les mains, non ? A moins qu'il ne la bâillonne dans le coffre. Non, impossible, les garde-frontières fouilleront obligatoirement le coffre. Il lui détachera les mains. Mais il s'assurera qu'elle gardera le silence. Sans doute que ses chevilles seront toujours attachées. Sans doute qu'il va la menacer. Elle cogite tant qu'elle sursaute violemment lorsqu'il ouvre d'un coup sa portière.

- On va changer de voiture, lui répète-t-il, et en regardant derrière lui, elle aperçoit en effet une autre voiture, qui n'était pas garée à leur arrivée.

Que faire ? S'enfuir ? Impossible, il n'y a personne à alerter, à cette station. Autant se jeter sur l'autoroute directement. Elle remarque qu'il ne porte plus son pantalon de chantier, ni sa polaire, mais un épais blouson noir et un pantalon de la même couleur. Il a toujours ses gants, et défait ses menottes à gestes rapides et assurés. Elle est toujours attachée par les chevilles, et ses bras sont tellement engourdis qu'elle ne parvient pas à les ramener devant elle. Toujours en dehors de la cabine, il se penche ensuite pour défaire les menottes de ses chevilles, mais les attache entre elles d'un morceau de corde. Puis il s'écarte, et lui fait signe de descendre.

Elle peine à se lever. Pour empêcher ses jambes de se dérober, elle tente de déplier ses genoux, se cogne au plafond de la voiture, siffle de douleur. Comprenant que descendre debout de ce camion, chevilles attachés et bras morts, c'est s'exploser le visage contre le béton mouillé, elle s'accroupit, s'assoit entre le siège et la boîte à gant, avant de poser ses pieds sur le sol. S'assurant de ses appuis, elle se lève finalement, et Dolohov la saisit par le bras, avant de se diriger vers la voiture.

Un homme, portant une bâche, une plaque d'immatriculation et une boîte à outil dans les bras, les observe, campé devant le véhicule. A la vue d'Hermione, il hausse un sourcil, mais ne dit rien.

- Cadix ?

- Gibraltar, répond l'homme d'une voix égale. Tu iras plus vite avec celle-là. Malefoy et Yaxley sont au poste. Le GPS est déjà programmé.

Ils se congédient d'un signe de tête, et chacun se dirige vers son nouveau véhicule. Hermione fouille dans sa mémoire, à la recherche de l'identité de l'homme. Lui aussi, elle l'a déjà vu aux infos.

- C'était Regulus Black, affirme-t-elle finalement, plus pour elle-même que pour l'homme qui lui menotte de nouveau les poignets, cette fois devant elle.

Antonin ne répond pas, roule une cigarette – les paquets de cigarillo sont terminés – et démarre. Elle a l'air de réfléchir vite, et il la voit sortir progressivement de la léthargie, tandis que son regard est durci par ses réflexions.

La berline noire est plaisante à conduire, comparée au vieux tacot d'ouvrier. La boîte automatique couplée au régulateur de vitesse lui permet de se détendre légèrement, et il ne quitte plus la voie de gauche.

Un bruit le tire soudain de ses pensées. Le ventre de la fille. Il réalise que ça va faire vingt-quatre heures qu'elle roule avec lui, et qu'elle n'a rien avalé.

- Regarde dans la boîte à gant. Doit y avoir des barres chocolatées.

Heureusement qu'il a fait disparaître son téléphone dans sa propre portière. Du coin de l'œil, il la regarde engloutir deux Kinder Bueno, un Bounty, un Mars, et se demande qui a eu l'idée de mettre ces cochonneries dans la voiture. Elle déniche une petite bouteille d'eau, qu'elle vide à grand trait, et il espère qu'elle ne va pas bientôt l'ennuyer pour sortir pisser. Gibraltar est encore loin.

Après une heure de silence, ils arrivent au poste de contrôle de la frontière. C'est un petit poste, où seulement deux voitures attendent devant eux. Il baille, commence à rouler une nouvelle cigarette, et il sent la fille s'agiter à côté de lui. Peut-être espère-t-elle qu'il se fasse arrêter, avec sa tête de taulard, et sa voiture qui pue le tabac.

Lorsqu'ils arrivent à la hauteur de la petite barrière qui empêche la voiture de dépasser le poste, elle observe avec appréhension un homme brun s'approcher du véhicule, et faire signe à Dolohov de baisser sa vitre en entier. Ce dernier s'exécute avec flegme, et elle réfléchit déjà à la meilleure manière de brandir ses menottes, d'alerter le garde-frontière, lorsqu'un homme arrive par derrière, et abat sa main sur l'épaule du contrôleur.

- On s'en occupe, déclare-t-il d'une voix soyeuse, mais glacée, et elle se demande si c'était lui au téléphone.

Il est grand, racé, avec de longs cheveux blonds attachés en un catogan lâche, et derrière lui, un autre homme blond attend patiemment, mains dans les poches, à côté d'un douanier.

- Malefoy, déclare Dolohov de sa voix rauque, et l'autre se penche pour être à leur hauteur.

- Dolohov.

Ses yeux gris pâle glissent un instant sur Hermione, qui a blêmi d'horreur. Malefoy. Malefoy Lucius. Le père de Drago ? Elle est épouvantée.

- Où est Rowle ?

- Il est resté faire du tourisme en France.

- Méfie-toi. Le Maître te soupçonne de faire preuve de mauvaise volonté.

Pour toute réponse, Dolohov souffle un long nuage de fumée, et hausse les sourcils. Malefoy reprend :

- Il va passer par un bout de Turquie. On te fera passer les Visas.

- Ok.

Malefoy se recule, fait signe au garde-frontière de remonter la barrière.

- Bon voyage, conclut-il, et il adresse son regard ironique à Hermione, qui sent ses derniers espoirs fondre avec le grondement de la voiture qui repart.

[…]

Le jour se lève, et Hermione a une envie pressante.

Ça fait quelques six heures qu'ils ont quitté la frontière, filant à travers l'Espagne sans avoir échangé un mot, Hermione se contentant de boire à goulées régulières pour tromper sa faim et son ennui. Un panneau indique Valladolid en guise de prochaine sortie, et elle songe qu'ils sont encore très loin de Gibraltar, et qu'elle ne tiendra pas sans pause.

- Votre réservoir est bientôt vide, note Hermione d'un ton dégagé.

Il l'ignore. Bientôt deux heures sans qu'il n'ait allumé de nouvelle cigarette, au grand soulagement d'Hermione, et l'odeur de tabac froid contribue à attiser sa soif.

- Vous comptez faire une pause ?

- Non.

Il tourne la tête pour scruter son rétroviseur, se déporte sur une voie, pour rejoindre à nouveau la file de gauche. Le compteur indique cent soixante-dix kilomètres heure, et à chaque nouveau dépassement par la droite, Hermione serre les dents. Elle ne sait pas vraiment comment fonctionnent les radars espagnols, mais ils doivent être fichés dans toute la région.

- J'aurais besoin d'une pause, insiste-t-elle.

- Prend une bouteille, comme tout le monde, grogne-t-il.

Elle fusille la route du regard, et il tâtonne pour attraper un paquet de cigarettes. Vide. Et il n'a plus de filtres. Surprenant le regard attentif de la fille, qui n'a pas manqué une miette de son cheminement de pensée, il laisse échapper un sifflement agacé entre ses dents, et coupe brutalement la route à une petite Coccinelle rouge pour sortir, rejoignant une aire de repos.

Il la détache, serre son bras, l'entraîne dans la station, et va se mettre avec elle dans la file de femmes qui attendent pour les toilettes féminines. Elle est un peu désemparée, surprise du revirement de situation, tandis qu'il tape du pied, agacé des regards inquisiteurs des femmes autour d'eux. La file avance, il la pousse dans des toilettes qui viennent de se libérer, s'adosse à la porte.

« Elle est handicapée », aboie-t-il à une vieille femme qui vient lui faire remarquer qu'il n'est pas à sa place. Il perd son temps, il a horreur de ça. Pourquoi est-ce qu'il a ramassé cette fille, déjà ? Il aurait dû laisser Rowle faire ses affaires. Ou l'assommer lui, l'attacher, et le jeter à Malefoy à la frontière. Ç'aurait été bien plus intelligent. Qu'est-ce qu'il va faire de cette gamine, maintenant qu'elle sait qui il est, ce qu'il a fait à Rowle ? Pas le choix, va falloir la liquider. Quand, comment ? Putain, quelle contrainte.

Elle pousse la porte contre son dos, il s'écarte, la regarde se laver les mains, et il la traîne jusqu'au petit rayon de presse et tabac. Et soudain, il se fige.

A l'entrée, des policiers viennent d'entrer. Ils se sont postés autour de la porte, et contrôlent entrants et sortants, et une petite file s'agglutine bientôt devant la porte.

- Merde, siffle Dolohov.

Une lueur d'espoir s'est allumée dans les yeux de la fille, et il a envie de l'éteindre de ses poings. Un court instant, il envisage de la laisser filer. Mais impossible : si Jedusor l'apprend, il est bon pour le gibet.

Hermione a distinctement senti le changement d'atmosphère, opéré par l'entrée des policiers. Dolohov ne bouge pas, sa main crispée sur le biceps d'Hermione, et ses yeux noirs fouillent la station, à la recherche d'une échappatoire. Hermione commence à envisager l'idée d'un esclandre, attirant l'attention des policiers, ou d'un moyen de diriger Dolohov vers eux. Et puis soudain, un nouveau constat la frappe.

Elle n'a pas ses papiers, elle non plus. Elle sera arrêtée, comme Dolohov, et elle aura bien du mal à prévenir quelqu'un de venir la chercher. Et elle a vu la facilité avec laquelle les deux Mangemorts à la frontière ont investi les lieux, et corrompu les douaniers. La garde à vue lui paraît soudain tout aussi dangereuse que de suivre Dolohov.

- Dans les toilettes, lâche-t-elle à demie-voix. Il y avait une fenêtre.

Ils s'y dirigent, s'y engouffrent, bousculant la file. Ça râle en espagnol, un policier fronce les sourcils, tend le cou pour voir la cause du désordre. Trop tard, ils sont déjà dehors. Antonin démarre sans prendre la peine d'attacher la fille. De toute façon, à plus de cent cinquante kilomètres heure, si elle tente quoi que ce soit, ils sont morts tous les deux.

Il n'a pas eu le temps d'attraper de paquet de cigarette, et sa main gantée pianote nerveusement sur le volant. Dehors, il s'est mis à pleuvoir, et plus ils descendent vers le Sud, plus les intempéries s'intensifient. Hermione ne bouge pas, ne dit rien, son regard mobile analysant la route.

Il n'y a pas d'arme dans la boîte à gant – elle a discrètement vérifié alors qu'elle cherchait les barres chocolatées – et attaquer frontalement le conducteur signifie leur mort à tous les deux. Alerter les autres voitures ? Impossible, avec cette météo et cette allure. Non, il faut qu'elle tente sa chance au prochain arrêt. Il a bloqué les portières, mais en s'y prenant bien, elle pourra peut-être se glisser derrière et … Non, c'est irréaliste. De toute façon, il faudra bien qu'il dorme à un moment ou l'autre, non ? Elle ne l'a pas vu se reposer depuis presque quarante-huit heures.

Elle lui jette un coup d'œil. Il a le visage pâle et émacié, mais il ne manifeste pas d'autre signe de fatigue que la fixité de son regard. Elle ne sait pas vraiment si c'est bon signe. Il lui semble que non.

Le téléphone vibre. Dolohov décroche d'une main lasse.

- Ouais.

Silence. Hermione distingue à peine le bourdonnement de la voix de son interlocuteur.

- Valladolid. Ils contrôlaient. Ouais. Non, je les avais laissés en voiture. Ouais, la fille est toujours là.

Elle sursaute, lui jette un regard de biche traquée. Il l'ignore.

- Sûrement pas, aboie soudain Dolohov.

La voiture fait un écart, et Hermione, par réflexe, tend la main vers le volant, avant de la rapatrier aussitôt sous ses cuisses.

- Je m'en fous, j'ai dit non. Tu règles ça comme tu veux. C'est pas toi qui te gèles le cul, à traverser toute l'Europe en bagnole.

Nouveau bourdonnement, interrompu par Dolohov, dont la voix ressemble de plus en plus au grognement d'un molosse.

- Ta gueule. Je règle ça avec Rosier à Séville.

Il raccroche, quittant la route des yeux un bref instant, et jette le téléphone dans la portière. La voiture accélère encore, et Hermione se surprend à envier les corbeaux qui croassent sur le bord de la route.

Ils roulent encore trois heures, avant que Dolohov ne capitule.

- On va s'arrêter, marmonne-t-il après un énième écart, qui lui vaut un coup de klaxon d'un poids-lourd, et Hermione souffle de soulagement et d'appréhension mêlée.

Elle ne sait pas encore ce qu'elle va faire, lorsqu'ils seront à l'arrêt. Elle a eu le temps d'y penser, mais tout va dépendre de Dolohov. Est-ce qu'il va dormir dans la voiture, ou en dehors ? L'attacher, sûrement, mais de quelle manière ? Pensera-t-il à verrouiller l'intérieur des portières ?

Ils sortent de l'autoroute, mais ne s'arrêtent pas dans la station-service clignotante de la sortie la plus proche, au grand désarroi d'Hermione. La voiture s'enfonce dans la campagne espagnole, et se gare finalement le long d'un petit bosquet, sur une route chargée d'ornières et de nids de poule. Il fait jour, le tableau de bord indique quatorze heures, et les environs sont déserts.

Dolohov se tourne vers Hermione. Il est épuisé, la tension nerveuse de la conduite se relâche, et la fatigue le heurte de plein fouet. Il fait un mouvement, comme pour tirer une cigarette, avant de se souvenir qu'il n'en a pas, et pousse un soufflement agacé.

Puis, il sort un pistolet de nulle part, et le montre à Hermione.

- Je vais faire une sieste. Si t'es maligne, t'auras pas envie de me réveiller.

Elle hoche la tête, blême.

- Si t'essaie de sortir, ça me réveillera. Si t'essaies de me piquer le flingue, ça me réveillera. Si t'essaies de me fracasser le crâne, ça me réveillera. Si tu démarres la voiture, ça me réveillera.

Il sourit, et sa bouche à elle se contracte.

- Tu sais ce qu'il te reste à faire.

Il s'enfonce dans son siège, le recule pour mieux étendre ses jambes, et lâche soudainement :

- Et ne me regarde pas quand je dors. Ça me rend nerveux.

Hermione ne répond pas, trop occupée à réfléchir à une faille dans la confiance de Dolohov, et quelques minutes plus tard, sa respiration lourde et régulière l'informe qu'il s'est endormi.

Il y a quelque chose de profondément insultant à l'égard de la fierté d'Hermione dans le sommeil de son ravisseur, qui s'abandonne à l'inconscience alors qu'elle est parfaitement réveillée et libre de ses mouvements. Ladite fierté la pousse à réfléchir furieusement, incapable de concevoir qu'elle reste simplement assise, à attendre qu'il se réveille.

Premièrement, tester la profondeur de son sommeil. Elle se penche en avant, bouge sur son siège, tout en prenant une inspiration bruyante. La respiration profonde de Dolohov s'allège, son visage se contracte. Son corps est parfaitement conscient du monde extérieur, et prêt à envoyer, au moindre mouvement suspect, un signal d'alarme à son cerveau pour le réveiller. Agacée, Hermione se rejette contre son dossier, et le regard tourné vers les arbres, attend qu'une idée lui vienne.

Deux heures s'écoulent, sans que Dolohov n'ouvre les yeux, et sans qu'Hermione n'ait pu trouver le moindre plan. Le seul qui lui vienne en tête est de déverrouiller les portières, acte nécessitant qu'elle se penche au-dessus de lui – donc irréalisable – puis de filer, profitant d'une éventuelle hébétude due au réveil. Son impuissance la rend nerveuse, l'image du pistolet ne la quitte pas, et sa résignation lui tire des regains de colère envers elle-même.

« Allez Hermione », se morigène-t-elle. « Tu ne vas quand même pas rester là, bien sagement, à attendre qu'il se réveille ! »

Elle se penche avec une lenteur qui la rend fébrile, les yeux fixés sur la portière. Dolohov ne bouge pas, et elle étire son cou au-dessus de lui, les mâchoires si serrées que ses dents lui font mal. Et soudain, elle le voit. Le pistolet, posé le long de la cuisse de Dolohov, serré dans sa main droite. Elle ferme un instant les yeux, s'autorise une expiration profonde, puis prenant appui sur le dossier de son siège, se penche un peu plus.

« Clic. »

Elle referme les yeux, tétanisée. Un objet dur et froid vient prendre appui sur son front. Pendant quelques secondes, il n'y aucun autre bruit que sa respiration erratique, et celle, calme et lourde, de Dolohov. Puis, le contact se durcit, et elle recule avec lenteur, jusqu'à rencontrer dans son dos le dossier de son propre siège. Un filet de sueur glisse le long de sa tempe, elle sent ses mains devenir moites, et son cœur tambourine violemment contre sa cage thoracique. Le canon du pistolet vient prendre appui entre ses deux yeux, et elle presse ses paupières l'une contre l'autre en priant pour se réveiller de ce cauchemar.

- Je parie ce flingue que t'étais à Gryffondor.

Sous le coup de la surprise, elle rouvre les yeux.

- Vous … Je … Vous êtes allé à … à Poudlard ? bégaye-t-elle, le contact du pistolet ne faiblissant pas.

- Comment veux-tu que je connaisse Gryffondor ?

Elle ne répond pas, son cerveau se remet en marche, la peur se dissipe suffisamment pour la laisser réfléchir tout en la gardant sous tension nerveuse. Gryffondor, c'était sa maison, oui. Si ce type est allé à Poudlard, il était sans aucun doute à Serpentard. Les Serpentards détestent les Gryffondors, qui le leur rendent bien. A nouveau, elle se demande quel âge il peut avoir.

- Oui, admet-elle en tentant de cacher le tremblement de ses mains. C'était ma maison.

- Tu avais des amis, à Serpentard ?

Des amis ? Elle pense brièvement à Drago Malefoy, et retient une grimace.

- Pas vraiment, non.

- Redis-moi ton nom, pour voir ?

- L-Lily Baker.

Elle a bégayé, et à nouveau, le silence est assourdissant. Et soudain, le canon se décolle de son front.

- Ok, Lily.

Il tourne la clé, relance le moteur, démarre. La voiture s'élance vers le ciel bariolé de fin d'après-midi qui leur fait face.

Hermione est stupéfaite de s'en être tirée à si bon compte. Antonin est étonné de l'avoir laissée s'en tirer à si bon compte. Un silence songeur s'étire.

Ils contournent Madrid, entrent en Castille sans qu'un mot n'ait été prononcé. Ils ont roulé toute la nuit, avec une simple halte pour faire le plein et acheter deux sandwichs et du tabac, effectuée par Dolohov sans qu'Hermione ne soit tirée du sommeil réparateur dans lequel elle s'est plongée depuis Madrid. La cible poursuivie par Antonin est toujours à Gibraltar, bloquée par le ralentissement des bateaux. Il roule d'autant plus vite, et ils arrivent en Andalousie avec presque huit heures d'avance sur ses prévisions. Le retard engrangé par l'absence de Rowle est en partie rattrapé, et il a presque le sourire en entrant dans Séville.

Ils roulent jusqu'en périphérie de la ville, Antonin peste intérieurement contre l'emplacement GPS envoyé par Rosier, et se garent dans une zone industrielle déserte. Il fait signe à Hermione de descendre, et elle frémit en voyant les parkings vides.

Ou presque. Un gros camion de marchandises les attend, garé au mépris des marquages au sol, et un homme les attend, adossé au capot. Il a les cheveux dorés, une élégance racée, et des yeux sombres et moqueurs, qui provoquent chez Hermione une légère accélération de son rythme cardiaque. Aussitôt elle s'accable de reproches, et pour se distraire, fixe son attention sur l'énorme camion qui les surplombe.

- Dolohov.

- Rosier. C'est quoi, ça ?

- Un camion.

- Oui, j'ai bien vu. Tu te fous de moi ?

- Ordre de Jedusor, répond l'homme, et l'étincelle moqueuse de son regard s'accroit. C'est ta nouvelle co-pilote ?

Dolohov jette un coup d'œil à Hermione, qui regarde toujours le camion, et hausse les sourcils avec irritation.

- Je vais prendre du retard, avec cette merde.

- MacNair l'a trafiquée. Et tu ne vas pas à Gibraltar. Tu vas devancer Karkaroff en passant par Almeria.

- … En bateau ? C'est quoi ce plan à la con ?

- Croupton te fera passer, répond Rosier avec indifférence. Tu l'attendras à Oran, tu lui mettras un coup de pression, et tu le laisseras repartir. Puis tu l'attendras à Tbilissi.

- Et le plan ? Le plan que j'ai signé, on en fait quoi ?

Rosier ricane, jette les clés du camion à Dolohov, et se dirige vers la berline.

- Navré, Dolohov. Fallait y penser, avant de déconner.

[…]

Ils sont repartis, et Dolohov fume tant qu'Hermione songe qu'il mourra sans doute avant la fin de leur périple, les poumons dévastés par le tabac. Elle s'inquiète aussi pour elle, se souvient des exposés sur le tabagisme passif que sa classe a dû réaliser en sixième.

Il s'est enfermé dans un silence rageur, et l'obligation de rouler sur la voie de droite y est sûrement pour quelque chose. Hermione regarde droit devant elle, les yeux mi-clos, assommée par la fumée qui imprègne l'habitacle. C'est la première fois qu'elle monte dans un vrai camion. Elle se distrait en regardant le toit des voitures, surplombées par le dix tonnes, avant de se fustiger pour sa légèreté, de réfléchir à nouveau à une évasion – réflexion qui se solde inévitablement par le retour à la contemplation des voitures que Dolohov s'évertue à dépasser sans quitter sa voie. Le camion qui leur bloquait la vue depuis une bonne demi-heure vient enfin de se rabattre en direction de la prochaine sortie, et pied au plancher, il accélère à nouveau.

Rosier a parlé d'un certain Karkaroff. Ce nom ne dit rien à Hermione. En tout cas, la mission de Dolohov est étrange : pourquoi poursuivre un fugitif en poids lourd à travers toute l'Europe, au lieu de l'attendre à sa destination finale ? Les mots de Rosier étaient ambigus, sous entendant que la mission avait été confiée à Dolohov comme une punition. Punition de quoi ?

Ce n'est pas le moment de poser des questions. Il n'a pas lâché un mot depuis qu'ils sont partis, et comme il a enlevé ses gants, elle peut voir ses phalanges blanches sur le volant. Il est tendu comme un arc, et au moindre mot, qui sait comment il pourrait réagir.

« Faut pas les regarder dans les yeux ces gens-là ! ». Cette phrase, qu'Hermione a tant entendue dans la bouche de sa grand-mère, lui paraît soudain bien sensée. Elle regrette de s'en être moquée, plus jeune.

Il a de nouveau enfilé son épaisse polaire noire, et n'a pas pris la peine d'attacher Hermione. Rosier n'a rien dit à son propos, et elle se demande ce qu'ils comptent faire d'elle. Elle autorise ses pensées à vagabonder librement, et bientôt, celles-ci quittent l'habitacle dans lequel elle se trouve pour rejoindre la petite ville de France où elle s'était installée.

Hermione est (était ?) journaliste. Son métier l'a toujours passionnée, parce qu'il implique l'utilisation de ses neurones en même temps que son instinct. Elle passait ses journées sur le terrain et ses nuits à rédiger, ou vice-versa, et l'adrénaline et la passion lui permettaient de tenir le rythme effréné qu'elle s'imposait.

Elle se demande ce que pensent ses collègues de sa disparition. Aucun, malgré les affaires plus ou moins sordides dans lesquelles ils s'impliquent, n'a jamais fait l'objet d'une revanche, d'un kidnapping, d'un assassinat. Elle s'enorgueillirait presque d'être la première.

[…]

Oran.

Ils marchent vite, côte à côte, le long du port. La manche de Dolohov frôle le bras d'Hermione, l'empêche de s'éloigner. C'est le crépuscule : les lieux se vident de travailleurs, s'emplissent de zoneurs. Des éclats de rire masculins s'élèvent à intervalle réguliers, entre deux interjections en arabe, et des chats se mêlent aux mouettes le long des derniers casiers. Les dernières lueurs d'or du soleil éclairent le visage de Dolohov, illuminent les cheveux d'Hermione. Elle mange dans une barquette de plastique une galette à la viande, sans cesser de marcher.

Ils ont manqué Karkaroff.

Dolohov est nerveux. Son téléphone ne cesse de vibrer.

[…]

Malgré le régime drastique que lui impose la cavale, Hermione a ses règles.

Elle ne se voit pas demander à Dolohov de lui acheter des protections. Ni s'en passer. Alors, dans cette station-service monténégrine, elle transpire, stressée à la simple idée de dérober un paquet de serviettes.

Dolohov est au rayon des compotes. Il fixe les petits pots sourcils froncés, essayant sans doute de déterminer le goût de chacune. La vendeuse, une jolie Slave au regard moqueur le fixe depuis quelques instants : Hermione glisse maladroitement le paquet dans sa veste. Dans sa précipitation, elle renverse un autre paquet, et le regard de Dolohov se braque sur elle, aussitôt suivi de celui de la caissière.

- Izvinite, s'excuse-t-elle aussitôt, avant de se fustiger mentalement.

C'est du russe. Les Monténégrins pourraient le prendre comme … comme une agression culturelle. Mais la vendeuse se contente de hausser un sourcil, tandis que Dolohov fronce les siens. Ils iraient décidément bien ensemble, songe Hermione en se repliant en direction des toilettes pour femmes.

Quand elle ressort quelques minutes plus tard, elle aperçoit directement à l'extérieur de la boutique la silhouette de Dolohov adossée à la porte transparente de la station-service. La vendeuse la regarde, et Hermione, mue par un espoir fiévreux, s'approche d'elle, espérant que la sororité universelle puisse balayer la frontière linguistique.

- The man. Outside. He is waiting for you, l'informe maladroitement la vendeuse.

Elle pose un drôle de regard sur Hermione : visiblement, Dolohov lui plaisait bien.

- Hm, okay, bredouille Hermione. Is there another way to leave the shop?

La vendeuse fronce les sourcils, décontenancée. Hermione répète sa phrase lentement, accompagnée d'une gestuelle qu'elle espère éclairante.

- There is a door. Behind. For the …

Elle désigne une corbeille, et Hermione hoche la tête. Elle suit la direction que lui indique la jeune femme en la remerciant confusément, pousse la porte, sort.

Elle se retrouve au milieu des bennes à ordures, de l'autre côté du parking. Elle ne voit même pas le camion de Dolohov : elle se sent soudainement libre, et elle manque de suffoquer. Que faire ? Où aller ? Qui contacter, comment ? Elle est au Monténégro, putain, au Monténégro !

Du calme. Ne pas paniquer. Ne pas gâcher ces précieux instants, où il ne se doute encore de rien. Réfléchir.

La station-service est coincée entre deux voies d'autoroute. Le parking est désert, à l'exception de quelques camionneurs au regard peu amène. Pourtant, Hermione refuse de croire qu'elle est coincée. La solution existe, elle en est certaine. Une butte, surmontée de quelques arbres, sépare les deux voies routières. Peut-être que si elle parvient à escalader les barrières, à passer de l'autre côté, elle pourra se faire prendre en stop ?

Elle n'a pas d'autre idée, et le temps presse alors elle s'élance. Elle traverse le parking en courant sous le regard des chauffeurs, et lorsqu'elle atteint la barrière, elle a un temps d'arrêt. L'escalade n'a jamais été son domaine de prédilection, mais elle glisse un pied entre les fils, et maladroitement, se hisse à mi-hauteur. Elle s'apprête à enjamber la barrière lorsqu'elle entend un choc violent : la porte arrière vient de s'ouvrir. Elle ne se retourne pas, glisse de l'autre côté, gravit la butte. Elle voit flou, le monde tourne autour d'elle, le bruit des voitures la rend hagarde. Elle entend soudain un cri furieux, et cette fois se retourne : Dolohov est derrière. Il n'a pas son flingue, mais son expression est suffisamment meurtrière pour qu'Hermione reprenne sa course.

Mais un instant plus tard, son mouvement est stoppé par l'impulsion d'un corps qui vient rencontrer le sien. Elle hoquette, s'écroule sous le poids de Dolohov, et ils dévalent confusément la pente sans qu'il ne l'ait lâché. Elle rencontre la première la barrière opposée avec violence : il lui semble que son squelette gémit comme une vieille charpente, et l'impact du corps de Dolohov enfonce le pilier de fer dans son dos. Il est lourd la douleur lui donne la nausée.

Il se redresse le premier, et la remet sur ses jambes en tirant son col. Son expression peu amène coupe la parole d'Hermione, et elle gémit lorsqu'il la rejette durement contre la barrière.

- Je devrais te jeter sur la route, siffle-t-il. Dans ce pays de merde, personne n'y ferait attention.

Sa voix a des intonations haineuses pourtant, il n'agit pas.

Hermione a le vertige. Alors, finalement, il se décide à l'empoigner par l'épaule, et la poussant devant lui, ils regagnent le camion.

Ils sont déjà repartis depuis longtemps, lorsque la vendeuse, plaquant une main tremblante sur son visage ensanglanté, décroche doucement le téléphone.

[…]

Il y a beaucoup d'immeubles, en Serbie.

A la frontière, ils ont retrouvé un certain Jugson. Il a récupéré le camion, et leur a filé une voiture japonaise grise, ni trop grosse, ni trop petite, immatriculée serbe. Malgré tout, ils se font dévisager dans les villages qu'ils traversent, et le malaise d'Hermione ne fait que s'accroitre.

Ils n'ont pas échangé un mot depuis sa tentative de fuite, au Monténégro. Dolohov ne fume plus depuis qu'ils sont entrés en terres slaves, et ça intrigue Hermione. Il ne dort presque pas : des micro-siestes d'un quart d'heure, pendant qu'elle-même dort (ou du moins c'est ce qu'elle suspecte, puisqu'il ne s'est plus arrêté depuis l'Espagne), et lorsqu'ils doivent quitter le véhicule pour quelque raison que ce soit, il la surveille de si près qu'il lui est impossible de songer à la moindre fuite. Son téléphone sonne régulièrement : elle ne peut qu'imaginer le bal des Mangemorts, qui se succèdent pour faire part de leurs ordres et sarcasmes à Dolohov.

Elle commence à se demander sincèrement la raison pour laquelle elle est toujours en vie. Est-ce qu'ils la connaissent en tant que journaliste ? Est-ce qu'ils souhaitent la garder comme otage – ce qui n'aurait aucune utilité dans la traque d'un des leurs – ou la refourguer à quelqu'un d'autre en chemin ? Dolohov ne lui parle pas, ne la touche pas, la regarde à peine. Elle ne peut même pas dire qu'elle le divertisse ou anime son trajet, puisqu'elle n'ose plus faire le moindre bruit depuis le Monténégro. Quant aux Mangemorts qu'ils ont croisé aux différentes étapes de leur chemin, ils se sont contentés de fixer Hermione avec un sourire moqueur, comme s'ils avaient une idée derrière la tête, une farce seulement connue d'eux, et dont l'issue ne plairait pas à la concernée.

Parfois, lorsqu'ils traversent des villages, Dolohov s'arrête. Il ne se contente plus de suivre la route, il traque Karkaroff, interroge les habitants, remonte une piste. La langue russe délie certaines langues, et en noue d'autres. En tout cas, au fur et à mesure qu'ils s'enfoncent dans l'Est, elle ne laisse guère indifférentes les silhouettes qui bordent leur chemin.

[…]

Suivre le Danube tranquillise le voyage. Ils ne filent plus à toute allure sur des autoroutes, mais traversent villes et campagnes, sans jamais perdre de vue le fleuve. Il s'écoule, lascif et indifférent, et traverse le nord de la Serbie et de la Bulgarie, ainsi qu'une partie de la Roumanie avant de se jeter dans la Mer noire.

Hermione se sent enveloppée de calme, à voyager le long des flots. La voiture et le silence l'engourdissent, au point de lui faire perdre ses repères. Elle réfléchit plus lentement, et il s'écoule parfois de longues heures avant qu'elle ne se souvienne qu'elle est en captivité. Qu'elle doit partir.

Mais le temps est distendu. Il s'étire, infini, et se rétracte soudain : une journée de plus la sépare de la France. Elle qui a l'esprit si cartésien se sent soudain prise au piège par les éléments.

[…]

- Réveille-toi.

La voix rauque, accompagnée d'une légère secousse à son épaule, la réveillent. Elle papillonne des yeux, étonnée : Dolohov a coupé le contact, et il la regarde. Ils sont garés sur un parking de supermarché, et il a un air presque jovial : sans doute a-t-il rattrapé son retard.

- On va acheter à manger.

Elle déplie ses jambes avec difficulté, et s'extirpe péniblement de la voiture. Le soleil l'aveugle un court instant, et la haute silhouette de Dolohov qui se dresse devant elle achève de la tirer de sa torpeur. Il porte une veste en cuir, un large pantalon noir à poches, et il joue avec les clés de la Toyota en la regardant tituber sur le bitume. Son regard, étrangement narquois, contraste avec le silence rageur de ces précédentes journées d'orage.

Ils se dirigent vers le supermarché, y entrent côte à côte. Hermione ne dit rien, se contente de le suivre en s'exhortant à la réflexion – comme chaque fois qu'elle quitte la voiture.

Dolohov attrape un pack de bières, cale une bouteille d'eau sous son bras, et elle le suit docilement au rayon des biscuits industriels. Il fronce les sourcils devant les noms serbes qui s'y alignent, et se décide finalement pour un paquet de sablés fourrés à la fraise – du moins, c'est ce que promet la photographie ultra retouchée qui orne l'emballage. Au rayon des sandwichs, il attrape trois paquets de thon-mayonnaise, et n'ayant plus de ressources pour porter quoi que ce soit, il fait signe à Hermione de choisir son déjeuner. Elle hésite un bref instant, et s'empare finalement d'un paquet un peu plus coloré que les autres.

A la caisse, le vendeur les dévisage un peu plus longuement que nécessaire, et Hermione tente de visualiser le tableau qu'ils peuvent renvoyer. Un homme peu amène, habillé comme un délinquant, laissant dans son sillon une odeur rance et tenace de tabac froid, suivi comme son ombre par une jeune femme aux cheveux sales, au regard vif et mobile, serrant contre elle l'emballage plastique de clubs sandwichs minables comme s'il en allait de sa vie. Elle s'autorise un sourire, qui s'évanouit aussitôt : elle n'a pas le droit de se distraire. Elle doit rester concentrée.

Un sifflement agacé la tire de ses pensées. Dolohov fixe la petite machine dans laquelle il a introduit sa carte de paiement comme si elle l'avait mortellement offensé, et il n'y a pas besoin d'être devin ou serbophone pour comprendre que son paiement a été refusé.

Il fait signe au vendeur de recommencer, et jette un coup d'œil à Hermione, qui n'en a pas eu besoin pour comprendre ce qui va s'ensuivre. Son ventre se noue, et ses jambes commencent à trembler d'appréhension. Il lui semble soudain que tout le supermarché les regarde, et lorsque Dolohov empoigne soudainement ses bières et ses sandwichs pour s'élancer, percutant de plein fouet la porte d'entrée, bousculant les clients, Hermione se demande un instant si elle ne ferait pas mieux de rester là, de partager l'indignation du caissier, d'appeler la police, de rentrer.

Mais l'hésitation ne dure qu'une infime seconde, et l'adrénaline a pris la décision pour elle : elle est déjà sur le parking, derrière Dolohov, qui jette son maigre butin sur les sièges arrière, et il démarre avant même qu'elle n'ait eu le temps de fermer sa portière.

[…]

Ils roulent depuis deux heures déjà, et ont mis entre eux et le supermarché plusieurs centaines de kilomètres.

Hermione fixe son sandwich. Le jambon, trop rose, brille d'une lueur grasse peu appétissante. Le beurre a été aspiré par le pain, dont la couleur grisâtre rappelle la vieille moquette défraîchie de son premier appartement. L'odeur qu'il dégage est probablement celle de l'usine où il a été assemblé.

Des larmes coulent silencieusement le long de ses joues pour aller se perdre sur son sweatshirt.

Son cerveau est enrayé. Et si elle ne fuyait jamais ?

[…]

- Comment tu t'appelles, déjà ?

Hermione tourne la tête vers Dolohov avec difficulté. Son cou est engourdi par le somme dont elle vient de s'extirper, et entre ses paupières douloureuses, elle distingue la lumière incandescente de la cigarette sur laquelle tire le conducteur. Il est minuit et demi, et seuls les phares trouent la nuit.

- Lily, articule-t-elle péniblement.

- Lily comment ?

Elle ne sait plus. Elle ouvre la bouche, la referme. Merde, c'était quoi déjà ce nom débile ?

- Cooper.

- Lily Cooper ?

Il y a une intonation particulière dans la voix de Dolohov, une intonation qui lui signale – trop tard – qu'elle s'est trompée.

- J'ai mal à la tête, annonce-t-elle, et ce n'est même pas un mensonge.

Dolohov jette le mégot par la fenêtre, et l'obscurité l'aspire aussitôt.

- Moi aussi, et pourtant je m'appelle toujours Antonin Dolohov.

- Ecoutez …

- Oui Lily ?

Il a sorti son sourire narquois, celui qui déforme son visage, et il ressemble étrangement à un renard qui montrerait les crocs. Ou un loup, songe Hermione qui se fustige aussitôt pour sa distraction.

- Je crois que je suis malade.

Ce n'est même pas un mensonge. Elle se sent faible, et son cerveau qui ne lui obéit plus l'inquiète. Sans compter que son rythme de sommeil, irrégulier et périodique, l'épuise, et lui cause des maux de crâne atroces.

- Ça arrive, répond Dolohov d'un ton badin. C'est quoi ton vrai nom ?

- Lily Baker.

Elle ne sait même pas vraiment pourquoi elle s'obstine dans son mensonge. Elle n'a rien à cacher, elle n'est connue de personne, mais son instinct lui souffle de ne rien dire. Elle a peur qu'ils aient un service d'archive ou quelque chose de ce goût-là. S'ils remontaient à Harry, elle ne se le pardonnerait pas.

- Ne me mets pas en colère, répond Dolohov qui montre des signes d'impatience. C'est quoi ton nom ?

Elle reste muette, sa bouche bouge silencieusement, formulant des syllabes hasardeuses à la recherche du mensonge qui la tirera de cette situation.

- Je … je …

Une voiture les double, et ses phares éclairent brièvement le visage de Dolohov. Une bouffée d'angoisse étreint Hermione, et elle se sent proche de la suffocation.

- Pour l'instant, y'a pas d'enjeux. Je te demande simplement ton prénom.

Hermione halète sous l'effet de la panique qui commence à la gagner, et Dolohov doit se pencher vers elle pour capter les mots qui s'échappent de son souffle erratique.

- Je … suis vraiment … Je suis … Lily Baker.

- D'accord.

Il a parlé avec un calme olympien, et il est revenu s'adosser à son siège. Mais avant même que le cerveau d'Hermione n'ait pu traiter sa réponse, il enclenche le clignotant, et se rabat sur la file de droite, jusqu'à s'arrêter sur la bande d'arrêt d'urgence.

- Que … Qu'est-ce que …

Il se penche sur elle, ouvre sa portière, et la projette au sol, hors de la voiture. Elle se redresse avec difficulté, titube, et en un instant, il est devant elle, et il jette de nouveau au sol. Elle glisse dans le fossé qui ceint la route, et ses côtes cueillent un premier coup de pied, puis un deuxième, et elle ne peut que se rouler en boule, protégeant sa tête de ses mains pour faire face à l'avalanche de coups qui s'ensuit. Il cogne dans ses côtes, ses hanches, son ventre, sans y mettre assez de hargne pour briser les os, mais assez pour éclater les vaisseaux sanguins. Puis il se courbe, attrape Hermione par les cheveux, et redresse sa tête à sa hauteur. Il la distingue à peine dans la nuit serbe, mais sa respiration, rapide et sifflante, lui parvient nettement.

- Respire.

Impossible. Elle ne contrôle plus son angoisse, et il lui semble qu'elle va mourir ici, asphyxiée, sur le bas-côté de la route.

- Respire, putain !

Il a lâché ses cheveux, l'a lâchée tout court, s'est éloigné d'un pas.

Il vient soudain à Hermione le souvenir saisissant d'un documentaire, affirmant que les individus inspiraient jusqu'à un quart d'oxygène en moins lors des chants chamaniques, permettant les transes. Elle se demande si elle-même va accéder aux vérités spirituelles de ce monde, et concentrée sur cette pensée, elle parvient progressivement à recouvrer son souffle, à reprendre conscience de la réalité autour d'elle, et son esprit retrouve sa netteté. Ils sont toujours dans le fossé, et Dolohov s'est accroupi dans la pente pour être à sa hauteur. Elle ne voit pas ses yeux, mais elle sent son regard, et son corps endolori se crispe à nouveau.

- Je m'appelle Antonin Dolohov, déclare-t-il d'une voix calme. J'ai trente-six ans, et je suis né à Gori, en Géorgie. J'étais à Serpentard, et j'ai étudié les sciences physiques.

Gori est la ville où est né Staline, informe la mémoire d'Hermione à l'unité centrale de ses pensées. C'est une drôle de coïncidence.

- Et vous êtes un Mangemort, complète Hermione.

Elle ignore d'où lui vient ce pic d'audace, mais elle a compris qu'il ne la tuera pas. Elle le soupçonne d'être aussi vulnérable qu'elle au sein du cercle Mangemort. Peut-être qu'il est parti pour un voyage sans retour.

- J'ai empêché Rowle de t'attraper.

- Vous auriez pu me laisser partir.

- J'ai déjà vu ta tête. Bizarrement, je l'associe au Survivant.

Elle reste bouche bée.

- Je sais déjà qui t'es, en fait. Granger quelque chose, je me rappelle plus du prénom.

- Hermione, abdique-t-elle, et son ton est amer.

- Hermione Granger, répète Dolohov, et il semble savourer sa victoire.


Je balance cet UA à titre totalement expérimental. Je ne sais pas vraiment où je vais ni ce que je veux, et si mes estimations du temps et de l'espace sont inexactes c'est parce que j'ai tout fait au feeling ! Cette petite fic ne devrait pas faire plus de trois chapitres, et je ne sais pas vraiment quand viendra la suite.

Sur ce, à la prochaine !