Crédits : Stand Still, Stay Silent appartient à Minna Sundberg. Cet OS a été écrit dans le cadre de l'échange d'Halloween 2021 organisé par AndersAndrew sur Live Journal pour WilwyWaylan.
– Peut-on me rappeler pourquoi je me suis laissé embarquer dans cette idée ? C'est galère en plus !
Lalli ne comprenait pas la logique d'Emil. Si les mots proférés n'avaient aucun sens pour lui, son ton le trahissait. Emil avait beau râler, il avait été le premier à s'enthousiasmer de la proposition de Sigrun et à se mettre à l'ouvrage aussitôt le légume entre ses mains. Et malgré ses bougonnements, il continuait à être attentif à bien creuser comme il le désirait, au lieu d'abandonner. C'était à n'y rien comprendre.
Lalli le fixa quelques secondes. Sans chercher à répondre aux plaintes que le suédois poursuivait allègrement, il riva son regard sur la chair et le jus de citrouille qui maculaient ses mains et ses avant-bras pour goûter sur ses cuisses. La courge sur laquelle il s'acharnait avec véhémence souffrait de multiples lacérations, des plaies larges et ouvertes qu'il avait réussies à tailler dedans, d'où suintait un désespoir muet. Lalli lui renvoya un regard dubitatif. Il ne voyait même pas à quoi cela était censé ressembler tant le résultat ne ressemblait à rien – hormis à une courge sciemment torturée pour une raison obscure et inutile. Peut-être les deux trous à peu près alignés et vaguement ressemblants devaient-ils faire office d'yeux mais Lalli n'en était pas si sûr. Le plus réussi était les larmes filamenteuses parsemées de gouttelettes et de graines qui en tombaient. Près d'eux, Reynir babillait presque sans interruption des paroles incohérentes à ses oreilles et qui ne recevaient que peu de répliques – parfois Emil lui en donnait une, sans doute pour qu'il ne se sentît pas trop délaissé – tout en dessinant avec sauvagerie un large sourire joyeux à son propre légume, contraste sévère avec la scène d'horreur qui se jouait dans la pièce. Celle que Sigrun avait calée de force entre ses mains reposait toujours entre ses cuisses qu'il avait croisées en tailleur. Lui n'avait aucunement cherché à l'attaquer en aucune façon. Il se contentait de s'en servir comme support pour caler ses bras. A vrai dire, il n'avait aucune idée de l'objectif d'une telle chose. Ces courges ne devraient-elles pas servir de nourriture ? Cette activité n'avait aucun sens.
Tandis qu'Emil était toujours plongé dans ses récriminations à l'encontre de la cucurbitacée peu coopérative en même temps qu'il s'échinait à lui façonner un semblant de sourire édenté, Lalli tourna la tête vers la norvégienne, la source de cette initiative stupide. Il la vit rire aux éclats en compagnie de Mikkel, sa dague tenue dans sa main levée, comme pour souligner un propos qu'il ne percevait pas. Sa citrouille était dans un aussi triste état que celle d'Emil et détonait avec celle de Mikkel, aux plaies lisses et nettes. Il y reconnut un visage. Lalli pencha la tête. Un visage, donc, assez peu amical, avec de larges dents et des yeux aiguisés. Pourquoi tant d'efforts pour une chose aussi triviale et stupide ? Cela n'avait aucun intérêt ! Même la petite chose poilue paraissait circonspecte et reniflait le résultat avec défiance.
Non, vraiment, Lalli ne comprenait pas –
– Lalli ? LALLI !
Lalli sursauta et se retourna brusquement. Il constata que Reynir avait cessé son babillage et le fixait avec autant d'insistance qu'Emil. Il fronça les sourcils et fusilla l'islandais du regard avant de reporter son attention sur le suédois. Il capta son air étrange, un peu triste – triste ? – mais celui-ci se dissipa aussi vite tandis qu'Emil lui désignait sa victime avant de s'exprimer dans un finnois maladroit :
– Tu en fais quoi ?
Lalli haussa les sourcils avant de l'observer attentivement, circonspect. Que voulait-il qu'il en fît ? Il ne cessait de s'interroger sur l'intérêt de cette chose ! Et vu son état, il ne lui restait qu'une seule destination possible : la poubelle.
Comme Emil attendait une réponse, Lalli haussa les épaules avec nonchalance.
– Que veux-tu que j'en fasse ? T'as qu'à la jeter, vu ce que tu en as fait.
Il vit Emil se crisper et se sentit aussitôt mal à l'aise. Le sentiment s'accrut alors que la déception s'affichait clairement sur les traits de son compagnon qui baissait les yeux sur sa courge réduite à l'état de charpie. A côté de lui, la gêne dont témoignait Reynir l'agaça. L'islandais posa une main pleine de sollicitude sur l'épaule d'Emil avant de lâcher quelques mots – 'je ne sais pas ce qu'il a dit mais il ne voulait pas être méchant, j'en suis sûr' – dans sa langue incompréhensible, ce qui lui valut une œillade mauvaise de sa part. Il n'avait rien à faire là et il n'avait pas à toucher Emil comme ça ! Le mouvement brusque du suédois interrompit ses pensées. Sa victime-citrouille posée devant lui, ce dernier venait de se lever, obligeant Reynir à enlever sa main avant de reculer un peu. Blessé, le visage fermé, il évita le regard de Lalli, qui en fut blessé à son tour. Allons bon, qu'avait-il, cette fois ?
– Je sais que je ne suis pas très doué pour ce genre de choses mais il y a quand même de meilleures façons de le dire.
Un silence accueillit ses paroles et s'étira sur quelques secondes. Sans attendre, Emil attrapa sa courge pour s'éloigner d'eux vers une destination nébuleuse.
– Emil, qu'est-ce que – mais que vas-tu faire avec ta – Tu ne vas quand même pas la jeter ? s'exclama Reynir en se mettant sur ses pieds d'un bond. Attends !
Les yeux écarquillés, Lalli se redressa à son tour, alors que Reynir chutait par terre, les pieds pris dans sa propre victime. Lalli ignora ses gémissements et se contenta de le contourner, le regard rivé sur le dos d'Emil. Pourquoi une telle réaction de la part du suédois ? Il n'avait fait que dire la vérité, c'était sa sculpture, pas la sienne !
L'éclat n'avait pas échappé aux deux ainés du groupe qui regardaient l'affaire, perplexes.
– Attends, il veut jeter sa citrouille ? s'exclama finalement Sigrun avec horreur. Mais pourquoi veut-il faire une chose pareille ?
Sans laisser le temps à Mikkel de s'exprimer, elle bondit sur ses pieds et partit à la poursuite d'Emil, délaissant sa propre œuvre.
– EH, EMIL, REVIENS ! Laisse-nous la voir, au moins, ce serait du gâchis !
Comme ce dernier s'était arrêté pour scruter devant lui à la recherche d'une poubelle, elle parvint aisément à le bloquer en se dressant sur son passage. Elle lui attrapa l'épaule tandis que Lalli trottait vers eux, troublé. La réaction d'Emil à ses paroles le dérangeait. Il n'avait jamais eu pour but de le blesser.
Emil s'efforça de masquer ce qu'il considérait désormais comme un échec cuisant et honteux et Sigrun batailla pour la récupérer.
– Montre !
– Mais je l'ai complètement loupé ! gémit Emil. Lalli le pense, en tout cas !
– Quoi ? Tu veux la jeter juste pour ça ?
Il perdit et finit par la lâcher, ainsi Sigrun eut-elle l'occasion de la récupérer. Elle la contempla avec curiosité pendant que Lalli se glissait à ses côtés. Il jeta un regard circonspect à la jeune femme avant de reporter son attention sur lui, sans qu'il s'en aperçût.
– Je ne vois pas où est le problème, elle est très bien ! s'exclama-t-elle au bout de quelques secondes. Elle a un peu le même style que la mienne, épouvantable à souhait et bien dans l'ambiance ! Faudrait juste nettoyer un peu le jus et puis voilà !
– Tu trouves ? fit Emil avec espoir.
– Mais oui, bien sûr ! fit-elle avec un grand sourire en lui donnant un grand coup dans l'épaule. Tu as assuré comme un chef !
Emil grimaça pour son épaule douloureuse puis lui adressa un sourire timide. Elle lui rendit son œuvre avant de retourner auprès de Mikkel. Sa quête d'une poubelle abandonnée, il la posa sur la table pour l'observer, sans remarquer un Lalli autant gêné que boudeur près de lui. S'il n'avait rien compris à leur échange, il avait vu qu'il avait eu un bon effet sur Emil, et cela le rendait un peu jaloux. Il ne s'était même pas aperçu de sa présence ! Et pour quelle raison cela l'affectait-il autant, lui ? C'était ridicule…
Emil resta ainsi à la scruter sous toutes les coutures d'un œil pseudo-expert avant de se redresser, ragaillardi. Alors qu'il se retournait pour trouver de quoi l'essuyer, il faillit buter sur Lalli, qui recula en réponse. Emil s'excusa aussitôt en suédois puis, comme Lalli fronçait les sourcils et croisait les bras, interrogateur, il passa au finnois. Lalli les accepta. C'était bien la moindre des choses, surtout après l'avoir snobé de la sorte ! Cependant, il sut que ce n'était pas tout à fait réglé en percevant le malaise qui émanait du suédois. Lalli cilla. Peut-être lui en voulait-il… ?
– Tu… tu m'en veux, c'est ça ? lâcha Emil, la voix un peu éraillée. Pour ma réaction ? Ok, c'était peut-être un peu exagéré de ma part mais tu n'as aucune raison de le prendre mal, toi !
Lalli fronça les sourcils mais ne dit rien. Emil réalisa qu'il avait encore parlé en suédois. Fichue barrière de la langue… Il tenta le finnois :
– Pas m'en euh… vouloir ? Toi ? A moi ?
Lalli écarquilla les yeux sous la surprise. La formulation était bateau mais il n'y prêta pas attention. Il avait compris le message. Cependant, d'où lui était venu un tel sentiment ? Il avait l'impression que ce devait être plutôt l'inverse.
– Pourquoi t'en voudrais-je ?
Emil saisit le sens de ces mots et en fut soulagé. Ses épaules se détendirent et un large sourire se dessina sur ses lèvres. Lalli en fut autant satisfait qu'apaisé. Cela lui allait mieux. Il ne chercha pas plus loin ; la logique d'Emil et ses réactions lui étaient nébuleuses mais peu importait. Il ne boudait plus, à présent, et c'était là le principal.
Comme pour appuyer ses propos, il lui brossa les cheveux pour les rendre impeccables, comme Emil aimait les avoir. Ce dernier le laissa faire, vaguement étonné. Ce genre d'initiative n'était pas si rare de la part du mage et, même si le sens lui échappait souvent, il l'appréciait à sa juste valeur. Lalli était plutôt avare en contacts, autrement.
Ils se jaugèrent quelques secondes puis, gêné, Emil fut le premier à rompre le contact visuel et à s'écarter pour revenir à son précédent objectif, sans que Lalli cherchât à le bloquer, cette fois. Le temps de récupérer de quoi éponger le jus et retirer la chair surnuméraire, le finnois était revenu et avait posé sa propre citrouille à côté de la sienne. Une citrouille parfaitement lisse et intouchée.
Perplexe, Emil la fixa quelques secondes avant de la pointer du doigt :
– Tu es sûr que tu ne veux rien en faire ?
Lalli se contenta d'hausser les épaules. Tout cela ne lui avait en rien expliqué la raison pour laquelle il devrait se plier à une activité aussi stupide. Et le désastre perpétré par les autres ne l'en convainquait que davantage.
