Broken

Que n'avait Satoru Gojô dès la naissance ?...

Ses ennemis même reconnaissaient sa supériorité écrasante. Pourtant, le chemin lui avait été difficile et l'était encore aujourd'hui.

Comment ne pas devenir fou voire même pencher du mauvais côté lorsque vous vous voyez investi de tels pouvoir dès la naissance ?... A croire que tous les fléaux du monde s'étaient penchés en même temps sur son berceau.

Satoru avait eu une enfance cloîtrée au sein de la demeure familiale. Éduqué à domicile par un père et une mère exigeantes, ses sorties à l'extérieur demeuraient rares. Et les seules fois où il mit le nez dehors furent pour lui une révélation autant qu'un calvaire. Voir à travers les gens, en débusquer les moindres failles... Satoru porta lourd dès l'enfance. Et ces gens... il ne put que les détester.

Lui était l'élu. Lui détenait la force. Que voulait-il attendre de la petite friture qui évoluait autour de sa divine personne ?...


Ce n'est qu'au lycée qu'il découvrit un autre monde. Et l'amitié. Ah, l'amitié. Suguru Geto était comme un frère pour lui... et ils devinrent naturellement amants.

Satoru avait tant à découvrir dans le domaine !...

Sélect dans ses relations, l'exorciste plaçait la barre très haut, ce qui flattait et effrayait à la fois Suguru.

Il affichait un mépris peu commun pour la masse qu'il qualifiait de "faibles". La faiblesse lui était en horreur. Mais l'héritier prodige du clan Gojô n'avait finalement aucun mérite... né qu'il était avec autant d'aptitudes.

Suguru demeurait le garde-fou de ce très prétentieux et tranché Satoru.

Il le tempérait et cela menait souvent au conflit - duel que Satoru relevait chaque fois et triomphait.

La rupture eut lieu lorsque Satoru montra à la fois un début de compassion envers les plus faibles et qu'il développa ses techniques, les menant jusqu'à la perfection.

Suguru se sentit dès lors écarté. Écarté au point de dévier du droit chemin. Et Satoru n'avait rien vu arriver. Il demeurait encore, malgré son oeil si prodigieux, totalement aveugle au destin de ceux et celles qui gravitaient autour de lui.

La nouvelle de la déchéance de Suguru eut un effet dévastateur sur l'exorciste le plus puissant.

La confrontation n'avait rien eu d'aimable. Et Satoru faillit une nouvelle fois, renonçant à exécuter Suguru comme l'exigeaient les lois de l'exorcisme.

Ainsi leurs chemins se divisèrent de manière inéluctable et définitive, faisant d'eux des frères ennemis. Un malheur dont Satoru ne se remit jamais.

Quitter quelqu'un de proche était difficile. Et ça l'était d'autant plus lorsqu'il n'avait pas été possible de lui faire ses adieux.


Satoru avait été éveillé dès la naissance, dealant avec les fléaux de toute classe.

Même son apparence physique avait été choisie pour être remarquée au sein d'une population de taille moyenne et sombre de cheveux ; détonnant pour être grand et d'un blond scandinave qui se notait immédiatement dans la foule.

Satoru plaisait et il le savait. Les années de lycée ne firent que confirmer ce fait indéniable.

Et de son avantage, Satoru avait toujours joué.

Cela le rendait terriblement flirtant. Sans distinction : hommes, femmes, ennemis avérés.

Ce n'était ni plus ni moins qu'un jeu. Sauf avec Suguru.


Une fois Suguru sorti des radars, Satoru ne sut de quelle manière évacuer cette peine immense qui lui prenait le cœur en étau. Il choisit de s'oublier dans des relations éphémères, sans aucun lendemain. Il choisissait, courtisait, passait la nuit puis disparaissait sans laisser d'adresse.

Quant à sa peine, il fit le choix de la couvrir de blagues, dans une attitude extravagante. Le rire au lieu des larmes camouflait à merveille la plus sévère dépression.

A l'intérieur, Satoru était brisé. Il avait beau décompenser, ses organes demeuraient noués à sa peine immense.


Mais le destin lui joua, quelques années plus tard, un nouveau tour à sa façon.

Suguru venait de réapparaître et déclarait une guerre ouverte aux exorcistes de tout poil.

Comme Satoru, il avait pris du pouvoir et de l'assurance.

Ils étaient à présent adultes, chacun campant dans un camp opposé.

Quel déchirement !...

Bandages camouflant sa vue, Satoru ne laissait rien passer de ce qui se bousculait intérieurement en lui.

L'exécution eut finalement lieu. Satoru ne pouvait se permettre de faillir une nouvelle fois !...

Comme à l'époque où il mit à mort Toji, Satoru accorda quelques derniers mots à Suguru.

S'il avait pu...

"Je n'ai jamais voulu... ce qui s'est passé, Satoru. Mais je dois dire... que je ne me suis jamais grandement amusé dans mon job d'exorciste. Encore moins lorsque je suis passé dans ton ombre. Tu es... écrasant, Satoru." à l'oreille de son ami, renouant avec un geste de jadis.

"J'ai... pourtant essayé de me mettre à niveau, Suguru. Je t'assure."

Petit sourire en face. "De te rabaisser à notre niveau, Satoru ?... Quelque part, mon art t'a toujours fait horreur."

Satoru baissa la tête, jouant avec une pierre du bout du pied.

"Aujourd'hui, tu es tout simplement plus solide pour ne pas le nier." sur un sourire triste. "Avons-nous encore quelque chose à attendre l'un de l'autre, Satoru ?"

"Je souhaiterai que tes mots ne me touchent pas autant... Suguru."

"La tâche a été aisée pour toi, Satoru : tu es pour cela. Je n'ai pas eu le courage de te confronter à l'époque... parce que tu étais... celui à qui je tenais le plus au monde... mon... âme sœur. Je l'ai longtemps cru."

"Ça a été le cas !" colère pointant.

"Aujourd'hui tu t'es construit sans moi, Satoru. Et c'est très bien ainsi."

"Je ne t'ai pas vu sombrer, Suguru !..." crispant la mâchoire. "Et ça... je ne me le pardonnerai jamais."

"Qu'aurais-tu voulu y faire, Satoru ? La machine était en marche."

"J'aurai pu..."

Petit sourire triste de Suguru, volant toute parole à Satoru. "... m'exorciser ?..."

Satoru renifla. Tous les arguments étaient recevables et pas un ne manquait à l'appel.

"J'ai démonté ton petit monde, Satoru. Parce que je me suis livré à la pire abomination à tes yeux. Jamais tu n'aurais pu comprendre... ce qu'ingérer un fléau exorcisé représente, le goût particulier que cela a... comme avaler un vêtement imprégné de vomi humain. La première tentative m'avait d'avance condamné. Les maîtres des fléaux sont véritablement... vos échardes, à vous autres, les exorcistes. Et elles déforment votre marche."


Certes, exécuter Suguru avait été avisé. Ne pas mener son corps à crémation était déjà plus discutable.

Satoru était éperdu de peine.

Nouvelle erreur tactique d'un exorciste reconnu comme le meilleur qui permit à un esprit maléfique de prendre possession d'un corps déjà éprouvé.

Dès lors, pseudo-Geto se mit à agir dans l'ombre pour nuire. Affronter Satoru dans un nouveau duel ? Trop risqué ! Il fallait l'asservir et l'immobiliser.


Satoru finit par s'entourer d'un petit groupe d'élèves en leur offrant le meilleur de lui-même.

Cependant, un rien suffisait à remuer la plaie qui se mettait à suinter sans délai.


Satoru avait toujours eu un énorme problème avec l'autorité quelle qu'elle soit.

Les professeurs, les instructeurs, les éducateurs, les supérieurs... dans le meilleur des cas, Satoru leur offrait un tirage de langue dans les règles de l'art ou, selon l'humeur, un doigt bien senti.

Il avait choisi de s'en affranchir, agissant de son côté, disposant, pour ce faire, de suffisamment de prestige et de yens sur ses comptes.

Dès qu'il le pouvait, Satoru prenait plaisir à les chatouiller, usant de propos déplacés et impolis. Le respect dû ? Il s'asseyait dessus ! Il était connu pour cela. Et il faisait de même avec la fierté de ses ennemis. Il aimait piétiner les règles.

Il n'y en avait qu'un qui demeurait hermétique à ses blagues et qu'il ne pouvait entraîner dans son sillage : le très sérieux Nanami Kento.

Satoru avait pourtant déjà tout tenté !... Il n'y avait rien à faire : Kento n'était pas du genre à se marrer - ses dents étaient de quelle couleur déjà ?...

Chaque pitrerie se soldait par un échec cuisant. Loin de désarmer, Gojô montait toujours plus haut dans l'humour, se permettant même de le rendre scabreux à l'occasion.

Rien à faire. Nanami demeurait perméable à toute forme d'humour. Le salaryman avait le visage émacié et fermé. L'exorcisme n'était pas seulement un job sérieux, c'était également un merdier à plein temps.

Son approche était fondamentalement différente de celle de Satoru.

Même s'il pouvait lui accorder sa confiance, il n'avait que faire du respect de ses talents innés.

Nanami, malgré des techniques durement acquises, se sentait en bas des rangs, se voyant notamment refusée la possibilité d'étendre son domaine.

Malgré le fait qu'ils aient fait leurs classes ensemble, les deux hommes étaient diamétralement opposés dans leur approche de l'exorcisme.


Satoru fut mis hors jeu après avoir causé de bons dommages dans les rangs adverses.

"Sais-tu quand Gojô Satoru est dans son élément ?" avait malicieusement questionné pseudo-Geto. "Lorsqu'il est seul."

Le piège avait mis en jeu un nombre incalculable de civils dans cette station de métro réputée du Japon. Comme l'avait si justement souligné le fléau Mahito : "Tu sais ce que je déteste le plus chez les humains ? C'est qu'ils sont si nombreux !"

La seule fois où pseudo-Geto daigna se montrer fut pour piéger Satoru. Et ceci fonctionna avec un certain succès, déstabilisant totalement l'exorciste !...

"Tu te permets de laisser ton esprit divaguer durant un combat, Satoru ?..."

Il avait beau être le plus fort de tous, il n'en demeurait pas moins un humain auquel la naissance et le destin avaient octroyé des pouvoirs quasi-divins.

Trop de pouvoir pour un seul homme. Trop de drames pour une seule vie.