Dans le bar, Shigaraki entamait sa bouteille de whisky avec la même avidité que les autres soirs de la semaine. Seul, il buvait à même le goulot, les pieds posés sur la table, fumant parfois une cigarette de son paquet.

La journée avait été épuisante à l'usine. Comme toutes les autres.

Rien de nouveau à l'horizon, les mêmes crampes et douleurs parsemaient son corps sans que l'alcool n'arrive complètement à les faire disparaitre.

Aucune pensée ne traversait son esprit. Aucune émotion ne venait faire tressaillir son visage. Parfois, il passait une main sur son front pour écarter une mèche de ses cheveux blancs. C'était là sa seule vanité, sa seule action le rattachant au monde humain.

Les autres clients, des ouvriers sortant de la même usine que lui pour la plupart, faisaient de leur mieux pour l'éviter. Tous savaient qu'il ne se joignait jamais à aucun groupe. Et personne n'avait vraiment envie de l'y forcer.

Shigaraki avait entendu les bruits qui courraient sur lui, la plupart n'était que des ragots et autres fabulations de comptoir. Tant que cela restait ainsi, peu lui importait si on le croyait tueur ou gigolo, tant qu'il pouvait boire en paix.

Il avisa le jukebox qui prenait la poussière dans un recoin du bar. Un vieux Seeburg que le patron avait acheté en espérant rendre son tripot un peu moins sordide. Une opération qui avait connu son petit succès pendant quelques temps. Mais les ouvriers s'étaient vite lassés de voir la machine avaler leurs quarters pour quelques minutes de musiques.

Les hommes préféraient la boisson aux chansons…

Shigaraki soupira, jeta sa cigarette à moitié consumée au sol et se leva. Dans son dos, il sentit les regards des autres clients alors qu'il s'avançait devant le juke-box.

Lentement, sa main passa sur la rangée de boutons qui commandait les 45 tours. Soigneusement, il lut les différentes étiquettes, promenant un doigt au-dessus de chacune d'entre elles.

Après une minute ou deux, il finit par choisir. Il inséra son quarter dans la fente de la machine, appuya sur le bouton puis retourna s'assoir devant sa bouteille.

Le disque de vinyle mit quelques instants à se lancer. Une mélodie jouée par des cuivres traversa alors le bar et une voix, lourde et grave, se fit entendre. Celle de Tennessee Ernie Ford.

Certaines personnes disent que l'homme est fait de boue.

Un homme pauvre, lui, est fait de muscles et de sang.

De muscles et de sang, de peau et d'os.

D'un esprit faible et d'un dos fort.

« Ça c'est loin d'être faux. » pensa Shigaraki en allumant une nouvelle cigarette. « Quand tu bosses dans cette putain d'usine ton cerveau fonctionne plus, ton putain de corps devient une machine comme une autre. Si t'as pas le dos pour ça, tu ne tiens pas. Simple comme bonjour… »

Shigaraki se laissa bercer par le rythme des claquements de doigts. Il savoura la mélodie fluette qui se cachaient sous la voix puissante du chanteur. La chanson parlait d'un mineur, mais Shigaraki se dit vite qu'il n'y avait presque aucune différence avec sa propre vie.

Le refrain disait ceci :

Tu charges 16 tonnes par jour, et qu'est-ce que tu en tires ?

Un autre jour et un peu plus de dettes.

Saint Pierre ne m'appelle pas, parce que je ne peux partir.

Je dois mon âme au magasin de la compagnie.

En y réfléchissant, l'homme de la chanson et lui avaient beaucoup en commun. Un mineur ou un ouvrier, travaillant à la sueur de son front tous les jours pour un salaire de misère. Salaire qui disparaissait vite dans la nourriture, l'alcool, les cigarette et le logement minable qu'occupait Shigaraki.

« Même si je peux mettre de l'argent de côté, au contraire du pauvre hère de la chanson, tout part trop vite. Je n'en gagne jamais assez… ou j'en dépense trop qui sait ? Dans tous les cas mon fric part dans la poche d'un connard qui m'entube parce que je ne suis qu'un sale prolo… »

Sur ces pensées, il continua de vider sa bouteille avec lenteur. Quand la chanson finit de tourner dans le juke-box, Shigaraki décida de l'écouter encore une fois. Il remit une pièce et se laissa bercer par la même mélodie.

Un autre refrain capta son attention :

Je suis né un matin alors que le soleil ne brillait pas.

J'ai ramassé ma pelle et j'ai marché vers la mine.

J'ai chargé 16 tonnes de charbon, de la mine numéro neuf.

Et le contremaitre a dit "Beau travail mon gars".

« Le contremaitre dit que je fais du bon boulot, mais qu'est-ce que ça m'apporte ? Je suis une machine de plus, je la ferme, je bosse et je suis le meilleur employé parce que je ne chiale pas sur mon sort… »

C'était la seule façon de s'attirer la sympathie des patrons : bosser sans rechigner et qui sait, peut-être qu'un jour, il serait augmenté de quelques dollars.

Après trente-cinq ans de bonne conduite, peut-être...

Shigaraki continua de boire. Son whisky descendant un peu plus dans sa bouteille, ses cigarettes quittant son paquet encore et encore.

Chaque fois que la chanson se finissait, il se levait, remettait une pièce et retournait se rasseoir.

Il finit par se mettre à chanter, une fois que l'ivresse eût commencé à l'emporter. Shigaraki chantait faux, d'une voix éraillée par le tabac et l'alcool, et peu lui importait que ça dérange les autres clients.

Tout ce qu'il voulait c'était oublier.

Et chanter.

Tu charges 16 tonnes, et qu'est-ce que tu en tires ?

Un autre jour et un peu plus de dettes.

Saint Pierre ne m'appelle pas parce que je ne peux partir.

Je dois mon âme au magasin de la compagnie.

Il chanta ce refrain une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, et il aurait chanté jusqu'au petit matin si un autre ouvrier, excédé de l'entendre, n'avait pas crié en plein milieu du refrain un : « Tu vas la fermer ta gueule ? Putain d'alcolo !

-Va chier, lui répondit simplement Shigaraki.

-T'as intérêt à arrêter de chanter oiseau de malheur ! Sinon c'est moi qui viens te clouer le bec ! »

Les discutions cessèrent. Tous les clients, les serveurs et même le barman suivaient la confrontation en silence. Le client mécontent, un grand barbu au visage buriné, s'était levé, les poings serrés, prêt à mettre sa menace à exécution.

Le hasard voulut qu'à cet instant le juke-box crache le dernier couplet de la chanson.

Si vous me voyez arriver, mieux vaut s'écarter.

Beaucoup d'hommes ne l'ont pas fait, beaucoup d'hommes sont morts.

Un poing de fer, l'autre en acier.

Si le droit ne te tue pas,

Alors le gauche le fera.

Shigaraki sourit à pleine dents. Il se leva, la bouteille à la main et la clope à la bouche. Avec un calme froid, il marcha jusqu'à l'ouvrier en colère.

Alors que ce dernier l'ouvrait pour proférer une autre série de menaces, Shigaraki éclata sa bouteille sur sa tête dans un fracas de verre.

Le grand ouvrier loucha d'un air bête et resta planté là pendant une seconde. Puis, son corps tomba comme une poupée de chiffon sur la table où il était assis quelques instants plus tôt.

Son énorme masse vint s'écraser et briser les pieds de la table, renversant dans le processus les choppes de bière et les cartes à jouer posées dessus.

Ses amis observèrent avec un silence de plomb l'alcool tremper leurs chaussures et le plancher de bois. Puis, d'un seul mouvement, ils se levèrent de leurs chaises avec l'intention de venger leur camarade.

« Venez danser les filles ! provoqua Shigaraki. »

Il assomma le premier d'entre eux d'un solide crochet. Ses bras, taillés comme des blocs de pierre après les heures passées à l'usine, envoyaient ses poings comme des boulets de canon.

Le deuxième vint le percuter au niveau du ventre, et ils tombèrent sur une autre table. Les buveurs de celle-ci virent avec horreur leurs verres se renverser sur leurs habits et décidèrent immédiatement de venger l'affront.

Le barman tenta bien de calmer les choses mais c'était trop tard.

Une gigantesque bagarre commença à retourner l'établissement.

Shigaraki rentra chez lui la bouche en sang. Ses côtes lui faisaient un mal de chien, cadeau d'un irlandais à qui il avait dû filer un coup de tête entre les deux yeux pour l'envoyer au pays des rêves.

Dans sa main, une bouteille de whisky à moitié pleine, volée alors que la bagarre touchait à sa fin. Il avait décampé vite fait, avant que les flics ne pointent le bout de leur nez.

« Va falloir me trouver un autre bar, pas sûr que le patron me laisse refoutre les pieds dans son rade après ce bordel ».

Au final peu lui importait, il s'était amusé, et la chanson résonnait encore dans ses oreilles. Seul dans les rues de sa ville, il se remit à chanter. C'était tout ce qu'il lui restait. Ça et sa bouteille…

Tu charges 16 tonnes, et qu'est-ce que tu en tires ?

Un autre jour et un peu plus de dettes.

Saint Pierre ne m'appelle pas parce que je ne peux partir.

Je dois mon âme au magasin de la compagnie…

Il s'enfonça dans les rues, savourant son petit moment à lui, car demain serait un autre jour de travail, un de plus. Sans espoir que cela change un jour.

Il devait son âme à son usine. Jusqu'au jour où celle-ci s'effondrerait.

Tu charges 16 tonnes, et qu'est-ce que tu en tires ?

« Rien du tout ».

Voilà pour cet OS-songfic sur un Shigaraki ouvrier dans les années 50, j'ai eu l'idée de cet OS en regardant l'épisode de South Park critiquant Amazon, j'avoue avoir bien rigoler en entendant cette chanson et je me suis dit que la remettre dans un contexte un peu plus dur et sombre en valait le coup. Encore un grand merci à la plus grande bêta-readeuse du monde en la personne de la très pipou Ahri qui relie mes textes avec une rare dévotion. En espérant que celui-ci vous ait fais passer un bon moment, à une prochaine fois pour d'autres histoires.