Ce texte a été écrit dans le cadre du jeu du Forum de tous les Périls Chic, t'es chiche ? et Yumeshiro m'avait demandé de raconter "la fois où l'amiral Fujitora (alors n'ayant pas ce titre et étant bien plus jeune) usa pour la première fois du pouvoir de son fruit pour faire tomber une météorite". J'ai un peu (beaucoup) débordé du thème et ce que je vous livre là est carrément une origin story du personnage de Fujitora. Bref, on ne se refait pas. J'en ai aussi profité pour remplir quelques cases du bingo du Forum Francophone ('la chose est derrière toi', 'sous l'orage' 'tarot' 'un monstre est un héros' 'seuls les innocents survivent') mais comme le jeu est fini depuis perpète... meh.

TW : violence physique et psychologique, mutilation, contenu mature.

Disclaimer : à Goda. (ça m'avait manqué).

Playlist : Whispering by Alex Care, High Hopes by Pink Floyd, everything i wanted by Billie Eilish, Believer by Imagine dragons

On se retrouve à la fin, bonne lecture !

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Mémoire phosphène.

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« Quand on lutte contre des monstres,

il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même.

Si tu plonges longuement ton regard dans l'abîme,

l'abîme finit par ancrer son regard en toi. »

Par-delà le bien et le mal, Nietzsche.

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Issho s'était rendu compte trop tard qu'il avait bien assez longtemps laisser son regard glisser dans le puits insondable de l'abîme il y avait perdu un peu de ses convictions, beaucoup de ses espoirs d'enfant, et en était sorti les orbites vides – noires comme deux gouffres sans fond, ses sens englués dans la masse opaque du désespoir.

Les couleurs avaient fini par revenir, avec le temps. La vérité, c'était que la palette du monde s'était tarie bien avant qu'il ne se perce la peau du crâne en deux avec le vieux canif familial. C'était un appel à l'aide, un cri de damné. La crainte absolue de voir son monde s'effondrer. Et puis, alors que la douleur perçait sa tête de part en part avant de disparaître, il y avait eu tout ce rouge, épais et odorant, emplissant sa vue comme un voilage lourd, se superposant à toutes ces scènes d'horreur innommables qui se donnaient la réplique dans le théâtre de ses souvenirs.

Du rouge.

Rien que du rouge.

Il n'avait jamais autant haït le rouge.

Ce fut la dernière couleur qu'il vit pourtant, avant que le noir abyssal du néant ne l'aspire.

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Tarot

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Avant l'orage, l'univers d'Issho était peint des couleurs affriolantes du réel – sa vie avait la palette d'un tableau de maître, employant à de meilleures fins tout ce que la gamme du monde avait à lui offrir. Même les choses les plus ternes pouvaient prendre la teinte de l'espoir, sous son regard. Il s'efforçait de donner à voir ces nuances à ceux qui ne savait pas encore comment les discerner. C'était ce en quoi il avait toujours cru, la première impulsion à son ambition de Marine exposer la société sous sa plus belle couture, telle qu'il la rêvait, et la rendre plus facile à vivre pour tous les innocents. C'était à cela que servait la Justice la sienne devait être consciente, tendre vers l'idéal sans être chimérique. Une institution forte pour maintenir les hommes dans la paix et protéger les innocents des sévices des criminels. Issho gardait les yeux grands ouverts pour ne jamais perdre de vue ce dont la réalité était faite.

On lui disait souvent qu'il avait une manière bien particulière de penser le monde. On se demandait comment il faisait pour tenir, pour ne jamais flancher, avec de telles ambitions le chemin de son idéal était en effet pavé d'embûches.

A dire vrai, il lui arrivait de poser genou à terre, quand tous les poids du monde semblaient lui tomber sur le dos. Souvent, le doute s'emparait de lui quant à la bonne décision à prendre, la crainte de faire les choses mal, de se trahir. Il rêvait de trouver son roc, un phare inébranlable qui lui indiquerait le bon cap à suivre. Quelque chose à quoi se raccrocher quand tout vacille.

Il n'avait que seize ans mais sa tête était déjà emplie de questions. Ses pas le menaient souvent, à la fin de ses cours, au laboratoire de Vegapunk, sur la petite base secrète réservée aux éléments prometteurs de la Marine. L'endroit avait toujours été son préféré le calme effervescent qui y régnait faisait tourner son esprit à plein régime, au contact de ces centaines de têtes pensantes réfléchissant le futur et la poursuite de la grande marche de l'humanité. Il rêvait son travail de Marine aussi cadré que celui d'un mathématicien des règles établies, un schéma à suivre, un raisonnement logique aboutissant à un résultat définitif. Il était persuadé que les réponses se trouvaient autour de lui, comme dans l'énoncé d'un problème.

Ce raisonnement n'empêchait pas les erreurs pour autant, il le voyait tous les jours des capitaines de la Marine qui outrepassaient leurs droits en usant de la violence ou devenaient laxistes avec le temps, il y en avait trop pour qu'il ne prenne pas conscience des failles de son institution. Il n'était pas non plus exempte de faillir à son tour.

Un jour, une jeune savante écouta ses appréhensions et, après un silence, posa la première pierre de son phare : elle lui demanda de considérer l'une des quatre interactions fondamentales régissant l'univers, et de penser son action en vertu de ce principe. La gravitation avait ce goût d'immuable qu'il recherchait tant elle était en adéquation avec ses principes et son envie de demeurer terre-à-terre, au plus près des siens et du peuple qu'il était censé défendre. Une bonne manière d'avoir l'esprit clair, de garder le cap sans s'oublier.

Comme à chaque fois qu'un événement important advenait dans sa vie, une couleur vint se répandre dans le fond de sa rétine. Cette fois, ce fut le bleu, et il l'associa immédiatement à la jeune savante.

Trois années plus tard, lorsqu'il obtint le titre de capitaine et son fruit du démon, le même pigment fit son apparition et, dès lors, se manifesta chaque fois qu'il employa son nouveau pouvoir. Offert par Vegapunk, le fruit avait le goût infecte du poids des responsabilités – il le goba en entier, et se promit d'en faire usage pour remettre à la place qui était la leur tous ceux qui outrepassaient le droit et la loi.

Il n'en eut une maîtrise parfaite que des années plus tard, mais jamais l'immensité du ciel ne quitta ses pensées après chaque utilisation. C'était l'outil formidable dont il avait toujours eu besoin sans le savoir. Maintenant, il semblait que quelqu'un le surveillait, de là-haut, et saurait le punir s'il venait à dévier du sentier de la justice. De cette croyance naquit alors une confiance aveugle en son travail.

La vie continua ainsi son long cours des missions aux quatre coins du globe, des interventions sur les zones les plus chaudes du monde, des escarmouches musclées avec des pirates de plus ou moins grandes renommées, et des rencontres pour panser les blessures du corps et du cœur, auprès des peuples libérés de leurs oppresseurs et reconnaissant de la protection accordée par une institution qui se voulait grande, et étendait sa toile sur un territoire de plus en plus vaste.

Issho prenait toujours soin de garder les yeux grands ouverts il allait de prouesses en échelons, accumulait les titres et les grandes batailles, mais ne se retenait jamais de remettre à sa place un marine qui ne respectait plus les valeurs pour lesquelles il s'était engagé (ça lui avait valu la réputation de tyran implacable – paradoxale disait ses plus proches amis, quand on connaissait sa nature foncièrement aimable, prompte à croire en la bonté humaine – mais il n'avait jamais cherché à faire taire les rumeurs qui couraient à son sujet mieux valait endossé de rôle de garde-fou si cela lui permettait de maintenir par cette simple aura quelques moussaillons sur le droit chemin. Après tout, la violence – qu'elle soit physique ou symbolique – faisait corps avec le métier qu'il avait choisi d'exercer).

Alors qu'il allait sur ses vingt-six ans, il fut envoyé sur le champ de bataille d'une révolte entre deux factions armées d'un même pays, s'affrontant pour leur territoire et ses ressources, au nom de croyances divergentes et de différences ethniques inconciliables. Sur place, la situation était catastrophique la terre retournée avait la couleur du sang et des cendres, et les civils n'écoutaient ni n'obéissaient aux officiers détachés jusqu'alors. Ce fut la première fois que le jeune Commodore qu'il était ressenti un tel désarroi le sentiment d'impuissance battait fort à ses oreilles alors que les tentatives de conciliations échouaient les unes après les autres et qu'une stratégie plus offensive allait finalement être mise en œuvre, causant sans nulle doute plus de pertes encore. A nouveau et pour la première fois depuis longtemps, le doute s'emparait de lui. Aucune solution ne semblait être la bonne.

Ce fut là qu'il le rencontra, un soir gris de suie, dans la minuscule base souterraine où les soldats s'entassaient en attendant désespérément une décision venant de plus haut. Issho mourrait autant d'envie de sortir mettre en cellule tous ces rebelles que de balancer la maudite table de jeu des nouvelles recrues. Un Je vous lis votre avenir, Commodore ? lancé par un soldat éroda sa patience – intervention récompensée d'un regard noir qui fit taire l'effronté. Certes, les temps étaient durs et les distractions inexistantes – cela faisait plusieurs semaines qu'ils tenaient leurs positions sur la côte, pour éviter tout ravitaillement en armes venant de l'extérieur une manière douce d'éteindre le feu de la révolte – mais rien ne l'agaçait plus que ce genre de considérations de bas étages. Les cartes de tarot et leurs superstitions en première ligne : un savant mélange de destinée et de hasard qui avait tôt fait de l'agacer plus que de raison. Il avait toujours détesté l'idée que ses choix pouvaient être dictés par autre chose que sa propre volonté, ignorant encore que son avis finirait par changer radicalement avec le temps.

Il était là, à tuer du regard la carte de la justice, une figure mystique de femme aux yeux bandés, quand il était entré dans la petite pièce, son uniforme caché sous un épais manteau noir, couvert de terre et sûrement d'autres choses.

Sakazuki.

Le rouge cramoisi et l'odeur de cendre explosèrent par tous ses sens alors que le nouveau venu s'avançait au milieu d'eux tous, le silence accompagnant son entrée. Il avait la vigueur et la détermination propre à son jeune âge, et la stature imposante d'un véritable chef gradé : aucun mot n'avait encore été prononcé que tous le respectaient déjà.

L'homme avait infiltré depuis plusieurs mois l'une des armées rebelles, et découvert la machinerie qui faisait tourner cette guerre interminable une organisation révolutionnaire fournissait les armes et les moyens aux deux factions ennemies pour s'attaquer mutuellement, tandis que le groupe prenait dans l'ombre le contrôle du pouvoir pour assouvir ses propres intérêts. Il fallait agir vite, et attaquer de front la base de cette organisation pour le soldat, il était impossible d'attendre plus longtemps une réponse de leurs supérieurs, au risque de voir périr encore quelques centaines de civils et perdre définitivement le contrôle de la zone. Il venait de leur offrir un ennemi sur un plateau d'argent.

Issho vit en cet homme une détermination sans faille à faire régner la justice, et la solution qu'il apportait à son dilemme irrésolu allégea soudain le poids qui pesait dans sa poitrine autant qu'elle le mit en colère le mal qui rongeait cette population avait bien une origine, et il était intolérable que ces rebelles orchestrent impunément la destruction de l'île.

L'attaque aurait lieu le soir même. Issho suivit Sakazuki sans douter.

Il fallait frapper un point stratégique de l'organisation révolutionnaire, trancher la tête de la reine pour désorienter la fourmilière. A la vue des charniers et des orphelins sur le champ de bataille, le sang d'Issho bouillit ; par effet miroir, les bras du soldat qui les guidait entrèrent en fusion, galvanisant les foules.

Il me faut quelque chose de dévastateur, avait dit Sakazuki aux officiers les plus proches, attirer leur attention pour briser leur défense avant l'assaut. Les soldats s'étaient entre-regardés, réfléchissant à la marche à suivre, alors que le soldat décidait finalement, faute d'autre solution, de partir en première ligne.

Issho souriait dans sa colère. Il espérait que ce qu'il allait lui offrir serait suffisamment dévastateur à son goût.

La météorite avait fait imploser le sol, s'effondrer les barricades et pulvérisé des hommes. Un sentiment d'euphorie étrange avait parcouru les veines d'Issho alors qu'il prenait la tête de l'assaut, réveillant les militaires hébétés au passage, et le regard que lui avait lancé Sakazuki lorsqu'il était passé près de lui fut marqué au fer rouge jusque dans ses os, incendiant sa chaire et son sang sans discontinuer. Une tâche purpurine dans le fond de sa rétine bleue.

C'était la première fois qu'il usait de son fruit d'une manière aussi annihilatrice. Cela avait été facile, soudain il n'avait qu'à faire tomber le ciel sur la tête de ceux qui se croyaient au-dessus des lois. Devant eux, le repère enflammé de leurs ennemis grouillait d'une activité subite et, bientôt, leurs forces s'épuiseraient.

La bataille fut grandiose, la victoire totale. Longtemps après brillait encore au fond de sa mémoire les braises ardentes, la lave en fusion et cet homme, debout au milieu du champ de bataille, guidant ses troupes comme un phare au milieu de la nuit, roc inébranlable qui jamais ne semblait flancher.

De fil en anguille, le mouvement révolutionnaire s'était épuisé et les querelles intestines entre les deux factions armées finirent par s'étouffer d'elles-mêmes. La marine reprit finalement le contrôle total de la zone et organisa la reconstruction des bâtiments dévastés.

Une fête organisée à la gloire de nouveaux héros et l'alcool aidant, Issho rencontra à nouveau le regard ardent et laissa l'homme apposer sa marque irradiante partout sur son corps nu dans son cou, sur son torse, contre son haine, dans le creux de son genou. Dans ses bras, il eut l'impression de voir dans chacun des gestes de Sakazuki, le doute n'avait jamais sa place. Issho y trouva du réconfort et le sentiment euphorique d'avoir enfin rencontré quelqu'un qui partageait ses idéaux.

Il ferma les yeux.

Sous ses paupières closes, le feu brûlait encore.

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Sous l'orage

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Les années qui suivirent furent semblables aux précédentes. De nombreuses batailles, le triomphe incontestable de la marine, des échelons gravis et l'obtention de moyens toujours plus grands pour réaliser son idéal.

Tout lui souriait encore lorsqu'il obtint son insigne de Contre-amiral. Et il se mit à aimer le rouge.

Issho ne s'était pas vraiment demandé ce qui le liait à Sakazuki. La romance n'avait jamais pris une grande place dans son cœur, et n'avait certainement pas de place non plus dans celui de son homologue. Ils se retrouvaient parfois le temps de leurs permissions, quand c'était possible ces moments, Issho ne les attendait ni ne les redoutait. Au côté de l'homme, nouvellement nommé vice-amiral, il se sentait galvanisé Akainu n'était pas un homme de beaucoup de mots, mais ils se prenaient parfois, dans l'état comateux d'après leurs ébats, à refaire le monde depuis leurs oreillers. Même si les idées de son ami étaient parfois radicales, il avait l'intime conviction qu'il était sur la bonne voie, et que ses propos lui paraissaient extrêmes uniquement parce que, contrairement à lui, il arrivait encore à Issho de douter.

La descente aux enfers fut rapide parce qu'il était déjà aveugle.

A l'issue d'une bataille sanglante avec une faction de l'Armée Révolutionnaire nouvellement constituée, son régiment fit prisonnière une sous-commandante ennemie. Elle s'appelait Ahiru, à peine seize ans, et Issho n'eut pas l'occasion de croiser son regard on enferma l'adolescente dès son retour à la base avec l'espoir que, privée de tout contact, elle craquerait plus facilement lors de son premier interrogatoire et trahirait ses pairs.

Il n'en fut rien.

On raconta à Issho que sa résistance aux différentes méthodes d'investigation témoignait de sa détermination elle ne faisait que provoquer les lieutenants et ne lâchait pas un mot au sujet de son chef et de ses alliés, peu importe de quoi on la menaçait.

Alors, contre le gré de ses supérieurs, Issho se rendit dans les cachots. Le visage poupon d'Ahiru n'enlevait rien à la haine qui brillait dans ses yeux et jamais, au grand jamais, le marine n'oublierait ce regard. Le violet fleurit sur sa rétine dès l'instant de leur rencontre.

Issho eut la conviction que c'était lui qu'elle attendait, parce qu'elle ne lui laissa ni le temps de se présenter, ni de s'asseoir dès qu'il pénétra la pièce, elle déballa le discours qu'on devait lui marteler constamment dans les rangs de la révolution, sans erreurs ni balbutiements. Sa diatribe commença par dénoncer l'incapacité de leur institution à protéger dûment les citoyens sous leur responsabilité elle évoqua nombre de pertes civils partout dans le monde, imputées à des forces s'opposant au gouvernement mondial alors que souvent, selon elle, ces gens cherchaient à faire le boulot que la marine ne faisait pas. Elle les accusa de protéger le système plus que le peuple, de se repaître d'une situation qui ne profitait qu'à eux.

Pourquoi prenait-elle la peine de lui servir ce discours, à lui qui représentait tout ce qu'elle semblait exécré sur cette terre ? Pensait-elle pouvoir lui laver le cerveau, à l'instar de ce que les dirigeants de cette organisation diabolique avaient pratiqué sur elle ?

Ou voyait-elle comme les fondations de l'homme étaient fragiles ? Comme il lui était encore si facile de douter ?

Elle parla de Kuroikumo, de la manière dont la Marine avait entraîné la perte de cette île, dont la situation critique n'avait fait que s'empirer après leur passage. En vérité, le Gouvernement Mondial avait envoyé la Marine y intervenir pour servir ses propres intérêts le groupe rebelle empêchait l'extraction de ressources naturelles dont l'un des principaux partenaires économiques des nobles mondiaux était tributaire. C'était une question de stratégie politique. C'était une question de beaux vêtements et de bijoux. Une pauvre question d'argent. Et les véritables perdants, cette population exploitée et meurtrie.

Tout ça parce que la Marine était un chien qui ne faisait qu'obéir à son maître sans se poser de questions, bon toutou qu'elle était. On lui montrait du doigt un ennemi à attaquer, et elle mordait.

Ahiru cracha tout son fiel sans discontinuer, accumulant les exemples de leurs erreurs. A n'en pas douter, elle les haïssait. Qu'ils osent encore se targuer de défendre le peuple, de faire Justice elle leur exposerait la vérité sanglante qui était la leur.

Mais cette île, Kuroihumo, c'était celle sur laquelle Issho avait fait tomber sa première météorite.

Et sous ses pieds, c'était un gouffre qui voulait s'ouvrir.

Les enquêteurs présents le prièrent de sortir, qu'il n'avait pas la qualification nécessaire pour assister à ce type d'interrogatoire, et que, par conséquent, il se faisait habilement manipuler par l'ennemi. L'hébétement l'empêcha de réagir plus vivement, et il se retrouva poussé en dehors de la cellule, l'esprit vide, incapable de réfléchir de façon rationnelle à ce que cette fille venait de dire.

Le serpent du doute se répandit dans ses veines mieux que du poison.

Il refusa de mener sa propre enquête, d'abord. Car s'il venait à fouiller dans les archives, la confiance qu'il vouait à cette institution, qu'il savait pourtant profondément imparfaite, se déliterait définitivement. Il n'était pas prêt à se voir exposer ses propres erreurs. C'était inconcevable. Il ne pouvait pas. Ce n'était pas possible.

Les questions tournoyèrent dans sa tête sans lui donner de répit.

Et puis un soir, au beau milieu de la nuit, un souvenir tel un rêve lui était revenu subitement, aussi clair que du verre, conservé net dans sa mémoire. C'était la cuisine familiale, un soir d'été où il venait d'avoir huit ans. Son père s'était approché de lui, son uniforme de marine encore sur son dos. Depuis toujours, il avait trouvé que le bleu des soldats avait quelque chose de profondément bon et juste, dégageait ce il ne savait quoi d'une puissance modérée et latente, employée à protéger plus qu'à soumettre. A cet âge, il ne le comprenait pas avec une telle clarté, mais comme la plupart des garçons de son âge, son père était un héros qui faisait la Justice dans le monde, aussi pauvre ou trop grand était ce concept dans la tête de l'enfant qu'il était.

Son père l'avait regardé avec un regard plein de fierté et avait détaché de sa ceinture le canif affûté qu'il gardait toujours sur lui en toute circonstance il lui avait dit Ce Canif, c'est la violence que je détiens. Il ne faut l'utiliser que pour défendre les faibles et les opprimés. C'est à ça que sert mon travail. Issho avait trouvé le discours impressionnant et son père plus impressionnant encore. Son cœur s'était gonflé de joie quand il lui avait tendu la lame elle brillait de pureté et semblait aussi tranchante que fragile. Le garçon qu'il était l'avait prise entre ses petites mains, et le poids dans ses paumes lui donna la sensation étrange de vieillir tout d'un coup sa mère avait hurlé comme jamais elle ne l'avait fait quand elle les avait vus – Tu es complètement fou ? Qui donne un couteau à un enfant, enfin ! – mais il ne pouvait s'empêcher de se sentir fier du pouvoir qui lui était confié. Il s'en sentait digne.

Alors pourquoi, maintenant, ce sentiment s'évanouissait ? Cette conviction qu'il avait eue si jeune, pourquoi n'était-elle pas inébranlable ?

Est-ce que tout ce que cette fille lui avait dit était vrai ? Est-ce que Akainu était au courant ? Qu'en était-il de leurs supérieurs ? Étaient-ils dans la confidence ? Comment pouvaient-ils tolérer tout cela sans rechigner ?

Quand il revit la révolutionnaire, en s'introduisant dans sa cage trois jours plus tard, il découvrit qu'on lui avait coupé un bras. Le garrot était récent, encore humide, et son visage cireux en disait long sur les sévisses qu'elle avait dû subir.

Elle n'avait plus prononcé un mot depuis qu'ils s'étaient vus.

Il lui permit de s'enfuir et, à sa grande surprise, personne n'entendit parlé de sa disparition.

Mais le doute qu'elle avait placé en lui, en revanche, demeura bien présent.

Il était trop tard pour reculer. La faire partir, c'était déjà avouer ses failles.

Avant qu'il n'eut le temps d'y réfléchir davantage, on l'envoya, avec une armada de plusieurs milliers d'hommes, sur une mission de la plus haute importance. Une mission qui changerait à coup sûre la face du monde, et la sienne aussi, de façon irrémédiable.

Il se souvenait surtout du bruit le grondement des bombes sur cette île au loin, les hurlements aussi. Les soldats rugissants, leurs ordres muets dans l'air saturé. Le crépitement des flammes. La façon dont le silence ne trouvait soudain plus d'espace où s'immiscer, plus de place pour exister. Ça lui fit penser à un très gros orage, lourd, obscur, à l'odeur suffocante de suie et de cendre et au tonnerre fracassant, comme un gros volcan entrant en éruption – et ce bruit assourdissant, ces flammes, ce rouge partout où son regard se posait, tout ça fut marqué à vif sur sa chair, sur son âme l'entièreté de son être souillé par la violence sinistre déployée sous ses yeux, paupières écarquillées et incapables de s'en détourner.

Ohara.

La plus grande, la plus terrible erreur de la Marine. Et la sienne, aussi.

Il était là, sur un bâtiment au large, hébété comme beaucoup par la suite macabre des événements. La mission visait à capturer des scientifiques qui violaient l'interdiction du Gouvernement de faire de recherches sur le Siècle Oublié. A la vue des forces déployées, Issho se sentit brusquement couvert de honte, son corps sale, son uniforme poisseux, son insigne comme un poids immonde contre son cœur la révélation le fit presque vomir. Le gouvernement n'avait jamais eu l'intention de les épargner.

C'était un massacre.

Son cerveau demeurait vide, incapable de mouvoir son corps et, de toute façon, qu'aurait-il pu bien faire ? C'était trop tard.

Dans un sursaut, il chercha Sakazuki du regard, dans l'espoir de trouver sur son visage, peut-être la même horreur, mais surtout la détermination à faire cesser cette hécatombe.

Ce fut à ce moment précis que le navire d'évacuation des civils implosa.

L'explosion fut si dévastatrice que soudain, le silence se fit à ses oreilles, et seul le tintement strident de son tympan cédant aux décibels parvint jusqu'à sa conscience.

Le tir venait du navire de Sakazuki.

Il n'entendit pas ni ne put lire sur ses lèvres les phrases qu'il prononça. Il ne put ressentir que le poids de son monde s'écroulant.

La trahison creusa un gouffre béant dans son cœur.

Et il le détesta, avec une violence, une haine qu'il ne se connaissait pas. Ça le consuma, brûla les maigres forces qui lui restaient comme un bâton d'encens – l'état de choc le fit s'effondrer, à genoux sur le pont de ce bâtiment de la Marine, ce symbole de Justice. Et il se détesta lui-même. Tout ceci, il ne l'avait jamais voulu.

Comment pouvait-il avoir eu tort à ce point ?

Alors il comprit. Tout ce qu'il avait fait au nom de la Justice, tous ces hommes qu'il avait tués pour la préserver, toutes les organisations qu'il avait voulu annihiler, tout n'était qu'erroné. En croyant aider les innocents, ce peuple qu'il espérait sauver, il avait en vérité servi les intérêts vils et malhonnêtes des puissants de ce monde. Il avait même causé la perte et la famine. En vérité, son institution était si poreuse que les hors-la-loi en venaient à tenter de combler les vides dont elle était fleurie. C'était à en perdre la tête. C'était un parfait non-sens.

Et le poids insupportable de la culpabilité lui coupa le souffle.

A leur retour, ils furent félicités par la majorité des hauts gradés de la Marine et conviés comme invités de marque à une réception tenue par le Gorosei, à Marigeoise.

En fin de compte, sa mère avait raison.

Il ne fallait pas donner un canif à un enfant.

Il devint Vice-amiral et trancha la chaire de son visage avec la lame de son père.

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La chose est derrière toi

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Le monde devint noir-obscur.

Il n'était plus capable d'en éprouver les contours. Il avait cru que se priver de ses sens le couperait aussi de toutes ces émotions qui lui tordaient les entrailles, le faisaient se plier en deux sur le sol glacial de ce monde intérieur qu'il s'était battit. Ce n'était pas le cas.

Au début, la souffrance était toujours là.

Et puis progressivement, la nuit le plongea dans une apathie morbide – il ne quittait plus la chambre d'hôpital où il avait été forcé de se retirer (officiellement, il avait été blessé gravement lors d'une rixe avec des pirates il aurait été bien mal vu d'apprendre qu'un officier nouvellement nommé s'était mutilé, en plus d'un homme de sa renommée).

La psychiatre voulait lui faire avouer qu'il regrettait son geste, mais ce n'était pas le cas. Bien au contraire, il craignait vouloir se l'enfoncer plus profondément si jamais cette lame tombait à nouveau entre ses mains. Il y avait encore trop de choses qu'il pouvait sentir, entendre, comprendre, et voir.

Alors il dormait. Parce que son monde était devenu subitement bruyant, puisait son énergie pour s'en nourrir et le laisser dépérir.

Il fit son premier rêve en couleur quelques mois plus tard. Il avait huit ans et se cachait dans le laboratoire de Vegapunk, chronologie évidemment invraisemblable et pourtant, il y avait quelque chose de violemment familier dans la scène qui se joua sous ses yeux. Le savant lui donna le fruit, et un sentiment incertain, entre fierté et anxiété, l'empêcha de le prendre entre ses petites mains.

C'est pour protéger les innocents, lui dit-il. Mais il n'était plus aussi certain de savoir comment le faire, ni d'en être même digne, à peine capable. La pièce se mit à tourner et il perdit l'équilibre. Pense aux lois de la gravité, lui disait la jeune savante. Mais il ne faisait que basculer à gauche et à droite, le haut était en bas, et il n'était plus capable d'appréhender ce qu'il vivait par le prisme de ce qu'il connaissait.

La sensation de chuter le fit s'éveiller brusquement. Sous ses yeux vides dansaient les lueurs pâles du réel, tâches aquarelles presque imperceptibles, comme si elles peinaient encore à passer le filtre noir qu'il avait dressé entre lui et le monde.

Il décida qu'il était temps de quitter cet état de mort prématurée et d'employer cette perte comme un don qui lui donnait à voir le monde tel qu'il était, sans que sa vue ne le trompe. Apprendre à voir réellement.

C'est alors qu'il reçut une visite. L'homme, parce que c'était sûrement un homme, ne prononça pas un mot, mais il posa dans sa paume une canne en bois. L'échange fit naître une petite fleur rose au centre de sa vision, à peine perceptible, et Issho choisit de l'ignorer. Il avait bien d'autres choses à penser.

Beaucoup de gens estimaient sa carrière terminée – personne n'avait jamais entendu parler d'un vice-amiral de la Marine aveugle. Pour la plupart, il était à présent incapable de faire son travail. Les entraînements auxquels il se plia leur donnèrent raison. L'habitude du corps était toujours présente, elle, mais elle se basait finalement autant sur l'instinct que sur la vue. Quant à l'idée d'utiliser son fruit à nouveau, elle lui donnait des hauts-les-cœurs. Les météorites tombaient suffisamment dans ses rêves pour qu'il s'en abstienne pour l'éternité.

Il allait abandonner, quand une voix basse résonna derrière-lui, un rose plus ferme s'étalant à nouveau dans sa vision périphérique.

« Tu n'as pas besoin de tes yeux pour voir. Le Haki peut le faire à ta place. »

La voix l'accompagna tout au long de son réapprentissage. Les sons, comme les couleurs, se révélèrent être de bien meilleurs indicateurs que ce que le monde visible lui avait offert depuis sa naissance. L'homme le laissa évoluer à son rythme, l'affrontait quand il le souhaitait, ajustait son niveau à son avancée, avec cette étrange prévenance dont il faisait preuve. Et Issho réapprit à utiliser son sabre, à faire ployer ses ennemis sur le sol, à distordre le temps et, pas à pas, il retrouva sa force d'antan, peut-être de façon plus extraordinaire encore.

Quand il fut temps pour lui de reprendre ses missions à travers le monde, il prit grand soin d'offrir une oreille attentive à chacun des citoyens qu'il cherchait à aider, pour ne pas leur causer plus de tort encore. Il réapprit à faire confiance aux hommes comme cela parce qu'il était aveugle, on l'aidait spontanément à se repérer dans les villes, on voulait se substituer à ses yeux, sans se douter souvent qu'il y voyait peut-être beaucoup mieux qu'eux.

Et puis finalement, la suite des événements le décida à s'en remettre au hasard. Si sa vue, ses connaissances et son instinct le trompait, alors quitte à avancer d'échec en échec, autant se fier au tarot et au dés. Faire des choix n'avait de toute façon jamais été son fort.

Quelques mois plus tard, il fut admis qu'Issho n'avait plus besoin d'entraînement. Alors ce qui devait inévitablement arriver, arriva.

« Lors de notre prochaine mission, je veux que tu fasses tomber une météorite. »

Ce serait mentir que de dire qu'il n'avait jamais su à qui appartenait cette voix.

Les pigments roses s'étaient assombris avec le temps, tâches pourpres sur le tableau blanc, et la nuée de phosphènes tombait en pluie de sang sous ses paupières closes.

« Il n'y a pas de boussole à la morale. Tu as eu tort de penser que je pouvais jouer ce rôle pour toi. »

Un frisson étrange le prit quand les bras forts se refermèrent autour de lui, dans une étreinte qui lui donna presque envie de vomir. Le rouge enfla dans sa tête et l'odeur de cendre lui donna le vertige. Il ne se déroba pas pour autant.

Mieux valait garder auprès de soi ce contre quoi il fallait se battre.

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Un monstre est un héros

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Il repensait souvent à la première fois qu'il avait fait tomber une météorite. Cette fois-là, il était devenu, le temps d'un instant, tout ce qu'il avait toujours abhorré. Il avait outrepassé le cadre de sa fonction. Il s'était pris pour Dieu.

Mais cette culpabilité était un cadeau, c'était ce qui lui permettait d'avancer, de se souvenir de tout ce qu'il avait traversé et de tout ce qui lui restait encore à parcourir. Il avait choisi d'endosser le rôle de héros en sachant pertinemment ce qui se cachait sous le masque. Mais rien ne l'empêchait d'entraîner dans sa chute ceux qui se faisaient passer pour tels.

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« Sakazuki n'est pas un mauvais Marine. »

Issho avait écarquillé ses yeux blancs en écoutant Kuzan parlé. Il ne tenta pourtant pas de démentir, et son collègue poursuivit avec aplomb.

« Au contraire, il est tout ce que le système veut qu'il soit. Grand, fort, inébranlable. Il ne doute pas. C'est la justice qu'il incarne et ce pourquoi ils veulent le nommer au poste d'Amiral en chef. Il y a beaucoup de choses sur lesquelles nous ne sommes pas d'accord, lui et moi, pour ne pas dire que nous ne sommes jamais d'accord. Mais je peux au moins lui reconnaître une qualité : sa détermination est sans faille. »

Issho avait demeuré silencieux un moment, après cela. Des deux, il était habituellement celui qui parlait le plus, Kuzan ne s'étalant généralement pas en grands discours. Que sa langue se délie pour parler de sa Némésis était inimaginable. Dans le ventre de Fujitora, la colère grondait toujours sans discontinuer, depuis l'orage et Ohara. Jamais il ne pardonnerait. S'il demeurait à ses côtés, c'était pour s'assurer de l'avoir toujours à l'œil, de ne plus se laisser prendre de court. S'il croyait toujours qu'un changement interne était possible au sein de la Marine, il ne voulait plus entretenir d'espoir pour cet homme qu'il avait cru aimer un jour. De cela, il n'en était plus capable.

« Ne te méprend pas, Fujitora, » reprit Kuzan. « Sakazuki n'est pas le pion du Gouvernement Mondial. Il a sa propre conception du monde, et il compte bien l'imposer. Ça ne veut pas dire que c'est une bonne chose non plus. Mais tous les méchants, si leurs objectifs convergent parfois, ne jouent pas toujours dans la même équipe. »

Quand Issho apprit l'alliance de Kuzan avec l'équipage de Barbe Noire, il repensa longuement à leur échange. Les choses avaient bien plus de sens à présent.

Plus tard encore, Sakazuki le nomma Amiral et, à cette occasion, on lui demanda trois choses : une maxime, une mission à accomplir et la couleur qu'il souhaitait arborer sur son uniforme.

A la maxime, il répondit Justice Éclairée.

A la mission, il répondit Protéger les innocents.

Quant à son uniforme, il prit le temps d'y réfléchir plus longuement. Il entendit des commérages de toute sorte à ce sujet – que de toute façon, la couleur qu'il portait n'avait pas d'importance, puisqu'il ne pouvait pas la voir. Son côté pragmatique ne leur donnait pas forcément tort. Mais voilà, il avait toujours perçu le monde par le prisme des couleurs sa cécité ne l'en avait pas privé, ou jamais trop longtemps, et la couleur qui serait la sienne constituerait la première chose à laquelle les gens l'associeraient. Il fallait la choisir avec soin.

Il pensa à tout ce qu'il avait traversé, ce qui l'avait déchiré et maintenu la tête hors de l'eau, le bleu froid du labo et le rouge ardent de leur lit, l'azure du ciel et les flammes de la dévastation, le mélange de fierté et de colère, de trahison et de guérison, de confiance et d'amour, d'espoir et de mensonges et dans ce tourbillon émergea une couleur, celle du doute et de la solitude.

L'union de ce qu'il aimait et réprouvait.

Violet.

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Seuls les innocents survivent

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La première fois qu'il rencontra Monkey D. Luffy, le fond de sa rétine fut éclaboussée de jaune. L'odeur, le soleil, furent soudain partout en lui, laissant dans leur sillage une chaleur inédite.

La plupart des hommes sont des abîmes. Qu'importe, malgré ses désillusions, Issho n'avait jamais cessé de vouloir sauver les gens du commun, quitte à se perdre lui-même. Mais ce garçon devant lui, qui hurlait ses attaques à l'avance et retenait ses coups, quand bien même son adversaire le surpassait en force et en taille, n'avait pas besoin d'être sauver. Il était le sauveur.

Ça réconforta un peu Issho, ça le fit même sourire. Il savait que ce qui l'attendait plus tard ne serait pas aussi festif le rouge allait revenir, dès le premier coup de fil, et mettrait plusieurs jours à se diluer. Mais pour le moment, il profitait du bain de soleil que le destin lui offrait en se demandant s'il devait réellement mettre sous les barreaux ce drôle d'individu. Quelle tête ferait Sakazuki s'il les laissait s'enfuir ?

Le peuple de Dressrosa la libre choisit pour lui il vit immédiatement la manière dont ils s'interposèrent, prétextant s'attaquer aux pirates mais faisant barrière de leurs corps pour permettre à leurs sauveurs de s'échapper. Alors l'Amiral rengaina son épée et s'en retourna après tout, sa cécité l'empêchait de distinguer ses cibles des innocents, n'est-ce pas ?

Pour la première fois depuis l'orage, il regretta d'avoir perdu la vue. S'il y avait quelque chose qu'il aurait encore souhaité être capable de voir, c'était bien ce visage-là.

Monkey D. Luffy.

Son nom inscrit en lettres d'or à jamais dans son esprit.

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« Issho, tu as quelque chose à me dire ? »

Il s'était adossé à l'encadrement de la porte, écoutant le savant dans son immense laboratoire, vide en ce milieu d'après-midi (heure à laquelle la plupart des scientifiques récupéraient la nuit qu'ils venaient de perdre en expériences farfelues et tests en tout genre).

« Pourquoi vous m'avez donné ce fruit ? »

Vegapunk ne releva pas la tête de son microscope, jouant avec la roulette, et Issho patienta en silence il s'imagina la courbure étrange que devrait prendre le dos du savant et considéra les couleurs vacillantes qui dansaient sous ses yeux ouverts. Sa perception de l'homme avait toujours été incertaine, avant même qu'il ne s'enlève la vue – une couleur entre vert d'eau et anis, indiscernable jaune-bleu – de sorte qu'il n'avait jamais su lui accorder sa pleine confiance. Au regard de ce qu'elle valait, cependant, ce n'était peut-être pas plus mal.

« Ça fait trente ans, Issho. »

Vert d'eau.

« Est-ce que tu as trouvé ta réponse ? »

Vert anis.

« Je n'ai pas trouvé de vérité irréfutable. »

Il l'imagina se gratter l'arrière du crâne, l'esprit quittant déjà la conversation. L'homme jeta : « Le résultat mathématique est définitif. Jusqu'à ce qu'un autre résultat vienne le contredire » avant de s'enfoncer dans son antre de connaissances.

Il savait déjà tout cela. Il pensait jusqu'alors prendre la bonne décision en suivant la voix de la raison. Mais force était de constater que, parfois, le hasard faisait de meilleurs choix que la raison des hommes. Il n'y avait pas de phare auquel se fier, pas de roc inébranlable auquel s'accrocher. Il fallait avancer à pas d'aveugle dans les ténèbres, et éviter les pièges autant que faire se pouvait.

Issho allait se détourner quand Vegapunk marmonna quelque chose qu'il n'avait sûrement pas eu conscience de prononcer à voix haute.

« Tout est vrai jusqu'à ce qu'on puisse prouver le contraire. Tu n'as qu'à choisir ta propre vérité ».

L'Amiral reprit son chemin, un sourire vague sur les lèvres.

Le tac tac de sa canne résonnait dans le brouillard.

FIN

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phosphène : sensation lumineuse due à une réaction de la rétine sous l'effet d'un agent autre que la lumière (compression externe ou interne du globe oculaire, choc, excitation électrique, etc.) (CNRTL).

les quatre interactions élémentaires : responsables de tous les phénomènes physiques observés dans l'Univers, ce sont : l'interaction nucléaire forte, l'interaction électromagnétique, l'interaction faible, l'interaction gravitationnelle (Wikipedia).

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NDA : oui j'ai foutu Fujitora avec Akainu OUI JE NE REGRETTE PAS. Allez savoir pourquoi je ship ces deux là, il n'y a pas d'explications. Ne me psychanalysez pas. C'est un texte inachevé qui prenait la poussière dans mes tiroirs depuis presque un an et je me suis décidée à le finir aujourd'hui, donc je poste dans la foulée. Il y a une foultitude d'histoires que je dois terminer, des engagements que je dois tenir (malgré le retard. Et du retard, j'en ai, partout, tout le temps, arggg) et je croule sous le travail, mais j'ai la satisfaction d'avoir au moins achevé celui-ci. J'espère que ça vous à plu, surtout à toi Yume ! Même si je me doute que tu ne dois plus attendre ce chiche depuis le temps x) En tout cas ton idée m'aura beaucoup inspirée !

A la revoyure, peut-être !