Dean arma le chien de l'arme. Il n'en pouvait plus.

Allongé sur le flanc dans son lit, il contemplait le champ de ruines qu'était sa vie.

Les sons de la ville étaient loin mais incessants. Ils donnaient à cette chambre une ambiance lugubre et solitaire, une pièce désarticulée et vide. Les lumières des lampadaires au dehors offraient quelques rayons épars et froids. N'avait-on jamais vu plus triste demeure ?

C'est là que vivait Dean pourtant. Il avait bien essayé d'emménager son petit appartement pour lui donner un air moins triste, l'animer de quelque vie. Mais c'était sans espoir. Les bibelots étaient aussi vides que son cœur, les photographies aussi immobiles que ses émotions.

Mais que disait-il encore ? Vide, son cœur ? Immobiles ? Non, son cœur était plutôt plein, trop plein d'émotions qu'il n'arrivait pas à contrôler. Des sentiments qui le broyaient un peu plus chaque jour. Qui l'étouffaient. Oui, c'était ça : il avait l'impression de ne plus pouvoir respirer. Etre vivant et agoniser chaque jour. Quelle terrible souffrance pour un être aussi petit, aussi frêle que lui.

Dean plaça le canon de l'arme sous son menton, dans le creux, directement pointé sur son cerveau.

Pourtant, il avait essayé de reprendre le contrôle de sa vie. Et il y avait des périodes de mieux ! Il pouvait se souvenir de nombre de moments où il avait été heureux, où il avait souri et ri comme si tout allait bien. Il savait ce qu'était le bonheur. Mais il savait aussi qu'il ne durait jamais… Dean replongeait toujours. Et il sombrait à chaque fois un peu plus profond.

Il avait l'impression de tomber dans des abysses infernales, si obscures et si vides, si écrasantes et… sans espoir ? Oui, c'était bien ça, c'était là ce qui manquait tout au fond de sa propre boîte de Pandore : l'espoir. Dans ses abysses à lui, il n'y avait que le désespoir.

Il pleurait. C'était si dur de continuer. Pour quoi faire ? Pour qui ?

« Arrête Dean. »

Castiel était à quatre pattes au-dessus de lui. Sa main hésitante près de l'arme, il pleurait.

« Je t'en supplie Dean, ne fais pas ça. »

Dean ferma les yeux. Ces paroles lui faisaient mal. N'aurait-il pas pu le laisser partir tranquillement ? Pourquoi essayer de le retenir ?

« Dean, pose ce revolver… »

« Tu t'en remettras. »

C'était horrible. Il était horrible. Et il le savait. Mais il ne regrettait pas ses paroles pour la simple et bonne raison qu'il en pensait chacun des mots.

« C'est pas vrai… »

« Si, Castiel, tu t'en remettras. Tu me pleureras, bien sûr, mais tu finiras par m'oublier dans quelques mois ou quelques années. Tu ne te souviendras plus de ma voix, tu auras oublié mon sourire, le goût de mes lèvres ne viendra plus hanter tes lèvres. Tu m'oublieras Cas, comme tout le monde. »

« Arrête ! » Le poing avait frappé le matelas, mais Dean n'avait pas bougé, l'arme toujours calée au creux de sa mâchoire. « Quand bien même c'est vrai, de quel droit oses-tu m'infliger cette souffrance ?! Quelques années de torture ! Dean comment peux-tu me condamner à ça ? »

Il comprenait, bien sûr. Il avait essayé d'aller mieux. Il avait tenté de reprendre sa vie en main et d'avancer. Il avait essayé aussi fort qu'il avait pu. Mais il y avait cette maladie invisible et indétectable, qui lui rongeait le cerveau sans issue. Une dépression chronique, lui avait-on dit. Il avait cru pouvoir s'en sortir et goûter à la santé. Il s'efforçait d'y croire, à chaque fois. Et ce petit espoir le brisait chaque fois plus fort lorsqu'il trébuchait et retombait dans ses enfers personnelles.

C'était trop douloureux.

« Et toi, » répondit Dean, la voix éteinte, « de quel droit m'obliges-tu à vivre ? Cette souffrance… je n'en peux plus… »

Et pourtant, il ne pouvait nier que ces paroles teintaient d'une légère couleur, couleur froide et fade, la nuit pleine d'angoisses.

Castiel pleurait doucement, les larmes coulaient jusqu'au bout de son nez et s'évanouissaient dans le vide. Alors il se calma et bougea doucement sur le côté, venant s'allonger contre le dos de Dean. Il déposa de doux baisers dans son cou.

« Reste avec moi… »

Dean sentit son cœur menacer de l'étouffer à nouveau. Il avait envie de vomir, de pleurer, de hurler, de frapper le matelas. Il se contenta d'éloigner l'arme de sa tête.

« Dean, reste avec moi… »

La douce main de Castiel se posa sur son bras, Dean vint enlacer leurs doigts. Il avait froid.

« Reste avec moi. »

Il se sentait si seul.

« Reste, pour moi. »

Il serra un peu plus fort ses doigts. Et il sanglota.

« Reste. »

« Mais tu n'es même pas réel. »

Dean passa le reste de la nuit à pleurer. Il se sentait si seul. Devait-il croire qu'il arriverait, un jour, à se débarrasser de ses propres démons ?