NEIGE

CHAPITRE I

NUITS GLACÉES

Hiver 1829. La Seine était gelée. Ce fait était assez rare pour être noté. De mémoire d'hommes, la dernière fois remontait à l'hiver 1788.

On patinait sur le fleuve.

Le froid était si intense que le gouvernement avait donné des directives pour que des réchauds soient installés dans les rues. Et la police ne comptait plus le nombre de morts qu'elle ramassait sur les trottoirs de la ville.

L'inspecteur Javert avait froid. Il soufflait dans ses doigts pour leur éviter les engelures. Hier, il avait dû laisser ses pieds tremper pendant une heure dans une bassine d'eau chaude avant de retrouver une sensation dans ses orteils.

L'inspecteur Javert avait froid et c'était une sensation qu'il détestait. Il se souvenait de Toulon, la chaleur et le soleil lui manquaient. L'hiver n'était jamais très dur à Toulon…

" Putain ! Ça pique, se plaignit son collègue en tapant du pied sur le sol.

- Prends un glace [un verre] !, lui proposa Javert.

- Pas de refus. "

Javert glissa une main à l'intérieur de son uniforme, maudissant l'air froid qui soufflait et en ressortit une flasque d'eau de vie. Ce n'était pas que Javert avait l'habitude de boire durant le service mais l'alcool avait plusieurs avantages dans son travail.

Délier les langues, laver une plaie, réchauffer le corps.

Le jeune inspecteur Rivette prit la flasque avec un hochement de tête approbateur et en but une longue gorgée. Il sembla apprécier de sentir le feu brûler sa gorge puis son ventre.

" Merci Javert. Tu en prends aussi ?

- Non, sourit le vieux cogne. Le Mec le saura si j'ai bu et je vais encore me prendre une remarque.

- Connard de Vidocq ! Il en a de belles le Mec ! Nous envoyez surveiller dans le froid ! Et pour quoi bon Dieu ? Des nèfles ! "

Rivette était fâché, il grognait et s'énervait. Trois jours que les deux policiers restaient postés à cet endroit du fleuve, non loin des sorties des égouts.

Eugène-François Vidocq, l'ancien forçat devenu chef de la Sûreté, soupçonnait une bande de chauffeurs d'utiliser les égouts pour se déplacer au secret dans Paris. Accéder aux maisons bourgeoises, commettre un joli petit fric-frac assorti d'un ou deux escarpes avant de disparaître dans la sorgue.

Le Mec avait eu quelques informations par ses mouchards et avait demandé de l'aide à la Préfecture. M. Mangin, bien obligeamment, avait donc prêté deux de ses inspecteurs à la Sûreté.

Javert ne se faisait pas d'illusion, Vidocq avait dû bien insister pour que son nom soit cité.

L'ancien forçat aimait tellement montrer à l'ancien argousin qui était le maître maintenant. Ce n'était pas la première fois et Javert songeait avec dépit que ce ne serait pas la dernière.

Javert rangea sa flasque d'alcool et essaya de se réchauffer en glissant ses mains dans ses manches.

" Comment fais-tu pour rester aussi calme Javert ?, gronda Rivette. Je suis excédé !

- Cela ne sert à rien, fit posément Javert. Mais si cela te permet de te réchauffer, ne te gêne pas pour moi et grogne tout ton saoul.

- Putain ! J'ai froid !

- Tu sais ce que m'a dit Vidocq lorsque j'ai évoqué le souci lié au froid ?, reprit Javert en souriant amèrement.

- Non. Encore une vilenie ?

- Il m'a expliqué comment il avait survécu à une surveillance en plein hiver, lui.

- Ha ? Et comment monsieur le chef de la Sûreté a-t-il accompli cet exploit ?

- Il s'est assis en plein dans un tas de fumier. "

Rivette ne dit plus rien, estomaqué avant d'éclater d'un rire, fort et juvénile. Ce fut un rire partagé. Javert sentait ses os congeler et il songea navré à la bassine d'eau chaude où il allait devoir essayer de sauver ses orteils et ses doigts.

" Il peut aller se faire voir s'il espère que je vais me vautrer dans de la merde, rétorqua brutalement Rivette.

- C'est peut-être la seule raison pour laquelle il nous a envoyé en surveillance, admit Javert. La rue est passante et les fiacres sont nombreux. "

Les deux policiers observèrent autour d'eux. Il y avait une possibilité en effet que toute cette opération ne soit qu'une vaste plaisanterie organisée par la Sûreté pour se moquer de la Préfecture. Les criminels repentis contre les policiers assermentés.

" Javert !, lança tout à coup Rivette.

- Quoi ?

- J'ai froid.

- Je sais ! Moi aussi !, admit sèchement Javert, agacé par son compagnon.

- Ha ben voilà ! Tu vois quand tu veux !

- Quoi ?

- Tu peux te comporter comme un être humain. "

Un rire, encore. Ce n'était pas sérieux. Ils étaient de surveillance. Ils devaient rester discrets. Mais l'alcool, le froid, la fatigue...tout concourait à les perturber...

Comme de juste. Ils ne virent rien de suspect. La Seine était gelée et de nombreuses personnes patinaient dessus.

Une étrange vision.

Ce n'était pas ainsi que Javert avait l'habitude de voir le fleuve, majestueux, de Paris. Il n'avait aucune envie de s'y risquer. L'eau du fleuve était sombre et glacée, un accident était si vite arrivé ! Et avec le froid ambiant, on était sûr de mourir d'hypothermie et non de noyade.

Rivette s'était enfin fait une raison. Il se taisait et contemplait les patineurs avec un ennui profond.

La journée se finissait doucement...

La pénombre commençait à engloutir un jardin caché parmi le dédale de rues qui se prolongeait derrière le quai. Pas trop loin du pont où les inspecteurs se tenaient, un homme encore dans la force de l'âge poussait les volets d'un vieux bâtiment pour que ses occupants puissent les sécuriser de l'intérieur sans s'exposer au froid. Pendant que le soleil tombait, l'homme appuya contre un côté de l'édifice les morceaux de glace qu'il avait arrachés au sol à coups de maillet et de burin, resserra ses mitaines et se dirigea vers la hutte qui se tenait contre un des murs de l'enceinte.

L'homme faisait sonner le grelot qu'il portait à son genou à chaque pas. La genouillère avait pour mission de faire fuir les nonnes qui habitaient le couvent où il travaillait. Pour lui, cependant, c'était un rappel de la nécessité de suivre le chemin qu'il empruntait : une voie qui l'éloignait de la colère des hommes et le conduisait plus près du pardon de Dieu.

" Ah, Madeleine !, s'exclama le vieil homme alité avec qui il partageait la hutte. Je commençais à penser que je devrais aller vous chercher moi-même.

- Et laisser la soupe à son sort ? Non, Fauchelevent, vous ne feriez pas ça."

L'homme se tourna vers la porte pour accrocher son manteau, son écharpe, sa casquette... Et il sourit en entendant le vieil homme qui riait tout bas.

L'homme se faisait passer pour le frère du vieux Fauchelevent depuis des années, mais ils n'avaient pas encore réussi à se tutoyer. Il y avait trop de secrets entre eux : des questions que Fauchelevent n'osait pas poser et des réponses que l'imposteur serait terrifié de fournir.

La plus importante de toutes était son vrai nom : Jean Valjean.

Jean Valjean remplit une bassine et aspergea son corps d'eau. Bien que ses années en tant que forçat fussent loin, cette époque où se sentir propre était une chimère, Valjean appréciait encore le privilège de laisser l'eau emporter la sueur et la poussière que le travail avait déposé sur sa peau. Ses plaisirs étaient aussi simples que cela. Tellement intenses, aussi.

Il émietta du pain dans la soupe du malade et apporta un bol à son lit.

" J'aurais pu me lever pour dîner, vous savez ?, dit le vieil homme.

- Qui a dit que je voulais partager ma table avec un vieil homme grincheux ?, répondit Valjean avec une fausse indolence qui ne manqua pas de provoquer un nouveau gloussement chez son compagnon.

- Et maintenant, vous allez insister encore pour me faire avaler une de ces décoctions poisseuses de la mère Saint-Augustin.

- Sans doute, mon ami, répondit l'ancien forçat, en toute apparence égaré dans ses pensées."

Il avait appelé Fauchelevent son ami. Il l'avait fait pendant des années, mais Jean Valjean savait qu'à chaque fois que ce mot sortait de sa bouche, il mentait. Comment pourrait Jean Valjean, un homme indigne d'être parmi ses semblables, être l'ami de quiconque ?

Cosette l'avait accepté, elle en était même venue à l'aimer parce qu'elle était trop jeune pour le juger : les enfants ne jugent que ce qui est devant leurs yeux, et les yeux de Cosette étaient encore innocents. Mais que penserait Fauchelevent s'il venait à savoir qui était en fait son soi-disant frère ?

Un voleur, un faussaire, un criminel condamné à vie aux galères qui l'avait égoïstement mis en danger par le simple fait de prendre refuge sous son toit.

Non, bien que Fauchelevent l'ait vénéré comme un saint - comme l'homme important qu'il avait été quelques années auparavant et comme celui qui avait risqué sa vie pour sauver sa peau - le vieux Picard aurait chassé Jean Valjean avec dégoût et sans y consacrer une seconde réflexion á la chose.

Comme presque tous les soirs, ces chagrins accompagnèrent Valjean lorsqu'il s'allongea sur son lit de camp, une simple structure en bois à laquelle il avait attaché des lanières en cuir, et se drapa de sa vieille couverture.

Mais Dieu lui avait donné la faculté d'avoir le sommeil facile. Cette nuit-là, comme tant d'autres, Jean Valjean s'endormit avant de finir de prier le deuxième notre père.

Eugène-François Vidocq était une force de la nature, un homme imposant, puissant. Ses épaules étaient larges et ses sourires effrayants. Le personnage rappelait à Javert le forçat Jean Valjean. Ce dernier était aussi un homme fort et râblé.

Tous les deux avaient soulevé une charrette pour sauver un homme de l'écrasement.

Tous les deux avaient eu maille à partir avec l'adjudant-garde Javert au bagne de Toulon.

Tous les deux avaient tenté de s'évader du bagne alors que Javert était de surveillance.

Tous les deux avaient goûté de son fouet.

Et ça Vidocq, tout comme Valjean certainement, ne l'oubliait pas.

C'était pour ces raisons principalement que Vidocq, le chef si puissant de la Sûreté, gardait debout devant lui, au garde-à-vous, l'inspecteur Javert afin de le remettre à sa place. Subalterne, soumis, obéissant, dévoué, intègre, respectueux...

Ces mots tournaient en boucle dans la tête de Javert tandis que le Mec lui rappelait, encore !, à quel point il était lamentable que le policier n'ait rien découvert.

" Ces gonzes empruntent les égouts ! C'est un fait, pas une supposition ! Comment se fait-il que vous n'ayez rien ?

- Aucune activité suspecte n'a été remarquée sur le quai de la Rapée, monsieur.

- Je t'en foutrais ! "

Vidocq se leva, brutalement, et vint en deux pas nerveux rejoindre Javert. La haine irradiait de ses yeux. La haine de l'argousin.

" Tu vas y retourner cette nuit Javert ! Tu vas y passer toutes tes nuits et tous tes jours s'il le faut mais tu vas me ramener quelque chose ! Il y a encore eu un fric-frac la semaine dernière et je sais de source sûre qu'un autre est en train. Remue-toi ! "

Les dents serrées de colère, Javert acquiesça et respectueusement salua le chef de la Sûreté.

Subalterne, soumis, obéissant, dévoué, intègre, respectueux…

Parfois Javert regrettait son fouet.

Lorsque Javert rejoignit la préfecture, il y retrouva l'inspecteur Rivette maudissant encore le froid et collant ses doigts gourds sur le verre rempli de café brûlant qu'il tenait.

" Alors et le Mec ? "

Javert hésita à répondre. Il regardait son collègue. L'inspecteur Rivette était encore jeune, il était marié depuis peu et sa femme était inquiète pour lui. Quelques rumeurs prétendaient que madame Rivette était enceinte.

Il faisait froid et les deux policiers travaillaient depuis des jours sans avoir pris un instant de repos.

" Rien, mentit Javert. Je me suis fait engueuler mais sans plus. On a relâche ce soir.

- Dieu en soit remercié !, " lança Rivette, soulagé.

Le jeune homme se leva et salua Javert avant de quitter la préfecture d'un pas précipité. Il souhaita une bonne soirée à son collègue d'une voix indifférente. Cela fit sourire le vieux policier.

Ha ces jeunes !

Javert ne traîna pas, il s'en alla également. Sur le chemin vers la Seine, il s'octroya quelques tasses de café chaud accompagnées de pain avant de retourner sur les quais de la Seine. Il songea, amusé, à Vidocq et son tas de fumier.

La nuit promettait d'être longue…

Elle le fut.

Aussi longue qu'inutile.

Cette petite scène se reproduisit durant quelques jours. Le froid était toujours aussi vif. La Seine était encore gelée, l'approvisionnement de la capitale commençait à être problématique. Les bateaux ne pouvaient plus aborder les quais, les routes étaient verglacées. Le gouvernement faisait ce qu'il pouvait. On achetait des grains, on créait des greniers urbains, on protégeait de son mieux contre le froid les animaux de la Ménagerie du Jardin des Plantes.

Les hommes mourraient de froid tandis que les animaux exotiques disposaient de réchauds dans leur cage de fer.

Et l'inspecteur Javert contemplait cela avec un détachement souverain. Il ne sentait plus ses mains, il avait des engelures aux orteils, il rêvait de tuer un homme. Si les tables étaient tournées et que Toulon redevenait une réalité… Le fouet et la bastonnade auraient eu raison de Vidocq.

Foi de Javert !

" Putain !, gémit Rivette. Mais c'est une connerie ! Une vraie ! Tu lui as dit ? Il faut lui dire ! Parles-en à M. Chabouillet ! Putain Javert !

- Merde Rivette, lâcha Javert, blasé.

- J'AI FROID ! Cette surveillance est une connerie ! IL N'Y A RIEN ! Les patineurs auraient vu quelque chose, forcément. On a qu'à les interroger ! JAVERT !

- Rivette, je vais te cogner si tu la fermes pas, prévint sèchement Javert.

- MERDE ! "

Les deux policiers n'en pouvaient plus, ils perdaient leur temps, leur énergie, leur santé. Rivette avait le nez qui coule et ses poumons faisaient un bruit étrange lorsqu'il prenait son souffle, sa femme le gavait de tisane de miel et de tussilage. Les époux Rivette craignaient par-dessus tout l'infection pulmonaire qui pouvait briser un homme et tuer un enfant en bas-âge...

Javert était épuisé. Il passait des heures sur ce coin de quai à observer. Chacune de ses nuits étaient perdues à contempler la Seine étincelant sous la lune de mille diamants gelés.

Et l'inspecteur était là, à surveiller les sorties des égouts, les abords des quais, les ponts verglacés… Javert observait. Il ne savait même plus quoi. Il sentait confusément que quelque chose lui échappait, en dehors de sa raison.

Et puis un jour, il en a eu assez lui aussi. Il regarda Rivette et s'écria :

" Merde au Mec, allons boire un zif. Ce travail, c'est de la chienlit.

- Bien parlé Javert. "

Les yeux brillants de joie, le jeune inspecteur était aux anges. Inconscient et candide. Javert se promit de prendre la faute sur lui.

Qu'on le déclasse ou qu'on le chasse, il était vieux, mais qu'on ne touche pas au jeune officier.

Et les deux policiers cessèrent leur surveillance inutile pour se retrouver dans un estaminet à essayer de se réchauffer. Javert serrait les dents de douleur en testant la force de ses doigts. Il était incapable d'utiliser son pistolet dans ces conditions.

Jamais il n'avait connu de froid si intense.

CHAPITRE II

COMPLICITÉ

" Ne vous laissez pas convaincre de ramener plus de charbon pour nous deux, Madeleine. Nous pouvons nous débrouiller avec celui que nous avons... Si vous décidez d'être raisonnable et d'éteindre ce satané engin de temps à autre. "

Jean Valjean suivit du regard le geste de la main décharnée qui pointait vers un coin de la hutte. Là, un petit poêle émettait son ronflement désagréable et produisait un fin faisceau de lumière qui ne parvenait pas à être rouge.

" Mais cette fois, acceptez la couverture. Vous ne pouvez pas continuer à dormir le dos découvert, peu importe combien…"

Une toux avala le reste de la phrase.

- Ne vous inquiétez pas, Fauchelevent."

Valjean plaça une énorme hotte sur ses épaules et sortit dans le froid glacial du jardin. La première lueur violette qui s'efforcerait de se frayer un chemin à travers les traînées de fumée sombre pour s'approprier le ciel n'était pas encore perceptible. Cependant, les quelques bougies qui scintillaient derrière les fenêtres du couvent indiquaient que les nonnes se préparaient à chanter des laudes. Valjean serra le pas pour les éviter ; le grelot qu'il avait attaché à son genou résonnait dans un silence presque absolu.

Une lanterne éclaira le mur du fond et arracha des scintillements à la glace qui recouvrait les sentiers boueux que parcouraient les élèves du couvent pendant la récréation.

" Chaque jour plus tôt, hein, Fauvent ? "

Le portier maltraita la serrure gelée de la porte de service tout en lui jetant un coup d'œil par-dessus l'épaule.

" Le charbon est rare cette semaine aussi. Si on me vend des sacs, c'est parce qu'ils sont pour le couvent, mais je n'aurai pas autant de chance si d'autres me devancent.

- Il n'y a plus de respect pour la religion ", dit l'homme en serrant la couverture qu'il portait sur les épaules. Et comment va le vieux Fauvent ?

- Pas de bonne humeur.

- C'est la première fois que le vieillard se laisse dégonfler par le froid. J'aimerais l'entendre quand il avale les médicaments de Mère Saint-Augustin."

Le portier laissa échapper un rire discret, comme toutes les émotions que le couvent renfermait.

" Au fait, Fauvent... Je peux réchauffer du vin pour la route...

- C'est trop tôt pour moi, " répondit Valjean avec un demi-sourire.

Il avait appris à reconnaître les pots-de-vin du portier.

" Mais donnez-moi votre panier et je verrai ce que je peux faire."

L'ancien forçat s'enfonça la casquette jusqu'aux sourcils et se jeta dans la rue chargé de la hotte et du panier. Quelque chose se rétrécit dans sa poitrine lorsqu'il quitta les murs du couvent. Quelque chose qui faisait mal. Cela se produisait chaque fois qu'il était forcé de se rendre à Paris pour assumer les tâches qui avaient été celles de Fauchelevent avant qu'il ne tombe malade.

Mais ce matin glacial qui se levait à peine avait quelque chose de candide, quelque chose de vaguement familier pour le paysan que Valjean avait été : c'était comme si le ciel était descendu sur les champs pour les toucher d'une main pure et, ainsi, endormir la terre.

Il suivit le Chemin-Vert-Saint-Antoine, dépeuplé à pareille heure et par ce froid. Arrivé à l'embouchure de la rue de Bercy, du côté de Mazas, le fort rougeoiement d'une cheminée attira son attention. La maison d'où il provenait, grande et de construction récente, avait d'habitude les volets fermés lorsque Valjean passait. Mais pas ce matin-là.

Fauchelevent lui avait raconté que la maison appartenait au patron du restaurant "Aux grands marronniers", un homme prospère qui ne pouvait s'habituer à vivre en ville et qui, après avoir passé sa journée au Quai de la Rapée, se réfugiait dans le jardin immense de son domaine.

Quelque chose chez Valjean ressentait de la solidarité envers cet homme, qui qu'il soit.

La charbonnerie de la rue de Bercy était encore fermée, mais il y avait déjà trois clients qui attendaient dehors. Pas mal, se dit Valjean, soulagé. Il sortit le morceau de pain rassis qu'il portait dans sa poche et prit le petit déjeuner.

La nuit se mourait et l'aube allait se lever sur la ville. Une nouvelle nuit froide et désespérante, avec son lot de malheureux, morts gelés par le froid, avec la neige transformée en bourbier glissant sur les pavés mal joints des rues… Javert désespérait.

Il se tenait sur un pont cette fois-ci, un peu trop loin des sorties des égouts mais plus près des étoiles. Au moins les ciels nocturnes étaient clairs et les étoiles brillaient, magnifiques, au-dessus de la Seine. Javert perdait de sa concentration pour regarder le ciel.

Une nouvelle nuit de perdue. Javert était épuisé et affamé, il se résignait à devoir souffrir des engelures et à bander ses orteils à nouveau. Il essayait de se concentrer sur autre chose que la douleur…

Une nuit de perdue, le matin n'était plus loin. Javert contemplait les couleurs devenir un joli dégradé de bleu et de gris, le début d'un nouveau jour. Le policier allait pouvoir se reposer dans son lit quelques heures d'ici peu…

Une nouvelle nuit de perdue, Javert en fit son deuil et allait partir…lorsqu'il entendit un cri d'alarme poussé dans une rue non loin du fleuve. Le chien de police se retrouva aux aguets, à prendre le vent.

Quelques minutes puis un nouveau cri vite étouffé brisa le silence de la nuit. Javert se détacha de l'obscurité et se jeta dans la direction du bruit. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait, les bruits caractéristiques d'une dispute résonnèrent.

On se battait dans la rue et on se battait fort.

Merde !

Javert accéléra le pas, au mépris de ses orteils douloureux, il sortit son pistolet, négligeant le tremblement de ses doigts, incontrôlable, il était prêt à tout, sauf à se battre vu l'état d'épuisement dans lequel il se trouvait. Il allait devoir faire face et se montrer impassible.

Javert n'était pas stupide, il se glissa dans l'ombre et s'approcha lentement avant de risquer un coup d'œil dans la rue. Il vit trois hommes en train de se battre contre un quatrième. Il en conçut un violent courroux. Les trois hommes portaient des barres de fer et des bâtons tandis que le quatrième n'était pas armé et usait de ses poings. Surtout que l'homme ainsi agressé était handicapé par une lourde hotte qu'il portait sur le dos.

Javert allait se lancer dans la bataille lorsqu'il s'arrêta, estomaqué. Gelé dans son mouvement.

Le quatrième homme venait de frapper violemment un de ses assaillants, un coup de poing à assommer un bœuf. Le gonze était tombé à terre, proprement évanoui. Cela excita les deux derniers criminels qui se jetèrent ensemble sur le malheureux.

Javert aurait dû intervenir, il aurait dû intervenir pour sauver l'homme attaqué ainsi mais il n'arrivait pas à bouger. Il venait de reconnaître l'homme assailli.

Il aurait reconnu entre mille ces épaules larges et cette carrure de portefaix, cette chevelure blanche et cette force impressionnante.

C'était Jean Valjean !

Javert n'arrivait pas à bouger. Honnêtement, il n'y pensait même pas. Il contemplait, abasourdi, le vieux forçat se préparer au combat contre deux hommes, bien plus jeunes que lui et bien mieux armés que lui. Valjean n'avait que ses poings.

Les deux hommes se jetèrent sur Valjean et un féroce combat commença.

Mais ce que l'inspecteur Javert n'avait aucun moyen de savoir, toutefois, c'était que Jean Valjean l'avait vu aussi. Pas son visage, mais sa silhouette découpée contre un mur. Cela avait suffi pour que le forçat le classe comme un ennemi potentiel et cela avait aussi été la raison pour laquelle il avait perdu un instant inestimable.

Par conséquent, Valjean n'était plus en mesure de se battre comme il l'aurait voulu : immobiliser, paralyser et ensuite faire fuir ses adversaires. Maintenant, il était impliqué dans une lutte sur laquelle il n'avait aucun moyen d'exercer une maîtrise quelconque.

La hotte qu'il portait sur le dos rendait ses mouvements extrêmement difficiles, non seulement à cause du poids, mais aussi parce qu'elle l'empêchait de manœuvrer ses bras en liberté. Et le pire, c'était que son contenu avait été renversé, ce qui l'irritait. Valjean aurait préféré perdre de l'or plutôt que de perdre ce charbon.

Il n'avait plus d'autre choix que celui d'être expéditif.

Il lança un coup de pied dans l'entrejambe du plus fort de ses attaquants. C'était un coup bas, ignoble même parmi les forçats, mais il atteignit pleinement son but. L'homme tomba à genoux et vomit ; pendant ce temps-là, son compagnon se jeta sur Valjean avec plus de fureur que de cervelle. Ce fut facile de l'atteindre à l'oreille avec une claque de proportion colossale. L'homme tomba aussi par terre, assommé.

S'il avait été plus rapide, s'il avait pu se permettre d'abandonner son fardeau, s'il n'avait pas su avec certitude que quelqu'un avait besoin d'aide dans la maison, Valjean aurait fui ce combat inégal.

Les choses étant ainsi, il se dépêcha de jeter la hotte et saisit le premier des hommes à se lever.

Une feinte pour éviter son bâton ; un coup de poing sous les côtes et un autre au milieu du visage. L'homme tituba de nouveau, mais ne tomba pas. Valjean était sur le point de frapper du poing la tempe de son adversaire quand l'aube atteignit le coin où il avait repéré la silhouette d'un homme de haute stature.

Et illumina le visage de l'inspecteur Javert.

Jean Valjean frissonna pour la première fois depuis le début de l'hiver.

Depuis le coin de la rue, Javert contemplait tout cela...avec stupeur... Il était revenu trente ans en arrière. Il était de retour à Toulon et il regardait les combats illégaux organisés dans la cour du bagne avec l'aval du directeur. Il avait souvent regardé les combats, intrigué par les techniques, il apprenait, impressionné par la force de certains, il notait les noms, effrayé par le manque d'humanité d'autres, il préparait déjà un rapport dans sa tête à transmettre à son supérieur... « Passeport jaune, homme dangereux. »

Ainsi, il avait souvent vu Jean-le-Cric se battre. Pour de l'argent, pour un regard de travers, pour assurer sa position dans la chiourme. C'était dur d'être un solitaire, dur de ne pas avoir de protecteur ou de sous-fifre. Le-Cric était un homme seul et il devait lutter plus fort pour le rester.

Là, Jean Valjean avait soixante ans et il se battait comme un lion. De ses mains nues, il repoussait ses assaillants et en silence, il leur assénait des coups destinés à les assommer. Pas de volonté de tuer.

Pas comme ses adversaires qui se jetaient sur lui les armes en avant.

Javert contemplait cela, gelé par la surprise et il fallut un rugissement de colère venu de Valjean pour le faire revenir à lui.

Un des hommes avait réussi à atteindre Valjean et le forçat se tint le bras, blessé par un coup de bâton.

Cela suffit à jeter Javert dans un état de rage.

L'inspecteur s'avança dans la rue et s'écria d'une voix de stentor :

" Halte là les gonzes ! On va se calmer !

- Merde un cogne !, cria l'homme qui se tenait à genoux.

- Merde ! C'est Javert !

- Non, non. Il n'en est pas question !, " hurla Javert en avançant encore.

Valjean et son adversaire quittèrent le combat pour l'observer, ébahis, avant de commencer à reculer dans la rue. Valjean avait frappé avec soin pour ne pas blesser trop profondément, celui qui avait vomi se redressa de son mieux pour s'enfuir avec son collègue.

Javert se précipita sur eux pour les retenir. Mais le froid avait engourdi ses mains, ses pieds. Il ne fut pas assez rapide et il n'essaya même pas de faire fonctionner son pistolet. Ses doigts ne lui obéissaient plus.

Ce fut une cavalcade dans l'obscurité de la rue.

Merde, merde, merde.

Javert baissa les yeux de dépit...avant de revenir à Valjean, resté contre le mur. Le vieil homme soutenait toujours son bras et cherchait à retrouver son souffle. Cabotin, pensa Javert, je viens de te voir te battre comme un jeune homme.

Valjean semblait cloué au mur, mais l'agitation de ses yeux qui parcouraient les alentours sans pour autant se poser sur quoi que ce soit était un signe évident qu'il préparait quelque chose.

Renverser Javert et s'enfuir ? Il avait l'air d'en être capable. En plus, cela ne risquerait pas d'aggraver sa sentence.

Jean Valjean était un homme qui avait très peu à perdre. En tout cas, il semblait l'être. Mais rien n'était plus faux : Valjean pensait à la toux de sa petite Cosette la dernière fois qu'il l'avait vue, et au poêle qui allait bientôt s'éteindre dans la chambre qu'elle partageait avec tant d'autres fillettes. Il songeait à Fauchelevent et aux vieilles religieuses du petit couvent... Il pensait qu'il serait encore possible de disparaître derrière les murs du Petit-Picpus, où Javert ne le retrouverait plus.

Il se jeta sur les sacs de charbon tombés par terre et les enfonça dans la hotte qu'il accrocha sur son dos. Il souleva le panier du concierge et lança un regard d'avertissement à Javert.

Un regard qu'il lui avait déjà jeté à Montreuil, lorsque le policier avait tenté de l'éloigner du lit où Fantine venait de mourir, un regard que Valjean était sûr que Javert reconnaîtrait.

Mais le policier ne trembla pas cette fois-ci : il sembla plutôt peu impressionné. La plus répugnante des options restait : avoir recours de nouveau à la violence. Valjean n'hésiterai pas à le faire pour Cosette, tout comme il n'avait pas hésité à le faire pour sa défunte mère.

Puis il se souvint qu'à l'intérieur de la maison, quelqu'un avait lancé un appel à l'aide déchirant.

Et il réalisa que s'il attaquait Javert puis s'enfuyait, il abandonnerait aussi une personne qui pourrait être en danger de mort.

Il laissa retomber les bras le long de son corps et se rendit auprès du mur.

Sans rien dire, le policier saisit violemment le forçat et le fit tourner le visage contre le mur. Le bruit caractéristique des menottes de métal résonna dans le silence et fit pâlir Valjean.

" Javert..., commença Valjean.

- Ta gueule Valjean ! Je vais t'emmener au poste le plus proche et tu me chanteras ta chanson. "

Valjean se tut et se laissa manipuler. Essayant de ne pas broncher en ressentant le froid du métal sur ses poignets. Ceci fait, Javert le retourna à nouveau, brutalement et le regarda dans les yeux. Un sourire carnassier enlaidissait ses traits.

" Comme on se retrouve 24601 ! Une querelle entre escarpes ?

- Ce...ce n'est pas ce que vous croyez insp... "

Javert se rapprocha de Valjean, juste assez pour lui faire ressentir son souffle et voir clairement le gris perçant de ses yeux.

" NE ME MENS PAS ! Ne t'avise pas de me mentir ! "

Valjean ne dit plus rien, vaincu. Il baissa les yeux. Javert le lâcha et examina l'homme sur le sol. Il était inconscient. Javert le menotta aussi. Puis le policier s'apprêta à sortir son sifflet pour appeler des secours...lorsque la situation lui échappa totalement…

Valjean s'était avancé vers lui, à tel point que sa poitrine n'était plus qu'à quelques centimètres du corps du policier. S'il l'avait voulu, Valjean l'aurait percuté et l'aurait fait se cogner contre le mur. En fait, il semblait plus que disposé à le faire.

Mais le vieux forçat se borna à parler avec une urgence tout à fait inhabituelle en lui.

" Nous perdons un temps précieux, inspecteur... À l'intérieur de la maison..."

Un cri de femme retentit dans la nuit. Il venait de la maison devant laquelle ils se trouvaient. Javert entendit cela et fut surpris, une fois de plus.

" Mais que se passe-t-il ici ? Valjean ?

- C'est ce que je voulais vous dire inspecteur ! Je suis tombé sur des hommes en train de cambrioler une maison. "

Javert se tourna vers Valjean et lui cracha avec colère :

" Et tu veux me faire croire que tu es innocent dans cette histoire ?

- Javert ! "

Mais un autre cri résonna et ce ne fut plus le moment de discuter. Javert hésitait, perdu entre l'appel de son devoir et la surveillance des deux hommes menottés.

Surtout que l'inspecteur venait de se rendre compte d'une chose terrible... Il avait oublié son sifflet...

MERDE !

Valjean sembla comprendre et leva les sourcils, presque amusé, mais s'abstint de tout commentaire. Il s'appuya contre le mur et prit cet air irritant d'innocence que Madeleine avait eu bien des années auparavant. Il semblait savoir que Javert se trouvait entre le marteau et l'enclume, et peut-être commençait-il à tracer un plan d'évasion.

Mais Javert n'était pas le genre d'homme à faire deux fois la même erreur pour apprendre sa leçon.

Sans perdre davantage de temps, Javert prit une décision, il s'approcha résolument de Valjean et le prit par les menottes.

" Tu viens avec moi !, ordonna le policier entre ses dents serrées de colère.

- Je ne suis bon à rien enchaîné !, grogna Valjean, peu disposé à obéir.

- Ta gueule ou je te fracasse la mâchoire ! "

Nouveau silence. Valjean avait l'air de se demander si honnêtement Javert en était capable. Et honnêtement, Javert n'aurait pas su quoi répondre si on le lui avait demandé.

Dans le doute, Valjean ne tenta pas sa chance...et puis il y avait la femme qui avait crié de peur et de douleur dans la maison et cela poussa Valjean à se soumettre à l'inspecteur.

Les deux hommes entrèrent dans la maison de concert. La porte n'était pas verrouillée. Aussitôt deux choses furent perceptibles. L'odeur de chair brûlée et les cris de douleur !

Des souvenirs précis des Chauffeurs du Santerre revenait à Javert et lui donnèrent la nausée. Quelque part, une femme était agressée et certainement un homme devait être brutalisé...peut-être torturé...

Javert serra son pistolet, ignorant la douleur de ses doigts et s'efforçant de calmer ses tremblements. Saloperie d'engelures !

Valjean contemplait tout cela, le visage livide et cependant déterminé. Il osa arrêter Javert alors que ce dernier allait pénétrer plus loin dans la maison. Le policier se tourna vers lui, le regard haineux.

" Libérez-moi Javert ! Je peux vous aider ! Nous ignorons combien ils sont !

- Qui me dit que tu ne vas pas m'attaquer dans le dos ?, souffla le policier.

- Javert ! Vous croyez vraiment que je serais capable de cela ?

- Oui. "

Laconique et franc.

Valjean s'approcha de l'inspecteur et lui souffla presque dans l'oreille :

" Si j'avais eu l'intention de vous attaquer, pensez-vous que j'aurais attendu que vous me menottiez ? "

Le policier enfonça mécaniquement deux doigts dans ses favoris...

Un dernier cri de douleur et Javert maudit sa malchance. Il ne lui fallut qu'une minute pour libérer Valjean.

Dès qu'il fut libre, l'ancien forçat déposa sa hotte dans un coin et pénétra dans le couloir. Il marchait furtivement, le dos voûté. Il était facile de l'imaginer se déplaçant ainsi dans la forêt lorsqu'il était braconnier.

Une minute avant de libérer Valjean.

Et d'entrer dans la maison.

Et de voir l'étendue du massacre.

Une boucherie ! Un homme était mort, visiblement. Il avait été torturé jusqu'à l'agonie, ses pieds n'étaient plus que des lambeaux de chairs et ses mains des moignons noircis. Il avait finalement été égorgé pour abréger ses souffrances...ou plus prosaïquement faire cesser ses cris…

Plus loin, sur une table, il y avait une femme, encore en vie, mais elle était coincée sous un homme qui lui faisait subir les derniers outrages.

On n'avait pas remarqué les deux hommes qui venaient d'entrer.

Un dernier regard et d'un accord tacite, Javert et Valjean pénétrèrent ensemble dans la salle. Valjean se précipita sur la femme en train d'être ainsi ignoblement traitée tandis que Javert examinait la pièce à la recherche d'autres malfrats.

Bien lui en prit.

Un dernier homme était debout dans la salle éclairée par la simple lueur du feu. Il tenait un sac en jute dans une main et le remplissait de linge de maison. Manifestement l'homme était pressé et essayait de prendre le plus de butin possible. Laissant son collègue assouvir ses désirs immoraux.

Il se dressa, surpris de voir apparaître un policier...et paniqua un instant :

" Un cogne ? Bon Dieu le Poron regarde ! "

Pas le temps de dire plus, Javert lui avait collé l'arme sous le menton. Les yeux étincelants de colère.

" On ne bouge pas mon joli !, grogna l'inspecteur. On va gentiment se laisser poisser. "

De son côté, Valjean se chargeait de l'autre escarpe.

Les cris de la femme lui avaient gelé le sang ; mais les grognements de la brute qui l'écrasait sous son poids réveillaient dans le forçat une colère ancienne et violente dont il avait cru s'être détaché en 1815, à la sortie de Digne.

Il eût peur de lui-même.

Jusqu'à ce qu'il voit un couteau dessinant des filigranes macabres sur le cou de la victime. Il ne pouvait plus se permettre un instant de réflexion.

Valjean profita du fait que le malfrat était absorbé par sa débauche criminelle pour se jeter sur lui, immobiliser son bras armé avec une main et se saisir de son collet de l'autre.

Il tira l'homme avec force brutale pour le séparer de sa victime. L'homme se retrouva sur le plancher, le couteau à quelques centimètres de sa main.

Mais Valjean avait détourné les yeux un instant pour s'assurer que la femme était toujours en vie. Il suffit au violeur pour atteindre son couteau et, le pantalon baissé jusqu'aux genoux, se relever.

Entre-temps, Javert était concentré sur l'homme qu'il maintenait ainsi de son arme. De l'esbrouffe ! Il luttait pour ne pas trembler, il essayait de garder son sang-froid. Et cela se vit. L'homme, un instant décontenancé par l'arrivée du policier, remarqua les doigts fragilisés par le froid et il sourit. Mauvais.

" On a froid le cogne ?, " lui jeta l'homme en plein visage. Un lourd souffle aux senteurs de vin épicé qui fit plisser le nez au policier.

Les hommes avaient bu et mangé en réglant le fric-frac.

" Ta gueule, " grogna Javert, entre ses dents serrées.

Mais cela ne suffit pas ! L'homme n'eut qu'à saisir brutalement les doigts de Javert, les tordant pour le faire crier de douleur et lâcher l'arme sur le sol.

" Jobard, tiens ! En plus t'es tout seul ? Pas une bonne idée ça ! "

Javert avait mal, mais il avait l'habitude de la souffrance. Il évita le coup de poing destiné à son visage et répondit par un direct qui fit claquer la tête de l'escarpe contre le mur.

Que faisait Valjean ? Merde ! Pour une fois, pour la première fois de sa vie !, Javert avait besoin de la force de l'ancien forçat.

La démonstration de force que fit Valjean aurait suffi pour mettre de nombreux hommes sensés en fuite.

Mais l'escarpe qu'il confrontait était un animal de près de six pieds de haut, large et comme taillé dans quelque sorte de roche poreuse. Il avait les manières des hommes du bagne les plus durs écrites sur son visage, et aussi dans sa détermination.

Le brigand lui lança un coup de couteau, puis un autre. S'il n'atteignit pas son but, ce fut parce que son pantalon tombé lui empêchait la liberté de se mouvoir, en tenant ses chevilles aussi serrées qu'une chaîne l'aurait fait.

En la manière de s'approcher de lui, apparemment sans coordination, mais aussi avec quelque chose de félin, Valjean reconnut la façon particulière de se déplacer des forçats. Il sut que la brute était un criminel accompli, une brute à qui son surin et son envergure conféraient des atouts presque insurmontables. Mais ce qui l'inquiétait le plus, c'était son agressivité : Valjean se trouvait devant le genre d'homme qui n'esquiverait pas un combat même si son salut y dépendait, car le pouvoir de vie et de mort qu'il avait au bout des doigts, et qu'il était prêt à exercer avec férocité, était trop plaisant à ses yeux.

Contre le mur, près de la cheminée, le combat mené par Javert s'intensifiait.

L'inspecteur Javert était débordé. Des renforts ! Que ne donnerait-il pas pour voir débarquer une escouade de gendarmes ?

Il entendait Valjean se battre de son côté. Le policier espérait vraiment que Jean-le-Cric serait à la hauteur de sa réputation et qu'il allait vaincre cet escarpe. Un homme aviné !

Normalement, lui-même n'aurait dû avoir aucun mal à régler le compte à son adversaire mais il n'avait pas sa matraque, il avait perdu son pistolet et ses mains étaient aussi faibles que celles d'un enfant.

Javert frappait mais il avait du mal à frapper fort.

L'homme se remit du coup de poing et repoussa Javert, le faisant tourner afin de le clouer contre le mur. Javert se débattait, se défendait âprement, il essayait de détacher son épée, restée dans son fourreau. Ses doigts restaient malhabiles.

Oui, il méritait d'être traité de jobard.

Javert tenta de jeter un coup de pied bien placé dans les parties intimes du criminel. Cela fit jurer le jeune tueur.

" Salopard de cogne ! "

Mais ce n'eut d'autre effet que de faire jurer. Le jeune était souple et prudent, il épingla Javert et coinça ses jambes avec les siennes.

Javert ne préfèra pas se représenter l'image qu'ils devaient former, collés ainsi l'un contre l'autre contre la surface du mur. Deux amants ?

A quelques mètres de là, Valjean esquivait toujours des coups de couteau. Il avait ôté son écharpe et en avait enveloppé son bras gauche pour s'en servir comme bouclier, tout en sachant que la laine épaisse ne le protégerait guère. Mais il espérait que sa tactique lui permettrait d'attendre le moment où son assaillant commettrait une erreur.

Et ce moment-là arriva juste quand son adversaire fit un pas trop long et fut déstabilisé un instant. Valjean saisit la main qui tenait le couteau et la serra jusqu'à ce que celle-ci s'ouvre et lâche le couteau. L'arme tomba par terre, et cette fois l'ancien forçat la repoussa d'un coup de pied.

Il endura du mieux qu'il put les coups de poing que son adversaire lui infligeait sur le flanc tandis qu'il passait son pied au-dessus le pantalon de la brute, accrochait son talon au tissu qui trainait sur le plancher et, d'un mouvement brusque, ramenait le vêtement vers lui.

Le géant perdit l'équilibre et tomba en arrière. Mais le colosse savait aussi comment tomber et presque avant de toucher le sol, il se leva à nouveau. Valjean ne lui donna pas le temps de le faire : il le frappa d'un coup de poing qui lui fit craquer la mâchoire et il resta sur ses gardes, prêt à lancer à nouveau son poing contre le visage poinçonné de petite vérole dès le premier soupçon que l'homme se réveillait.

Valjean avait déjà vu ce visage. Il y avait des années, quelque part ailleurs...

Mais il manquait de temps : dans l'autre pièce, les coups et les cris s'intensifiaient. Et le peu de mots que Valjean arrivait à entendre indiquaient que Javert n'avait pas l'air de s'en sortir.

Il récupéra le surin et se dirigea vers la victime aussi prudemment que possible. La femme était allongée sur le côté, recroquevillée. Si immobile qu'elle ne semblait même plus respirer.

Elle devait être morte.

Valjean entama une prière pour son âme. Une petite voix à l'intérieur de lui l'avertit tristement que la vertu de la douceur lui résistait encore. Entre autres choses, parce que parfois, il continuait à se rebeller contre les desseins de Dieu.

De son côté, Javert luttait avec l'énergie du désespoir, se débattant violemment, repoussant le jeune homme et jouant de sa taille, bien plus imposante que celle de l'escarpe. Peine perdue !

Un cri de douleur leur parvint de l'autre côté de la pièce. Valjean avait dû frapper fort. Cela redonna du coeur à Javert.

" Lâche-moi, hurla Javert, ou bats-toi ! "

Mais le jeune tueur s'amusait à regarder se débattre ce vieux cogne. Un chat jouant avec une souris. Il aurait pu le finir d'un coup de couteau bien placé. Il en sortit d'ailleurs un de sa poche et l'exhiba à deux doigts du nez du policier. Javert eut un sourire méprisant.

" Qu'en dis-tu le cogne ? Je t'élargis le sourire ou je te crève un oeil ?

- Va te faire foutre !, cracha Javert.

- Tut tut. C'est pas gentil ça ! On te connaît bien le cogne. Hein, Javert ?

- Je te préviens, le gonze. T'as intérêt à ne pas me rater !

- Mais c'est prévu ! "

Mais un mouvement dans la pièce attira le regard du jeune tueur. Valjean avait fini son escarpe et s'approchait à grands pas.

Javert eut un fol espoir. Peut-être que tout n'était pas perdu ? Il en profita pour se débattre à nouveau sous la poigne de son agresseur.

Ce qui fit rire le jeune homme, il glissa lentement la lame sur la joue du policier. Cela calma instantanément l'inspecteur et freina net l'avance de Valjean.

Javert ne pouvait pas arrêter la panique qui le prenait mais il ne montra rien. Impassible ! Il se préparait pour la souffrance.

Puis les yeux clairs se levèrent et rencontrèrent le bleu d'azur des yeux de Jean Valjean.

Peut-être un dernier regard sur cet homme exaspérant ! Une vie consacrée à la chasse, Javert s'octroya le droit de contempler M. Madeleine.

Quelle ironie !

Il venait enfin de capturer sa proie et il allait mourir avant de pouvoir pleinement en profiter.

Javert s'efforça de rester stoïque mais les gouttes de sueur étaient visibles sur son front...

Valjean, cependant, dut lire quelque chose dans son expression, ou peut-être le voyait-il dans celle du jeune homme, parce qu'il sortit de son immobilité et se lança vers eux avec les poings serrés et un geste presque… furieux.

" On va remettre ça, hein Javert ? Juste un petit souvenir en passant !", s'exclama vivement l'escarpe.

Le petit souvenir fut une belle estafilade faite au couteau sur la joue du policier. Javert ferma les yeux et mordit un cri de douleur, sentant le sang couler sur sa joue et se perdre dans ses favoris.

" A la revoyure ! "

Un rire amusé et le gonze quittait précipitamment la maison. Le jeune homme se fit la belle. Au nez et à la barbe de l'inspecteur.

Valjean ne tenta pas de l'arrêter, il préféra se jeter sur le policier pour lui venir en aide.

M. Madeleine n'avait jamais eu le sens des priorités !

" Il faut l'arrêter !," hurla Javert, la main posée sur sa joue, fâché que cet idiot de Valjean l'ait laissé ainsi passer.

Echec sur toute la ligne !

Un autre homme de perdu pour l'inspecteur.

Merde !

Vidocq allait bien rire de son rapport tout à l'heure.

Le policier dut placer sa main sur le montant de la cheminée pour se reprendre. Il avait perdu son chapeau dans la bataille, il avait perdu son pistolet, il avait perdu sa dignité.

Mais il était vivant ! Il allait tout faire pour retrouver ce gonze et le lui faire payer cher.

Javert se le promit, il se le promit en se redressant et en soufflant profondément. Au moins, il n'avait aucun dégât interne important. Un simple coup, un hématome, pas de côtes touchées. Il saignait de la joue mais ce n'était qu'une estafilade. Un jeu pour le tueur. Javert sortit un mouchoir de sa poche et le plaça sur sa joue, le sentant s'imbiber de sang.

Puis, le policier essaya de se souvenir du visage de l'homme. Inconnu. Jeune. La trentaine. Des cheveux d'une couleur indéfinissable dans la lumière basse diffusée par le feu dans la cheminée. Un homme jeune, les yeux… ? Marrons ? Bleus ?

Impossible de le dire !

Bafoué, humilié et blessé. Javert en aurait hurlé de rage. Il n'avait aucune excuse pour son échec. Ses mains ? Son sifflet ? L'absence de son collègue Rivette ? Que des erreurs monumentales, toutes de son fait. Au mépris du règlement.

Oui, Vidocq allait bien rire tout à l'heure lorsqu'il allait demander officiellement un blâme au nom de l'inspecteur Javert…

A moins que…

Javert cessa enfin de s'apitoyer sur son sort et observa autour de lui.

Interroger Valjean et...peut-être...espérer un criminel à ramener correctement enchaîné pour le jeter aux pieds du Chef de la Sûreté…

Après tout, le forçat avait aussi mené un combat...à moins qu'il n'ait partie liée avec ces chauffeurs.

Ce que Javert commençait à croire de moins en moins.

Valjean avait enfin cessé de tourner autour de Javert et s'était hâté de retourner dans l'autre pièce comme un homme qui aurait oublié quelque chose d'extrême importance.

" Loué soit Dieu ! "

Javert entendit s'exclamer le forçat. Un instant plus tard, Valjean revint en portant entre les bras un amas de vêtements ensanglantés. Il se déplaçait prudemment et semblait être ému.

" Je la croyais morte, offrit-il en guise d'explication à l'inspecteur de police.

- Et le violeur ? Où est le Poron ?, demanda sèchement Javert.

- Il a dû sauter par la fenêtre. "

Javert ne dit rien mais il eut un sourire désabusé.

Peine perdue !

L'inspecteur Javert faisait le bilan, le regard sombre et le visage sinistre. La victime était morte. L'homme avait été odieusement torturé. Il y avait quatre hommes enfuis. Un homme assommé à l'extérieur. Quant au chef de la troupe…

Javert serrait les dents de colère contre Jean Valjean.

Valjean avait été le plus fort mais il n'avait pas voulu faire de mal à ce criminel, malgré tout !

Malgré le crime odieux que le Poron commettait !

Le Poron s'était donc enfui alors que Valjean venait à l'aide de Javert. Le forçat avait bien vu que le policier était dans une mauvaise posture et il avait préféré sauver Javert. Mais Jean-le-Cric avait frappé trop doucement le criminel contre lequel il se battait, il avait voulu l'assommer pas le tuer.

Dommage qu'il ait mal dosé sa force.

L'homme était resté un instant inconscient, mais il s'était repris et enfui prestement. Une brute ! Il était passé par une fenêtre.

Javert en aurait ri si ce n'était pas si dramatique.

C'était impossible de le rattraper. Pas avec l'état misérable dans lequel se trouvait l'inspecteur Javert.

Puis il y avait la femme, saine et sauve, mais rendue folle par ce qu'elle avait subi.

Elle geignait et se tordait, incapable de répondre aux questions du policier. Javert était venu vers elle, proposer son aide. Inutilement ! Les deux hommes avaient réussi à la faire s'asseoir sur le canapé et Valjean avait trouvé un manteau pour lui cacher le corps.

Que faire maintenant ?

Javert allait annoncer qu'il fallait envoyer un message jusqu'au poste de police le plus proche lorsque la suite lui prouva que cela pouvait aller encore plus mal.

Un coup de feu résonna dans la rue et fit sursauter tout le monde. Javert regardait Valjean et Valjean regardait Javert.

Cette fois-ci, tous les deux avaient oublié quelque chose.

Ils avaient oublié l'homme assommé et menotté dans la rue.

Leur seul témoin.

Le dénommé Poron s'en était chargé et d'un coup de pistolet bien placé, il venait de lui clore la bouche à jamais.

Javert n'avait plus rien à offrir au Mec. Ce matin, il venait peut-être de perdre son poste.

Le policier ne put s'empêcher de jurer, une fois de plus.

" MERDE ! "

Il n'avait même pas envie de bouger ou d'agir. Il savait qu'il n'y avait rien d'autre à faire qu'à attendre. Le coup de feu allait attirer un témoin, la police allait arriver, il allait devoir s'expliquer. Il lui suffisait d'être patient.

Javert capta le regard surpris de Jean Valjean. Le forçat semblait attendre ses instructions, il était prêt à se battre, à se jeter dehors, à réagir vivement. Il restait étonné devant l'apathie du policier.

Oui, M. Madeleine n'avait jamais travaillé avec son chef de la police. Javert savait quand il avait perdu la partie.

Là, il était inutile de se démener outre mesure. Quelqu'un allait agir à sa place.

Javert préféra se charger de la malheureuse femme, se plaçant à sa hauteur, s'inclinant de son mieux pour masquer sa trop imposante taille et répétant à l'envie des mots apaisants, entrecoupés de questions précises.

Javert détestait interroger des victimes, il n'était pas bon à ce jeu. Trop dur, trop brute, trop imposant.

" Madame, connaissiez-vous vos agresseurs ? Madame, aviez-vous déjà vu ces hommes ? Madame, vous m'entendez ? Madame, qui puis-je prévenir de votre état ? Madame, faut-il vous emmener à l'hôpital ?,…"

Et d'autres phrases de ce genre.

Jean Valjean contemplait la scène sans vraiment savoir quoi penser. De son temps en tant que maire de Montreuil-Sur-Mer, il n'avait jamais pris la peine de s'informer sur la façon de travailler de son subordonné. Pas même dans les rares occasions où il y avait des victimes impliquées.

Il présumait qu'en cela, comme en toute chose, Javert était froid et brutal. Peut-être à cause de la façon dont il s'était abstenu de faire l'impossible pour sauver Fauchelevent. Certainement à cause de la façon dont il avait traitée Fantine.

Le voir ainsi, modulant sa voix grave pour ne pas effrayer davantage la pauvre femme, acceptant le silence en guise de réponse sans s'irriter, était pour lui toute une expérience. Du jamais vu.

En ce moment, Javert semblait être un homme de chair et de sang.

Mais cela ne changeait pas grand-chose, du moins en ce qui concernait Valjean : il se prépara à être de nouveau menotté ; il se résigna à être arraché à la retraite qui l'avait presque rendu heureux durant des années.

Il fit ses adieux à Cosette en silence.

Dès l'aube, sa petite fille, Fauchelevent, la Mère Supérieure... même la fruitière, sauraient qui il était et quels étaient ses crimes. Et dans le cas contraire, elles les imagineraient.

Valjean attendit...

La nuit était terminée, c'était les petites heures du jour. Les Parisiens partaient pour leur travail. Ils avaient leur vie, tranquille ou terrible, leurs histoires, calmes ou monstrueuses… Mais aucun n'avait dû se réveiller au-milieu d'un tel carnage.

Valjean et Javert se contemplaient en chiens de faïence.

La femme s'était tue, tombée dans une catalepsie profonde. Elle semblait hors du monde. Peut-être qu'une paire de gifles l'aurait sortie de son inconscience, mais Javert n'avait pas pour habitude de frapper des femmes. Encore moins des victimes.

Le policier préféra la laisser tranquille. Attendant de savoir quoi faire d'elle.

Maintenant, Javert devait se charger de Jean Valjean. Et il hésitait. Dieu il hésitait ! A menotter un criminel. Car ce matin, Valjean avait perdu le statut de criminel pour devenir un témoin. De cela, l'inspecteur ne savait pas quoi faire.

Mais il ne put réfléchir plus longtemps. Un cri d'horreur venait de retentir dans la rue. Quelqu'un avait découvert le corps de l'homme menotté et dont la tête devait avoir explosé sous le coup de feu de l'autre escarpe.

Javert n'avait plus qu'à compter les minutes, gardant toujours sous le poids de son regard mauvais Jean Valjean. L'empêchant de bouger.

Oui, quelques minutes.

Avant qu'un coup de sifflet ne retentisse.

Cela fit sourire Javert amèrement. Il avait oublié son sifflet, il n'en revenait toujours pas.

" Et maintenant ?, demanda Valjean, indécis.

- Nous allons avoir de la visite. "

Ce fut tout. Javert glissa ses menottes dans sa poche, Valjean ne dit rien et les deux hommes quittèrent la maison ensanglantée pour retourner dans la rue.

Là, un sergent était de faction, le visage livide d'avoir découvert un mort. Javert pensa à l'autre corps qui l'attendait dans la maison et le plaignit.

" Inspecteur ?, fit l'officier, surpris de les voir sortir de la maison dans un état aussi lamentable.

- Bonjour sergent, répondit simplement Javert.

- Mais que s'est-il passé ? Il y a un homme mort, il a été abattu en pleine tête. Il est menotté. Que…

- Paix !, ordonna l'inspecteur à son subalterne. La nuit a été agitée.

- Oui, inspecteur."

On se soumit à l'autorité du chef.

Javert hésitait toujours. Enfin, une cavalcade résonna dans la rue et plusieurs policiers apparurent, dont un inspecteur connu de Javert.

" Javert ? Que se passe-t-il ?, demanda aussitôt l'officier en s'approchant de son collègue.

- Un fric-frac mal engagé, Gramont. Une sale affaire.

- Tu étais sur les lieux ?, fit le policier soulagé de savoir que quelqu'un avait agi dès le départ.

- Oui, " répondit laconiquement Javert.

Trop laconiquement. L'inspecteur examina son collègue et remarqua la joue, la fatigue, le dépit. Secrètement, il en fut ravi. Javert n'était pas aimé de tous les policiers parisiens, loin s'en faut ! Un gitan entré dans la police ! Un protégé d'un grand ponte de la préfecture ! Un parvenu…

" Ho ! Mauvaise affaire ? "

Le vilain sourire de l'inspecteur Gramont ! Javert rêva de le fracasser à coups de matraque. Il tombait de haut aujourd'hui le fameux inspecteur de Première Classe ! On allait en faire des gorges chaudes à la Force !

" Mauvaise, reconnut Javert. Aucune arrestation, deux morts, une victime torturée, une femme rendue folle à lier par les sévices qu'elle a subis.

- Merde ! Où a eu lieu la petite sauterie ?

- La maison de Loisel, le restaurateur. "

Le policier perdit son sourire.

Loisel était un homme riche et bien en vue dans le quartier. Si réellement Javert avait raté son affaire, le policier allait avoir chaud aux plumes.

" Tu n'as vraiment rien ?," demanda Gramont, légèrement compatissant.

Javert toisa son collègue. L'inspecteur Gramont n'était pas le plus honnête des policiers de Paris.

Il préféra acquiescer en silence.

Mais Gramont n'était pas un imbécile complet. Il désigna Valjean, resté dans l'ombre de la rue.

" Et monsieur ? "

Il s'agit de Jean Valjean, un ancien forçat évadé, un homme à arrêter et à renvoyer au bagne. Un criminel !... Un homme qui venait de lui sauver la vie et qui lui devait la même chose en retour… Un témoin… Un complice…

Javert se mordit l'intérieur de la joue et répondit, le regard illisible :

" Monsieur m'a prêté main-forte pour survivre à cette nuit.

- C'est bien urbain de sa part. Et maintenant ?

- Je te laisse les falourdes [cadavres] et vais rendre mon rapport au Mec.

- Bonne chance Javert ! Passe me voir dans la journée ! Je serai bien aise de connaître le fin mot de cette histoire moi aussi.

- Pas de souci."

Javert s'éloigna, suivi par une ombre, Valjean s'était collé à ses pas, la hotte remplie de charbon de retour sur son dos.

Javert avait menti. Il avait sciemment menti à un collègue. Ce n'était pas la première fois que Javert mentait. Être un mouchard au service du Premier Bureau aux Affaires Politiques demandait souvent à tergiverser avec la vérité.

Il faut savoir jouer un rôle avec conviction pour survivre dans ce métier.

Et Javert avait survécu jusqu'à cinquante ans.

Mais c'était la première fois qu'il mentait à propos d'une enquête. La première fois qu'il protégeait un suspect. Un criminel.

Un complice.

Il ne fallait pas laisser ses pensées dériver sur ce sujet ou les conséquences risqueraient d'être désastreuses.

Le policier se secoua et entraîna Valjean jusqu'à une rue plus importante et plus passante, à la recherche d'un véhicule.

" Nous prenons un fiacre, annonça Javert, d'un ton n'admettant aucune réplique. Je ne veux pas marcher trop longtemps après cette nuit. Et tu portes un chargement à plier un âne.

- Comme vous le voulez inspecteur."

Cela fit grincer des dents à Javert.

La voix de M. Madeleine.

Il y avait longtemps…

Le trajet en fiacre se fit en silence. Un silence tendu, plein d'ombres et de ressentiments.

En traversant le pont d'Austerlitz, Valjean se servit de deux doigts pour entrouvrir le rideau de cuir et regarder la ville en toute discrétion. ll vit une rangée d'hommes se cachant derrière leurs écharpes, leurs mains enroulées dans des chiffons, qui jetaient des morceaux de glace et des pelletées de neige sale par-dessus les rambardes.

Du pain pour les pauvres, se dit l'ancien forçat. Du pain qui les éloigne de la prison.

De la prison ou du bagne auquel il était lui-même voué après cette nuit-là.

" Inspecteur... Je connais cet homme, dit-il soudain. Le Poron. Il était à Toulon à la fin de 1823."

Javert laissa échapper un grognement qui ne semblait pas féroce, mais plutôt chargé d'une grande fatigue.

" Des centaines d'hommes passent par Toulon chaque année, rétorqua Javert, sèchement. Comment peux-tu en être si sûr ?

- Il y a eu un incident... Plusieurs, en fait. Lorsque je suis arrivé au bagne en 1823, je suis devenu une sorte d'attraction de foire. Apparemment, mon procès avait fait couler beaucoup d'encre. Les argousins touchaient une commission pour me montrer aux visiteurs... Vous savez comment cela se passe."

Javert ne répondit pas. Des souvenirs du bagne lui revenaient. Oui, certains collègues étaient indignes de leur uniforme, exhibant les bagnards contre de l'argent, pariant sur les résultats des combats, parfois même les truquant. Combien de fois l'adjudant-garde en avait parlé au capitaine Thierry ? Sans autre effet que de le plonger lui dans une solitude encore plus profonde, en butte à l'hostilité de la garde...et de la chiourme…

En 1823, Javert n'était plus au bagne, il avait été nommé à Paris et Vidocq était déjà le chef de la Sûreté. Un chancre à la tête de la police !

Cela dit, grâce à Valjean, Javert se souvenait de l'ambiance du bagne et il n'apprécia pas de le faire.

" Hé bien ?, lança-t-il, froidement.

- Le Poron et beaucoup d'autres avaient entendu parler de moi. La plupart se contentait de se moquer de moi. Je ne me souciais pas beaucoup : quand chaque jour est pareil à la veille, toute distraction est la bienvenue. Vous le savez aussi…"

Javert hocha la tête. Un rictus se dessina sur son visage, cachant la fatigue pendant un moment. Oui, toute distraction était bien venue.

Même fouetter un homme devenait un spectacle.

" Mais pas lui, poursuivit Valjean. Le Poron connaissait la réputation de Jean-le-Cric et voulait se mesurer à moi. Il voulait me soumettre.

- À la façon du bagne ? "

Cette fois, ce fut le tour de Valjean de hocher la tête.

" Le Poron s'était créé une terrible réputation. On disait qu'il ne se contentait pas de se battre ou d'abuser de quiconque attirait son intérêt. Il avait une escorte. Deux hommes forts, bien choisis. On disait qu'il avait dû les engager pour l'empêcher de tuer ceux qui tombaient entre ses mains. Et je le crois.

- Et tu lui as fait face ? "

Javert s'était redressé sur son siège. Son dos était droit, son corps tendu.

" Ce ne fut pas nécessaire. Il m'a acculé une fois et a vu ce que les autres voyaient : un vieil homme au dos courbé qui était aussi la risée du bagne. Il a perdu tout intérêt. Peu de temps après...

- Tu as sauté du haut d'un mât. "

Valjean acquiesça et retourna à sa fenêtre pour regarder les rues qui scintillaient comme si elles pouvaient être pures.

Le silence se fit à nouveau entre eux. Lourd et dense. Javert sentait l'épuisement le gagner et sa joue le lançait.

Malgré la fatigue, l'esprit logique du policier se mettait en marche grâce aux informations données par l'ancien forçat. Donc voici deux fagots qui se retrouvaient !

Javert commençait à réfléchir posément. Un forçat devait prendre garde à ne pas être reconnu, il y avait des quartiers où disparaître était plus facile…

L'inspecteur entreprit de dresser mentalement la liste de ses mouchards...et amèrement, il se dit que le premier d'entre eux allait être Vidocq en personne.

Blondel était allé au bagne, il avait une mémoire exceptionnelle. Il était capable de se rappeler des milliers de noms et de visages.

Peut-être le Poron était-il resté dans son esprit ?

Non pas peut-être.

Sûrement !

Javert allait lâcher cette information pour sauver la situation. Peut-être même essayer de sauver la liberté de Valjean.

L'homme lui avait quand même sauvé la vie ce soir. Et le policier ne savait pas encore quoi faire de cela.

Javert espérait que le Mec se révélerait ainsi compréhensif et le libérerait assez vite. Il avait besoin de réfléchir posément et de se reposer.

Ce voeu pieux fit ricaner le policier, attirant de ce fait le regard de Valjean sur lui.

" Vous allez bien inspecteur ?

- On ne peut mieux."

Le Mec allait être tellement jouasse de le briser comme un fétu de paille.

La suite prouva qu'il avait raison.

CHAPITRE III

ARMISTICE

Javert et Valjean se tenaient devant le chef de la Sûreté.

Vidocq était un homme impressionnant, il montrait son importance par sa posture. Il intimidait rien que par un regard.

Un grand homme vêtu de costumes de prix. Un homme puissant et qui le savait. Le chef de la Sûreté n'avait aucun remord en voyant l'état de son agent.

Si l'affaire avait raté, la faute allait en retomber sur le coupable.

Même si, secrètement, l'ancien forçat se réjouissait de voir l'ancien garde-chiourme en mauvaise posture.

Un moment délectable qui rattrapait les instants passés sous les chaînes à baisser les yeux devant l'adjudant-garde Javert.

Vidocq était un peu rancunier. C'était le moindre de ses défauts.

Donc le Mec examinait les deux hommes devant lui. En silence.

La joue de Javert était gonflée et vilaine. Le sang avait séché et les favoris étaient sales et emmêlés.

Vidocq ne disait rien. Il regardait, sans sourire, les deux hommes debout devant lui. Une minute, deux minutes…, cinq minutes…

" Donc tu as foiré toute l'affaire c'est cela ?, lâcha sèchement le chef de la Sûreté en direction de l'inspecteur Javert.

- Oui, admit simplement le policier.

- Merde !, " conclut laconiquement le Mec.

Puis le regard, clair et perçant, de Vidocq se posa sur Jean Valjean et ses yeux se rétrécirent. Le Mec devait chercher dans sa prodigieuse mémoire de qui il était question. Et, comme de bien entendu, avec un sourire amical que dénotait l'éclat froid de ses yeux, Vidocq s'écria :

" Tiens ?! Le Cric ? Je t'envoie capturer des escarpes et tu me ramènes un fagot, Javert. La prochaine fois, je t'enverrais aux merles, tu me ramèneras des grives.

- Je n'ai pas capturé un fagot, rétorqua froidement Javert. C'est un témoin.

- Un témoin ? Un fagot ? Ce surin a dû te frapper la tête !

- Non."

Javert serrait les dents, serrait les poings, essayant de ne pas montrer la rage qui montait en lui.

Un témoin, un témoin, un témoin… Un allié ? Un complice ?

" T'en dis quoi Le-Cric ? Tu es un mouton [un indicateur] ?

Vidocq ! Les années avaient bien traité ce charlatan capable de faire du chirurgien en chef du bagne le complice involontaire d'une évasion. Le Vidocq que Valjean avait devant lui n'avait guère de ressemblance avec le jeune gaillard qui s'était endetté auprès de l'aristocratie du bagne en vue de se procurer des bottes et une perruque pour se déguiser. Et qui oublia de leur payer avant de prendre la poudre d'escampette. L'on prononça une sentence contre lui, l'une de celles où il n'y a pas d'avocats ou de juges impliqués.

Vidocq savait bien se battre et il était un dur à cuire, mais cela se serait mal terminé pour lui s'il n'avait pas reçu l'aide d'un couple de forçats lorsque des hommes de main allaient exécuter le verdict.

Valjean avait été l'un de ses sauveteurs, bien qu'à contrecœur : c'était Maillard, l'homme à qui il était accouplé, qui était venu à sa rescousse. Ce ne fut pas surprenant chez un novice trop bête pour survivre à sa deuxième année de grande fatigue.

Mais maintenant Valjean était plus vieux et aussi plus sage. Il en savait assez sur la nature humaine pour comprendre que de rappeler Vidocq, un homme puissant, qu'il lui était redevable ne le prédisposerait pas en sa faveur. Après tout, Valjean avait été le témoin privilégié de la dégradation d'un homme fier. Un homme qui ne s'était jamais fait remarquer par sa loyauté ou sa camaraderie.

Mais Vidocq n'était pas le seul à pouvoir se déguiser : Valjean lui dédia un sourire illisible. M. Madeleine contemplait impassiblement le redoutable chef de la Sûreté.

A ses côtés, Javert reconnaissait ce sourire, ces manières et passa une main dans ses cheveux pour lisser les poils hérissés de sa nuque.

" J'ai en effet été témoin d'une action criminelle ce matin."

Le regard estomaqué de Vidocq n'avait pas de prix. Javert ne put s'empêcher de sourire. M. Madeleine...

" Tu as été témoin d'une action criminelle !, répéta le chef de la Sûreté, moqueur. Tu as appris à parler depuis le bagne Le-Cric ! Je me souviens plutôt d'une bête moi… Passeport jaune. Alors tu me racontes ? "

Valjean resta silencieux un instant. Le magistrat qu'il fut jadis, se demandait quels pourraient être les desseins du chef de la Sûreté. Peu importait ce qu'il avait vu, Valjean était frappé de mort civile depuis sa première condamnation et son témoignage n'était pas recevable devant la cour. Javert et Vidocq le savaient. Que cherchaient-ils alors ? Des détails qui leur permettraient d'identifier les assassins ? Valjean se perdait en conjectures. Mais une chose était claire pour lui : il avait l'obligation morale d'empêcher qu'un massacre comme celui dont il avait été témoin ne se reproduise.

Et la certitude que la bande organisée qui avait été surprise en flagrant délit agirait à nouveau le poussa à parler.

"Tu me racontes oui ou merde ?," répéta Vidocq, ses yeux gris menaçant tempête.

Et Valjean raconta.

En termes très précis, avec un vocabulaire recherché. Javert apprécia de voir le chef de la Sûreté se troubler devant ce forçat devenu bourgeois.

Mais le Mec était aussi un forçat devenu bourgeois, il était même devenu le chef de la police et il n'allait pas se laisser traiter avec autant de désinvolture dans son propre bureau. Vidocq se leva et darda son regard, glacé, sur les deux hommes devant lui.

" Vous m'avez l'air de former une belle paire vous deux ! Vous avez raté cette mission avec brio. A vous de la rattraper."

Javert fut le premier à se rebeller, il osa avancer d'un pas vers le bureau du Mec, oubliant le respect du subalterne face à son supérieur, oubliant que cet ancien forçat était devenu son supérieur, un forçat chef de la Sûreté. Javert était en colère !

" QUOI ? Tu te fous de moi ?, s'écria Javert, en tutoyant Vidocq, plein de mépris et de haine. Valjean a témoigné, laisse-le filer ! Tu as le nom du type et sa description. Il s'agit du Poron, présent au bagne de Toulon en 1823 ! Tu ne peux pas… PUTAIN ! Tu ne peux pas me forcer à travailler avec...lui… VIDOCQ !

- Et pourquoi le cogne ?, demanda la voix doucereuse du Mec, préférant ne pas relever l'irrespect flagrant de son employé.

- Un forçat… un forçat… Il... "

Javert baissa la tête, s'étouffant dans sa rage. Pouvait-il avouer que Valjean lui avait sauvé la vie ? Pouvait-il avouer qu'il avait retiré sciemment les menottes à l'ancien forçat malgré les risques encourus ?

Javert ne dit rien et serra les dents. Vidocq se mit à rire, sans joie.

" Tu es à ma botte le cogne. N'oublie pas cela ! Tu es à mon service durant toute cette affaire. Règle-la et tu retournes dans ton minable commissariat de Pontoise. Je connais en effet le Poron, je me souviens bien de sa gueule. Je vais filer sa description à mes agents. Mais il me faut des hommes sur le terrain ! En l'occurence toi et ton fagot !

- Je vais te foutre ma démission !, claqua Javert.

- Je suis sûr que Chabouillet sera heureux de l'apprendre ! Lui qui chante tes louanges partout ! Il essaye de t'obtenir un poste de commissaire vieux cogne !

- Je m'en fous !

- Et ton collègue ? Rivette c'est cela ? Tu t'en fous aussi ? Il était où celui-là cette nuit ? Vous deviez patrouiller à deux, tu m'expliques ?

- Il… Je l'ai laissé rentrer chez lui. Sa femme est enceinte. Je…

- Tu as bon coeur le cogne ! Vois où cela nous mène ! Deux morts, une femme bonne à coller à l'asile de Charenton et des escarpes en fuite. Je vous applaudis monsieur l'inspecteur de première classe !"

Et joignant le geste à la parole, Vidocq applaudit, un son lugubre qui fit grincer des dents à Javert.

" Retrouve-moi ces gonzes et je redore ton blason ! Je te libère de la Sûreté et Chabouillet t'obtiens un poste de commissaire. Sinon, je vais tout faire pour obtenir un blâme contre vous deux ! Toi et ton collègue. Rivette. C'est un jeune marié, non ? Les mois vont être difficiles… "

Le sourire était si mauvais.

Javert était vaincu, le chien de police baissa la tête, muselé.

" Et Valjean ?, " murmura le policier, brisé.

Les yeux de Vidocq se posèrent dédaigneusement sur Valjean et le Mec sourit, vicieusement.

" Il faut vraiment discuter avec Le-Cric ? Je pense que le fagot sait où est son bien. Coopérer avec la Sûreté et obtenir un pardon. Refuser de collaborer et retourner au pré. Pas plus difficile que cela. Hein Le-Cric ? Tu préfères quoi ? La Force ou le Bagno ? "

Oui, M. Madeleine était un homme retors, pondéré mais implacable. On ne gouverne pas une ville sans un minimum de rhétorique, on ne gère pas une usine sans avoir de la cervelle. Mais là…

Valjean ne savait pas comment contrer Vidocq.

Retourner au bagne ?

Collaborer avec la police ?

Puis, il songea au couvent et à sa fille et il acquiesça.

" J'ai des exigences."

Cela fit rire Vidocq, vraiment.

" Allons donc ? Des exigences ? Qu'est-ce que tu veux le fagot ? Un lit à l'abri ? Un repas chaud ?

- Vous avez besoin de mon témoignage, n'est-ce-pas ? Je suis prêt à collaborer avec la police.

- Tu vois quand tu veux Le-Cric !, ajouta Vidocq, goguenard. Ton témoignage, comme tu le dis si bien, n'aura aucune valeur face à la justice, mais j'ai besoin de plus de détails sur les autres chauffeurs. Tu viens du pré, tu vas reconnaître d'autres Sorbonnes. Et je me ferais un plaisir de les marier à la Veuve !

- J'ai des exigences, répéta paisiblement Valjean. J'ai un travail à accomplir. Des gens comptent sur moi et je refuse de les abandonner.

- Quoi ? Tu plaisantes ? Je m'en fous de ces gens ! Je t'ai à mon service toi aussi.

- Tiens, il me semble que je ne sois pas capable de travailler avec la Rousse. Je ne me souviens plus du bagne. Je refuse d'être un mouton.

- Arrête le fagot ! Je n'aurai aucun scrupule à t'envoyer à la Force !"

Pour toute réponse, Valjean haussa les épaules et s'assit sans ajouter rien de plus, dans un suprême défi face au chef de la Sûreté.

Majestueux !

Vidocq se redressa sur son fauteuil et s'énerva.

" Ne te fous pas de moi Le-Cric ! Javert ! Les poucettes ! Ou tu les as oubliées elles aussi ? "

Menotter Valjean avait été longtemps un des rêves de l'inspecteur Javert. Bizarrement, le faire enfin ne provoqua pas l'euphorie tant attendue. Javert sortit les poucettes et le cabriolet et s'approcha de Valjean. Placidement, le forçat tendit ses poignets.

Un regard entre les deux hommes. Un jeu à tenter ? Vraiment ?

Mais Valjean se rendait-il vraiment compte qu'il jouait avec le feu et risquait gros ? Javert eut envie de lui dire de se calmer et de se soumettre...du moins pour le moment...

Mais Javert ne dit rien. Il menotta Valjean. Saisissant les mains, remontant les manches, dévoilant les cicatrices blanchies d'anciennes blessures, Le-Cric avait souvent été enchaîné.

Sans s'en rendre compte, le policier fit cela doucement, avec le plus de soin possible, cherchant à capter le regard de Valjean pour y déceler la montée de la panique. De la douleur. Ne pas serrer trop fort, ne pas abîmer la peau.

Et à la surprise générale, ce fut Vidocq qui céda :

" Arrête Javert ! Tu as gagné Valjean. Tu gères ta vie. Mais je veux te voir tous les soirs au rapport avec Javert. Réglez-moi cette affaire et je vous libère !

- Libère ?, demanda doucement Valjean, soulagé de sentir le métal s'éloigner de sa peau déjà couverte de cicatrices.

- Un pardon pour toi et un retour dans l'active pour Javert.

- Ce serait un plaisir !, répondit sèchement le policier.

- Je m'en doute le cogne. Disparaissez les gonzes ! J'ai assez vu vos gueules ! Je vous veux tous les deux demain soir au rapport."

Javert se mit en marche, mais Valjean resta immobile. Inébranlable malgré la douceur de ses manières. Il croisa les bras sur sa poitrine.

"Je ne veux pas de pardon, monsieur. Je veux l'oubli."

Madeleine jouait dur.

Vidocq se leva, rouge de colère.

" Javert, sors-moi cet animal d'ici. "

L'inspecteur saisit le bras de Valjean et le tira avec toute la force qu'il put rassembler dans ses doigts meurtris. En vain.

" Nous savons tous à quel point il peut être lent et fastidieux d'obtenir un pardon, poursuivit l'ancien bagnard. Je serais forcé de me livrer et d'attendre en prison jusqu'au procès. Le juge pourrait rejeter la demande…"

Vidocq rétrécit les yeux. S'il n'y avait pas eu cette froideur en eux, on aurait presque pu dire qu'il trouvait la situation quelque peu amusante. Il y avait dans les mots de Valjean une référence implicite à sa propre situation. Et Valjean semblait le savoir. Cependant, il aurait suffi que la tête de la Sûreté ouvre la bouche pour réduire ce dément en poussière. Mais Vidocq voulait savoir jusqu'où irait l'audace de l'ancien maire. D'un geste brusque de la main, il lui fit savoir qu'il l'autorisait à continuer.

" Monsieur, pour être franc, une grâce royale à l'occasion d'un couronnement, peut-être la naissance du Dauphin, serait beaucoup plus bénéfique pour moi. Bien qu'un "oubli" officiel pour services rendus à la police portant la signature du préfet serait également satisfaisant.

- Inspecteur Javert, si vous vouliez enfin vous charger de votre "témoin", je vous en serais pleinement reconnaissant, fit la voix glacée du chef de la Sûreté. J'ai une envie folle de le coller en cellule pour la nuit, ce qui serait dommageable pour notre affaire. Dehors ! "

L'inspecteur Javert se pencha vers Valjean et lui murmura dans le creux de l'oreille :

" Ne pousse pas ta chance Valjean ! Vidocq est rancunier. Il risque de ne pas te pardonner de te rebeller."

Valjean regarda Javert, la colère brillait dans ses yeux. La colère de Jean-le-Cric. Javert eut un sourire désolé.

" Toulon est loin ! Je ne suis qu'un cogne à la botte du chef de la Sûreté. Je ne peux rien pour toi."

Cela surprit Valjean, qui ne dit rien. Trêve ? Complicité ?

Le maire de Montreuil préféra se taire et accepta d'obéir à la main de Javert, glissée sous son bras. Sortir du bureau du chef de la Sûreté.

On se recula vers la porte du bureau du Mec lorsque ce dernier lança sa flèche du Parthe :

" Valjean, si tu disparais dans Paris, je lâcherais après toi Javert et tous les officiers de police. Foi de Vidocq ! "

On ne répondit pas.

Il fallait laisser le dernier mot à Vidocq, il s'agissait de son bureau et de son territoire.

La rue était pleine de passants. La rue Petite-Sainte-Anne resplendissait sous le soleil hivernal. C'était l'aurore.

Une nuit passée en Enfer venait de se terminer, un nouveau jour se profilait à l'horizon.

Javert avait retrouvé Valjean.

Valjean avait retrouvé Javert.

Et les deux hommes maudissaient autant le mauvais sort de ces retrouvailles. Javert reprit le fiacre, oubliant les dépenses que cela allait occasionner. Vicieusement, il se promit de se faire rembourser par la Sûreté.

" Tu as un travail à gérer as-tu dit ?, commença Javert.

- Oui, répondit laconiquement Valjean.

- On peut savoir où ? "

Les yeux perçants du policier fouillèrent avec soin le visage de Valjean lorsqu'il répondit.

Javert ne savait pas si Valjean allait répondre la vérité, mentir avec effronterie, se taire…

Manifestement, l'heure n'était plus aux faux-semblants car Valjean avoua :

" Je travaille au couvent du Petit-Picpus.

- QUOI ? "

Le souvenir de la disparition de Valjean dans Paris était un douloureux échec pour le policier. Il avait tenu dans sa main le forçat, il l'avait suivi dans les méandres de Paris et il l'avait perdu sans comprendre pourquoi.

Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris.

" Comment cela a-t-il été possible ?

- J'y ai retrouvé un vieil ami, répondit Valjean.

- Un ami ? Toi ?

- Enfin, un ami de M. Madeleine, " se reprit Valjean, honteux.

Un forçat n'a pas d'amis, un forçat n'a pas de valeur, un forçat ne mérite que le mépris. La leçon du bagne avait bien été apprise par Jean Valjean.

" Tu m'en diras tant ! Et quel ami ?

- Le Père Fauchelevent.

- L'homme de la charrette !," rétorqua aussitôt Javert.

Valjean regardait Javert, souriant malgré lui, il lui semblait voir les rouages de l'esprit logique du policier s'enclencher et finalement, Javert comprit tout seul l'étendue de l'affaire.

" Tu lui avais trouvé une place dans un couvent de Paris.

- C'est cela inspecteur.

- Joli, reconnut simplement Javert. Je n'aurai jamais fait le lien. "

Valjean ne dit rien. Javert donna l'adresse au cocher et les chevaux partirent dans un petit trot rapide.

" Tu avais tout manigancé à l'avance ?, s'enquit le policier.

- Non, inspecteur. Ce ne fut que le hasard qui mena mes pas.

- Et la gamine ? "

Javert aperçut le soudain éclat de colère qui illumina les yeux de Valjean. Il en fut saisi.

" Ne me dis pas que tu l'as encore avec toi ?, fut surpris Javert.

- Elle est au couvent.

- C'est la fille de la pute ?

- Ne l'appelez pas comme cela, je vous prie. Sa mère était une malheureuse."

M. Madeleine ! Javert montra les dents et sourit sans bienveillance.

" Elle est au couvent ?

- Oui, inspecteur.

- Sous quel nom ? "

Valjean hésita à répondre.

Son nom était sa dernière porte de sortie. Il pouvait s'enfuir, changer de ville mais recommencer sous une nouvelle identité était difficile, falsifier des papiers, payer des consciences, créer un passé…

Difficile ! Valjean n'avait plus tous les moyens que M. Madeleine avait à sa disponibilité.

" Sous quel nom ?, répéta durement Javert.

- Euphrasie Fauchelevent, lâcha enfin Valjean.

- Donc tu es ?

- Ultime Fauchelevent. "

Et à la surprise de Valjean, Javert se détendit enfin.

" Enfin une vérité sort de ta bouche. Je commençais à me poser des questions Valjean. Alors, allons à ton couvent.

- Inspecteur…, commença Valjean.

- Au fait, quel est ton métier aujourd'hui ?

- Jardinier, inspecteur."

Javert eut un sourire amusé avant de rétorquer :

" Cela te va bien, Valjean. Faire pousser des légumes et tailler des arbres."

Un rire, inusité, rouillé...mais qui découvrit son comparse lorsque Valjean, étonné, se mit à rire aussi.

" J'aime assez me charger d'un jardin en réalité.

- Je n'en doute pas."

Une trêve ?

Peut-être.

En tout cas, la tension avait diminué et les deux hommes ne semblaient plus à deux doigts de se jeter à la gorge.

Oui, Javert connaissait le couvent du Petit Picpus. Oui, il en avait reniflé tous les alentours avec soin. Oui, il avait patrouillé dans les rues du quartier pendant des mois. Bien au-delà de ses heures de travail.

Il était tellement furieux contre lui-même. Furieux d'avoir été ainsi joué.

Bien entendu, il s'était posé des questions sur le couvent mais on lui avait refusé l'entrée. Ses chefs ne l'avaient pas appuyé dans ses démarches pour perquisitionner le couvent. Il n'eut le droit qu'à un simple billet du portier indiquant que nul inconnu n'avait pénétré le couvent.

Il dut se contenter de cela.

Un mensonge !

Monsieur Ultime Fauchelevent se tenait maintenant à ses côtés.

Et Javert se demandait encore pourquoi il avait hésité à le menotter.

" Tu vas me faire faux-bond, hein Valjean ?, fit soudain la voix lasse de Javert.

- Comment cela ?

- Tu vas t'enfuir dans la nuit et je vais me retrouver les mains vides. Comme d'habitude.

- Vous le croyez ? "

Javert croisa ses doigts et sourit, amusé, épuisé, blasé.

" Évidemment."

On collaborait ?

Il allait falloir plus que quelques coups de poing et une admonestation du chef de la Sûreté pour que l'inspecteur Javert offre sa confiance à Jean Valjean. Le passif était trop lourd entre les deux hommes.

Valjean ne dit rien.

Que pouvait-il dire ?

Il avait suffisamment donné de preuves de sa propension à la fuite pour pouvoir convaincre Javert de sa bonne foi en prétendant simplement le contraire.

Javert avait froid, il était fatigué, il avait mal. Il ne sentait plus ses orteils et ses doigts étaient une douleur de chaque instant. Quant à sa joue, il allait devoir se couvrir la peau de pommade à l'arnica.

Il ferma les yeux et laissa sa tête tomber en arrière sur la banquette du fiacre, l'épuisement lui faisait abandonner le combat malgré lui. Des jours et des nuits sans dormir réellement, posté dans le froid et la neige. Il en payait le prix.

Valjean le contemplait avec des yeux inquiets.

Cela agaça le policier qui sortit de son évanouissement en entendant la question posée maladroitement par son compagnon :

" Vous allez bien Javert ?

- Occupe-toi de tézigue, Valjean !, grogna Javert.

- Vos mains sont blessées ? Vous avez du mal à les utiliser.

- Merde Valjean ! C'est clair ?

- Si je dois travailler avec un estropié, je tiens à le savoir !, claqua Valjean. Vos mains inspecteur ! "

Instinctivement, le dos du policier se dressa. La voix autoritaire de M. Madeleine avait toujours eu ce don sur lui.

Le chien avait flairé le loup déguisé en mouton, mais le loup avait de l'autorité.

Javert grogna et tendit ses mains. Notant le tremblement avec aigreur. Il s'attendait à la douleur mais le toucher de Valjean fut doux sur ses doigts.

" Il faut retirer vos gants, asséna le forçat.

- Lorsque j'aurai de l'eau chaude, expliqua Javert, je soupçonne les engelures de s'être crevassées.

- Ah ! Cela doit être douloureux. "

Ce soudain intérêt pour sa santé fit sourire Javert. A quel jeu jouait Valjean ?

" Oui. Et ça ira mieux avec un bain d'eau chaude et de nouveaux bandages.

- Avez-vous du liniment au camphre ?, demanda Valjean en laissant s'enfuir les mains fragilisées du policier.

- Non. Je n'ai pas les moyens d'acheter ce genre de produits.

- Nous en avons au couvent. Je pourrais vous en donner un flacon. "

Un nouveau regard.

Corruption ?

Ou volonté de rendre encore et toujours la charité ?

Saint Jean.

" Je n'ai nul besoin de tes soins, Valjean. Je te dépose à ton couvent et je vais retourner chez moi. Nous nous retrouverons plus tard pour faire le point sur notre affaire.

- Bien, inspecteur. Mais si je puis me permettre, vous devriez vous reposer.

- Tu ne peux pas te permettre ! "

La voix avait claqué, durement. Valjean se tut, dompté. Javert en fut soulagé. Il avait mal, c'était vrai et il était déjà assez irrité d'avoir montré autant de faiblesse devant un forçat.

Il ne pouvait pas donner davantage.

Le fiacre s'arrêta.

Valjean descendit le premier, n'oubliant pas sa hotte. Javert nota avec agacement la porte que le forçat laissa ouverte sur lui.

Javert détestait la faiblesse et encore plus la compassion. Ces attentions amicales lui donnèrent envie de cogner monsieur Madeleine brutalement.

Javert descendit à son tour et se retrouva face à la porte de service du couvent du Petit Picpus. Le refuge de Jean Valjean. Il ne laissa pas le fiacre se retirer, il ne souhaitait pas rester en compagnie de Jean Valjean.

La vieille haine contre M. Madeleine le portait en cet instant, rester plus longtemps en la compagnie de ce dernier n'était pas une bonne idée.

Javert se souvint amèrement. Lui avait essayé d'entrer dans le couvent par la grande porte, on l'avait renvoyé à la porte de service.

Comme un simple livreur !

Il se revit debout devant la porte, argumentant avec le portier, le priant d'appeler la Mère Supérieure et de le laisser perquisitionner. Il suffisait de déplacer les nonnes dans la chapelle, il suffisait de laisser les locaux libres pendant quelques minutes. Le policier promit d'être rapide et diligent.

On ne voulut rien savoir.

Dans un mouvement de rage, Javert jeta son chapeau sur le sol. Ses supérieurs lui défendirent d'insister auprès de la communauté religieuse.

On l'admonesta, on le musela, on le força à se soumettre.

Jean Valjean devint un échec cuisant pour le fier inspecteur. Un sujet de plaisanterie. Une raison de rire dans son dos.

Il avait fallu des mois à l'inspecteur pour faire oublier cette défaite à son supérieur.

On ne parla plus jamais de Jean Valjean...du moins devant lui…

La porte du couvent.

Javert eut soudain envie d'entrer avec une escouade de policiers sous ses ordres pour arrêter toute la troupe.

Javert se secoua pour revenir au présent et à l'affaire en cours.

" J'aimerais vraiment Valjean discuter de cette affaire avec toi, tu sais. Tu n'es pas un imbécile. Tu as vu le visage du chef. Tu le connais bien. Les autres sont des chauffeurs venus du Nord. Tu peux m'être utile.

- Vous aussi vous avez reconnu leur accent ?"

Javert eut un sourire méprisant. Pour qui Valjean le prenait-il ? Peut-être avait-il lamentablement échoué ce matin mais il n'était pas un si mauvais policier.

" Oui, répondit sèchement l'inspecteur. Je ne les connais pas mais j'ai quelques adresses à Paris où je pourrais avoir des informations sur des gonzes venus du Nord… On aime se retrouver entre gens du pays.

- J'imagine…," répondit amèrement Valjean.

Le forçat n'avait jamais cherché à retrouver des gens de son pays. Faverolles était loin, comme si cette partie de sa vie n'avait jamais existé. Javert ne dit rien, ne sachant trop comment interpréter cette exclamation. Et de toute façon, lui aussi était un solitaire.

" Je connais ces chauffeurs, poursuivit Javert. Une simple piste et nous les retrouverons.

- En fait, vous n'avez pas rien, inspecteur. "

Javert eut un nouveau sourire, mauvais, avant de secouer la tête. Il n'avait pas rien mais il avait peu. Et il n'avait pas assez confiance en Vidocq pour lui avouer le peu qu'il avait. Il préférait conserver des informations pour lui.

" Je n'ai rien. Pour Vidocq, seul le résultat compte. Ce soir est un cuisant échec. Qu'ai-je à offrir qu'un simple nom ? Même si j'aurai pu réparer quelque peu la situation...

- Comment cela ?, demanda naïvement Valjean.

- En t'offrant en pâture au Mec."

Un pacte ? Une menace ? Un rappel de leur collaboration ?

Non, Valjean ne fut pas dupe.

Javert lui signifiait simplement les termes de leur accord tacite.

" Je serais là ce soir. Dites moi simplement où. "

Javert acquiesça. On se comprenait.

" Je viendrais te chercher en fin de journée. Nous irons faire le tour de la Grande Vergne nuitamment. Mes mouchards ont peur de la rousse autant que du soleil.

- Alors à ce soir ? "

Javert s'inclina et remonta dans le fiacre. Il referma la portière et d'un coup sec sur le plafond de l'habitacle, le policier fit repartir la voiture.

Ce soir ?

Il avait une journée pour préparer un plan, fouiller les archives, interroger quelques collègues picards qu'il connaissait…

Il avait désespérément besoin d'une piste !

Et ses mains étaient devenues des accessoires inutiles en l'état. Javert allait devoir compter sur la force de Jean Valjean en cas de coup dur.

Ce fut peut-être cette dernière révélation qui lui fit pousser un douloureux soupir.

Le monde pouvait-il aller plus mal ?

" Vous en avez mis du temps !"

Fauchelevent attendait l'ancien forçat, bien éveillé dans la hutte. Le vieil homme n'avait pas plus fière allure. En fait, aux symptômes de sa maladie s'étaient ajoutées les traces d'un ennui agaçant.

" J'ai eu un contretemps," admit Valjean, taciturne .

Il entreposa alors un sac de charbon de bois dans un coin et enleva rapidement son manteau. Il avait commencé à transpirer à cause de l'atmosphère chaleureuse que, Dieu merci, le poêle avait gardée dans la pièce.

" Avez-vous mangé quelque chose ce matin ?, demanda-t-il en plaçant une casserole sur le poêle pour faire du café.

- Vous m'avez laissé du pain et du fromage à portée de main. Vous ne vous rappelez plus ? Mais au lieu de prendre soin des marmites, vous devriez nettoyer les sentiers du jardin : les petites ne vont pas tarder à sortir pour faire leur promenade.

- C'est fait. Il ne me reste plus qu'à déblayer la neige qui s'est accumulée devant la porte du petit couvent.

- Dame ! Ce n'est pas pressé ! Les vieilles nonnes n'iront pas se promener cette semaine, je vous le garantis.

- C'est ce que je pensais aussi."

Valjean finit d'éplucher les légumes et ajouta un bon morceau de lard à la soupe. Alors seulement, il tendit une tasse de café au vieil homme et s'en servit une qu'il bût à la hâte. Au loin, on pouvait entendre le tumulte de petites voix qui animaient le couvent quelques instants durant la journée. L'ancien forçat mordit dans son morceau de pain et se précipita dehors sans se soucier de boutonner son manteau.

Un chœur d'anges de différentes tailles, mais toujours vêtu de la même nuance de bleu, s'éparpillait dans le jardin. Une silhouette noire se hâta de se mettre en tête et, comme par miracle, l'ordre s'installa.

Valjean marchait la tête baissée, faisant semblant de ne pas prêter attention aux écolières, vers la rangée de peupliers qui veillait sur le mur du fond et s'occupa à alléger les branches couvertes de neige des deux jeunes exemplaires qui, contre vents et marées, insistaient pour pousser dans ce coin ombragé.

" Papa ! Père ! "

La voix de Cosette résonna dans son dos. Petite, discrète, mais remplissant aussi toute l'étendue du ciel. L'homme jeta un coup d'œil autour de lui à la recherche de regards importuns. Dès qu'il comprit qu'ils étaient seuls, il s'approcha de la jeune fille et posa un baiser sur son front.

C'était un privilège qu'aucun père, aucune des mères des petites recluses du Picpus n'avait... Et que Valjean courait rarement le risque de s'accorder.

"Papa... J'ai tricoté toute la nuit. Mère Saint-Ange a failli m'attraper... Alors elle ne m'aurait pas laissée sortir et..."

Le visage du vieux forçat rayonna du sourire que seule Cosette savait soutirer chez lui, et il étendit les mains dans un geste pacificateur.

" Du calme, du calme, ma petite. Vas-y doucement... Je n'arrive pas à comprendre ce que tu dis !

- La Mère Supérieure va suspendre la promenade pendant que le mauvais temps dure, expliqua la fille. Et j'ai tricoté ces gants pour vous, parce que les vôtres sont déjà usés… Mais je ne savais pas si je pouvais vous les donner, alors je me suis dépêchée. Vous voyez ? Ils sont spéciaux…"

Et en effet, ils l'étaient. Des choses farfelues et noires qui ressemblaient à des mitaines mais qui avaient aussi des boutons et des orifices pour passer les doigts.

Dans toute autre circonstance, Valjean se serait senti ridicule de ne pas pouvoir maîtriser le sourire un peu bête qui se fixait sur son visage en caressant l'épaisse, mais douce, laine des gants.

" Merci, ma petite.

- Le gens des montagnes de... de… Eh bien, d'un endroit où il fait très froid, ils s'en servent. Elle plaça une de ses petites mains à l'intérieur du gant. Vous voyez ? Lorsque vous travaillez, vous pliez la laine sur le dessus et vous l'accrochez avec le bouton. Vous avez alors un gant comme les autres. Mais quand vous devez marcher, ou quand il fait très, très froid, alors vous rabaissez le morceau de laine et vous le placez autour de vos doigts. Vous le fixez avec l'autre bouton et vous avez une moufle sur votre gant..."

Un accès de toux sèche empêcha Cosette de continuer à parler. Valjean se battit pour ne pas froncer les sourcils.

"Je n'aurai donc pas froid, même s'il y a de la glace partout ", dit-il.

La jeune fille hocha la tête. Elle sourit avec fierté. Mais ses yeux balayaient déjà les environs à la recherche de la nonne qui pourrait les surprendre d'une minute à l'autre. Et la punir pour la énième fois.

Elle saisit la main de son père et la serra un instant. C'était comme si un petit oiseau battait des ailes contre les doigts de l'homme. C'était un appel aux instincts les plus profondément enracinés chez Jean Valjean.

Il serait si facile de cacher Cosette dans la hotte et de quitter le couvent sans éveiller le moindre soupçon ! Certes, la jeune fille aurait à voyager repliée sur elle-même et serait mal à l'aise, beaucoup plus que lorsque Fauchelevent la fit entrer dans le couvent de la même manière. Mais son poids ne serait pas plus lourd que celui d'un moineau lorsque Valjean la porterait sur ses épaules... Et la mettrait en sécurité.

Et puis, quoi ?

L'entraîner sur des routes glacées que pas même les diligences n'osaient emprunter ? Embarquer pour le Havre, puis pour l'Angleterre ? Comment le faire alors que la Seine était gelée au point que même les approvisionnements essentiels pour la capitale étaient coupés ?

"Voudriez-vous embrasser oncle Fauvent pour moi ?, demanda Cosette, interrompant le cours de ses pensées.

- Ne t'inquiète pas, ma petite. "

Et elle se sauva en courant, comme la petite fille qu'elle était, mais laissant entrevoir la modestie qu'on lui enseignait. Les manières qui correspondaient à la femme que Cosette serait bientôt forcée de devenir.

Valjean secoua la tête comme pour sortir d'un rêve. Un rêve qui ne lui plaisait pas. Et il partit lentement vers le petit couvent. Il retirait la neige et, du coin de l'œil, apercevait sa petite fille qui riait de temps en temps. Parfois, elle sortait un mouchoir de sa manche pour s'essuyer le nez avec un geste pas aussi délicat qu'on pourrait y attendre.

Cela faisait longtemps que le soleil avait quitté son zénith lorsque Valjean retira les marmites du repas et se déshabilla. Il souleva sa chemise pour palper prudemment son côté. Une rangée de bleus s'était formée là où le Poron avait frappé, mais les côtes semblaient intactes.

" Vous avez glissé ?, demanda Fauchelevent, qui jusque-là semblait somnoler.

- Je n'ai jamais vu autant de glace réunie," dit Valjean.

C'était vrai. Mais c'était aussi un mensonge.

" Dame ! Cet hiver semble ne pas se terminer ! "

Et c'était vrai. Valjean devrait se résigner et gagner du temps, laisser sa liberté et la sécurité de Cosette entre les mains de Vidocq... Mais surtout, entre celles de Javert.

Et puis, dès que le dégel serait assez avancé, fuir.

" Tous les hivers se terminent ; ce que nous ne savons pas, c'est quand.", répliqua l'ancien forçat alors qu'il s'allongeait sur son lit de camp.

A peine deux minutes plus tard, Jean Valjean dormait du sommeil des justes.

Ce fut une journée difficile pour l'inspecteur de première classe. A tout point de vue.

Tout d'abord, Javert dut serrer les dents sous la douleur lorsqu'il retira ses gants de cuir épais avant de plonger ses mains dans l'eau chaude. Les engelures s'étaient percées et le sang se mêlait à l'eau.

Le verdict était simple.

Il lui serait impossible d'utiliser ses doigts efficacement pendant plusieurs jours.

Javert renonça à ses gants, rendus de toute façon inutilisables par le sang coagulé. Il se badigeonna les doigts de pommade à l'arnica, son seul luxe, et tenta de son mieux de se bander les mains.

Il était atterré.

Il les cacha de son mieux dans des mitaines de laine qu'il possédait. Cela ne protégeait aucunement du froid mais permettait de cacher les pansements.

Le seul point positif fut que ses orteils avaient mieux survécu au froid. L'épaisse couche de paille dont il avait garni ses bottes avait rempli sa mission. Il avait des orteils gelés, douloureux mais aucune engelure n'était visible.

Au moins le policier allait pouvoir marcher. Courir serait peut-être plus délicat.

La matinée était déjà bien avancée lorsqu'il eut fini ses soins.

Javert regarda son lit d'un air chagrin...avant de rejoindre son poste au commissariat de Pontoise. Il avait de la paperasse à gérer. Il savait pertinemment que le commissaire Gallemand, un ivrogne accompli, était absent.

Javert était le seul officier de ce poste à savoir écrire et lire convenablement.

Donc, ce fut là que Javert passa sa matinée, à corriger des rapports, interroger de simples voleurs de rue arrêtés par ses subalternes et à s'abreuver de café chaud…

Une matinée vite passée.

L'après-midi allait le trouver à la Préfecture.

L'inspecteur voulait se charger des recherches concernant l'affaire Loisel. Il voulait le plus d'informations possibles sur de possibles pistes.

Et puis...et puis il y avait M. Chabouillet… Son protecteur aimait que Javert le tienne au courant des démêlés avec la Sûreté…

Tout le monde devait connaître son fiasco à cette heure tardive.

Javert allait devoir faire profil bas et amende honorable.

Une journée difficile...et aucun espoir que la nuit soit meilleure…

Le policier en oublia de manger, tant il voulait prouver à tous qu'il avait de la valeur. Malgré tout !

CHAPITRE IV

LE JEU DU MOUCHARD

Le soir arriva trop vite au goût de Javert.

Le policier s'était changé. Ce soir, il était devenu un mouchard, habillé en ouvrier. Il avait troqué son uniforme pour un costume civil, de qualité moyenne. Ses cheveux, trop longs, étaient tressés pour être cachés dans une casquette. Et il avait diminué la taille de ses favoris.

Ce soir, il était un mouchard et il allait en territoire ennemi. Javert ne s'embarrassa pas de son pistolet. A quoi bon ? Il ne pouvait pas tirer avec ses mains abîmées. Il prit juste un couteau pour le glisser dans sa botte. Et son sifflet qu'il découvrit posé tout bêtement sur son propre bureau au commissariat de Pontoise retrouva sa place au fond de la poche de son carrick.

Un trajet en fiacre et Javert se fit déposer devant le couvent. Ce soir, il allait devoir marcher plusieurs heures, il voulait économiser le plus de monnaie. Ses pieds n'allaient pas être une partie de plaisir.

Javert regretta de ne pas avoir pris le temps de manger un vrai repas chaud. Il se promit un friand à la saucisse et une pinte de bière dans le premier estaminet digne de ce nom. La fatigue, la faim, le froid ne faisaient pas bon ménage. Il devait conserver toutes ses facultés.

Un instant, Javert regretta Rivette. Le jeune inspecteur n'était pas le plus efficace des collègues mais il avait la déplorable habitude de forcer Javert à boire et à manger. A le rendre plus humain.

Mais même Rivette avait été une source d'ennuis aujourd'hui. Lorsque la silhouette reconnaissable de l'inspecteur avait été visible dans la Préfecture de Police, le jeune homme s'était jeté sur lui, les yeux brillants de colère :

" Alors comme cela on avait relâche ?, mordit violemment le policier.

- Je n'avais pas besoin de ta présence, se défendit maladroitement Javert.

- La preuve ! Gramont a raconté l'affaire avec grand plaisir ! On peut savoir pourquoi je n'étais pas convié ?

- J'ai préféré… Ha ! Peu importe ! J'ai fait une erreur…

- Et aujourd'hui ?, reprit plus paisiblement Rivette, conscient de la gêne de son aîné.

- Les équipes ont été changé sur ordre du chef de la Sûreté."

Rivette haussa les sourcils, stupéfait. Javert avait été plus lourdement sanctionné que ce qu'il pensait.

" Mais avec qui tu es accolé maintenant ?

- Un type de la Sûreté.

- Un fagot ? Merde ! Je suis désolé Javert.

- Je ne récolte que la monnaie de ma pièce. Et j'ai mal géré mes affaires hier.

- Oui, mais un homme comme toi… Travailler avec un gonze de la Sûreté…"

Rivette était jeune, il était gentil et attentionné. Javert ne supporta pas le regard rempli de compassion et de pitié que son collègue posa sur lui.

Il préféra briser là et demander une audience auprès de M. Chabouillet.

Cette fois, il ne s'attendait pas à de la compassion...mais à de la déception, voire de la colère.

Une journée difficile.

Voyons ce que la nuit allait apporter ?

Perdu dans ses pensées, l'inspecteur ne remarqua pas que le fiacre était arrivé devant le couvent du Petit Picpus. Javert descendit et se retrouva devant la lourde porte du couvent. Il se sentait ridicule et stupide.

Comme si Valjean n'avait pas profité de cette journée de liberté pour s'évader encore une fois.

Se traitant de jobard, Javert frappa au linteau. On entrouvrit un guichet et un regard féroce apparut.

" C'est pour quoi ?

- Je dois parler à Fauchelevent, lâcha Javert, d'une voix rocailleuse.

- Et vous êtes ? "

Cela fit sourire le policier. Ils n'avaient pas discuté des détails de leur présentation.

" Je suis le rabouin. Appelez-le ! "

L'homme grommela que ce n'était pas très régulier mais il fit ce qu'on lui dit.

Javert attendait Valjean, sans trop y croire. Il patienta quelques minutes puis s'apprêta à partir, amer, lorsque la porte du couvent s'ouvrit.

Laissant passer une silhouette bien reconnaissable.

Jean Valjean était là.

Javert resta gelé, voyant s'approcher de lui l'ancien forçat. Mal à l'aise, Valjean retira sa casquette pour saluer le policier.

" Bonsoir insp...monsieur…

- Bonsoir Jean, " répondit clairement le mouchard.

Valjean fut surpris de s'entendre appeler par son prénom. Javert s'approcha et tendit la main pour la poser sur l'épaule du forçat, appuyant un peu sur le muscle. Les bandages apparurent, un bref instant visibles dans la lueur des lampadaires.

" Prêt pour un tour de ville ?

- Oui...monsieur ? "

Javert darda ses yeux clairs sur son compagnon et lâcha :

" Fraco."

Devant le regard surpris, Javert expliqua :

" Mon prénom."

Un prénom gitan ! Valjean comprit l'étrange appellation utilisée par Javert avec le portier du couvent. Le rabouin.

Valjean ne dit rien et acquiesça. La main disparut de l'épaule et Javert marcha quelques pas.

" En route, mon prince. Un tour de la Grande Vergne en ma compagnie. Cela ne se refuse pas."

Valjean s'inclina et suivit le mouvement.

Ce ne fut pas le froid qui sortit Valjean de sa torpeur, mais la voix de Javert sortant de l'étranger qui l'attendait à la porte et l'énorme main qui vint se reposer sur son épaule en toute familiarité.

Javert s'était non seulement appuyé sur son épaule, mais il avait aussi exercé suffisamment de pression pour rendre inutile la tentative de se dérober que Valjean fit. Javert le devinait et anticipait ses réactions. Et cela causait à l'ancien forçat le sentiment oppressant de ne pas marcher sur de la glace, mais sur des sables mouvants.

Tous deux marchaient sur la neige, tendus et vigilants. Deux étrangers déguisés qui, en quelque sorte, se reconnaissaient et se craignaient.

Quelques heures plus tôt, Valjean avait fait ses adieux à l'homme froid et brutal qu'il connaissait depuis ce qui lui semblait être une éternité, et avait été bien déterminé à lui échapper.

Maintenant il se savait piégé par ce Fraco, mais il n'avait aucune idée de qui pouvait être l'homme qui se faisait appeler ainsi.

Fraco. Le prénom qu'une mère avait donné à son fils. Pas le nom qui avait été prononcé avec crainte dans le Bagne ; ni le nom dont Valjean s'était servi pour soumettre son inspecteur lorsqu'il lui confiait des travaux ingrats et attendait son obéissance aveugle.

Pas le nom qui l'avait hanté depuis l'affrontement à la maison Gorbeau.

Qui pouvait être ce Fraco ?

Il pensait connaître Javert. Pour Valjean, Javert ne pouvait être qu'un uniforme de plus, encore un cœur dur et une tête remplie d'intransigeance.

Il était aussi ce Fraco.

Un homme sans intérêt, un individu parmi tant d'autres qui consomment leur vie derrière un comptoir, ou sur un échafaudage. Quelqu'un capable d'être amical, voire plaisant. Un homme capable de poser une main sur son épaule sans lui causer de souffrance. Un type meurtri et aussi vulnérable que lui-même.

Est-ce que cet homme pouvait bien être Javert ? Et, dans ce cas, qu'attendait-il de lui ?

A Montreuil, Javert n'avait pas été capable de mentir pour sauver son emploi. Il avait préféré sacrifier son avenir plutôt que de ternir son intégrité.

Un simple déguisement faisait de lui un individu différent. Un homme qui avait perdu de la raideur dans ses paroles et sa tenue et qui avait tendance à gesticuler en parlant. Un type dont le sourire ne semblait pas être un condensé de sarcasme.

Mais comment était-ce possible ?

Oui, Valjean s'était aussi déguisé par le passé. Dans une certaine mesure, il le faisait toujours. Valjean n'avait jamais osé faire irruption dans la vie des gens qui l'entouraient, il s'était juste insinué. Il s'était limité à être l'homme que les autres voulaient s'imaginer, surtout à Montreuil. Cela ne lui avait pas réussi : Madeleine n'avait jamais été à la hauteur de l'homme que les autres avaient décidé qu'il était.

Mais Fraco semblait doté d'une vie bien à lui, très différente de celle de Javert.

C'était absurde.

Pourtant, en le voyant arpenter la nuit parisienne, l'ancien forçat comprit deux choses : que Javert et Fraco étaient aussi déterminés l'un que l'autre, et que ce qu'ils attendaient de Valjean était intolérable à ses yeux.

Ils voulaient le faire pointer du doigt son prochain pour le dénoncer.

Et lui, qui avait porté tant de noms, demeurait en fait le paysan ignare qui avait souffert dans sa chair les caprices de la justice humaine et qui l'avait reniée. Avec violence, au début. Avec patience et résignation depuis qu'un évêque avait acheté son âme.

Une erreur de sa part serait suffisante. Il suffirait que l'homme qui l'avait attaqué ressemble trop à un autre. Comme cela s'était passé avec Champmathieu.

Et dire que ce pauvre homme aurait pu être l'un des nombreux frères que la vie lui avait enlevés et emporté loin de Faverolles !

Comment forcer la main du destin et intervenir dans les desseins de Dieu ? Il l'avait déjà fait auparavant... Oui.

Valjean avait empêché certains malheureux de rencontrer leur créateur trop tôt. Mais durant ces exploits, Dieu avait guidé sa main, et c'était Son œuvre, et non pas celle de Valjean. Cependant, ce soir il se préparait à livrer ses frères à la justice. A la colère aveugle et faillible de l'homme. Aurait-il le cran de le faire ?

Valjean en doutait...

Comme fait exprès pour réfuter le chaos qui s'ancrait dans son esprit et dans sa poitrine, Paris était beau la nuit. Le froid était vif, la neige tombait et le sol boueux devenait de la gadoue. Mais le ciel nocturne était constellé d'étoiles, l'air était rempli des fumées des cheminées, le son portait loin, cristallin dans le silence.

Une belle nuit pour une patrouille.

Les deux hommes marchaient en silence. Javert se dirigeait vers le quartier Saint-Michel, surpris malgré lui de voir Valjean à ses côtés. Il s'était tellement attendu à ce que le forçat prenne son envol.

Le forçat avait vieilli. Les rides s'étaient développées autour de ses yeux mais cela ne rendait que plus remarquable le bleu profond de ses yeux. Ce n'était pas que des rides dues au malheur, il y avait du rire dans les plis encerclant les yeux, il y avait de la douceur dans le regard.

Jean-le-Cric était devenu un vieillard, calme et apaisé.

Mais Javert n'était pas dupe.

Sa main se serra sur l'épaule et il ne lâcha pas le forçat dans les rues obscurcies de la ville.

Javert savait trouver un de ses mouchards au quartier Saint-Michel, un gonze du Nord. L'homme avait été sauvé de la Force par Javert, ce qui en avait fait un homme à son service.

Une nuit de marche.

Valjean était un compagnon reposant. Silencieux et calme. Javert appréciait la présence tranquille. Cela lui rappelait des patrouilles à Montreuil effectuées en compagnie du maire. Silencieuses et calmes, elles aussi.

Même si le chien essayait toujours de prendre le vent et surveillait le forçat déguisé en maire.

Valjean ne servait pas à grand chose en réalité. Sauf à imposer une présence qui permettait au policier de faire parler ses mouchards.

Certains étaient plus retors que d'autres et Javert était diminué. Incapable de serrer une gorge ou de cogner un mur de sa matraque. Faire l'acteur pour intimider et pousser à parler.

En fait, Valjean était impressionné par le policier. Jamais M. Madeleine n'avait vu travailler son chef de la police. Il l'avait accompagné parfois, il l'avait souvent critiqué et admonesté. Mais l'avoir vu au travail. Jamais !

Oui, Javert était un bon policier.

Et Valjean était capable d'apprécier en connaisseur la capacité de l'inspecteur de se mêler aux ombres. Javert semblait savoir où s'arrêtait le faisceau de lumière que diffusait chaque lanterne ; il parcourait sans hésitation les moindres recoins des ruelles les plus reculées ; il serrait les dents contre le froid et se fondait avec la muraille pour attendre le moment où sa proie apparaîtrait.

Et puis il se jetait sur elle, sauvage et implacable.

Javert connaissait sa ville ; il connaissait son métier, et l'étendue de ses connaissances était si vaste que, au début, Valjean était aveuglé par la confiance que le policier distillait dans chaque geste, et négligea certains détails qui l'irritèrent petit à petit.

Des détails telle que l'agressivité de l'inspecteur, qui semblait émaner de lui tout naturellement, mais être sous contrôle absolu.

Aux yeux de l'ancien forçat, la violence dont Javert faisait étalage n'était pas si loin des prouesses techniques que déploierait un chanteur lorsqu'il exécute des roulades dangereuses sans la moindre crainte de ce que sa voix se casse.

Jusqu'à ce que Javert montre des signes de frustration. Alors, quelques mouchards se trouvèrent épinglés au mur, claquant des dents devant la menace représentée par l'inspecteur. Et, Valjean en était sûr, aussi par l'homme massif à ses côtés.

Puis Javert commença à jouer dur.

" Je ne sais pas inspecteur, souffla l'un des mouchards.

- Te fous pas de moi, Broucke ! Tu es du Nord !

- Je ne sais rien inspecteur.

- Mange le morceau ! Des chauffeurs ! Tu en as forcément entendu parler, tu es dans les affaires ! Monsieur l'escarpe ! Faut-il que je t'empoigne jusqu'au quart [commissariat] ?

- Un gonze… Un gonze est arrivé il y a quelques semaines… Il cherchait de l'embauche… Pour un fric-frac...

- Hé bien, tu vois quand tu veux ! "

Un sourire carnassier.

Des visages blêmissaient.

Mais c'était difficile d'avancer. On n'osait pas tout dire, même en ayant peur de la rousse. Même en ayant peur de Javert. Sa proie devait être une brute, prêt à tuer d'autres malfrats pour effrayer autant les mouchards de l'inspecteur redoutable et redouté.

" Péronne, je crois, inspecteur, lâcha un autre mouchard, une prostituée.

- Tu crois ?, grognait le policier.

- Je vais chercher, fit la femme, affolée de voir le regard dur du policier posé sur elle.

- Bien. Je sais où te trouver. Toi et ta fille. Hein la Jacquotte ?

- Oui, monsieur…"

Des visages livides et des mains qui tremblaient.

Mais Javert n'avait pas le choix. Il lui fallait une piste !

" Son NOM ?

- Le Poron ?

- Je sais ! SON VRAI NOM ! Faut-il que je te poisse ? Une nuit au mitard te déliera la langue. Imagine tes compères lorsqu'ils apprendront que tu m'as parlé.

- Non, non. Pitié inspecteur !

- Alors le Poron ?

- Je ne sais pas, inspecteur.

- TE FOUS PAS DE MOI ! Quand un gonze a besoin d'une turne [chambre], il vient te voir. Le gonze est arrivé il y a quelques semaines. Alors le Poron ?

- Je...je vais regarder inspecteur… Je n'ai pas logé ce type mais j'en ai entendu parler. J'ai des contacts.

- Tu as intérêt sinon ta turne se réduira à la taille d'une cellule à la Force. "

Valjean avait commencé la soirée en se sentant impressionné, mais il ne lui fallut que très peu de temps pour être écoeuré du jeu de Javert.

Depuis que l'inspecteur avait mentionné la fille de cette Jacquotte, il était aussi terriblement indigné.

Comme si quelqu'un dans sa situation pouvait se le permettre !

Il fit ce qu'on attendait de lui : il garda le dos de Javert et se débrouilla pour que sa silhouette obscurcisse la vue des malheureux que le policier tourmentait.

Mais il avait commencé à serrer les mâchoires pour se forcer au silence, et il ne se cachait plus pour fixer le policier avec la colère froide qu'il avait ramenée avec lui du Bagne.

De son côté, Javert était satisfait pour une première nuit.

La nuit rattrapait le jour. Il n'avait pas grand chose, mais il avait tiré quelques ficelles, il fallait attendre que quelqu'un quelque part réagisse.

Bien entendu, il devait tenir suffisamment ses mouchards pour qu'ils ne le trahissent pas. Dieu merci, la présence inquiétante de cette statue de sel qu'était Jean Valjean avait servi ses intérêts.

Chacun avait regardé avec inquiétude, voire terreur, cet homme silencieux qui se tenait au côté de l'inspecteur.

Javert était satisfait...puis il comprit que quelque chose n'allait pas avec Valjean...

La présence de l'ancien forçat devenait de plus en plus agaçante. Ses regards se faisaient plus insistants et énervaient le policier.

Javert se retourna avec vivacité et lui fit face.

" QUOI ?

- Je n'ai rien dit, inspecteur."

Valjean se servit des inflexions de voix polies de Madeleine dans un suprême effort pour ne pas se dévoiler. Depuis des heures, il essayait de se convaincre que c'était de la charité chrétienne que d'être compréhensif envers Javert, car son combat était sans merci et, par la force des choses, il devait faire des victimes. Mais une petite voix sournoise répétait dans sa tête qu'il était devant le même loup qui avait patrouillé les rues de Montreuil, et que cet animal était toujours prêt à jouer ses sales tours.

Cette même petite voix lui demandait d'ailleurs avec insistance comment il avait pu penser, ne serait-ce qu'un instant, que Javert et Fraco n'étaient pas le même chien portant des colliers différents.

" Déballe, Valjean ! Je n'ai plus la patience pour tes petits jeux de bourgeois de pacotille.

- Bourgeois ? Quand aux yeux de la loi et aux vôtres, je ne serai plus jamais un homme ? Je ne suis pas libre de dire ce que je pense, ce qui est juste, parce que je ne suis pas censé être capable de penser. Je ne vois donc pas ce que vous voulez de moi, inspecteur. "

Le ton désinvolte de l'ancien forçat ne trompa pas l'inspecteur.

Javert sourit. Cela ne fut pas agréable à voir.

Mais il prit doucement le coude de Valjean et le pressa de continuer à marcher.

" Nous sommes entre collègues, tu te souviens ? Ce n'est pas quelque chose que j'aime, mais jusqu'à nouvel ordre, tu es libre de dire ce qui te vient à l'esprit. Je préfère ça à tes regards qui me font regretter ma matraque.

- Dans ce cas, inspecteur. Mais ce que je dois vous demander est plutôt délicat. "

Valjean prit une profonde inspiration.

" Vous est-il déjà venu à l'esprit que, parmi toutes ces gens que vous terrorisez, il y a peut-être quelqu'un qui essaie de se refaire une vie ? De se remettre sur le droit chemin ? "

Valjean leva la main pour gratter son oreille rougie. Puis il échappa brusquement à l'emprise du policier.

" Avez-vous la moindre idée d'à quel point il doit être difficile de passer leur vie à craindre de vous voir débarquer pour les faire chanter ? "

Javert fut amusé par l'attaque.

Amusé, pas fâché.

Il regarda Valjean et son rire éclata dans la rue. Vilain, il fit plisser les yeux de Valjean.

" Le droit chemin ! M. Madeleine… Alors allons-y et devisons un peu de rémission. Vous y croyez hein ? A la rémission ?

- Javert..., commença Valjean, un bref instant, menaçant malgré lui.

- La Jacquotte est une faiseuse d'anges, tu imagines cela Valjean ? Une faiseuse d'anges ! Elle aurait dû finir sous la lame de la Veuve. Pourquoi n'y est-elle pas ? Car je l'ai sauvée ! Elle est une indicatrice. Sa fille est une punaise. Elle hante les trottoirs de la rue des Francs-Bourgeois. Je la sors de la rue de temps en temps pour une soupe chaude et une discussion à l'abri de mes cellules. Figure-toi que j'essaye de lui trouver une place dans un bordel de bon aloi.

- Pourquoi ne pas les laisser en paix ? Qu'elles payent une bonne fois leur dette envers vous !

- Ce sont des dettes à perpétuité !, asséna durement le policier. Elles me doivent la vie et la protection ! Tu veux que je te parle de Broucke ? Lui c'est un floueur ! Il joue dans les cercles de jeu de Saint-Honoré et il arnaque les clients. Un joueur professionnel ! Je l'ai protégé de la prison.

- Mais pourquoi ? Je ne comprends pas cela ! Vous ne sauvez pas les hors-la-loi !

- Plaît-il Valjean ! Je sauve les criminels qui peuvent servir mes intérêts et ceux de mon patron. J'ai mis dix ans pour me faire un réseau de mouchards. Cela englobe tous les milieux, tous les quartiers. Je travaille aux Affaires politiques !

- Vous êtes cruel et cela s'appelle du chantage ! Vous me décevez inspecteur ! Vous… me dégoutez !"

Nouveaux rires et Javert sourit, amèrement.

" J'ai hésité à t'utiliser au bagne, 24601 ! Tu étais trop insoumis, trop stupide pour saisir ta chance de travailler avec la garde. Vidocq a été moins regardant… Coco-Lacour… Coco-Lacour a réussi à survivre par d'autres services… On offre ce qu'on peut pour sauver sa vie ou sa liberté.

- Je vous croyais...droit…

- Déçu monsieur le maire ? Je ne suis plus à Montreuil, je sers une ville de presque huit cent mille habitants et nous sommes deux cent officiers de police à peine. Nous avons la sécurité des habitants à assurer. Et moi...je suis chargé de la sécurité du gouvernement. Alors tu m'excuseras Valjean mais la sécurité de tous passe avant le bien-être de quelques mouchards.

- Vous étiez un salopard à Toulon, je vois que vous êtes resté le même, cracha Valjean.

- Non. J'étais plein d'idéalisme à Toulon, je croyais à la rédemption, à la réinsertion… J'ai même surveillé la classe de lecture… Aujourd'hui… Je sais ce que les hommes valent. Je sais leur prix.

- Quel est le vôtre si ce n'est pas indiscret ?, demanda brutalement Valjean.

- Pas très élevé. Je veux juste assurer mon travail de mon mieux et rendre mes supérieurs satisfaits de moi. Je ne mérite rien de plus. "

Cela calma Valjean. Le policier n'avait pas beaucoup d'ambition ni d'illusion sur lui-même.

Mais M. Madeleine ne s'avoua pas vaincu et repartit à l'attaque.

" Ce que je peux vous assurer, inspecteur, c'est que si j'avais entendu la moindre rumeur concernant vos méthodes à Montreuil, je vous aurais fait surveiller la porcherie de Chaillan pendant une année entière. En service de nuit.

- J'aurai tout fait pour vous, monsieur le maire. Vous m'auriez ordonné cela, je l'aurai fait. Je suis quelqu'un de soumis et d'obéissant, monsieur.

- Mais vos mouchards ? Vous les terrorisez souvent ?

- Je n'ai pas d'autres solutions…"

Puis, un sourire illumina les traits du policier, faisant étinceler les yeux et briller le regard du loup.

" Dans deux jours, je rejouerai la même scène. Je visiterai à nouveau mes mouchards. Seulement…

- Seulement ?

- Je poserai une bourse avec quelques pièces d'argent dans le creux de leurs mains. Je paye mes mouchards pour leurs informations. Cela me coûte une bonne partie de mon salaire. Car comme vous l'avez dit, monsieur Madeleine, je suis quelqu'un d'honnête.

- Alors… alors je ne comprends pas pourquoi vous avez besoin de toute cette violence ?

- Car je dois jouer le rôle d'un cogne ! Car je dois leur faire peur pour qu'ils parlent ! Car je dois les tenir assez pour qu'ils ne me vendent pas à des escarpes. On serait trop content de démolir l'inspecteur Javert dans certains milieux de Paris.

- C'était déjà ainsi à Montreuil ?

- Aux remparts…je ne dis pas… Mais Montreuil était une ville tranquille. Je n'ai jamais eu à jouer ainsi. J'avais quelques putes à mes ordres… Quelques-uns de vos ouvriers... Mais sans plus…"

M. Madeleine frémit à cette idée.

Javert le surveillait à Montreuil, il le surveillait de près et avait des yeux qui le surveillaient aussi en son nom.

Le silence retomba dans la conversation.

Mais la colère séparait dorénavant les deux hommes… Un mur d'incompréhension difficile à abattre…

On marcha encore quelques rues puis ce fut la fin de la patrouille.

Javert décida d'abandonner la chasse aux petites lueurs du jour. D'une part, il était épuisé et d'autre part, il ne voulait pas attirer l'attention. La suite aurait lieu le lendemain.

Et puis les questions de M. Madeleine avait énervé le chef de la police de Montreuil. Oui, il faisait son travail de son mieux.

Mais Javert avait appris à la dure la réalité du terrain.

Paris n'était pas Montreuil.

Et aussi honnête, aussi droit, aussi procédurier que l'était Javert, la réalité était plus difficile à appréhender.

Les hommes ne changeaient pas. De cela Javert en était convaincu. Les lois étaient les seules choses dignes d'intérêt dans ce monde. Javert était prêt à tout pour les protéger.

Qu'avait-il à perdre ?

Sa vie était entièrement dévouée à la Loi. Pour cela, Javert n'avait pas changé. Il trouvait cela plaisant qu'un forçat évadé du bagne vienne lui faire la fine bouche.

Vidocq en aurait ri à en pleurer.

Non, Javert n'avait rien à perdre...alors il offrait tout pour plaire à ses supérieurs. Conscience, honneur, vie.

Il n'avait rien d'autre à offrir de toute façon.

La nuit se finissait et Javert se forçait à se concentrer sur l'affaire en cours.

Une patrouille, une surveillance, une enquête dans les rues de Paris à la recherche des différentes planques où pouvait se terrer le Poron.

Javert avait besoin d'un visage sous le nom. Et après le Poron, il pourra chasser le jeune tueur à qui il devait son estafilade embellissant sa joue.

Une estafilade qui lui avait valu une remarque inquiète de M. Chabouillet, à sa profonde mortification.

" Javert ?! Que vous est-il arrivé ?

- Un échange houleux avec un criminel, monsieur.

- L'inspecteur Gramont a fait un rapport à propos d'une vilaine affaire survenue chez M. Loisel. Il vous a cité. Qu'en avez-vous à dire ?

- Ce ne fut pas une réussite, monsieur.

- Expliquez-vous inspecteur. "

Javert s'expliqua et eut du mal à tolérer le regard déçu de son protecteur, posé sur lui sans faillir. Javert se voulait irréprochable. Ce n'était plus possible aujourd'hui.

Il avait l'impression de revenir des années en arrière, après l'échec de l'arrestation de M. Madeleine.

Un seul regard déçu de la part de son patron avait suffi à briser Javert, l'homme voulait par-dessus tout prouver qu'il avait de la valeur. M. Chabouillet lui avait donné sa chance. Javert se devait de montrer qu'il la méritait.

Alors ce soir, il n'avait montré aucune pitié face à ses mouchards, il lui fallait avancer et avancer vite !

Au diable Valjean et son empathie !

Donc la nuit était satisfaisante.

Le dernier mouchard que devait rencontrer le policier l'attendait dans un estaminet de basse qualité.

L'homme se fit payer par une pinte d'eau de vie.

" Le Poron ? Inconnu, monsieur, mais je vais en jaspiner avec mes gonzesses. Si une punaise sait quelque chose, je vous tiendrais au fait.

- Bien le Marquis, bien…"

Le Marquis, habile proxénète, salua le policier en souriant. L'homme connaissait le policier, il commanda une nouvelle tournée et regarda Javert, amusé :

" Un glace, inspecteur ? "

Une hésitation. Mais Javert était fatigué. Il avait faim, il avait soif, il avait froid, il avait mal. Il se rendit et le sourire du Marquis devint large. Et puis Javert connaissait le Marquis, l'homme ne lui parlerait vraiment que devant un repas et un verre.

Ce n'était pas pour rien qu'il avait voulu le voir en dernier.

Oui, les deux hommes se connaissaient depuis longtemps. Le Marquis savait les règles de la négociation avec Javert, le policier n'avait pas dû manger ni boire depuis des heures. Raison de plus pour se faire offrir un repas chaud aux frais de la princesse. En l'occurrence au frais de la Sûreté et de ce vendu de Vidocq.

" Un zif pour moi, répondit le policier, le regard sombre.

- Et votre poteau ? "

Un regard posé sur Valjean et le forçat commanda aussi un café, desserrant les dents pour la première fois de cette discussion.

" Et des victuailles !, renchérit le Marquis.

- N'exagère pas le Marquis, gronda Javert.

- Allons ! Vous ferez passer les frais au Mec ! "

Un rire, partagé. Entre le policier et le criminel.

Valjean en était stupéfait. Il ne comprenait pas l'atmosphère joviale qui s'était établie si naturellement entre les deux hommes, même si ce Marquis était fort louche. Encore une mise en scène de Javert ? Assistait-il à l'interprétation d'une nouvelle variation sur Fraco, alias le Rabouin ?

La perspective ne l'intéressait point, mais le vieux forçat était reconnaissant de ne pas avoir à assister encore à quelque odieuse offensive de Javert.

Valjean ôta son manteau et s'installa sur la chaise avec le flegme de celui qui loue une loge à l'opéra.

Impassible, il subit l'examen impertinent du Marquis. Il endura même le clin d'œil que Javert lui lança, sans doute pour l'importuner, et les laissa parler.

Malgré son humeur morose, Valjean ne tarda pas à réaliser qu'ensemble, ses convives avaient l'air comique. Peut-être était-ce à cause de la disparité physique entre les deux hommes ?

D'un côté, l'homme grand, maigre à la mine terreuse et aux vêtements anodins ; de l'autre, le petit bonhomme potelé au teint sanguin qui tripotait de temps à autre ses cheveux pommadés, et dont la garde-robe était trop voyante, même pour la norme quelque peu disloquée de l'ancien forçat.

Malgré son scepticisme, il fut tout de même contraint de reconnaître qu'il y avait unlienentrelesdeuxhommesquiétaitvisibleetquisemblaitauthentique.

Ou alors Javert était le meilleur escroc que Valjean ait jamais connu, ce qui n'était pas peu dire...

"Alors, qu'en dites-vous, inspecteur ? "

Javert se mit à sourire, plus doux et céda au mouchard.

" Très bien ! Victuaille et boissons ! "

Applaudissements nourris et le repas fut commandé.

Et comme prévu, le Marquis se mit à table.

" Je ne connais pas le Poron, mais j'ai entendu parler du fric-frac qui a mal tourné chez Loisel. Ce n'est pas dans les habitudes de la Grande Vergne, cela. On dirait des chauffeurs du Santerre.

- Je connais, le Marquis, fit Javert, fatigué

- Des transfuges du Nord ? Mais la bande du Santerre est tombée depuis des années, non ?

- Je suis bien placé pour le savoir, fit Javert, illisible. Et le Mec aussi."

Valjean se redressa sur la chaise. Les réponses évasives de Javert, bien qu'habiles, n'étaient pas passées inaperçues.

" Je me souviens de cette époque. Les journaux parlaient de plusieurs bandes et d'attaques à des endroits très éloignés les uns des autres. Mais après l'exploit de Vidocq, le sujet n'a plus jamais été abordé. Pourtant, les gens avaient encore peur, même dans le Pas-de-Calais. "

Valjean s'arrêta pour étudier l'expression hermétique du policier, essayant de comprendre. C'était impossible.

" Et je me souviens aussi que c'est à ce moment-là que vous êtes arrivé dans la région. Par hasard, inspecteur ? "

Javert sourit. Sans plaisir.

Le Marquis le regardait.

Le policier baissa les yeux et d'un geste blasé il vida son verre.

" Montreuil..., souffla Javert en ricanant, amer. Savez-vous comment j'ai obtenu le poste d'inspecteur en chef de Montreuil, monsieur Madeleine ?

- Non, inspecteur, répondit monsieur le maire.

- Ce fut une récompense obtenue pour une enquête réussie. Il y avait des chauffeurs dans la Somme. Ils ont massacré de nombreuses personnes. Le préfet de la Somme a fait appel à Paris et le chef de la Sûreté a été envoyé sur place. Vidocq n'est pas venu seul. M. Chabouillet m'a nommé comme son adjoint.

- Dans la Somme ?, fit Valjean, surpris.

- J'ai quitté Paris en espérant y revenir un jour. Je suis obligé d'admettre que Vidocq a été un bon professeur, j'ai beaucoup appris à son service.

- Ce fut une réussite ?, demanda le Marquis, furieusement intéressé.

- Trois hommes ont été tués. Mais ce fut une réussite, nous avons pu infiltrer la bande. J'ai côtoyé les criminels durant plusieurs semaines. J'ai joué un rôle et j'ai fait illusion.

- Mais les chauffeurs du Santerre sont connus pour leur cruauté !, opposa le Marquis, perdu dans sa réflexion. Pour être accepté dans un tel groupe d'escarpes, il a fallu se comporter comme tel."

Deux paires d'yeux se posèrent sur Javert mais l'inspecteur ne dit rien, il se reversait en vin avant de déguster lentement l'alcool.

" Paris vous a nommé à Montreuil en récompense de cette affaire ?, reprit Valjean, suspicieux.

- M. Chabouillet et Vidocq m'ont obtenu le poste de Montreuil. Vu mon passé et mes antécédents, je ne pouvais rien espérer de meilleur..."

Le silence retomba sur la conversation.

Les Chauffeurs du Santerre furent une troupe de brigands, d'assassins et de voleurs qui sévit en Picardie, dans le pays de Santerre, entre 1818 et 1820. La gendarmerie locale n'arriva pas à les arrêter. Le préfet de la Somme demanda de l'aide à Paris et Paris envoya Vidocq, le chef de la Sûreté sur place. Le Mec se montra admirable, il infiltra la bande et la fit tomber. Le 17 octobre 1820, le chef de la bande, une femme du nom de Prudence Pezé, surnommée la Louve de Rainecourt, fut guillotinée à Rosières-en-Santerre. Cela sonna le glas des Chauffeurs du Santerre.

Cette affaire se déroula sur une longue période.

Javert fut nommé par M. Chabouillet comme accompagnateur de la Sûreté. On lui offrit sa chance et Javert s'en montra digne.

Il apprit beaucoup au contact de Vidocq. Il apprit à être un mouchard, il apprit à jouer les espions. Il apprit à se fondre dans la masse.

Il apprit à jouer un rôle.

Il apprit à le jouer très bien.

Il dut accepter de se salir les mains en attendant l'hallali.

Grâce à cette affaire, Javert obtint son grade d'inspecteur de police de première classe, son poste de chef de la police à Montreuil...son désabusement sur les hommes...et sur lui-même…

Un homme au service de la préfecture, le chien de Chabouillet...

Il était hors de question que le policier raconte ses faits d'armes du passé et ses crises de conscience à un ancien forçat évadé et à un proxénète intéressé.

Javert regretta bientôt d'avoir accepté le repas. Des assiettes et des verres furent déposés devant eux, avec du pain, des saucisses, des omelettes…

La conversation pesait sur lui. Et Javert n'aimait pas cela.

De plus, le policier n'était pas content de la situation. Il dut se servir de ses mains et retirer ses mitaines. Chacun put voir ses doigts abîmés par le froid avec plus de facilité. On se tut pour examiner avec attention ses mains bandées, bien visibles.

Javert les montrait le moins possible et surtout il ne les utilisait pas.

" Le froid est vicieux, hein ?, s'enquit le mouchard.

- Dur, mais nous sommes tous logés à la même enseigne, rétorqua simplement Javert, serrant les dents en s'efforçant de saisir sa fourchette.

- Certes, mais vos mains sont bien handicapées…

- Suffit le Marquis ! Je n'ai pas besoin de ton expertise !

- Si une de mes gonzesses avait des mains comme les vôtres, je l'aurai mise au vert.

- Hé bien, tu es un coeur bon, le Marquis ! Pour un souteneur [proxénète]. "

Un sourire, partagé. Un monde de secret se transmettait dans les yeux des deux hommes. Javert et le Marquis se connaissaient...bien…

Javert serra le verre de café entre ses doigts pour les réchauffer. Cela fit mal.

" J'espère avoir de tes nouvelles, le Marquis. Le gonze que je recherche est dangereux. Prends garde à toi et à tes punaises. C'est un escarpe, certes, mais aussi un putassier porté sur le viol.

- Tu t'inquiètes pour nous, vieux cogne ? ", lança le Marquis en usant du tutoiement pour la première fois.

Valjean nota l'adoucissement de la voix et la réelle sollicitude dans le discours.

Javert sourit, amusé.

" Dix ans, ça compte, asséna Javert en hochant la tête.

- Dix ans ! Putain ! Buvons à cela ! "

Deux verres furent entrechoqués. Un policier et un criminel. Un cogne et son mouchard.

" Et ton poteau ?, demanda encore le Marquis en désignant Valjean.

- Un rembroqueur [témoin].

- Un fagot qui accepte de collaborer avec la Rousse ! Prends garde à ton aminche, il risque gros dans le quartier.

- Je sais le Marquis, je sais.

- Est-ce que j'ai l'air d'un forçat, monsieur ?," intervint Valjean de façon catégorique, la colère très lisible dans ses yeux.

Il voyait sa couverture voler en éclats devant un homme à la moralité plus que douteuse et sentait la panique monter en lui. Malgré le sourire rassurant de Javert.

Il y eut un silence pesant. Puis le Marquis haussa les épaules et sourit à son tour.

" Ici, l'ami, dit-il, montrant l'inspecteur de la tête, ne s'entoure pas souvent d'aristocrates. Mais ne vous inquiétez pas, je ne suis pas homme à gerber [juger] mon prochain. Même que parfois je préfère un forçat à un duc : ils sont toujours partants pour la riolle [fête, débauche].

-Ta gueule, gargoine [bouche sale]," s'écria Javert.

Mais les deux hommes éclatèrent de rire à l'unisson alors que Valjean fronçait les sourcils et cherchait à ignorer le possible sens scabreux de la phrase.

La soirée bascula dans l'étrange. Javert se permit un verre d'eau de vie entre deux cafés avec du pain et de la charcuterie. Valjean se contenta d'un bout de pain qu'il mâcha sans enthousiasme et assista en silence aux conversations faites à demi-mot, la plupart du temps en argot. Le Marquis riait souvent, à gorge déployée.

Javert écouta les affaires du Marquis et prit note de plusieurs noms qui pouvaient lui servir. Dans d'autres affaires, dans d'autres crimes. Un mouchard était un mouchard.

Le Marquis était le meilleur de ses mouchards avec son réseau de prostituées. Il connaissait Paris et ses habitants les plus dangereux. C'était plus un échange de bons procédés qu'une histoire de soumission.

Oui, dix ans de collaboration avaient permis de se tolérer. Ce n'était pas la première fois que Javert entretenait des relations avec des criminels.

Déjà au bagne, il était connu pour savoir faire parler les forçats afin de faire tomber les camarades.

Comment Jean-le-Cric aurait-il raté autant d'évasions sinon ?

La nuit était vieille lorsqu'ils sortirent du café. Le Marquis était vacillant et tenait le bras du policier contre lui.

" Je vais vous le trouver, inspecteur. Je vais le chercher.

- Ne t'occupe pas de cela ! C'est mon turbin !

- Non, non. Je vous dois beaucoup.

- Le Poron est dangereux. Garde-toi en sécurité !

- Ne t'inquiète pas le cogne ! Je vais t'aider.

- Le Marquis ! Rentre chez toi. Le vin te rend sentimental. "

Un rire et le proxénète disparut dans les rues plongées dans l'obscurité.

Javert le regardait marcher, inquiet.

" C'est un ami ?," demanda tout à coup une voix proche du policier.

Javert sursauta et se tourna vers Valjean. Il avait oublié la présence du forçat, tellement Valjean savait se faire discret.

" Non… Un mouchard…

- Il semble vous être proche.

- Il l'est. C'est vrai.

- Vous l'avez sauvé ?

- La vie ! Il allait se faire poisser pour une vilaine affaire et je l'ai sauvé. Il aurait risqué la Veuve. Il est devenu mon mouchard par la force des choses. Et je lui dois... beaucoup…

- Peut-il connaître quelque chose de notre affaire ?

- Il a des yeux et des oreilles partout dans Paris. Il peut en effet découvrir des informations.

- C'est un proxénète et vous le protégez ?"

Face au silence du policier, Valjean poursuivit.

" Voyons si je comprends bien : une créature qui commet une contravention du ressort de la police administrative est méprisée, humiliée et emprisonnée, même si elle supplie pour sa vie et pour celle de sa fille. C'est la loi. "

Valjean allongea un peu ses foulées pour rattraper Javert.

" Mais il est également légitime de protéger et de faire confiance à un criminel qui fait de l'exploitation de ces créatures son mode de vie. Disons que la différence réside dans les avantages que vous et votre police pouvez tirer de cette protection. "

Le regard de l'ancien forçat devint orageux. Il baissa les yeux.

" Non, je ne crois pas comprendre. "

Javert eut un sourire dédaigneux. M. Madeleine et sa moralité !

" Paris n'est pas Montreuil Valjean. Je ne peux pas simplement rester de surveillance dans les bas quartiers de la ville pour découvrir tout ce que je désire savoir. J'ai besoin d'informateurs ! Donc je le protège en effet."

La voix se fit de nouveau froide. Valjean comprit qu'il fallait se taire.

" J'étais encore trop jeune à Montreuil et Fantine ne m'était rien. Peut-être aurai-je pu la protéger… Si elle avait eu quelque chose à m'offrir en retour. "

Les deux hommes reprirent leur marche, silencieux et hostiles. La nuit se teignait des couleurs de l'aube.

Javert n'en pouvait plus.

Chaque pas était difficile. Valjean le vit et glissa sa main sous le coude du policier, le muscle se crispa sous le toucher.

" Valjean !, gronda la voix menaçante.

- Vous allez vous effondrer ! Laissez-moi vous aider !

- Je vais bien ! Lâche-moi !

- Mais oui, inspecteur ! "

Javert allait rétorquer violemment mais il pouvait y avoir des témoins. Le policier ne dit rien, il se laissa mener. Il ne voulait pas se faire remarquer mais il se promit de remettre le forçat à sa place avec soin.

Valjean arrêta un fiacre et y fit monter le policier. Il fut évident que Javert était trop épuisé pour garder les yeux ouverts et encore moins se disputer avec M. Madeleine.

Javert abandonna...et se laissa dériver… Il parlerait plus tard, il ne se laisserait plus traiter ainsi comme un enfant… Il le ferait…

Javert perdit conscience… Imprudent… Il se retrouvait à la merci d'un forçat…

La nuit était satisfaisante, mais il aurait fallu faire un peu plus. Remplir un rapport, faire le point, discuter…, mais le sommeil était le plus fort.

Une main secoua, doucement, Javert. Une fois, deux fois. Et Javert ouvrit les yeux.

Des yeux inquiets l'observaient.

" Nous sommes arrivés au couvent… Je dois descendre…

- Bonne nuit Valjean, rétorqua Javert en baillant.

- Bonne nuit, inspecteur. "

Puis, presque hésitant, le forçat demanda :

" A ce soir ?

- Sûr. Nous allons visiter d'autres mouchards..."

Javert eut tellement envie de rire en voyant le regard interloqué de Valjean à cette mention.

Oui, tellement envie mais la fatigue fut la plus forte. Il se tut et hocha la tête.

Le fiacre repartit en direction de la rue des Vertus, une fois Valjean déposé à bon port.

Javert rêvait de son lit.

Mais le cogne n'était pas mauvais dans son travail. Malgré les erreurs des derniers jours, il était bon à son travail.

Et ce fut ce qui le sauva.

Alors que Javert montait les marches de son immeuble, il entendit distinctement un craquement dans l'escalier de bois. Quelqu'un grimpait les marches quatre à quatre devant lui.

Cela aurait pu être un détail anodin de la vie parisienne. L'inspecteur ne disposant pas de moyens financiers très importants logeait dans les étages supérieurs.

Seulement il reconnut le grincement caractéristique de sa propre porte. Et la fatigue disparut comme par magie pour laisser la place à la concentration. Javert ralentit le pas et écouta.

Oui, c'était sa porte, elle venait d'être refermée à clé.

Ce ne pouvait pas être sa logeuse. Javert lui permettait d'accéder à son logement pour faire le nettoyage que certains jours de la semaine.

Puis, il se souvint de la voix soufflant contre sa joue, goguenarde et vicieuse.

" On te connaît bien le cogne. Hein, Javert ? "

Oui, on le connaissait bien manifestement. L'adresse personnelle du policier n'était pas un secret mais il avait fallu corrompre un collègue pour l'obtenir.

Cela mit en rage Javert qui sortit le couteau de sa botte et reprit sa montée, gardant son pas habituel, bien reconnaissable.

Le couteau prêt à être utilisé, il arriva à sa porte. Fermée, comme de juste. Javert se fit un malin plaisir de faire tinter ses clés en jouant avec la serrure. Histoire d'annoncer sa venue.

Puis d'un geste théâtral, il ouvrit la porte et la repoussa violemment d'un grand coup de pied. On poussa un cri de douleur de l'autre côté.

" PUTAIN ! Mon nez ! "

Et Javert entra dans son propre appartement l'arme à la main. Il faisait froid, il faisait sombre. Les rideaux, l'un de ses rares luxes, étaient fermés. Mais Javert connaissait très bien les lieux. Il referma la porte derrière lui.

Puis, il se jeta dans un angle de la pièce, ayant peur de se faire tirer dessus. Tout était silencieux.

Javert écouta, le couteau dans les doigts, malgré la douleur. Il n'allait pas se laisser faire cette fois-ci. Il entendait un halètement perdu dans l'obscurité. Quelqu'un souffrait.

Javert eut un mauvais sourire, un peu cruel. Il tâtonna sur un meuble qu'il savait là, près de l'entrée, une solide armoire dans laquelle il rangeait ses rares vêtements. Il trouva une chandelle et il ne lui fallut pas longtemps pour illuminer la pièce.

Une fenêtre était ouverte, brisée et faisait entrer de l'air glacial dans la seule pièce qu'il louait.

Il fut estomaqué en voyant son appartement. Tout était dévasté. On avait déchiré les rares livres qu'il possédait, on avait dispersé ses effets partout dans la pièce, on avait détruit les quelques denrées qu'il conservait. On s'était bien amusé.

On allait en payer le prix !

L'homme était seul. Il était à genou sur le sol et se tenait le visage. Du sang gouttait et il pleurait de douleur. A ses pieds il y avait un pistolet.

Javert n'eut aucune pitié, il saisit l'homme par le collet et le força à se lever.

" Qui es-tu ?, grogna le policier.

- Je...je suis… Putain ! Ca fait mal !

- Crois-moi que tu vas avoir autrement plus mal lorsque je me serais occupé de toi ! Ton nom ?

- Je… La Berloque…

- Qui t'as envoyé ? "

Javert maudit sa malchance. Et le sérieux de sa logeuse. La brave femme avait entendu crier et s'inquiétait pour le policier. Sachant son métier et sa réputation, elle préférait venir vérifier s'il allait bien.

On frappa donc à la porte et une voix féminine, inquiète, retentit :

" Vous allez bien inspecteur ? "

Cela suffit à déconcentrer Javert et l'homme se débattit. Il réussit à échapper aux mains fragilisées du policier et à ouvrir la porte à la volée. Bousculant la femme se tenant dans l'encadrement de l'appartement et la jetant sur Javert, l'escarpe descendait les marches de l'escalier quatre à quatre.

Javert ne put le retenir. Il tenait une femme dans ses bras et l'empêchait de tomber sur le sol.

Javert soupira, lassé de perdre encore un criminel. Il relâcha la logeuse, qui rougissait adorablement.

La femme, ébahie, se rapprocha de lui, un pâle sourire aux lèvres.

" Comment allez-vous insp…? "

Le reste de la phrase fut perdue dans les limbes, ainsi que le sourire, elle venait d'apercevoir l'intérieur de l'appartement. Son appartement ! Et en fut horrifiée.

Javert n'eut d'autre choix que de prendre une malle et de la remplir de vêtements. Il devait se trouver une chambre pour quelques nuits.

La vie n'était plus sûre rue des Vertus.

Et de toute façon, sa logeuse exigeait que la police rembourse les dégâts. Ce que Javert n'était pas capable de se permettre. Elle lui avait copieusement hurlé dessus, oubliant qu'elle parlait à un policier.

Javert préféra s'enfuir plutôt que de supporter ses cris de colère.

La question était celle-ci : où trouver à se loger ?

La migraine qui se préparait allait être terrible, Javert la sentit avant même que les points rouges n'apparaissent derrière ses paupières.

IL DEVAIT DORMIR !

A sa décharge, le Mec fut compréhensif.

Javert s'attendait à des rires et des moqueries. Il s'attendait à ce qu'on se lave les mains de son sort. Il s'attendait à ce que la Sûreté le laisse tomber.

Il n'en fut rien !

Vidocq écouta son nouveau rapport avec intérêt et préoccupation.

" Pas une bonne nouvelle ça, le cogne, fit le Mec, en glissant ses mains joliment entretenues sous son menton.

- En effet."

Honnêtement, que pouvait répondre Javert à cela ?

" Il faut que tu déménages. Je peux te loger si tu le souhaites ? "

L'idée de vivre ne serait-ce que quelques jours avec Vidocq, un ancien forçat, fit frémir Javert. Il était certain qu'il ne lui suffirait que de quelques heures pour lui fracasser la mâchoire.

" Je vais me débrouiller, préféra répondre l'inspecteur prudemment.

- J'espère pour toi. Mais ne t'inquiète pas pour ta tapissière [logeuse], je vais me charger des frais. Un passage à la préfecture et tout sera réglé.

- Comment cela ?

- Tu es un cogne, Javert ! Bon Dieu ! Tu crois que je vais laisser un de mes hommes en plein désarroi ? Je vais rendre une petite visite à Chabouillet et à nous deux, on trouvera bien un peu de thune pour payer les travaux.

- Il n'y a pas trop de dégâts, expliqua Javert, horrifié à l'idée que son patron allait devoir payer pour lui. Juste la fenêtre et quelques livres."

Et quelques livres, pensa amèrement Javert. Bien trop onéreux pour ma bourse.

" Je vais me charger de tout ! Ne t'inquiète pas ! Mais as-tu pensé au Cric ? "

Ce fut une révélation douloureuse.

Non, il n'y avait pas pensé.

Non, il était tout entier à ses propres problèmes.

Javert résuma la situation par un simple :

" Merde. "

Comme à son habitude.

L'inspecteur jeta son sac sur le plancher devant le bureau en bois précieux du chef de la Sûreté. Il allait repartir, en coup de vent mais le Mec l'arrêta, amusé et surpris de voir toute cette agitation de la part d'un homme aussi pondéré que l'inspecteur Javert.

" Non, pas comme ça et pas de jour ! Et surtout pas toi ! Ils ne doivent pas connaître son adresse mais ils connaissent ta silhouette. Ils vont te filer !

- Alors qui ?, jeta Javert, sèchement, ne préférant pas relever le manque de confiance flagrant que Vidocq avait en ses compétences. Le filer lui ?

- Un message tout d'abord, pour le faire venir ici. Et une cachette pour lui aussi.

- Et son travail ? "

Javert se mordit la langue devant le regard acéré du Mec. Vidocq se pourlècha les babines comme un chat devant une jatte de crème.

" Quel est le travail du Cric ?

- Jardinier dans un couvent, avoua Javert.

- Le couvent du Petit Picpus ? "

Oui, le Mec méritait sa place de chef de la Sûreté. Javert ne fut pas impressionné. Quel autre couvent se trouvait si proche de la demeure des Loisel ?

" Oui, répondit laconiquement le policier.

- Un message pour lui expliquer la situation. Un fiacre pour le ramener à la Sûreté. Et tu te charges de le loger. Tiens ! Avec toi ? "

Un instant, Javert se demanda ce qui était pire : vivre en compagnie de Vidocq ou rester en compagnie de Valjean. Il ne put trancher, les deux possibilités lui donnaient des sueurs froides.

" Très bien, se soumit le policier. Mais il lui faut un remplaçant. Je connais bien le couvent du Petit Picpus, les hommes n'y sont pas admis.

- A moins d'être vieux et laid, " renchérit Vidocq en riant.

Vidocq ne demanda pas à Javert pourquoi il connaissait si bien le couvent. Le Mec connaissait la chasse que menait l'inspecteur depuis des années à la poursuite de M. Madeleine. En fait, il avait assez souvent moqué le policier à ce propos.

" J'ai des gonzes, vieux et laids, proposa le Mec.

- Non, je pense à un collègue… Mais il est un peu jeune…

- Rivette ? Cela ne marchera jamais Javert ! "

Il était jeune, oui, mais il était l'une des rares personnes en qui Javert avait pleinement confiance. Ils étaient collègues depuis plusieurs années, Rivette avait commencé comme sergent sous ses ordres et il avait progressé grâce au soutien et à la formation de Javert.

Les deux hommes n'étaient pas amis mais leur relation était la chose la plus proche d'une amitié que Javert ait connue.

Et surtout, Javert avait confiance en lui !

" Fais-le venir ici Vidocq et je vais trouver une solution. Je vais arranger toute cette chienlit ! Je vais…

- Paix Javert ! "

Vidocq ne releva pas l'utilisation du tutoiement. Il examina Javert, vraiment pour une fois. Il vit la fatigue dans les cernes, il vit la souffrance dans les mains bandées, il vit la préoccupation dans le pli barrant le front.

Il soupira.

Il ne fallait peut-être pas abuser autant du garde-chiourme en fait. Même un homme aussi intraitable que Javert devait avoir un point de rupture. Et il en semblait proche.

Le chef de la Sûreté avait beaucoup de pouvoir, certes, mais Javert était le protégé de M. Chabouillet et ce dernier n'appréciait pas que l'inspecteur travaille pour un ramassis de forçats et de criminels.

Javert avait assez souffert avec l'affaire des Chauffeurs...

Il fallait lâcher du lest.

" Tu vas dormir, le cogne, asséna Vidocq.

- Pardon ?, demanda Javert, ébahi.

- Viens ! "

Vidocq se leva et marcha quelques pas en direction d'une porte. Jamais Javert n'avait pénétré dans les locaux de la Sûreté. Il n'était que toléré ici, juste un outil utilisé par le Mec.

Javert se soumit et suivit Vidocq, après avoir ramassé son sac. Les deux hommes entrèrent dans une petite pièce, attenante au bureau du Mec, une simple bibliothèque disposant d'un lit de camp. Comme celui que possédait l'Empereur Napoléon durant ses campagnes militaires.

" Tu te couches là et tu dors !, ordonna Vidocq. Tu es à l'abri ici. Nous trouverons une solution pour Valjean.

- Je ne peux pas dormir ! Je n'ai pas sommeil ! Il faut…

- Ta gueule Javert ! Tu te couches, tu dors et on réglera notre affaire plus tard."

Vidocq se rapprocha de la porte pour sortir. Puis il examina Javert, fixement. Une longue minute.

Javert n'apprécia pas cela.

" Quoi ?

- Tu as été voir Chabouillet ces temps-ci Javert ?

- Oui, Vidocq, grogna Javert, fatigué de discuter.

- Tu devrais… Tu devrais peut-être retourner le voir Javert et lui raconter ce qu'il t'est arrivé.

- Dieu ! Non ! A quelle fin ? Il le saura bien assez tôt !

- Ce n'est… Il va vouloir savoir ce qu'il s'est passé…

- Pour sûr ! Je vais rédiger un rapport. Dés que je serais capable de penser correctement.

- Oui, oui… Mais les paroles ont parfois plus d'impact que les écrits. Tu es son protégé."

Javert se rapprocha de Vidocq. L'homme était aussi grand que lui, plus massif, plus imposant.

Il semblait incertain et Javert n'aima pas voir ce visage sur un homme aussi sûr de lui que l'ancien forçat.

" Que me caches-tu Vidocq ?, demanda Javert en usant instinctivement du tutoiement.

- Rien, rétorqua sèchement le Mec. Juste un peu d'inquiétude."

Un long regard.

Vidocq laissa Javert l'examiner, lui fouiller l'âme à la recherche du mensonge. Et bien sûr, le policier ne découvrit rien. Vidocq était trop bon à ce jeu.

Le chef de la Sûreté quitta enfin la petite pièce de repos.

Une porte qui claque.

Javert se retrouva seul. Son sac à ses pieds. Il s'assit sur le lit, testant la dureté du matelas. Cela valait son propre lit. Il retira ses bottes et s'étendit.

Non, il n'était pas fatigué.

Non, il n'avait pas sommeil.

Il avait tellement de travail.

Il devait gérer son poste de Pontoise.

Il devait parler à Rivette.

Il devait sauver Valjean.

Il devait…

Et puis...quelque part...l'inquiétude étrange de Vidocq à son encontre lui laissait un goût amer dans la bouche.

Quelque part, une alarme résonnait et annonçait le danger...

Et Javert s'endormit, vaincu par l'épuisement...

CHAPITRE V

AU ROMARIN

La fenêtre du portier s'illumina avant que Valjean n'atteigne la porte de service. Il était prévisible que l'agitation, inhabituelle dans cette rue même tard dans la journée, alerterait le concierge. Sinon, les jurons du cocher qui brusquait son cheval auraient suffi pour le faire.

Valjean n'avait pas fini de se demander s'il était prudent de laisser l'inspecteur à son sort, quelque peu éméché et ronflant tout bas à l'intérieur du fiacre, lorsque la porte du couvent s'ouvrit et que le portier se jeta sur lui.

" Quelle honte ! Alors, comme ça on attend que son frère soit malade pour se livrer à la débauche ! Puis on sort avec des bohémiens la nuit tombée et on revient le matin ivre et en voiture ! La Mère Supérieure va en entendre parler, n'en doutez pas, Fauvent."

Valjean fit un pas vers l'homme et vers la porte qui se trouvait derrière lui. Martin, le portier, était plus bas qu'il ne l'était, mais tout aussi large. Cette largeur débordait chez le portier par-dessus la ceinture de son pantalon.

"Je ne vois pas où est le problème, Martin. Les bohémiens sont des enfants de Dieu. Et cet homme particulier peut être d'une grande aide pour notre communauté. Bohémien ou pas.

- Comment ça ?"

Le portier s'emmitoufla dans sa couverture, ce qui était devenu une sorte de tic tout au long de ce terrible hiver tandis que Valjean le regardait faire. L'ancien forçat desserra un peu son écharpe pour se donner le temps de réfléchir et de pousser un soupir destiné à montrer la fatigue qu'il ressentait à peine.

" La rivière est gelée, les routes sont impraticables. Le marché est sur le point de manquer de ravitaillement, et si le temps ne s'améliore pas, il y aura bientôt une famine dans la ville. "

L'homme posa la main sur son ventre dans un geste instinctif qui fit presque sourire Valjean.

" L'homme que vous avez vu connaît des gens qui, à leur tour, savent comment faire parvenir des vivres à la capitale. "

Le portier glissa un bras sous le coude de l'ancien forçat et l'attira vers sa loge.

" Des façons illégales ?, demanda-t-il.

- Pas forcément. Des moyens alternatifs. "

Valjean le vit déboucher une bouteille de vin et rapprocher deux gobelets bien remplis en direction du poêle. L'hospitalité du portier.

" Je ne pensais pas qu'il soit convenable de déranger la mère supérieure avec…

- Des affaires du monde auxquelles la pauvre femme n'est pas habituée, fournit Martin. Vous avez bien fait, Fauvent. La pauvre femme a assez de problèmes ici… surtout avec le petit couvent.

- Ah ! Encore ?

- L'avant-toit du fond... Le poids de la dernière chute de neige a fait craquer la charpente. Les vieilles nonnes ont passé la nuit en veillée à prier Sainte Rita.

- Je vais voir ce que je peux faire. "

Valjean ramassa la genouillère qu'il avait confiée au portier comme il le faisait chaque fois qu'il s'aventurait au-delà des portes du couvent.

" Fauvent... Vous oubliez votre vin.

- Encore trop tôt pour moi.

- Mais au cas où la nourriture manquerait, vous vous souviendrez de votre bon ami et...

- Ne vous inquiétez pas. Je m'en souviendrai. "

Sous la lueur grise d'un ciel lourd et bercé par le tintement qu'émettait à chaque pas sa genouillère, Valjean s'abandonna à ses réflexions. Il avait menti, oui, et il s'était aussi assuré de la collaboration du portier si le besoin se faisait sentir.

Mensonges sans gravité ? Des mensonges nécessaires ! Mais en quoi son manque d'honnêteté différait-elle de la brutalité de Javert ? Précisément parce que ses demi-vérités étaient sans importance ? Et pourtant Martin avait eu peur.

Valjean était confus.

Entre autres, parce qu'il avait découvert quelque chose d'inattendu en voyant les mains bandés de Javert et la façon dont l'homme essayait de s'en servir en dépit de la douleur.

Oui, Valjean était agacé d'admettre que ce sauvage, qui avait le don de l'irriter au-delà du tolérable, avait aussi le pouvoir de le ramener à certaine nuit de Noël, à une forêt obscure et à une petite fille qui se démenait pour soulever un trop grand sceau. Une fillette qui affrontait une tâche colossale sans autre outil que sa volonté. Une petite à qui la peur, au lieu de paralyser, donnait de la force.

Pendant cette nuit dans les bois, quelque chose de froid et de sec se brisa dans la poitrine de Valjean. Et quelque chose de différent prit sa place. Malgré les années qui s'étaient écoulées, l'ancien bagnard ne saisissait toujours pas ce que cela pouvait être.

Cela dérangeait Valjean que la présence inquiétante de Javert se soit insinuée dans ce souvenir et l'ait corrompu, éveillant chez lui le besoin de savoir l'inspecteur en sécurité. Malgré la colère, en dépit de l'indignation et de la peur.

Qui plus est, l'ancien forçat avait été horrifié de découvrir qu'il avait vu grelotter cet homme sans cœur dans son sommeil. Valjean avait vu que, malgré la douleur et le froid, Javert continuait à serrer ses poings et ses dents, prêt à se battre même dans ses rêves. À son grand regret, il n'avait pas reconnu un ennemi chez Javert à ce moment-là.

Non, Valjean n'avait vu en lui qu'un homme épuisé et qui était trop acculé pour songer à se donner le repos dont il avait besoin.

Deux visages flétris, deux lunes blanches et usées, regardèrent par la fenêtre alors que Valjean montait sur l'échelle armé de son râteau. Les vieilles nonnes joignaient leurs mains en prière et dirigeaient leurs yeux vers le ciel. Ou regardaient-elles vers lui ? Valjean n'aurait pas su le dire, mais il était certain d'une chose : s'il continuait à se laisser distraire alors qu'il travaillait, il finirait par se briser le crâne.

Le retour à sa routine d'effort physique et de sueur fut un soulagement qui lui fit oublier le froid. Il lui fit attendre Cosette sans même s'en apercevoir.

Mais l'heure de la promenade des écolières vint sans qu'aucun des bruits qui l'annonçaient ne lui parviennent : le couvent dormait sous son manteau triste et silencieux en attendant le soleil qui, un jour encore, ne réussirait pas à atteindre le jardin.

Quand il devint évident qu'il ne verrait pas sa fille ce matin-là, Valjean se dirigea vers la hutte, attristé.

Fauchelevent l'attendait avec un froncement de sourcils. L'ancien forçat ôta son manteau et permit à son camarade de chambre de lui enfoncer les yeux dans le dos, comme il l'avait déjà fait maintes fois. Il attendit les questions du vieil homme qui, comme d'habitude, ne vinrent pas immédiatement. Valjean se força à sourire.

" Ah, Fauchelevent, mon pauvre ami... Vous devez être affamé. "

Il raviva le feu du poêle et prépara du café. Puis il se dévoua à la routine rassurante de son petit foyer sous le regard inquisiteur du vieillard.

" Parlez-moi d'elle, lança le vieil homme entre deux bouchées de pain. Ça valait la peine de prendre le risque ? Je parie bien que oui.

- Elle ?

- Oui, la femme qui vous a fait manquer à l'appel. Je désespérais déjà de vous voir perdre la tête, ne serait-ce qu'une fois. Racontez-moi, Madeleine.

- Il n'y a pas de femme. "

Valjean fit semblant de ne pas voir la déception sur le visage de son interlocuteur lorsqu'il lui tendit une chemise propre et prit soin du pot de chambre.

" Je vois que vous êtes galant, et, ma foi, c'est tout à votre honneur ! Mais vous n'avez rien à craindre de moi, Père Madeleine."

L'ancien forçat s'assit pour éplucher des pommes de terre.

" Je vous assure que je n'ai vu que des rues glacées. Et c'était impressionnant.

- Vous avez tort, Madeleine. Vous avez besoin d'une femme qui puisse réveiller le jeune homme que vous cachez encore à l'intérieur. Vous pouvez tromper les autres, mais moi, j'ai travaillé côte à côte avec vous pendant des années, et je sais que vous êtes encore un chêne fourmillant de sève. Moi, qui ne suis plus qu'une grume desséchée, je me languis de sortir de ce lit. Et tout cela dans un seul but : rendre visite à ma Margot et la convaincre de m'emmener faire un tour dans l'arrière-boutique.

- Pour vous montrer les légumes de saison ?, dit Valjean de meilleure humeur.

- Mais non, voyons ! Pour les savourer ensemble ! "

Fauchelevent secoua la tête, l'air déçu.

" Vous ne vous souvenez plus de ce que l'on ressent lorsque vous vous réveillez et que vous découvrez que vous n'avez pas froid parce que vous êtes adossé contre le corps d'une femme ?

- Avez-vous la fièvre ? ", demanda Valjean, alarmé par les confidences sans précédent de son collègue.

Et en effet, les yeux de Fauchelevent avaient retrouvé un peu de leur éclat d'antan ; puis ils regardèrent au loin, comme si le vieil homme était à la recherche de quelque chose.

" Certes, Margot est sourde et édentée... Mais elle a encore tout ce qu'il faut. Même qu'elle a la fougue d'une jeune femme ! Et je fais de mon mieux pour ne pas la décevoir… "

Valjean cacha son embarras en se servant de la pratique méthode consistant à rajouter du chou dans la marmite.

" Je n'arrive pas à imaginer à quel point ma société doit vous être ennuyeuse, Père Fauchelevent. Je suis un homme simple, répondit Valjean tout en retirant l'une de ses grosses chaussures boueuses. Si je me languis c'est d'ôter mes bas trempés et de dormir quelques heures. Toutes ces affaires de cœur me dépassent.

- Bien sûr ! Vous parler c'est peine perdue, Père Madeleine. "

Le vieil homme croisa les bras sur sa poitrine et surveilla la marmite sans se donner la peine de cacher son mécontentement.

Une sonnerie tonitruante retentit au loin ; au quatrième coup long, Fauchelevent se dérida.

" Eh bien, on vous réclame dans la loge du portier. "

Mais Valjean se précipitait déjà hors de la hutte. Il avait une idée assez claire de qui pourrait le chercher.

Ce n'était qu'un émissaire.

" J'ai une lettre pour vous ", dit l'inconnu qui l'attendait dans la rue.

Son visage semblait être celui d'un vieil homme, mais son allure démentait cette impression.

Valjean décacheta la lettre et la lut en vitesse. De temps à autre, il jetait un regard incrédule au porteur du message.

" Était-il nécessaire de mentionner l'enterrement de Mère Crucifixion ? C'est un coup bas, même venant de Vidocq. "

L'homme haussa les épaules et souleva légèrement l'aile de son énorme chapeau.

" Je ne sais rien à ce propos. Tout ce que je sais, c'est que vous devez m'emmener voir la mère supérieure. "

C'était inévitable, oui, et aussi un moment redoutable pour l'ancien forçat.

En ce qui regardait Jean Valjean, c'était un méfait que de se présenter devant l'autorité du couvent avec une demande qui était, en fait, du chantage.

Mais c'était une aberration que d'utiliser le seul faux pas que sa devancière ait commis pour faire en sorte que la Mère Supérieure se soumette à la volonté de Vidocq. Car Valjean savait que la pauvre femme ne permettrait jamais qu'une telle chose soit connue.

" Si vous voulez que cette ruse marche, courbez votre dos et restez loin des bougies. La mère supérieure est peut-être à moitié aveugle, mais elle a le coup d'œil sûr . "

L'homme hocha la tête et suivit le vieux galérien jusqu'au parloir du couvent.

Quelques heures d'inconscience.

Cela fit un bien immense à Javert.

Lorsque le policier émergea enfin de son sommeil si profond, la nuit était tombée. Mais combien d'heures était-il resté mort au monde ?

Nerveusement, l'inspecteur se releva et enfila ses bottes. Il plissa le nez devant son état. On était bien loin de l'impeccable inspecteur Javert, qui patrouillait avec autorité les rues de la ville en parcourant les pavés de Paris.

Le voilà obligé de se terrer à la Sûreté, comme un rat acculé par un chat.

Cela l'énerva tellement qu'il eut envie de tout envoyer au diable pour retourner dans son appartement et attendre de pied ferme ses tourmenteurs. Pour le plaisir de les avoir sous sa dextre.

Une autre pensée, bien peu charitable, fut d'utiliser Valjean comme appât pour les attirer.

Mais Javert repoussa cette idée. Il n'était pas si cruel, quoi qu'en pensent Valjean ou les autres.

Le policier se leva et fut surpris de sa faiblesse. Il vacillait. Il n'avait pas mangé depuis des heures.

Javert se reprit et d'un geste sûr, il entra dans le bureau du Mec. Il faisait sombre mais une chandelle brûlait sur le bureau, éclairant les visages de Valjean et de Vidocq. On l'examina avec stupeur puis avec un petit sourire amusé.

Ce qui agaça davantage le policier.

" Reposé le cogne ?, demanda le Mec, désignant une chaise dans un angle de la pièce.

- Des nouvelles ?, préféra répondre Javert.

- Tu sais que ton collègue est un homme bien ?

- Oui, le Mec. Rivette est un bon inspecteur. Vous m'éclairez ? "

Vidocq apprécia le retour du vouvoiement. L'usage du tutoiement n'avait été qu'un bref oubli. Il répondit en souriant :

" Je vais peut-être laisser ton collègue le faire pour toi. Hein Rivette ? "

Un mouvement dans un angle de la pièce, restée dans l'ombre et un vieillard apparut. Javert resta estomaqué quelques instants avant de partir dans un franc éclat de rire. Des larmes mouillèrent même de ses yeux.

" Ho ça va ! Calme-toi Javert !, grogna Rivette. Je sais que je suis ridicule !

- Tu es...splendide ! Laisse-moi te regarder ! "

Javert se leva et vint examiner son collègue de près. Il avait les cheveux et la barbe vieillis. Ce n'était pas uniforme mais on voyait les pointes blanchies et grisonnantes.

Malgré lui, le policier glissa ses doigts pour caresser les cheveux de son collègue, ils étaient rêches. De même, des cernes avaient été ajoutées sous ses yeux, vieillissant son regard, lui donnant facilement des années de douleur. Il n'avait plus une trentaine d'années mais il était impossible de déterminer son âge.

De loin, il pouvait faire illusion, comme un acteur sur les planches du théâtre mais de près on distinguait la jeunesse de ses traits, la candeur de ses yeux… Trop jeune, bien trop jeune, mais si les nonnes l'évitaient comme la Peste, cela pouvait marcher.

Il ne restait que le Père Fauchelevent à convaincre. Peut-être avec de l'argent ?

Javert connaissait les vertus de la corruption. L'argent de Vidocq permettait souvent de clore des bouches ou de les ouvrir.

Les deux hommes s'examinaient, profondément. Des années à se côtoyer, ils n'avaient jamais été si proches.

Javert siffla en appréciateur en se tournant vers Vidocq. Il lança, un sourire dans la voix :

" Vous connaissez quelqu'un dans le monde du théâtre ?

- Une jolie petite personne. Je ne pense pas que tu la connaisses.

- Je connais beaucoup de monde, monsieur.

- Musichetta. Elle me doit des faveurs.

- Je connais. Jolie voix mais petite vertue. Beau travail ! Peroxyde d'hydrogène ! Ses cheveux sont foutus.

- L'inspecteur a accepté les risques," rétorqua sèchement Vidocq.

Javert retrouva les yeux de son collègue et le regarda. Il était surpris de cette action idiote de la part de Rivette mais l'homme avait l'habitude d'agir de façon inconsidérée.

" Et ta femme ? Qu'en dit-elle ?

- Pour la juste cause, répondit Rivette, fermement. Ces salopards ont dévasté ton appartement !

- En effet.

- Nous allons les poisser et leur faire passer le goût de jouer avec des cognes.

- Rivette…, commença Javert, désolé.

- Ne viens pas me dire que ce n'est pas grave ! Ton appartement ! Merde ! Tu aurais pu être là ! Et que ce serait-il passé alors ?

- Je n'en sais rien, " admit Javert.

Mensonge !

Il y avait un escarpe et un pistolet ! Pas besoin d'être un grand policier pour deviner ce qui aurait pu se passer.

" Je suis désolé, Rivette. Je ne veux pas te mettre en danger.

- Je suis un cogne, tu te souviens Javert ?

- Ce ne sont pas des enfants de choeur. Sois prudent au couvent. Si tant est que tu aies le droit d'y être."

Javert se tourna à nouveau vers Vidocq. Valjean était assis en face du chef de la Sûreté. A ses pieds il y avait un sac.

L'ancien forçat regardait depuis le début le policier. Difficile à lire comme toujours. Surpris ? Décontenancé ? Irrité ?

Illisible !

Donc, Rivette était accepté.

" Neveu ? Cousin ?, demanda Javert, à la ronde.

- Cousin, répondit Vidocq. Tiens ! Lis le cogne !"

Une lettre fut tendue au policier et Javert en prit bonne note.

M. Fauchelevent,

Par le présente, nous vous informons de la terrible situation dans laquelle se trouve votre cousine. Elle est actuellement bien malade et alitée au 6 rue Petite Sainte-Anne, avec la fièvre.

Nous désespérons de son état. Comme vous êtes le seul membre de sa famille encore en vie, nous vous demandons de venir vous charger d'elle. La pauvre âme a bien besoin de soutien durant ses derniers instants.

Le messager est bien sûr de vos connaissances. Nous espérons que vous avez reconnu votre petit cousin, Philippe.

Son âge et sa situation de célibat devraient lui permettre de vous remplacer dans vos tâches au couvent.

Sinon, n'hésitez pas à rappeler au bon souvenir de la Mère Supérieure la douloureuse disparition de Mère Crucifixion et son enterrement organisé de manière extraordinaire. Cela serait dommageable pour son ordre qu'un tel scandale éclabousse son couvent.

N'hésitez pas non plus à lui parler du 6, rue Petite Sainte-Anne, elle y a des connaissances elle aussi.

BLONDEL

Blondel était un des surnoms de Vidocq au bagne de Toulon. C'était un joli message, bien tourné. Il avait suffi à attirer Valjean et à convaincre la Mère Supérieure.

Ça… et surtout la menace voilée de dévoiler l'enterrement illégal d'une des soeurs du couvent.

Javert eut un sourire amusé, rempli d'ironie à cette idée. Vidocq était vraiment un salopard.

" Rivette aura accès à toute l'enceinte du couvent ?

- Oui, répondit en souriant Vidocq. La Mère Supérieure m'est redevable.

- Ne risque-t-elle pas de renier son jardinier ?

- Aucun souci. C'est une vieille amie.

- Parfois Vidocq, vous me faites peur, admit Javert.

- Ma vie est digne d'un roman, le cogne. Mais rassure-toi, je n'ai réussi qu'à protéger le couvent dans différentes affaires. Comme cette pernicieuse habitude des nonnes de se faire enterrer sur les lieux consacrés au lieu d'aller comme tout à chacun se faire enterrer au cimetière. C'est bien d'avoir des principes mais la loi est la même pour tous ! Et les gamines de ce couvent ne sont pas toutes des filles de bonne famille, j'y ai caché des filles perdues.

- Au couvent ?

- Javert, je ne vais pas t'avouer tous mes secrets !"

Un rire, sonore et amusé. Vidocq remplissait le bureau de sa présence, imposante, même son rire était aussi profond. Vivant !

" Et la cousine ?

- J'avais tellement envie d'écrire Madame Javert ! Mais j'ai préféré éviter de te nommer. On ne savait pas ce que la lettre pouvait devenir.

- Donc Rivette y est allé ?

- Oui, Javert, répondit le jeune inspecteur, fier de lui. Et j'ai obtenu le poste. Je dois d'ailleurs y retourner ce soir. Demain, je gère un jardin. Je vais servir de messager à M. Fauchelevent.

- Comment cela ?"

Javert se tourna vers Jean Valjean et le contempla en écoutant la réponse de son collègue. Rivette l'appelait Fauchelevent, donc Vidocq n'avait pas trahi le secret du forçat.

A quel jeu jouait Vidocq ?

En le contemplant, Javert pouvait difficilement imaginer que l'esprit de Jean Valjean était en effervescence. L'ancien forçat s'était posé exactement la même question que l'inspecteur au sujet des intentions de Vidocq, et en était arrivé à une conclusion : quels que soient les desseins du chef de la Sûreté, il ne pouvait demeurer à sa merci.

Après leur entretien gênant avec la Mère Supérieure, il avait guidé Rivette jusqu'à la hutte, l'avait présenté à Fauchelevent en tant que son cousin, et avait rassemblé quelques vêtements.

Comme à son habitude, le vieux Fauchelevent n'avait pas posé de questions, mais avait simplement contemplé Valjean avec une expression qui vacillait entre doute et perplexité.

Puis l'ancien forçat avait demandé à l'aimable inspecteur de servir la soupe à son frère pendant qu'il ramassait les outils qu'il avait abandonnés près du petit couvent et faisait ses adieux à une bonne amie.

Rivette accepta sans la moindre méfiance, et cela dit à Valjean tout ce qu'il avait besoin de savoir.

Par ailleurs, le sourire complice de Fauchelevent indiquait clairement qu'il était certain que Madeleine partait quelques jours pour vivre ses amours en toute liberté, et cela le rassura.

Valjean disparut, donc. Il sauta quelques murs, traversa quelques jardins potagers en jachère et prit un fiacre vers le centre-ville.

Valjean erra quelques heures sur le pavé où la boue ne dégelait plus. Ce fut tout le temps qu'il lui fallut pour mettre en place des mesures de sécurité précaires visant à le protéger du Mec, du moins jusqu'à ce que le printemps ne s'installe.

Juste au cas où...

Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'il revint, soumis et candide, au couvent et à un Rivette impatient mais point alarmé.

A présent, le jeune inspecteur parlait de Valjean et de sa situation en toute neutralité, et Valjean avait du mal à croire qu'il racontait la vie d'un honnête jardinier à Javert, pas celle d'un galérien en rupture de ban. Même la courtoisie dans ses paroles lui était adressée aussi. Incroyable!

" Il a sa fille dans le couvent et son frère est malade, disait Rivette. Je vais faire ce que je peux pour aider la situation. Le chef de la Sûreté m'a déjà fourni des médicaments pour soigner le vieux et pour la fille, j'ai eu le droit de lui expliquer pourquoi son papa devait partir quelques jours.

- Bien, bien."

Un bon coeur, trop bon aux yeux de Javert, mais Rivette était jeune et allait devenir père pour la première fois.

Javert sentit le fiel lui monter à la gorge, la fille de Valjean ! Donc la fille de la prostituée Fantine ! Toujours en vie, toujours dans la vie de Valjean ! L'homme l'avait sauvée de Montfermeil et n'était certainement pas mort en sautant de l'Orion.

" C'est parfait !, conclut Vidocq. Rivette, tu files au couvent. Tu as un poste à tenir. Pour ta femme, je vais charger mon épouse, Fleuride-Albertine d'aller la visiter. Ne t'inquiète pas pour elle ! Fleuride est une bonne âme, elle saura y faire.

- Merci, monsieur."

Le jeune policier était surpris de cette délicate attention et la tension disparut dans ses épaules.

" Tu viendras tous les jours. Musichetta va devoir entretenir ta chevelure. Tu es censé être un vieil homme. Baisse les épaules, tiens-toi courbé, traîne de la jambe et si tu pouvais oublier de te laver pendant quelques jours…

- MONSIEUR !, clama Rivette, horrifié.

- Pour ce que j'en dis. Cela ferait plus réaliste. Allez file !"

Javert et Valjean avaient ri d'un même rire. Voir le visage terrifié de Rivette valait le détour. En tout cas, le jeune inspecteur était parti.

Ce soir, il dormirait au couvent, sous le nom de Philippe Mathieu. Il avait fait la connaissance du Père Fauchelevent et de la jeune Cosette. Il avait compris ce qu'on attendait de lui. Il était assez bon espion pour agir comme il le fallait. Javert l'avait bien formé.

Javert regretta amèrement d'avoir préféré se charger seul de la surveillance des égouts. Avec Rivette à ses côtés, toute cette lamentable affaire n'aurait pas eu lieu.

Le jeune inspecteur rendu vieux et impotent par la magie de Musichetta et de Vidocq quitta la Sûreté.

Il fit cela le plus prudemment possible. Il ne voulait pas qu'on le remarque.

Et il ne resta que les trois hommes dans le bureau du chef de la Sûreté.

Vidocq bâilla à s'en décrocher la mâchoire et regarda les deux complices malgré eux en souriant. Tellement amusé devant toute cette situation.

" Maintenant à vous les gonzes ! Il vous faut un pied-à-terre ! J'ai des entrées dans les garnis de la Petite-Pologne, si vous n'avez pas peur des poux.

- Merci le Mec, mais je sais où aller, opposa Javert.

- Et on peut savoir où ?"

Une hésitation, un souffle. On ne s'appréciait pas, on commençait à peine à se faire confiance.

" Je vous le dirais lorsque nous serons sûrs d'y être acceptés, monsieur.

- Ne sois pas jobard, Javert ! Si tu te retrouves à la trime [rue], tu reviens me voir et je vous garde en sécurité.

- Bien entendu, le Mec."

Mais il était évident que le policier n'allait pas transmettre cette information de sitôt.

Javert se leva et partit chercher son sac, Valjean avait imité le mouvement. D'un commun accord, les deux hommes allaient quitter le bureau de Vidocq, lorsque celui-ci, fidèle à son habitude d'avoir le dernier mot, lança :

" Prenez garde à vos miches, les gonzes ! Perdre un cogne demande des tonnes de paperasse et je n'aime pas ça !"

Javert salua sans rien dire et la porte se referma sur la vision du Mec, debout devant son bureau, les fesses posées sur le bois précieux et les chevilles joliment croisées.

Cabotin !

" Vous m'emmenez où inspecteur ?

- Pas ce titre Valjean ! Dorénavant, vous êtes Jean et je suis Fraco. Et nous nous tutoyons !

- Nous sommes amis ?

Le forçat était abasourdi. Javert le comprenait très bien, lui aussi trouvait cela complètement fou.

Le monde avait cessé de tourner droit !

" Nous sommes amis. Et nous allons dormir dans un lieu… Mon Dieu ! Je n'ai pas fini d'en entendre parler."

Javert se mit à rire, mais sans joie. Juste un amusement désolé.

Et il avait raison de s'y attendre.

Car le regard du Marquis posé sur lui en cette heure si tardive n'avait pas de prix.

" Insp… Vous ? Vous voulez une fille ?

- Une turne. Pour moi et pour mon ami.

- Une turne pour les deux ou une turne chacun ?"

Le Marquis commençait à sourire. Ce qui agaça Javert.

" Une chacun !

- Je ne juge pas, monsieur. Vous pouvez coucher qui vous voulez.

- Merde le Marquis !

- J'ai même quelques hommes très charmants que je peux vous présenter si vous souhaitez de la compagnie. Vous ou votre ami ?"

Javert se pinça le nez fermement, il luttait pour conserver son calme. Déjà amoindri par la situation.

" Plus un mot le Marquis !

- Mais…, commença la voix amusée du proxénète.

- Je te jure que si tu ajoutes quoi que ce soit je vais quitter ton bordel et y revenir avec une escouade de railles. Pour vous coller les poucettes !

- Bien, bien. Une turne. Et un repas je suppose ?"

Le sourire n'avait pas disparu. Preuve qu'on ne croyait en aucune façon les menaces pleines de colère du policier.

" Dans les chambres, c'est possible ?

- Tout est possible ! D'autres demandes mon prince ?"

Javert hocha la tête sans rien dire et le Marquis tendit la main en direction d'un large rideau baissé.

Il le souleva et un salon joliment décoré apparut. Des canapés, larges et profonds, des tapisseries, de bonne qualité, des senteurs, florales et prenantes… Et des filles, assises ou debout, attendant le client ou le divertissant déjà. La couleur ambiante était d'un tendre rose.

Un bordel !

Javert avait emmené Valjean dans un bordel !

Il n'aurait pas été surpris si l'ancien forçat avait essayé de se rebeller et de fuir.

L'inspecteur n'avait pas tout à fait tort.

En geste de gentilhomme, mais saturé d'ironie empoisonnée, l'inspecteur céda le passage à l'ancien forçat. Valjean avait assez entendu de la conversation à demi-voix entre Javert et le Marquis pour savoir où il mettait les pieds. C'était du moins ce qu'il croyait.

L'idée même de pénétrer dans ce lieu de perdition remplissait Valjean d'indignation froide. Etre forcé de se réfugier sous le toit de quelqu'un qui exploitait la misère de femmes démunies de moyens dignes d'assurer leur subsistance ? Respirer le même air que les dégénérés qui appelaient ce genre d'abus du plaisir ?

Ça lui faisait grincer des dents.

Cela lui faisait penser à Fantine.

Cependant, Valjean savait bien qu'il n'avait aucun moyen de s'opposer aux décisions de Javert. Et il espérait que ses grosses chaussures boueuses et ses vêtements usés lui garantiraient l'accès à la chambre par une porte de service, discrète et éloignée des clients.

Lorsque le Marquis souleva le rideau pour le laisser entrer, ses yeux s'ouvrirent sur la splendeur de la salle principale d'une maison close huppée.

La fumée des cigares purs rendait l'air brumeux; le mélange de parfums le rendait entêtant.

Les rires qui éclataient un peu partout étaient trop aigus pour être sincères. Ou bien, trop graves pour ne pas se faire passer pour captivants.

Des messieurs ventripotents se réunissaient en cercle pour discuter de sujets complexes avec un verre d'alcool à la main.

Valjean ne vit presque rien d'autre.

Le rideau en velours magenta que tenait le Marquis pour le laisser passer glissa, et tomba sur la casquette du forçat. Puis il effleura brusquement son visage. Le tissu était lourd. Moelleux et beaucoup trop doux. Il semblait être tissée de feu et brûlait là où il touchait sa peau.

Valjean se força à suivre du regard la courbe que traçait sa casquette en tombant par terre.

Deux jeunes femmes s'approchèrent de lui. Tout doucement, en souriant. L'une d'elles prit sa casquette et, avant de la poser sur sa tête, glissa ses doigts parmi quelques mèches de cheveux rebelles et les lissa. Avec beaucoup de gentillesse.

L'autre femme saisit son bras et passa une petite main gantée sur la poitrine de sa veste en tissu grossier. Elle affichait une grâce presque surhumaine. Tellement insinuante. Si charmante.

Mais Valjean ne porta pas un seul regard sur les décolletés généreux, ni sur les cous et les chevilles qui montraient leurs courbes sans la moindre trace de modestie. Il ne remarqua pas les lèvres qui s'entrouvraient, ni les petites langues roses qui les humectaient pour séduire les yeux.

Depuis un moment, Valjean avait des sueurs froides et avait oublié de respirer.

Il se retourna pour repartir par où il était venu.

Mais Javert avait anticipé son mouvement et se tenait entre lui et le vestibule. Le vieux forçat se heurta à la cravate de Fraco, puis prit un peu de recul pour le regarder dans les yeux et lui dire ce qu'il pensait de ses solutions improvisées.

Cependant, il n'arriva pas à retrouver sa voix.

Toutefois, il était assez lucide pour se rendre compte que l'inspecteur ne souriait plus, mais qu'il semblait presque amer.

Cela n'empêcha pas Javert de se pencher un peu et de marmonner près de son oreille:

"Ne me joue pas la scène de la donzelle chaste et pure: ils nous regardent déjà. Et je suis sûr que tu as vu pire au bagne."

Puis, d'un ton si fort qu'on l'entendit dans toute la salle, il ajouta :

" Je t'avais dit que c'était l'un des endroits les plus raffinés de la ville. Profites-en, c'est moi qui régale."

La grosse main gantée de Javert tomba sur son épaule. Il y avait trop de force dans le geste pour prétendre qu'il était amical : cela fit aussi mal qu'un coup de matraque.

C'était du connu.

Valjean baissa la tête et avança.

Derrière lui, l'inspecteur carra les épaules et d'un pas assuré, suivit son mouchard jusqu'à l'étage des chambres, tout en tenant Valjean par l'épaule, comme pour le guider amicalement.

Les deux hommes essayèrent d'ignorer les regards posés sur eux. Calculateurs, curieux, intéressés…

De toute façon, l'inspecteur était bien trop concentré sur Jean Valjean pour voir autre chose. Il s'attendait à une dérobade.

M. Madeleine était un homme prude. La religion et la piété - Javert avait même pensé à de la bigoterie - avaient poussé le très saint maire de Montreuil à séparer les hommes des femmes dans son usine. Un règlement très strict concernant la moralité avait été imposé et les contremaîtres l'avaient appliqué sans le moindre scrupule.

Ce n'était pas sans raison que la femme Fantine s'était retrouvée sur le trottoir...quoi qu'en pensait aujourd'hui monsieur le maire.

Donc Javert suivait le Marquis tout en surveillant du coin de l'oeil monsieur Madeleine, une main lourdement posée sur son épaule.

Le Marquis les emmena à l'étage devant deux pièces accolées. Il tendit les clés et ouvrit la porte de l'une. Une chambre, simple, apparut, possédant le luxe d'une baignoire et d'un lit avec un matelas épais. Un tapis recouvrait le plancher et des lampes étaient déposées sur de jolis bonheur-du-jours.

" Tu as changé la décoration depuis la dernière inspection, constata froidement Javert.

- J'en avais assez de ce vert d'eau. Et les gonzesses voulaient du neuf ! Que voulez-vous, ins...monsieur, je soigne mes clients ! Et mes pensionnaires !"

Le Marquis désigna une porte et expliqua qu'elle communiquait entre les deux chambres. Parfois il y avait des couples qui voulaient jouer à plusieurs.

Javert ne préféra pas relever mais la rougeur qui macula les joues de Valjean fut visible. Intimidé le forçat ?

Il était vrai que M. Madeleine était un grand timide, malgré les nombreuses offres de mariage qu'il avait reçues à Montreuil. Ces femmes n'avaient eu aucune vergogne à poursuivre de leurs assiduités le très saint maire de Montreuil… Elles devaient déchanter aujourd'hui.

Cette pensée fit sourire Javert.

" Une porte communicante, cela peut se révéler utile, fit sobrement le policier.

- N'est-ce pas inspecteur ?," ajouta le Marquis d'un air entendu.

Javert ne releva pas.

Valjean s'efforça de suivre la conversation, mais les propos du Marquis le gênaient : jamais, même au bagne, il n'avait réussi à comprendre les raisons qui poussaient certains hommes à exposer leur intimité ou celle des autres. Et il ne trouvait pas drôles les sous-entendus qui, à ses yeux, avaient fait sourire Javert.

L'ancien forçat avait commencé à regretter sa petite communauté de saintes, où les mots et les actes n'admettaient pas de double sens.

En plus, il y avait la main que Javert semblait avoir oubliée sur son épaule. Ce contact le mortifiait.

Il ressentait le besoin impératif de se libérer. De le laisser loin derrière lui et dans l'oubli. Il n'y avait rien de bien nouveau dans ces émotions.

Cependant, la pression que Javert exerçait si naturellement, presque avec sagesse, sur ses muscles tendus avait aussi le mérite de le rassurer. Et cela le désarmait tout à fait.

Le vieux forçat profita que les autres étaient absorbés dans leur conversation pour avancer dans la chambre et échapper à la prise de l'inspecteur.

Javert ne sembla pas y prêter attention, il laissa filer le forçat. Jean-le-Cric était trop calme. Le garde-chiourme s'attendait à un éclat de colère.

Le Marquis avait fini sa visite, il promit de revenir vite avec un repas chaud et consistant.

Devant la porte, Javert l'arrêta. Le Marquis s'attendait à de nouveaux ordres, il sembla surpris d'entendre le policier le remercier.

" Merci le Marquis ! Et sois prudent ! Les gonzes après qui je suis ont tenté de me buter.

- Merde ! Et le Mec ?

- Il me protège. Et protège mon… ami…

- Je vais expliquer votre arrivée. Personne ne connaît votre identité. Mais je ne peux pas empêcher les filles de parler. Deux hommes seuls… Vous allez faire jaser.

- Qu'on jase et qu'on jaspine, je m'en fous, mais qu'on taise mon nom.

- Pas de problème ! Faites-moi confiance inspecteur.

- C'est quelque chose...dont je n'ai pas l'habitude…, admit difficilement Javert.

- Alors forcez-vous !"

Un rire et le Marquis disparut, laissant les deux hommes seuls. Dans une chambre de bordel. Dont les murs étaient si minces que le son passait sans problème. Et ce n'était pas des sons anodins.

Javert s'assit sur le lit et soupira.

Il regrettait tellement le monde de l'inspecteur Javert. Son monde fait de droiture et de patrouille, de chasteté et de réflexions.

Valjean respecta la méditation du policier. Lentement, le forçat fit le tour de la chambre, inspectant la fenêtre, testant les ouvertures.

Il était absorbé dans ses propres réflexions : en quelques instants, la présence de Javert s'était réduite à une simple nuisance ; le Romarin était devenu un repère sur la carte de Paris qu'il avait appris par cœur.

Valjean traçait des itinéraires d'évasion dans son esprit et calculait ses probabilités. A ce point de sa vie, c'était devenu un instinct.

Mais de toutes les variables qu'il gérait et qu'il se sentait capable de contrôler en cas de besoin, une seule était impossible à évaluer : l'inspecteur Javert.

Et pourtant...

Il prit un moment pour réfléchir à sa situation alors qu'il cherchait un moyen de forcer la jalousie qui cachait la fenêtre du regard du monde.

Valjean savait qu'il n'avait d'autre choix que de donner à Javert le contrôle de ce qui se passait autour de lui. Il n'aimait pas ça, mais il aurait été stupide de prétendre qu'il avait d'autres alternatives.

L'ancien forçat savait bien qu'il lui était impossible d'éloigner Cosette de Paris, des escarpes, de Javert et compagnie. Il ne lui restait plus qu'à attirer l'attention de tous sur lui et à les éloigner ainsi du couvent. De Cosette.

Et peu importait s'il devait le faire à un coût élevé.

Courir le risque d'être tué, ou s'exposer à la violence et à la dégradation qui entouraient Javert de façon permanente semblait inévitable. Et aussi presque supportable.

L'intolérable était d'avoir dû quitter Cosette.

Valjean souleva de force la jalousie pour regarder dehors et voir le tracé de la rue.

Entre-temps, Javert le regardait faire, légèrement amusé. Le forçat à la recherche d'une faille pour s'évader.

Jusqu'à ce que Valjean pose ses paumes sur le rebord de la fenêtre, soulève son poids afin de mieux regarder la rue, puis se retourne pour saisir le bord supérieur de la fenêtre et étudier les étages supérieurs et le toit du Romarin.

Cela fit disparaître le sourire et se lever le policier. Jean-le-Cric était trop calme pour être honnête.

" Voyons ta turne, Valjean."

Et les deux hommes passèrent dans l'autre chambre. Aussi spacieuse, aussi luxueuse, aussi mal isolée.

Javert et Valjean se regardèrent avant de hausser les épaules. Ils étaient aussi gênés l'un que l'autre manifestement.

Javert s'approcha de la porte d'entrée de la chambre et saisit la clé. Il ferma à double tour et la clé disparut dans la poche de son manteau.

Valjean ne dit rien. Il avait compris.

Simple mesure de précaution.

Et puis…

Et puis le policier hésita. Il observa le forçat debout au centre de la chambre. Résigné. Valjean devait tellement s'attendre à ce que le cogne agisse ainsi. Froid, mauvais, impitoyable.

Et à sa grande surprise, Javert était ennuyé d'agir ainsi. Il s'était attendu tant de fois déjà que Valjean lui fasse la belle. Il était même étonné de le voir encore ici, avec lui, alors que le forçat n'avait rien à gagner à cette histoire...voire même il pouvait tout perdre.

Les deux hommes se regardèrent fixement, gris contre bleu. Et Javert reprit la clé pour ouvrir la porte. En silence, il revint vers Valjean et lui tendit la clé. Le forçat l'empocha sans remercier.

C'était dérisoire mais pour Javert c'était important.

Une affaire de confiance.

Il était peut-être temps de faire le premier pas.

" Bonne nuit Valjean. Je vais aller me fondre dans le décor. Histoire de questionner les filles du Marquis. Qui sait ? Elles ont peut-être des confidences à faire ?

- Est-il indispensable que j'y aille ?"

Javert décela l'infime changement dans la voix. M. Madeleine était incertain, peut-être un peu irrité, aussi. Cela le fit sourire.

" Cela dépend de ce que tu souhaites Valjean ! Honnêtement, je ne pense pas que le Poron soit ici ce soir mais si tu as envie de prendre un peu de bon temps…

- Javert !, s'écria Valjean, scandalisé.

- Ou alors tu peux jouer les michetons avec moi et te retrouver dans le rôle du confident de ces dames.

- Vous l'avez déjà fait ?

- Oui. J'ai déjà joué les clients des prostituées.

- Seulement joué ?"

L'amusement disparut et les yeux de l'inspecteur redevinrent froids comme la glace.

" Seulement joué ! OUI ! Et je suis surpris de votre question, M. Madeleine, fit Javert, la voix dégoulinante de mépris. Vous connaissez bien mon dossier.

- Inspecteur ?

- Ma mère était une pute. Je ne fais pas dans le métier."

Et pour faire bonne mesure, Javert quitta la chambre en claquant la porte.

Valjean leva les sourcils, stupéfait.

Javert prenait trop de choses pour acquises. Comme le fait que l'ancien forçat se souvenait du garde-chiourme qu'il avait été à Toulon. Valjean avait de vagues souvenirs de lui, dont son allure de jeune homme mince et grave qui se servait bien de sa matraque. On le disait gitan à l'époque, c'était vrai. Au Bagne, cela ne voulait pas dire grand-chose.

Mais, si Javert avait revêtu l'uniforme rouge du condamné, il comprendrait qu'en ce temps-là, Valjean ne voyait pas en lui une personne, mais une force cruelle et vengeresse. Une arme mobile capable de donner des ordres et de respirer. Un uniforme sans visage.

De même, Madeleine n'avait jamais lu le dossier de Javert, car tout ce qu'il aurait souhaité savoir sur lui était devenu clair le jour de l'incident avec la charrette de Fauchelevent. Ce jour-là, Javert avait cessé d'être une nuisance et était devenu une menace. Le reste avait eu peu d'importance, même lorsque Madeleine fut désigné maire.

Maintenant, Javert se disait gitan et fils d'une prostituée. Et tout ce à quoi Valjean pensait, c'était que la vie lui avait donné de mauvaises cartes. Que la partie que l'inspecteur devait jouer était injuste depuis le début.

Comme la sienne. Peut-être davantage. Et cela l'impressionna quelque peu.

Il ferma la porte entre les deux chambres, mais il ne la verrouilla pas. Quel aurait été l'intérêt de le faire ? Une bonne poussée aurait suffi pour la briser…

Il jeta un nouveau coup d'œil à sa chambre et claqua la langue, très agacé. Le lit semblait si moelleux qu'il aurait pu l'avaler tout entier ; le tapis était poilu et excessif. Les différentes nuances de rouge qui décoraient les murs et les tissus l'accablaient ; le poêle dégageait trop de chaleur.

Il fit deux pas et leva les rideaux. Peut-être qu'un peu d'air froid pourrait purifier l'atmosphère chargée d'odeurs douceâtres et lourdes dans laquelle il suffoquait. Il découvrit que la double parure de rideaux laissait à peine pénétrer l'air dans la pièce.

"Évidemment ! Suis-je stupide ! Quel genre de cellule ce serait si les prisonnières pouvaient respirer ? "

Il se débarrassa de son manteau, de sa veste et desserra le mouchoir enroulé qui lui servait de cravate. Malgré cela, il avait du mal à respirer.

Il se retrouva assis sur le lit, la tête baissée et les doigts entrelacés sur ses genoux.

Les sons provenant des autres chambres détournèrent son attention. Les rires, les halètements, les coups rythmiques prenaient un sens particulier entre ces murs. Mais ils ne dérangèrent pas outre mesure le vieux paysan qui avait vécu son enfance en partageant l'unique pièce de la masure avec ses parents et, plus tard avec sa soeur et son beau-frère. Ils ne dérangèrent pas plus le prisonnier qui avait gâché sa jeunesse parmi des milliers d'hommes qui gisaient ensemble chaque nuit et qui n'étaient pas toujours chastes.

Il commença à étudier l'unique tableau de la pièce pour échapper aux bruits indiscrets. La peinture représentait une rangée d'arbres que Valjean n'arrivait pas à identifier, malgré tous ses efforts. Vers le milieu, deux formes pâles s'embrassaient : un jeune homme et une jeune femme qui partageaient un baiser.

L'ancien forçat contempla les formes harmonieuses, les courbes fermes, les ombres nées d'angles bien tracés.

Valjean n'aurait pas pu dire si le tableau était bon ou mauvais, mais il trouva un peu de paix en contemplant la fraîcheur de ces beaux corps et sourit.

Jusqu'à ce qu'il réalise que les parties génitales des jeunes gens étaient exposées. Non seulement exposées, mais sur le point de s'entremêler.

Cette vision le gêna au plus haut point.

Il sentit ses oreilles s'échauffer. Un désagrément qu'il traînait depuis bien avant l'âge de raison et qui l'avait mis en difficulté à maintes reprises.

Il accrocha sa veste au clou d'où pendait le tableau pour le cacher et s'éloigna en se tiraillant une oreille.

Tout petit, il les avait grandes et un peu décollées. Sa mère les caressait de temps en temps, et quand elle ne fut plus là, ce fut sa sœur qui prit la relève.

Ce furent là des expressions de tendresse dont il ne se souvenait que rarement. Lorsqu'il le faisait, son humeur devenait sombre.

Au fil des ans, ces caresses lui avaient manqué, et il avait parfois été tenté de les retrouver. Mais qui les lui donnerait ? Mieux encore, quelle créature saine d'esprit se contenterait d'une intimité construite sur de telles approches ?

Valjean surmonta la méfiance que lui causait le lit et s'allongea pour méditer. Comme à son habitude, il sombra dans le sommeil avant d'avoir fini de pondérer une seule de ses pensées.

Le Marquis, de son vrai nom Matthieu Peguet, était un professionnel qui savait très bien comment gérer une maison de tolérance. Il prenait grand soin de ses filles et tenait un établissement irréprochable tant au niveau de l'hygiène qu'à celui des prestations proposées.

Cela faisait des années que l'inspecteur Javert se chargeait des inspections de routine dans le bordel du Marquis. Un établissement de luxe dénommé " Le Romarin". Ce n'était pas dans les attributions officielles d'inspecteur de police mais le Romarin était un établissement que la préfecture surveillait avec soin. Connu dans le milieu politique, on y craignait le chantage et on y cherchait des informations sur certains hommes en vue.

Et naturellement, le secrétaire du Premier Bureau, aux Affaires politiques, M. Chabouillet en avait chargé son protégé. Javert, le mouchard aux ordres de la préfecture, le chien de Chabouillet, inspectait le Romarin régulièrement, vérifiant les identités et les carnets de santé de ses dames, examinant les registres pour noter les noms des habitués, obtenant des ragots juteux sur les gens de la haute.

Le Marquis profitait aussi de cet accord. La loi était plus souple avec lui. Notamment en ce qui concernait les enfants du bordel. Pas d'enfants abandonnés à l'assistance publique. Pas de prostitution infantile.

Le Marquis se targuait d'être un homme de culture et de bon goût. Une bibliothèque était mise à la disposition de la clientèle et ses employés et employées savaient tous lire et écrire. Les enfants de la prostitution ne se chargeaient pas du ménage, contrairement à d'autres maisons de tolérance, le Marquis utilisait quelques vieilles employées pour gérer la maisonnée. Les enfants étaient envoyés à l'école.

Il refusait que le bordel ne soit que le seul débouché offert à ces malheureux fruits de passions tarifées. Il ne voulait pas que les enfants soient abandonnés à cause du malheureux métier de leur mère.

Javert, à la surprise du Marquis, appuya toutes ces mesures et se tut sur l'illégalité de la situation. Le policier se rendit complice mais il avait un passif…

Le Marquis n'apprit la vérité sur le passé de l'inspecteur Javert que très tardivement et il comprit un peu mieux la raison de toute cette bienveillance à son égard.

L'enfant d'un galérien et d'une gitane versée dans la prostitution et la cartomancie. Un enfant né en prison.

Les cognes en avaient tellement ri lorsqu'ils avaient raconté le passé de leur collègue au proxénète.

De la crainte vint le respect.

Il y avait une dizaine de femmes et quelques hommes parmi les pratiques du Marquis. Les hommes servaient aussi bien de prostitués que de gardiens. Certains clients pouvaient se révéler violents, surtout après avoir abusé de la boisson.

Les hommes étaient bien traités au Romarin, les actes sodomites étaient dépénalisés mais les invertis restaient une perversion dans la société. Chez le Marquis, ils vivaient discrètement leurs amours et disposaient d'une salle à leur propre usage. C'était assez rare pour être noté.

Le policier en faisait vaguement mention dans ses rapports. Cela ne dérangeait en rien le sérieux de la maison. Et cela permettait à certaines personnalités versées dans le jeu de Sodome de venir se détendre.

Des informations, des noms, des rapports…

M. Chabouillet était satisfait du travail de Javert. Le Marquis se faisait mouchard pour la bonne cause. Javert fermait les yeux sur les infractions et songeait avec dépit à sa propre jeunesse…

Bref, on pouvait critiquer le Marquis et le mépriser pour sa profession, cela restait un homme honorable. Il n'extorquait pas ses employés, il n'abusait pas de ses filles, il ne transformait pas les enfants en prostitués, il payait une commission décente et offrait des conditions de vie acceptables.

C'était un fait tellement rare dans le milieu de la prostitution que l'inspecteur se faisait protecteur vis-à-vis du Romarin, au grand amusement de M. Chabouillet.

" Un jour, vous allez me ramener une femme venue du Romarin, mon pauvre Javert…

- Monsieur, je vous en prie…"

Et le vieux lion du Premier Bureau riait devant l'air scandalisé de son protégé. Javert restait un homme intraitable et impassible.

Le Marquis était une étrangeté dans Paris. Un homme honorable et honnête, un indicateur sérieux et efficace. Sinon, Javert l'aurait arrêté depuis longtemps et son établissement serait fermé sur décision de la préfecture de police.

Javert savait tout cela. Il contemplait avec lassitude les peintures affriolantes sur les murs, les tapis épais qui recouvraient les sols et les canapés larges et invitants au repos qui encombraient le salon d'accueil.

Un piano droit était posté contre un mur. Une nouvelle folie ! Et une fille en jouait en souriant d'un air un peu mièvre. Assis à ses côtés, un homme la serrait de près et lui posait de petits baisers dans le cou.

Javert connaissait l'homme de vue. Un député au Parlement. Avec des visées républicaines. M. de Saintonge.

Si Mangin savait cela…

Javert cacha son sourire ironique derrière ses mains croisées. M. Chabouillet allait en rire le lendemain. Puis Javert examina un autre couple, l'air de rien.

Un médecin de la Cour en compagnie d'une prostituée. Mhmmmm… Cela pourrait intéresser Dupuytren, toujours à la recherche d'une meilleure place. L'ambition était si grande parmi ces gens de la haute bourgeoisie.

Javert nota le nom puis il comprit que l'heure n'était plus à la surveillance. Une jeune femme vint lui offrir un café et de la compagnie. Le visage souriant, le policier accepta les deux.

Il ne venait que rarement inspecter le bordel et il gardait toujours son bicorne et ses manières de policier.

Un instant, Javert se demanda si une fille pouvait l'avoir remarqué. Ce serait ennuyeux. Mais le policier n'avait pas l'habitude qu'on reconnaisse l'homme, la plupart des gens s'arrêtaient à l'uniforme et ne le voyait pas, lui.

La fille s'assit à ses côtés, sur le canapé moelleux, et machinalement sa tête se reposa contre son épaule.

" Vous êtes le nouveau locataire ?, demanda la fille en souriant, les yeux ourlés de longs cils.

- Oui, lui répondit la voix profonde de Javert.

- C'est agréable de faire connaissance avec de nouveaux visages.

- C'est tout à fait vrai."

Un sourire, un regard longuement échangé. Il fallait jouer la séduction. Ce n'était pas un domaine dans lequel le mouchard excellait.

Javert se dit qu'il allait lui falloir quelque chose de plus fort que du café pour tenir la distance.

" Je ne suis pas un visage agréable cependant, reconnut piteusement le policier.

- Mhmmm. Vous avez un visage qu'on n'oublie pas."

C'était dit.

Fin de l'histoire.

Le sourire se fit plus dur. On ne jouait plus à séduire.

" Des nouvelles de ce qui m'intéresse dans ce cas ?, questionna Javert, la voix perdant sa douceur.

- Cela dépend de ce qui vous intéresse…

- Tout m'intéresse.

- Alors allons dans votre chambre."

Javert n'hésita qu'un instant, il abandonna le café, se leva et la fille le suivit. Une jeune femme âgée de vingt ans à peine...selon son extérieur mais qui devait approcher des trente ans dans la réalité. Une jolie rousse avec des yeux verts, brillants et des jambes à damner un saint. Voire à troubler un impassible inspecteur de police.

La goutte de belladone qu'elle s'était mise dans les yeux lui donnait un regard de biche et son parfum musqué flottait dans les airs après son passage.

Oui, une jolie punaise.

Le Marquis les regarda partir avec un sourire réjoui.

Dix ans qu'il connaissait le policier. Ce n'était pas une amitié. Le Marquis ne côtoyait Javert que dans un cadre strictement professionnel. Mais en dix ans, les rencontres irrégulières avaient créé un certain attachement.

L'inspecteur et le proxénète avaient conclu un pacte de non-agression et d'échanges d'information.

Le Marquis avait repris le bordel après le décès de sa femme, une dame issue du milieu de la prostitution. Un décès inopiné dû à la maladie et que le Marquis n'avait que peu regretté. On avait appelée sa femme la Marquise, son micheton devint donc le Marquis.

Et depuis dix ans, le Marquis tenait la boutique, sans avoir d'épouse officielle à ses côtés mais quelques maîtresses égarées dans son lit. Ainsi que quelques amants.

Donc, il y a dix ans, le Marquis avait été sauvé de la ruine et de la prison par le témoignage du policier Javert. Un homme était mort dans son lupanar, une crise d'apoplexie. Une mort naturelle mais une catastrophe pour le gérant de l'établissement.

Bien entendu, l'homme était un politicien en vue. Ce qui rendit la police plus suspicieuse.

Le Marquis se retrouva menotté alors même qu'il clamait son innocence. Et puis… Et puis l'inspecteur Javert est arrivé.

Ils ne se connaissaient pas. Javert avait une quarantaine d'années à l'époque. Il débutait à Paris. Il n'était pas encore l'homme craint qu'il était aujourd'hui.

Et surtout, il était honnête !

Il entendit les cris du Marquis, il vit les filles terrorisées qu'on embarquait dans les voitures, il remarqua la désinvolture de ses collègues en matière de procédure. Et il arrêta tout.

Il s'assit sur un des canapés et demanda à parler au prévenu. Les autres policiers furent ennuyés par les exigences de ce jeune provincial. Ils lui intimèrent de se taire et d'obéir. Un proxénète ? La belle affaire ?

Javert fut intraitable.

Le Marquis s'assit face au policier, la peur au ventre.

" Alors tu disais que Monsieur de la Villanelle est un habitué ?, questionna paisiblement le policier.

- Oui… Oui, inspecteur. Il avait ses habitudes avec Laurette.

- Je veux parler à cette Laurette."

Claquement de doigts. D'accord, Javert débutait à Paris mais il avait le grade d'inspecteur de Première Classe;

Il dépendait du commissariat de Pontoise et faisait le plus souvent office de supérieur en titre. En effet, le commissaire de police du poste de Pontoise ne se déplaçait pas souvent, M. Gallemand était généralement sous l'emprise de l'alcool, il envoyait alors son inspecteur principal pour le représenter. Javert avait tout pouvoir.

Il avait pris l'habitude du commandement.

Ce soir-là, il n'était pas l'officier le plus gradé. Il y avait le commissaire en titre du quartier, M. Dujardin.

M. Dujardin était outré de voir ce simple inspecteur venir piétiner ses plates-bandes avec tant d'impertinence. Mais le commissaire se plia aux demandes du policier.

A la surprise du Marquis. Moins à celle des policiers présents.

Car ce que tout le monde savait, hormis les prévenus, c'était que si Javert était là, ce n'était pas en tant qu'inspecteur en charge du poste de Pontoise, mais en tant qu'envoyé de M. Chabouillet, le secrétaire du Premier Bureau de la Préfecture de Police.

Et cela changeait la donne.

Cela poussait un commissaire à la soumission et les autres policiers à libérer les suspects déjà menottés.

" Monsieur de la Villanelle ?, demanda Javert, froidement, à une femme blanche de peur devant lui, les menottes encore en place.

- Il avait... des goûts un peu étranges, inspecteur, expliqua la prostituée. Il aimait...il aimait être un peu bousculé.

- Bousculé ?

- Attaché."

Des rires fusèrent parmi la raille. Javert claqua d'une voix sèche :

" Où est le médecin ? De quoi est mort exactement M. de la Villanelle ?

- Le coeur a lâché, inspecteur," répondit un homme dans l'assistance. Le médecin des morts venu vérifier les causes de la mort.

Javert connaissait ces médecins non assermentés, le commissaire Gallemand avait l'habitude de travailler avec ce genre d'officier de santé sans prétention. Ni diplôme médical.

Une manière de régler simplement les affaires sans perdre de temps en paperasse trop volumineuse.

Seulement, le mort n'était pas un homme du commun. Peut-être l'inspecteur devait envoyer chercher un véritable médecin.

Surtout que M. Chabouillet avait été pressant, il voulait savoir si son ami, M. de la Vilanelle était mort de mort naturelle ou s'il s'agissait d'un meurtre.

On se regardait en silence puis Javert préféra gérer l'affaire lui-même. Cela surprit les officiers de police présents.

On le connaissait comme un homme procédurier à l'extrême. Javert devait avoir un objectif à l'esprit.

" Mort naturelle, conclut simplement le policier. On perd notre temps ici."

Javert se releva. Figure imposante, représentant l'Autorité et la Loi. Il ordonna aux policiers de relâcher les filles et de les laisser rejoindre leurs chambres.

Il prit ensuite le Marquis à part, dans son bureau, seul à seul et il lui demanda les registres. Bien entendu, prendre en note le nom des clients était une gageure. Javert n'eut pas besoin de réitérer sa demande.

Les deux hommes se comprenaient vite. Les registres furent découverts et Javert les compulsa avec soin.

Le policier apprécia le sérieux du Marquis. Les registres étaient tenus scrupuleusement à jour. Javert y vit les visites régulières que faisait le politicien. Il examina aussi le corps avant que ce dernier ne parte à la Morgue. Il découvrit les traces de strangulation et de contraintes. Oui, le vieux député était un polisson et un libertin. Puis le policier exigea que le Marquis soit à ses côtés pour toutes ces tâches, afin que le gérant puisse répondre à ses questions.

Javert était un homme pointilleux et procédurier. Il y eut des centaines de questions.

M. de la Villanelle était un vieil homme. Il était mort d'une apoplexie, en effet. Mais Javert comprit que l'âge et les jeux trop poussés auxquels l'homme se livrait à l'abri d'une chambre de lupanar avaient eu raison de sa vie.

Le Marquis ne fut pas arrêté.

Il n'en revint pas.

On le convoqua quelques jours plus tard à la Préfecture. On le reçut au bureau des affaires de moeurs. L'inspecteur Javert n'était pas présent mais on lut le rapport fait par cet officier dont le poste se trouvait au commissariat de Pontoise. On sentait tout à coup que Javert n'était pas simplement un inspecteur de police mais que quelqu'un manipulait le policier. Il y avait un patron puissant derrière le policier.

Le Marquis fit simplement sa déposition.

Il en ressortit libre.

Il n'en revenait toujours pas.

Mais la visite privée que lui fit l'inspecteur Javert plusieurs semaines après cette affaire ne fut pas une surprise, elle. Le policier rappela sèchement ce qu'il s'était passé. Il avait besoin d'un mouchard avec un bon réseau d'informateurs.

Le Marquis se voyait attribuer ce rôle.

Un pacte fut donc signé. Tacitement. Et il durait depuis dix ans.

Ce soir-là, le Marquis fut surpris et satisfait de voir l'austère inspecteur de police monter avec une prostituée.

Des années que le proxénète rêvait de voir Javert se détendre et perdre son impassibilité.

Il se promit d'interroger la petite Lucie dés le lendemain.

Le Marquis était un indécrottable curieux. Ce qui était utile dans son métier.

Javert entra le premier dans la chambre et garda la porte ouverte pour laisser entrer la prostituée. Malgré lui, elle le frôla en passant, tentatrice et séductrice.

Javert se plaça au centre de la pièce et glissa ses mains dans son dos, dans une impeccable position de garde-à-vous.

" Alors ?, aboya-t-il.

- Vous savez que plusieurs filles ont été assassinées ces temps-ci ? Monsieur l'inspecteur."

La punaise n'avait pas froid aux yeux, elle dardait ses yeux brillants sur le froid policier et levait son petit menton de femme avec détermination.

" Possible. Ce n'est pas mon domaine.

- Parce que ce sont des putes ?

- Non. Parce que ce sont des voies de fait troublant l'ordre public. Je travaille surtout pour la Sûreté. Et pour la Préfecture. Et puis...

- Si vous me dites que ce sont les risques du métier, je vous en colle une !, " le coupa-t-elle véhémentement.

Javert se mit à sourire. La fille était courageuse. Très bien, elle méritait une oreille attentive. Quittant sa position de soldat, Javert s'assit sur le lit et l'invita à le rejoindre. Sans peur, la fille obéit.

" Quels quartiers ?

- Saint-Michel, Saint-Jacques…, Picpus…"

Elle jeta le dernier nom avec un sourire sans joie. Le policier leva le museau. Le chien flairait la piste.

" Picpus ? Je n'ai pas été mis au fait de cet incident."

La colère prit Javert. Colère contre ses collègues et ses subalternes. On avait dû juger la mort d'une prostituée sans intérêt pour la police.

" Il y a eu des hommes aussi…, avoua la jeune femme, à demi-mot.

- Des hommes ? Le gonze que je chasse s'en est pris à une femme...mais on ne sait jamais… Autre chose ?"

Il ne pouvait pas s'en empêcher, son ton était brutal mais c'était ce que voulait la fille. Autorité, confiance, sécurité.

" Il y a un témoin.

- Qui ?

- Un type qui travaille ici. Julien.

- Qu'il vienne me voir !"

La fille eut une drôle d'expression, entre l'amusement et la honte.

" Vous venez de passer du temps avec une fille, maintenant que va-t-on dire si on vous voit avec un homme ?

- Que j'ai un féroce appétit et une bite en rut. Je m'en fous qu'on jase. Je veux voir ce Julien."

La fille se leva et se retourna vers le policier, un peu plus soulagée, son sourire devenait vrai.

" Vous allez faire quelque chose inspecteur ? Les filles étaient des putes mais pas de méchantes femmes. Le Marquis a dit que vous cherchiez un violeur. Alors avec les filles, on s'est dit…

- Qu'un cogne pourrait se révéler utile ! Je vais voir ce que je peux faire. Gardez le silence sur mon bague [nom] et cela ira pour le mieux.

- Bien, bien…"

La fille allait sortir lorsqu'on frappa à la porte avant de l'ouvrir, révélant le visage inexpressif d'une servante portant un plateau avec un repas complet. Lorsque les deux femmes se virent, la servante poussa un soupir de soulagement.

" Te voilà Lucie ! Tu tombes bien ! Ton Toinet nous tanne avec son algèbre. On comprend pas nous autres.

- Je suis avec un client, murmura la dénommée Lucie.

- Je sais ! Mais va voir ton môme, il va s'en prendre une de la Louise !

- Bien, bien. Je vais monter !"

Un chambardement eut lieu devant la porte du policier. Javert contemplait tout cela avec un sourire amusé. Il n'avait pas eu de femmes, ni d'enfants dans sa vie mais la Force employait régulièrement des mômes pour jouer les messagers. N'était-ce pas comme cela que lui-même avait débuté à Toulon ?

Donc, un enfant de sept-huit ans se présenta et s'accrocha aux jupes de sa mère, le regard effrayé.

"Maman ! Y a la Louise qui veut m'étriller [gifler] !

- Antoine !, cria la mère. Va dans la chambre !

- MAMAN ! J'ai peur de la Louise."

La dénommée Lucie était perdue. Javert se leva de son poste d'observation et de sa puissante voix de cogne, il apostropha la compagnie :

" Que se passe-t-il ici ?"

L'enfant devint blême et serra davantage la jupe de sa mère. Lucie n'en menait pas large non plus. Quant à la servante, elle fila sans demander son reste, abandonnant le plateau sur le sol, près de la porte.

La loi était claire sur la présence des enfants dans un bordel, le petit Antoine aurait dû vivre ailleurs qu'ici. Il aurait dû être séparé de sa mère. Javert connaissait parfaitement l'existence de la porte dérobée située dans les étages et permettant aux enfants et aux mères de se retrouver...en toute illégalité. Le policier savait fermer les yeux.

N'avait-il pas vécu une vie de paria lui aussi ?

Il contempla la scène devant lui avec un soupçon d'amusement.

" Je m'excuse, monsieur, commença la mère, effrayée par le policier. Mon fils, voyez-vous…, il a des difficultés avec l'école… Il demande toujours quand il a du mal… Mais…"

La fille se tut. Elle poussait son garçon pour lui faire lâcher sa robe mais le jeune Antoine gardait des yeux hypnotisés par la peur sur l'imposant policier.

Quelle taille faisait-il ? Ce devait être un géant ! On dirait le croque-mitaine…

" Des difficultés avec de l'algèbre ?, s'enquit Javert, en fixant du regard le garçon.

- Oui, monsieur. Un problème de fontaine avec de l'eau qui coule...

- Ce sont les pires !," lança Javert en riant.

Puis sur une impulsion, il claqua des doigts et son sourire devint éblouissant. Un peu machiavélique peut-être.

" Je ne suis pas bon en mathématiques, le môme, mais je connais quelqu'un qui peut t'aider. Un ancien patron d'industrie, cela devrait lui plaire.

- Vrai ?"

La peur disparut et laissa la place à la curiosité. Javert se pencha sur le petit bonhomme et rétorqua :

"Vrai ! Va chercher ton cahier !"

D'un coup de vent, l'enfant disparut du couloir, courant de toute la vitesse de ses petites jambes. La femme ne souriait pas, elle était franchement inquiète.

"Que voulez-vous à mon fils ?"

La peur était là.

Bien entendu.

La peur du prédateur sexuel. Les enfants n'étaient pas à l'abri des adultes et encore moins dans un bordel. Même si le Marquis protégeait les enfants de son mieux, tout était possible.

Même si la loi semblait inique, elle avait raison de protéger les enfants du métier odieux de leur mère. C'est du moins ce que pensait le droit inspecteur. Il avait fallu de nombreuses inspections pour se convaincre que le Marquis pouvait bien mériter une exception...

" Lui faire faire ses mathématiques. Disons que cela va rembourser le courage d'être venu me parler. Allez ! Va me chercher Julien !

- Mais votre ami ?... Je pourrais rester avec mon fils ?

- Bien entendu. Jean sera enchanté de te faire un cours de mathématiques à toi aussi."

Javert riait maintenant. Franchement amusé à l'idée de voir Valjean en compagnie d'un môme et de sa mère. Puis le visage redevint austère.

" Il a une fille. Il sait y faire avec les enfants. Ton fils ne craint rien. Et peut-être pourras-tu échapper à la soirée. Quelques heures de calme, c'est inespéré dans ton métier, non ?

- Il ne voudra...rien ?

- Rien du tout. Il est trop timide."

La fille hocha la tête avant de quitter la pièce. Javert attendit patiemment que tout le monde rejoigne sa chambre. Il imaginait sans peine l'image que tous devaient avoir dans le salon à son propos. Une femme, un homme...et un enfant… Une belle image vraiment.

Si jamais le Mec avait vent de cette affaire, il en rirait pendant des années !

Les minutes s'écoulèrent. Javert avait récupéré son plateau et mangeait de bon appétit. Le Marquis soignait ses pensionnaires, c'était vrai.

Du pain, des pommes de terre avec un rôti de porc, une carafe de vin rouge et épais. Javert avait été rarement à une telle fête.

Il y avait même un dessert, une part de gâteau épais, couvert de crème et de sucre. Cela se mariait à merveille avec le café.

Javert mangea de bon appétit puis examina ses mains. Il avait mal. Cette situation était handicapante. L'inspecteur allait retirer les bandages lorsqu'on le dérangea encore en frappant à sa porte. Javert abandonna ses mains et cria d'entrer.

Lucie était là, son petit Antoine dans les jambes et à ses côtés se tenait un homme, jeune et longiligne. Donc, voilà le fameux Julien… Un bel homme, il était vrai. Il aurait eu du succès à la chaîne.

Un geste pour faire entrer tout ce monde et la chambre fut envahie. Javert ordonna au dénommé Julien de s'asseoir sur le lit et de l'attendre. Puis, avec un sourire amusé...sardonique…, le cogne frappa à la porte du forçat.

Valjean ne mit pas longtemps à ouvrir. Et l'expression de M. Madeleine n'eut pas de prix. Javert la savoura avec plaisir.

Voir M. Madeleine décontenancé était un spectacle rare.

" Ja… Fraco ? Que se passe-t-il ?"

Valjean lissa ses cheveux du geste inquiet de l'homme qui se serait réveillé en sursaut, puis ensuite son visage redevint impassible.

Malgré cela, Javert pouvait voir les idées horribles qui venaient au malheureux forçat. Une femme, un homme... Ils ne se connaissaient pas en réalité.

Javert laissa quelques secondes passer dans l'incertitude puis cessa son jeu cruel.

" Voici une affaire à ta hauteur Jean ! Nous avons ici le jeune Antoine avec un problème de mathématiques. Une histoire de fontaine qui fuit.

- Pardon ? Je...je ne comprends pas…

- Montre-lui ton cahier Antoine et reste avec ta mère. Jean, tu es maintenant officiellement devenu un professeur de mathématiques. Cela devrait te rappeler tes années de Montreuil…"

Cruel, Javert souriait, se délectant du regard incertain de Valjean.

" Bien, bien. Je vais voir ce que je peux faire…"

Javert s'écarta et laissa passer Lucie et son fils dans la chambre de Valjean. La dernière chose qu'il entendit fut la voix d'Antoine s'écrier avec joie :

" Alors vous connaissez bien les mathématiques, monsieur ? J'ai un problème à résoudre pour demain et M. Roussel m'a promis une image si je réussissais…"

La porte fut refermée et Javert souriait, toujours, espiègle.

Le sourire disparut lorsqu'il tourna son regard vers sa propre chambre.

Sur son lit se tenait le dénommé Julien.

Le jeune homme était totalement nu et attendait, passif, le bon vouloir de son client.

Merde.

Sans que Valjean ne fasse quoi que ce soit pour l'empêcher, la porte de sa chambre se referma derrière le petit garçon bavard et le froufrou des jupes de celle qui, de toute évidence, était sa mère.

Une jeune femme au visage aimable qui posait une main protectrice sur l'épaule de son poussin.

Les oreilles de Valjean rougirent.

" Fais-moi voir ce problème, jeune homme", dit Valjean en traversant la pièce pour récupérer sa veste.

Mais il revit le tableau qu'il avait caché en dessous et abandonna sa tentative.

" Algèbre, monsieur, dit la mère, c'est trop difficile pour un si jeune garçon ! Merci de votre aide...

- Algèbre ?", Valjean l'interrompit, alarmé.

Il tendit la main au garçon et lut les quelques lignes tordues écrites sur son cahier. Puis il rit.

" Ne vous inquiétez pas, madame, c'est juste de l'arithmétique.

- Et cela est une bonne chose ?, demanda la mère, la voix pleine d'espoir.

Valjean haussa les épaules.

" C'est plus raisonnable. Voyons, Antoine, ton problème est le suivant : disons que ta source est ce pichet. Elle coûte 1200 francs. Et le fil d'eau qu'elle débite est de 7 litres par minute. Bon, ici c'est du vin, mais n'importe.

- D'accord."

Valjean déposa le pichet auprès du dîner qu'il n'avait pas encore entamé et se dirigea vers le lave-main.

" Maintenant, dit-il en soulevant la cruche, voila la fontaine qu'il te faut. Elle coûte 2305 francs. Et regarde, voici l'eau qu'elle peut débiter. Que vois-tu ? N'oublie pas que la capacité de fournir de l'eau est en relation avec le prix de la cruche.

- Elle est plus grande. Et donne deux fois plus d'eau.

- Pourquoi ?

- Parce que ça coûte deux fois plus cher ? C'est une règle de trois ! Si pour 1200 francs j'obtiens 7 litres, alors pour 2305 j'obtiens…"

Le garçon prit son cahier et commença à faire ses calculs.

" Eh bien, tu es un garçon intelligent !", répliqua Valjean en riant franchement.

Il entendit le gloussement satisfait de la mère derrière son dos. Ses oreilles lui brûlèrent tout à coup.

" Javert a dit que vous êtes bon avec les enfants. Je vois que c'est vrai, dit Lucie.

- C'est facile de s'entendre avec les enfants. Et gratifiant aussi.

- Treize litres et demi !", s'exclama Antoine avec enthousiasme.

Valjean sourit. Treize litres et cinquante-six... Mais il supposa que le maître d'école se contenterait de cette réponse.

" Très bien, Antoine, jubila la mère. Maintenant, remercie monsieur Jean et monte te reposer. Interdit de quitter ta chambre ! C'est compris ?"

La femme se transfigura dès que le garçon disparut, Ses pas devinrent lents et insinuants, ses yeux resplendirent avec malice, et sa bouche demeura entrouverte pour montrer le bout de sa langue reposant contre ses dents blanches.

Valjean se sentit de nouveau très mal à l'aise : il avait su apprécier la mère que cette femme avait en elle. Il lui était impossible de désirer la professionnelle qu'elle était.

" Je suppose que vous me permettrez de vous remercier convenablement pour vos efforts, dit Lucie en laissant un de ses doigts parcourir l'épaule massive de Valjean.

- Je suis un vieil homme, mademoiselle. Ma... euh...ma vigueur n'est plus ce qu'elle était.

- Je suis sûre que je pourrais vous réanimer, monsieur. Et vous la ramener.

- Je n'en doute pas."

Valjean lui envoya un des jolis sourires de Madeleine.

" Mais il vaut mieux laisser certaines choses endormies. Elles causent trop de souffrance, vous comprenez ?

- Une épouse que vous regrettez encore ?

- Ah !"

Valjean ne savait pas que répondre. Il regarda le mur devant lui avec ce qui aurait pu être pris pour de la langueur.

" Oui, je comprends, mon bon monsieur. Javert m'avait déjà prévenue. Au moins maintenant, je sais que ce n'est pas un menteur. Ceux de la raille sont parfois pires que des bandits. On ne sait pas à qui se fier, et ce Javert a l'air, comment dire... Vous savez ?... Une canaille comme tous les autres!

- Non, Javert est un homme droit. Bien que parfois, il peut être quelque peu...abruti.

- Comme tous les cognes ! Ils soupçonnent, ils jugent, mais ils ne s'intéressent jamais à la vérité !"

La femme rétrécit les yeux pour regarder Valjean attentivement. Et puis elle continua, oubliant toute séduction et toute douceur. Presque furieuse.

Valjean inclina un peu la tête. Il avait l'air confus.

" Comment ça ?"

Lucie roula des yeux.

" Une fille leur dit : Ecoutez, des types que je connais ont tué mon amie. Et ils répondent quoi ? Ils répondent : " Était-elle aussi pute que toi ?" C'est comme ça que vous êtes, vous autres de la rousse !

- Je ne suis pas policier, mademoiselle. Je suis jardinier."

La jeune femme tordit le geste.

" Et vous apprenez à Javert comment tailler les rosiers. C'est ça ?"

Valjean sourit à l'idée. Javert taillant des rosiers ? Le Javert que Valjean avait cru connaître n'aurait taillé qu'à coups de matraque les chênes [hommes] vêtus de couleur garance qui se trouvaient au Pré [bagne].

Mais, pour une raison inconnue, il ne pouvait plus être aussi sûr que Javert demeurait l'argousin qu'il avait été.

Cependant, une chose était claire : cette femme connaissait l'identité de Javert et l'inspecteur ne se sentait pas menacé pour autant.

Et elle avait parlé de meurtre. Peut-être était-elle sérieuse ? Valjean calcula les risques et finit par parler.

" Je suis aussi témoin d'un crime. Le meurtre d'un homme. Et l'outrage d'une pauvre femme qui allait se faire tuer. Je pense que Javert m'a amené ici pour me protéger.

- Violée puis assassinée ? Comme ma pauvre amie! Mais bien sûr... Ni Javert ni le reste de la raille ne lèveront le petit doigt pour retrouver le monstre qui l'a tuée, simplement parce qu'elle était une prostituée.

- C'était une femme, mademoiselle. Rien d'autre qu'une personne.

- Exactement ! Ma pauvre Paquita ! J'ai toujours l'impression de la voir chercher un moyen de s'échapper pour festoyer avec son mac [souteneur et amant].

- Paquita ? Un nom exotique...

- Bah ! Elle se donnait des airs, la Paquita. Mais son vrai nom était Françoise et elle était née à La Canebière. Pauvre môme ! Elle avait peu de cervelle... Mais personne ne mérite ce qui lui est arrivé, vous comprenez ? Personne !"

La femme attrapa une larme de ses doigts, mais elle ne sut pas quoi faire de la suivante. Valjean lui tendit son mouchoir. Immaculée, tout juste brodée par sa Cosette.

" Que lui est-il arrivé ? demanda Valjean d'une voix douce.

- Elle s'est barrée d'ici. Son ordure de petit ami lui a refilé la chaude-pisse, et le Marquis était très en colère. Paquita aurait pu chercher du travail dans une autre maison, moins importante que le Romarin, mais elle a préféré s'établir à son compte, en tant qu'hirondelle.

- Hirondelle ? Je crains de ne pas connaître certains termes."

Valjean haussa les épaules en guise d'excuse.

" Un vieil homme, vous savez…"

Lucie oublia quelque peu sa colère et lui sourit avec tendresse.

" Vous est-il arrivé, en vous promenant, de voir des demoiselles très fardées qui prennent l'air à leur fenêtre ? Des demoiselles qui invitent les passants à leur rendre visite ?

- Ah ! En effet.

- La Paquita se portait bien. Elle a même trouvé un nouveau mac. Un gars du nord qui lui avait promis le mariage. Elle n'avait qu'à l'héberger jusqu'à ce que son patron arrive et qu'ils démarrent tous les deux une entreprise qui les couvrirait d'or.

- Et c'est ce qui s'est passé ?

- Pensez-vous ! Paquita fut forcée de loger aussi le patron, non pas dans son "bureau", mais dans sa propre chambre. Les deux hommes passaient la journée là, à dormir, et la nuit à festoyer. Vous vous rendez compte ?

- C'est très triste, en effet.

- On l'a retrouvée morte peu après. Elle a été battue puis tailladée partout. Elle avait aussi été ravagée... à l'intérieur... et derrière... Vous comprenez ? Non seulement violée, mais broyée."

Valjean retenait son souffle. Il fallait beaucoup de cruauté pour couper la peau d'une personne, pour la battre à mort... Et en ce qui concernait le viol... Valjean savait que même un animal en rut ne ferait pas une pareille chose. Mais son expérience au Bagne confirmait le contraire.

Lucie avait cessé de retenir ses sanglots et s'était mise à pleurer sur l'épaule du vieux forçat. Valjean lui tapota le dos avec maladresse, mais en espérant lui apporter quelque réconfort.

Lucie ne tarda pas à se ressaisir. Elle était forte. Elle se leva et lissa sa jupe pendant qu'elle avalait encore ses larmes et levait son menton.

" Vous avez vue votre amie après…? Je veux dire…Toutes ces blessures... Cela a dû être très dur de la voir ainsi.

- Non ! Prendre un jour de congé ? Le Marquis ne l'aurait pas permis. C'est le petit Girardin qui me l'a raconté. Vous ne trouveriez jamais cette information dans les canards, mais on peut faire confiance à Émile… C'est un de mes réguliers."

La dernière phrase fut prononcée avec une fausse modestie destinée à impressionner le vieux forçat. Mais Valjean ne comprenait pas pourquoi il aurait dû s'émerveiller. Il sourit à la façon de Madeleine.

" Vous le connaissez pas ? Le meilleur journaliste de Paris ! Mais vous sortez d'où, vous ?

- Eh... D'un couvent ?

- Ha ! Elle est bonne, celle-la !"

Lucie essuya la dernière de ses larmes et lui rendit le mouchoir. Elle était presque redevenue la femme qui avait franchi le seuil de sa porte. Valjean décida de poser une dernière question.

" Lucie... Connaissez-vous le nom de ces hommes ?"

La jeune femme secoua la tête.

" Paquita appelait son homme Pierre, mais rien de plus. Elle m'a dit qu'il était plus jeune qu'elle. Blond et très beau. Comme un ange. L'autre…"

Lucie s'arrêta pour fouiller dans sa mémoire.

" Un jour elle a dit que c'était un géant, et aussi large qu'une armoire.

- Vous vous fréquentiez toutes les deux, j'imagine ?"

Un petit sourire. Une petite trêve qui sembla soulager le chagrin de Lucie pendant un bref instant.

" Paquita portait beaucoup d'affection à mon Toinet. Le Marquis nous donne congé les lundis ; elle les prenait aussi, de temps en temps, et nous emmenions Toinet au Luxembourg pour voir les petits voiliers de l'étang. Il veut être marin, mon garçon.

- Un honnête métier, madame. Un homme ne peut pas demander davantage."

Valjean évoqua la mer pour elle. Cette mer, qui ne fut pour lui que l'un des cauchemars du bagne, mais qui, d'après les poètes, était belle. Les sourires de la femme devinrent plus fréquents. Et Valjean osa continuer à poser des questions.

" Mais, dites-moi, madame... Qu'est-ce qui vous fait penser que ces hommes pourraient... avoir tué votre amie ?

- Paquita avait peur du patron. Elle disait qu'il exerçait une mauvaise influence sur son homme. Et que parfois ils ramenaient des taches de boue puante et de sang sur leurs vêtements. Beaucoup de sang. Ils lui ont raconté qu'ils faisaient entrer de la viande de contrebande à Paris, mais Paquita n'y a pas cru du tout.

- Ces hommes vous ont-ils vus, vous et votre fils ?

- Non ! Je ne crois pas, non."

Lucie ouvrit démesurément les yeux. La peur apparut en eux.

Valjean se leva et saisit doucement le coude de la femme.

" Lucie, ce n'est pas à moi de vous dire ce que vous devez faire... Mais j'aimerais que vous soyez prudente. Ne sortez pas et ne laissez pas Toinet sortir, du moins pas avant que Javert ne retrouve ces hommes.

- Ha ! Alors nous mourrons de vieillesse avant de revoir le soleil !, cracha la femme avec mépris.

- Non. Javert les retrouvera."

Valjean mit dans sa voix toute la conviction dont il était capable. Et, pour une fois, il était tout à fait sincère.

La femme dut le sentir, car elle hocha la tête en se dirigeant vers la porte menant à la chambre de l'inspecteur.

L'inspecteur Javert n'était pas souvent décontenancé. Il savait se contenir. Rester impassible. Un bordel ? Et alors ? Un homme mort torturé ? La belle affaire... Une prostituée lui faisant les yeux doux ? Il en avait vu d'autres… Mais un jeune homme nu et s'offrant à lui. Non, ça il ne l'avait jamais vu.

Le policier resta interdit, décontenancé, toujours devant la porte communiquant avec la chambre de Valjean.

Etrangement, Javert eut envie de s'enfuir pour retourner dans cette chambre.

" Hé bien beau masque ?," murmura le jeune homme, indécent, souriant comme un beau diable.

Javert luttait pour se reprendre. Il avait déjà vu des hommes nus, il en avait tellement vu au bagne. Que ce soit dans le dortoir, dans la cour, au moment du lavage… Il en avait mesuré, examiné, tâté.

Oui, mais...il n'en avait jamais touché de manière personnelle. Il s'agissait d'attouchements réalisés sans une seule pensée autre que celle de bien faire son travail. Et des attouchements sur des hommes déjà âgés la plupart du temps.

Certainement pas des jeunes hommes qui pouvaient passer pour son fils. Le dénommé Julien devait avoir la vingtaine. Un beau jeune homme perdu dans la prostitution. Avec un corps aussi beau et un visage si attrayant, il aurait dû être marié et heureux en ménage.

" Je…, commença Javert et il se détesta pour sa voix incertaine.

- Je ne te pensais pas timide, sourit encore plus le mignon.

- Je ne suis pas timide !," contra un peu ridiculement Javert.

Un rire amusé, presque tendre. On voulait donc jouer avec lui ? Mais ce son réveilla le policier qui retrouva son visage sévère.

" Rhabille-toi le môme ! Je ne fais pas dans les corvettes."

Le sourire disparut, comme de la neige fondant au soleil. Javert se sentit stupidement soulagé lorsque le prostitué se retrouva en chemise et pantalon. Décent.

" Alors vous voulez quoi ?, demanda froidement le jeune.

- Lucie ne t'a rien dit ?

- Elle a dit que vous vouliez un gonze. Un jeune. Elle m'a désigné et je suis venu."

Dans sa tête, Javert se voyait en train de gifler sévèrement la fille. Il n'en montra rien et secoua la tête.

" Non. Je veux des informations.

- Ha ? Vous êtes un mouchard ?"

La suspicion remplaça la colère. Voire l'inquiétude.

Julien était décent, Javert se permit de s'approcher de lui et s'assit à ses côtés sur le lit.

" Je suis un inspecteur. Je cherche des informations sur un tueur qui m'a échappé. C'est aussi un violeur. Lucie m'a parlé de toi."

La suspicion fut remplacée par une douleur. Une douleur si forte qu'elle embua les yeux du jeune homme.

Lui aussi devait jouer un rôle dans ce bordel. On ne couchait pas avec quelqu'un qui pleurait. Il fallait de la joie et du plaisir dans ces murs, on y taisait scrupuleusement ses souffrances et ses malheurs.

" J'avais un ami…

- Et ?"

Maintenant, le silence, l'attention, l'écoute. Javert savait mener un interrogatoire, jouer des pauses et orienter par des questions habiles. Là, il fallait laisser le jeune homme, traumatisé, se lancer dans son histoire.

Il avait du mal à parler.

Il ne fallait pas l'effrayer.

" Il s'appelait Romuald. Il avait vingt-deux ans. Il ne travaillait pas ici. Il… Il était aux Mots à la Bouche.

- Un bon ami à toi ?, fit la voix soyeuse de Javert.

- Le meilleur. On...s'aimait…

- Que s'est-il passé ?"

Javert s'était levé, il avait saisi son flacon de vin rouge et en versa un large verre qu'il tendit au jeune homme. Les doigts se frôlèrent mais ce n'était pas intentionnel et Javert chercha les yeux de Julien. Pour y lire la gratitude.

" Nous marchions dans la rue."

Quelle rue ?, se demanda le policier mais Javert ne dit rien, gardant ces questions pour plus tard. Lorsque ce serait son tour d'interroger.

" C'était la nuit. Il y a...une semaine… Dans la rue de la Planchette, deux types sont sortis de nulle part et nous ont interpellés. Je voulais entraîner Romuald. Il y a souvent des gonzes pour tabasser des bougres. Mais Romuald a mal réagi. Il était plus courageux que moi. Les deux types l'ont attrapé, insulté… Je me suis approché et…

- Et tu t'es enfui ?"

C'était dit sans volonté de juger. Et cela suffit à briser le jeune homme qui se mit à pleurer amèrement.

Le policier posa son bras sur les épaules de son témoin. Il commençait à se dire que l'affaire était certes outrageante mais sans rapport avec son propre cas.

Jusqu'à ce que…

" Je me suis enfui car un troisième type est arrivé. Les deux l'ont appelé en riant. Ils l'ont appelé le Poron. Et un gars avec de l'abattage [de la force et du muscle] est apparu. Putain ! J'ai eu peur et je me suis enfui."

Le Poron ?!

LE PORON ?!

Le jeune homme prenait une importance majeure tout à coup pour le policier. Javert voulait des détails, des noms de rue, des horaires, des informations sur les agresseurs…

Mais Julien était incapable de les fournir dans l'immédiat. Il baissait les yeux et regardait ses mains. Douces et blanches, joliment entretenues. Elles tremblaient en tenant le verre encore à demi rempli de vin.

" J'entends encore ses cris de douleur. J'ai couru jusqu'au Romarin. Je n'ai raconté cela à personne d'autre que Lucie."

Le jeune homme leva les yeux pour regarder Javert.

" Et à vous. Comment j'aurai pu en parler à la Raille ? Moi, un sodomite ? Une corvette ? On m'aurait collé au mitard et j'aurai été joliment maquillé [frapper]."

Javert ne dit rien.

C'était juste.

Il y avait des policiers qui prenaient un malin plaisir à frapper des prostituées, voire les outrager. Et s'il s'agissait d'un homme, on était sûr de rester dans la totale impunité.

Des souvenirs douloureux d'une femme malade en robe rouge odieusement traitée apparurent dans l'esprit de Javert.

Ce que le policier n'apprécia pas. Il saisit le verre des mains de Julien et le vida d'un trait.

Javert avait aussi ses démons à calmer.

Les deux hommes se regardaient.

Julien leva la main et caressa la joue de Javert. Il était surpris par la douceur des favoris. Mais Javert saisit sa main et la retira de son visage.

" Pourquoi ? Vous n'aimez pas les hommes ?

- Je ne fais pas cela avec un môme qui a l'âge d'être mon fils...ni avec un homme...

- Vous voulez une fille ?

- Non."

Julien regardait Javert, curieux.

" Ni les hommes, ni les femmes. Vous aimez quoi ?

- Certains prétendent que je fais cela avec ma matraque."

Cela fit rire Julien. Il laissa sa tête se poser sur l'épaule du policier. Javert se fendit d'un sourire amusé, lui aussi.

Non, il n'y avait pas d'amour dans la vie de l'inspecteur. D'ailleurs, ce n'était pas un besoin qui le prenait souvent en réalité. Surtout à son âge. Il était resté vierge de corps et d'esprit. Un moine-policier.

" Et Romuald ?

- Je vais enquêter sur sa mort. On ne m'a pas parlé de cette affaire. Mais cela m'intéresse. Lucie m'a aussi parlé d'une de ses amies, morte. Il y a eu d'autres ?"

Julien secoua la tête.

Puis le jeune homme, cherchant l'oubli dans le plaisir, se pencha sur Javert, et se voulant séducteur, il murmura :

" Voulez-vous essayer ?

- Essayer quoi ? "

Javert lui-même fut surpris par sa voix d'une octave trop haute. Cela fit sourire gentiment le jeune prostitué.

" M'essayer moi ?

- Mais… non… Ce n'est pas…"

On frappa à la porte de communication et Javert se redressa vivement, le rouge au front. Comme un enfant pris en faute.

Le regard ébahi sur le visage de Valjean n'avait pas de prix.

A quoi pensait Valjean en ce moment ?

" Nous avons terminé, commença maladroitement l'ancien forçat.

- Bien, bien, asséna Javert, la voix trop rapide, trop aiguë. Nous aussi."

Julien se dressa et, retrouvant son sourire de diable tentateur, il rejoignit Lucie près de la porte de la chambre. Un dernier salut et tout le monde disparut.

Cependant, avant que la porte ne soit refermée, Javert réclama de l'eau chaude.

On pouvait avoir facilement de l'eau chaude dans les bordels, mais ce n'était pas pour se laver que le policier avait besoin d'eau. Javert savait déjà qu'il allait souffrir ce soir lorsqu'il allait devoir soigner ses mains. Les engelures étaient douloureuses et il ne faisait pas très attention à ses doigts.

Après cela, Javert poussa un soupir de soulagement qui n'échappa pas à Valjean.

" Vous allez bien inspecteur ?"

Javert nota le ton espiègle. Valjean devait se venger de ce que lui avait fait subir le policier ce soir.

" Oui, oui. Je vais bien, répondit sèchement l'inspecteur. Lucie vous a parlé ?"

Comme le sourire amusé devenait plus grand, Javert secoua la tête agacé.

" Dans un jour normal, j'aurai convoqué tout ce beau monde au poste pour mener un interrogatoire dans les règles de l'art. Ici...je suis dérouté…

- Julien vous a parlé ?

- Je vais avoir des vérifications à faire demain. Le Poron est un vrai salopard. Je serai enchanté de le marier à la Veuve."

Valjean ne dit rien, il hochait la tête, semblant perdu dans ses pensées.

Cela fit penser quelque chose à Javert. Le policier regarda fixement le forçat, un regard à vous retourner l'âme comme on retourne une poche.

" Je sais ce que tu penses Valjean et ce n'est pas une bonne idée.

- Plaît-il inspecteur ?

- Tu vas vouloir t'enfuir à nouveau. Tu aurais tort."

Le regard doux et un peu vide de Valjean se durcit. Cela fit sourire à son tour Javert. Jean-le-Cric n'était pas si loin.

Il suffisait de gratter un peu à la surface et il réapparaissait.

" Je ne comprends pas, inspecteur," répondit l'homme avec une candeur qui réfutait son regard acerbe.

Jean Valjean avait bien compris que Javert le devinait. Et cela, sans le moindre doute, le sortait de ses gonds.

" Vidocq est un parvenu. Mais on peut lui faire confiance sur un point. Il est honnête dans ce qu'il promet. Ses façons de faire sont détestables, il ne respecte pas toujours la loi. Mais s'il promet une grâce, il l'obtient ! Il a déjà fait gracier des hommes qui ont travaillé pour lui.

- Vous lui faites confiance ?"

Il y avait de l'ironie dans la voix de Valjean. S'il avait été libre de parler, il aurait jeté à la figure de l'ancien argousin une des vérités incontournables du Bagne : seuls les forçats connaissent les forçats.

" Au niveau de la Sûreté ? Oui. C'est un bon chef de police et un bon policier. Qui l'aurait cru ? Hein Le-Cric ? Tu te souviens de Blondel ? Le voilà devenu le chef de la Sûreté !"

Le regard de Valjean était si dur, si dur. La haine brilla un instant dans le bleu si profond. Puis se transforma en quelque chose de différent, insaisissable.

" Je n'aime pas recevoir des ordres de la part d'un ancien forçat. Montreuil m'a suffi ! Mais voilà, je dois obéir à Vidocq et ma foi, l'homme n'est pas un mauvais tacticien. Tu devrais attendre Valjean avant de te faire la belle. Qui sait ? Tu pourrais te retrouver libre de ton couvent plus vite que prévu, M. Fauchelevent."

Valjean attendait, toujours debout devant la porte, que le policier le renvoie. Humblement, respectueusement, poliment. Mais les lueurs fugaces de colère dans ses yeux démentait cette attitude de subalterne.

Javert avait reconnu Valjean à Montreuil à deux détails flagrants qui l'avaient replongé des années en arrière.

La carrure massive de Jean-le-Cric, étriquée dans les costumes bien coupés de M. Madeleine et les yeux si bleus du forçat que le garde-chiourme avait si souvent vus se lever avec défi.

Manifestement, les années avaient passé et l'homme restait un insoumis. Malgré tout.

Cela fit rire Javert qui s'assit à nouveau sur son lit et tapota la place à ses côtés. Une fois de plus.

" Viens et devisons Valjean. Raconte-moi ce que cette jolie petite punaise t'a jaspiné. Je suis sûr qu'un homme aussi habile que M. Madeleine a réussi à lui soutirer quelques informations de première importance.

- Javert, je vais aller me coucher. Je suis…

- Tut, tut ! Me dis pas que tu es fatigué ! A ton âge et en vivant dans une bondieuserie de couvent où les nonnes chantent à toutes les heures, tu dois avoir des nuits entrecoupées de prière. Viens !"

Valjean obéit et les deux hommes se retrouvèrent assis l'un à côté de l'autre. Il y avait toujours des bruits gênants mais ils ne les remarquaient plus.

" La fille a parlé à un policier, elle m'a débité son histoire mais ces filles ont toujours du mal à faire confiance à la raille. Question de survie !, expliqua simplement Javert.

- Et certains policiers ne sont pas doux avec les prostituées," lança l'air de rien M. Madeleine.

Surpris par cette attaque, Javert fut un instant étourdi. Puis il se mit à rire.

" M. Madeleine ! La bienséance, la bienveillance, la charité portées à leur extrême. On parle de quoi là ?

- Je ne sais pas inspecteur. C'est vous qui voulez parler manifestement."

La dureté de la voix ne provoqua qu'un haussement d'épaules.

" Lucie ?

- Elle ne vous fait pas confiance inspecteur, lâcha Valjean.

- Quoi ? C'est tout ? Avec toi, cela fait deux. Merde ! Il n'y a rien d'autre ? Pas de nom de rue ? De suspects ?"

Valjean croisa ses mains et se pencha en avant.

A quoi pensait-il ?

Certainement à sa fille.

Javert se secoua. Il avait trop bu ce soir et avait de la compassion pour un forçat en rupture de ban. Du jamais vu !

De la compassion pour M. Madeleine !

Oui, il fallait se secouer et se recentrer sur l'affaire en cours.

" Rivette est un brave type lui aussi. On protégera ta fille, on se chargera de ton vieil aminche. Mais là, j'ai besoin de toi Valjean ! J'ai besoin que tu t'investisses ! Je n'ai pas vu le Poron, je ne suis pas capable de le reconnaître ! Moi je veux la Berloque ! Moi je veux le gonze avec son surin ! Moi je veux le Poron et sa bande ! Je veux les jeter aux pieds de Vidocq et obtenir mon retour à la Préfecture !

- Je comprends, fit Valjean, indifférent.

- Tu veux un oubli officiel ? C'est cela ? Je peux me battre pour toi, Valjean. Tu as sauvé ma vie. Tu crois que j'en ai l'habitude ou que je traite cela comme un détail sans importance ? Je peux parler de toi à mon patron. M. Chabouillet n'est pas un homme de rien, il a l'oreille du préfet de la police et de certains ministres en vue. Je pourrais parler de toi.

- Pourquoi feriez-vous cela ?"

Valjean étudia l'inspecteur avec détachement. De belles paroles. Des intentions claires, du moins en apparence. Trop beau pour être vrai. Mais quelles autres options avait-il ?

" Parce que...parce que tu es peut-être une exception Valjean ! Parce que j'ai appris qu'un forçat pouvait se révéler avoir de la valeur. Je côtoie Vidocq ! Je connais Jean-le-Cric, j'apprends à connaître Jean Valjean.

- Et vous en pensez quoi ?

- Que c'est un homme aussi exaspérant que M. Madeleine."

Un rire, cette fois partagé. Javert apprécia de voir les yeux de Valjean devenir plus doux.

" Alors tu me parles de Lucie ?

- Avec plaisir inspecteur."

Et les deux hommes se mirent à discuter. De Lucie, de Paquita, du Poron, de Julien et de problèmes de fontaines…

Lorsque Valjean se leva pour rejoindre son lit, Javert le regarda marcher, boitant bas avec le froid qui s'inflitrait par les portes.

Un vieil homme...mais était-ce un masque ?

Puis on frappa encore à sa porte. La chambre de l'inspecteur devenait un véritable lieu de rendez-vous, le Café Procope devait attirer moins que son pieu.

C'était l'eau chaude. Javert remercia puis contempla résigné ses mains.

Javert n'était plus attentif à ce que faisait Valjean, il le pensait sorti de sa chambre. Là, le policier était concentré sur ses mains. Et sur la douleur qu'il allait forcément ressentir.

Lentement, il défit les gants de laine. Serrant les dents, il s'apprêta à dérouler les bandages. Navré de les voir tachés de sang.

Les engelures étaient recouvertes de croûtes, les croûtes devaient s'ouvrir. Le sang était clair, il ne devait pas y avoir de pus. Javert serra les dents et se prépara à la douleur.

Puis une main le retint.

" Qu'est-ce que vous allez faire ?"

Valjean lâcha l'avant-bras de Javert avec la même promptitude qu'il l'avait saisi et recula d'un pas.

L'étonnement de l'inspecteur, qu'il voyait pour la première fois, lui fit penser qu'il avait omis de contrôler sa force. Cela pouvait arriver.

" A ton avis ?"

Javert grogna, sur la défensive. Sa colère avait été trop lente à arriver pour impressionner le vieux forçat. Bien au contraire, elle le rassurait sur le fait qu'il ne l'avait pas meurtri.

Valjean regarda les bandages souillés et l'eau fumante. Il pensait même pouvoir discerner quelque pâleur sur le visage du policier.

Il secoua la tête avec lenteur.

" Vos mains doivent être en piteux état. Et avec de l'eau chaude, vous ne ferez qu'empirer les choses. Laissez-moi vous aider.

- Pourquoi diable ferais-tu une chose pareille ?"

Valjean ignora les yeux gris qui se rétrécissaient de méfiance et partit à la recherche du bassin dont il disposait dans sa propre chambre.

" Parce que je ne veux pas que vous perdiez le doigt qui appuie sur la détente. Ma sécurité pourrait dépendre de ce doigt-là."

Javert lui dédia ce qui devait être le froncement de sourcil le plus féroce de son répertoire.

" Voyons, inspecteur, les soldats de la Grande-Armée avaient la réputation de s'entraider dans de pareilles situations. Sans forcément être amis. C'est cela qui leur a permis de survivre à de nombreux massacres.

- Je n'ai jamais été soldat, " cracha Javert, amer.

Le policier répondit avec acrimonie, mais se laissa faire pendant que Valjean l'aidait à enlever sa veste et à retrousser ses manches avec une efficacité assez distante.

Valjean aimait garder ses distances, pas seulement au figuré. Il n'y avait pas eu d'exceptions au fil des ans, sauf pour Cosette. Bien sûr, avec sa fille, les choses avaient été simples.

Il se souvenait encore des premiers matins à la maison Gorbeau. Le vent glacial sifflait en se faufilant par les fissures de la muraille, mais Cosette ne se plaignait pas. Par ces matins bénis, Valjean tenait ses petites mains rouges et les réchauffait entre ses paumes calleuses et rêches. Cela avait été facile, oui.

Il avait suffi à Valjean d'oublier, en présence de la petite fille, qu'il avait cessé d'appartenir à la race humaine par droit de naissance. Il lui avait suffi de souhaiter que son contact soit le bienvenu.

Et oser.

Mais Cosette ne savait rien du genre d'homme que Jean Valjean était, tandis que Javert...

Pourtant, le policier avait sursauté quelque peu, sans toutefois se dérober du contact de sa main. Avait-il oublié qu'il était en présence d'un pestiféré ? Cela aurait été étonnant.

Le vieux forçat osa déboutonner le gilet de Javert. Il était clair que le fier inspecteur ne pourrait le faire lui même. Il le fit en ignorant le grondement menaçant qui s'était formé dans la gorge de l'inspecteur, mais qui ne sortit pas de sa bouche. Il le fit sans le regarder dans les yeux, car il n'aurait pu supporter de voir la haine en eux.

Ou pire : le mépris.

Mais il savait que parmi les nombreuses bêtises qu'il avait faites dans sa vie, l'une des plus dangereuses pourrait être d'ignorer la nature des réactions qu'il provoquait chez le policier, donc il se força à lever les yeux.

Dans les traits de Javert, il ne lut que la méfiance...et la surprise...

" Comme de bien entendu, on aura tout vu ! Un forçat qui dorlote son garde-chiourme !"

La pique atteignit son but. Valjean avala le peu de dignité qu'il avait réussi à se forger après tant d'années d'efforts.

" Vous n'êtes plus garde-chiourme."

Le forçat dissimula son angoisse et un soupir tout en partageant l'eau chaude entre les deux bassins; il ajouta de l'eau froide au premier et fit tomber un morceau de savon dans l'autre.

Valjean eut du mal à entendre le murmure que l'inspecteur lâcha du bout des lèvres :

" Et tu n'es plus un forçat."

Ne sachant quoi répondre, Valjean poursuivit ses explications :

" Maintenant plongez vos mains là. L'eau détachera les pansements et il sera plus facile de les enlever. Si les croûtes sont propres, il n'y a aucune raison de les retirer. Sinon, on s'en occupera."

L'eau ne tarda pas à devenir un liquide sanguinolent dans lequel flottaient les bouts des pansements. Valjean travailla vite et avec soin, mais sans trop se soucier d'être délicat. Pendant ce temps, Javert le surveillait.

Tantôt fermant les yeux avec soulagement, tantôt dardant vers l'ancien forçat un regard si glacial qu'il semblait impossible qu'il puisse être bienveillant.

Peut-être essayait-il de réprimer sa colère. Ou de préserver la fierté que Valjean peinait à avoir pour ne pas la compromettre.

Parce que lui aussi avait eu besoin d'aide à maintes reprises, et qu'il n'avait pas réussi à en demander à cause de sa fierté. Quel genre d'homme aurait-il été s'il s'était abaissé à demander de l'aide ? Probablement un homme qui conserverait encore sa famille...

Mais la force des choses l'avait amené au point de ne plus avoir besoin de quoi que ce soit. Et de ne rien attendre de qui que ce fut.

Oui, Jean Valjean pouvait comprendre la méfiance de l'inspecteur Javert. Et aussi sa colère.

Il se fit tout petit, aussi humble que possible lorsqu'il enleva les bandages souillés. Il redevint le jardinier du Petit Picpus, concentré et diligent, que personne ne semblait remarquer.

" Plongez vos mains dans l'eau savonneuse et laissez-les là pendant que je vais chercher le liniment.

- Je ne veux pas de ta charité, Valjean !"

Et voilà : la fierté blessée de Javert qui frappait à l'aveuglette.

Valjean prit une grande inspiration et sourit.

" Charité ? La seule chose de valeur que je vous offre, ce sont les enseignements de mon père. Vous pouvez payer le reste, si vous le souhaitez. Je vous présenterai une note en bonne et due forme quand tout cela sera terminé."

Il laissa l'inspecteur seul, car il semblait prudent d'accorder une trêve à l'homme fier que Javert semblait rester, bien que tant d'années et tant d'événements le séparaient du policier qui un jour avait servi sous ses ordres.

Du seuil de sa porte, il pouvait voir Javert, de dos devant le bonheur-du-jour, relâchant ses épaules et laissant son torse pencher en avant, perdant ainsi toute trace de sévérité dans son maintien. Peut-être soulagé pour quelques instants.

Et soulagé, par Dieu ! Qu'il l'était ! Jamais de toute sa vie quelqu'un n'avait touché l'inspecteur avec autant de douceur. Même les médecins déférés sur ordre de la police pour soigner les officiers blessés au champ d'honneur faisaient preuve de brusquerie. Ils étaient payés par l'Etat une somme dérisoire et s'en tenaient au minimum requis. On tâtait, on auscultait et on annonçait si le policier blessé allait mourir ou survivre.

Rarement, Javert n'avait été approché sans qu'il ne fasse le premier pas. Les criminels qui l'avaient serré de près n'avaient eu pour but que de le tuer. D'ailleurs l'inspecteur avait très vite appris à se battre pour échapper au corps à corps.

La douceur ?

Enfant ? Il ne se souvenait pas de sa mère. Elle était morte alors qu'il était encore jeune. Il était parti identifier le cadavre de son père au bagne car sa mère ne pouvait plus le faire à sa place. La prison, l'ostracisme, la rue...tout lui avait appris à se méfier du contact physique. Il avait plus connu le fouet que la main.

Enfant, il ne se laissait toucher par personne.

Adulte, il frappait avant de se laisser approcher.

Serrer des mains restait le seul contact humain qu'il s'obligeait à tolérer. Parfois il posait ses doigts sur une épaule car il savait que ce contact avait du sens. Contraindre, consoler.

Jean Valjean était une énigme. Chacune de ses touches étaient douces et attentionnées. Elles le perturbaient. Javert se méfiait.

Quelque part, Javert aurait préféré que Valjean le frappe jusqu'au sang. Comme cela il aurait correspondu à l'image du forçat qu'il gardait à l'esprit.

Oui, Jean-le-Cric était mort.

Et Javert retrouvait le jeune Jean de Faverolles.

Mais jamais le policier n'aurait imaginé que cela allait le troubler à ce point.

Il fut heureux de voir disparaître quelques instants Valjean. Pour pouvoir souffler un peu et se ressaisir.

Jean Valjean…

Et dire que c'était le policier qui lui parlait de confiance… N'était-ce pas plutôt à lui de faire confiance ?

Valjean tira le cordon pour appeler la femme de chambre et fouilla son sac à dos plus longtemps qu'il ne le fallait. En faisant plus de bruit que nécessaire.

Il s'éclaircit la gorge pour annoncer sa présence avant de rentrer dans la pièce en portant une fiole de couleur sombre. Javert se tendit instinctivement à son approche.

" Ça va faire mal, annonça Valjean. Dommage. Si j'avais su que vos doigts tombaient en lambeaux, j'aurais demandé à Mère Saint-Augustin de me donner le baume. On va devoir se contenter de la lotion."

Un grognement, presque amusé.

Valjean enveloppa les mains du policier dans une serviette et le pressa de s'asseoir sur le lit pour lui essuyer les doigts plus aisément.

Javert était près. Si près que, sous l'odeur du tabac froid qui avait collé à ses vêtements, Valjean pouvait sentir le café et la terre fraîchement labourée.

Comme si cela était possible.

Il n'eut pas d'autre choix que de déboucher la bouteille de liniment et, aussitôt, l'odeur âcre du camphre envahit l'air entre eux.

Dommage, se dit-il en versant l'huile sur les morceaux de tissu qu'il avait mis dans un verre.

" Essayez de séparer vos doigts, mais ne les forcez pas. Le tissu est fin."

Il y eut une rapide aspiration d'air lorsque le premier morceau de tissu toucha la peau blessée. Valjean décida de l'ignorer et continua. Sans brusquerie, mais aussi sans hésitation.

Javert était un patient stoïque, mais tout son corps dégageait la menace. Il était plus difficile d'ignorer les forts tendons de son cou et la façon dont il serrait les lèvres pour ne pas montrer ses dents comme le ferait un loup sur le point d'attaquer.

Mais aucune de ces attitudes n'était nouvelle pour Valjean. Cependant, ses mains...Il les avait déjà vues, bien sûr, et il savait qu'elles étaient grandes.

Maintenant, Valjean était fasciné de découvrir qu'elles étaient longues et pas aussi larges que les siennes. Ses doigts, enflés et meurtris, étaient aussi longs et tachés d'encre malgré les lavements. Comme si le liquide sombre s'était fixé dans les plis de sa peau.

Les callosités, qui étaient nombreuses, étaient concentrées dans la partie supérieure de la paume. Elles auraient pu être celles d'un homme habitué à se servir de la houe ; cependant Valjean ne l'avait vu que tenir son gourdin et un bâton monstrueux.

Non, ce n'étaient pas de belles mains. Mais elles étaient fortes et semblaient habiles.

Des mains faites pour étrangler, pas pour caresser. Et pourtant...

Valjean souleva une épaule pour se frotter l'oreille qui lui démangeait.

Quelqu'un frappa à la porte.

Une vieille femme haletait en tenant un grand bassin. Valjean le prit, glissa furtivement une pièce de monnaie dans sa paume et affronta avec courage le policier.

" Permettez-moi ! Retirez vos bottes, inspecteur."

Valjean pouvait s'enorgueillir d'avoir réussi à désarçonner l'inspecteur Javert deux fois dans la même soirée.

Javert resta un instant la bouche bée, comme un poisson hors de l'eau. Et ce visage stupide ne lui allait pas du tout.

" Quoi ? Il est hors de question que j'enlève mes bottes devant toi Valjean. Tu as mes pattes [mains], tu n'auras pas mes arpions [pieds]."

Javert crachait de colère, comme un chat échaudé. Comme un chat, il tendit son dos et se prépara physiquement au combat.

" Je ne vais pas me défrusquer [déshabiller] devant toi Valjean ! N'y compte pas !"

Le vieux forçat rit. Cette réponse aurait suffi à décourager tout homme raisonnable, mais pas lui. Il prit une des chevilles de l'inspecteur et tira fermement la botte pendant que Javert lançait un chapelet d'imprécations.

Le policier regretta aussitôt la douleur dans ses doigts, il aurait été plus qu'heureux de gifler le forçat. Mais il se devait de l'avouer.

Valjean était plus fort que lui. Et il était terriblement diminué.

Javert ferma donc les yeux et serra les dents, attendant la douleur...la compassion... et ne sut pas ce qui allait lui faire le plus mal.

Valjean regardait le visage du policier, ne comprenant pas tout ce qui transparaissait dans les traits de Javert.

Valjean doutait qu'il s'agisse d'une expression de douleur, mais il ne restait plus autant de colère dans sa voix, non plus. Etait-ce de la modestie ? Cela aurait été drôle.

" Ah ! Quelle calamité ! Mon père m'aurait donné une claque si j'avais osé retourner du travail dans cet état-là."

Les pieds de l'inspecteur étaient couverts d'engelures qui, heureusement, n'étaient pas crevassées. Valjean l'avait déjà déduit, puisque le policier était encore capable de marcher.

Il amena le bassin près du lit et vérifia la température de l'eau.

" La première chose que mon père m'a apprise, c'est que l'outil le plus précieux d'un laboureur est son corps. Une fois qu'il est endommagé, il n'y a aucun moyen de le réparer. Il faut lui accorder du repos et de la nourriture dans la mesure du possible. Personne ne vous l'a appris ?"

Javert ne savait pas s'il devait répondre ou si Valjean parlait pour ne rien dire.

Lentement, le policier ouvrit les yeux et aperçut le vieux forçat à genoux devant lui. Javert n'aima pas cette image de M. Madeleine dans la position de Sainte Marie-Madeleine.

Il grogna, agacé :

" Lève-toi Valjean !"

Mais le forçat refusa et fit un geste en direction du bassin.

" C'est un de ses remèdes. Fait avec des navets cuits et de l'écorce d'orme. Dommage que cela ne marche que quand il n'y a pas de crevasses. Trempez vos pieds dedans et laissez-les sécher à l'air. Demain, vous vous sentirez beaucoup mieux.

- Putain Valjean ! Lève-toi ! Je ne supporte pas de te voir à genoux."

La surprise qui prit Valjean fut à la hauteur de celle qui prit le policier. Javert avait parlé malgré lui.

" Comment cela ?, demanda candidement le forçat.

- M. Madeleine et sa charité ! Fauchelevent et sa compassion ! Valjean et sa bienveillance ! Cela suffit ! Lève-toi !"

Valjean se releva doucement, encore sous le choc de l'attaque de Javert.

" Je ne voulais que vous aider inspecteur.

- Je…, commença Javert. Je ne mérite pas cela ! Fous-moi le camp Valjean !

- Vous ne méritez pas ça ? Quoi ça ?

- Toute cette comédie ! Ne te force pas à être bon avec moi Valjean ! Pas avec moi !

- Mais je ne me force pas !"

Valjean semblait tomber des nues. Le policier regretta ses bottes pour pouvoir se lever et jeter Valjean hors de sa chambre.

" Alors ta bonté est bien mal dépensée avec moi."

Javert eut un rire amer. Il baissa la tête et examina le sol. Il aurait donné beaucoup pour retrouver ses bottes, son uniforme, sa matraque. Sa position de policier ! Jamais Javert ne s'était senti aussi vulnérable devant quelqu'un.

Et il n'aimait pas cela.

Valjean ne chercha pas plus loin. Il se rendit dans sa chambre en s'essuyant les mains. Il était trop absorbé dans ses pensées pour se rappeler de souhaiter une bonne nuit à l'inspecteur.

Enfin seul, le policier contempla le bassin et soupira avec force. Avant de plonger ses pieds dans l'eau chaude et de frotter avec vigueur.

Personne n'avait appris à Javert à se comporter. On avait fait du jeune gitan une arme. Les besoins de son corps, quels qu'ils soient, avaient été étouffés par le fouet et le sermon.

Un séchage et Javert dut admettre que le bain lui avait fait du bien. Valjean aurait dû lui glisser du vitriol ou de la chaux.

Les hommes ne changent pas… Vidocq avait changé, Valjean avait changé…, lui-même avait changé…

Le policier s'étendit et croisa ses bras sous sa tête. Il fallait dormir...et arrêter de penser…

Surtout arrêter de penser à la douceur des mains de Valjean…

Et puis le bruit d'une jalousie qu'on soulève venant de la chambre de Valjean le fit sourire. Les hommes ne changent pas...ou presque…

Un instant, le policier eut envie de se lever et de filer Valjean, puis il décida de laisser la bride sur le cou du forçat. Immanquablement, sa promenade terminée, Jean Valjean allait rentrer au bercail…

Il y avait trop de vies en jeu pour que monsieur le maire les abandonne…

Le sourire du policier devint profond, dévoilant les dents et les gencives. Le sourire du loup…

CHAPITRE VI

SUR LA PISTE

Un nouveau jour.

La sensation était étrange. Le matelas était trop doux, le lit trop large, la pièce trop chaude… Instantanément cela réveilla Javert et le policier se retrouva dressé sur son lit.

Et aussitôt il se souvint.

Et il jura en retombant sur le matelas, les mains glissées sur le visage.

Un nouveau jour.

Pourrait-il être encore pire que le précédent ?

Le Marquis soignait bien ses pensionnaires. Les matins étaient doux au bordel. Les filles profitaient d'un temps plus calme, sans clients, sans devoir jouer un rôle, sans chercher à amasser plus d'argent. Les quelques enfants présents mangeaient avec leurs mères.

Du temps de la Marquise, c'était plus guindé. On restait entres femmes, on devait ensuite se charger du ménage et les visites médicales étaient prévues le matin. Malheur à celles qui développaient une maladie ou tombaient enceintes ! La triste aventure de la Paquita en était un simple exemple.

Le Marquis était plus bienveillant mais il y avait des règles immuables. La maladie était la principale peur des prostituées, même au Romarin.

Javert s'apprêtait à se lever pour réclamer de l'eau chaude et de quoi se restaurer. Il découvrit devant la porte un plateau joliment organisé.

Du café, du pain, du beurre, de la confiture, du fromage...et une petite part de tarte aux pommes… Le Marquis soignait bien ses pensionnaires. C'était la clé du succès du Romarin.

Mais jamais l'inspecteur n'avait imaginé qu'un jour il en profiterait lui aussi.

On dut l'entendre ouvrir la porte car une servante sortie de nulle part et, souriante, lui apporta une bassine de zinc remplie d'eau chaude. Une autre portait le nécessaire pour se raser. Et des serviettes.

Javert remercia mais ne put s'empêcher de penser que le Marquis en faisait trop.

On laissa l'homme seul.

Face au miroir décadent, l'inspecteur se lava, se rasa et s'habilla. Il revêtit des vêtements civils, une fois de plus, mais il avait prévu de passer par la Sûreté. Vidocq y avait entreposé les deux uniformes que possédait le policier.

Javert allait entrer dans la Sûreté en tant qu'homme et en ressortir en tant que policier.

L'inspecteur faisait le point tandis que méthodiquement le rasoir glissait sur sa peau. C'était un geste qui avait toujours réussi à l'apaiser.

Précis, il râclait les joues, taillait ses favoris, brossait ses cheveux… Il examina sa blessure sur la joue, soulagé de la voir propre et couverte d'une croûte de bon aloi. Les doigts et les orteils avaient apprécié ces heures dans la chaleur et loin de l'humidité et du froid de l'hiver.

Les soins délicats de Valjean avaient fait des merveilles. Les orteils allaient mieux, ils n'étaient plus douloureux, les doigts restaient blessés mais d'aspect plus sain.

Ils ne saignaient plus mais les engelures étaient devenues des plaies couvertes de croûtes, douloureuses. Cependant, avec le médicament de Valjean, du soin et de l'attention, on pouvait éviter la gangrène…

L'amputation n'était pas rare en cas d'engelures graves. Des souvenirs d'anciens soldats de la Grande Armée aux mains déformées et mutilées venaient à l'esprit de Javert. Cela le fit frissonner. Le policier prit bien soin de ses mains.

Nouveaux bandages et retour dans les mitaines.

Le silence dans le bordel était bien venu.

Mais ce n'était que le calme avant la tempête.

Que fallait-il faire de Valjean ?

Le forçat n'était pas emprisonné, il n'était là que pour sa propre sécurité mais que fallait-il faire de lui ?

Javert détesta la solution qui lui venait à l'esprit. Il la détesta mais il n'en avait pas trouvé d'autres.

Le forçat devait venir avec lui. Aujourd'hui, Jean Valjean devenait un agent de la Sûreté.

Le seul point positif de toute cette affaire c'était que Javert savait très bien que Valjean allait détester cette idée autant que lui.

Cela fit sourire le cogne qui retrouva son sourire de fauve dans le miroir.

Quelque part, il fallait redresser la barre et remettre les choses en ordre. Un policier et un voleur. La nuit dernière avait biaisé les choses.

Valjean devait haïr le policier et Javert devait mépriser le forçat. C'était ainsi que les choses se devaient d'être.

La nuit dernière avait été une erreur.

Une de plus, songea amèrement Javert en se contemplant dans la glace.

Valjean se réveilla à l'heure des matines, comme chaque nuit depuis de longues années. Il avait pour habitude d'accompagner les religieuses dans leurs chants monotones, bien qu'il le faisait depuis sa hutte et dans le silence de sa prière.

Cette nuit-là, les cantiques manquaient et il n'y avait que trop de silence.

Il trouvait pénible de se réveiller dans un endroit inconnu et de devoir guetter les bruits qui l'entouraient pour reconnaître son environnement. Pour se persuader qu'il était en sécurité.

Quelques années auparavant, il aurait su où il était avant même d'ouvrir les yeux. Jean Valjean se faisait vieux.

Une femme toussait dans l'une des pièces au bout du couloir. Le silence absolu régnait dans la pièce voisine où dormait l'inspecteur. Comme s'il était possible que le calme puisse régner autour de l'inspecteur Javert !

Il se gratta le front, soucieux lorsqu'il comprit que Javert, et les faits et gestes de Javert consommaient trop de son énergie ces derniers temps.

Il écarta de sa tête l'image de l'inspecteur assis sur le lit et embrassant le garçon quelques heures plus tôt.

En y réfléchissant bien, son attitude n'avait pas été très différente de celle de Valjean lorsque Lucie avait pleuré... Mais la réaction de Javert lorsque Valjean le découvrit, la façon dont il se détourna du jeune homme avec une expression embarrassée, voire coupable sur son visage, intriguait le vieux forçat.

Peut-être le vieux loup avait-il été agacé de montrer autre chose que ses crocs aiguisés et sa détermination glaciale ? Ou peut-être était-ce quelque chose de bien différent ?

Valjean se retourna dans son lit. La chaleur commençait à devenir étouffante et l'inaction des dernières heures faisait protester ses muscles.

Il se releva pour se dégourdir les jambes et ouvrit les rideaux de sorte que la lumière du réverbère d'en face puisse pénétrer à travers la jalousie. Cela lui permit d'éviter les meubles qui encombraient la pièce, mais ne fit rien pour éviter que sa liberté de mouvements ne resta ridicule.

Aussi limitée qu'elle l'aurait été dans n'importe lequel des cachots du bagne.

Valjean se mit à genoux : s'il devait rester éveillé, alors il devrait faire quelque chose d'utile. Il murmura l'un des psaumes auxquels il recourait souvent lors de la prière des matines :

"Eternel ! Souvenez-vous de votre miséricorde et de votre bonté ; car elles sont éternelles.

Ne vous souvenez pas des fautes de ma jeunesse ni de mes transgressions ; souvenez-vous de moi selon votre miséricorde, à cause de votre bonté, ô..."

Un bruit attira son attention. Faible et sec. Il tourna la tête vers la fenêtre et resta un moment attentif, au cas où cela n'aurait pas été le fruit de son imagination.

Le tapis duveteux lui chatouillait les mollets et la frustration le fit râler quelque peu.

"...ô Éternel!..."

Clonck...

Oui, quelqu'un lançait des cailloux à sa fenêtre.

Il se leva rapidement et regarda à travers les multiples couches de rideaux, mais les verres dépolis rendaient impossible de voir l'extérieur. Il ouvrit une fente en écartant les rideaux épais avec la plus grande discrétion.

Jusque-là, il n'avait pas pensé que cette chambre devait être occupée par l'une des employées du Marquis, et que son occupante habituelle avait dû aller s'installer ailleurs.

En regardant l'homme qui attendait dans la rue, battant des bras pour se réchauffer tout en restant éloigné du réverbère, cela lui parut évident.

Encore un coup de caillou contre la jalousie. L'homme dans la rue souleva la tête à la recherche d'une réponse quelconque. Il portait le col du manteau relevé jusqu'au nez et le chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles, donc il était impossible de voir son visage.

" Tsss... Tsss !"

Quelqu'un héla depuis la chambre de droite et un bras mince se faufila entre lechâssis de la fenêtre et la jalousie pour saluer avec un mouchoir. L'homme, un jeune gaillard aux cheveux clairs, se hâta de sortir des ténèbres, chapeau à la main, et s'inclina avec galanterie.

Valjean sourit. Se pourrait-il que l'amour ait trouvé son chemin jusqu'au lupanar ? De la même façon qu'il l'avait trouvé, lui, à la lisière d'une forêt lugubre ?

Le bras de la femme réapparut à la fenêtre pour jeter un petit paquet sombre qui s'enfonça dans la neige. Le jeune homme bondit sur le paquet avec la détermination d'un tigre et le ramassa.

Était-ce l'un de ces gages d'amour dont parlaient les écolières du couvent à l'ombre des peupliers lorsqu'elles pensaient que personne ne pouvait les entendre ?

Il semblait que oui, parce que le petit paquet encore dans la main, le jeune homme envoya à sa bien-aimée une chapelet de baisers imaginaires. Le rire de la femme sonnait très bas et presque doux lorsqu'elle ferma la fenêtre.

Et puis le séducteur se transfigura. Il enfila son chapeau avec brusquerie, retira un gant avec ses dents et desserra le noeud qui fermait le morceau de tissu.

Valjean entendit le tintement caractéristique des pièces de monnaie et claqua la langue. Non, il n'y avait pas d'amour pour la femme d'à côté.

Il était sur le point de retourner à ses prières quand l'homme se mit à marcher. Sa démarche était particulière : il baissait la tête et se penchait trop en avant, puis il maintenait son poids sur un pied d'une manière très marquée pendant qu'il soulevait l'autre. À cause de la neige ?

Non. Valjean avait déjà vu ce genre de démarche au bagne. Il l'avait vu chez les contrebandiers qui portaient leurs marchandises sur leur dos pour traverser les frontières en empruntant les routes de montagne.

Et il l'avait aussi vu, brièvement, chez l'homme qu'il avait rencontré à proximité de la maison Loisel, juste avant que toute la folie qui avait ruiné sa vie paisible ne se déchaîne.

Cette rencontre avait eu lieu quelques jours avant le meurtre, alors que Valjean partait au charbon. Un soir, l'homme avait failli le faire basculer au tournant de la rue. En fait, la collision fit tomber le panier du portier.

Le type ne s'était pas excusé, mais avait accéléré le pas. Sans la neige, Valjean était sûr qu'il aurait couru.

Et puis, quelques jours plus tard, à cet endroit précisément, Valjean entendit les cris, regarda par-dessus le mur et le guetteur du groupe tomba sur lui.

La présence de ce premier homme pressé était tout simplement sortie de son esprit. Maintenant il se le rappelait et se demandait s'il s'agissait de celui qui avait agressé Loisel. Celui qui avait blessé Javert.

Même si le Romarin n'avait rien à voir avec les Grands Marronniers, même si la coïncidence aurait été incroyable...mais Paquita ne venait-elle pas du Romarin ? Valjean n'était pas un policier mais il avait de l'intuition.

Et après quelques hésitations, Valjean décida de suivre son intuition.

L'ancien forçat se rhabilla et enfila ses chaussures à la hâte. Pantalon, chaussettes, manteau et casquette. Le reste était superflu. Il souleva la jalousie et posa les pieds sur les barreaux de la fenêtre du dessous ; ce fut un jeu d'enfant d'arriver au sol indemne.

Il était clair que quelqu'un, peut-être Javert, devrait enseigner au Marquis comment améliorer la sécurité de son établissement...

L'homme avait disparu, mais il n'était pas difficile de suivre ses traces dans la neige fraîchement tombée : ses empreintes étaient profondes et loin d'être droites, car le bout de ses chaussures s'écartait vers les côtés. En plus, le jour commençait à se lever.

Valjean le retrouva quelques rues plus loin. Son visage était collé à une jalousie semblable à celles installées dans le Romarin.

Le forçat se dissimula sous la porte cochère du bâtiment voisin.

" Sors, n'aie pas peur. Je veillerai à ce que tu n'aies pas froid."

Le jeune homme dit d'une voix douce à son amoureuse du moment.

" Non, je ne peux pas aujourd'hui. Madame me tuerait. Lundi, je te le promets.

- Lundi, lundi... C'est toujours la même histoire avec toi."

L'homme se retourna pour partir.

" Attends, Pierre ! Ce sera le dernier lundi, promis ! J'ai envoyé quelqu'un pour parler au logeur que je t'ai dit...

- Alors ? On attend encore ? Mais je ne veux plus attendre ! Je veux être chez nous, dans notre lit !"

La femme sortit une main à travers le treillis et caressa son manteau à l'endroit où son visage devait être.

" On aura notre chambre ! Lundi prochain. J'ai déjà fait le premier paiement et j'ai dit à mes habitués où ils pouvaient me retrouver. Nous ne manquerons pas d'argent !

- Dans la rue que nous avions convenu ?

- Non... Non... c'est trop cher. C'est rue de la Contrescarpe... Mais c'est au premier étage. Tu t'en rends compte ? Ça n'a pas été bon marché non plus."

L'homme croisa les bras sur la poitrine et inclina la tête. Il avait l'air mécontent.

" Lundi prochain, Biquette. Ne m'oblige pas à venir te chercher. Parce que si je dois revenir, je te ferai partir de force de cette maison."

Et puis il ajouta avec réticence :

" Ils ne te méritent pas."

Le dénommé Pierre se mit à marcher sans daigner regarder à nouveau la femme. Et Valjean multiplia sa prudence pour suivre ses traces.

La couverture de neige ralentissait la progression de l'homme, tout comme celle de Valjean, mais elle avait l'avantage de dissimuler le bruit de ses pas.

La nuit était glaciale. Encore plus que les précédentes, et il commençait à neiger dru. Si le vent se levait, l'ancien forçat serait en grande difficulté.

Mais il ne pouvait pas se résoudre à abandonner sa tâche. Il aurait peut-être dû prévenir Javert, se dit-il. Mais avoir de l'aide, avoir quelqu'un pour le soutenir était un nouveau concept pour lui.

Et en plus, qu'est-ce qu'il aurait pu prétexter pour faire sortir Javert du lit et le pousser à se jeter dans la nuit glacée ? Qu'il avait vu un individu qui lui rappelait le type qu'il avait croisé quelques nuits auparavant ? Mais que non, qu'il ne pouvait pas en être sûr parce que son visage était caché ? Valjean secoua la tête et se concentra sur sa cible.

L'homme contourna la place Mazas et descendit vers le quai. D'en haut et à l'aube du jour, Valjean le vit se glisser contre le mur, puis disparaître comme si la terre l'avait avalé.

Dans une bouche d'égout ? Le vieux forçat savait qu'il y en avait une à proximité... Mais il rejeta cette idée comme invraisemblable.

Quoi qu'il en soit, la lueur du jour s'ouvrait chemin, malgré la chute de neige, et il était dangereux d'essayer de s'approcher de l'homme.

Valjean releva le col de son manteau pour éviter les regards des gens qui commençaient leur journée et rebroussa chemin. Son aventure nocturne avait été une perte de temps ; il ne voulait pas que cela devienne aussi une raison pour Javert de le faire garder menotté lorsqu'il était hors de sa vue.

Sottises ! À peine une heure plus tard, l'inspecteur se tenait dans sa chambre et lui donnait des ordres qui n'admettaient pas de discussion.

Valjean regretta de ne pas avoir tenté l'aventure.

" Je ne suis pas un policier, contra Valjean. Je ne sais rien de cela.

- Tu n'as pas le choix Valjean, grogna Javert.

- Je ne serais d'aucune utilité.

- Cela ne se discute pas, Valjean ! Tu viens avec moi ! Je t'emmène voir Vidocq, il te trouvera une utilité.

- Qu'allez-vous faire vous ?"

L'humilité, la modestie, la douceur de Fauchelevent n'étaient qu'une façade. Valjean était un homme sanguin, autoritaire et vindicatif.

" Je vais chasser l'escarpe et le fagot dans la Grande Vergne. Tu veux m'accompagner ?"

C'était intentionnel. Utiliser l'argot. Jaspiner le langage du bagne. Pour le plaisir de capter le petit éclat dur qui apparaissait dans les yeux de Valjean.

Javert aurait été incapable de dire pourquoi mais il rêvait de briser cette carapace que portait Valjean. Ce Fauchelevent qui était si éloigné de l'homme qu'il avait connu dans le Bagne. Javert voulait retrouver Valjean ! Pas cet avatar, si terne, qu'était le jardinier du couvent. Un homme prêt à s'agenouiller devant son prochain pour le soigner. Prêt à lui retirer ses bottes pour lui laver les pieds.

Était-ce Jean Valjean qui agissait ? Ou M. Madeleine se sacrifiant ?

Javert voulait Jean Valjean !

Et chaque regard dur, chaque cri de colère que se permettait le forçat le rapprochait de son but.

Javert avait bien connu Jean Valjean et il lui semblait comprendre que ce dernier avait oublié qui il était. Cela faisait si longtemps que Valjean se cachait.

Il n'était pas plus M. Madeleine que Fauchelevent, il était un homme, un élagueur venu de Faverolles, avec des rêves et des pensées, avec des envies et des péchés. Javert avait envie de retrouver cet homme.

Et de voir disparaître les ombres qui le masquaient.

" Alors le-Cric ? Tu en penses quoi ? Je t'abandonne au Mec ou tu m'accompagnes ? Je dois enquêter sur les victimes du Poron.

- De quelle utilité serais-je ?, jeta sèchement Valjean.

- Tu seras mes mains. Je suis toujours estropié."

Valjean hocha la tête, peu convaincu.

" Et si Rivette ne s'est pas perdu dans les rues de Paris, il doit m'attendre. Pour me parler de ta fille et de ton ami."

Cela remporta la partie.

Valjean acquiesça en silence et mit son manteau.

Avant de partir de la chambre du forçat, Javert aperçut le plateau. Aussi garni que le sien. Valjean, dans son esprit de martyr, avait bu le café, mangé le pain mais dédaigné le beurre et la confiture.

Cela fit lever les yeux au Ciel au policier.

Saint Jean !

Paris était si froid.

L'hiver était si terrible.

Le sol était boueux. La neige se transformait en gadoue. On marchait dans une boue épaisse, humide et glacée. Qui allait devenir du verglas dès la prochaine gelée.

Le policier regretta un instant de ne pas avoir réclamé un bain. Il se le promit pour ce soir. Si le Marquis voulait réellement jouer les hôtes de qualité pour un policier et un forçat, il allait devoir sortir le grand jeu.

Le carrick était épais et chaud. Il protégeait à merveille le policier, son chapeau haut-de-forme complétait sa silhouette sombre. Une cravate donnait un peu d'allure à sa tenue. Mais Javert regrettait sa canne, trop reconnaissable, il lui manquait le poids habituel des pistolets coup-de-poing dans ses poches. Il était là, sous couverture.

Les bottines avaient remplacé les bottes d'officier en cuir fin. Javert apprécia leur solidité même s'il perdait de sa prestance.

Ses pieds étaient bien protégés de l'humidité.

Paris était beau sous la neige qui tombait du ciel à gros flocons. Les fiacres avançaient lentement et les bêtes luttaient contre les bourrasques glacées.

" Vous vous souvenez de Montreuil, inspecteur ?, demanda tout à coup M. Madeleine.

- Évidemment, répondit Javert, étonné d'entendre Valjean en parler de son propre chef.

- L'hiver était plus doux sur la côte mais il y avait tout de même des pauvres qui souffraient du froid…

- Vous faisiez installer des réchauds dans les rues. Vous payiez des sommes faramineuses pour qu'on les entretienne. Sur vos propres fonds !

- Vous n'approuviez pas ?"

Valjean était ébahi devant le vouvoiement. Le policier devait se perdre dans ses pensées lui aussi et revenir des années en arrière. Un maire et son chef de la police patrouillant dans les rues de la ville…

" Non, monsieur le maire, fit la voix espiègle du policier. Mais je n'avais pas voix au chapitre.

- Qu'aurait-il fallu faire selon vous ?"

M. Madeleine et ses idées saint simoniennes ! Il était tellement candide. Brûler des stères de bois dans les rues pour chauffer quelques malheureux durant quelques heures. Il n'avait vraiment pas l'esprit pratique parfois.

C'était comme ses tournées de charité !

Comme si donner quelques pièces de monnaie allait sauver des situations dramatiques.

Javert se mit à rire, amusé par la vieille colère de M. Madeleine.

Peut-être que Madeleine était plus proche de Valjean que Fauchelevent tout compte fait ?

" M. Madeleine ! J'ai toujours suivi scrupuleusement vos arrêtés. Je me suis chargé personnellement de l'entretien de ces réchauds. Mais je ne me faisais aucune illusion sur leur utilité.

- Qu'aurait-il fallu faire alors ?"

M. Madeleine le contemplait, mécontent.

" Il aurait fallu ouvrir des salles d'asile. Il aurait fallu permettre aux pauvres d'accéder aux salles de travail de l'usine, peut-être. Les fours chauffaient tout le temps. Il y avait des équipes de jour et des équipes de nuit… Peut-être réquisitionner des maisons inoccupées…

- Et vous auriez fait cela ? Réquisitionner ?

- J'aurai obéi aux moindres ordres de mon supérieur, monsieur le maire. S'ils restaient dans la légalité.

- Je...je ne savais pas qu'on pouvait faire cela…

- Normal. Vous n'étiez pas un bourgeois. Ni même un maire. Seulement un élagueur perdu dans une ville. Avais-tu seulement déjà vu un réchaud ?"

On revenait au tutoiement et Javert regarda Valjean, une lueur moqueuse brillait dans le gris de ses yeux.

" Il y en a peu à Faverolles… Je ne me souviens pas…

- Ce que je ne comprends pas c'est qu'il n'y ait eu personne dans ton conseil municipal pour te conseiller. Que faisaient-ils tous ? Les Bamatabois, les Postel, les Rambuteau ? Ils te laissaient dépenser ton argent pour des inutilités et ne t'épaulaient pas.

- J'étais seul à la mairie…, admit Valjean.

- Forcément ! C'était tellement plus simple pour eux ! Te voilà promu maire et au lieu d'augmenter les impôts, au lieu d'exiger des subventions, tu fais preuve de charité, tu t'esquintes la santé à parcourir la campagne pour rencontrer tes administrés les plus pauvres, tu t'es même mesuré à des taureaux en fuite !

- J'ai fait ce que j'ai pensé le mieux…

- Tes écoles, ton hôpital, ton orphelinat, ta charité publique, tes discours lénifiants… Tu me faisais grincer des dents ! J'ai travaillé sous d'autres maires, ce n'était pas ainsi qu'on agit ! Il t'aurait fallu de la poigne et les forcer à t'aider. Pas de charité personnelle mais des dépenses sur le fond public. Pas de réchauds mais un agrandissement de l'usine pour embaucher plus de monde. Pas d'école privée mais des demandes de subvention auprès de Paris pour ouvrir une école publique digne de ce nom.

- Je n'étais pas...en position d'exiger quoique ce soit Javert.

- C'est là que tu te trompes Valjean.

- Comment cela ?"

Valjean regardait Javert.

Le policier souriait. Il avait gagné contre M. Madeleine, n'est-ce-pas ? Il l'avait reconnu, dénoncé et envoyé au bagne.

Mais c'était parce que la partie était trop facile.

" Tu étais adulé de tous. Comment as-tu pu perdre ainsi ton poste ?

- Mais...mais c'était vous. C'est vous qui m'avez dénoncé. Que pouvais-je faire ?

- Valjean, Valjean, Valjean… Tu as passé ta vie à fuir. Tu aurais dû lutter.

- Lutter ?

- Je n'étais qu'un cogne ! Un policier nouvellement nommé au poste d'inspecteur. Tu étais le maire. Tu aurais pu me renvoyer ! Me casser !

- Mais… Cela aurait été inique !"

Javert se mit à rire et machinalement, il posa sa main sur l'épaule du forçat.

" Tu es naïf ! Même mes chefs voulaient me destituer après ma lettre de dénonciation. Un seul mot de toi et je me retrouvais à la rue.

- Je n'aurai jamais pu… Je ne suis pas mauvais…

- Je commence à le voir ! Mais je continue à me demander si c'est de la bonté ou de la stupidité.

- Javert !"

Un rire.

Oui, Valjean n'était pas loin.

Il suffisait de travailler le personnage pour le faire renaître. Bizarrement cette pensée donna un immense plaisir à Javert. Bien plus que de voir le vieux forçat à genoux devant lui.

Il en fut tellement content qu'il eut une envie de fêter les retrouvailles.

Une envie de priser du tabac.

A la Sûreté, le Mec fit faire antichambre aux deux hommes. Vidocq était le chef de la Sûreté, il avait des dizaines d'affaires à régler.

Les chauffeurs de la Seine n'étaient qu'un dossier parmi d'autres.

Enfin, il les fit entrer. Et Javert détesta aussitôt le sourire réjoui qui les accueillit.

" Alors cette nuit ? Bien dormi les gonzes ?

- Mon uniforme ?, demanda le policier, déjà passablement agacé par son supérieur.

- Arrière-boutique ! Vas-y le cogne ! Tu peux te déguiser en roussin."

Javert ne prit pas la peine de répondre, il entra prestement dans la petite pièce qui servait de lieu de repos pour le Mec. Et il se vêtit rapidement.

Pendant ce temps, Vidocq se tourna vers Valjean, avec la même lueur espiègle :

" Tu as bonne mine Le-Cric ! Alors c'était une bonne nuit ?

- En effet, répondit prudemment Valjean.

- Et on peut savoir où vous avez roupillé ?

- Un lieu sûr."

Vidocq souriait et il se mit à rire, vraiment amusé.

" Attention le-Cric ! Javert est en train de déteindre sur toi ! Bientôt tu raseras ta marmouse [barbe] et te laissera pousser des côtelettes [favoris] !"

Valjean ne dit rien.

Puis, le vieux forçat sembla en prendre son parti et répondit enfin :

"On a dormi chez une tante de Javert, je crois. Mais je ne sais pas où. Je ne connais pas très bien Paris."

Le regard de Vidocq reflétait à la perfection la surprise. Puis le Mec se mit à rire aux larmes.

" Une tante ?, " répéta-t-il.

La porte s'ouvrit et coupa la parole au Mec. L'inspecteur Javert apparut en uniforme complet. Avec le pli habituel sur le front et le regard glacé.

" Des nouvelles de Rivette ?, fit Javert.

- Le môme est prudent. Tu peux être fier de ton arpète [apprenti], Javert. Il n'est pas venu montrer son museau à la Force.

- Bien. Je vais allez le rencontrer dans ce cas.

- Et notre affaire ?

- J'ai quelques pistes à explorer. Je ferai mon rapport ce soir.

- Pas de nouveau fric-frac. La bande a dû avoir peur, malgré tout.

- Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose, monsieur. Ils vont trouver de nouveaux escarpes pour remplacer les morts. Et nous n'aurons pas plus avancé.

- Je suis d'accord avec toi Javert. Et ton fagot ? Tu l'emmènes avec toi ?

- Je suis habitué à lui."

Un rire puissant, Vidocq trouvait cela plaisant. Voir le raide inspecteur se lier de force avec un fagot. Et qui sait ? S'en faire un ami ?

Les deux hommes semblaient s'être rapprochés en quelques heures. Vidocq le remarqua et en sourit.

" Pour ton appartement, la fenêtre est commandée. Figure-toi que c'est sur le compte de la Préfecture !"

Javert ferma les yeux, mécontent. Il allait devoir remercier M. Chabouillet. Ce n'était pas réglementaire. On devait faire une exception pour lui, le protégé du secrétaire du Premier Bureau.

Javert n'apprécia pas cela.

" Pour tes livres, Chabouillet a personnellement visité ton appartement et a pris en note tous les titres.

- Mon Dieu, gémit Javert.

- Il m'a chargé de te dire qu'il n'y avait pas assez de romans parmi eux. Tu ne lis pas assez pour le plaisir, Javert. Chabouillet a promis de s'en occuper.

- Cela suffit Vidocq !

- Je t'ai assez mortifié ?"

Vidocq riait.

Javert fulminait.

D'un pas nerveux, le policier s'en alla, prenant Valjean par le bras pour le tirer avec lui.

Mais Vidocq jeta en riant toujours :

" Il m'a dit aussi qu'il se souvenait de M. Madeleine ! Il va se pencher personnellement sur le cas de Jean Valjean."

Les deux hommes se regardèrent dans la rue.

" Que veut-il dire par là ?, murmura Valjean.

- Je ne sais pas," avoua Javert.

Valjean était livide. Le forçat devait songer à la fuite. Il regardait autour de lui comme une bête en cage prête à prendre son élan. Puis il passa la paume de sa main sur sa barbe avec ce qui aurait pu passer pour de l'anxiété. Pour quiconque ne le connaissait pas.

" Vous avez vraiment confiance en lui ?, demanda la voix tendue de Valjean.

- J'ai confiance en M. Chabouillet. Nulle raison de s'inquiéter pour l'instant. Allons voir Rivette."

Valjean refusa de bouger.

Un boeuf bloqué sur le chemin.

Javert tira sur le bras, retrouvant sa voix d'argousin.

"AVANCE ! Nous avons rendez-vous !

- Si jamais Vidocq ment, si jamais on vient m'arrêter, je t'assure Javert… Je t'assure que je ne t'oublierai pas.

- Ce n'est pas déjà le cas ? Allez avance Valjean ! Rivette risque de s'impatienter. Il doit vouloir voir aussi sa femme."

Javert fut soulagé de voir Valjean marcher.

" Nous vivons tous sous une identité fausse en ce moment, remarqua Javert en ricanant. Le monde de Jean Valjean serait-il devenu la norme ? Depuis que je t'ai retrouvé, il n'y a pas eu une minute normale dans ma vie.

- Dans la mienne non plus, remarqua lugubrement Valjean.

- Ha ! Mais ceci n'est pas de mon fait Valjean ! Ta vie a toujours été une chienlit !"

Le rire fut partagé.

A la grande surprise des deux hommes.

Ils s'examinèrent un instant. Unis ? Collaborateurs ? Complices ?

Javert posa à nouveau sa main sur l'épaule de Valjean.

"Allez viens Valjean ! Je t'offre un gloria [café + alcool], Rivette nous attend dans un rade [café].

- Je vous suis, inspecteur."

Un sourire, plus doux.

Javert aussi s'apprivoisait.

L'inspecteur Rivette était exact au rendez-vous. Il attendait donc l'arrivée de son collègue. Il ne fut pas surpris de voir celui-ci accompagné de M. Fauchelevent.

" M. Fauchelevent ?," s'écria Rivette, un large sourire aux lèvres et la main tendue pour saluer le vieil homme.

Valjean hésita. Il savait que si son identité était connue, le policier n'offrirait pas ainsi sa main.

Mais M. Fauchelevent était un honnête jardinier, il accepta la main tendue et répondit au sourire.

L'inspecteur Rivette examina Javert et lui sourit à lui aussi.

" J'ai des nouvelles.

- On t'écoute."

Javert leva la main pour attirer le patron du café et une tournée de gloria fut commandée, avec une possibilité de répéter. Le froid était si fort.

" Votre ami, le Père Fauchelevent est un peu difficile mais il a l'air de bien m'aimer. Il m'a parlé de vous, monsieur Fauchelevent. Vous êtes un travailleur exceptionnel, monsieur. Je ne suis pas capable de vous remplacer."

C'était dit avec un sourire dépité. Valjean hocha la tête, compréhensif.

" Ne vous laissez pas impressionner par l'étendue du jardin, inspecteur. A cette époque de l'année, il est peu exigeant et le verger est complètement détruit. La seule chose fragile qui reste ce sont les deux jeunes peupliers près du mur."

Rivette écoutait, essayant de prendre note de ces informations dans sa tête. Javert leva les yeux au ciel, amusé et en même temps agacé par cette situation. Valjean jouant le rôle du maître jardinier.

Javert ne put s'empêcher de croiser ses bras devant lui en contemplant les deux hommes deviser simplement…, ne comprenant pas vraiment d'où venait cette colère.

" L'important est de garder les sentiers dégagés pour la promenade des petites et, surtout, de garder un œil sur le petit couvent. Ne laissez pas la neige s'accumuler autour, et allégez le poids sur le toit dans la mesure du possible.

- Comment ?

- Comme vous voudrez, je suppose... En général, je me sers du râteau à manche long que je garde à l'entrée de l'abri à outils."

Le visage de Rivette s'illumina. Il était vrai que le portier lui avait transmis l'ordre de la Mère Supérieure... Et il était vrai aussi qu'il avait passé des heures à travailler sur ce toit sans obtenir trop de résultats...

" Je n'ai pas eu le temps de faire grand-chose, à part déblayer pas mal de neige... Mais voilà. J'ai pris du charbon avec la charrette à bras, comme on m'a dit. J'ai remarqué qu'on me filait.

- Combien ?, demanda Javert, aussitôt tendu.

- Je ne sais pas. Mais j'ai repéré des silhouettes et des mouvements. On m'a surveillé.

- Putain !, fit Javert, les doigts glissés dans ses favoris. Sois prudent !

- Je le suis !, claqua le jeune policier. Je vais bientôt avoir un mômignard à la maison, tu crois que j'ai envie de rater ça ?

- Non, reconnut Javert. Tu es armé ?"

Rivette glissa sa main dans son manteau élimé et en sortit un magnifique pistolet d'officier de la Grande Armée. Javert eut un sifflement admiratif.

" Bien, tu es paré ! Mais pas d'héroïsme ! Tu observes et tu fais gaffe à tes miches ! Au moindre couac, tu te fais la belle !

- Oui, daron, sourit le jeune policier. Et toi ?

- Je suis sur des pistes, répondit Javert, sans s'avancer. Des punaises ont été assassinées par notre escarpe.

- Des punaises ? Tu devrais aller voir la Morgue.

- Je sais ! Et ce connard de Balmorel. Il doit en savoir quelque chose. Si j'arrive à mettre la main sur lui…

- Il était du côté d'Auteuil…

- Putain de maquereau !"

Un silence.

Le patron apporta la tournée et l'odeur du café chaud mélangé à l'alcool embauma l'air. Les deux policiers le burent d'un trait, d'un geste coutumier.

Valjean les regarda faire. Estomaqué. C'était brûlant et il était bien incapable de les imiter.

" Et tes mains ?, demanda Rivette, compatissant.

- Inefficaces. Je ne peux pas les utiliser sauf dans les gestes du quotidien. Même pisser est une gageure.

- Je comprends, fit Rivette désolé.

- Quant à fracasser des mâchoires à coups de matraque, n'y pensons même pas.

- Javert, Javert, Javert !"

Le jeune inspecteur secoua la tête et laissa ses mains parcourir ses cheveux grisonnants. Les nonnes l'évitaient comme la Peste, en effet, seule la Mère Supérieur avait compris qu'il n'était qu'un imposteur.

Le Mec et elle avaient un lourd passif. Elle n'avait rien dit.

Le Père Fauchelevent l'avait bien titillé pour obtenir des réponses. Encore un mystère dans la vie de M. Madeleine ! Mais il était trop malade pour se battre.

Et Rivette était un gentil coeur, il apportait des gâteaux au vieillard, il entretenait le feu, il parlait de Paris et des filles dans les rues. C'était une bouffée de jeunesse dans la triste vie du vieillard…

Puis Rivette regarda Valjean et ses yeux devinrent brillants de joie. L'inspecteur ouvrit une fois de plus son manteau et en sortit une petite feuille de papier pliée en quatre.

"Pour vous M. Fauchelevent, on me l'a donné pour vous."

Valjean prit le message et le déplia avec des doigts qui tremblaient. Sans s'en apercevoir, il avait perdu sa contenance impassible.

C'était un petit message à l'écriture enfantine.

Un petit billet de sa Cosette.

Père,

Vous me manquez. Quand revenez-vous ? Soeur Espérance dit que vous avez dû aller voir une dame malade. Pourquoi ne m'avez-vous pas emmenée avec vous?

Je suis fâchée contre vous, père. Vous allez devoir me ramener un cadeau pour vous faire pardonner. Et me faire un gros baiser.

Revenez-vite s'il vous plaît.

Je vous aime.

Cosette

Valjean relut la lettre, articulant les mots en silence. Il avait l'air de rêver. Il cherchait peut-être à entendre la voix de Cosette.

Il se frotta un œil et, après s'être raclé la gorge, sortit son vieux mouchoir et le frotta contre son nez avec brusquerie.

Puis il replia la lettre avec soin et sembla se souvenir de son café. Son regard se perdit dans le liquide sombre. Comme si le reste du monde avait cessé d'exister.

Javert fut impressionné.

Le policier fut impressionné par les larmes qui embuèrent les yeux du vieux forçat.

Ce n'était pas un jeu d'acteur ? Le forçat tenait réellement à cette fillette sortie de rien ?

Javert fut impressionné mais Rivette, quant à lui, trouva cela tout à fait normal. Le jeune inspecteur se rapprocha du vieil homme et lui asséna en souriant, doucement, gentiment :

" La petite va bien. Je l'ai vue galoper avec les autres filles. D'ailleurs, ma femme m'a donné quelque chose pour elle. Je l'ai entendue tousser. Nous avons du sirop au tussilage. C'est un excellent remède !"

Valjean acquiesça d'un air grave.

- Merci. Merci de tout coeur, inspecteur."

Il avait les larmes aux yeux et un sourire triste.

Un remède pour sa fille ?

Quelqu'un veillait sur elle ?

C'était plus que ce que pouvait espérer le forçat.

Puis Rivette regarda sa montre et se leva, un peu contrit.

" La Mère Supérieure m'a donné deux heures de liberté. Je dois retourner au couvent. On se revoit demain ?

- Oui, répondit Javert. Prends garde à toi !

- Et toi de même !"

Un sourire, un salut et le jeune policier disparut.

Le silence était profond.

Javert reprit un café chaud, sans alcool cette fois-ci, et contempla Valjean, sans rien dire.

Le vieil homme luttait pour se reprendre. Et Javert commençait à comprendre des choses sur M. Madeleine.

" Tu les aimais vraiment ces mômes à Montreuil ?

- Oui, avoua Valjean. J'ai toujours aimé les enfants.

- Je croyais que c'était une façade...

- Vous n'avez jamais eu de famille, n'est-ce-pas inspecteur ? Vous avez toujours été seul dans la vie. Moi j'ai eu une famille. Une famille de huit personnes. Une soeur et ses enfants. J'ai connu une vie misérable mais il y avait toujours de la joie. Les enfants sont un rayon de soleil.

- Je n'ai jamais eu de famille, c'est juste.

- J'ai tout perdu lorsque je suis allé dans ce foutu bagne. Mais je l'avais cherché. Je ne peux m'en prendre qu'à moi même."

Si Javert avait cherché une effigie du repentir, il l'aurait trouvée sur le visage de Valjean.

Le flegme, voire la froideur, du vieux forçat étaient bien loin. Il n'y avait aucune trace de sa colère, pas plus que de la bienveillance que Madeleine montrait trop souvent.

Javert ne remarquait que du remord dans cet homme.

Le policier avait rarement vu quelqu'un éprouver du remord à ce point. Le vieux forçat devait s'en vouloir encore, nuit et jour, au point de se refuser de vivre. Comme si les dix-neuf ans de bagne n'avaient pas suffi.

Cela ne plut pas au policier qui décida de secouer les choses.

Javert se pencha en avant pour attraper les yeux de Valjean, ce bleu si aérien qu'il n'avait jamais pu oublier depuis le bagne.

" C'est pour eux que tu as essayé de t'évader si souvent ?

- Oui. Au début, du moins.

- Et si nous essayons de t'obtenir réellement cette grâce Valjean ? Tu pourrais vivre une fin de vie libre et libérée."

Valjean secoua la tête, amusé.

Il ne devait pas croire les paroles de Javert. Mais le policier franchit un pas et posa sa main sur celle du forçat. Pour appuyer ses dires. Ses yeux gris étincelaient, de mille éclats.

" Il n'y a plus qu'un seul chien à tes trousses Valjean. Et il se sent prêt à abandonner la chasse."

On ne se quittait pas des yeux. Les mains étaient chaudes, l'une contre l'autre.

" Vraiment ?, murmura le forçat, surpris de cette promiscuité.

- Vraiment !, asséna froidement l'inspecteur, avant d'ajouter : Je le promets ! Une vie pour une vie ! Tu as sauvé ma vie ! Je vais tout faire pour te rendre la tienne."

Puis Javert se recula et les deux hommes furent surpris de se remettre à respirer librement. Inconscients d'avoir cessé de respirer l'instant précédent.

Valjean porta le verre d'alcool à ses lèvres et le vida en un seul trait, tout comme il l'aurait fait avec une purge. Il ne fit pas un geste, mais son visage se colora au point d'atteindre le bout de ses oreilles. Il était évident que le forçat n'était pas adepte des liqueurs fortes, pas plus qu'il n'aimait laisser entrevoir les défauts de sa cuirasse.

Malgré l'alcool, Valjean serrait encore la lettre de Cosette dans ses doigts. Il y avait peu de choses pour briser le vieux forçat. Son amour pour sa fille en était une.

Javert n'aimait pas cela, il posa à nouveau sa main sur les doigts de Valjean, pour calmer les tremblements.

" Nous allons protéger ta fille. Valjean ! Nous ne sommes plus à Montreuil. Je ne vais pas t'envoyer au bagne. Tu es avec moi maintenant.

- Et si Vidocq vous donne l'ordre de m'arrêter ?"

La main disparut et Javert eut un regard mauvais.

" Nous verrons à ce moment-là. Il y a bien des sorties dérobées dans ton couvent, non ? Je suis sûr que Jean-le-Cric est encore capable d'escalader un mur et d'échapper à un guet-apens monté par la police. A mon nez et à ma barbe !"

Le regard mauvais s'adoucit. Les yeux de l'ancien forçat, si bleus, se remplirent d'incrédulité en regardant Javert. Et quelques instants plus tard, d'émerveillement.

Valjean laissa couler enfin ses larmes, puis les sécha.

Faire confiance ?

Pouvait-il réellement faire confiance ?

A un policier ?

A Javert ?

"Et maintenant ?, demanda Valjean, d'une voix encore incertaine.

- Nous partons visiter la Morgue. Et j'ai deux mots à dire à mes officiers de Pontoise.

- Qu'attendons-nous ?

- Mais votre aval, monsieur le maire."

Un sourire.

La confiance !

LA CONFIANCE !

Au commissariat de Pontoise, la colère de l'inspecteur Javert fut mémorable et chacun baissa la tête pour se faire oublier. Javert exigea les rapports concernant les prostituées assassinées. Il parla même de bougres tués.

On n'osa pas contredire le policier et lui rappeler que lui-même n'avait jamais accordé beaucoup d'importance à ces affaires.

Finalement, un des sergents fut chargé par l'inspecteur de fouiller les dossiers archivés dans le commissariat pour lui apporter tout ce qui concernait des femmes et des hommes violés et assassinés pour les trois mois passés.

Javert exigea que tout soit sur son bureau pour la fin de l'après-midi.

Il posa son chapeau sur sa tête avec un geste un peu théâtral et fit claquer le fer de sa canne sur le plancher. Puis il quitta son poste.

Le policier savait très bien qu'un branle-bas de combat venait de commencer dans le commissariat et que chaque officier, chaque sergent allait remuer les archives de fond en comble pour apaiser l'ire de leur supérieur. On allait même contacter la Préfecture pour que tout soit centralisé sur le commissariat de Pontoise. La Sûreté serait informé et tout le monde allait se plier aux désirs de l'inspecteur. Quelque part, cela amusait le vieux dogue de Pontoise.

Javert rejoignit Valjean qui l'attendait dans un estaminet des environs.

" Déjà là ?, demanda le forçat, surpris du retour rapide de l'inspecteur.

- Ils ne m'ont rien dit, ils ne m'ont même pas montré les dossiers. Je ne suis même pas certain qu'ils en aient fait un rapport.

- Javert ! Ce sont des meurtres odieux !

- Je suis désolé, monsieur Madeleine, mais ce ne sont que des prostituées de bas étage et des sodomites. Ce ne sont pas des affaires qui dérangent beaucoup la Force."

Valjean serra les mâchoires et aussi le plateau de la table, comme s'il cherchait à le broyer.

Lucie avait-elle raison ?

" Mais je n'aime pas qu'on me cache des affaires de meurtre, continua Javert, indifférent à la colère de son compagnon. Même pour des putes. J'aime savoir ce qui se trame dans ma ville."

Valjean se contint et ne dit rien. Il attendait la suite du discours méprisant du policier.

Du cogne !

La relation qui se nouait entre les deux hommes était étrange, faite de hauts et de bas, de moments où il semblait qu'une amitié pouvait naître, suivis d'instants terribles où l'incompréhension et la colère les séparaient. Des moments durant lesquels Javert et Valjean se trouvaient sur le point de se faire confiance et des instants où il ne fallait qu'un rien pour que chaque homme se jette à la gorge de l'autre.

" Je vais aller visiter la Morgue, annonça Javert. Je n'aurai pas de mal à retrouver nos victimes sur le registre. Paquita et Romuald… Et d'autres… Je me demande combien de victimes ont fait nos escarpes ? Ils étaient versés dans le fric-frac de haut vol et les voilà descendus au rang de simple surineur [assassin]."

Javert semblait déçu.

Valjean était scandalisé.

" Qu'allez-vous faire pour les malheureuses victimes ?, demanda le forçat, sèchement.

- Leur rendre justice ! Mais que croyez-vous Valjean ? Que je ne m'occupe pas des crimes de la rue ? Je suis aux Affaires politiques le plus souvent. Les crimes de droit commun me concernent moins aujourd'hui. M. Chabouillet et M. Mangin m'utilisent pour démanteler des complots.

- Vous êtes aux affaires politiques ?

- En ce moment, il y a un joli petit groupe qui fait beaucoup de bruit tout en restant extrêmement silencieux. Un groupe d'étudiants, affiliés à d'autres groupes de républicains. Je suis sur leurs traces. Les affaires de meurtre ne sont plus de ma partie.

- Je ne comprends pas. Vous êtes un inspecteur de police cependant.

- Et je suis aux ordres du secrétaire du Premier Bureau ! Le préfet m'a "prêté" à Vidocq pour gérer cette affaire de chauffeurs. La Sûreté manque d'hommes habiles. Mais je ne suis pas habituellement dans les rues à enquêter comme dans mes débuts d'inspecteur. Il est loin le temps où on m'envoyait vérifier les problèmes de gouttière !

- Vous êtes un espion ?"

Valjean en tombait des nues.

" Oui. Et je terminerai certainement ma carrière en étant reconnu sur une barricade ou dans les rangs de républicains révoltés."

Puis Javert perdit son sourire amer.

"Cela dit, le poste de Pontoise peut encore avoir des affaires de police à proposer. Je suis aussi sur la piste d'un groupe d'escarpes appelé Patron-Minette.

- Je ne comprends rien à votre poste Javert.

- Vous n'êtes pas le seul Valjean ! Je ne comprends pas moi-même ce que je dois faire parfois. Je vis sous couverture et infiltre des réseaux de révolutionnaires, j'enquête sur des criminels en fuite, je travaille pour la Préfecture et pour la Sûreté. Tout est bancal ! Il n'y a que la Loi qui soit claire à mes yeux.

- Alors ces meurtres ?

- Je vais chercher les rapports, trouver des témoins, faire parler des mouchards… Mais je vous interdis de penser que je vais rester les bras croisés car les victimes sont des moins-que-rien. Je ne suis pas ainsi !

- Et Fantine ?, jeta vicieusement M. Madeleine.

- Touché !, sourit à nouveau Javert, le regard brillant d'ironie. Je ne le suis plus, monsieur le maire. Paris n'est pas Montreuil et mes cheveux ont blanchi. Je suis...plus pondéré…

Le regard perçant de M. Madeleine prouvait à lui seul à quel point le discours de Javert n'était pas convaincant.

La Morgue était un endroit effroyable. Située sur les quais de la Seine. Les horaires d'ouverture étaient affichés sur la porte comme s'il s'agissait d'un lieu de spectacle.

Et par Dieu ! Cela l'était !

Des passants venaient visiter la Morgue pour éprouver un petit frisson de terreur ou une occasion de rire.

De rire !

Car il y en avait qui riaient devant le grotesque de certains cadavres exposés dans les vitrines ! D'autres passaient, le regard choqué, un mouchoir imbibé de parfum placé sous leur nez délicat.

Des corps non identifiés. Des noyés, des assassinés, des accidentés…

A la Morgue, on manquait de place, de soin et d'humanité pour traiter correctement les cadavres. On les exposait, un simple linge cachant les entrejambes, pour la pudeur. Leurs quelques effets étaient accrochés à des cintres pendant du plafond.

Et c'était tout.

Javert se déplaçait dans les locaux comme s'il était chez lui, habitué et désabusé. Valjean contemplait tout cela avec horreur.

M. Madeleine avait tellement de choses encore à apprendre !

Le préposé à l'accueil était un homme procédurier et efficace. Il connaissait l'inspecteur Javert.

Les deux hommes se serrèrent la main en devisant paisiblement, comme s'ils n'étaient pas environnés par la mort, comme si tout était normal.

L'était-ce ?

" Tiens Javert ? Qu'y a-t-il pour ton service ? Pontoise est loin ! Ou alors tu cherches du turbin ?

- Salut Keller. Je suis sur des affaires de punaises démolies [tuées].

- Des punaises ? Toi ? Tu fais dans la pute maintenant ?"

Un rire moqueur dévoilant des dents gâtées par le manque de soin. Javert rendit le sourire et hocha la tête.

" Une affaire pour le Mec.

- Cet enfoiré ne manque pas de toupet ! Tiens ! Je vais te trouver ce que j'ai. Il m'a semblé voir passer des filles ces temps-ci. Y a toujours des gonzesses refroidies…

- Les miennes ont été embaudées [violer].

- Y en a eu aussi."

Indifférent, insensible, flegmatique.

" Quel âge ?, demanda le préposé, perdu dans le lointain, la tête dans ses dossiers.

- Des jeunesses mais sans plus."

L'homme revint, quelques registres dans les bras, un air résigné sur le visage.

" Oui, avec ces dames, c'est difficile de donner un âge. Tiens Javert ! Amuse-toi ! Voici les dossiers pour les cinq derniers mois. Gueule si tu en veux plus !"

Le préposé à la Morgue, bien obligeamment, tendit plusieurs lourds registres à l'inspecteur et lui abandonna son propre bureau pour ses recherches.

Javert rétorqua avec un ton de profonde lassitude.

" On va faire avec. Cinq mois c'est bien."

Javert sortit un petit carnet et un crayon et s'apprêta à prendre des notes. Puis il aperçut le visage blême de son compagnon et eut pitié.

"Tu peux sortir Valjean, si tu le souhaites. Je n'ai pas besoin de toi pour le moment.

- Quelle est cette odeur ?"

Javert renifla l'air ambiant et fut surpris par la question posée d'une voix blanche.

"L'odeur de la mort. Merde ! Tu ne vas pas bien Valjean ? Assieds-toi !"

Javert se précipita sur le vieil homme, livide, qui chancelait devant lui et le fit s'asseoir sur une chaise. Etonné de voir cette force de la nature qu'était Jean Valjean succomber pour une odeur doucereuse.

" Tu n'as jamais visité de morgue ?, demanda le policier, prévenant.

- Je n'en ai jamais eu le loisir," admit M. Madeleine en fermant les yeux sous le malaise.

Javert défit rapidement la cravate de Valjean, ouvrant le premier bouton, permettant à l'oxygène de mieux passer à-travers la trachée.

Ses doigts restèrent un instant suspendus dans l'air, le policier venait d'apercevoir les cicatrices sur le cou de Valjean, les marques du collier de fer laissées par dix-neuf ans de punitions aux cachots. Et cela le troubla.

Il fallut quelques souffles avant de se reprendre.

" Bois ! Cela va te permettre de te requinquer !"

Javert sortit son habituelle flasque d'eau-de-vie et la tendit à Valjean. Le forçat but une longue gorgée et son esprit s'éclaircit.

Il refit rapidement sa cravate, gêné d'exposer ses cicatrices. Javert le contemplait, impassible.

" Seigneur ! Je ne connaissais pas cela, murmura Valjean.

- Il y avait une morgue au bagne, rappela Javert en rangeant la flasque dans la poche intérieure de son uniforme. Les forçats n'y étaient pas admis. On entreposait les corps pour permettre aux familles de les récupérer. Sinon, on les enterrait au cimetière du bagne."

Valjean ne dit rien, il écoutait le garde-chiourme lui raconter ses souvenirs.

" Ma première visite au bagne fut destinée à reconnaître le corps de mon père, ajouta Javert. Je n'ai jamais oublié cette odeur.

- De quoi est mort votre père ?

- Mauvais combat. Il a été tué par un comparse."

Un silence.

Chacun était perdu dans ses pensées, puis un sourire bienveillant apparut sur les lèvres de Javert. Ce qui mit Valjean aussitôt sur ses gardes.

" Et maintenant ? Tu te sens assez fort pour m'aider à lire des registres couverts de pattes de mouche ou tu préfères prendre l'air ?

- Cela ne peut pas être pire que l'écriture de Brissac, mon secrétaire de mairie."

Un rire.

Toujours partagé.

Valjean se redressa et fut surpris par la main qui vint le soutenir sous le coude.

" Je vais bien Javert. Vraiment.

- Alors au travail monsieur le maire !"

Une matinée désagréable. Le résultat se résuma à une migraine atroce. L'odeur lancinante, l'écriture illisible et les centaines de pages qu'il fallait vérifier, feuilleter, décrypter n'aidaient pas.

" Une femme tuée sur le quai de la Rapée, annonçait Valjean.

- Quel métier ?, demanda Javert, indifférent, feuilletant ses propres dossiers.

- Inconnu. Mais on décrit un outrage.

- Mhmmmm. On prend en note."

Valjean n'aimait pas cette indifférence. Il voulait secouer le policier, lui donner une leçon d'humanité. Il s'agissait d'êtres humains, morts de façon violente, atroce !

Et puis…

Au bout du deuxième registre, M. Madeleine se scandalisait moins. Il en avait soupé des morts et des détails sordides.

" Ici on a découvert un torse ! UN TORSE ?!," s'écria Valjean, levant les yeux pour regarder Javert, en train de consciencieusement prendre des notes et compulsant un plan de Paris pour vérifier les lieux de découverte des cadavres, nommés dans les rapports.

Cela fit sourire le policier qui leva des yeux amusés, une lueur espiègle illuminant les vitraux de glace.

" M. Madeleine et ses affaires de gouttières ! Cela doit vous changer la grande ville !

- Javert ! Voyons !, fit Valjean, choqué...et cependant amusé malgré lui…

- La pire affaire de Montreuil que j'ai eu à régler était la dispute entre une femme et son époux. La femme s'est retrouvée à l'hôpital, battue presque à mort par son salopard de mari.

- Je me souviens…, murmura M. Madeleine. Les époux Lambert. Le mari a eu deux mois avec sursis."

La critique était perceptible. Javert haussa les épaules.

"Je n'ai pas pu faire mieux. J'ai arrêté l'homme pour troubles de l'ordre public. La femme a refusé de porter plainte. Le juge ne m'a pas appuyé.

- Oui… Je me souviens…"

Monsieur le maire avait été tellement scandalisé que M. Lambert s'en sorte sans rien de plus. Le maire avait même été prêt à porter l'affaire devant Arras mais le juge, M. Moreau, en avait dissuadé M. Madeleine.

C'était une affaire de famille. La vie privée ne devait pas être violée.

Et l'inspecteur Javert avait laissé courir le malotru qui avait pratiquement tué sa femme. Alors que Fantine…

Oui, la colère avait été terrible pour M. Madeleine.

" Donc vous avez eu des affaires plus graves à Paris ?

- Évidemment, rétorqua le policier, posément. Un torse ? La belle affaire. On a voulu se débarrasser d'un corps. On retrouvera sans nul doute les autres morceaux dans les décharges de Paris...ou dans la Seine…

- Mon Dieu ! Mais dans quel monde…

- Jean Valjean… Mais comment as-tu pu survivre à dix-neuf ans de bagne avec une telle candeur ?

- L'espoir que tout s'arrange ?"

Un rire, profond, sincère et franchement inconvenant brisa le silence de la Morgue.

Ils ne valaient pas mieux que les visiteurs en réalité.

" Finissons cette lecture épouvantable Valjean ! J'en ai soupé des noyés et des pendus.

- A vos ordres, inspecteur."

Cela leur prit plusieurs heures mais enfin ils purent quitter la Morgue d'un pas chancelant.

Le froid, la neige, la glace étaient toujours là. La Seine, à deux pas de la Morgue, était magnifique, encerclée dans sa gangue de glace. Elle étincelait au soleil, comme un diamant précieux.

Et, imperturbables, les Parisiens patinaient sur ses eaux gelées.

" Cosette adorerait cela, lança Valjean, attendri.

- Qu'est-ce qui t'en empêche ?

- Le couvent est strict.

- Au diable le couvent ! Tu peux bien emmener ta fille faire un tour sur la Seine !

- Ce n'est pas si simple Javert."

Javert se tourna et regarda Valjean.

" As-tu seulement fait un jour ce que tu souhaitais Valjean ?

- Rarement, admit Valjean.

- Il va falloir changer cela !, lança Javert, avec entrain. Retournons à mon poste de Pontoise. Un peu de marche ne nous fera pas de mal. Et un repas !

- Un repas ?

- J'ai faim ! Et je suis sûr que toi aussi ! Alors à table !"

Javert se faisait autoritaire, il entraînait dans son sillage Jean Valjean. Sans s'en rendre compte, le policier commençait à considérer Valjean comme un collègue. L'inspecteur aurait agi ainsi avec Rivette.

Et Valjean se laissait entraîner surpris de cette proximité.

De cette facilité à se rapprocher.

Un estaminet sans prétention et les deux hommes furent attablés devant un plat de charcuterie et de pommes de terre. Avec du fromage, du vin et du café. Les coeurs se réchauffaient et les esprits s'apaisaient.

" Combien de filles au total ?, demanda Valjean en refusant un nouveau verre de vin que le policier voulait lui servir.

- J'ai compté trois femmes assassinées d'une manière assez brutale pour rappeler le Poron. Et dans des quartiers proches du Romarin. Je vais en parler au Marquis. Mais le meilleur indicateur serait Balmorel. Il faudrait que je mette la main dessus.

- Qui est Balmorel ?

- Un daron du proxénétisme. Ce gonze possède plusieurs maisons de tolérance dans Paris. Et de nombreuses punaises sont à ses ordres. Il sait tout sur la prostitution dans la capitale. Je n'ai jamais réussi à le serrer.

- Il pourrait nous rencarder ?"

Javert sursauta et regarda Valjean en souriant, agréablement surpris.

" Mais voilà que tu jaspines l'argomuche ! Je suis fier de toi !

- Mon Dieu, fit Valjean, misérable, la tête entre ses mains. Vidocq a raison !

- A propos ?

- Tu déteins sur moi."

On releva le tutoiement mais Javert ne dit rien.

Il servit d'autorité Valjean en vin et leva son verre en l'air. Les yeux brillants de mille feux.

" Je ne déteins pas sur toi Valjean, je te révèle. Bienvenu au monde !"

Les verres s'entrechoquèrent.

Les dossiers étaient succincts. Comme l'avait prévu Javert.

Sur son bureau au poste de Pontoise il n'y avait que quelques rapports...vides...

L'inspecteur en chef se chargea tout d'abord de la paperasse concernant son poste de remplaçant du commissaire de Pontoise et oublia son affaire pendant quelques heures.

Javert était quelqu'un de sérieux et de consciencieux.

Quant à Valjean, il était retourné à la Sûreté.

Nul besoin de tenter le diable en conservant un forçat à ses côtés. Javert n'était pas le seul policier capable de reconnaître un fagot.

Enfin, lorsque le poste de Pontoise fut enfin mis au net, Javert décida d'examiner les rapports. Il faisait le lien avec les registres de la Morgue.

On évoquait vaguement des femmes de la rue, violées et tuées. On notait leur surnom, les noms n'étant pas toujours connus. Javert retrouva donc Paquita. Mais aussi une Lili, une Juliane, une Laurette… Il découvrit enfin Romuald…ainsi qu'un Pierrot…

Il ne savait pas, bien entendu, si tous avaient été tués de la même main. Paris était grand, il y avait tant de criminels dans ses rues et si peu de policiers pour assurer la sécurité. Mais il y avait quelque chose qui n'échappa pas à Javert et qui le fit rager.

" Durand ?! Mais qui s'est occupé de l'affaire du quai de la Rapée ? La fille a été violée et étripée ?!, s'écria le policier, la voix tendue.

- Une prostituée...monsieur… Le commissaire a dit que ce n'était pas de notre ressort, fit le jeune sergent, mécontent de lui-même.

- Pas de notre ressort ?, répéta Javert, scandalisé par tant d'incurie.

- La fille a dû vouloir escroquer son client et il l'a tuée. Quelque part, c'est mérité et...

- Durand !, le coupa la voix glacée de l'inspecteur.

- Oui, inspecteur ?

- Sors de ce bureau !

- Oui, inspecteur."

Donc, personne n'avait enquêté sur ces affaires.

Sans importance.

Des filles des rues.

Il y avait plus grave.

Car le pire c'était que Javert lui-même aurait pu penser de cette façon.

Une prostituée ? La belle affaire ?

Javert se trouva ignoble tout à coup.

Peut-être...peut-être Valjean n'avait pas tort à son sujet après tout…

Javert préféra cesser là cette pensée, il n'était pas bon pour lui de ruminer de telles idées. Des pensées à noyer dans l'alcool et les nuits blanches...

Consciencieusement, Javert examina le plan de Paris qu'il avait accroché au mur de son bureau. Il regarda les lieux de découverte des corps et les bordels de Paris. Ils ne concordaient pas mais tous les crimes étaient assez proches du Romarin.

Et puis…

Et puis tout à coup Javert aperçut, situé en plein milieu des différents meurtres, le restaurant Aux grands marronniers.

Merde !

Il y avait un lien ?

Le Poron torture et tue Loisel, on pille sa maison, on tue des filles publiques dans le même quartier...on veut faire taire Javert…

Mais qu'est-ce que c'était que cette histoire ?

Ce n'était pas les façons de faire des chauffeurs. Déjà la ville n'était pas leur terrain de chasse et ils n'agissaient pas de cette façon délibérée. Un chauffeur va tuer et disparaître. Les affaires de prostituées assassinées remontaient sur trois mois. Les rapports de la Morgue s'étiraient sur cinq mois, mais le tableau de chasse du Poron ne durait que depuis trois mois. Manifestement.

Trois mois ?

On surveillait Loisel depuis tout ce temps ?

Vidocq a dit qu'il avait eu des informations sur un potentiel fric-frac par un de ses mouchards.

Javert aurait donné beaucoup pour pouvoir parler à ce mouchard.

Le Poron était une brute, il avait une équipe d'escarpes à ses ordres. Il n'avait aucun scrupule à tuer et à violer. Il venait du bagne. Il n'avait rien à perdre.

Mais l'autre ?

Paquita avait hébergé son Pierre. Puis le fameux ami brutal était arrivé il y a trois mois. Au regard de la date de son décès. Le joli coeur était déjà présent avant l'arrivée du Poron.

S'il s'agissait de ce jeune escarpe à qui il devait son entaille, il ne faisait pas partie de cette troupe. Un transfuge ?

Javert se maudit de ne pas être assez intelligent et de manquer d'informations.

Il fallait absolument mettre la main sur le Poron.

Parce que quelque chose était en train de se produire.

Et Javert sentait obscurément que le Poron pourrait bien se retrouver à la Morgue à son tour.

Un tour de Paris. Il fallait enquêter sur les meurtres et voir les bordels où les victimes travaillaient. Les rues.

Il fallait retrouver la piste de Paquita.

La nuit était tombée depuis longtemps lorsque l'inspecteur quitta son commissariat. Il était épuisé.

Mais prudent.

Il fit très attention de ne pas être filé lorsqu'il se rendit à la Sûreté.

Excessivement prudent.

Ils étaient deux à le suivre. Et à le perdre lorsque l'inspecteur sauta dans un jardin intérieur…

Donc, il restait un homme à abattre.

Mais le policier ne comprenait pas pourquoi. Javert ne se donnait pas assez d'importance pour qu'on veuille le tuer.

Vidocq n'était pas là. La journée était terminée à la Sûreté. Le préposé à l'entrée était un des adjoints du Mec. Un dénommé Coco-Lacour.

Il vit arriver l'inspecteur avec une surprise profonde.

" Javert ? Le daron est absent.

- Où est-il ?

- Chez lui ! Où crois-tu qu'il soit ? A la Force ?"

Coco-Lacour était un homme qui se donnait des airs, il se voulait précieux et ses amours étaient plutôt invertis. Il ne le cachait pas et chacun l'acceptait, bon gré mal gré.

" Ce serait une jolie surprise, mais le jour où Vidocq retournera à la Force, je serais celui qui l'y remettra," asséna durement Javert.

Le sourire de Coco-Lacour devint plus dur mais les yeux pétillaient d'humour.

" Qu'est-ce que tu veux l'argousin ?

- Il n'y a pas de message pour moi ? Il n'y a pas…

- Un message ? Non. Bonsoir inspecteur."

Et, comme cela, l'air de rien, le criminel prit un plaisir infini à chasser le policier des locaux de la Sûreté.

De retour dans la rue, Javert fut décontenancé.

Vidocq était chez lui.

Valjean devait être au Romarin.

Mais il ne pouvait pas y aller ainsi, habillé comme un cogne.

D'un geste rageur, Javert entra par une porte cochère dans une cour intérieure. Il écouta la nuit. Mais le silence était profond.

Et d'un geste habitué, le policier se déshabilla. Il retourna son manteau, il glissa son bicorne sur son ventre, il essaya de son mieux de cacher tous les éléments prouvant l'uniforme du cogne. Enfin, pour faire bonne mesure, il se frotta contre un mur, recouvrant de boue et de salpêtre le tissus épais.

Il détesta Vidocq de le forcer à agir ainsi.

Il en vint à penser à son tas de fumier. Peut-être était-ce une meilleure idée ?

Et enfin, d'un pas nerveux, Javert rejoignit le Romarin.

La nuit était profonde.

Il était trop tard pour espérer quoique ce soit d'autres qu'une mauvaise rencontre.

Le Marquis découvrit avec stupeur un Javert, sale et dépenaillé.

" Où est Jean ?, demanda aussitôt Javert.

- Je l'ignore. Il n'était pas avec vous ?

- Putain ! Je ne sais pas ce qui se passe."

Et soudain…

Soudain…

Javert maudit Coco-Lacour, se promettant de le maquiller [gifler] avec soin. Il n'avait rien dit !

L'inspecteur quitta en courant le Romarin pour prendre le premier fiacre qu'il put trouver. Il offrit un Napoléon pour le voyage le plus rapide possible. Malgré la neige, malgré le verglas…

Le cocher n'aima pas l'air crasseux de son passager mais le Napoléon exhibé lui fit accepter la course.

Le quartier du Picpus était calme.

Habituellement.

La rue était pleine de policiers et d'agitation.

Le pressentiment de Javert le frappa de plein fouet. Il sauta du fiacre en marche, jeta la pièce au cocher qui l'attrapa à la volée en poussant une bordée d'injures.

" VIDOCQ !?, hurla Javert, en courant dans la rue.

- Javert ?, fit une voix calme dans un angle éclairé par des lampes-sourdes.

- Que se passe-t-il ?"

La voix essoufflée, le policier rejoignit le cercle de lumières. On s'écarta pour le laisser passer. Surpris de le voir là.

Sur le sol, il y avait un cadavre. Un homme. Couché sur le ventre. Doté de larges épaules. Javert perdit le souffle et sentit le monde tourner autour de lui.

Il se jeta sur le corps pour le vérifier de plus près. Il ne l'avait pas reconnu sur le coup.

Un homme, certes. Le portier était mort. Égorgé.

Javert ne comprit pas pourquoi il était si soulagé. Il baissa la tête devant lui et respira profondément. De lentes inspirations.

" Comment est-il mort ?

- Égorgé, fit le Mec, paisiblement.

- Putain ! Te fous pas de moi !, grogna le policier.

- Tu as une tenue impeccable Javert. C'est le nouvel uniforme ?"

Pestant et jurant, Javert retira son manteau et le remit à l'endroit. Il replaça son bicorne sur sa tête. Le Mec, dans son costume de qualité, le regardait faire en souriant, moqueur.

" Il a été égorgé. Maintenant la question qui se pose est pourquoi.

- Et…, commença Javert, sans savoir comment continuer devant tous les témoins, abasourdis par sa présence.

- Au chaud."

Javert regardait Vidocq. Il eut envie de coller le forçat contre le mur et de le frapper à poings fermés.

Mais les yeux clairs du chef de la Sûreté lui intimait l'ordre de se taire. Javert se soumit. Il aurait ses réponses, plus tard.

Et par Dieu ! Le policier se jura qu'il les aurait !

Javert ne dit plus rien mais il fit preuve d'un regain d'énergie. Il examina les alentours, il flaira la piste. Il retourna le corps, il regarda les mains, les doigts. Il passa ses mains sur les épaules. Il vérifia la blessure, cherchant quel type d'arme avait pu réaliser cela. Trop court pour un couteau, trop long pour un sabre… Une lame de baïonnette ? Un couteau de boucher ?

Javert se rappela que Loisel avait été égorgé lui aussi, mais il n'avait pas pris le temps d'examiner la blessure.

Javert pesta contre lui-même. N'avait-il pas été à la Morgue le jour-même ? Et il reprit ses recherches.

Il fit cela avec un visage fermé, ignorant les regards amusés et méprisants posés sur lui. Pour qui se prenait-il ? Un chien de chasse ?

Mais Vidocq le regardait faire avec un regard appréciateur.

Un bon policier le Javert, lorsqu'il le voulait bien.

La nuit était vieille lorsque le calme revint dans le quartier Picpus. Les policiers avaient disparu. Le corps avait rejoint la Morgue.

Javert et Vidocq se retrouvaient seuls. Ils étaient de retour à la Sûreté. Les derniers hommes du Mec étaient partis à leur tour. Coco-Lacour avait prudemment pris la poudre d'escampette, sachant que le policier n'allait pas apprécier sa petite blague de plus tôt.

" Un glace Javert ?, s'enquit Vidocq en allant chercher une bouteille d'eau de vie dans son arrière-boutique.

- La vérité Vidocq !, lâcha Javert, les dents serrées. Si tu sais ce qui est bon pour toi !"

Un rire, profond, dominant. Le Mec n'avait plus peur du garde-chiourme. Si tant est qu'il en avait eu peur un jour.

" La soirée a été agitée, reconnut Vidocq.

- PUTAIN VIDOCQ !"

Le policier était prêt à se jeter à la gorge du chef de la Sûreté. Vidocq joua avec ses nerfs le temps de se servir un verre d'eau de vie. Enfin, il parla :

" Ton fagot a le sang chaud Javert ! Je ne pensais pas que Le-Cric avait encore cela en lui ! Il m'a impressionné ce soir !

- Au fait !

- Un message est arrivé à la Sûreté en début de soirée. Tu étais où au fait ?

- J'échappais à deux escarpes. La suite ?!"

Vidocq ne releva pas la tentative d'assassinat vaguement annoncée par le policier. C'était un sujet pour plus tard.

" Le portier du couvent a été assassiné plus tôt. La Mère Supérieure m'a appelé à l'aide. J'y suis allé. Et c'est là que ton Valjean a perdu l'esprit. Il a tenu à m'accompagner. Il était hors de lui.

- Une autre victime ? Enfin, comment cela a-t-il pu se produire ? Je croyais que tu avais placé le couvent sous surveillance ?"

La colère brilla à son tour dans les yeux du Mec. Il n'appréciait pas qu'on le critique de cette façon cavalière.

" J'ai peu d'hommes à mon service Javert ! Et autre chose à surveiller qu'une bondieuserie de couvent.

- Et Rivette ?

- A l'abri. Il n'est pas sorti du couvent, il est avec le Père Fauchelevent.

- Et Valjean ? Et sa fille ?

- Du calme Javert ! Tu es aussi fébrile que ton fagot ! Ils n'ont rien eu. Tout va bien !

- NON ! Rien ne va Vidocq ! Depuis la mort de Loisel, rien ne va. Qui t'a parlé de ce fric-frac ? On a tenté de me tuer, maintenant on me file ! Qu'est-ce que tu me caches ?"

Le chef de la Sûreté se dressa de toute sa hauteur, imposant sa puissance au misérable policier devant lui.

Javert avait passé les bornes et le Mec se chargea de le lui faire comprendre.

" Fous-moi le camp Javert ! Tu es en train d'oublier d'être prudent. Je préfère éviter que tu prononces des mots que tu vas regretter.

- QUOI ?, rétorqua Javert ébahi. Tu crois que je vais partir comme ça ? Sans réponse ?

- Va te calmer ! Et nous reparlerons ! Là, tu risques de me cogner et cela ne fera pas bon ménage dans ton dossier. Au fait et le Poron ?"

Le changement de sujet fut ressenti comme une gifle par le policier qui refusa de répondre.

" Va te faire foutre Vidocq !"

Et la porte du bureau du chef de la Sûreté claqua.

Javert rejoua la même scène que tantôt. Il le fit avec dépit.

Une nuit de perdue.

Aucune réponse.

Et en plus on se foutait de sa gueule !

Oui, la situation pouvait être pire !

Prudent, précautionneux, méfiant, le cogne rejoignit le Romarin. La clientèle était nombreuse. Une nuit de fête au bordel.

Devant l'état indescriptible du policier, le Marquis ouvrit des yeux interloqués...pour la deuxième fois de la soirée...

" Mais que…

- Pas de question ! Un bain, un repas et je veux te voir dans ma chambre tout à l'heure.

- Vous me voulez moi ?

- Je t'en prie le Marquis, ne joue pas les innocents. Il y a des questions que je dois te poser.

- Bon, bon. Ne vous fâchez pas !"

Le Marquis fit discrètement monter Javert à sa chambre par un escalier de service. Donc, la traversée de la salle principale n'était pas obligatoire.

Ce fut avec un soupir de soulagement que Javert retrouva sa chambre. Même avec les gémissements venus des chambres adjacentes, mêmes avec la décoration intimidante.

Javert défit son manteau et le laissa tomber sur le sol, puis dans le même geste, il retira sa cravate et sa veste. Il se retrouva en bras de chemise lorsqu'il frappa à la porte menant à la chambre de Valjean.

La sensation d'oppression disparut enfin lorsque le forçat apparut devant lui.

" Putain ! Tu es là, lança Javert, le soulagement perceptible dans la voix.

- Javert ! Mais vous étiez où ? Vous savez ce qu'il s'est passé ?

- Oui. Le portier est un homme à la carrure massive. Des épaules larges. On l'a pris pour toi.

- Pour moi ?"

Valjean s'agrippa au bonheur-du-jour comme s'il était sur le point de tomber. Lorsqu'il affronta de nouveau le policier, il semblait non seulement résigné, mais aussi misérable. De la culpabilité ? On aurait dit.

" J'ai vu ses mains, il est parti au charbon. Il a dû utiliser ta hotte, sa veste était fripée aux épaules.

- C'était un brave homme. Puisse Dieu l'accueillir en son sein et me pardonner. Je n'aurais jamais dû quitter le couvent.

- Suffit, pardieu ! Ce n'est pas toi qui l'as tué !"

Javert s'approcha résolument de Valjean et le força à lever les yeux sur lui. A perdre cette attitude de vaincu qui ne lui allait pas.

" C'est tout comme !, murmura Valjean, en baissant à nouveau les yeux. Mais je ne comprends pas... la police n'a rien vu de cela. Ils n'ont rien dit…

- Ou ils n'ont rien voulu dire. Je ne sais pas…

- Donc on a voulu me tuer !"

Valjean énonça cela calmement.

Javert apprécia le courage du Cric.

Il s'assit sur le lit du forçat.

" Vidocq m'a dit que ta fille ne courait aucun danger. Ni Rivette."

Valjean le rejoignit sur le lit.

" Tu le crois ?, demanda Valjean en tutoyant le policier.

- Je ne sais pas. Je ne sais plus."

Valjean apprécia l'honnêteté du policier. On était loin des phrases pleines d'emphase parlant de confiance.

" Et maintenant ?

- Demain, j'enquête sur les victimes. Sur toutes les victimes, répondit Javert.

- Toutes les victimes ? Je ne comprends pas.

- Il y a une victime qu'on oublie dans cette affaire et je commence à me dire que c'est une erreur tactique.

- Loisel ?"

Javert eut un sourire appréciateur. M. Madeleine n'était pas un imbécile, il ne l'avait jamais été.

" Des chauffeurs en plein Paris ! Des punaises qu'on assassine ! Un policier qu'on veut faire taire ! Un jardinier de couvent témoin de quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir !

- On l'a tué pour l'argent, affirma Valjean.

- Certainement. Mais il faut enquêter sur lui. C'est le point de départ de toute cette affaire."

Javert se releva et fit étirer ses muscles. Il était fatigué. La tension disparaissait et il se sentait vieux.

" Avez-vous mangé ?," demanda tout à coup Valjean, observant le policier avec attention.

Javert était si fin, trop maigre pour sa taille. Il était visible qu'il oubliait régulièrement des repas, se nourrissant de café et de pain. Maintenant, cela ne surprenait plus tellement M. Madeleine, sachant que le policier dépensait son argent pour faire avancer ses enquêtes. Payer ses mouchards.

" Non. Je suis resté longtemps au commissariat de Pontoise. J'ai retrouvé Paquita et son adresse. J'ai bousculé mes hommes...et j'ai échappé à une filature.

- Une filature ?, répéta Valjean, abasourdi.

- Comme si on pouvait me filer sans que je découvre le pot-aux-roses !, sourit Javert, un peu suffisant. Et toi tu as mangé ?

- Non. Je m'inquiétais…

- Ta fille est en sécurité ! Rivette veille sur elle.

- Non. Je m'inquiétais pour vous.

- Moi ?"

Javert fut désarçonné. C'était bien la première fois que quelqu'un s'inquiétait pour lui. Décidément, Valjean était l'homme des premières fois.

" Tu es trop candide Valjean. Je te l'ai dit. Hé bien, dînons ! Je te raconterai ce que j'ai découvert dans les rapports de Pontoise et tu me raconteras comment Vidocq a essayé de te tirer les vers du nez."

Valjean se mit à rire.

Décidément, cela devenait une habitude.

Ils firent monter leur souper et le consommèrent, assis côte à côte au pied du lit. Un petit désagrément, oublié dès que le ragoût et le vin réchauffèrent leurs estomacs et leur remontèrent le moral.

Javert écouta Valjean lui raconter sa nuit.

Valjean, qui en avait assez vu pour se familiariser quelque peu avec le policier, adopta dans sa conversation le ton léger susceptible d'aiguiser l'appétit de l'inspecteur.

" En fait, Vidocq n'a pas trop remarqué ma présence. On m'a dit de m'asseoir, et j'ai choisi un coin isolé. Au bout d'un moment, ils m'avaient oublié. J'en ai profité pour aller au marché du Temple et acheter un costume usagé."

Valjean montra du doigt le paquet emballé dans du papier journal déposé sur le lit de sa chambre.

" Tu t'es échappé des bureaux de la Sûreté ? Sans qu'on te voie ?"

Javert rit. Un baume après tant de tension. Il pourrait s'y habituer…

Le policier riait en imaginant le visage de Vidocq lorsqu'il dut se rendre compte que Le-Cric lui avait joué la fille de l'air. Chacun son tour !

L'ancien forçat haussa les épaules.

" On dirait."

Des rires et deux verres qui se remplirent de vin. C'était bon de se sentir vivant.

" Est-ce que ton retour au monde t'a rendu coquet, Valjean ?

- Non, mais dans mes vêtements campagnards j'attire trop l'attention au centre-ville. Désormais, je pourrai passer pour un modeste militaire retraité. Il y en a beaucoup à Paris.

- L'attention de la police ?

- Du tout ! Celle des escrocs, qui me prennent pour un provincial et qui ont déjà essayé de me rouler à deux reprises. Et celle des clients du Romarin...

- Vrai ! Alors, Vidocq t'a fichu la paix ?"

Valjean secoua la tête en esquivant l'un des morceaux de viande qui s'ennuyaient dans son assiette et s'attaquant aux carottes.

" Il voulait savoir où nous logeons. J'ai répondu que nous créchons chez votre tante, mais que je ne saurais dire le nom de la rue car je ne connais pas Paris.

- Et il t'a cru ?"

Javert porta une cuillerée à sa bouche, agréablement distrait par le bavardage de son compagnon.

" J'en doute, parce qu'il a rigolé. J'ai peur qu'il ait pensé que vous avez une maîtresse…"

Et maintenant, c'était au tour du policier de rire. Valjean ne comprenait pas ce qui pouvait être si drôle, et il haussa les épaules une fois de plus.

" Je n'ai pas de maîtresse, Valjean. Ni de famille. Je suis un gitan. Vidocq a dû comprendre que nous avions dormi dans un bordel. Ou chez une punaise.

- Vraiment ? Vous n'avez pas de famille ?"

Un regard partagé. Javert conserva son sourire avant d'annoncer froidement :

"Dés que j'ai pu, j'ai chassé tous les êtres de ma race."

Une telle haine dans la voix.

Non, Valjean ne comprendrait jamais son ancien chef de la police.

L'alcool et le repas détendaient l'atmosphère. Grâce au vin, on en oubliait peu à peu les ressentiments et les fantômes du passé.

Un moment s'écoula et les deux hommes jouirent en silence du calme relatif et de la compagnie presque agréable.

Mais la journée avait été dure et les événements, tragiques.

" Javert... Je crois que si ils ont voulu me tuer, ils voudront encore le faire. De loin, ils ont peut-être pu me prendre pour le portier. Mais ces tueurs se sont approchés assez pour lui trancher la gorge ! Ils n'ont pas pu manquer de voir l'énorme ventre de Martin ! Ils savent que cet homme n'était pas moi.

- C'est ce que je pense aussi. Mais ils l'ont tué malgré tout. Cela me fait croire qu'ils ont de très bonnes raisons d'éliminer tout témoin capable de les reconnaître. Bien sûr, la Veuve a toujours été une raison convaincante.

- Inspecteur, je crois que vous devriez me laisser retourner au couvent. Il suffira de me laisser voir pendant quelques jours... Le Poron reviendra me chercher, et vous pourrez l'arrêter."

- Il est hors de question! Je refuse d'avoir ton sang sur la conscience, Jean Valjean !"

Javert ramassa la cuillère qu'il avait laissée tomber dans l'assiette avec fracas, et prit une éternité pour la remplir à nouveau. Puis il regarda Valjean droit dans les yeux.

"Je doute qu'ils soient si naïfs. Et en plus, ce n'est pas mon style de mettre en danger les témoins.

- Ah ! Parce que maintenant je suis un témoin ! Qu'il en soit ainsi."

Javert s'essuya la bouche et retourna à son ton mi-professionnel et mi-moqueur.

" Et voilà tout ? Vidocq a dit que cela t'a mis en colère quand la nouvelle de la mort du portier est arrivée...

- Ils voulaient me laisser dans les bureaux, mais j'ai refusé. Je dois avouer que je me suis laissé emporter par la colère... Un peu."

Javert rit encore. Il pouvait presque voir le visage du Mec lorsqu'il avait découvert qu'il avait un dissident entre les pattes.

" Je suppose que ce fut une délicatesse de Vidocq que de me permettre d'aller avec eux. Ou alors, il voulait s'assurer que je ne lui cache rien. Le fait est qu'aucun d'entre eux n'a le droit d'entrer au couvent, mais moi si. Il a suffi de le lui rappeler.

- Rivette aurait pu leur donner les informations dont ils avaient besoin.

- Et il l'a fait. Mais le petit ne connaît pas le couvent. Il ne connaît pas les endroits par où un homme pourrait se faufiler, ni les recoins où il pourrait se cacher. Moi si.

- Et alors ?

- Personne n'est entré dans le couvent. Les escarpes savaient qu'ils se trompaient d'homme, et pourtant ils n'ont pas essayé de venir me chercher. Je suis sûr qu'ils supposent que je suis parti... Je ne serais pas surpris qu'ils pensent que je suis avec vous. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils nous retrouvent."

Javert acquiesça d'un signe de tête grave et repoussa son assiette.

Il n'avait plus faim.

" Soyez prudent, Valjean. Ne vous laissez pas voir dans les couloirs... On est en sécurité ici, mais les gens parlent. Il suffit que notre description atteigne les mauvaises oreilles et nous aurons des ennuis. Et vos sorties en solitaire sont finies. Compris ?

- Bien entendu."

Valjean n'avait pas relevé et l'inspecteur n'insista pas. Javert avait dû remarquer que le forçat s'était fait la belle la veille.

Dieu seul savait ce que Javert pouvait en penser !

Mais personne n'en parla.

L'inspecteur se leva plus lentement qu'il ne l'aurait souhaité. La fatigue de la journée commençait à peser. Il jeta un coup d'œil à l'ancien forçat, qui ramassait la vaisselle avec sérénité. Comme s'il était chez lui et que les gestes quotidiens pouvaient lui redonner sa tranquillité.

" Il y a une chose que je n'ai jamais compris à ton propos Valjean.

- Oui inspecteur ?

- Pourquoi ne t'es-tu jamais marié ? Je comprends que Jean-le-Cric pouvait être repoussant, même pour la plus désespérée des femmes. Mais M. Madeleine !? "

Les mouvements de Valjean ralentirent, les épaules se raidirent.

" Un forçat, murmura Valjean, crachant le mot avec mépris. Un forçat en rupture de ban, craignant qu'à n'importe quel moment on ne le traîne hors de ce qu'il appelait sa maison, même s'il n'avait pas le droit de posséder quoi que ce soit. Un homme frappé de mort civile, sans droit au mariage, sans le droit de reconnaître ses propres enfants... Non, Javert...

- Allons Valjean ! Tu as des cicatrices, certes, mais tu n'étais pas encore marqué à Montreuil. Ceci est mon ouvrage. Il y avait des femmes intéressées par le très saint maire de Montreuil.

- Javert, commença Valjean et ce fut la voix autoritaire de M. Madeleine qui retentit.

- Tu aurais été marié, mes soupçons auraient été plus difficiles à avoir. Ta solitude forcée n'a pas joué en ta faveur.

- Comment pouvais-je imposer mon passé à une femme ? Voyons Javert ! Et parlons un peu de vous, inspecteur !, lança durement monsieur le maire. Vous aussi vous n'aviez pas de femme, ni à Montreuil, ni à Toulon, et vous n'en avez toujours pas aujourd'hui à Paris. Peut-on savoir pourquoi ?"

Javert se mit à rire, réellement amusé. Il écarta les mains et rétorqua, moqueur :

" Regarde-moi Valjean ! Regarde-moi bien et vois !

- Quoi ?, fit Valjean, agacé.

- Simplement moi."

Un homme grand, d'une hauteur désespérante et imposante. Six pieds de haut. Une allure de croque-mitaine. Javert était une caricature d'homme, affublé d'un long manteau noir et d'une canne à pommeau plombé pour compléter le tableau. Il avait d'ailleurs laissé pousser ses favoris pour accentuer cette image de dogue, dangereux et mortel. Il y avait longtemps que Javert s'était créé cette image.

Aujourd'hui, elle ne le touchait plus.

Javert riait. Puis, le policier poursuivit son interrogatoire, un peu vicieusement :

" Et à Faverolles ? Tu as été condamné au bagne à vingt-six ans ! Vingt-six ans ! Tu aurais dû être marié et père de famille à cet âge.

- La pauvreté, inspecteur, ne forme pas une belle dot de mariage. Avec sept enfants à ma charge, je ne pouvais même pas offrir l'espoir d'un avenir à la femme qui oserait m'approcher !"

Javert s'approcha de Valjean et le saisit brutalement aux épaules, surprenant le forçat de sa soudaine proximité. L'alcool devait jouer sur le policier.

" Ne me mens pas Valjean ! Ta famille de crève-la-faim ! Tu crois que tu as été le seul à souffrir de la famine ? Ma mère ne mangeait que rarement et elle s'est mariée. La pauvreté n'empêche pas le rapprochement.

- Je refuse de répondre à cela, inspecteur !, claqua la voix de M. Madeleine.

- Je ne me suis pas marié car je suis un gitan issu de la prison et d'un milieu indigne. Devant moi, les gens se détournent ou m'insultent. Mais toi ? Je ne comprends pas.

- Un forçat… Un voleur… Que ne comprenez-vous pas inspecteur ?

- Un jour, Valjean, j'arriverai à te faire cracher la vérité !"

Et doucement, les mains de Javert s'ouvrirent et laissèrent reculer le forçat.

Les deux hommes se regardèrent fixement, comme lors de leur confrontation, devant le lit de mort de Fantine. Soufflant fort et prêts à tout.

Puis Javert sourit et murmura :

" Nous avons une affaire à régler, Valjean, mais je te jure que celle-ci terminée je ne te laisserai pas disparaître dans Paris sans avoir mes réponses."

Valjean ne dit rien mais jeta un long regard noir au policier.

Oui, il fallait régler cette affaire et reprendre des vies, séparées et parallèles.

Le silence était profond. Dans la chambre.

Car des rires provenaient de la salle principale située au rez-de-chaussée, des applaudissements, des chansons, des mélodies enlevées au piano...

Le policier faisait les cent pas, essayant de faire le point, usant de son esprit logique, examinant son plan mental de Paris.

Valjean le contemplait, silencieux, soulagé de ne plus être la proie de l'interrogatoire du policier.

Javert pensait.

Loisel et les grands marronniers…

Loisel et les grands marronniers…

Mais que diable se passait-il Aux grands marronniers ? Jamais le policier n'avait eu affaire à cet établissement. Trop luxueux pour sa bourse, sans intérêt dans ses affaires. Il avait conclu qu'un fric-frac avait eu lieu à cause de la richesse du propriétaire.

Mais pourquoi faire taire les témoins ? Les chauffeurs avaient disparu dans la ville et même avec un nom et un signalement, la police était bien incapable de les retrouver.

Ou alors, on craignait autre chose ?

Pourquoi s'en prendre à Jean Valjean ? Le Poron l'avait-il reconnu lui aussi ?

Pourquoi vouloir le tuer lui ? Javert se savait reconnaissable, un policier aussi imposant avec sa taille haute et ses favoris pouvait en effet être reconnu. Trouver son adresse n'était pas impossible. Mais il ne restait qu'un policier parmi tant d'autres.

" Il y a quelque chose qui ne va pas, murmurait le policier. Mais quoi ?"

On frappa à la porte et Javert hurla de sa plus belle voix de cogne qu'on pouvait entrer.

Le Marquis apparut, un peu surpris de voir Valjean assis sur le lit du policier. Mais le regard sombre de Javert effaça toutes les pensées délétères qu'il pouvait avoir.

" Vous vouliez me parler inspecteur ?

- Il y a des faits étranges dans notre affaire."

Notre ?

Valjean entendit ce possessif avec stupeur. Javert le considérait comme...un collègue ? Malgré leurs discussions envenimées ?

" Étrange ? Comment cela ?"

Le Marquis s'approcha. Pour une fois, il avait perdu cette aisance qui caractérisait ses rapports avec le policier.

Il n'était plus le mouchard de Javert, il était un témoin...peut-être un suspect. Le Marquis n'apprécia pas du tout le changement de ton.

" Regarde cette liste de noms et dis-moi ce que tu en penses !"

Javert tendit la liste des victimes et le Marquis en prit connaissance. Il ouvrit des yeux surpris en regardant le policier.

" Paquita ? Laurette ? Je connais aussi Romuald… Mais qu'est-ce que c'est ?

- Des victimes, asséna sèchement Javert.

- Des… Merde !"

Le Marquis regardait Javert.

" J'ai chassé Paquita parce qu'elle avait attrapé une maladie, se justifia le proxénète. Je ne peux pas accepter cela, on fermerait le Romarin."

Javert ne dit rien et hocha la tête, compréhensif.

" Laurette était une ambitieuse. Une gourgandine. Je m'en suis débarrassée lorsque j'ai appris ses loisirs. Cette putain faisait chanter un type de la haute.

- Un type de la haute ?

- Elle allait jouer les cousettes aux alentours des Marronniers. Une jolie blondinette mais quelle putassière.

- Les Marronniers ? C'est pourtant un établissement embourgeoisé. Comment était-ce possible ?," demanda Javert, restant calme et indifférent, vaguement intéressé.

Valjean se tendait dans son coin, essayant de rester aussi impassible.

" Loisel était un ami, poursuivit le Marquis. Il m'envoyait souvent des pratiques et je lui envoyais des clients. Echange de bons procédés. Ces bourgeois aiment assez la bagatelle ! Pourquoi croyez-vous que j'ai investi dans un piano ?

- Donc des clients des Marronniers venaient ici ?

- Sans vouloir me vanter, inspecteur, je tiens le meilleur bordel de tout Paris.

- Je suis d'accord avec cette idée.

- Et vous êtes bien placé pour le savoir, inspecteur."

Oui, Javert était bien placé. Il surveillait quelques personnalités en vue pour le compte de M. Chabouillet grâce au Romarin.

" Je connais aussi Romuald car c'est le beau de Julien. Mais le môme est mort ?

- Oui. Julien l'a vu se faire agresser.

- Putain !," lâcha le Marquis.

Un lourd silence.

Les rires et les cris venant du salon faisaient déplacés dans cette atmosphère sombre.

" Tu dois être prudent le Marquis, lâcha Javert. Excessivement prudent ! Je ne sais pas ce qui se passe.

- Loisel est venu ici lui aussi. C'était une de mes relations.

- Ce n'est peut-être pas la meilleure des choses aujourd'hui. Fais gaffe à tes miches et à celle de tes filles.

- Merci Javert. Et toi ?

- Je ne sais pas. Je vais peut-être changer de crémerie. Je pourrais te mettre en danger.

- Dieu ! C'est à ce point ?

- Je ne sais pas."

Javert ne voulait pas compter le nombre de fois où il avait avoué qu'il ne savait pas. cela commençait à devenir inconvenant.

Mais cet aveu d'impuissance provoqua une confidence de la part du Marquis.

" Javert. Si vous voulez voir Balmorel, il est cloîtré dans une maison près du Parc Sainte Périne à Auteuil.

- Tu as payé ton loyer ?, fit Javert, légèrement acide.

- Pas trop le choix… Vous le savez bien…

- Bien entendu. File le Marquis, je dois réfléchir."

Le Marquis disparut sans demander son reste. Ce n'était pas étonnant qu'il ait donné Balmorel à l'inspecteur, toutes les affaires concernant la prostitution devaient passer nécessairement par le daron de la putasserie. Et le Marquis, comme tous les proxénètes de Paris, avait rencontré le répugnant personnage il y avait quelques jours pour lui donner un impôt. Un impôt pour conserver le droit de faire dans le proxénétisme. Une taxe illégale payée à un criminel puissant.

Si Javert voulait des informations, il était évident qu'il lui fallait interroger Balmorel, le Marquis ne souhaitait que rester dans les bonnes grâces du policier.

Valjean était resté à regarder Javert jouer son rôle de policier. Comme il venait de lui faire à l'instant.

Valjean se souvenait de l'inspecteur en chef de Montreuil-sur-Mer lui jouant la même scène. Dur, froid, coupant.

La menace perçant dans la voix à chaque question, même sans avoir besoin de désigner la matraque, Javert était impressionnant.

"Les Marronniers ? Il faudrait que je consulte les registres de ce restaurant, murmura Javert. Peut-être parler à un des serveurs.

- Loisel… Mais que viennent faire des prostituées dans une affaire de cambriolage ?

- C'est bien Valjean ! Te voilà en train de penser comme un cogne."

Un sourire partagé. Puis Javert s'étira et bâilla. Il était temps de dormir. Valjean le comprit et retourna dans sa chambre.

Javert lui lança avant que la porte ne se referme.

"Ferme ta porte à double clé, Valjean. Nous sommes en territoire ennemi dorénavant."

Valjean acquiesça et ce fut une nouvelle nuit au bordel.

CHAPITRE VII

LE DARON DE LA PUTASSERIE

Auteuil était un joli petit village dans les environs de Paris. Un lieu de villégiature pour les Parisiens fortunés, disposant de voitures et de chevaux pour rallier la capitale.

Il y avait la jolie petite église Notre-Dame d'Auteuil entourée de son cimetière un peu étroit, il y avait le parc Sainte-Périne, propice aux promenades et aux parties de chasse. Propices aux duels, interdits par la loi.

Il y avait les belles maisons bourgeoises qui faisaient d'Auteuil une belle petite commune...et les champs encore cultivés aux portes de Paris donnaient un petit côté champêtre à la ville qui attirait les riches bourgeois fatigués de la vie trépidante de la capitale.

L'inspecteur Javert en arpentait les rues, dénuées de pavés, accompagné de Jean Valjean, examinant les alentours avec intérêt.

Un joli coin de verdure dans lequel Cosette aurait été si heureuse de vivre…

Les bottes claquaient le sol, éclaboussant le pantalon d'uniforme d'une flaque de boue et faisant soupirer le cogne.

L'inspecteur Javert et sa tenue toujours impeccable !

Cela fit sourire M. Madeleine. Le maire n'avait jamais eu peur de salir ses costumes de bourgeois.

" Le froid se poursuit, murmura Valjean. Il faudra que je reprenne mon travail au couvent.

- Je ne suis pas un magicien, Valjean. Je ne peux pas arrêter le coupable comme ça."

Et Javert fit claquer ses doigts bruyamment.

" Que faisons-nous ici ?, demanda Valjean, curieux.

- Nous compromettre.

- Quoi ?"

Le parc Sainte-Périne était beau, si beau sous la neige qui étouffait la campagne. Les cheminées fumaient, on imaginait la chaleur des maisons bourgeoises bien isolées. On imaginait le confort.

On en concevait un certain dépit.

" Maintenant, mettons-nous en avant !," sourit Javert.

Et le policier tourna et retourna dans le parc Sainte-Périne, manifestement il cherchait quelque chose...ou quelqu'un…

Un policier effectuait une ronde, d'un pas raide et majestueux.

Ou alors il attendait que quelqu'un le trouve.

Ce qui arriva lors du troisième passage de l'inspecteur.

Un déclic venu de derrière un arbre et Javert lança, blasé :

" Enfin ! Il vous en a fallu un temps !"

Un homme apparut, suivi d'un deuxième puis d'un troisième. Valjean ne savait pas comment réagir, surtout en voyant les pistolets armés qu'on pointait sur eux.

Javert restait calme. Souriant sans joie.

" Qu'est-ce que tu veux le cogne ?, jeta avec mépris un des hommes.

- A votre avis ? Une partie de piquet ?

- Il ne sera pas jouasse de te voir Javert.

- J'ai du nanan.

- Alors, si tu es sûr de toi… Les pognes devant ! Ton poteau aussi !"

Valjean ressentit une bouffée de rage envers Javert lorsqu'un des hommes vint lui mettre des menottes. Javert se soumit, humblement, à la fouille qu'on lui fit subir. Puis un coup vicieux fut frappé dans son estomac et Javert se cassa en deux, le souffle coupé.

Son chapeau tomba à terre et ses longs cheveux glissèrent sur ses épaules. Un deuxième coup et Javert serra les dents pour ne pas leur faire l'aumône d'un cri de douleur.

Un des trois hommes saisit le policier par la gorge et le força à se redresser. Mauvais. Il souriait.

" Javert ! J'espère que le daron va te donner au plus offrant. Je vais me faire un plaisir de te faire hurler.

- Si je perds la partie… On en reparlera le Marlin, " sourit Javert, presque séducteur.

Un coup dans le dos et Javert avança. Valjean suivit, estomaqué par la scène qu'il venait de voir. Mais dans quel guêpier l'avait entraîné Javert ?

On marcha quelques minutes dans le parc, les pieds s'enfonçant dans la neige. Javert ne baissait pas la tête, il se tenait droit et fier.

Cabotin.

Valjean était plus humble, il ne regardait personne dans les yeux et cherchait la faille pour pouvoir s'enfuir.

Quelques minutes…

Et on pénétra de concert dans une maison de bon rapport. Une maison riche et luxueuse.

Dans un salon somptueusement meublé se tenait un homme sûr de sa place et de sa position.

Et cet homme contemplait sans plaisir le policier debout devant lui, les mains menottées et les yeux inexpressifs.

" Tu m'as habitué à plus de sérieux, Javert.

- Difficile de te trouver Balmorel. On est obligé de se déplacer dans les faubourgs.

- Que veux-tu le cogne ?

- Des informations."

Un rire, gouailleur et moqueur résonna dans le salon luxueusement meublé.

" Tu te crois au miseloque [théâtre] ?

- Des punaises sont assassinées. Cela ne doit pas arranger tes affaires. Que dirais-tu de te retrouver les coudées franches ?

- J'écoute," fit Balmorel en croisant ses mains sur son ventre rebondi.

Javert se plaça au garde-à-vous et expliqua simplement :

" J'aimerais beaucoup mettre la main sur cet escarpe et sa bande. Nous avons un compte à régler.

- Je le crois bien," fit Balmorel, goguenard.

De ses doigts joliment entretenus il se caressa la joue.

" Laurette, Paquita, Romuald…, commença Javert.

- Julie, Nancy, Stéphane…, poursuivit Balmorel, lassé.

- Des pratiques ?

- Des pertes pour ma bourse, admit Balmorel.

- Le mieux serait de laisser travailler la rousse…"

Le commentaire de Javert provoqua un haussement d'épaules de la part de Balmorel.

" Le gonze fera une erreur… Tôt ou tard il sera entre mes griffes…

- A ton bon entendement Balmorel… Mais un mariage avec la Veuve a plus de répondant…"

On sourit au commentaire de Javert.

Oui la guillotine faisait un joli spectacle.

" Et que vont dire mes hommes si j'accepte de collaborer avec la raille ? Hein Javert ? Collaborer avec toi !?

- Que veux-tu en échange de tes informations ?"

La négociation commençait.

Balmorel se leva et vint contempler le policier de près, laissant ses mains courir sur les épaules...avant de passer à celles, massives de Jean Valjean. Il les toucha en connaisseur.

" Tu me surprends le cogne. D'habitude, tu règles tes comptes toi-même.

- Je me bats ! Tu le laisses !

- Vraiment ?"

Valjean dut lever la tête pour observer Balmorel. Les doigts boudinés et froids du proxénète l'y forçaient.

" Un joli combattant. Fort et solide. Tu pourrais le faire concourir pour toi le cogne.

- JE ME BATS !," opposa violemment Javert en avançant d'un pas.

Une gifle fit reculer Javert.

Les yeux gris de l'inspecteur s'illuminèrent de colère.

" Bien, sourit le proxénète. La colère te sauvera le cogne."

D'un claquement de doigts, Balmorel ordonna qu'on libère Javert. L'inspecteur de police frotta ses poignets endoloris.

" Tu choisis quoi ?, demanda simplement le proxénète en observant Javert faire quelques pas dans la pièce, au mépris des armes levées sur lui.

- L'épée, fit tout aussi simplement le policier.

- Comme toujours. Je pense avoir le gonze qu'il te faut.

- Vrai ?"

Javert leva les yeux et regarda intensément Balmorel. Un sourire vicieux illumina les traits adipeux de l'homme.

" Des années qu'il rêve de te démolir. Une chance que tu sois venu précisément aujourd'hui.

- Une chance en effet, lâcha froidement Javert.

- Voyons les retrouvailles ! Allez me chercher Montparnasse !"

Javert sut rester impassible.

Valjean leva les yeux pour observer la salle. Elle était luxueuse et avait de grandes fenêtres. Mais un homme armé de Balmorel se tenait auprès de chaque sortie possible. C'était une souricière.

Il fallut attendre quelques minutes le temps de faire venir le jeune criminel. Valjean regardait profondément Javert.

Il n'avait jamais vu se battre l'inspecteur.

M. Madeleine ne connaissait pas son chef de la police. Il ne l'avait jamais vu à l'oeuvre.

Javert ne se faisait que peu de soucis pour sa part.

On ne le prenait jamais au sérieux dans un combat à l'épée. Les cognes étaient affublés d'une épée selon un décret royal ridicule. Ils n'avaient le droit de l'utiliser que la nuit, lors de leur patrouille.

Un décret remontant à l'Ancien Régime, lorsque les policiers étaient plus proches des gens d'arme que des officiers de justice.

Et on avait raison de se moquer de certains policiers qui ne savaient pas utiliser cette arme encombrante et désuète.

A leur décharge, ces officiers de police n'avaient pas le passé de Javert.

Le bagne était passé par là.

Lorsque Javert s'était présenté au bagne de Toulon pour y chercher de l'embauche, suite à la mort violente de son père, on l'avait regardé avec mépris. Un gitan, fils de bagnard. Un jeune garçon de quatorze ans ne sachant ni lire ni écrire...mais doté d'une intelligence pratique et d'un sens de la loyauté exacerbé.

Le capitaine Thierry le prit sous son aile et en fit son messager personnel. Il lui fit apprendre la lecture et l'écriture, il lui enseigna les rudiments de la loi... et surtout il lui apprit à se battre.

La Révolution était en pleine déshérence, des levées d'hommes avaient été décrétées. L'âge requis pour être enrôlé était de dix-huit ans. Javert n'avait que quatorze ans mais le capitaine Thierry voyait le potentiel que ce jeune homme prêt à tout et soumis à l'autorité pouvait apporter à l'Armée.

Il avait donc entraîné Javert. Il lui avait appris à monter à cheval et à se battre à l'épée. Il en fit un soldat.

Le siège de Toulon et la victoire du caporal Bonaparte avaient été de grands événements dans la vie du jeune Javert. Cela lui avait donné l'envie d'entrer dans l'armée. Il s'était donc entraîné avec ferveur à son futur métier de soldat…

Seulement la vie en décida autrement, Javert ne fut jamais soldat, il resta simple garde-chiourme avant de devenir inspecteur de police.

Mais il savait se battre à l'épée.

Javert savait ménager son public et jouer sur l'effet de surprise. Le seul défaut qu'il se voyait était ses mains. Douloureuses et handicapantes.

Il allait devoir les forcer. Dieu merci, le remède de Valjean et ces dernières heures restées au chaud et à l'abri de l'humidité les avaient rendues plus utilisables.

Quelques minutes de calme avant qu'un sifflement moqueur ne se fisse entendre.

" Mazette ! Javert ! Du diable si je m'y attendais !"

Un jeune homme venait d'entrer, amusé. Il s'approcha résolument de l'inspecteur, dédaignant le reste de la salle.

" Montparnasse, lâcha le policier du bout des lèvres.

- Toujours à la recherche de Patron-Minette ?, fit le criminel, taquin.

- Ce sera un plaisir, Montparnasse, de te mener à la Veuve. Toi aussi.

- Tu n'es pas amusant le cogne. Nous fêtons nos retrouvailles et voilà que tu m'agresses.

- Il est tout à toi Montparnasse !," jeta Balmorel, alors qu'il prenait ses aises sur son fauteuil confortable.

Ses hommes s'assirent, à même le sol, hypnotisés par la scène. Des paris furent lancés.

Valjean était atterré. Il était le témoin impuissant d'une absurdité. Et il lui vint à l'esprit que peut-être il s'était trompé sur la valeur que Javert accordait à sa vie.

" Des limites au combat ?, lança Montparnasse en examinant la silhouette redoutable du policier avec circonspection.

- Aucune. Mais évite de le buter dans ma maison. Le sang est difficile à nettoyer. La Seine est une meilleure tombe.

- Parfait !, sourit Montparnasse, un peu forcé. C'est Gueulemer qui sera content d'apprendre tes funérailles, le cogne."

Javert ne répondit pas, il restait concentré sur le combat qui s'annonçait. Montparnasse, éminent membre du Patron-Minette était un tueur sans pitié, cruel et vicieux. Son arme de prédilection était le surin. Etait-il bon à l'épée ?

Montparnasse ne possédait pas d'épée mais Balmorel lui en fournit une. Une belle épée d'officier de la Grande Armée. Assez semblable à celle que l'inspecteur Javert sortait de son fourreau.

Valjean se retrouva hypnotisé lui aussi.

D'un geste habitué, en bon comédien, Montparnasse fit quelques passes avec son arme. Javert restait statique, attendant l'assaut.

Balmorel produisit un bâillement sonore.

Le combat débuta.

Valjean n'avait jamais vu se battre Javert. Ni dans le bagne de Toulon, ni dans les rues de Montreuil.

Il ne fallut que quelques passes pour faire disparaître le sourire goguenard de Montparnasse. Quelques autres pour le mettre aux abois. Donc Montparnasse ne connaissait rien à l'escrime, ce n'était que de l'esbrouffe.

Javert souriait, méprisant, en assénant coup sur coup. Il était impressionnant. Il avait une technique parfaite, militaire, mâtinée de soudard, il frappait fort et frappait bien.

Montparnasse, confiant dans son âge et sa force, déchanta. Reculant sous la violence des coups que lui portait le policier. Feinte, attaque, dégagement, parade… Le combat aurait été beau à observer s'il n'avait pas été mortel.

Balmorel poussa un soupir de lassitude, bruyant.

" Toujours la même affaire ! Quand vont-ils apprendre à se battre tous ces gonzes ?"

Ainsi, voir Javert dans cette situation n'était pas rare ?

Valjean en fut estomaqué.

Il ne comprenait rien à son ancien chef de la police. Etait-il déjà ainsi à Montreuil ? Des souvenirs de rapports évoquant de possibles combats de rue lui revenaient, mais rien de bien méchant… Sauf que ces rapports avaient été de la main de Javert lui-même. Une manière d'atténuer les faits ? M. Madeleine se sentait floué.

Le combat prenait de l'ampleur.

On se croisait, on se cherchait, on se fuyait. Une belle danse bien chorégraphiée, menée de main de maître par Javert en personne. Avec quelques petits accrocs.

Montparnasse jappa lorsque la lame de Javert le toucha à l'avant-bras. Javert recula avec une fraction de retard sa jambe et son pantalon d'uniforme fut déchiré. Mais cela ne fit qu'exacerber la haine de l'inspecteur qui devint plus violent et brutal dans ses échanges.

Montparnasse décida de déconcentrer son adversaire, les paris commençaient à lui être défavorables. Il esquivait de plus en plus. Le mur se rapprochait dangereusement de lui et gênait ses mouvements.

" Alors le cogne, tu n'as pas été foutu de lui faire ça à l'autre gonze ? Celui qui t'a joliment maquillé ? Une belle coupure que tu as là !"

Javert répondit par un grognement et sa lame frappa violemment celle de Montparnasse. On recula sous le choc.

Les deux hommes se regardaient avec haine. Montparnasse retrouva son sourire, il était moins bon que Javert, certes, mais le vieux policier soufflait plus fort que lui. Vieux… Vieux… Vieux…

Il fallait jouer là-dessus.

" Alors le cogne !? Pourquoi tu ne lui as pas joué ton poilu ? On raconte que tu l'as laissé te couper sans faire le malin…. Tu avais le traque ?

- Qui raconte cela ?, demanda le cogne, pressé de reprendre le combat.

- Mais tout le monde ! Le grand Javert se prend une peignée [défaite] ! On a tous bien apprécié la nouvelle !"

En un instant, Javert s'était jeté sur Montparnasse, l'épinglant sur le mur. Oublié l'art de l'escrime, on se battait entre escarpes et mouchards. Javert voulait remporter la mise.

Sa lame se retrouva sur la gorge de Montparnasse.

Et c'était ce qu'espérait le jeune tueur.

" Qui m'a fait cette estafilade ?, lâcha Javert, aveuglé par la haine.

- Un gonze qui n'aime pas les cognes !," répondit Montparnasse.

Mais Javert se figea.

Montparnasse avait lâché son épée et plus rapide que lui il avait sorti ses fameux surins. L'un d'eux se retrouva sur son estomac.

Montparnasse sourit avant de murmurer :

" Et je le comprends, je n'aime pas les cognes non plus."

Une mort sûre et douloureuse.

Vingt minutes à la merci de tous ces escarpes. Sûr que la mort allait être douloureuse mais aussi outrageante.

" Bien, sourit Balmorel en se levant. Voilà un joli retournement de situation. Qu'en dis-tu Javert ?"

Javert ne répondit pas. Il accentua la pression de sa lame sur la gorge de Montparnasse. Le cogne ne mourrait pas seul. Les deux hommes ne se quittaient pas des yeux.

Javert avait des yeux de brume, gris de plomb, déterminés, ceux de Montparnasse étaient de la couleur de la forêt, profonde et dangereuse. Aucun ne voulait se soumettre.

Un mouvement se fit dans la foule. Valjean se débattit sous la contrainte mais plusieurs hommes costauds le retinrent.

" Quel dilemme ! Montparnasse est un brave môme ! Le premier à te tenir tête ! Tu vieillis le cogne, tu ne devrais plus jouer avec ta vie !

- Des prostituées massacrées, hurla Javert, et tu laisses faire Balmorel ?!

- Une de perdue, dix de retrouvées, comme on dit. J'attends un convoi venu des pays de l'Est. Il suffira de les laver et de les jeter dans la rue."

La pression devait s'être accentuée au niveau de l'estomac car Javert devint livide.

" Tu as perdu Javert, lança simplement Balmorel. Un cogne ne tue pas de sang-froid. Surtout pas toi !"

Un sourire carnassier apparut sur les lèvres fines de Javert.

Un sourire que Valjean reconnut avec un frisson dans le dos.

Javert n'était pas un soldat, était-il seulement un policier ? Un policier agissant en mouchard, plus proche des loups qu'il chassait que des chiens qui l'accompagnaient.

D'un mouvement brutal Javert jeta un coup de poing en pleine face de Montparnasse. Le sang gicla et le jeune criminel glissa sur le sol, comme une poupée de chiffon. Proprement assommé.

Javert se recula. Un applaudissement retentit. Blasé.

" Cela… Tu ne me l'avais jamais fait le cogne, admit Balmorel posément.

- Si tu crois que je t'ai montré tous mes trucs…"

Javert rangea lentement sa lame dans son fourreau. Il épongea son front, couvert de sueur.

Il avait passé l'âge de ses jeux. Balmorel avait raison.

"Et maintenant ? Mes informations ?"

Mais Balmorel restait un salopard. Il secoua la tête et fit claquer ses doigts. On se jeta sur le policier pour lui remettre les menottes.

" Tu as perdu Javert, je te l'ai dit.

- BALMOREL ! Et ton honneur ?

- Brave petit cogne !"

Balmorel se mit à rire, moqueur, puis il désigna Valjean.

" L'épée c'est bon pour les cognes et les grognards ! Moi j'aime les combats à mains nues et j'aimerai beaucoup voir se battre ton poteau.

- NON !, clama Javert. Il n'a pas à se battre !

- Pourquoi ? Il pourrait gagner ta vie.

- Il s'en fout de ma vie. C'est un fagot !"

Un regard encore plus intéressé se posa sur Valjean. Javert était trop inquiet pour le forçat pour réfléchir posément.

Sa propre vie n'avait aucune valeur à ses yeux mais celle de Valjean prenait une importance capitale.

" Voilà un joli petit dilemme !, répéta Balmorel en regardant Valjean. Un gonze du Mec ! Un type de la Sûreté ! On va joliment le maquiller lui aussi. Alors le fagot ! Tu décides quoi ? Tu te bats ou tu te couches ?"

Valjean jeta un regard indigné sur le policier. Dans son empressement à le protéger, Javert avait fait de lui une cible mobile. Maintenant, il avait non seulement une poignée d'escarpes en mesure de reconnaître sa silhouette et suivant ses traces, mais aussi son visage et son état avait été révélé à la suite de criminels entourant Balmorel.

De là à ce que n'importe lequel des fagots des alentours de Paris se décide à lui rendre visite pour régler les comptes, il n'y avait qu'un pas, car Javert l'avait marqué comme mouchard.

Et le policier ne semblait se rendre compte de rien, tant ses yeux étincelants étaient posés sur le forçat avec acuité. Inquiétude ?

Le vieux bagnard ne voyait qu'une seule issue.

" Je suis sûr, monsieur, que nous pouvons trouver un moyen de nous comprendre sans avoir recours à la violence. L'inspecteur Javert ment : je ne suis pas à la solde de la Sûreté."

Un éclat de rire général accueillit ses paroles. Balmorel tenait son ventre entre deux rires. Il leva une main pour réclamer le silence.

" Qu'aviez-vous pensé me proposer, monsieur le bourgeois ? De l'argent ? J'en possède plus que tu ne peux en rêver ! Des femmes ? N'importe quelle femme à Paris écarterait ses jambes pour moi sur un seul mot !"

Balmorel se leva et regarda autour de lui. Un roi passant sa cour en revue. Cherchant en cachette des indices du plus petit soupçon.

" Mais tu as réussi à éveiller mon intérêt. Tu dis que Javert ment. Et ça, c'est quelque chose que j'aimerais voir !"

Le proxénète posa une grosse main sur l'épaule de Valjean et fit semblant de secouer la poussière du costume élimé que le forçat avait acheté la veille.

" Si Javert ment, tu t'en vas et je garde le cogne. Si tu mens, alors tu te bats. C'est un marché généreux.

- Non ! Laisse-le en dehors de ça... !"

La voix grave de Javert s'éleva un instant au-dessus des rires. Un énorme coup de poing dans l'estomac le fit taire, mais pas avant que Balmorel ne lui jette un regard plein d'ennui.

Javert perdit le souffle et ne put rien ajouter de plus. Il commençait à comprendre l'énormité de sa bêtise. Il avait mis Valjean en danger et en plus il n'avait rien obtenu de ce salopard de Balmorel.

" Vous me faites perdre patience ! Allez, montre-moi que tu n'as pas de marque et finissons-en ! Blain, donne un coup de main à notre ami."

Valjean baissa la tête. Il était perdu.

Les lettres gravées sur son épaule TP, travail forcé à perpétuité, le trahissaient non seulement comme forçat, mais aussi comme forçat en fuite.

Il suffirait que les lettres attestant de son infamie soient exposées pour que quiconque cherchant quelques pièces de monnaie à gagner le dénonce à la police ; quiconque à la recherche d'un complice pourrait le forcer à travailler pour lui. Quiconque se souvenant de son passé ou de son nom pourrait le faire chanter.

Comment approcher Cosette en sachant que sa présence la mettrait en danger ? En étant sûr qu'à tout moment, un scélérat pourrait l'exposer à ses yeux en tant que galérien. En tant que homme sans âme. La vermine de la société... Qu'elle avait appelé père !

Il vaudrait mieux se laisser battre à mort.

Mais... Et Javert, alors ? Si Balmorel et les siens l'achevaient, il l'aurait bien mérité. Pour l'avoir foutu dans ce guêpier, pour l'avoir vendu...

Mais voilà, la vie de Javert était importante. Si seulement elle ne l'était pas !

Valjean ne s'opposa pas aux mains glacées qui ôtèrent sa redingote, ni au surin qui fit sauter les boutons de son gilet. Il ne dit rien lorsque le même couteau déchira sa chemise pour la lui arracher.

Il subit la répulsion des assistants avec les yeux rivés au sol, n'étant même pas conscient du silence qui l'entourait.

Pour la troisième fois de sa vie, il était exposé.

Aux deux premières reprises, il avait été attaché au pilori sous une pancarte informant le voisinage qu'il était un voleur. C'était vrai.

Mais... Et à présent ?

Maintenant, son crime était de s'associer à contrecœur avec Javert.

Il enfonça la tête entre ses épaules tandis que la bande de ruffians, tandis que Javert lui-même, parcouraient des yeux sa chair nue et couverte de cicatrices.

Se disant qu'il ne pouvait pas se permettre de mourir de honte. S'interdisant de pleurer.

Balmorel tourna autour de lui avec son pas lent et vacillant. Si le daron eut une opinion sur ce qu'il voyait, il la garda pour lui.

" Donne-moi du bon spectacle et je vous laisse partir," murmura-t-il dans les alentours de l'oreille du fagot.

Puis il cria à tue-tête:

" Le Marlin, à toi l'honneur !"

L'homme hideux qui avait frappé Javert dans le parc lança un grognement satisfait et remit son brûle-gueule au voisin. Il s'avança parmi le groupe d'hommes en se déshabillant à mesure qu'il marchait. Il jetait les vêtements au public par-dessus sa tête, découvrant pas à pas son torse de taureau, poilu et massif, et favorisant le tintamarre de ce fait.

Un chœur de voix âpres commença à lancer leurs paris dès que le Marlin se mit en position de garde.

Valjean leva les poings avec peu de conviction et attendit.

Il pouvait donner du spectacle, comme dans le bagne. Il pouvait encore le faire. Bien que sa propre survie n'en valait pas la peine.

Le premier coup de poing est arrivé en traître et droit dans l'estomac. Valjean recula de deux pas et lutta pour reprendre son souffle. Plié en deux.

Le Marlin avait une sacrée droite. Rapide et avec la puissance d'une ruade de mule. Et il ne jouait pas franc-jeu.

Il s'était jeté sur Valjean avant qu'il n'ait fini de se redresser et lui avait donné encore deux coups.

L'inspecteur Javert n'arrivait pas à lâcher le combat des yeux. Il ne savait pas pourquoi. La boule qui pesait sur son estomac n'était pas uniquement dûe à la douleur des coups. Il devait se l'avouer.

L'inspecteur Javert avait peur. Mais il n'était pas certain qu'il avait peur pour lui.

Et il y avait autre chose.

Des souvenirs précis du bagne lui revenaient. Jean-le-Cric se battant dans la cour du bagne, seul contre tous. Gagnant. Et Javert se mêlait au choeur des applaudissements.

Un beau combat !

Jean Valjean lui rejouait la même scène. Un homme de soixante ans, aussi fort qu'un gonze de trente ans.

Javert ne se lassait pas de regarder le corps à moitié nu de Valjean. Surpris de contempler un Hercule...aussi puissant que dans sa jeunesse...

Balmorel le vit contempler aussi intensément le combat et s'approcha du policier. Goguenard, il lui lança :

" Tu as le traque Javert ? Il est fort comme un Turc ton fagot ! De la Sûreté alors ?

- Ta gueule, Balmorel.

- Tu as tort de m'insulter dans mes propres quartiers Javert. Je pourrais oublier de te laisser vivre."

Comme le policier lui souriait, indifférent à son propre sort, Balmorel ajouta, vicieux :

" Ou je pourrais oublier de vous laisser vivre tous les deux !"

La pâleur qui saisit les joues de l'inspecteur fut remarquable. Balmorel se mit à rire.

" Tu vieillis Javert, te voilà devenu sentimental !"

Et le combat se poursuivait...

Pour asséner le dernier coup, le Marlin avait entrelacé ses doigts avant d'envoyer ses poings au beau milieu du dos de Valjean. Le vieux forçat se laissa tomber en avant et étreignit la taille de son adversaire jusqu'à ce que la douleur qui l'avait aveuglé perde de son intensité.

Il ignora les coups qui lui tombaient sur les épaules comme les bâtons des argousins l'avaient fait pendant de nombreuses années, puis repoussa le Marlin.

Le vieux bagnard avait toujours su encaisser les coups.

Il se redressa et leva encore les poings.

Au bagne, il avait eu la liberté de riposter et de rendre coup par coup ; il était difficile de combattre ce vieil instinct.

Une partie de son esprit, celle incapable de renoncer à la survie, prenait des notes sans que Valjean en soit très conscient.

Le Marlin était adroit, vicieux et imprudent. Mais il était aussi paresseux : il cherchait à frapper les parties tendres et, bien qu'il n'avait reçu aucun coup, il soufflait déjà comme un boeuf.

L'homme lui asséna quelques coups de la main gauche. Sans doute pour ménager son poing droit. Des coups lents que Valjean ne put s'empêcher de bloquer avec les bras.

Lutter contre cet instinct était impossible.

Les premiers coups de pied arrivèrent. Le Marlin s'adonnait à une espèce de savate bâtarde, mais rapide et précise. Des coups dirigés vers la poitrine et le visage l'atteignirent, et l'un d'eux lui fendit un sourcil. Le filet de sang coulant dans son oeil compliquait les choses.

Il devait se tenir à distance s'il voulait s'en sortir. Mais... Le voulait-il?

Valjean esquiva un coup de genou et poussa l'homme contre une console pour sécher le sang qui l'aveuglait.

Mauvaise affaire.

Le Marlin saisit le cheval de bronze qui décorait le meuble, le souleva, le soupesa et marcha vers le galérien en arborant un sourire tordu.

Le temps était venu pour Valjean de décider s'il voulait ou non continuer de vivre.

" Pense à la môme ! Les murs de la Grande Vergne peuvent être enjambés si on a une échelle !"

C'était la voix de Javert qui venait du fond de la salle.

Cosette. Oui, Valjean ne pensait qu'à elle. Il songeait à ne pas attirer le malheur sur sa petite, innocente et encore heureuse.

Mais que signifiait Javert ? Il proposait toujours son aide en cas de besoin ? L'instinct lui disait que oui.

Il n'attendit pas que le Marlin vienne le chercher : Valjean fonça sur lui, arrêta son bras en plein vol alors qu'il allait lui écrabouiller la tête en se servant du cheval, et lui infligea une gifle monstrueuse qui le fit chanceler.

Les cris devinrent assourdissants.

Quitter Paris. Laisser le danger derrière soi, et emmener sa petite avec lui. Avec l'aide de Javert, ce serait encore possible.

Valjean leva à nouveau les poings et, cette fois, il n'attendit pas pour rendre les coups, mais il fut le premier à frapper. Trois, quatre coups de poing bien placés et le Marlin se retrouva à quatre pattes sur le sol glacé.

L'ancien forçat le saisit par les cheveux pour le forcer à le regarder dans les yeux.

" Tu en as eu assez ?"

Pour toute réponse, il reçut un crachat sanguinolent en plein visage, et un coup de tête qui rata de peu son bas ventre. Valjean aussi tomba à genoux.

Le Marlin le saisit par les oreilles et tira vicieusement pour atteindre son cou et entamer la chair d'un coup de dent.

Valjean rugit.

Il agrippa les poignets de son ennemi et les serra jusqu'à le faire hurler. Jusqu'à ce qu'il lâche prise. Et, déchaînée la bête oubliée si longtemps, il envoya son poing contre le sommet de son crâne.

Le Marlin s'effondra.

Mais la bête était difficile à calmer et criait encore vengeance. Lorsqu'il se releva, Valjean tremblait sous le regard expectant de la bande de ruffians.

Un spectacle. Ces animaux voulaient du spectacle.

Il saisit son adversaire par les cheveux et letraîna jusqu'à la console, laissant une traînée de sang et de sueur sur son passage ; il le souleva à la force des poignets, l'assit sur le marbre de la console et, après l'avoir appuyé contre le mur, lui enfonça dans la bouche grande ouverte deux fleurs blanches arrachées au vase près de sa jambe.

Le rire général le rendit nauséeux et le calma. Enfin.

Il avait gagné !

Balmorel soupira.

Fatigué, usé, blasé.

Il n'aimait pas la Rousse, il n'aimait pas les cognes, il n'aimait pas Javert. Il aurait volontiers laissé Montparnasse lui trancher la gorge.

Il n'aimait pas Javert et il était obligé de le laisser vivre à cause de ce fagot bon au combat.

Et puis...

Balmorel avait une réputation à tenir dans Paris. Il était considéré comme un homme sûr. Possédant de l'argent, un cheptel de punaises, des yeux et des oreilles dans la capitale. Se vendant au plus offrant.

Et aimant les paris avec passion.

L'inspecteur Javert rêvait de le serrer depuis des années et depuis des années, les deux hommes s'adonnaient à un jeu complexe et mortel.

Javert n'était pas un imbécile. Il savait que seul il n'aurait jamais pu arrêter le daron de la putasserie. Cependant, il s'offrait sans aucune peur.

Et le plaisir délectable du jeu l'emportait sur la prudence et la haine. Balmorel le laissait vivre, attendant de voir le prochain combat, attendant de voir enfin l'intraitable inspecteur Javert plier le genou devant quelqu'un...se soumettre et mourir. C'était jouissif.

Le seul plaisir qui restait à Balmorel. Le combat !

Et Javert était le seul combattant de valeur de toute la Force. Cela aurait été dommage de le suriner dans la trime.

Surtout maintenant que le cogne s'était trouvé un comparse pour combattre en son nom. Car Balmorel n'était pas un imbécile ! Il savait que le mouchard était bon au jeu d'acteur. Il ne croyait pas un seul instant que le policier et le fort-en-thème n'avaient pas partie liée. Balmorel espérait les revoir une fois de plus, combattre et lutter. Cela faisait des années qu'il n'avait pas assisté à un si beau combat.

Balmorel avait une réputation à tenir et chacun savait que pour l'atteindre il suffisait de s'offrir pour un combat.

Javert l'avait bien compris. Il découvrait régulièrement la planque du proxénète pour obtenir des informations.

Balmorel songea, fatigué, qu'il allait devoir encore une fois déménager. Car si le cogne acceptait de jouer sa partie le jour présent, le lendemain ce serait un inspecteur de police, accompagné d'une escouade de cognes qui viendraient prendre soin du proxénète.

Surtout avec un gonze du Mec ! La Sûreté allait venir fouiner dans ses affaires.

Balmorel soupira puis mangea le morceau, enfin.

" Le Poron est un salopard. Il a une équipe sous ses ordres. Planquée dans le village de Montmartre.

- Montmartre ?, répéta Javert.

- C'est là que cet escarpe a commencé son tableau de chasse de mes punaises.

- Combien d'hommes a-t-il ?"

Balmorel plissa les yeux, il ne goûtait pas le ton autoritaire employé par le cogne menant un interrogatoire.

" Je l'ignore."

Javert darda ses yeux gris, lumineux, étincelants de colère sur le proxénète mais Balmorel souriait du sourire des anges.

" Soit, abandonna le policier, je dois me contenter de ça.

- Le Poron est mal parti Javert. Je me demande si la Rousse le trouvera en premier.

- Que veux-tu dire ?"

Balmorel souriait, toujours, mais sans mépris, juste étonné de damner le pion du policier.

" Loisel… Une belle affaire, hein Javert ?

- Accouche !

- Tu veux le jeune qui t'a maquillé, hein le cogne ? Ce blanc-bec…

- Balmorel, commença Javert, menaçant.

- Il a disparu Javert. Envolé !

- Il n'est pas de la bande, je le sais, rétorqua Javert, agacé.

- Justement le cogne. Que crois-tu qu'il arrive aux escarpes du Poron ?"

Javert fut estomaqué.

Il leva les yeux pour examiner profondément Balmorel. Ce dernier souriait, amusé, devant la stupeur du policier.

" Si je laisse courir le Poron, le cogne, c'est parce que quelqu'un d'autre va le faire taire à ma place. La Rousse sera-t-elle plus rapide ?

- Mais qui ?"

Balmorel se leva, le sourire avait disparu. Le proxénète était fatigué et agacé par toutes ces questions.

" Aucune idée le cogne. Mais cours vite si tu ne veux pas retrouver tous tes escarpes dans la Seine. La Veuve ne se mariera pas cette année."

Le policier comprit.

Il fallait décarrer en vitesse.

Balmorel avait une réputation à tenir et chacun savait que la patience n'était pas une de ses vertus.

Le policier prit Valjean par le bras, comme pour une arrestation. Il fallait se presser.

" Au prochain combat Javert ! Je vais te trouver un nouvel adversaire à ta mesure. Peut-être un ancien de la Grande Armée ? Et si tu me ramènes ton Turc, je lui trouverai une gueule à maquiller ! Un ancien de Brest !"

Javert ne répondit pas mais hocha la tête pour acquiescer.

On les laissa sortir libres et indemnes.

Le visage en sang et les yeux haineux de Montparnasse n'eurent pas de prix. Le jeune tueur s'était repris et contemplait intensément l'inspecteur de police.

Javert y lut sa mort.

Pour Valjean, le Marlin était bien incapable de regarder qui que ce soit, il était encore évanoui sur le sol. On essayait de le ranimer à grands renforts de broc d'eau et de gifles.

La colère de Jean Valjean était lente à s'éveiller. Elle était froide et silencieuse une fois déliée. Et elle était implacable.

Valjean se contint.

Longtemps.

Très longtemps.

Il se contint jusqu'à ce que les deux hommes se retrouvent dans le Parc de Sainte-Périne. Les pieds dans la neige et surpris d'être vivants. Sous le froid soleil de l'hiver.

La colère de Jean-le-Cric le saisit enfin et il repoussa violemment Javert, le garde-chiourme, contre un arbre, pour lui hurler dans les oreilles :

" MAIS QU'EST-CE QUI VOUS AIT PASSÉ PAR LA TÊTE ? ON AURAIT PU Y RESTER !

- Oui," reconnut simplement le policier, ne cherchant pas à se débattre.

Javert connaissait bien la force de Jean-le-Cric.

" Et...et vous m'avez emmené… Pourquoi ? Pour quelle utilité ? Me voir me battre ? Pour vous ?

- J'avoue avoir apprécié le spectacle. J'ai aimé te voir te battre au bagne de Toulon Valjean, rétorqua Javert, moqueur.

- Je vais te frapper, le cogne. Puisque c'est ce que tu cherches !

- Non. Je ne cherche pas cela.

- Alors qu'est-ce que tu veux de moi ? Tu veux me voir redescendre au rang de la bête du bagne ? 24601 ? Ton petit fagot personnel ?

- Mais tu oublies quelque chose Valjean.

- QUOI ?

- Tu n'étais pas une bête au bagne. Tu as beau t'habiller en bourgeois, te cacher sous des défroques de jardinier, tu es et resteras 24601.

- Je ne suis plus cet homme !

- TU L'ES !, cracha Javert. Lâche-moi !"

Valjean se rendit compte de ce qu'il faisait. Il se recula et laissa respirer le policier.

" Tu as une force phénoménale. Au bagne, c'est ce qui m'a fait te remarquer.

- Je vaux mieux que cela !, jeta Valjean.

- Mais qui te dit que tu ne valais rien au bagne ?

- Une bête…

- Veux-tu que je te parle de Jean Valjean ? Il me semble que tu as oublié qui il était.

- Une brute…

- Un homme qui se sacrifiait pour les autres. Un homme qui portait une cariatide au risque d'en mourir pour sauver un de ses camarades de chaîne.

- Un sous-homme…

- Un homme qui s'est battu pour apprendre à lire et à écrire. Un homme qui avait encore le courage de rester debout devant l'Autorité.

- Javert, s'il te plaît…, plaida Valjean.

- Je me suis souvenu de toi car tu étais un homme dangereux. Mais aussi parce que tu étais fascinant. Incompréhensible. Le bagne n'a jamais réussi à briser ta part d'humanité.

- C'est Monseigneur Myriel qui m'a sauvé, opposa Valjean, la voix brisée.

- T'es-tu déjà dit Valjean que si l'évêque de Digne a pu te sauver, comme tu dis, c'est qu'il y avait quelque chose à sauver ?

- Je l'avais volé.

- Valjean, le voleur raté. Ton comportement était tellement étrange au bagne que j'ai passé des heures à te surveiller. Je voulais comprendre tes motivations. Avec Vidocq, tu as occupé mes jours et mes nuits.

- J'étais… Dieu ! Je ne veux pas redevenir cet homme.

- Mais foutredieu ! Tu ne redeviens pas cet homme ! Tu l'es et tu l'as toujours été. Il faut l'accepter !

- Tu es un salopard, Javert !"

Le sourire laid du policier apparut, Javert était tellement amusé par ce forçat qui lui faisait une crise de conscience. Une crise vieille de trente ans.

" Tu sais pourquoi je t'ai amené avec moi Valjean ?

- Pour me voir correspondre à ta vision du bagnard ? Une brute ?

- Non. Je t'ai amené avec moi car je savais que tu allais me sauver la vie si le besoin s'en faisait sentir."

A cela Valjean ne trouva rien à redire.

Et Javert fut content d'avoir enfin réduit au silence Monsieur Madeleine.

Quelques minutes avant que Valjean ne regarde profondément Javert. Le policier était fatigué, il respirait vite, encore sous le choc de son combat, sa jambe de pantalon était tâchée de sang et ses cheveux, décoiffés, glissaient sur ses épaules. Son chapeau avait disparu quelque part dans le parc.

Ses yeux gris, brillaient d'épuisement. Mais ils ne cillèrent pas sous le regard de Valjean.

" La confiance Valjean… Sais-tu seulement ce que c'est ?

- Tu...tu as confiance en moi ?

- Sinon, tu ne serais pas là. Allons boire un glace et casser la croûte ! Je meurs de faim et ce salopard de Montparnasse m'a donné chaud."

Valjean ne dit rien et suivit Javert.

Le policier ne connaissait pas Auteuil mais il pensait bien qu'en se rapprochant du centre, ils allaient forcément tomber sur un estaminet.

" Javert, appela tout à coup Valjean.

- Mhmm ?

- Vous êtes sincère ? A propos du bagne ? A propos de...moi ?

- Un forçat qui se sacrifie pour son prochain… Tu étais unique. Des paris étaient même pris sur toi parmi la garde.

- Des paris ?

- Combien de sacs allait ramener ce fou de 24601 ? Combien de combats allait-il remporter ? Des choses de ce genre."

Cela amusa tellement Javert qu'il en rit. Mais Valjean ne partagea pas ce rire, il était pensif.

" Un homme fort et insoumis. Non, je ne t'ai jamais quitté des yeux. Ce fut une réelle surprise de te retrouver à Montreuil.

- De toutes les villes de France…

- On s'est rencontré de façon tellement étrange. Et moi qui ne crois pas aux coïncidences…"

Un rire, partagé. Deux hommes obligés de se côtoyer… Deux adversaires qui apprenaient à se connaître...

De la haine venait l'amitié, de la suspicion venait la confiance, de la peur venait la bienveillance.

Javert ne mentait pas.

Sa première rencontre avec Jean-le-Cric lui avait laissé un souvenir impérissable. Valjean avait presqu'une trentaine d'années et lui même atteignait ses vingt ans. Il était le plus jeune adjudant-garde du bagne de Toulon.

Il faisait consciencieusement son travail. Il était l'un des rares gardes à être honnête et incorruptible. Ses supérieurs usaient et abusaient de lui. Lui confiant la surveillance des chantiers les plus importants, lui donnant le travail administratif à gérer, lui ordonnant de rester à son poste plus longtemps que la moyenne.

Et Javert se soumettait et obéissait. Il ne voyait rien d'autre que le bagne dans son avenir. Il y vieillirait et y mourait. Après avoir surveillé des milliers de forçats, rendus tous identiques par le bagne. Des barbes, des tuniques rouges, des yeux haineux...ou apeurés…

Mais l'apparition de Jean Valjean fut une exception dans ce monde sombre. Un voleur condamné au bagne ! Javert l'avait traité comme il traitait les autres, avec mépris et méfiance.

Cependant...Jean Valjean n'était pas comme les autres. Dès le premier jour, dès son arrivée dans la cour, Valjean se démarqua. Javert était venu tourner autour de la nouvelle chaîne. Un uniforme gris parmi d'autres uniformes gris. Il examinait, indifférent les visages et les corps… Puis ses yeux se posèrent sur Valjean. L'homme était enchaîné, épuisé par le voyage de plusieurs lieues. Il aurait dû être effrayé, malgré tout, par le lieu, les gardes, la violence ambiante.

Pourtant ses yeux, d'un bleu profond, regardaient sans crainte autour de lui. Il se tenait debout...et il soutenait l'homme qui était enchaîné à ses côtés. Cela, déjà, était intéressant.

Javert s'approcha plus près, curieux. Il entendit Valjean gueuler après un des gardes, ignorant la règle sur le silence et le respect. Valjean demandait de l'aide et des soins pour son compagnon d'infortune.

Le coup de gourdin qu'il se prit en pleine face fut le premier d'une longue série. Le sang coula du nez et Valjean fut gelé sur place.

Javert eut envie d'intervenir, pour empêcher son collègue, Lisgnière, de se montrer si cruel, mais il n'eut pas le temps de s'interposer. Valjean osa demander pourquoi on le frappait…

On lui répondit par une volée de coups de gourdin sur les épaules.

Jusqu'à ce que Valjean se retrouve à genoux en pleine cour du bagne.

Jusqu'à ce que les yeux bleus se baissent sur le sol.

Jusqu'à ce que le silence revienne dans la cour.

Javert grinça des dents mais il comprit ce que faisaient ses collègues. Ils avaient choisi une forte tête et s'acharnaient dessus. Un exemple pour la chaîne.

Lui-même avait agi ainsi.

Bizarrement, Javert ne participa pas à la curée. Il resta debout, les bras croisés devant lui et le visage composé pour rester indifférent...ennuyé…

Puis Lisgnière se montra satisfait et des ordres furent aboyés. On expliqua les règles et la procédure fut respectée.

Javert n'oublia jamais le regard heureux et pétillant de joie de Lisgnière lorsqu'il vint le retrouver.

"Alors Javert ? Qu'en dis-tu ? On l'a bien calmé celui-là ?

- De la belle ouvrage, constata sobrement le garde-chiourme.

- Une belle bête ce fagot ! Je vais me faire un plaisir de le dresser."

Lisgnière aimait dresser les forçats. Il mourut d'ailleurs sous les coups des forçats révoltés quelques années plus tard.

De la belle ouvrage !

Javert n'avait pas non plus oublié Jean Valjean, resté à genoux, le visage baissé, la chemise déchirée et les épaules couvertes d'ecchymoses. Abandonné en tant que spectacle.

Il n'avait pas oublié les yeux bleus, profonds, remplis de haine, que le nouveau forçat osa poser sur les deux gardes en pleine discussion.

Cela fit sourire Javert, amusé.

"Oui, de la belle ouvrage Lisgnière."

Jean Valjean, insoumis, rebelle, brutal, venait de découvrir le bagne.

Javert se promit de le surveiller avec soin dès cet instant.

Car il savait que derrière cette façade brutale se cachait le jeune homme qui entra dans le bagne, soutenant un homme épuisé et osant appeler à l'aide pour ce dernier.

Jean Valjean de Faverolles.

Et Javert se demanda si le bagne allait réussir à le tuer.

Un café, des pommes de terre bouillies avec du lard grillé. Un repas de pauvres mais il était consistant.

Valjean ne parlait pas.

Le silence était devenu une seconde nature pour lui.

Javert avait examiné sa jambe sans plaisir en attendant les victuailles.

Un petit café, sans prétention, dédié aux gens avec peu de moyens était un endroit assez discret pour que le policier se permette de relâcher la tension. Un chiffon propre, vendu par le tavernier et Javert avait enveloppé son estafilade en se cachant dans l'arrière-boutique quelques minutes.

Douloureuse mais rien de grave. Une fois de plus !

Il rejoignit Valjean avec un regard sombre.

Valjean fut surpris de recevoir une chemise et une cravate des mains du policier. Javert ne dit rien et s'assit à table en examinant sa jambe comme si elle lui avait fait un affront personnel.

"Il va me falloir un nouveau pantalon, jeta le policier, mécontent. Merde Montparnasse.

- Confiez-moi votre pantalon, inspecteur. Je peux le faire réparer.

- Tu sais coudre ?, demanda Javert, étonné.

- Non, sourit Valjean, mais je vis dans un couvent de femmes...

- Je vais me charger de cela Valjean. Ne t'occupe pas de mon montant [pantalon].

- Et la blessure ?

- Une égratignure ! Je n'ai pas été assez rapide. J'aurai dû me fendre davantage mais baste ! Montparnasse a des réflexes de serpent !

- Vous saignez !"

Javert se mit à rire. Clairement amusé.

" Je ne vais pas baisser mon montant devant toi ! Ne t'inquiète pas autant ! C'est juste une égratignure ! J'ai connu bien pire. Même à Montreuil !

- A Montreuil ?

- Monsieur Madeleine avait un poste si prenant. Il n'avait pas de temps à consacrer à un policier faisant son travail. Et c'est ainsi que cela doit être !

- Mais…, commença Valjean.

- Paix ! Nous allons retourner à Paris. Je dois aller enquêter à Montmartre.

- Et moi ? Je vous accompagne ?"

Le ton pressant de Valjean le surprit lui aussi. Javert eut un sourire...moins laid que d'habitude. Le sourire qu'il avait pour Rivette, sans les dents de fauve.

" Prendrais-tu goût pour le travail de police Valjean ? Le Mec peut te faire entrer dans la Sûreté.

- Non, non...mais je ne veux pas rester à ne rien faire. Le portier du couvent est mort, ma fille est peut-être en danger, une femme est devenue folle après avoir été odieusement traitée, un homme est mort dans d'horribles circonstances…sans oublier toutes ces malheureuses victimes du Poron... Je veux agir !

- Alors...je pourrai t'emmener avec moi… A la chasse aux escarpes ! Mais avant va t'habiller ! J'ai dû négocier dur pour te trouver ces loques !"

Javert regarda se lever Jean Valjean, les vêtements dans les mains, un peu incertain de ce qu'il devait en faire. Cela amusa le policier.

" Combien vous ont-ils coûté ?, une question posée sans tact, mais une question banale entre hommes d'affaires comme l'avait été M. Madeleine.

- Rien, grimaça le policier en buvant son vin. En ce qui te concerne.

- Inspecteur Javert ! Je ne vous laisserai pas payer mes vêtements, tout comme vous ne m'avez pas laissé soigner vos pieds. C'est une question de pudeur.

- Tu les as déjà payés, affirma simplement le policier, en souriant sans joie.

- Comment ?

- En me sauvant la vie aujourd'hui ! Tu vois mon prix ? Une vieille chemise !"

Et Javert se mit à rire.

" Ne t'occupe pas de cela, Valjean. Quelque chose me dit que tu n'as pas fini de payer pour cette chemise !

- J'en ai bien peur, moi aussi !"

On entrechoqua des verres, encore, on se regardait intensément.

On devait être ennemi ! Mais il fallait se concentrer dorénavant pour se le rappeler.

Valjean disparut dans l'arrière-boutique lui aussi, le temps de s'habiller et de passer un peu d'eau sur le visage, pour effacer les traces du combat de son mieux.

Revenir sur Paris demanda du temps.

Trouver un véhicule et payer pour le voyage.

Le soir tombait sur la capitale lorsque les sabots ferrés des chevaux frappèrent les pavés inégaux de Paris. M. Madeleine continuait à voir les pauvres et les malades, couchés dans les rues et attendant des secours qui ne viendront pas. A désespérer de Dieu !

Javert lisait les visages renfrognés, les poings qui se serraient à la vision d'un uniforme de police. La colère grondait parmi le peuple et la révolte n'était pas loin. Le roi Charles X était mal aimé de son peuple.

Javert se promit de régler aussi vite que possible cette affaire de chauffeurs pour retourner à ses clubs de jacobins. Déterrer des complots, noter les noms des révoltés et faire taire les tentatives d'émeute.

C'était l'essentiel de son travail au service de M. Chabouillet.

Et c'était là qu'il excellait.

Place Dauphine, Javert décida qu'il devait parler à son protecteur. Lui faire le point sur l'affaire Loisel et en profiter pour le remercier pour son logement. Ignorer davantage M. Chabouillet serait inconvenant.

Bien entendu, pour une rencontre avec M. Chabouillet, l'uniforme du policier était inacceptable. Mais le vieux lion n'allait pas s'en formaliser. il était tard et il savait que Javert était connu pour son imprudence.

Ce qui comptait était les résultats, la manière d'agir indifférait.

Javert se décida et lança à la cantonade :

" Terminons par une visite de la Préfecture de police."

Et la raideur qui saisit Valjean fut délicieuse aux yeux du policier. Un plaisir de pousser le forçat au-delà de ses limites.

" Mais…

Valjean comprit tout à coup pourquoi Javert lui avait acheté une chemise et en conçut un violent courroux. Ce n'était pas un acte altruiste mais une volonté de forcer Valjean à le suivre, encore et toujours, même à la Préfecture de Police.

Valjean vérifia sa tenue et boutonna son manteau jusqu'au menton. Il était acceptable mais il allait lui être impossible de passer totalement inaperçu à la Préfecture avec les ecchymoses en train de se former. Dépassé, il secoua la tête en signe de défaite

En fait, il serait facile de le prendre pour un détenu...

Mais Javert restait intraitable.

" Je dois faire quelques recherches. J'ai mon bureau à la Préfecture. Je dois parler à M. Chabouillet. Je pourrais t'abandonner dans un estaminet...mais M. Chabouillet voudra certainement te parler. Aux archives centrales, il doit y avoir des rapports qui m'attendent. La paperasse sera la mort du policier !"

Valjean ne dit rien, encore sous le choc.

Lui à la préfecture ?

Lui le forçat évadé ?

Lui au-milieu de tous ces cognes ?

Lui parlant à un fonctionnaire de la préfecture ? Ce dénommé M. Chabouillet dont Javert parlait avec tant de respect.

Valjean aurait préféré la Sûreté. Voire la fuite.

Et cependant, la visite de la Préfecture se passa bien...au départ... En fait, on ignora royalement le forçat. On avait compris que c'était un de ces chancres de la Sûreté. Un de ces criminels déguisés en policiers.

Et puis...les affaires se gâtèrent...

Un des inspecteurs s'approcha de Javert lorsque celui-ci s'apprêtait à entrer dans le bureau des officiers de police.

" Tiens Javert ! Il y a longtemps qu'on t'a pas vu ! Toujours à la Sûreté ?

- Toujours Ruellan, répondit sèchement Javert.

- Et le petit Rivette ? Il a disparu lui aussi ! La Sûreté embauche ou quoi ?

- Le Mec a besoin de gens compétents, expliqua simplement Javert. Il se sert dans la Force.

- C'est bien de reconnaître notre valeur !"

Le regard du policier se fit calculateur en regardant l'homme qui accompagnait Javert. Instinctivement, Javert se plaça devant Valjean.

" Un homme de Vidocq ? Un peu vieux pour la Sûreté.

- Il n'y a pas d'âge pour le travail de cogne. Tu as besoin de quelque chose Ruellan ?

- Non, Javert. Non. Mais on se demande ce qu'il se passe ces temps-ci. Ton sergent venu chercher les rapports sur des putains butées et le vieux lion qui te réclame à corps et à cris. On s'interrogeait.

- M. Chabouillet a demandé après moi ?, demanda Javert, étonné.

- Depuis ce matin. Enfin, il te cherche depuis hier pour être précis. Mais tu étais introuvable. Bien caché dans Paris. Hein Javert ?

- Je travaille Ruellan. Merci.

- Et on a parlé aussi de l'affaire Loisel… Tu avances Javert ?

- Oui, coupa sèchement Javert.

- Et ton appartement ? Tu vas y retourner ? Il paraît que les travaux sont en cours. Aux frais de la Force sans nul doute.

- Je ne sais pas, Ruellan.

- Et tes blessures ? Rivette a parlé d'un coup de surin ? Tu vas bien ?

- Oui. Merci Ruellan, claqua la voix dure de Javert.

- De rien Javert ! C'est toujours un plaisir de discuter avec toi," fit ironiquement l'inspecteur Ruellan.

Un salut.

Puis le policier tourna les talons et disparut. Javert ouvrit enfin le bureau et ferma la porte aussi prestement derrière lui. A clés.

Valjean nota les mains tremblantes et en fut estomaqué.

" Mais que se passe-t-il ?, demanda le forçat, inquiet.

- Je ne sais pas Valjean. Putain, je ne sais pas.

- Ce policier ?

- Est une ordure. Un policier corrompu. Mais je n'ai jamais pu le prouver. Putain ! Il se passe quelque chose !"

Javert examina le bureau, large et encombré. Il servait aux inspecteurs comme salle de réunion. On se retrouvait entre collègues des différents services et on échangeait sur les affaires en cours. On essayait de travailler ensemble plutôt que de se tirer dans les pattes.

Javert préférait rester dans son commissariat de Pontoise mais il était bon de faire quelques apparitions à la Préfecture.

" Je n'aurai pas dû t'emmener avec moi, reconnut Javert. Tu vas partir Valjean. Doucement, discrètement. Prends garde de ne pas te faire suivre et rentre le plus rapidement possible au Romarin. Il se trame quelque chose. Et je ne veux pas que tu sois touché.

- Javert ! Dites-moi !"

Valjean était autoritaire.

Javert baissa la tête avant de darder ses yeux clairs sur le bleu d'azur du forçat.

" Ruellan est malhonnête. Il vend ses informations au plus offrant. L'affaire Loisel est de notoriété publique. Je n'aime pas le savoir en train de fouiller dans mes dossiers.

- Et M. Chabouillet ?

- Je vais aller le voir. Disparais Valjean ! Je te retrouve ce soir chez le Marquis. Dieu ! Fais gaffe à toi !"

Puis sur une impulsion, le policier sortit un de ses pistolets et le donna au forçat. Il y eut un instant d'incertitude.

Les deux hommes se regardèrent. Touchés par l'incongruité de la scène. Un policier armant un forçat.

" Javert…, commença Valjean, dépité.

- Non ! On ne discute pas ! Tu n'as aucun moyen de défense ! Prends cela !

- Javert, s'il vous plaît. Je ne peux pas accepter.

- Tu vas t'armer Valjean ! Et maintenant fous le camp !"

Incertitude.

Valjean saisit l'arme et la glissa dans sa poche. Puis, Javert ouvrit la porte et libéra le forçat.

Lorsque Valjean eut disparu, Javert retrouva son souffle.

Merde !

Ruellan était un salopard, il était dans toutes les affaires de corruption, il connaissait l'adresse de Javert...pouvait-il l'avoir vendu ?

Javert refusa de tirer de mauvaises conclusions.

Il se forgea un visage impassible et quitta le bureau.

Puisque M. Chabouillet le demandait, il allait le voir.

Le secrétaire du Premier Bureau reçut son protégé avec une diligence qui surprit ce dernier. On ne lui fit pas faire antichambre.

Javert ne se savait pas assez important pour être prioritaire sur les rendez-vous officiels du secrétaire.

M. Chabouillet le vit arriver avec un soulagement pas feint.

" Javert ! Enfin ! Comment allez-vous ?

- Je vais bien, monsieur. Je vous remercie.

- Votre appartement est en plein travaux. Mais changer une fenêtre ne prendra pas des jours. Demain, vous devriez retourner chez vous et oublier toute cette malheureuse affaire.

- Oublier ? Non, monsieur. Je vais chercher avec plus de soin mon agresseur.

- Oui, oui. Bien entendu. Mais je vais devoir vous prendre à mon service demain.

- Votre service ? Comment cela ?

- Il y a une pénible affaire à régler du côté de Passy.

- Passy ?

- Un membre du Parlement a été assassiné. J'ai besoin de vous sur place. Il faut secouer tous ces policiers de Passy, ils ne connaissent rien à leur affaire.

- Mais, monsieur… Je suis sur l'affaire Loisel…

- Bien entendu, je sais, fit le secrétaire, indifférent. Mais Vidocq s'en charge, Javert. Maintenant, je vous veux à Passy.

- Monsieur !"

M. Chabouillet avait parlé calmement, presque de manière bienveillante à son protégé mais devant l'insistance de Javert, le regard se fit plus dur et les mots plus froids.

" Oui Javert ?

- Il y a des criminels encore en fuite. Une bande située sur Montmartre. Des chauffeurs manifestement. Il faut…

- Pensez-vous, inspecteur, qu'un restaurateur, tout honnête qu'il soit, soit plus important qu'un membre du Parlement ?"

Un souffle, de l'acier à la place des yeux.

Javert secoua la tête et répondit humblement :

" Non, monsieur.

- Donc, vous irez à Passy demain me régler cette histoire d'assassinat. Vous retournerez dans votre appartement, rue des Vertus. Tout est en ordre, j'ai fait remplacer vos livres.

- Merci, monsieur. Ce n'était pas nécessaire. Je…

- Je placerai votre logement sous surveillance. Deux hommes choisis par mes soins resteront pour veiller sur votre sécurité. Le temps que la Sûreté se charge de retrouver votre agresseur."

Javert ne sut pas quoi répondre.

On l'enfermait ? On le surveillait ?

Ou on voulait juste le protéger ?

Bizarrement, Javert se sentait mis en détention. Il resta silencieux en attendant la suite. Et elle lui fit froid dans le dos.

" Quant à votre...partenaire…, Vidocq m'a parlé de ce Jean Valjean, vous allez être heureux d'apprendre que vous serez débarrassé de lui.

- Comment cela monsieur ?, demanda Javert, la voix blanche.

- Vous allez procéder à une belle arrestation ! Un homme que vous poursuivez depuis vingt ans ! Je suis fier de vous !"

Javert se sentait vaciller.

Ils n'étaient que des menteurs ! Des hypocrites ! Vidocq, Chabouillet…et lui aussi par la même occasion. Valjean n'aura jamais de grâce.

"Monsieur… Monsieur, puis-je parler ?

- Bien entendu Javert," sourit M. Chabouillet avec bienveillance.

Le vieux lion sentait-il le malaise de Javert et n'en avait cure ou en jouait-il ?

"J'ai...j'ai perdu la piste de Valjean…"

Le regard se voila. La bouche devint un pli mécontent. Javert avait déçu son patron. Mais M. Chabouillet en gracieux homme du monde sut garder le sourire, tout amer qu'il soit.

" Hé bien ! Décidément, cet homme sera votre perte, inspecteur. Il vous a échappé pour la...troisième fois ? On pourrait s'interroger sur vos capacités…

- Oui, monsieur, fit Javert, mortifié.

- Bon, soupira M. Chabouillet. Qui sait ? Vous retrouverez peut-être un jour sa piste ?

- Peut-être, monsieur.

- Chargez-vous de Passy Javert et ramenez-moi de bonnes nouvelles. J'ai besoin de vous voir réussir.

- Oui, monsieur."

Javert s'inclina, évitant de regarder son patron dans les yeux. Il connaissait assez l'intelligence aiguë de M. Chabouillet et sa capacité à lire les âmes. Il verrait aussitôt le mensonge.

Javert allait partir, puis le secrétaire lui lança, l'air de rien :

" N'oubliez pas inspecteur que je vous interdis de vous charger de l'affaire Loisel !

- Oui, monsieur.

- Bien. Sortez !"

Les sentiments de l'inspecteur étaient confus. Il ressentait une profonde amertume d'avoir menti à son protecteur et une peur intense pour Jean Valjean.

Il ne comprenait pas d'ailleurs d'où pouvait bien provenir cette peur. Un forçat évadé ? Il était normal qu'il retourne au bagne. Il y a encore quelques jours, Javert aurait été plus qu'heureux de cette situation.

Et là, il mentait pour protéger Jean Valjean.

Javert ne se comprenait plus, son esprit logique ne fonctionnait plus lorsqu'il s'agissait du forçat. Il n'agissait que par instinct.

La volonté de protéger Jean Valjean quel qu'en soit le prix.

Ne faisant ni une ni deux, Javert prit un fiacre et se fit déposer dans les ruelles de Paris.

Il ne fut pas difficile de disparaître dans les rues…

Pour rejoindre le Romarin.

Il fallait prévenir Jean Valjean et certainement l'aider à fuir la capitale, avec sa fille. Javert ne savait pas ce que Vidocq avait raconté à Chabouillet, mais il était certain que le candide Rivette avait dû faire un long rapport…

Le nom de Fauchelevent était maintenant connu de tous.

Javert était désespéré. Il se plaçait contre la loi. Aidant un forçat à fuir, risquant lui aussi la prison...mais toute cette situation lui semblait tellement injuste. Valjean avait collaboré, Valjean ne s'était pas enfui, Valjean avait perdu sa sécurité pour aider la police. Et voilà qu'on s'en prenait à lui.

Javert n'avait pas l'âme d'un Ponce Pilate, il ne se laverait pas les mains du sort du forçat. Il allait aider Valjean.

Car il savait que c'était la bonne chose à faire.

Confusément Javert se dit qu'il avait vieilli...

Et puis toute cette affaire avec M. Chabouillet lui déplaisait.

Javert ne comprenait rien de ce qui se passait mais il sentait qu'il n'était qu'un simple pion dans une affaire bien plus grande.

Il ne s'agissait pas d'une simple affaire de chauffeurs, il y avait de la politique derrière cela. M. Chabouillet voulait l'écarter de l'enquête.

Ce que Javert ne comprenait pas, c'était la raison de ce revirement.

Javert écoutait le pas du cheval qui claquait sur le pavé, un rythme doux qui le berçait.

Une fois de plus, Javert se dit qu'il devait absolument aller enquêter sur Loisel, retourner aux Marronniers...pour comprendre…

Peut-être trouverait-il un indice ?

Mais pouvait-il s'opposer aussi clairement à son patron ?

Et soudain...Javert se demanda si Chabouillet était si honnête ?

Cette simple pensée fut douloureuse pour le fier inspecteur, si soumis, si obéissant, si consciencieux. Un subalterne se permettant de suspecter un supérieur.

Cela provoqua un ricanement amer chez le policier.

Décidément, Javert jouait toujours les même scènes. N'avait-il pas fait la même chose à l'encontre du très saint maire de Montreuil-sur-Mer ? Et son instinct de policier avait eu raison ! Là, il suspectait son patron, le puissant secrétaire du Premier Bureau de la Préfecture de Paris, et le chef de la Sûreté en personne, tout aussi puissant de comploter.

Javert se prit la tête dans les mains et glissa ses doigts dans ses favoris.

Merde !

C'est ce qu'on dit dans ces situations-là non ?

Au Romarin, Javert fit sensation.

Il entra dans son uniforme de policier, sale et froissé, la jambe du pantalon déchirée par un coup de couteau et le chapeau perdu dans le parc d'Auteuil.

Surtout que Javert découvrit avec stupeur et amertume que ce qu'il craignait était arrivé.

Jean Valjean s'était enfui.

Le policier tourna les talons et se rendit au siège de la Sûreté.

Le Mec refusa de le recevoir.

Monsieur Vidocq, éminent chef de la Sûreté, était en réunion.

Javert ne laissa pas sa rage éclater devant le sourire réjoui de Coco-Lacour, il quitta la Sûreté d'un pas raide.

Par contre quelques rues plus loin, Javert sortit sa matraque et frappa violemment plusieurs fois une porte cochère.

Ce soir-là, Valjean avait quitté la préfecture se sentant aussi désemparé que lorsqu'il avait quitté le bagne.

Comme à l'époque, il se sentait amer face à ce monde qui avait changé et l'avait laissé en arrière au cours de son emprisonnement.

Il était piégé dans un labyrinthe qu'il ne pouvait déchiffrer et avait perdu son guide. Par contre, il avait une arme dans sa poche pour lui rappeler le genre de fauve qu'il était encore. Prêt à faire n'importe quoi si l'occasion se présentait.

L'ancien forçat secoua la tête : il n'était plus cet homme-là ; il ne pourrait jamais le redevenir.

Que venait-il de se passer à la préfecture ? Soudain, Javert avait semblé agité. Si cela pouvait être possible, on aurait même pu dire qu'il avait peur. Y avait-il une raison pour que l'inspecteur se méfie des siens ? Des pressions pour que Valjean retourne à ce qui était sa place ? Au bagne...

Dès le début, il savait que ce n'était qu'une question de temps. Et que le Javert qu'il avait connu à Montreuil n'hésiterait pas à suivre les ordres.

Ce qui devait lui sembler naturel lui faisait mal.

Le pistolet lui brûlait la peau là où il entrait en contact avec sa jambe, mais cela ne l'empêchait pas d'avoir froid.

Du costume usagé qu'il avait acheté au Temple, seule la veste élimée restait en un seul morceau, la chemise offerte par Javert lui permettait de se cacher mais, peu importait comment il s'enveloppait avec son vieux manteau, la bise atteignait sa poitrine. Il fallait des vêtements plus épais pour se protéger d'un froid aussi intense.

Les costumes confortables de Madeleine lui manquaient.

Madeleine avait existé. Il avait été une coquille vide, un projet d'homme. Mais il avait aussi réussi à anéantir les émotions violentes de Jean Valjean et lui avait montré qu'il pouvait voler une place dans la société.

C'était ainsi qu'avait vécu Ultime Fauchelevent, et maintenant le temps était venu pour que ce nom disparaisse aussi. Mais comment faire sans laisser Cosette en arrière ? Il avait espéré l'aide de Javert…

Rue Traversière, un jeune garçon s'approcha de lui avec une pomme de terre à la main, comme tous les soirs alors qu'il passait. Voulait-il l'acheter ? Une fois l'excitation du moment passée, les coups que le Marlin lui avait infligés avaient commencé à lui faire sérieusement mal et la seule idée de manger lui donnait la nausée.

Valjean était épuisé.

Il acheta la pomme de terre et donna la nourriture et la monnaie au garçon, comme il en avait l'habitude.

" Ça sera pour maman !," s'était exclamé l'enfant, en rayonnant de bonheur.

Si peu de chose pouvait rendre une personne heureuse ! Valjean avait vraiment regardé le petit garçon pour la première fois, et sa gorge s'était serrée. Les sabots cassés qu'il portait, le châle déchiré qu'il enroulait à plusieurs reprises autour de ses épaules, lui avaient rappelé des souvenirs pénibles mais aussi un temps où il fut heureux.

" Tu demeures avec ta mère ?

- Oui, de l'autre côté de la rue. Je suis un marchand, tout comme elle, répondit fièrement le garçon. Je m'occupe des affaires jusqu'à ce qu'elle aille mieux.

- Ah ! Je me nomme Jean. Donc, tu es marchand ? Cela tombe bien. Par parfois j'ai besoin d'un coup de main. Qui dois-je demander ?

- Je suis Soazig, monsieur, répondit le garçon tout en lui adressant une inclination de tête maladroite."

Puis il rentra chez lui en courant. Sans doute pour remettre la pomme de terre encore tiède à sa mère.

Soazig... Une fille ! Une fille futée qui savait que pour travailler dans la rue, il valait mieux faire semblant d'être un garçon. Une fille qui n'était certainement pas aussi jeune qu'elle en avait l'air...

Jean Valjean avait trouvé une raison de sourire.

Des mains maladroites martyrisaient le piano et le son atteignit le vieux forçat de bien loin.

Cela lui fit penser à l'eau propre et à la couverture qui l'attendaient au Romarin. Il porta la main à son chapeau pour saluer la vieille femme qui passait ses nuits à la porte du bordel, transie de froid, pour prévenir les passants du genre de commerce auquel ils avaient affaire. Comme la loi l'exigeait.

" Monsieur Jean !, la vieille lui parla pour la première fois depuis qu'il avait commencé à fréquenter l'établissement.

- Madame ?

- Non, je ne suis pas une dame, mais merci ! répondit la femme avec un sourire. Les filles ont raison, vous êtes charmant."

Valjean baissa la tête. Si seulement la pauvre femme savait !

" Écoutez, monsieur. Un policier est venu vous chercher. Pas Javert, mais un vrai policier. Il a parlé au Marquis et ensuite il est reparti.

- Ah ! Et que me voulait-il ?

- Je n'en sais rien, monsieur Jean. Mais je serais surprise si le Marquis lui avait dit la moindre chose."

La vieille femme ouvrit juste assez la porte pour que Valjean puisse se glisser à l'intérieur. Le galérien lui sourit en remerciement et disparut par l'escalier de service.

Sa chambre était en ordre, son havresac juste où il l'avait posé. Mais il y avait quelque chose qui n'allait pas.

Le silence.

Valjean entendait le tintamarre provenant du salon ; il entendait ses voisines gémir avec enthousiasme. Mais le silence chez Javert était complet. Et lourd.

Un rappel de l'absence de l'inspecteur, qui était normale mais aussi étrangement décevante.

Il cessa de combattre l'élan ridicule qui l'avait poussé à observer la chambre de l'inspecteur si souvent. Comme si en étudiant ses affaires, il pouvait deviner l'homme.

Et alors il entendit des pas.

Le forçat saisit son havresac et fonça vers la fenêtre. L'ouvrir et arracher le treillis ne prit que quelques secondes, mais à en juger par les bruits qu'il entendait derrière lui, quelqu'un avait déjà ouvert la porte de Javert et se précipitait vers lui.

Il sut que la personne avait un couteau à la main lorsqu'il sentit la déchirure au bras avec lequel il s'agrippait encore à la fenêtre. Soudain, il ne fut plus capable de chercher des appuis pour descendre le long du mur.

Valjean lâcha prise et tomba.

Ne sachant plus que faire et étant bien trop énervé pour espérer se reposer chez lui, Javert rejoignit son commissariat de Pontoise. Il négligea les regards abasourdis du policier de garde, le jeune Durand devant l'aspect extraordinaire de son uniforme sale et déchiré.

Là un message de la Morgue l'attendait.

Une nouvelle prostituée avait été assassinée. On informait l'inspecteur, sachant que ces affaires l'intéressaient.

Cela suffit à attirer Javert dans les locaux de la Morgue.

" Tu as une punaise pour moi ?," demanda le policier en entrant dans le bureau du préposé de la Morgue.

La nuit était tombée, profonde, sur la ville. Il n'était pas si tard mais c'était l'hiver. Un poêle ronflait dans un angle de la pièce et le fonctionnaire travaillait à la lumière des chandelles de suif.

" Une gironde ! Je me suis dit que cela pouvait t'intéresser ! Maintenant que tu fais dans les grues."

Un rire gras et moqueur.

Le préposé, M. Keller, était un homme sérieux mais la proximité avec la mort l'avait rendu insensible…voire gouailleur…

Javert ne dit rien, il suivit son collègue jusqu'à une table sur laquelle était posé le cadavre d'une femme. Sur d'autres tables il y avait d'autres cadavres.

Théâtralement, Keller souleva le drap et le corps d'une jolie femme apparut. La blancheur du corps et sa position rigide montraient seules sa mort.

" Gironde la gamine ? Hein Javert ? J'en ai rarement vu d'aussi belles !"

Javert examina le cou, cherchant des traces d'égorgement. Le Poron égorgeait ses victimes. Ici des empreintes visibles de doigts démontraient la strangulation. Le policier, ignorant le bavardage du préposé, content d'avoir quelqu'un de vivant à qui parler, poursuivit son examen. Les jambes, les cuisses…

Ignorant la prise de souffle de son compagnon.

Oui la fille était belle et Keller était seul.

" Comment sais-tu qu'elle est une pute ?

- C'est ce que m'ont dit les collègues ! Ils ont trouvé cette jolie petite falourde au quartier Saint Jacques. Enfoncée dans la neige. C'est pour cela qu'elle est si bien conservée. Demain, il y a une foule pour assister à son autopsie."

Un nouveau rire, gras et désagréable.

Javert se redressa. Pas de viol, juste une agression. Elle n'était pas morte de la main du Poron.

" Je t'ai laissé la primeur," fit Keller, en appuyant bien sur les mots.

Javert n'était pas stupide. Il allait devoir une faveur au préposé à la Morgue. Une entrée chez le Marquis ?

" C'est bien urbain Keller," remercia froidement Javert.

Un geste du policier et le drap fut replacée sur les jolies formes qui commençaient à s'affaisser.

" Ton collègue de la Sûreté n'est pas là ?, demanda Keller, curieux.

- La Sûreté a des horaires de travail que la Force ignore.

- Ces gonzes ont bien de la chance. Ramassis de cancrelats !"

Javert sourit et hocha la tête.

Il n'aimait pas non plus la Sûreté. Le Mec venait de le laisser tomber avec un mépris profond.

Le policier décida de partir...puis...ses yeux parcoururent les tables...avant de s'arrêter sur l'une d'elles. Un corps massif et impressionnant était étendu. Javert s'approcha et, heureux de poursuivre le bavardage, Keller expliqua :

" Un gonze entré ce matin. Une vilaine bagarre, le type a fini dans la lance [eau du fleuve]."

Le drap fut retiré et Javert resta gelé.

Devant lui se tenait le Poron. Il ne l'avait pas vu longtemps mais il avait remarqué le manque de chevelure, la carrure et Valjean avait parlé du tatouage. L'homme avait été simplement abattu par balle. Une seule bien placée, en plein front. Un règlement de compte.

La chasse était finie.

" Il y en a d'autres, jeta la voix indifférente de Keller. Ce doit être le froid qui porte sur les nerfs des gonzes.

- D'autres ?

- Je te fais la visite ?"

Javert ne prétendit pas reconnaître les hommes devant lui. Derrière leur vitrine, éclairés par la lueur tremblotante d'une bougie et la lumière plus sûre de sa lampe-sourde, se tenaient deux hommes. Morts, tués par une seule balle.

On s'amusa sur la coïncidence des assassinés.

" Et ce n'est pas tout cela Javert. Figure-toi qu'ils viennent du même village.

- Montmartre...," poursuivit sans le savoir Javert.

Fâché et surpris de cette interruption, le préposé bégaya :

" Ha ben ça ! Ha ben ça ! Tu aurais pu me le dire qu'on t'avait affranchi [informer] !

- Désolé Keller. J'ai entendu parler de ce triple meurtre, en effet, mentit Javert.

- Les gars de Montmartre vont avoir du pain sur la planche !

- En effet," reconnut prudemment Javert.

Puis le policier salua poliment Keller.

Il promit de ne pas oublier cette faveur qu'il lui devait.

La première chose que l'élagueur apprend, c'est à tomber. Un apprentissage difficile qui reste ancré dans la mémoire jusqu'à ce qu'il devienne un instinct.

Dès que Valjean tomba sur la boue glacée, il roula sur le côté et courut sous les yeux surpris de la vieille femme qui gardait la porte.

Il cherchait un endroit éloigné du réverbère et n'avait guère le temps. Il traversa la rue et grimpa le long du mur le plus sombre de la maison d'en face. Il était sur le point d'atteindre le deuxième étage lorsque le son du piano qui agrémentait le Romarin devint plus fort, puis s'atténua de nouveau : quelqu'un venait de quitter l'établissement.

Valjean tendit l'oreille.

" Où est-il allé ?

- Par là-bas," répondit la voix tremblante de la vieille femme.

Des pas rapides sur le pavé et un grondement de frustration. Valjean atteignit le toit et s'allongea face contre terre.

" Écoute-moi, la lanterne [vieille courtisane] ! Tu vas me dire de quel côté ce fils de pute s'est enfui. Penses-y : je sais où te retrouver."

Le vieux forçat vit comment l'homme, couvert jusqu'aux yeux par le col de son manteau, prit la vieille femme par le cou et la coinça contre le mur avec violence.

" Par là."

La femme indiqua cette fois le bon chemin, mais oublia de pointer vers le haut.

Valjean patienta longtemps avant de redescendre. Il attendit jusqu'à ce que le sang qui coulait de son bras gèle sur son manteau, car les traces rouges auraient été faciles à suivre sur la neige qui s'était remise à tomber.

Il vit un fiacre s'arrêter devant le Romarin et Javert en descendre à la hâte.

Comme convenu des heures auparavant, l'inspecteur venait à sa rencontre. Il ne lui avait fallu qu'une éternité pour le faire. De plus, il avait laissé le fiacre attendre devant la porte, tout comme s'il prévoyait des ennuis.

Et, en effet, l'inspecteur repartit très contrarié quelques minutes plus tard. Ce n'était pas là l'attitude d'un homme qui se retirait après une longue journée.

Valjean ne savait plus quoi penser. Il ne savait plus du tout où diriger ses pas.

La rue de l'Ouest, où il avait loué un petit appartement le jour où Rivette se présenta au couvent avec une lettre de Vidocq qui lui fit concevoir de graves doutes sur la bienveillance du Mec, était de l'autre côté de Paris. C'était impossible de s'y rendre par un temps pareil.

Retourner au couvent aurait été du suicide : si cet homme était vraiment un policier, il avait dû laisser quelqu'un pour l'y attendre. S'il était l'un des acolytes du Poron, on pouvait espérer la même chose.

Il pourrait essayer d'atteindre l'un des garnis de la Petite-Pologne et se coucher dans un coin. Peut-être qu'il serait possible de ne pas piétiner ceux qui dormaient déjà à même le plancher pour ne pas attirer l'attention sur lui. Et attendre le lever du soleil. Mais il savait qu'il y avait de fréquentes descentes de police à ces endroits-là, et son nom était connu de la rue de Jérusalem. Sans oublier le Mec qui, d'après ses dires, connaissait bien les taudis de la zone.

Peut-être que c'était Vidocq lui-même qui le cherchait. Peut-être que Javert le doublait.

Cette pensée lui fit mal à la poitrine. Il fit un terrible effort pour la repousser. Parce qu'il avait besoin de continuer à respirer.

Il avança dans l'ombre comme il l'avait vu Javert le faire lorsqu'il était aux aguets. Au bout de la rue Traversière, Soazig vendait toujours ses pommes de terre malgré la neige et le manque de passants. La petite fille et sa famille devaient être au désespoir.

" Soazig, ma petite !, Valjean appela de l'obscurité. C'est Jean, le vieux monsieur de tout-à-l'heure."

L'enfant s'approcha un peu, curieuse mais prudente. Le galérien sortit des ténèbres assez longtemps pour qu'elle puisse voir son visage.

" Ma femme m'a jeté dehors. Des choses de vieux que tu ne comprendrais pas. J'ai besoin d'un endroit où passer la nuit."

Soazig le regarda de haut en bas. Elle regarda surtout ses pieds.

" C'est ta largue [femme] qui t'as fait ça ?"

Valjean regarda le sang qui coulait de son bras et qui avait commencé à colorer la neige. Il sourit.

" On ne peut rien te cacher ! C'est bien, ma petite. Je me cache de mon carcagno [usurier]. Je lui dois de l'argent et le terme est passé…

- Dame !, j'en sais quelque chose là-dessus ! Je peux vous cacher, et je ne vous ferai rien payer cette fois-ci... Mais n'oublie pas de me garder quelque chose la prochaine fois que tu gagnes aux cartes. D'accord ?"

Le forçat hocha la tête. Il enleva son gant et cracha dans sa paume, comme l'avait fait la petite fille, et lui serra la main. Ils avaient un accord.

Cette nuit-là, Valjean dormit dans la cave désaffectée d'un débit de vins, parmi des barriques crevées et de la paille à moitié pourrie. Il eut la compagnie d'une foule de rats excités par l'odeur du sang.

La cave avait deux sorties et chacune d'elles donnait sur une rue différente. Cela lui donna matière à réflexion.

Valjean eut tout le temps de réfléchir. Il eut l'occasion de se demander à maintes reprises pourquoi Javert l'avait abandonné.

Lui, qui parlait de confiance et qui lui avait fait croire le matin même qu'il était son égal.

Non, ils n'étaient pas pareils : Jean Valjean n'était pas un traître.

La bande au Poron était tombée.

Il ne manquait que la Berloque et le jeune blanc-bec à qui il devait son estafilade. C'était peut-être ce fameux Pierre, celui de Paquita…

Ou peut-être pas…

Javert contemplait la nuit sur la Seine. Les étoiles se reflétaient dans ses eaux glacées. La Morgue donnait sur la Seine.

Quelque part il y avait le restaurant des Marronniers.

Quelque part se cachait Jean Valjean…

Javert se surprit à prier le ciel qu'il soit bien caché.

Quelque part quelqu'un faisait taire définitivement les témoins de cette affaire...

Ne sachant plus trop quoi faire de lui et ressentant le poids de la fatigue et de la journée, Javert rentra chez lui, rue des Vertus pour dormir.

Il n'en avait cure d'une fenêtre brisée.

Il ne faisait plus confiance à personne.

Quitte à dormir, autant dormir dans son propre lit, un couteau sous l'oreiller et une oreille aux aguets.

Et puis les heures passèrent… Javert ne réussit pas à dormir. Ses pensés tourbillonnaient. Il pensait à Valjean et s'inquiétait pour lui. Il pensait à Chabouillet et à sa mise en garde. Il pensait à Vidocq et à ses admonestations.

On lui cachait quelque chose, c'était évident. Il lui semblait jouer le rôle d'un chien dans un jeu de quilles.

CHAPITRE VIII

COMPLOT

Passy. Un petit village peu construit, habité surtout par une population bourgeoise aux moyens moins importants que ceux vivant à Auteuil. Quelques hôtels particuliers avoisinaient des maisons de simple rapport.

Il y avait encore de l'agriculture et des champs laissés en friche.

Quelques raretés comme le château de la Muette. Ce petit relais de chasse royal du XVIe siècle avait connu de nombreuses péripéties. Entre les mains de la Reine Margot, puis de Louis XV, entre les aléas de l'Histoire et celles de l'industrialisation...le petit relais était devenu une magnifique demeure, sans cesse remaniée et agrandie, parfois enlaidie mais toujours imposante.

Et c'était dans le parc du château, sous les fenêtres du célèbre facteur de pianos, Sébastien Erard, que le cadavre d'un éminent membre du Parlement avait été découvert. Le corps avait été maladroitement dissimulé dans un parterre de roses, asséchés par l'hiver et enveloppés de neige.

L'inspecteur Javert, en grande tenue, se tenait là, debout dans le froid, à regarder ses collègues de Passy mener une enquête. Il était consterné par le spectacle.

" Tu les laisses faire ?, demanda la voix remplie de surprise de Rivette.

- Que veux-tu que je leur dise ? Leur commissaire a été clair.

- Oui, mais là…"

Rivette ne dit rien de plus.

Lui aussi était consterné.

A force de côtoyer l'inspecteur Javert, Rivette avait appris le sérieux, l'efficacité, l'observation… Bref, les bases du métier de policier.

Mais là...

Les deux policiers avaient été surpris de se retrouver à Passy ce matin-là. Le jeune inspecteur avait remis ses habits de policier et seuls ses cheveux restés grisonnants rappelaient l'affaire du couvent.

Vidocq l'avait rappelé.

Sans aucune explication.

Rivette avait obéi, sans savoir si M. Fauchelevent était de retour à son poste.

Même le jeune inspecteur avait compris qu'il se tramait quelque chose. Il s'était senti mal à son aise à la Préfecture. Comme s'il n'était pas à sa place. Ruellan était venu lui tourner autour mais Javert lui avait souvent fait la leçon sur les policiers malhonnêtes. Rivette était resté évasif.

Puis M. Chabouillet l'avait envoyé à Passy, où Rivette eut le plaisir de retrouver Javert.

Et le cadavre d'un député royaliste assassiné dans le parc du Château de la Muette. Un des cognes avait même lancé aux deux Parisiens : "Pas de bavard à la Muette" lorsque Javert avait évoqué la possibilité de parler aux serviteurs de M. Erard.

Donc Javert et Rivette observaient avec désolation leurs collègues de Passy bâcler soigneusement une enquête. Leur commissaire, sûr de son autorité et de sa place, prenait de haut ces deux policiers envoyés par Paris.

On déployait une énergie remarquable...à brasser du vide.

Là, les policiers fouillaient chaque buisson de roses pour découvrir une piste, une preuve…qui sait ? Un autre cadavre peut-être ? Et M. Roudier, le commissaire de police de Passy écrasait les policiers parisiens de ses connaissances sur le château.

Il aurait fait un bon guide, remarqua Javert, en souriant amèrement.

Mais pour ce qui était du métier de policier…

" Ici a été signé l'édit de renonciation au trône du roi Louis XVI... Ici a vécu M. de Talleyrand…"

Javert avait cessé d'écouter au bout de cinq minutes, Rivette continua longtemps à jouer les enthousiastes.

" Monsieur de Talleyrand ? Voyez-vous ça !"

Pourquoi un député royaliste serait-il venu visiter un facteur de pianos ?

Javert ne réussit à examiner le cadavre qu'après avoir terminé la troisième visite des jardins du Château. Il fallut s'ébaudir devant la merveilleuse régularité de la façade, de style classique.

Puis le policier put enfin faire son travail sérieusement, laissant les collègues de Passy battre les buissons et creuser dans la neige.

On avait transporté le corps à l'intérieur du château, dans les cuisines. Il avait été enfermé dans les glacières du château en attendant l'arrivée des illustres policiers parisiens. Puis ressorti lorsque ceux-ci étaient arrivés.

Le commissaire Roudier les avait attendus avec impatience, il allait pouvoir faire rendre le corps à la famille.

M. Georges Viénot de Vaublanc, frère de l'illustre homme politique et ministre d'état Vincent-Marie Viénot de Vaublanc. L'homme avait été assassiné d'un coup de couteau en pleine poitrine.

Un unique coup mortel ! Impressionnant !

Il n'avait pas hurlé, il n'avait pas appelé à l'aide, il n'avait pas beaucoup saigné non plus.

A croire qu'il avait tout fait pour faciliter la tâche de son assassin.

Bien entendu, l'inspecteur Javert, tout représentant de Paris et de la préfecture de police qu'il soit n'eut aucunement le droit d'interroger les domestiques de M. Erard, encore moins ce dernier...quant à accéder au ministre des finances, Louis-Emmanuel Corvetto...il ne fallait même pas y penser...

L'inspecteur de police devait déjà s'estimer heureux de voir le cadavre. Ainsi il allait pouvoir assurer la préfecture du bon travail et de la fructueuse collaboration de la police de Passy.

Parfois Javert regrettait les manières de la garde-chiourme. Cracher sur le sol montrait efficacement le mépris.

Le cadavre portait encore ses vêtements et au fond de ses poches il y avait encore sa bourse.

On ne l'avait donc pas assassiné pour son argent ?

La bourse était vide, mais de nombreuses mains avaient manipulé le corps. Les serviteurs, les policiers…, le commissaire…

M. Erard était un farouche royaliste, un ultra défendant la monarchie actuelle, il avait connu la reine Marie-Antoinette, il avait côtoyé la cour. Peut-être M. de Vaublanc avait-il rendez-vous avec lui ? Ou avec le ministre Corvetto ?

Une information que Javert ne découvrirait jamais, à moins de pénétrer l'intimité du Château de la Muette. Soudoyer une soubrette ? Corrompre un serviteur ?

Et puis…

Javert eut envie de filer une torgnole aux policiers de Passy pour leur incompétence inacceptable...même si elle jouait en sa faveur…

Au fond de la bourse se trouvait un petit papier bien plié. Une note de restaurant.

Une note des Marronniers.

Ce fut une jolie surprise pour Javert.

Il fallut saluer, il fallut remercier servilement, il fallut multiplier courbette sur courbette avant d'avoir le droit de quitter le domaine du Château de la Muette.

Rivette fut impressionné par le calme dont fit preuve son irascible collègue devant ses manifestations de respect qu'on exigea de lui.

Dans le fiacre qui les ramenait sur Paris, Javert se frotta les mains. Elles étaient bien moins douloureuses aujourd'hui.

" Qu'as-tu découvert pour jubiler ainsi ?, demanda le jeune policier à son aîné.

- Connais-tu le ministre d'état Vincent-Marie Viénot de Vaublanc ?, rétorqua Javert.

- Pas plus que la plupart des Français, répondit Rivette en haussant les épaules.

- C'est un député royaliste. Cependant, il est en train de se désengager auprès du gouvernement actuel.

- Je n'ai pas tes connaissances en politique, Javert. Je ne suis pas du Premier Bureau !

- Notre victime est son frère. Il a été aux Marronniers, asséna Javert en se penchant vers son collègue.

- Et alors ? C'est un restaurant très bien côté, non ?

- Oui, je sais. Mais regarde cela !"

Javert sortit de la poche intérieure de son uniforme un petit papier, bien plié.

Une note de restaurant.

On y avait inscrit quelques plats et une somme totale à payer. Un pot-au-feu, un chapon truffé, un soufflé au fromage, une mousse au chocolat… Rivette ne pouvait qu'imaginer ce que sa bourse ne lui permettrait jamais d'avoir…

La somme à payer frôlait l'inconséquence mais la date… La date mit la puce à l'oreille du jeune policier. Ce qui fit plaisir à son mentor. Javert l'avait bien formé.

" Mais il a été manger aux Marronniers le jour du fric-frac !

- Précisément," répondit Javert en remettant la note bien au chaud dans sa poche.

Et le sourire de l'inspecteur ne pouvait être qualifié que de lumineux.

Une piste ? Une coïncidence ?

Un homme venu manger aux Marronniers le jour du cambriolage meurt assassiné quelques jours plus tard.

Javert ne croyait pas aux coïncidences.

Oui, mais il n'avait plus le droit d'enquêter sur l'affaire Loisel.

Les deux policiers restèrent silencieux en arrivant devant la préfecture de police. Puis ils se regardèrent et se compromirent définitivement.

" Tu vas être prudent Javert ?

- Bien entendu, j'ai juste besoin de consulter les registres du restaurant. Ils sont aux Archives. Sinon, je vais dénicher un serveur des Marronniers. Et toi ?

- M. Fauchelevent a disparu. Je retourne au couvent du Petit Picpus.

- Tu n'en as pas le droit il me semble ?

- Je ne veux pas faire faux-bond à M. Fauchelevent, ni à la Mère Supérieure. C'est l'effervescence là-bas avec l'assassinat du portier. Ces femmes ont besoin d'un homme pour les protéger.

- Sois prudent toi aussi."

On quitta le fiacre et on s'arrêta devant l'austère bâtiment abritant la préfecture de police.

Rivette se tourna vers Javert et lui lança :

" Un jour tu me raconteras ?

- Raconter quoi ?

- Qui est Fauchelevent."

Javert serra les dents avant d'acquiescer.

" Oui, un jour je te raconterai.

- Alors je file vers ma femme...avant de redevenir Philippe, le cousin d'Ultime Fauchelevent."

Rivette disparut.

Le jeune policier se compromettait gravement. Javert se dit qu'il devrait en parler à M. Chabouillet. L'homme était fin prêt pour entrer au bureau des Affaires Politiques.

Jean Valjean était dans la nuit totale. Mais les bruits du matin avaient commencé à remplacer les couinements des rats. Il sut par les coups de marteau venant d'en haut que le patron réformait le débit de vin ; il se douta que la neige avait gelé ou peut-être fondu à cause du fracas des sabots et des charrettes sur le pavé. Le bruit sourd qui submergeait Paris pendant la journée se frayait un chemin jusqu'à la cave.

Le vieux forçat décida de changer son manteau taché de sang contre la veste courte qu'il portait dans le havresac. Il serait insuffisant contre le froid, mais la porter était préférable à attirer l'attention. Il sacrifia un mouchoir brodé pour panser la blessure qui ne semblait pas s'être correctement refermée, et se dirigea vers la porte la plus proche. Elle était fermée.

Il cherchait parmi les barils un morceau de métal pour fabriquer un crochet lorsque Soazig apparut avec un rat de cave et ouvrit la porte donnant sur la rue.

" Vite, monsieur Jean. Mon oncle sera bientôt là."

Son oncle ? Cela n'expliquait pas tout à fait pourquoi la jeune fille avait un trousseau de clés et le libre accès à l'établissement.

" Soazig, j'ai besoin que tu fasses autre chose pour moi. J'ai besoin que tu me trouves un fiacre et que tu viennes avec moi chercher un colis Quai des Célestins.

- Avec quoi tu vas le payer, ton fiacre ? Quand je t'ai caché hier soir, tu n'avais pas le sou."

La méfiance avait remplacé la curiosité sur le visage de la petite.

" Je t'ai menti. Je ne fuis pas un usurier, mais un escarpe.

- Le grand gars qui t'accompagne toujours ? Oui, on dirait un escarpe, celui-là.

- Non !"

Valjean sortit un louis et le remit à Soazig. La jeune fille déguisée en garçon soupesa la pièce et regarda l'ancien bagnard avec suspicion.

" Tu m'as déjà menti auparavant. Tu dis que tu veux que je vienne avec toi dans un fiacre et tu me donnes beaucoup d'argent en échange."

La fille secoua la tête et rendit la pièce.

" Non. Je pense que tu es un de ces hommes qu'une fille sensée devrait fuir."

Le galérien hocha la tête, à son tour. Il comprenait la prudence de l'enfant.

" Garde l'argent. Pour les services rendus."

Il prit le havresac et s'éloigna le long de la rue. Avant d'atteindre le Quai Morland, un fiacre le devança et s'arrêta pour l'attendre. Le visage souriant de Soazig observait par la fenêtre.

" Si tu avais voulu me faire du mal, tu aurais essayé dans la cave."

Valjean sourit. Une fille futée.

Le visage impassible, l'inspecteur de Première Classe se rendit au bureau des Inspecteurs à la Préfecture, puis, après avoir bien montré son visage, il se glissa aux Archives. Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver ce qu'il voulait.

L'affaire Loisel était encore trop récente pour avoir été enterrée sous d'autres affaires plus urgentes.

Les registres des Marronniers.

Javert feuilletta et arriva aux dernières pages du dernier registre.

Il ne fut pas tellement surpris de ne rien découvrir concernant M. de Vaublanc ou son frère. Par contre qu'on ait cru bon déchirer la page lui sembla malhabile.

Cela rendit le policier curieux. Il feuilletta plus loin. Quelques semaines, quelques mois en arrière. Il ne découvrit rien...et puis...il rencontra un nom qui le fit haleter.

Monsieur André-Joseph Chabouillet.

Fébrilement, Javert se mit à noter les jours, les dates...et remarqua les coïncidences.

M. Chabouillet déjeunait aux Marronniers avec d'autres hommes, plutôt obscurs dans la politique actuelle mais d'une certaine valeur. Royalistes, certes, mais pas des ultras. Il y avait :

Monsieur Henri-Joseph Gisquet

Monsieur Casimir Perier

et monsieur Georges Viénot de Vaublanc.

Quatre hommes se réunissant régulièrement pour un déjeuner Aux Grands Marronniers, sous l'égide de Loisel, le patron.

La seule chose qui empêcha Javert d'accuser son patron de trahison et de complot ce fut justement qu'il découvrit cette liste dans les registres des Marronniers aux yeux et aux vues de tout le monde aux Archives de la Préfecture de Police. Il suffisait de vouloir le trouver pour le faire.

Son patron était bien plus intelligent que cela.

Non, ce qui inquiéta Javert par contre ce fut de voir que sur les cinq hommes appartenant à cette liste, deux étaient morts assassinés.

Il n'en fallut pas davantage pour affoler Javert.

Il rangea proprement les registres, effaçant toutes traces de son passage avant de filer vers le bureau de son protecteur.

Il attendit impatiemment une audience de la part de M. Chabouillet. Enfin, lorsqu'il fut admis dans le bureau de son protecteur, Javert eut bien du mal à reprendre son calme.

M. Chabouillet le contempla avec stupeur.

Jamais il n'avait vu son protégé aussi peu maître de lui.

" Javert ? Que se passe-t-il ? Vous avez l'air en plein désarroi ?

- Monsieur ! Vous êtes en danger !"

M. Chabouillet savait se contenir. Il était aux Affaires politiques depuis des années, il avait servi sous différents préfets, sous différents gouvernements sans jamais risquer sa place. Il conserva donc son calme et demanda posément à Javert :

" Comment cela ?

- M. Loisel et M. Georges Viénot de Vaublanc ont été assassinés à cause d'un complot. Vous pourriez être visé, monsieur."

Javert ne spécifia pas qu'il suspectait son protecteur de faire partie du même complot. Il était loyal envers M. Chabouillet. Il lui devait trop pour lui faire défaut.

" Un complot ? Voyez-vous cela ?

- Les Grands Marronniers, monsieur. Ils n'ont pas été choisis au hasard par nos assassins. Il y a du complot là-dessous. Je crains pour votre vie, monsieur."

Ces mots, si forts, si pleins de candeur, firent sourire le vieux lion du Premier Bureau. Il revoyait le jeune garde-chiourme du bagne de Toulon lui jurer fidélité avec la même ferveur.

" De quel complot parlez-vous Javert ?

- Je l'ignore encore, monsieur. Mais je sais reconnaître un complot quand j'en vois un. On a torturé M. Loisel pour le faire parler avant de le tuer. On a assassiné M. de Vaublanc. On a supprimé tous les membres de la bande de meurtriers que je poursuivais. Et…"

Javert vacilla, semblant ébloui soudainement.

" On a tenté de me tuer car j'avais vu le visage du tueur. Un comploteur ? Diable ! Je ne connais pas ce mouchard ! Trop jeune pour être de ma coterie. Il faut que…

- Du calme Javert !"

La voix autoritaire de M. Chabouillet avait claqué, réduisant au silence le policier. Javert avait parlé à voix haute, essayant de trouver une piste, une information dans ce qu'il savait déjà.

" Je vous ai interdit d'enquêter sur l'affaire Loisel, rétorqua froidement le secrétaire.

- Je sais, monsieur, fit Javert, contrit. Je suis allé à Passy.

- Qu'avez-vous découvert sur la mort de M. de Vaublanc ?

- Un assassinat politique, monsieur. Rien de crapuleux.

- Comment le savez-vous ?"

Javert expliqua ses soupçons et ses indices. La bourse encore présente dans les poches de la veste de M. de Vaublanc, ses chaussures de bonne qualité qui auraient pu être dérobées...jusqu'à son épingle de cravate en argent abandonnée sur place.

Puis le policier tendit la note de restaurant à M. Chabouillet et parla des registres.

" On a stupidement arraché une page, lança Javert avec mépris. Il suffisait de chercher plus loin.

- Ils ont dû être pris par le temps, admit en souriant Chabouillet.

- Alors ce sont des imbéciles !," claqua la voix sèche de Javert.

Ce qui provoqua un rire amusé du secrétaire de la Préfecture. Puis M. Chabouillet se leva et vint raccompagner gentiment Javert jusqu'à la porte.

" Je vous remercie inspecteur d'être venu m'informer de tout ceci. Ne vous inquiétez pas autant pour moi, je sais me défendre.

- Mais monsieur…

- Je vais prévenir mes amis de vos soupçons Javert. Car ces hommes sur ce registre sont mes amis. Tout simplement."

Les yeux si bienveillants de M. Chabouillet devinrent froids comme la glace.

" Il n'y a nul complot, juste un regrettable assassinat. Occupez-vous de celui qui a assassiné mon ami, M. Vaublanc.

- Et M. Loisel ?," osa demander Javert.

M. Chabouillet regarda Javert comme s'il l'évaluait. Comme s'il se posait des questions sur lui..sur sa loyauté... Enfin, il prit son parti et acquiesça.

" Soyez discret Javert. Infiniment discret. Vous allez naviguer dans les eaux troubles.

- N'est-ce pas ainsi d'habitude monsieur ?"

M. Chabouillet hocha la tête avant de renvoyer Javert.

Que penser de tout cela ?

Jean Valjean avait passé la journée à parcourir Paris en fiacre.

Il avait fait ses adieux à Soazig dès que la petite fille était revenue de chez le tailleur avec le costume que le galérien avait commandé des jours auparavant, et avait commencé à errer dans la capitale à la recherche d'une issue qui ne soit pas bloquée.

Les rideaux baissés, tantôt il s'était dirigé vers le nord, tantôt il avait changé de véhicule pour se rendre dans le sud.

Il n'avait pas eu beaucoup de succès, et la conclusion inéluctable à laquelle il était parvenu était qu'il ne pouvait pas entraîner Cosette avec lui, l'exposer au froid, aux dangers et à un futur plus qu'incertain.

Non, pas incertain.

Il avait toute la police de Paris sur ses traces, ainsi que les hommes de Vidocq. Il était connu d'une grande bande de scélérats et de tous les mouchards de Javert. Par ailleurs, un escarpe bien déterminé à l'achever le poursuivait.

Et c'était sans compter Javert, qui connaissait ses habitudes et aussi ses affections. Qui n'échouerait pas deux fois.

Le destin de Jean Valjean était désormais bien tracé.

Pourtant, son périple dans la ville l'amena toujours au même point : le couvent du Petit-Picpus. De retour à Cosette.

Même s'il savait que Javert l'y attendrait ; même s'il craignait que l'homme qui tentait de l'assassiner ne soit lui aussi à l'affût pour finir ce qu'il avait commencé.

Le jeudi soir était arrivé, et la grande messe dans la chapelle du couvent allait commencer. Valjean frappa la fenêtre du conducteur et lui ordonna de s'arrêter à la porte extérieure qui menait à la porte d'entrée du lazaret. L'église était sur le point d'ouvrir pour accueillir les quelques paroissiens qui osaient braver le froid pour entendre prêcher dans la glacière hostile qu'était la chapelle des Bénédictines.

Aucun, par cette nuit terrible.

Valjean entra inaperçu et se plaça contre le mur le plus éloigné du chœur. L'énorme pièce de tissu sombre qui empêchait les religieuses et les élèves de voir et d'être vues se tenait immuable, au milieu de la pièce.

C'était le dernier mur entre Cosette et lui. Et pourtant, il était insurmontable.

Valjean essaya de se faire pardonner de Dieu par cette messe. Il le fit avec toute la dévotion qu'il avait eu à Montreuil, et davantage.

Et puis il laissa libre cours à Jean-le-Cric.

Dès que les bruits causés par les miséricordes des soeurs lorsqu'elles se levaient cessèrent, et que le vieil abbé qui remplaçait l'évêque lui tourna le dos pour ranger le calice dans le tabernacle, le galérien dévala les marches qui menaient à la petite pièce destinée au clouage du couvercle des bières et attendit.

Un claquement de porte et son écho résonnèrent dans la moelle de ses os. Jean-le-Cric, enveloppé de ténèbres, quitta le temple et commença à grimper l'échelle menant au clocher.

Javert se transforma en mouchard.

Il disparut bel et bien de la circulation. Il allait vivre sous couverture pendant quelques jours.

En fait, il se cacha dans un garni proche des Marronniers et Fraco se mit à errer la nuit… Il cherchait, examinait, voulait voir…

L'inquiétude qu'il ressentait pour Jean Valjean empoisonnait ses pensées et le rendait amer.

Il comprenait fort bien que le vieux forçat ait préféré s'enfuir. Mais malgré tout, Javert avait espéré...il avait imaginé qu'une amitié...qu'un rapprochement pouvait être possible entre eux.

Javert se traitait de jobard en menant sa chasse à l'homme dans les rues de Paris.

Ses longs cheveux tressés, cachés dans sa casquette, le manteau élimé et les souliers à bouts ferrés complétaient une tenue d'ouvrier plutôt acceptable. Javert avait même emmêlé ses favoris, les rendant plus broussailleux qu'à son habitude.

Il vivait sous couverture et chassait l'escarpe. Et par Dieu ! Il le trouverait ! Et si Dieu voulait lui permettre de retrouver Jean Valjean… Javert ne savait pas comment il allait réagir…

L'inspecteur avait refait le tour de ses mouchards, comme prévu et comme prévu, ils furent tout content de lui annoncer la mort du Poron. Un joli sourire ironique aux lèvres.

Javert, beau joueur, paya son dû.

L'un d'eux, plus prolixe, lui parla de Montmartre. Il n'avait rien vu mais il connaissait une punaise dont le mac avait vu quelque chose qui aurait peut-être à voir avec la mort du Poron...ou quelque chose comme ça.

Une belle piste que voilà !

Elle suffit à attirer le chien pour aller au vent aux alentours de la butte. Peine perdue ! Il n'y avait personne pour témoigner du meurtre des trois hommes de la bande au Poron.

Il y avait des carrières à Montmartre, Javert hésita à s'y risquer. Elles étaient dangereuses…et il valait mieux avoir un guide pour s'y repérer...

Jean Valjean s'accroupit contre un mur du petit clocher et entendit les heures passer. Il compta les tintements entre prières et sursauts.

Il n'y avait pas âme qui vive dans la rue ; il n'entendait que le son des cloches ; même le froid avait cessé de se faire sentir. Petit à petit, ce qu'il voyait se rapprochait d'un rêve.

Pourtant, il aperçut clairement l'homme qui ouvrit la porte de service et se précipita vers la hutte qu'il avait partagée avec le vieux Fauchelevent : c'était Rivette.

Il s'agenouilla pour regarder par dessus le mur et vit la lumière se raviver dans la cabane. Une ombre parcourait le petit espace de long en large ; sans doute que le jeune policier s'affairait à l'intérieur.

Il crut imaginer le sourire tordu de Fauchelevent alors qu'on lui servait sa soupe. Peut-être rêvait-il qu'à l'ombre du policier s'ajoutait une seconde silhouette, plus petite, qui bougeait lentement.

Il aperçut Rivette traverser le jardin à la lueur d'une lanterne sourde, pelle à la main, pour se diriger vers le petit couvent et pelleter la neige qui se serait sans doute encore accumulée devant la porte. Puis il le vit s'enfermer dans la loge du portier.

Javert.

Javert l'envoyait. Peut-être qu'il était là lui aussi, caché derrière les murs extérieurs.

Valjean retira du pouce la goutte de sueur qui était sur le point de pénétrer la blessure dans son sourcil, et guetta les ténèbres.

Il surveilla pendant que le son de la cloche perçait son cerveau à des intervalles qui étaient interminables ou, au contraire, incroyablement courts.

Jusqu'à ce que, au lever du jour, Rivette quitta la loge du portier en traînant le chariot à main.

Javert ne s'était pas laissé voir de toute la nuit.

Mais une fois le jeune inspecteur disparu dans la rue, Valjean aperçut un homme enveloppé dans son manteau qui sortait de nulle part et partait dans la direction contraire.

L'homme marchait penché vers l'avant et faisait attention à ne pas faire de bruit.

Le galérien s'appuya contre le mur et reposa la tête contre la pierre glacée.

Il ne se souvenait pas s'être endormi, mais quand il rouvrit les yeux, le soleil était déjà haut sur l'horizon et il tremblait de froid.

Cependant, il se rappelait toujours des questions qu'il s'était posées tout au long de la nuit : qui, à part Javert, aurait pu savoir qu'il arriverait au Romarin avant le policier ? Quel policier poignarderait un suspect au lieu de l'arrêter ?

Pas Javert, bien entendu.

Et, surtout, pourquoi Rivette était-il retourné au couvent pour passer la nuit et faire le travail du jardinier, sans guetter et sans faire le tour du couvent à la recherche de Valjean ?

Pour cette question, il avait une réponse : Javert ne lui avait pas donné l'ordre de l'arrêter.

Et il sentait que c'était aussi la raison pour laquelle l'inspecteur de première classe n'avait pas essayé d'approcher le couvent. Même en sachant que Valjean ferait de son mieux pour rejoindre Cosette.

Souriant encore, Jean Valjean retourna dans la salle des bièvres et attendit que la porte s'ouvre pour célébrer la messe.

Javert n'en dormait plus.

Le mouchard se mit à vivre une double vie, le jour, il était l'inspecteur principal du commissariat de Pontoise, gérant ses affaires et écoutant les doléances des justiciables. La nuit, il était un mouchard surveillant des lieux de passage bien précis. Le couvent du Petit Picpus, Passy, Montmartre, le quai de la Rapée… En vain… Il se déplaçait, il errait dans l'ombre, il réquisitionna même un cheval de la Préfecture pour se mouvoir plus vite… En vain…

Il en devenait fou.

Le troisième jour de cette chasse à l'homme fut enfin satisfaisant.

Javert avait abandonné définitivement Montmartre pour Passy. Il ne comprenait toujours pas pourquoi M. de Vaublanc était venu se perdre dans ce petit village sans prétention… Un rendez-vous ?

Un guet-apens ?

Un hasard ?

Javert ne croyait pas au hasard alors il se posta à proximité du château de la Muette. Il se posta sous les grands arbres et attendit. Une couverture, une patience infinie et une bouteille d'eau de vie… La nuit allait être longue…

Il avait abandonné le cheval pour cette nuit. Il avait prévu de ne pas bouger de son poste d'observation.

La nuit fut longue en effet et celle du lendemain également.

Javert désespérait. Il se souvenait ironiquement du début de cette affaire. Le revoilà sous la neige et le froid en train de mener une surveillance sans savoir si elle allait être fructueuse. Sauf que cette fois-ci, il faisait cela en franc-tireur, pour le compte de son patron en personne et sans l'aval de la Sûreté.

Un tas de fumier.

Javert y songea la troisième nuit avec consternation.

La troisième nuit..fut la bonne…

Un petit cabriolet, joliment ouvragé, se rendit dans le parc du Château de la Muette. Javert se retrouva aussitôt sur ses gardes.

Il se releva pour s'approcher, toujours sous le couvert des arbres du parc. Une ombre parmi les ombres. Et ses yeux de lynx lui servirent une fois de plus. Javert observa avec attention...et ce qu'il vit le laissa estomaqué !

M. Chabouillet et M. Gisquet...accueillis par M. Erard. Et l'inspecteur de police se doutait bien que ce n'était pas pour discuter clavecin et piano.

Donc il y avait bien complot !

Maintenant de quel complot pouvait-il s'agir ?

Au policier de le découvrir.

Et il savait très bien vers qui se tourner…

La nuit était tombée lorsque Valjean réussit à atteindre le bout de la rue Traversière et l'endroit où Soazig vendait ses pommes de terre.

La petite fille, déguisée en garçon comme elle en avait l'habitude, le prit par la main et le guida vers un fiacre. Mais avant cela, elle lui promit de passer au jardin du Luxembourg le lendemain matin pour chercher une lettre. Et le surlendemain matin, au cas où elle ne pourrait pas rencontrer le galérien...

Plus tard, Valjean se souviendrait d'avoir grimpé l'escalier de l'appartement qu'il avait loué, rue de l'Ouest, avec difficulté et s'être effondré de fatigue.

Là, il crut que Javert lui rendait visite, et qu'ils riaient à nouveau assis ensemble autour d'une table, comme ils l'avaient fait quelques jours auparavant. En se regardant dans les yeux avec confiance, tandis que Paris et ses horreurs s'éloignaient d'eux.

Le Mec était sûr de sa place, sûr de son autorité, sûr de sa position. Il avait connu tant de bouleversements lui aussi, tant de gouvernements et il était toujours là. Une moule accrochée à son rocher !

Bizarrement, il n'avait pas fait patienter le policier avant de le recevoir.

A croire qu'il l'attendait !

Et il ne fut pas autant détestable que d'habitude.

A croire qu'il se savait en faute !

Javert joua là-dessus et prit une position déterminée, loin du petit cogne humble et déférent.

" Donc tu as été à Passy ?

- Oui," répondit laconiquement le policier.

Vidocq dut sentir qu'il se passait quelque chose. Il était assis à son magnifique bureau de chêne. Le chef de la Sûreté leva les yeux et regarda l'inspecteur Javert.

D'un geste nerveux, le policier sortit de sa poche intérieure d'uniforme la note des Marronniers et la déposa devant Vidocq. Il brûlait tous ses vaisseaux mais ce soir, le cogne voulait en remontrer au forçat.

Vidocq examina la note et releva les yeux sur le policier.

" Un joli repas ! Trop cher pour ta bourse Javert. Tu veux de la thune ?

- Lorsque tu m'as envoyé sur les traces de ces chauffeurs, tu savais que c'était plus qu'un simple fric-frac ! Ton mouchard, je veux le voir !"

La voix sèche et dure. Vidocq n'apprécia pas de reconnaître la voix du policier menant un interrogatoire. Il plaça délicatement ses doigts aux ongles manucurés sous son menton et les croisa, se cherchant une contenance.

Javert n'était plus dupe !

" Pourquoi ?, demanda froidement le Mec.

- Tes petits jeux sont terminés Vidocq ! M. Chabouillet est en danger et je me fous de te coller au mitard pour avoir mes réponses.

- Tu y perdrais ta place, jeta Vidocq en ricanant.

- UN COMPLOT ! PUTAIN ! Ne me fais pas croire que tu n'en es pas !

- As-tu vu mon nom dans tes cartes ? Javert le gitan ! Car je ne vois rien de suspect dans cette note. A part la date. Elle appartient à Vaublanc ? C'est cela ? Il a déjeuné aux Marronniers ? La belle affaire !"

Les mains de Javert tremblèrent de colère. Lentement, il sortit son arme de sa poche et la pointa sur Vidocq. Un pistolet coup-de-poing.

Vidocq devint livide.

Il se leva doucement et examina Javert, comme s'il le voyait pour la première fois.

Le chien de Chabouillet !

Le policier armait son arme et lança, la voix autoritaire :

" Les mains devant toi Vidocq ! Je t'arrête !"

La voix de l'argousin de Toulon !

Vidocq ne l'avait pas entendue depuis des décennies !

" Putain Javert ! Tu es en train de faire la plus grosse connerie de ta vie !

- Ta gueule !"

Vidocq secoua la tête et annonça, méprisant :

" Chabouillet ! Tu sais comment il a pu garder son poste toutes ces années ? Un gonze honnête ? Lui ?

- Tu sais quelque chose et crois-moi que tu vas me chanter ta chanson beau merle lorsque nous serons à la Force !"

Javert s'approcha, sans peur, du chef de la Sûreté. Il sortit ses poucettes de sa poche avec le cabriolet. De fines chaînes de métal qui cliquettèrent.

Cela réveilla Vidocq qui se mit à sourire, incertain malgré tout de la situation :

" Bien. Je vois que nous sommes dans une impasse. Assieds-toi le cogne et jaspinons un peu.

- Nous aurons bien le temps de jaspiner à la Force !

- M'est avis que tu vas apprécier mon histoire. Assis !"

Le chef de la Sûreté ordonna mais il dut répéter son ordre deux fois avant que le policier ne lui obéisse.

Javert posa avec soin son pistolet et ses menottes sur le bois précieux du bureau et attendit, le front soucieux, nullement calmé. Juste attentif.

" Vas-y Blondel !, aboya le policier.

- Javert ! Tu as tort de croire que je suis du complot, si complot il y a. Je ne suis pas de la garde de Chabouillet. Je suis à Monsieur Henry."

Javert hocha la tête et attendit, patient.

Ce n'était un secret pour personne que Vidocq était entré dans la Force grâce à la protection de M. Henry, le secrétaire du Deuxième Bureau.

En réalité, le forçat et le garde-chiourme avaient un parcours assez parallèle.

" Je n'ai eu aucune information sur ce putain de fric-frac sauf qu'une bande allait sévir dans le quartier. Et comme il y a eu des cambriolages...

- Ces chauffeurs ont touché d'autres maisons ?, demanda sèchement Javert.

- Non. Il ne semblerait pas. En tout cas, pas ceux-là !

- Qui t'a donné leur piste ?

- Une femme. Une pute.

- Je veux la voir."

Vidocq secoua la tête, dépité et désolé.

" Moi aussi j'aimerai bien. Mais ce n'est pas possible. Vois-tu la gamine a disparu. Sans doute cachée dans Paris."

Javert souriait, sans aménité. Quelle coïncidence ! La fille disparaît et la piste s'arrête. Comme c'était simple ! Et puis…

Javert réfléchit. Il y avait une fille assassinée parmi les membres de la bande du Poron.

" Quand a disparu la fille ?

- Il y a trois jours. Elle faisait le tas [se prostituer] au quartier Saint-Jacques. Elle me connaissait. Disons que l'on faisait affaire tous les deux.

- Une blonde assez belle ?," demanda Javert.

Vidocq fut surpris de cette question et acquiesça.

" Maëline. Une bonne fille.

- Elle est morte Vidocq. Je suis navré.

- Morte ?," fit le Mec, un peu abasourdi.

Le Mec n'avait plus peur de Javert et de son pistolet, et de ses poucettes, et de ses menaces. Il se leva et s'approcha d'un meuble posté dans un angle de la pièce. Il l'ouvrit et en sortit une bouteille d'alcool. Silencieusement, il s'en servit un large verre, avant d'en servir un autre.

Toujours sans rien dire, il le donna au policier.

" Une brave fille. Elle avait suivi un gonze jusqu'à Paris. L'histoire habituelle ! Il l'a lâchée sur la trime avec une mômignarde."

Javert se leva et rejoignit le Mec. Il n'était plus question de se battre.

" Qu'avait-elle vu ?

- Des gonzes parlant d'un fric-frac. On a la voix qui porte lorsqu'on boit plus que de raison. Dans un café. Ma petite moucharde avait l'oreille bien pendue.

- Elle a été repérée ?

- Vraisemblablement."

Le Mec était perturbé.

Javert rangea ses accessoires de policier en soupirant. Le Mec n'était pas du complot, il ne savait rien.

Encore un coup dans l'eau !

" Et la gosse ?, demanda le cogne avant de partir.

- Au couvent du Picpus."

Vidocq eut la force de rire.

Javert hocha la tête et allait disparaître. Mais Vidocq le rappela :

" Prends garde à toi Javert !

- Le Poron est mort et sa bande avec lui !, annonça le policier. Prends garde à toi le Mec !

- Et n'oublie pas de prendre garde à Valjean !, " lança Vidocq.

Mais il n'y avait plus aucune trace de mépris ou d'ironie dans le visage du chef de la Sûreté. On se comprenait.

On hocha la tête.

Retour à la case départ !

Un hasard.

Une coïncidence.

Vidocq n'y était pour rien.

Le policier se demandait quoi faire. Et les heures continuaient à se dérouler dans le vide total. Javert multipliait les surveillances. Même aux alentours du couvent. Rivette lui donnait des nouvelles.

En vain !

Il négligeait son domicile, négligeait sa santé, négligeait sa sécurité. Javert n'avait pas revu Valjean depuis des jours, il était perdu.

Le jour, l'inspecteur était attaché à son commissariat de Pontoise. Pour ne pas voir son échec.

Et puis les choses se précipitèrent.

Javert se montrait d'une humeur de dogue lorsqu'un de ses sergents frappa timidement à sa porte par peur de le déranger.

" QUOI ?, lâcha furieusement l'inspecteur.

- Un message pour vous, monsieur."

Javert ne répondit pas et tendit la main pour récupérer le petit pli bien proprement fermé.

" De qui ?

- Un gamin, inspecteur."

Puis sur un geste de Javert, le jeune sergent disparut nerveusement. Javert défit la missive et la lut.

Pharmacie Luthringer

22, Rue de L'Ouest

Par la présente, nous vous informons que vous n'avez toujours pas remboursé la dette que vous avez contracté vis-à-vis de nos services.

Huile de soucis : 2 francs

Vinaigre camphré 4 francs

Liniment au camphre : 6 francs

Poudre d'orme, offerte par la maison : 0 francs

Pansements, charpie : 1 franc

Au total, 12 francs.

Nous nous permettons également de vous rappeler que vos commandes sont arrivées à notre comptoir du 12 de la rue de l'Ouest : bandages et vinaigre camphré.

Si vous pouviez régler votre dette le plus rapidement possible, monsieur l'inspecteur, ce serait l'idéal.

Le responsable du guichet

L'inspecteur se frotta le front. Les prix étaient exorbitants, et l'addition était mal faite.

En plus, le dernier paragraphe était ridicule puisqu'il n'avait jamais mis les pieds dans cet établissement.

24601... C'était la note que Valjean lui envoyait, comme il l'avait promis ?

Cela n'avait pas de sens. À moins que...

Malgré lui, le policier se leva durant sa lecture et fit tomber sa chaise dans la précipitation. On entendit dans tout le commissariat la voix de stentor de Javert hurler :

"DURAND ! TROUVE MOI UN FIACRE !"

Car le message, très succinct, demandait une réaction rapide et efficace. Et Javert n'était pas en reste.

Javert reconnut les médicaments que Valjean employa pour soigner ses engelures. Tous sauf le vinaigre camphré. On ne se sert pas de ce vinaigre pour soigner les engelures, mais pour nettoyer les blessures.

Cela ne voulait signifier qu'une seule chose : Jean Valjean était blessé !

L'inspecteur fouilla l'armoire qui formait le seul meuble en dehors de son bureau de sa salle de travail et en sortit les éléments qui servaient aux policiers en cas de blessures.

Une habitude que l'inspecteur Javert, venu de Montreuil, avait imposé dans ses services. De quoi se soigner et de quoi soigner les victimes…, voire les criminels...qui venaient dans les locaux de la police.

Une habitude que tout le monde appréciait aujourd'hui après l'avoir moquée au départ.

Une habitude que Javert avait apprise au bagne, à force de côtoyer des blessures de chantier et des hommes brisés par les combats.

Javert glissa dans les poches de son carrick des bandages propres, du vinaigre camphré pour laver la plaie, un fil et une aiguille...puis après un moment d'hésitation le policier s'empara d'une petite flasque d'eau de vie.

Enfin, il quitta son poste et monta directement dans le fiacre que lui avait trouvé son sergent. Ce dernier le contempla, abasourdi de voir son supérieur, si procédurier quant aux horaires de travail, abandonner aussi facilement son poste.

Javert ne dit rien et le fiacre disparut.

L'inspecteur était fébrile. Javert se connaissait comme quelqu'un de sûr et de pondéré et il était fâché de remarquer ses mains tremblantes et son coeur battant la chamade.

L'impassible inspecteur Javert était au bord de la panique !

Au 22 rue de l'Ouest, le policier descendit du fiacre.

Il y avait bien une pharmacie là. Valjean s'était assuré que la note puisse passer inaperçue si elle tombait entre de mauvaises mains…

Mais loger dans une pharmacie ? Impossible ! Et la rue de l'Ouest était longue. Très longue !

" Où est-ce que tu te caches ?," dit-il en sortant le billet de sa poche pour le relire.

Il cherchait un indice…, n'importe quoi. M. Madeleine aurait dû prévoir la situation !

Et tout à coup, il le vit : deux erreurs dans la lettre, les deux pointant vers le numéro 12. Ils auraient pu passer par une simple distraction du responsable... Mais M. Madeleine n'avait pas l'habitude de se tromper.

Javert se maudit d'avoir été aussi lent.

A sa décharge, il n'était pas concentré. Il ne regardait rien et ne remarquait rien d'autre autour de lui que l'immeuble où se trouvait le 22. Rien ne comptait à ses yeux que Jean Valjean blessé.

On aurait pu le filer, l'inspecteur si efficace n'aurait rien vu.

Au 12, rue de l'Ouest il y avait un immeuble vétuste. La logeuse était une vieille femme édentée qui laissa passer le policier sans même lever la tête. Il fallut que Javert lui demande où habitait le vieil homme qui venait d'emmenager il y a peu pour qu'elle daigne le regarder.

La vieille femme lança, indifférente :

" Le vieux monsieur Fabre ? Il est au deuxième étage. Porte de gauche. Qu'est-ce qu'elle lui veut la Rousse ?

- Pas tes affaires la tapissière.

- Pour ce qu'j'en dis…"

Et elle reprit son balai pour nettoyer ses escaliers.

Deuxième étage.

Porte de gauche.

Javert frappa et on ouvrit aussitôt la porte. Dévoilant...monsieur Madeleine...

On se contempla, abasourdi, jusqu'à ce que Valjean s'écarte pour laisser entrer le policier.

Javert n'en revenait pas ! Monsieur Madeleine ! Car c'était à lui que ressemblait Valjean, dans son costume de bourgeois. La même teinte sombre, les mêmes gilets brodés.

Javert en retint son souffle. Il se revoyait à Montreuil, il se revoyait devant son supérieur hiérarchique, il se revoyait courbant l'échine devant monsieur le maire.

Valjean semblait penaud et baissa les yeux.

" Je ne pouvais pas me cacher dans mes vêtements campagnards.

- Vous… tu es blessé ?, demanda Javert, luttant pour se reprendre.

- Le bras mais je ne peux pas me soigner. C'est mal placé.

- Comment est-ce arrivé ?

- C'est une longue histoire," souffla la voix fragile du forçat.

Javert se ressaisissait enfin et s'avança résolument vers monsieur Madeleine.

" Cela tombe bien, j'aime beaucoup les longues histoires !"

Valjean referma la porte et la clé tourna dans la serrure lorsque Javert s'en chargea avec soin.

" Viens Valjean ! Laisse-moi voir !"

Javert repoussa M. Madeleine jusque dans la faible lumière hivernale diffusée à-travers les rideaux peu épais. Monsieur le maire savait se contenir.

Cependant, le policier remarqua la pâleur du visage. Et cela ne lui plut pas du tout.

Valjean n'était pas rassuré. Lentement le policier fit tourner le forçat dos à la lumière.

Javert ne vit rien. Aucune tâche de sang mais il imagina que le forçat devait cacher la blessure sous un épais morceau de tissus.

Doucement, Javert posa ses mains sur les épaules de Valjean, les sentant se raidir sous ses doigts. Sa propre voix, soyeuse, le surprit lorsqu'il demanda :

" Puis-je ?

- Javert…, déglutit Valjean. Allez-y !"

Et le policier s'apprêta à déshabiller Jean Valjean.

Les yeux gris rencontrèrent les yeux bleus. Javert posa ses doigts sur les boutons de la veste de Valjean.

Ce qui les frappa tous les deux. Ce n'était pas la première fois que Javert déshabillait Valjean.

La première fois avait eu lieu à Montreuil, dans la prison de la petite ville picarde. Le chef de la police, heureux d'avoir arrêté ce forçat déguisé en maire, Jean Valjean, avait déchiré les vêtements de monsieur le maire.

Ses si beaux costumes noirs. Toute cette puissance et cette autorité réduites à néant par quelques jeux de couteau et des mains arrachant des boutons. Le policier n'avait pas mieux agi que les escarpes de Balmorel. Cruel et vicieux, il avait ricané lorsque le torse couvert de cicatrices de monsieur le maire était enfin apparu.

Le torse de Jean Valjean !

Et la voix si mauvaise de Javert avait retenti, dégoulinante de mépris :

"Comme je suis jouasse de te revoir 24601 !"

Monsieur Madeleine avait baissé les yeux. Le jeu était terminé.

Les mains de Javert tremblaient, incapables de défaire les boutons. L'inspecteur détourna le regard et murmura :

" Peut-être vaudrait-il mieux que vous le fassiez vous-même Valjean. Mes mains…"

Un pieux mensonge. Personne ne fut dupe.

Valjean rétorqua doucement :

" La confiance. Javert, j'ai confiance en vous. Je ne peux pas me déshabiller facilement.

- Bien, bien. "

Les mains de l'inspecteur étaient longues, la peau bronzée naturellement. Elles étaient plus des outils que des objets de douceur. Elles savaient tuer un homme, elles savaient remplir des dossiers...elles ne savaient pas caresser. Javert les contraignit à la douceur.

Lentement, prudemment, le policier défit les boutons, puis il fit glisser la veste sur les épaules de Valjean. Ensuite, il se chargea de la cravate et le cou, couvert de cicatrices apparut. Mais il le fallait ! Sans la cravate, il était plus facile d'accéder à la chemise et au gilet. C'était comme une danse qu'exécutait le policier en tournant autour de Valjean, si doux, si prévenant…, si attentionné...

Car M. Madeleine portait son costume complet !

Cela fit sourire Javert, malgré la lourdeur de l'atmosphère.

" Comment as-tu réussi à t'habiller si tu es si blessé ?

- En serrant les dents, admit le forçat. Je ne pouvais pas risquer que la logeuse me voit sans costume.

- Et cette fameuse blessure ? On peut savoir comment tu l'as eue ?"

Valjean ne répondit pas, le souffle coupé par ce qui se passait. Et il vacillait sous un malaise.

" Valjean ?, demanda Javert, légèrement paniqué. Seigneur ! Mais qu'as-tu fait ?

- Je vais bien, murmura Valjean. Je vais bien. Juste fatigué…"

Javert se mit à travailler plus vite.

Après le gilet, la chemise et enfin Javert retrouva la peau si abîmée de Valjean. Les doigts de l'argousin parcoururent la peau, si chaude et si douce des épaules du forçat. Il vit aussi les hématomes dus au combat contre le Marlin. Un combat pour lui sauver la vie. Encore un ! Cela n'arrangea pas le tremblement de ses doigts.

Le policier serra les dents de dépit.

La peau était chaude. Bien trop chaude.

Pour vérifier ses craintes, Javert posa sa main sur le front du forçat et jura :

" PUTAIN ! Tu vas t'asseoir sur le lit !

- Javert, je…

- Non, Valjean ! Tu vas m'obéir pour une fois ! Assis !"

Mais il fallut la main du policier soutenant le coude du blessé pour l'amener jusqu'au lit.

" Mais depuis combien de temps es-tu comme ça ?

- Je…, commença Valjean.

- Voyons ta blessure," le coupa abruptement Javert.

Le forçat resta assis sur le lit, sans discuter davantage, laissant sa tête pendre en avant. Javert saisit une chandelle et il sortit son briquet pour le battre quelques instants afin d'éclairer la scène. Quelques minutes avant que la lumière soit.

Le bras de Valjean était maladroitement entouré d'un pansement de fortune. Un chiffon avait été sacrifié.

Javert le retira doucement et il siffla de mécontement en voyant l'ampleur de la blessure.

Une belle blessure et le policier reconnut le coup de couteau.

" Couche-toi Valjean ! Je vais m'occuper de ton cas !"

Javert se mit à fouiller fébrilement dans l'appartement de Valjean. Les yeux vitreux, le forçat regardait le policier ouvrir ses placards et chercher sa vaisselle. Enfin, un sourire soulagé aux lèvres, Javert revint, un broc d'eau dans une main et un chiffon propre dans l'autre.

" Tu me racontes ?, demanda sans aménité l'inspecteur.

- Un homme m'a poignardé dans le dos alors que j'essayais de me sauver. J'ai été lent."

Valjean tentait en vain de rassembler ses idées qui, ces derniers jours, semblaient dispersées et même effilochées.

A ce moment précis, il n'aurait pas été en mesure de déterminer s'il rêvait ou si Javert était vraiment à ses côtés.

Il se souvenait vaguement d'avoir été lucide ce matin-là et d'avoir été possédé par une sorte de frénésie, une tension intérieure qui l'avait poussé à s'habiller et à écrire le billet quémandant l'aide de Javert. Il se souvenait d'avoir marché vers le Luxembourg pour rencontrer Soazig se demandant si, au lieu d'obtenir de l'aide, il allait recevoir le coup de grâce.

À cause de la fièvre ?

Il avait eu de la fièvre auparavant et s'était débrouillé seul. Mais la tension s'était installée dans sa gorge et la serrait comme l'aurait fait une grosse tenaille.

Ce n'était pas de l'aide qu'il voulait ce matin. Il avait besoin de savoir une bonne fois pour toutes s'il pouvait compter sur Javert, sur Fraco, ou si l'inspecteur l'avait trahi.

Ce ne fut pas la fièvre qui le poussa vers Javert, mais la foi.

Après cela, il avait passé le reste de la journée à dormir par à-coups, perdu dans un brouillard dense et peuplé de gens qui s'approchaient de lui sans jamais l'atteindre.

Cosette, sa soeur Jeanne, Javert.

Et maintenant, il naviguait dans cet étrange rêve en compagnie du Javert imaginaire, diligent et attentif, qui était arrivé pour prendre soin de lui. Comme si Jean Valjean avait vraiment été son semblable.

C'était beau.

Il tourna la tête vers le mur et se couvrit le visage d'un bras. Il ne voulait pas que le rêve s'évanouisse s'il fermait les yeux, mais il était incapable de rester éveillé.

Il avait si froid !

Le chiffon fut plongé dans l'eau froide mais propre et le forçat serra les dents lorsque le policier lava doucement la plaie.

" Si un de mes officiers était revenu avec une telle entaille, je lui aurai fait un sermon de tous les diables ! Tu ne pouvais pas user du feu [pistolet] que je t'ai donné ?

- Je ne tire pas Javert, parvint à balbutier Valjean.

- Oui, je sais !, grogna Javert. M. Madeleine ne tire pas sur les êtres de la Création, même les oiseaux.

- Vous m'avez suivi ? Il faisait bon de vivre alors. Quelquefois, je croyais encore que c'était possible pour moi d'être en paix avec la société. Et je me promenais dans la forêt. Je rêvais...comme lorsque j'étais jeune et bête."

Valjean divaguait et babillait. Ce qui ne lui ressemblait et affolait davantage Javert. Pour garder le forçat conscient, le policier se prêta au jeu et participa à la conversation invraisemblable.

Tandis que le broc d'eau rougissait lentement du sang de Valjean.

" Pas dans la forêt, mais dans les champs ! Vous aviez un remarquable coup de fusil, monsieur le maire. Bien, la plaie est propre ! Ce n'est pas profond ! Dieu merci !"

Valjean bredouillait des mots inintelligibles. Cela en devenait alarmant.

Javert cessa son agitation et observa Valjean de plus près. Il n'aimait pas cela. Il avait déjà vu des hommes mourir de la fièvre.

Valjean n'en était pas à ce point mais il allait falloir être très prudent.

" Seigneur, soupira Javert. Si un jour on m'avait dit que je te soignerai, Le-Cric, je crois que j'aurai usé de ma matraque avec joie."

Javert posa le broc sur le sol, il sécha prudemment la plaie, elle saignait un peu. Cela l'agaça.

" Tu ne peux pas être prudent ? Merde ! Je devrais te menotter à mon bras !

- Javert," sourit Valjean.

Et il leva la main vers le visage du policier, comme s'il voulait le toucher. Mais son bras retomba à mi-chemin.

Le policier se porta au chevet de Valjean et vivement caressa le front. Un nouveau juron lui échappa. Valjean perdait pied et ses yeux n'arrivaient plus à rester concentrés.

Javert examina la blessure, satisfait de son état, puis la nettoya au vinaigre camphré. Enfin prenant les bandages, il fit un travail rapide pour bien protéger la plaie. Il fit cela doucement, ne préférant pas causer plus de douleur au vieux forçat. Forçant sa nature brutale à s'adoucir.

Ceci fait, le policier jeta avec colère le chiffon dans le broc.

Colère contre lui, colère contre son impuissance, colère contre Valjean...

Valjean se redressa quelque peu, puis se laissa retomber sur le lit. Il chercha le chiffon en tâtonnant et le passa sur son visage pour s'éclaircir les idées. Il sentait la tempête planer au-dessus de son crâne et commençait à trembler d'agitation.

" Pourquoi ne m'as-tu pas appelé plus tôt ? Merde ! Je suis quoi pour toi Valjean ?, demanda sèchement le policier, trop inquiet pour faire attention à la dureté de sa voix.

- La confiance et l'espoir. Celui qui me manque, moi, qui n'ai jamais voulu me lier à personne. Celui qui a tendu la main vers moi. Mon ami."

Avait-il dit tout cela à haute voix ? Valjean ne le saurait jamais. Il attendit d'être assez lucide pour rincer le chiffon et, encore dégoulinant, l'appliqua sur son visage. Puis, une main se posa sur la sienne et retint le geste.

Une main qui se voulait douce malgré son inexpérience en la matière. Car Javert avait entendu les paroles de Valjean et en était choqué. Personne ne l'avait jamais considéré comme un ami.

Ne sachant trop comment réagir face à cet aveu inattendu, le policier préféra se cacher derrière son attitude habituelle. Froideur et sévérité. Il ne fallait pas oublier que Valjean était sous l'emprise de la fièvre et donc complètement incohérent.

Donc le policier décida d'agir à sa manière. Il retint la main de Valjean en essayant de ne pas relever les tremblements des doigts du forçat.

Une voix agacée retentit, plus un aboiement qu'une parole :

" Laisse-moi faire ! Tu en as assez fait !"

Et le chiffon revint se poser sur le front, bien essoré. Il ne dégoulinait plus dans les cheveux, il caressait efficacement.

Il apaisait et faisait du bien.

" Comment te sens-tu Valjean ?," demanda Javert, plus calmement.

Car le policier avait désespérément besoin d'entendre la voix du forçat et d'être rassuré.

" Important. Je me sens important.

- Important ?, répéta Javert, surpris par cette réponse. Mais tu l'es ! Tu l'as toujours été.

- C'était vrai ce que tu as dit l'autre jour ? Pour le bagne ? J'aurais aimé savoir cela alors. Que je n'étais pas un chien pour toi. Tu avais vu un homme ! Tant de choses auraient changé !"

Ces mots déplurent au garde-chiourme qui rétorqua :

" J'ai toujours vu un homme en toi, Valjean. Même au bagne ! Un homme dangereux. Mais toujours un homme !"

Javert eut un sourire, rempli d'amertume.

" J'ai passé trente ans de ma vie à te poursuivre. Je ne t'ai jamais sous-estimé mais j'ai toujours pensé que tu étais dangereux. Un homme à surveiller !"

Javert replongea le chiffon dans l'eau et reprit ses frottements. Il mouilla le front, les joues mais il se mit à mouiller le torse également, cherchant maladroitement à faire baisser la fièvre.

" Un coup de couteau, grogna Javert. J'espère que le salopard qui t'a fait cela n'a pas salé sa lame ! Je n'ai pas vu de saleté. Mais je..."

Javert avait peur de la gangrène. Il connaissait les techniques de certains escarpes. On souillait une lame de couteau avec du crottin de cheval ou d'autres produits dégoûtants et la victime ne survivait pas à la blessure. Même bénigne.

" Un homme à surveiller, reprit Javert, ne supportant pas le silence dans la pièce. Oui, tu étais un homme au bagne. Pas un chien !"

Valjean ferma les yeux. La fatigue le dominait. Dans un dernier effort, il parla doucement :

" Tu m'as demandé une fois pourquoi je n'avais jamais été marié. Maintenant je peux te le dire parce que je sais que tu es mon ami."

L'ancien forçat ouvrit ses yeux rougis par la fièvre et chercha le regard de Javert.

" Il y a quelque chose de cassé en moi. Je ne suis pas comme les autres hommes, Javert. Je n'ai jamais eu besoin de personne... Je n'ai jamais rien eu à offrir."

Il chercha l'une des mains de l'inspecteur et la plaça sur le centre de sa poitrine dénudée.

" Maintenant, j'ai ceci."

Il souleva la main du policier et la porta sur son front.

" J'ai ça, aussi. Pas grande chose : personne n'en a jamais voulu. C'est tout ce que je peux offrir. Ils sont à toi si tu les veux."

Lorsque Valjean referma les yeux, il gardait encore un sourire triste sur les lèvres.

Javert resta gelé. Ne sachant pas comment réagir. Son esprit logique essayait de comprendre ce qu'il se passait.

Que voulait dire Valjean ?

Et de ne pas comprendre...ou de ne pas oser comprendre...affola encore plus l'inspecteur.

" Je t'ai dit que je ne te ramènerais pas au bagne Valjean, débita rapidement le policier. Je te le jure. Tu n'es pas à moi."

Javert laissa sa main sur le front brûlant du forçat et lentement il repoussa les cheveux de Valjean, mouillés par l'eau et la sueur. Le policier sentait sous ses doigts des cicatrices.

Les forçats étaient rasés avec des forces. Comme des moutons. Et le barberot, l'homme qui en était chargé au bagne, n'était pas un tendre.

" Bon Dieu Valjean. Je te jure que tu n'y retourneras jamais !"

Du front, la main de Javert descendit sur les joues, caressant la barbe, soyeuse, du forçat. Le garde-chiourme se souvenait avec acuité de la barbe de Jean-le-Cric.

Puis de la barbe, bien taillée, de M. Madeleine.

Il était surpris par sa douceur.

Des joues, la main descendit sur la gorge...la poitrine… Instinctivement, le garde chercha la marque au fer rouge. Sur la poitrine, sur l'épaule, sur le bras...

De son temps, Javert n'avait jamais apposé la marque au fer rouge. Cette habitude avait été abandonné avant son temps au bagne. Bien entendu, le jeune garde avait vu des forçats marqués et on lui avait expliqué la signification des marques. TP, TFP. Et comment les faire apparaître en frappant sur la peau.

Valjean n'avait pas été marqué à son arrivée.

Par contre…

Par contre M. Madeleine avait été marqué. Marqué à plus de cinquante ans pour des crimes remontant à des années en arrière. Des crimes commis dans une autre vie et déjà payés par dix-neuf ans de bagne.

Javert en fut choqué.

Il ne s'était jamais rendu compte de ça. Le chien-loup tellement attaché à rendre la justice n'avait jamais réfléchi plus loin que la Loi.

Javert se fit horreur en cet instant.

" Mon Dieu, souffla le policier lorsqu'il put retrouver le souffle. Je suis désolé Valjean."

La main cessa de toucher et retomba sur le lit sans force.

Valjean était endormi profondément, assommé par la fièvre.

Javert le contempla quelques minutes, regardant les rides autour des yeux, les joues un peu trop minces… puis l'inspecteur se secoua et reprit sa tâche. Veiller Valjean, le soigner, faire baisser la fièvre, le réchauffer lorsqu'il tremblait de froid dans son sommeil…, ne penser à rien d'autre que cela…

Sinon l'inspecteur ne savait pas de quoi il serait capable en cet instant précis.

Et cela dura...toute la nuit… La fièvre ne fut brisée qu'aux petites lueurs de l'aube...en même temps que la patience de Javert… L'homme s'endormit au chevet de Valjean.

Sa dernière pensée cohérente fut pour son sergent.

Durand avait dû attendre une bonne partie de la journée, et certainement de la nuit, le retour de son inspecteur...

Un bruit sec réveilla Valjean. C'était le claquement inimitable d'une articulation qui protestait près de sa tête. Il ouvrit les yeux à la triste lumière du jour et essaya de se rappeler où il était.

Une jambe interminable s'était déplacée juste à la limite de son angle de vision.

Javert !

L'inspecteur dormait sur une chaise, les jambes allongées devant lui et un coude posé sur la table. Il avait relevé le col de son manteau et cachait son nez derrière. Même dans ses rêves, il fronçait les sourcils.

Sans avoir la moindre idée de la raison, le vieux forçat sourit.

Il faisait froid et Javert l'avait recouvert de la seule couverture disponible dans la maison. Même si le policier avait protégé ses mains avec des gants, il était clair que ses engelures en souffriraient.

Quand est-ce que Javert était arrivé ? Il se souvenait qu'il faisait encore jour... Avait-il passé la nuit à son chevet ?

C'était de la folie !

Il devait trouver du charbon pour alimenter le poêle, et aussi de quoi manger. Il n'avait même pas acheté de pain depuis qu'il était installé dans la maison ! Il devait forcer l'inspecteur à s'allonger un moment et à dormir avant de reprendre le travail, sous peine que la fatigue puisse lui jouer un mauvais tour...

Valjean se redressa doucement.

Peine perdue ! L'ouïe de Javert était excellente et l'homme n'avait pas perdu l'habitude de la surveillance.

Javert s'étira, levant loin les bras en l'air, un peu à la manière d'un chat, en bâillant bruyamment. Il sentait une douleur dans sa nuque. Il avait passé l'âge de dormir sur une chaise. Dans son jeune temps, il n'aurait pas dormi du tout.

Les yeux clairs se posèrent sur Valjean.

Un instant d'incertitude se passa.

Puis l'ancien galérien rechercha sa chemise au plus vite et fut contraint de se calmer aussitôt qu'il essaya de l'enfiler. La douleur était vive.

Il feignit de ne pas remarquer l'expression ironique de Javert.

" Je vais appeler la concierge et peut-être qu'on pourra déjeuner.

- Ce n'est pas de refus.", répondit l'inspecteur.

Le temps que Valjean ait fini de boutonner son gilet et d'enrouler la cravate autour de son cou, de grosses gouttes de sueur lui perlaient le front. Il saisit sa redingote et s'assit.

" Tu sais quoi ?, dit l'inspecteur. Je suis pressé. Je vais t'envoyer ta lourdière [portière] en sortant et tu te débrouilles avec elle."

Javert se dégourdit les jambes avant de se lever de la chaise.

L'inspecteur n'était pas idiot. il avait compris que Valjean ne se souvenait pas de ses mots de la veille. Ainsi, ses protestations d'amitié envers l'ancien garde-chiourme n'étaient que des délires engendrés par la fièvre.

Quelque part, Javert en fut terriblement déçu.

Et, se rendant bien compte de la gêne de Valjean à son égard, le policier préférait disparaître… Il reviendrait plus tard.

Quelques heures loin de Valjean allaient lui rendre sa tranquillité d'esprit.

Des jours, que Javert s'inquiétait pour le forçat… L'inspecteur eut envie de se coller des gifles pour s'être comporté comme un idiot ces derniers jours.

Avec brutalité, Javert brisa la mince couche de glace qui s'était formée à la surface du seau et s'en aspergea le visage.

Cela éclaircirait ses idées.

Valjean le vit chercher un peigne en vain, puis glisser les mains encore humides dans ses longs cheveux pour les lisser.

C'était fascinant de le voir agir avec ce naturel si abrupt, remplissant toute la pièce qui, jusqu'à la veille, n'avait paru à Valjean qu'un cachot sombre et solitaire.

L'inspecteur lissa son manteau et se couvrit de son chapeau. Avant que le vieil forçat n'ait quitté ses pensées, il se tenait près de la porte.

"Soyez prudent, Javert. L'homme qui m'a blessé est de la police. Il m'attendait au Romarin."

Un signe de tête, les mâchoires serrées.

" Pourrais-tu rester ici pour que je ne t'aie pas entre mes jambes ? La dernière chose dont j'ai besoin, c'est d'avoir à me soucier d'un fagot qui court la ville délirant de fièvre," lança Javert, cherchant à se rendre brutal et cruel, volontairement.

Ne pas gêner Valjean, lui prouver qu'il avait raison de se méfier de lui, retrouver une situation naturelle entre eux. Un voleur et un policier.

Rien de plus !

Cette fois, ce fut Valjean qui hocha la tête.

" Ah, Javert ! Je vous remercie…

- Je repasserai ce soir Valjean, rétorqua Javert, sans relever les derniers mots de Valjean. Je veux voir si vous avez enfin appris la prudence, monsieur le maire ! Ha ! Et n'oublie pas de manger !"

Un sourire de dogue et le policier se dirigea vers la sortie.

Valjean crut voir la consternation écrite sur le visage de l'inspecteur avant que la porte ne se referme sur lui.

CHAPITRE IX

SOUMISSION

Refermer la porte de l'appartement de Jean Valjean fut un acte difficile pour l'inspecteur Javert.

Abandonner Valjean avait été dur.

Et Javert ne comprenait pas d'où venait cette colère qui le portait.

Car ce fut avec beaucoup de contrariété que le policier quitta le forçat. Il aurait de loin préféré continuer à veiller le blessé.

Mais voilà, Valjean ne semblait pas vouloir de sa présence. De plus, le policier avait son poste à gérer qu'il avait trop longtemps négligé. Enfin, Javert devait s'assurer que Valjean restait en sécurité dans Paris.

Cela lui semblait primordial maintenant. Sans savoir pourquoi. L'idée que Valjean soit en danger ou malade lui déplaisait.

Etrange non ?

Javert ne se comprenait plus.

Mais il savait ses responsabilités ! Il devait retourner à son poste. Il devait aller au Romarin. Il devait trouver ce cogne vicieux et lui faire passer le goût de s'en prendre à ses collègues.

Un cogne…

Javert en aurait hurlé de rage.

Le policier sacrifia encore quelques pièces pour prendre un fiacre et se faire déposer devant son commissariat.

Ce fut pour y trouver le petit poste de quartier en pleine effervescence. On le vit arriver avec soulagement. Son sergent, Durand, s'accrocha à lui, le regard fou.

" Monsieur ! Ha monsieur l'inspecteur !

- Mais que se passe-t-il Durand ?

- Vous avez été officiellement convoqué à la Préfecture monsieur !

- Quand ?," demanda posément Javert.

Le calme de l'inspecteur, la sûreté de sa parole, la lenteur de ses gestes, tout cela apaisait le jeune homme, trop émotif.

Javert n'était pas stupide. Il se doutait bien de quel type devait être la convocation qu'on lui avait envoyée.

La Préfecture réglait ses comptes.

" Hier soir, monsieur. Juste après votre départ."

Soit, cela expliquait à merveille la fatigue dans les yeux du jeune officier de police. Durand avait passé la nuit à l'attendre en effet. Javert fut surpris de se découvrir un allié.

" Qui est au courant ?"

Là, les yeux gris fusillèrent le joli vert mordoré des yeux du sergent.

" Personne, monsieur, souffla Durand.

- Très bien, sergent. Je vais y aller de ce pas."

Une main le retint, le sergent se montrait tout à coup affolé.

" Vous ne devriez pas y aller, monsieur.

- Pourquoi ?, lança sèchement le policier. Je suis de la Force, non ?

- Oui...mais…

- Tu ne vas pas caler [avoir peur] pour moi ?!, " demanda Javert, moins sèchement et profondément surpris de voir son sergent aussi inquiet pour lui.

Puis, Javert lança à la cantonade en souriant, l'air tellement sûr de lui :

" Je vais rue de Jérusalem [Préfecture de Police]. Roussel tu me remplaces !

- Pour combien de temps inspecteur ?, demanda l'homme courtaud, affublé d'une magnifique paire de moustaches à la militaire.

- Le temps qu'il faudra !"

Et Javert quitta le commissariat de Pontoise.

Il s'attendait presque à ce qu'on vienne le cueillir dans la rue, juste devant la porte de son poste. Il en sourit.

Il s'accordait trop d'importance.

A la Préfecture de Police, c'était le silence général. Javert vérifia sa tenue, carra les épaules et pénétra d'un pas décidé le grand bâtiment administratif.

La Préfecture de Police !

Dix ans qu'il en arpentait les couloirs.

Il arriva sans encombre dans la salle de garde, passa au-milieu de ses collègues affairés derrière des tables couvertes de documents ou se chargeant de justiciables. Il se retrouva devant le bureau des inspecteurs.

Et ce qu'il attendait eut lieu. Deux mains se posèrent sous ses avants-bras, serrant juste assez pour lui démontrer l'inanité d'une réaction.

" Inspecteur Javert ?, demanda une voix grave et sèche.

- Lui-même. Qui le demande ?

- Veuillez nous suivre, inspecteur."

Et l'inspecteur le voulut bien.

Javert fut surpris de quitter la préfecture et de prendre un fiacre. Il fut encore plus surpris de quitter Paris pour se retrouver dans les faubourgs.

Il ne le fut plus lorsqu'on le déposa devant le Château de la Muette.

On le lâcha enfin et Javert pénétra avec toute sa dignité dans le château.

Ces deux accompagnateurs ne le suivirent pas. Ils restèrent en faction devant l'imposante demeure.

Une servante entraîna le policier derrière elle et le fit entrer dans un salon assez intime. Javert dardait ses yeux partout, à la recherche d'une information, d'un indice...

Puis une voix fâché l'accueillit d'un retentissant :

" QUOI ? TON GITAN ?"

Levant les yeux pour observer la compagnie, Javert aperçut quatre hommes, en costume de prix et un verre d'alcool de qualité à la main, assis dans des fauteuils de velours.

Javert reconnut aussitôt :

Monsieur Henri-Joseph Gisquet

Monsieur Casimir-Pierre Perier

Son frère Monsieur Augustin Perier

et Monsieur André-Joseph Chabouillet.

C'était M. Gisquet qui s'était exclamé ainsi. Outré et scandalisé. Il parlait à M. Chabouillet avec une familiarité qui choqua l'inspecteur.

" Henri, lança en souriant M. Chabouillet, indulgent. Mon gitan, comme tu dis, est un policier.

- Et alors ?, grogna M. Gisquet. Un jour il sera sous mes ordres comme tous les autres !

- Doucement !, le prévint la voix douce de M. Casimir Perier. La préfecture de police sera pour moi.

- Oui, se troubla Gisquet. Bien entendu Casimir."

On se rappela tout à coup le policier. Resté droit et silencieux devant la porte, au garde-à-vous. Chacun l'examina avec attention.

Un imposant inspecteur de police, doté d'un bicorne à cocarde blanche, d'une épée sur le côté et d'une paire de favoris touffus qui lui mangeaient la moitié des joues.

M. Chabouillet déposa son verre d'alcool fin sur une petite table d'appoint et se leva, souple comme un chat. Il marcha quelques pas en direction de Javert et instinctivement celui-ci se raidit.

" Javert est un policier, reprit M. Chabouillet, souriant d'un sourire qui ne se reflétait pas dans les yeux glacés du secrétaire de la préfecture. Un homme entré dans la police grâce à mon soutien. Indéfectible ! Un gitan dans la police !"

Javert attendait, dans l'expectative la fin de ce discours désagréable.

" Un homme loyal. N'est-ce-pas Javert ?

- Oui, monsieur, réussit à articuler Javert.

- Loyal. Certes, reprit M. Casimir Perier. Mais loyal à qui ? Lorsque le préfet Mangin me parle de lui, il parle d'un homme vendu à la Loi.

- Oui, Javert est honnête, " assura M. Chabouillet.

Bizarrement cette phrase fut ressentie comme un soufflet par le policier. Comme si on le moquait sur son incorruptibilité.

" Doutez-vous de ma loyauté monsieur ?, se permit de demander l'inspecteur, cherchant à capter les yeux de son patron.

- Ces jours-ci m'ont donné des raisons d'en douter."

C'était dit.

Javert en fut estomaqué. Mais il ne répondit rien.

M. Gisquet s'était approché du policier à son tour, ne s'empêchant de le contempler avec un mépris non dissimulé.

"Un gitan… Franchement André, tu aurais pu trouver mieux !

- Il est fier mais efficace. Il réglera notre problème de manière discrète et rapide.

- Tsss ! Mon homme est déjà en train de régler le problème !"

M. Chabouillet se tourna vers M. Gisquet et lui jeta avec colère :

" Ton mouchard fait des remous ! Pour la discrétion, il repassera ! Même Mangin a entendu parler de lui ! Sans compter Vidocq !

- Vidocq ?, répéta M. Casimir Perier. Merde ! Il ne faut pas que la Sûreté s'en mêle !"

Mais de quoi parlait-on ?

Javert n'aimait pas la tournure que prenaient les choses. Il avait l'habitude de la politique et comprenait bien ce qui se passait.

" Une erreur bénigne, se défendit Gisquet. Mon homme a été sermonné.

- Une erreur peut nous être fatale ! Mon Dieu Henri !

- Tout va bien ! Tout est sous contrôle ! C'est plutôt le chien de Chabouillet qui est venu piétiner nos plates-bandes !"

Javert redressa la tête, correspondant parfaitement à cette description insultante. Ses yeux brillèrent de rage mais il ne dit toujours rien. Laissant ses supérieurs parler de lui devant lui, comme de juste.

" Une erreur bénigne ?! Ton homme a semé sa trace dans tout Paris !"

Cette fois Chabouillet criait de colère, perdant son calme. Cela fit plaisir à Javert de voir cet homme si pondéré perdre son contrôle si dur sur lui-même. Chacun son tour !

" L'affaire est trop grave pour être abandonnée ! Il ne faut aucune fuite ! Seigneur si Mangin l'apprend…, se lamenta Casimir Perier.

- Il ne saura rien. Bien Dieu Casimir ! Fais-moi confiance ! Mon mouchard a fait taire les témoins ! Il ne reste que ce cogne, termina Gisquet, dédaigneux en désignant Javert.

- Et Vidocq !, ajouta Chabouillet, mécontent.

- Merde !, " conclut Casimir Perier.

Pour la première fois, Augustin-Charles Périer, le vieux député de l'Isère, prit la parole :

" Qu'a-t-il découvert sur la mort de Georges ?"

On se tourna à nouveau vers le policier. Un regard encourageant de M. Chabouillet poussa Javert à parler.

C'était par son efficacité qu'il allait prouver sa valeur, plus que par ses soutiens politiques ou par ses états de service.

" M. Georges Viénot de Vaublanc a été assassiné à cause de la situation de son frère, expliqua simplement le policier. Un complot se prépare contre le gouvernement.

- Continuez Javert !, lança M. Chabouillet, souriant enfin pour de vrai.

- Des députés et des parlementaires se préparent à faire sécession. Un coup d'état ? Le ministère Polignac n'est pas apprécié."

Des platitudes.

Mais venant de la bouche d'un officier de police assermenté, c'était déjà une trahison.

" On doit vouloir renverser le ministère actuel."

Voilà c'était dit. Javert se redressa et attendit les coups qui ne devaient pas tarder.

" Peut-être, Javert, vous faut-il comprendre quelque chose, commença doucement M. Chabouillet…prudemment.

- Monsieur ?

- S'il ne s'agissait pas de seulement renverser le ministère ?"

La loyauté ?

La loyauté envers qui ?

Envers le roi ? Ou envers M. Chabouillet ?

Javert perdit le souffle.

" Réfléchissez bien inspecteur," lança la voix profonde de M. Casimir Perier, son futur préfet de police, une menace dans la voix.

L'inspecteur réfléchissait, vite et bien. Quel choix avait-il ? Il était dans un château perdu dans un parc englouti sous la neige. Personne ne connaissait sa présence ici. Un simple pion facilement remplaçable.

Combien de gouvernements avait-il connu ?

Entre la Révolution, versatile, l'Empire, devant durer éternellement et se brisant comme un fétu de paille, la Monarchie, déplorable… Le jeune garde puis l'inspecteur de police s'était attaché à la Loi plus qu'au gouvernement. Les changements de régime n'étaient visibles qu'à la couleur de la cocarde embellissant son bicorne.

Blanche, tricolore…

Ils l'étaient par l'hymne officiel.

Vive Henri IV, La Marseillaise

Le vieux policier avait-il vraiment le choix ?

Cependant, il regarda fixement son patron et demanda fermement :

" Pourquoi avoir voulu me faire tuer ?

- Une erreur de notre imbécile de mouchard, expliqua Chabouillet, les mains levées en signe d'apaisement. L'homme a été vertement tancé !

- Et maintenant ?, claqua la voix agacée de Gisquet. Votre loyauté Javert ?"

Bien.

Il fallait se soumettre.

Bien.

Plier le genou !

BIEN !

Cela n'avait aucune valeur ! Aucune importance ! Ce n'était pas un mensonge ! Javert trahissait son roi, la belle affaire ? Un roi honni du peuple ! Qui lui avait ouvert les portes de la police ? Qui lui avait permis de ne pas finir ses jours au bagne ? Qui l'avait soutenu toutes ces années ?

Javert était loyal. Il plia le genou, ne voyant pas l'éclat surpris puis réjoui qui brilla dans les yeux glacés de M. Chabouillet.

" Je vous suis loyal et dévoué, monsieur, annonça Javert, la tête baissée vers le sol.

- Je n'en doutais pas un seul instant Javert, " rétorqua M. Chabouillet, satisfait.

Puis une main posée sur son épaule fit se relever le policier.

" Maintenant, vous allez me faire le plaisir de retrouver celui qui a tué Georges Viénot de Vaublanc. Ce jour-là, nous avions une réunion aux Marronniers comme à notre habitude," expliqua le secrétaire de la préfecture.

Le traître !

Javert se força à écouter posément les propos de son supérieur...et non pas le tigre légal en lui qui hurlait de rage...

" Nous y allions une fois par mois, voire davantage. Comme vous l'aviez découvert, mon cher Javert."

M. Chabouillet se mit à rire. Gisquet ne comprit pas et le secrétaire se fit un plaisir de lui expliquer.

" Je te l'avais dit ! Arracher la dernière page était idiot ! D'ailleurs Javert l'a découvert tout de suite et c'est ce qu'il a dit."

On se mit à rire, amusé, se moquant gentiment de M. Gisquet, qui leva les yeux au Ciel.

" Loisel était un brave homme. Mais en réalité, c'était un mouchard au service de Courvoisier," ajouta Chabouillet.

Le Garde des Sceaux du ministère Polignac ! Oui, on naviguait dans des eaux troubles et dans les hautes sphères de la politique.

Loisel était un brave homme.

Mais on le soupçonnait de trahir les siens. Donc on avait engagé une bande d'escarpes et un joli fric-frac avait été organisé pour le faire parler. Sa femme violée n'avait été qu'un dommage collatéral.

Javert avait tout compris et il eut envie de cracher sur le sol devant tous ces beaux messieurs en gilet brodé. Ils ne valaient pas mieux que la chienlit qu'il avait surveillé au bagne.

Et dire qu'il pensait que le monde était teinté de noir et de blanc. Même lui devenait un dégradé de gris.

Javert commençait à penser qu'une démission était la meilleure des choses à faire lorsque M. Chabouillet arrêta ses pensées pour lui lancer :

" Nous avons été désolés d'apprendre la manière de mourir de Loisel, Javert. Ce n'était pas ainsi que les choses devaient se passer."

M. Chabouillet connaissait bien son protégé. Javert eut un sourire tordu.

"Mme Loisel est auprès de son fils. Son état s'améliore et son agresseur est mort.

- Je sais, monsieur, admit Javert, la voix rauque. La bande au Poron est tombée. De la belle ouvrage."

Le mépris dans la voix était indéniable. Au policier de faire la morale à ces hommes trop sûrs de leur droit et de leur impunité.

" Mais voilà, notre homme n'arrive pas à savoir qui fait taire les membres de notre groupe.

- Il y a eu un nouvel assassinat ?, demanda Javert, surpris.

- En effet, répondit M. Casimir Perier. Le frère d'Eugène d'Harcourt, le député, Alphonse d'Harcourt. Il a été retrouvé dans sa maison de campagne ce matin. Odieusement torturé."

Le futur préfet de police jugeait son futur inspecteur. Depuis le temps que Chabouillet ne tarissait pas d'éloges sur ce fameux Javert.

" Il était du complot ? osa demander sèchement le policier.

- Il est des nôtres."

Javert quitta sa position raide pour se mettre à marcher dans le salon. Réfléchissant. Méditant. Cherchant les liens.

" Vidocq m'a parlé d'une punaise qui avait entendu parler du fric-frac, lança sans y penser le policier, usant d'argot dans une demeure aristocratique. Le Poron et sa bande ne sont pas des discrets. Quelqu'un a dû entendre parler du complot !

- Si vous croyez qu'on ne se pose pas la question !, jeta Gisquet, narquois.

- Où vous rencontrez-vous à part aux Marronniers et chez M. Erard ?"

Une minute de silence. Les joues rougirent, les yeux se baissèrent. On n'osa pas répondre. Une minute !

Puis tout s'éclaira !

" MERDE !, " claqua la voix de Javert.

C'était le hasard ! Le hasard qui avait mené ses pas chez le Marquis mais le Marquis l'avait prévenu. Il connaissait Loisel, Loisel lui avait envoyé des pratiques, M. Chabouillet connaissait très bien le Romarin, les filles connaissaient M. Chabouillet…

On s'était bien foutu de sa gueule !

Jean Valjean se retourna dans son lit encore une fois. Au cours de la matinée, il avait fait de son mieux pour suivre les ordres de Javert et se reposer. Mais les bonnes intentions ne suffisaient plus à l'empêcher de bouger.

La fièvre disparue, son esprit avait retrouvé la lucidité qui l'avait si souvent mortifié par le passé. Et, à son grand regret, il avait fait le bilan de la situation dans laquelle il se trouvait.

La police, la Sûreté, la bande à Balmorel, l'individu qui avait tenté de le tuer... Chacune de ces craintes avait fini par s'estomper à la lumière de la révélation qu'il avait eue le soir précédent, née sans doute de la clairvoyance que la fièvre avait amenée.

Valjean aimait.

A l'attachement calme et doux qu'il éprouvait pour Cosette s'ajoutait une tendresse imprévisible, presque sauvage : celle qu'il éprouvait pour Javert.

Ce sentiment était en tout point déroutant et inouï. Si différent de tout ce qu'il avait connu auparavant.

Cependant, les signes étaient présents depuis la nuit, déjà lointaine, où il avait soigné les mains de Javert. Présents, mais confus aussi.

Le besoin impérieux de protéger ce rude gaillard était identique à celui qui s'était manifesté des années auparavant, lorsqu'il avait vu les Thénardiers maltraiter Cosette. Et pourtant, il était ridicule.

En travaillant aux côtés de Javert, alors qu'il l'avait sous les yeux, il avait été facile de tenir l'angoisse en échec. Mais la situation avait changé depuis que l'inspecteur l'avait contraint à fuir la préfecture.

L'inquiétude avait fait place à une douleur insupportable : celle de se sentir abandonné. Oublié de Javert.

Le chagrin l'avait peut-être poussé à jeter toute prudence par-dessus bord et à attirer la police à sa porte.

Cela devait être, car il ne s'était pas contenté de se dénoncer lui-même, mais il s'était assuré que seul l'homme le plus dangereux, celui qui le connaissait le mieux, comprendrait son message : Javert.

A ce moment-là, l'idée semblait raisonnable.

Il avait attendu pendant des heures, une journée entière, aux prises avec la fièvre et la peur. Peur de retourner aux galères, enchaîné par les mêmes mains qu'il avait pansées.

Surtout, la peur de voir la haine et la lueur cruelle du triomphe dans les yeux qui avaient commencé à le regarder avec une sorte d'amitié.

Mais seul un homme soucieux s'était présenté devant sa porte. En uniforme de police, oui. En colère et grincheux, aussi. Redoutable à cause de ce qu'il y avait de sauvage en lui. Mais loyal et dévoué. Un homme qui l'avait touché comme si Jean Valjean avait son estime.

Aussitôt, le galérien avait oublié ses craintes et s'était plié à la gratitude. Et aussi à ce genre de tendresse capable d'étouffer un homme.

Oui, Jean Valjean aimait et pour cela même, il souffrait.

Son passé criminel était encore le fardeau qui écrasait tout espoir ; son présent alarmant était une barrière qu'aucun homme ne pouvait franchir.

S'il devait perdre Cosette, s'il devait abandonner Javert, peu importait ce qui pourrait arriver dans l'avenir, il n'y aurait pas d'avenir à espérer.

Il se leva et se força à avaler le petit déjeuner qu'il avait oublié sur la table. Il tailla sa barbe avec soin et remit de l'ordre dans sa crinière, qui avait quelque peu poussé et commençait à friser, puis élimina la sueur que la fièvre lui avait laissée sur la peau. Il serra les dents alors qu'il se rhabillait avec soin.

Madeleine était de retour, et l'illusion devait être parfaite.

En dépit de toute prudence, Jean Valjean se lança dans la rue.

Javert n'était plus libre de ses mouvements. Il le savait et n'en avait cure, même si cela l'agaçait prodigieusement.

Sur la décision officielle de la Préfecture de police, on avait nommé un adjoint à l'inspecteur de Première Classe Javert.

Un des hommes-liges de M. Chabouillet. Un fort-en-thème prénommé Marcel Gengembre et dont le travail officiel était d'épauler le policier. Et dont le travail officieux était de vérifier la loyauté du policier.

Malgré toutes ces belles paroles, M. Chabouillet n'avait pas confiance en son protégé et de toute façon la réunion chez M. Erard s'était terminée de façon houleuse. On se jetait des menaces à la figure, on évoquait le danger de la Sûreté, on parlait de bouche à clore définitivement.

Le parc du Château de la Muette portait bien son nom. Depuis la fenêtre du salon, Javert regardait la nuit tomber dans les bosquets et les ombres s'allonger sur la neige. Ses pensées dérivaient sur Jean Valjean.

Il avait prévu de le retrouver ce soir-là. Cela semblait compromis.

" Tu as connu Napoléon ?, demanda tout à coup Gengembre avec une voix pleine de nostalgie.

- Oui, répondit Javert, indifférent. Au siège de Toulon.

- Mazette ! J'aurai aimé voir cela."

Javert aurait préféré ne rien voir, lui. Le siège de Toulon en décembre 1793 lors des guerres de la Première République n'avait pas été un beau spectacle. La ville était tombée. Prise entre deux feux, les royalistes contre les républicains, les Français contre les Anglais. Et les Toulonnais perdus dans le conflit.

La répression de la République avait été terrible contre la ville mutine.

La ville de Toulon avait été réduite à sept mille habitants à cause de la répression de Barras envoyé par la Convention, on avait fusillé sommairement des centaines de personnes sur de simples dénonciations.

Napoléon Bonaparte, blessé lors d'un assaut héroïque contre les Anglais, y gagna son grade de général de brigade.

La commune prit même le nom de Port-la-Montagne dans un décret rageur de la Convention proclamé contre la ville infâme de Toulon...

Le jeune Javert avait quatorze ans. Il était passionné par les armes mais, malgré tout, le siège de Toulon avait représenté à ses yeux de jeune homme un redoutable bain de sang. Javert se promit de venger ses concitoyens des Anglais même s'il lui fallait attendre quelques années encore avant de s'engager.

Et puis…

Cela n'eut jamais lieu…

" Et il était comment Napoléon ?, reprit l'importun.

- Corse. Tu peux la boucler maintenant ? Je réfléchis."

L'imposant Marcel Gengembre fut outré mais se tut enfin. Javert se pencha sur le lit de M. Alphonse d'Harcourt. La literie était tellement poisseuse de sang que tout n'avait pas séché. Javert n'avait pas vu le corps mais il pouvait s'en faire une idée rien qu'à la vision du matelas.

On avait vidé l'homme comme un lapin. Des restes de cordes attachées au montant du lit expliquaient bien la procédure. Il n'y avait même pas besoin d'une imagination débordante pour envisager la scène.

Javert cherchait dans ses archives mentales quel escarpe pouvait agir ainsi. Mais il ne voyait personne.

Ce n'était pas des chauffeurs, ce n'était pas Patron-Minette, ce n'était pas une méthode qui lui était connue.

Javert était décontenancé.

Une belle séance de torture ! Il fallait avoir le coeur bien accroché et de la méthode. Les domestiques n'avaient rien entendu.

Cette fois, l'inspecteur de police avait eu le droit d'interroger la domesticité. Peine perdue !

Il n'y avait que trois femmes et un homme pour gérer le ménage restreint de M. Alphonse d'Harcourt. Une bonne, une cuisinière, une lingère et un intendant. Ils dormaient dans les étages et jouissaient d'une ouïe très défaillante.

Ils n'avaient rien entendu.

Javert ne les croyait pas. Vue la quantité de sang, l'homme avait mis longtemps à mourir, il avait nécessairement dû faire du bruit. Des gémissements. Des halètements.

RIEN !

Javert essaya de jouer sur la peur. Mais les domestiques en restèrent au même discours.

Rien vu, rien entendu, notre pauvre Maître, quelle horreur !, vous vous rendez compte ?, mais dans quel monde, que va dire madame ?...

Madame était absente. Elle visitait sa fille, logée à Orléans.

Manifestement, le couple ne s'entendait pas bien et vivait une vie séparée.

Et c'était le même discours répété en boucle par les serviteurs.

Javert en avait la nausée.

On lui mentait, on évitait son regard, on racontait des sornettes. Le prenait-on pour un imbécile ?

La victime avait dû hurler tout son saoul ou du moins crier assez fort. Et puis, autre chose chiffonnait le policier.

Qu'on assassine dans un parc de château, soit !

Qu'on tue dans les rues de Paris, fort bien !

Mais qu'on arrive à pénétrer dans une chambre privée d'un hôtel particulier sans que personne ne s'en rende compte, il y avait un monde !

Javert sentait la moutarde lui monter au nez.

Mais Javert n'avait rien.

Sur une dernière impulsion, il interrogea l'intendant :

" Votre Maître mangeait-il régulièrement aux Grands Marronniers ?"

Le regard que Marcel Gengembre, l'homme de Chabouillet, jeta sur Javert était glacial.

" Oui, il mangeait une fois par mois, répondit simplement le valet, pressé d'en avoir fini avec ce grand policier effrayant.

- Et pour la bagatelle ?"

Le domestique se ferma et jeta sèchement :

" Si ces messieurs ont terminé, je voudrais procéder au nettoyage de la chambre de monsieur. Madame va vouloir un endroit propre lorsqu'elle reviendra.

- Bien entendu, sourit Javert. Ce que faisait votre maître de sa vie privée est un secret. Madame ne gardera pas toute la domesticité de son mari si elle apprend que des tromperies ont été faites dans son dos. Surtout si elle en est informée par la voie officielle."

Sourire, bienveillant, complice, gouailleur...puis froid comme la glace.

Le serviteur pâlit de peur.

" C'est que...monsieur méritait sa vie privée… C'est que...la vie n'est pas très drôle pour monsieur…

- Quelqu'un a pu pénétrer ici. Sans éveiller les soupçons. Jusque dans la chambre du Maître !

- C'est que...monsieur avait des goûts interlopes… Parfois il ramenait des...êtres dans son lit…

- Madame n'approuvait pas ?

- Madame n'en savait rien mais elle s'en doutait.

- Des êtres ? Qu'est-ce à dire ?

- Des... ! Monsieur avait une vie amoureuse...plutôt aventureuse."

Le vieux serviteur lança un regard contrit et honteux sur l'inspecteur Javert. Et ce fut la révélation.

Ho ho ho !

Voilà un nouveau lien !

Javert avait tout compris mais la présence de ce mouchard au service de la préfecture, ce Gengembre, le gênait. Il ne pouvait pas interroger de la manière qu'il le voulait.

Mais son regard se fit plus pressant et les deux hommes se comprirent sans parler.

L'intendant n'était pas un imbécile. Il était attaché à son Maître et il saisissait que le policier avait des questions plus intimes à lui poser. Des questions qui ne demandaient pas de témoins. Des questions visant à venger la mémoire de son Maître tout en préservant son honneur.

" La cuisinière a préparé une collation pour ces messieurs, commença le vieil homme, en dardant ses yeux attristés, mais lucides, sur Javert.

- Une collation ?, répéta, surpris, Gengembre. C'est bien urbain de sa part.

- Nous savons que ce n'est pas un métier facile que celui d'officier de justice.

- Ça, pour sûr !," renchérit l'envoyé de Chabouillet.

Un regard réjoui posé sur Javert et ce dernier se fendit d'un sourire amical. Le serviteur se leva et désigna la porte menant au salon.

Un lieu de luxe et de richesse, normalement interdit à des hommes d'aussi basse extraction que les deux policiers.

Marcel Gengembre passa le premier, heureux à l'idée de boire un café d'excellente qualité et de manger des pâtisseries à la crème.

Javert attendit que son collègue soit assez éloigné pour se placer à la hauteur du vieux domestique.

" La cuisinière aura-t-elle de quoi tenir votre promesse ?"

Le serviteur sourit et hocha la tête.

" Il y a toujours des gâteaux et du fromage. Le Maître était un gourmet.

- Un café me suffira pour ma part.

- Vous n'aimez pas les sucreries monsieur ?

- Je n'aime pas m'habituer à ce qui ne m'est clairement pas destiné.

- Vous êtes un sage."

Le salon était en effet magnifique. Des boiseries foncées parcouraient les murs, de la vaisselle resplendissait, toute d'opaline. De petits meubles de style néogothique donnaient à la pièce un charme infini. Des luminaires savamment disposés donnaient une certaine lumière basse au salon, des bonbonnières à anses de bronze joliment ciselées affichaient clairement le niveau social et la fortune élevée de la famille.

Javert avait rarement côtoyé une telle fortune. Cela l'amusa. Oui, ce complot visait de hautes personnalités de l'Etat. Comme quoi la fortune ne protégeait pas des assassins.

Javert ne put s'empêcher de froncer les sourcils de désapprobation lorsqu'il aperçut son compagnon, avachi sur le canapé méridienne tendu de tâpisserie de velours et aux accoudoirs couverts de délicates marqueteries. Son collègue attendait manifestement qu'une servante apporte un plateau couvert de victuailles sur la petite table devant lui. Une petite table au dessus de marbre sur laquelle l'importun plaçait ses pieds bottés et boueux.

Et en effet, au claquement de doigts de l'intendant une servante disparut du salon. Sans nul doute, elle allait déranger la cuisinière pour qu'une collation soit apportée à ces policiers sans éducation.

Javert soupira, serrant contre sa poitrine son bicorne à cocarde blanche. Il restait debout, au garde-à-vous, à l'entrée de la pièce, sans aucune intention d'aller en fouler le tapis précieux de ses pieds bottés.

Puis, préférant quitter des yeux son compagnon malséant, il se tourna vers le serviteur, resté à ses côtés.

"Alors ? Ce café ?"

Le vieil homme souriait en examinant Javert.

" J'ai connu Monsieur depuis sa prime enfance. Je l'ai vu naître. Je ne m'attendais pas à le voir mourir.

- Je suis navré. Je vais tout faire pour retrouver son assassin.

- J'ai en effet entendu des cris cette nuit, avoua le vieil homme.

- Cela ne m'étonne pas," admit posément Javert.

Un regain de colère saisit le policier.

Marcel Gengembre avait enfin reçu une tasse de café avec une assiette de gâteaux. Il buvait et mangeait en essayant de faire sourire la malheureuse servante par des remarques grivoises.

La caricature du policier sans vergogne ! Javert eut furieusement envie de lui en retourner une.

L'intendant sauva la situation délicatement en renvoyant la gamine à ses fourneaux.

" Javert ! Tu viens boire un zif ?, l'appela le malotru, satisfait de la vie.

- J'ai mal au genou, répondit froidement l'inspecteur. Je boirais debout.

- A ta guise ! Ce barbottier [canapé] est bien tendre.

- Profites-en !," gronda Javert.

L'intendant se chargea lui-même de Javert. Il alla chercher une tasse de fine porcelaine chinoise sur la table de desserte et l'apporta au policier.

" Je vous remercie, monsieur, fit Javert, gêné d'être ainsi traité.

- Ce n'est rien, monsieur, répondit simplement le serviteur.

- Votre nom est Evariste Cauchin, c'est cela ?

- Oui, inspecteur. Et la jeune servante est ma fille."

Javert eut un regard désolé pour excuser le comportement inacceptable de son collègue, se croyant dans un bordel ou un estaminet de basse classe.

" Ces cris ?

- Monsieur avait l'habitude de ramener des hommes. Il entretenait avec eux des relations...plutôt brutales… Il était habituel d'entendre des cris de douleur ou des supplications venant de sa chambre.

- A ce point ?

- Ce ne furent que des gémissements, monsieur. Pas de plainte, pas d'appel au secours. Sinon, je serais intervenu.

- Je m'en doute. Veuillez pardonner ces questions malhabiles."

Javert but un peu de café avant de regarder l'extérieur. Le jardin était assez petit mais admirablement entretenu. M. d'Harcourt était un homme de qualité et de goût. Ou sa femme. Des voilages blancs, d'une extrême légèreté, encadraient la fenêtre et rappelaient le motif principal de la décoration murale. Des palmettes joliment stylisées.

" Il était de coutume que lors de ces nuits houleuses, nous soyons sourds et aveugles. Monsieur payait assez cher le silence. Le matin, nous le retrouvions souvent dans sa chambre, fatigué de sa nuit mais satisfait de sa rencontre.

- Où rencontrait-il ces hommes ?

- Il avait ses entrées dans deux établissements de qualité. Les Mots à la Bouche et le Romarin. Mais je sais que monsieur préférait les Mots à la Bouche.

- Pourquoi cela ?

- Il n'y a pas de femmes aux Mots à la Bouche. Et c'est plus discret.

- Comment le savez-vous ?

- Parce que j'ai souvent accompagné monsieur."

Javert manqua de s'étouffer en finissant sa tasse de café. Le serviteur se mit à rire, gentiment, doucement…, discrètement…

" Monsieur était parfois trop ivre pour retrouver sa propre voiture tout seul.

- Et vous ? Vous…, balbutia Javert, troublé.

- Mon Dieu ! Non ! Je suis marié, monsieur.

- Cela n'engage à rien.

- Certes, mais tout de même ! Et puis je ne me serais pas permis de chasser sur les mêmes terres que mon Maître."

Voilà bien une réponse digne d'un serviteur de grande maison. Javert n'avait rien à répondre à cela.

Si d'aventure M. Chabouillet lui demandait de l'accompagner lors des ses parties fines, il était évident que le policier ne se serait jamais permis de regarder les femmes choisies par son patron. Les femmes ou les hommes d'ailleurs.

Javert se surprit à sentir ses joues le brûler. Il n'avait jamais eu de telles pensées. Envers qui que ce soit. Et surtout pas envers son patron.

Deux yeux d'un bleu azuréen apparurent un instant dans son esprit mais Javert les chassa aussitôt.

" Les Mots à la Bouche ? Quand M. d'Harcourt s'y est-il rendu la dernière fois ?"

Question posée en passant, juste pour se donner une contenance. Javert s'étouffa bel et bien dans sa tasse lorsque le serviteur lui avoua, penaud :

" Le soir de sa mort."

Donc, M. d'Harcourt n'avait pas été seul hier soir, mais expliquer à la police en quelle galante compagnie il s'était trouvé juste avant son décès aurait été inconvenant. Il fallait protéger l'honneur et la réputation du Maître jusqu'au bout. Sans la confiance placée dans cet inspecteur manifestement plus compréhensif que les autres, l'identité de l'assassin serait restée dans les limbes.

" Un nouveau café, inspecteur ?, demanda prudemment M. Cauchin.

- Ce ne serait pas de refus, en effet."

Les yeux de Javert étincelaient de rage mais il se retenait. Il avait compris qu'on lui faisait une faveur en avouant la vie secrète de M. d'Harcourt, un illustre membre de la classe politique. Un descendant d'une vieille et honorable famille.

Le café se retrouva entre ses mains, cette fois le serviteur y ajouta une pincée de sucre. Un luxe pour le policier.

" Expliquez-moi."

Et poussant un soupir désolé, le vieil homme s'expliqua…

Les Mots à la Bouche était un établissement qui offrait toutes sortes de plaisir aux personnes versées dans l'art de Sodome mais aussi une simple compagnie agréable pour les hommes trop solitaires. M. d'Harcourt y était connu sous le simple surnom de M. Alphonse. Il y avait des habitués qui plaisaient à M. d'Harcourt, tels que M. Ravel, il y avait aussi des jeunes hommes avec lesquels il avait noué des liens proches de l'affection matrimoniale, comme le petit Daniele ou le sombre Romuald...

Un homme qui tombait facilement amoureux, M. Alphonse d'Harcourt, surtout des hommes farouches au teint buriné et aux manières rudes. L'âge n'entrait pas toujours en ligne de compte. Il suffisait que l'homme soit grand, imposant et bronzé et M. d'Harcourt rêvait de le séduire.

Ce disant, M. Cauchon examina de plus près l'inspecteur Javert et se mit à sourire, moqueur.

" Vous auriez eu beaucoup de succès, monsieur."

Et ce fut la deuxième tasse de café que Javert ne réussit pas à boire sans s'étouffer ridiculement et sans devoir s'essuyer le menton avec agacement.

" Le nom de la conquête ?, demanda-t-il sèchement.

- Lazaro. Un duc espagnol."

Mais la façon de prononcer ces mots prouvaient assez à quel point le vieux serviteur n'était pas dupe de ce mensonge.

Javert allait répondre quelques réparties amusées et complices lorsqu'il fut frappé d'un fait. Assez terrible. Il se tourna vers le serviteur et le contempla profondément, forçant le vieil homme à détourner les yeux, gêné.

" Monsieur ?

- Avez-vous vu le duc Lazaro vous-même ?

- Non. Monsieur est sorti seul ce soir-là. Cela faisait plusieurs nuits qu'il n'avait pas pu se rendre aux Mots à la Bouche. Le frère de Monsieur n'approuvait pas la manière de vivre de M. d'Harcourt et voulait le voir reprendre la vie commune avec Madame."

La manière de répondre du serviteur, alambiquée et pédante agaçait Javert maintenant. Le policier voulait des réponses claires et précises.

Il avait peur tout à coup.

" Donc M. d'Harcourt a ramené le duc dans sa chambre sans que personne ne le voit ?

- Je ne l'ai pas vraiment vu. J'ai juste aperçu l'homme. Ma fille aussi et le cocher également.

- Seriez-vous capable de le reconnaître ?"

Cette question, plus habituelle dans la bouche d'un policier rasséréna le domestique qui assura, avec force et conviction :

" Oui !"

Et plongea le policier dans un abîme de perplexité et d'inquiétude. Javert se tut et laissa son esprit méditer un instant.

Car si le vieux serviteur et ses gens pouvaient reconnaître le tueur de M. d'Harcourt, il était évident que ce dernier le pouvait aussi. Il n'avait pas voulu se charger de la domesticité le soir de la mort de M. Alphonse mais il pouvait avoir décidé de revenir terminer le tableau de chasse avec des renforts.

On l'avait vu, on pouvait le reconnaître, on pouvait le dénoncer. Même si le passé douteux de la victime ne poussait pas aux confidences, un policier un peu plus adroit pouvait facilement découvrir le pot-aux-roses.

La preuve ! Et Javert ne se jugeait pas comme étant de la plus suprême intelligence ! Il avait juste eu de la chance cette fois.

Seulement, Javert avait bien compris que cette ombre était particulièrement habile à effacer ses traces.

Pas comme le fameux escarpe qui travaillait aux ordres de Gisquet et semait des indices à tout bout de champs.

C'était la première fois que Javert avait un témoignage sur son assassin.

C'était peut-être simplement un hasard. Le tueur avait été retardé. Gageons qu'il n'aurait de cesse de régler cette affaire au mieux.

Mais Javert ne voulait pas provoquer la panique.

Il voulait disposer une jolie souricière et ainsi faire d'une pierre deux coups. Protéger les occupants de la maison endeuillée et capturer l'homme que voulait Chabouillet.

Javert réfléchissait, réfléchissait et son visage concentré déplaisait au serviteur qui commençait à comprendre que quelque chose se passait.

" Monsieur l'inspecteur ?

- Qui a découvert le corps ?

- Une des servantes. La plus âgée. Elle…"

Nouveau trouble. Javert claqua de la langue pour faire avancer l'aveu.

" Mathilde est une bonne fille mais elle est curieuse. Elle voulait voir le Maître avec sa conquête. Elle a ouvert la porte."

Une nouvelle prise de souffle.

Javert imaginait bien la scène. La fille avait eu de la chance, elle avait effrayé le tueur qui s'était caché dans la chambre avant de pouvoir fuir la maison.

Il avait dû paniquer, couvert de sang comme il était et n'avait pas eu la présence d'esprit de la faire taire.

" Son cri d'horreur a réveillé toute la maisonnée. J'ai fait barricader la chambre et la police est arrivée très vite sur les lieux. Depuis, nous avons toujours eu un policier pour veiller sur la maison."

Gagné !

Le tueur avait commis une erreur ! Il avait paniqué devant la servante en train de hurler, il a dû croire qu'on venait l'arrêter en masse, il avait dû s'enfuir dès que possible...jurant mais un peu tard qu'il allait revenir pour tuer toute cette valetaille.

Et le vieux serviteur n'était conscient de rien.

" Et ce soir ?, demanda Javert, posément.

- Nous sommes libérés de la surveillance policière," sourit M. Cauchin.

Un sourire qui disparut aussitôt lorsque Javert lança à son collègue, sans quitter des yeux l'intendant :

" Gengembre ! Tu vas rester de faction ici cette nuit !

- Quoi ? Mais pourquoi ?, " grogna le fort-en-thème.

Le regard du vieil homme reflétait la trahison. Avant de geler en entendant Javert s'expliquer :

" La maison a besoin de protection. Le tueur peut revenir."

Le visage parcheminé de M. Cauchin devenait livide. Javert acquiesça sans mot dire. Oui, il était sérieux.

" A quoi bon revenir ?, demanda Marcel en s'approchant enfin de Javert, abandonnant malgré lui la douceur du canapé. Tu crois qu'il va vouloir tuer les serviteurs pour du café et des gâteaux ?

- On n'est jamais trop prudent, répondit Javert, agacé qu'on discute ses ordres.

- Mais c'est idiot ! Il a tué, il ne reviendra pas !"

Javert pouvait simplement avouer la vérité. On avait vu le visage du tueur car c'était un inverti comme la victime.

Le serviteur ne le quittait pas des yeux, attendant le prochain mouvement du policier.

Et Javert se montra magnanime...et discret… Le mouchard habitué aux mensonges.

" Il a oublié de voler les objets de valeur.

- Tu crois ?, fit le pénible, sceptique.

- Regarde autour de toi Gengembre et réfléchis deux minutes."

Un silence.

Une prise de souffle.

Une forte réflexion.

Et finalement :

" Putain ! Tu as raison ! Il a pas pris l'argenterie ! Quel jobard !"

Cela ne prit pas deux minutes mais ce fut tout comme. Javert se demanda honnêtement où M. Chabouillet l'avait découvert.

Le vieux serviteur se mit à sourire mais c'était un sourire jaune.

" Vous allez rester inspecteur ?

- Non. Je vous laisse mon collègue."

Javert se préparait à partir. Il avait replacé son chapeau sur sa tête et vérifiait que l'uniforme était bien sanglé.

La piste le conduisait aux Mots à la Bouche. Il allait avoir besoin de Valjean pour se créer une couverture.

" Monsieur ?, fit M. Cauchin, pressant. Vous nous laissez votre collègue ? Juste...lui ?

- Je vais envoyer un message à la Préfecture de police. Il ne fait pas nuit, vous ne risquez rien avant la nuit. Ce soir, vous aurez une équipe de policiers assignés à votre surveillance.

- Et vous ?

- Je reviendrais demain. Ce soir, je vais au théâtre. Voir Don Quichotte.

- Je savais pas que tu aimais le théâtre Javert," ricana Gengembre, moqueur.

Le serviteur avait compris et ne dit rien d'autre qu'un simple :

" Bonne soirée inspecteur.

- Nous ferons tout pour que cela soit une soirée instructive. Gengembre tiens-toi bien ! Je t'envoie mes propres hommes ! Ceux du commissariat de Pontoise ! Ils connaissent la musique. Dans deux heures, ils seront là pour t'épauler.

- Ca va, je ne suis pas un enfant de choeur !

- Tant mieux !"

La matinée était glaciale. Des colonnes de fumée noire s'élevaient vers le ciel, lourd et gris, et semaient de cendres les flocons de neige qui n'étaient pas encore tombés sur le pavé.

On devinait facilement que, par un pareil jour, les Parisiens qui marchaient dans les rues étaient ceux qui n'avaient nulle part où aller, ou alors ceux qui n'avaient pas d'autre choix.

Parmi eux, il y avait un homme particulier. C'était une sorte de vieux bourgeois bien habillé, mais mal couvert et encore pire chaussé, qui ne passait pas inaperçu aux yeux des passants.

L'homme parcourait les rues adjacentes au quai des Grands Augustins en visitant ses boutiques, guidé apparemment par le hasard. Mais au bout de quelques boutiques, sa tenue était devenue parfaite.

Le bourgeois, à qui la coupe de son manteau et la condition physique encore extraordinaire donnaient l'apparence d'un officier à la retraite, franchit le pont Saint-Michel, se rendit au quai des Orfèvres, dirigea ses pas indolents vers la rue Petite Sainte-Anne et pénétra dans le bâtiment de la Sûreté.

Le portail était un rectangle humide et nu qui montrait les signes de détérioration typiques des locaux très fréquentés et mal entretenus.

Le portier de l'immeuble disposait d'un poêle qui, à en juger par l'odeur, marchait à l'eau de vie, et ce jour-là, il l'avait mis en service à pleine puissance. Quand il vit le vieil homme entrer, il aboya sur lui depuis sa loge.

" Où pensez-vous que vous allez, monsieur le bourgeois ?"

Le concierge n'avait manifestement pas reconnu le jardinier effacé qui avait accompagné à deux ou trois reprises l'inspecteur Javert, cette espèce de cyclone gueulard qui foulait les lieux de la Sûreté plusieurs fois par semaine.

" Je dois parler à M. Vidocq, répondit le vieux bourgeois sans s'énerver. C'est important.

- Vous avez rendez-vous ?

- Non.

- Alors vous ne verrez pas Vidocq. Passez une bonne journée.

- Monsieur, il est d'une importance capitale que...

- Dégagez, le bourgeois. Ou alors je fais descendre les sbires de Vidocq pour vous montrer la sortie."

L'homme sourit avec tristesse et repartit par où il était venu. Une fois dehors et l'air découragé, il s'assit sur une borne pour réfléchir. Sans doute pour se distraire, il contempla le véhicule garé à l'entrée de la rue.

C'était un vieux fiacre délabré en apparence, mais modifié pour alléger son poids ; il possédait une lanterne supplémentaire et des suspensions flambant neuves. N'importe quel œil exercé aurait pu reconnaître la main de Vidocq dans chacun de ces détails.

Au bout d'un moment, le bourgeois se rendit au Café Français, un local élégant près du Pont Saint-Michel. Il commanda la spécialité de la maison, un chocolat de santé demi-vanille, demanda de quoi écrire et, après quelques minutes, ouvrit le journal qu'il avait emmené avec lui.

La matinée était glaciale. Les magistrats et les avoués qui fréquentaient les lieux se regroupaient autour des deux poêles dans la pièce. Là, le nez rougi et la dignité de leurs charges oubliées, ils se demandaient les uns aux autres comment il était possible que les températures ne cèssent de baisser, et combien de temps la torture allait durer.

Si l'un des ces oisifs, abondant dans les rues de Paris par temps clément, avait osé braver le froid pour contempler la scène comme le faisait le vieux bourgeois du Français, il aurait vu l'homme en blouse de travail qui, la casquette enfoncée jusqu'aux sourcils, attela deux chevaux peu voyants au fiacre de Vidocq puis disparut en vitesse par la porte cochère attenante. Il aurait vu deux hommes pressés grimper dans la voiture, et la façon dont le vieux fiacre affecté à la Sûreté eut de partir aussi vite que la neige le lui permettait.

Il aurait aussi pu voir la petite grimace que le bourgeois installé tout près de la porte du Français fit lorsqu'il goûta à son chocolat. Il l'aurait vu se relever et disparaître sans toucher à sa tasse en porcelaine, puis se mettre entre les mains d'un décrotteur qui, en blouse de travail, cherchait à gagner son pain Quai des Orfèvres. Et il les aurait aperçus bavardant ensemble.

S'il avait persévéré, ce même oisif aurait vu le fiacre de la Sûreté retourner vers midi, et en descendre Vidocq lui-même. Il aurait vu le palefrenier, toujours en blouse et mâchant son repas, sortir par la porte cochère pour recouvrir les chevaux d'une épaisse couverture.

Le spectateur averti aurait aussi remarqué le vieil ouvrier qui, vêtu d'une tenue très semblable, occupait la place qu'avait laissé libre le décrotteur en grignotant une pomme.

Il l'aurait vu se diriger vers la rue Petite Sainte-Anne et dételer en toute naturalité les chevaux de la Sûreté, puis disparaître en direction du Quai des Orfèvres en tenant les animaux par les rênes.

Si ce témoin prodigieux s'était rapproché suffisamment du fiacre, il aurait distingué quelques minutes plus tard le vrai palefrenier levant les bras au ciel puis hurlant ; il aurait remarqué la stupéfaction des hommes de la Sûreté qui se précipitaient hors de l'immeuble se bousculant les uns aux autres.

Il aurait vu le redoutable Eugène-François Vidocq arpenter le pavé autour du véhicule, s'arrêter et jurer comme un charretier. Il aurait vu son visage s'empourprer lorsqu'il trouva le billet plié que quelqu'un avait glissé sur le siège du fiacre.

Le billet, qui portait le nom du Café Français estampillé dessus, disait ainsi :

"T'as perdu tes cagnes [chevaux] ? Alors, cherche un cric pour soulever ton roulant [fiacre]."

Lorsque l'inspecteur Javert se retrouva à l'extérieur de la maison de luxe des d'Harcourt, sans son espion, il lui sembla goûter à la liberté. Un sourire irrépressible naquit sur ses lèvres fines et une envie irrationnelle de courir parcourut ses jambes.

Cela l'amusa. Il se comportait en prisonnier tout juste sorti de sa geôle.

Le fiacre que la Préfecture avait gracieusement offert aux deux policiers lui permit de retourner dare-dare à Paris.

Le sourire ne dura pas.

Javert voulait régler ses comptes.

Et l'ardoise était lourde.

Eugène-François Vidocq était hors de soi lorsqu'il fit irruption dans le Café Français et inspecta la salle du haut de sa taille imposante.

Son regard s'arrêta sur chacun des visages qui s'étaient retournés pour observer la canaille qui, par un froid si vif, osait rester sur le seuil de la porte et laisser entrer la bise dans la salle bondée de magistrats.

Vidocq avait été beaucoup de choses dans sa vie, mais il n'avait jamais été un idiot.

Il ferma la porte derrière lui avec l'allure particulière à l'homme du monde qu'il prétendait être, puis salua l'assistance d'un hochement de tête.

Au bout de la salle, un bourgeois vieillissant lui rendit son salut avec respect et lui proposa une chaise à côté de celle qu'il occupait lui-même. Jean Valjean ne masquait plus son beau sourire, que beaucoup auraient qualifié de candide.

" Ah, Monsieur Blondel ! Je crois que j'ai réussi à attirer votre attention. Vous m'en voyez heureux !"

Un sourire glacial, mais poli. Puis la voix métallique de Vidocq se fit entendre.

" Qu'as-tu fait de mes chevaux, le Cric ? S'il leur est arrivé malheur, je te tords le cou comme si tu étais un poulet."

Jean Valjean sourit. Oui, bon... Peut-être Vidocq se vantait-il de sa force... Ou peut-être pas. Le bagnard ne se sentait pas la force de chercher à savoir.

" Ne vous inquiétez pas, monsieur Blondel. Je sais que vos chevaux sont sous bonne garde. Même si je ne les ai pas volés, comme de bien entendu.

- Bien sûr... J'ose dire que nous sommes parmi des gentlemen. N'est-ce pas, monsieur... ?

- Fauchelevent. Je sais que vous êtes un homme très occupé, et croyez-moi si je vous dis que je suis navré d'avoir eu recours à cette ruse pour que vous m'accordiez quelques minutes. Mais je vous donne ma parole que vous pourrez récupérer vos chevaux dès que vous saurez ce que je suis venu vous dire. Café ?"

Vidocq acquiesça. Son visage semblait détendu, mais les articulations de ses doigts avaient pâli à force de serrer les poings.

" Monsieur Blondel, poursuivit Valjean. Je suis venu vous demander de tenir la promesse que vous aviez faite. J'ai fait ma part : j'ai aidé l'inspecteur Javert autant que je l'ai pu, comme vous l'aviez exigé. Et voilà, comme vous pouvez le voir, je n'ai pas encore essayé de fuir.

- Alors c'est vrai ce qu'on dit ?! "

Vidocq secoua la tête avec une expression enjouée.

" Tu dois être le vieux fagot qui a fait brouter des pâquerettes au champion de Balmorel !

- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, monsieur."

L'aplomb de Valjean fit encore sourire le chef de la Sûreté.

" Voyons voir… Oublions le temps présent et prétendons que nous sommes toujours fanandes [amis], comme nous étions là-bas, à Toulon. Je sais ce que le rabouin et toi avez fait. Vous avez semé un sacré bordel ! Et je sais aussi que la Préfecture veut ta tête. C'est difficile de cacher ces choses-là… Pourquoi devrais-je confronter le préfet et risquer ma position ? À cause de toi ? Nous sommes tous les deux des hommes d'affaires, Valjean, et tu sais que je n'ai rien à gagner dans ce commerce.

- Tu le feras parce que tu m'as donné ta parole."

Vidocq haussa les épaules tout en levant une main nonchalante.

" Tu le feras parce que tu me le dois," insista Valjean.

Valjean fixa les yeux d'acier qui le dévisageaient. Et il vit la colère les traverser comme un éclair.

Ce ne devait pas être agréable pour Vidocq de se faire réclamer une vieille dette qui lui causait encore de l'embarras. Valjean était presque désolé de penser que, s'il avait su que l'intervention de Jean-le-Cric dans cet exploit avait été involontaire, Vidocq lui aurait lancé son poing à travers le visage.

Le chef de la Sûreté vida sa demi-tasse et fit signe au garçon de café. Il avait besoin de quelque chose de plus fort. Avec de l'alcool, si possible.

" Ce que tu as fait à Toulon était stupide, le-Cric. T'engager dans un combat qui aurait pu te coûter cher et recevoir en retour une raclée des argousins. Te mettre à dos la Haute du bagne… Pour me sauver la peau. Très stupide, et très courageux aussi."

Valjean n'avait pas d'autre choix que d'être d'accord avec lui. C'était l'une des nombreuses bêtises qu'il avait faites au bagne, une de celles qui lui avaient laissé des cicatrices sur la peau.

" Quel âge on pouvait avoir alors ? Trente ans ?

- Plus ou moins, répondit Valjean.

- Les choses étaient plus simples à l'époque. Dures. Mais faciles à comprendre. Maintenant, par contre..."

Vidocq but son verre d'un seul trait puis redemanda à être servi. Cette fois, il indiqua au serveur de laisser la bouteille et un deuxième verre.

Après le troisième verre, les vapeurs d'alcool et la voix de Vidocq ramenèrent Jean Valjean aux souvenirs du bagne. Au fracas des matraques cognant l'anneau autour des chevilles, la manille, pour s'assurer qu'ils ne l'avaient pas limé. Aux jours de travail sous un soleil qui brûlait la peau tandis que la poussière des carrières brûlait les entrailles. À la solitude qui dévorait son esprit. Ce n'était pas agréable.

" Tu te souviens du gonze avec qui ils t'ont accouplé lorsque Maillard est mort ? Le blondinet potelé que les argousins t'ont sacrifié pour que tu te tiennes tranquille ?

- Tu veux dire le Rouastre [lard] ? Oui, je me souviens. C'était un brave garçon. Un peu bête... Mais ne l'étions pas nous tous ?"

Vidocq rit. Son rire était encore bruyant, contagieux.

" Certains plus que d'autres, mais oui. Il s'avère que je l'ai rencontré il y a quelques jours.

- Tu l'as arrêté ?

- Non, maintenant il est devenu un marchand respecté, rue du Fer. Quoiqu'il soit en rupture de ban, bien entendu. Il a une femme et des enfants, mais je parie qu'il serait heureux de revoir son premier amour."

Valjean lança un regard fatigué au chef de la Sûreté. Il croyait pouvoir entendre encore les blagues éhontées qui, à cet égard, avaient été faites en sa présence pendant des années.

" On n'avait pas ce genre de relation, Vidocq. Je ne l'ai jamais touché.

- Hum ! C'est ce qu'on raconte ! Ni lui ni personne d'autre. En dix-neuf ans ! Tu as toujours été un original, Jean-le-Cric."

Vidocq jeta un coup d'œil autour d'eux. La lumière du jour commençait à baisser et le café se vidait.

" Supposons que j'ai fait une exception pour protéger ton ami, un fagot qui a repris le droit chemin. Supposons que je dise à mes hommes de fermer les yeux quand ils te rencontrent. Supposons que la Préfecture ne s'intéresse pas à toi autant qu'elle le pourrait... Même si je te protège d'eux, qui te protégera de Javert ? Ce type ne te laissera pas disparaître. Tu ne peux pas l'acheter, tout comme tu ne peux pas t'enfuir et l'empêcher de suivre ta piste. Il l'a fait depuis le bagne !"

Valjean essuya sa bouche avec la serviette. Il était parvenu à cacher un sourire inopportun aux yeux du grand Vidocq.

" Javert a besoin de moi. Je reste le seul capable de reconnaître l'escarpe qu'il poursuit.

- Tu veux dire le Poron ? J'ai le regret de t'informer que lui et le reste de sa bande sont morts et enterrés.

- Ah !"

Le galérien se sentit désarçonné. Le sang froid de l'ancien maire de Montreuil prit le relais.

" Non, je veux dire le type qui m'a poignardé l'autre soir. Le même individu qui m'a suivi au cours de cette semaine."

Vidocq l'étudia un moment. Des secondes lentes et angoissantes destinées à révéler toute trace de mensonge.

" D'accord, Jean-le-Cric. J'oublierai ton existence pour le moment. Mais maintenant, rends-moi mes chevaux. Si tu t'es avisé de toucher que ce soit un seul crin de mes chevaux...

- Vos chevaux se portent bien, Monsieur Blondel, et ils jouissent de l'hospitalité de la Préfecture de Police en ce moment précis.

- Quoi ? Tu as osé te foutre de ma gueule chez la police ?"

Le visage de Vidocq s'empourpra sans prévenir.

" Du tout ! Non, je n'aurais jamais osé faire une pareille chose. Je me suis simplement présenté comme étant votre nouveau palefrenier au gentil sergent qui se tenait à la porte. Et je lui ai poliment demandé de mettre les chevaux de la Sûreté à l'abri du froid pendant que je bouchais l'horrible fente qui s'était ouverte dans l'écurie."

Vidocq le regarda un instant les yeux grands ouverts. Puis son rire guttural résonna dans la pièce.

" Tu sais quoi, Valjean ? Je crois que je vais boire encore un verre avec toi."

Le Marquis ne bronchait pas. Il regardait, désolé, le grand policier assis devant lui, froid comme la glace, les bras serrés avec force devant sa poitrine.

Il avait encore des douleurs dues à son passage à tabac, le cogne qui l'avait interrogé avait eu la main leste.

"Dix ans, lâcha sèchement Javert, comme une accusation.

- Je…"

Mais le Marquis ne savait pas quoi ajouter.

" Un guet-apens ? Un passe-droit ? Un pot-de-vin ? Vas-y éclaire ma lanterne !

- Un cogne est venu, murmura le Marquis, baissant la tête.

- Nom ? Poste ? Grade ?

- Putain Javert ! Je ne sais pas ! Il avait un uniforme ! Il a demandé après toi. Je lui ai dit que tu ne vivais plus au Romarin.

- Et mon compagnon ?"

Le Marquis était désolé.

" En fait, ils étaient deux à être là mais le deuxième s'est faufilé pour inspecter sans me prévenir. Et il était sans uniforme le salopard ! Ce sont les cris qui m'ont alerté, avoua le Marquis. Je ne m'attendais pas à ce qu'un cogne tente de buter un gonze dans mon établissement. Devant les yeux de mes filles. Ton poteau a pu se faire la belle mais il a été salement amoché."

Une question muette brillait dans les yeux apeurés du proxénète. Ce soir, il ne savait pas s'il avait en face de lui un cogne ou un mouchard. Un ennemi ou un allié.

" Jean est vivant et à l'abri, répondit froidement Javert.

- Putain ! Merci mon Dieu !"

Le soulagement était visible. Le Marquis baissa la tête et posa ses deux mains sur ses yeux, frottant un instant. luttant contre le mal de tête certainement.

" J'ai essayé de le retrouver après le départ du cogne, mais ton poteau est un rapide. Et il sait effacer ses traces.

- Je sais, sourit Javert, pour la première fois devant le Marquis. J'ai passé des années à essayer de le poisser, c'est un daron de la décarrade [évasion].

- Putain ! Tu l'as retrouvé et il est vivant. Je suis content !"

Un silence.

Javert décida de quitter son apparence de juge inflexible. Il se pencha vers le Marquis et lui demanda, la voix douce et bienveillante :

" Pourquoi tu m'as rien dit quand je suis revenu ?"

Le Marquis regarda le policier et avoua :

" Je croyais que cela venait de toi."

La bienveillance disparut. Javert se recula, douché et reprit son interrogatoire, le regard rempli de morgue :

" A quoi ressemblait ce cogne ?"

Le Marquis était désespéré. Il comprenait qu'il venait de perdre le peu d'amitié ou de confiance que Javert avait en lui. Il fit une description détaillée du policier.

Un homme entre deux âges, les cheveux sombres, un regard cruel et une barbe bien taillée.

Cela pouvait correspondre à de nombreux collègues de Javert. L'inspecteur n'avait rien de plus.

Javert préféra quitter le Romarin, assez fâché par la situation, avant de commettre une bévue à l'encontre du Marquis. Devant la porte, l'inspecteur se heurta à Lucie, la prostituée. Elle semblait l'attendre avec impatience.

" Qu'est-ce que tu veux toi ?, grogna le policier, lorsque la fille posa sa main sur son bras pour le retenir.

- Comment va M. Jean ?

- Il va bien, répondit Javert, agacé. Il a été blessé mais il va bien.

- Vous l'avez vu ?

- Evidemment !"

Javert regarda la femme avec colère mais ce sentiment disparut lorsque le policier perçut le malaise et l'inquiétude de la prostituée. Décidément, tout le monde voulait aider Jean Valjean ! Il allait devoir raconter la chose au vieux forçat, cela le ferait rire...ou pas...

" Il est blessé, durement. Je ne le cache pas mais je le soigne de mon mieux."

Javert se sentit vexé devant le regard sceptique de la fille. Puis Lucie sembla penser à quelque chose, elle cria au policier de l'attendre et disparut dans les profondeurs du lupanar.

L'heure n'était pas encore à la bagatelle, les filles se reposaient un peu avant l'arrivée des premiers clients.

Javert se demandait vraiment ce qu'il faisait là lorsque Lucie réapparut, essoufflée, un lourd panier à son bras. Elle le tendit à l'inspecteur en expliquant de quoi il s'agissait :

" Ce soir il y a de la tourte à la viande ! Je vous en ai mis un gros morceau avec du vin et du pain. Il y a aussi du bouillon de poule, du fromage et des poires. J'ai mis des chiffons et de quoi soigner ses blessures. Du vinaigre camphré, du laudanum. Ce que j'ai pu.

- Mais pourquoi ?, demanda Javert, estomaqué.

- Parce qu'on l'aime bien votre ami, monsieur l'inspecteur et que vous êtes un cogne plus compréhensif que le salopard qui est venu l'autre nuit.

- Vous le connaissez ?

- C'est un type du quartier Saint-Michel. Un connard. Et un cogne marron [corrompu]. Des filles l'ont reconnu.

- Et l'autre ? Celui qui a tenté de tuer Jean ?

- L'autre ? Jamais vu !

- Pourquoi le Marquis ne m'a rien dit ?"

Lucie était ennuyée de répondre mais elle avait toujours du courage la petite punaise. Elle regarda bien en face l'imposant inspecteur de police et répondit sans faiblir :

" Il a cru que c'était de votre part !

- Je n'ai jamais été corrompu !

- Oui. Et vous n'avez jamais dormi dans un bordel. Les temps changent.

- Certes, les temps changent," admit sèchement Javert.

Le silence, désagréable, retomba sur la conversation mais Lucie retrouva un sourire gentil pour s'adresser au policier, désarçonné.

" Vous allez vous occuper de M. Jean ?

- Oui, répondit Javert, amusé par tant de prévenance à l'encontre du vieux forçat.

- Si vous avez besoin d'aide, n'hésitez pas à faire appel à moi ! J'ai l'habitude des blessures. Il y a des clients qui sont de viles brutes.

- J'ai l'habitude aussi. Il y a des criminels qui ne savent pas se laisser arrêter sans faire de remous."

Ils furent les premiers surpris par le rire qu'ils partagèrent.

Puis Javert se pencha et caressa la joue de la fille, veloutée et douce. Un clin d'oeil et le policier s'en alla enfin.

"Allez la fille ! J'ai une visite à faire à mon quart puis je me charge de soigner un vieux birbe imprudent. Fais gaffe à tes miches et n'hésite pas à faire appel à mes services si jamais il y a du grabuge !

- Et c'est où ton quart ?"

La punaise usait du tutoiement et d'un battement de cils séducteur. Cela fit sourire le policier.

" Tu demanderas l'inspecteur Javert au commissariat de Pontoise.

- Très bien, monsieur l'inspecteur."

Deuxième arrêt du fiacre devant le commissariat de Pontoise.

Pour une fois, Javert fut content d'apprendre l'absence de son commissaire, encore coincé à sa demeure avec une terrible crise de goutte. L'alcool y était pour quelque chose.

Mais cela arrangeait Javert.

Il pouvait disposer de ses officiers comme il l'entendait, sans en référer à un supérieur, sans même en informer la Préfecture. Juste un message à M. Chabouillet et le tour était joué.

De plus, sachant l'intérêt tout particulier que le secrétaire du Premier Bureau portait à cette affaire, Javert s'attendait à ce que des renforts supplémentaires partent aussitôt pour la demeure de M. d'Harcourt.

Une souricière ! Si seulement elle pouvait capturer le rat !

Dès que l'inspecteur pénétra dans le poste de police, les regards des autres officiers se posèrent sur lui. Attentifs et curieux. Il n'y avait pas de mots pour décrire le soulagement régnant dans les yeux du sergent Durand.

Roussel lança à l'inspecteur Javert :

" Alors cette affaire rue de Jérusalem ? On a besoin de tes services ?

- De nos services ! Vous êtes réquisitionnés ce soir.

- Merde Javert, s'écria un autre officier, l'inspecteur Blier. J'ai un rendève [rendez-vous] ce soir !

- Une gironde ?, questionna aussitôt un autre sergent, Philippot.

- Une cousette du quartier Saint-Germain. Une chouette gonzesse ! Merde !"

On compatit à la douleur de l'inspecteur Blier en poussant de forts sifflets et en riant à gorge déployée. Des claques sur des cuisses et des remarques grivoises.

Javert brisa la bonne humeur en jetant froidement :

" C'est comme ça ! Vous partez tous pour une surveillance ce soir ! Il y a un risque de fric-frac.

- Putain ! Tu fais chier Javert."

Mais on ne discuta pas plus. On prit ses ordres de l'inspecteur principal et on disparut à la recherche d'un fiacre. Quatre hommes partaient donc pour appuyer Marcel Gengembre à la surveillance de la maison d'Harcourt.

Il ne restait que les deux sergents affiliés au poste de Pontoise. Deux jeunes hommes, la vingtaine à peine passée. Philippot fut chargé de la permanence du commissariat et Durand devait informer la préfecture et, surtout M. Chabouillet, des événements qui se bousculaient.

Javert l'avait chargé d'apporter une lettre rue de Jérusalem.

Avant de partir, le sergent Durand osa poser la question à l'inspecteur Javert, la question que tout le monde voulait lui poser sans en avoir le courage.

" Et vous monsieur ? Vous serez où ?

- A la chasse. J'espère ramener un gros gibier pour l'enfermer dans mes cellules."

Un sourire carnassier.

Durand répondit par un sourire plus incertain.

"Alors bonne chasse inspecteur."

La chasse allait être fructueuse !

Javert se le promit !

Un dernier tour en fiacre aux frais de la préfecture mais qui déposa l'inspecteur Javert dans un quartier assez éloignée de la rue de l'Ouest.

Javert réapprenait la prudence.

Il retourna au 12 et entra dans l'immeuble résolument. La nuit tombait, le froid se faisait plus vif.

Sans se rendre compte, le policier accéléra son pas. Inquiet pour le vieux forçat, sans trop savoir pourquoi.

Enfin, devant la porte de Valjean, il frappa avec soin et attendit, le coeur battant la chamade.

" Entrez, c'est ouvert. "

L'inspecteur obéit à l'ordre et ouvrit la porte, pénétrant avec circonspection dans l'appartement de M. Madeleine.

Car il se retrouva face à M. Madeleine, une fois de plus. Beau costume, belles manières, belle prestance. Mais assis à une table, la tête entre ses mains, plongé dans l'obscurité de la pièce. Une chandelle à la flamme vacillante éclairait la scène d'une lueur de clair-obscur.

Cela fit lever les yeux au ciel au chef de la police de Montreuil.

Belle inconscience.

Clairement, le vieux forçat devait souffrir.

" Que fais-tu debout Valjean ?, grogna le policier, mécontent. Déshabille-toi et couche-toi ! Je veux examiner ta blessure !"

Javert déposa le panier sur la table puis, sans plus s'intéresser à Valjean, il se chargea du poêle. Il voulait de la chaleur, de l'eau chaude, de quoi faire chauffer un bouillon de poule. Enfin, satisfait du résultat de ses soins, laissant un feu brûlant au rouge les parois de métal du poêle et une marmite remplie d'eau chauffer doucement, il se tourna vers Valjean.

Valjean prit son temps pour se relever puis commença à se déshabiller avec plus de maladresse qu'à son habitude. Cela ne le gênait pas tellement, car il avait laissé sa modestie dans le bagne de nombreuses années en arrière. Mais sa tête pulsait et le plancher n'était pas tout à fait stable sous ses pieds.

Javert regardait.

Il regardait Valjean se déshabiller lentement, ne comprenant pas l'envie de toucher qui faisait trembler ses doigts. L'agacement sans nul doute ? Aider le vieux forçat aurait été une bonne action. Non ?

L'inspecteur allait réagir enfin et se porter au secours de Valjean lorsque ce dernier le coupa dans son élan en s'écriant :

" Ne vous inquiétez pas, inspecteur ! Je vais mieux. C'est la gueule de bois… Ce Vidocq boit comme un trou."

Et l'envie d'aider disparut comme par un enchantement. Javert ouvrit la bouche tel un poisson hors de l'eau.

" QUOI ? Comment cela Vidocq ?

- Ah! Oui, il a fallu que je lui rende visite ce matin. Histoire de lui faire tenir ses promesses. Cela a marché. Enfin, pour le moment. J'étais censé rester au lit, mais au bout d'un moment…"

Valjean se sentit rougir ; il s'éclaircit la gorge. Sa tête était embrumée, mais il fut tout de même surpris par la réaction de l'inspecteur.

Javert restait muet. Il était atterré.

Il n'était même pas en colère, juste atterré. Blessé. Valjean et son imprudence. Valjean se mettant en danger sans songer aux autres. Valjean agissant sans songer à lui.

La voix profonde de Javert retentit, mais elle ne reflétait que la tristesse. La colère en avait disparu.

" Et s'il t'avait arrêté ?

- Il ne pouvait pas le faire. Il aurait dû m'accuser d'avoir volé ses chevaux sous son nez. Trop humiliant, je pense."

Javert n'apprécia même pas la bonne histoire. Il regardait Valjean, sans songer à cacher son inquiétude.

Il secoua la tête, soucieux devant les pensées sombres qui l'assaillaient. Vidocq et ses hommes, la Sûreté arrivant rue de l'Ouest, Vidocq et sa rancune, la joie mauvaise d'arrêter un forçat, surtout si le Mec avait subi un affront.

Valjean était tellement candide parfois. Inconscient.

Javert ne put s'empêcher d'être cruel en rappelant le passé à Valjean.

" Tu sais comment Vidocq a obtenu la Petite Fatigue à Toulon et à Brest ?

- Non. Comment ?

- En venant offrir ses petits camarades à la garde. Vidocq m'a personnellement dénoncé plusieurs forçats, dont toi ! Il n'est pas quelqu'un de confiance et se fout des autres tant qu'il arrive à ses fins."

Javert secoua la tête puis il quitta sa position de statue de sel pour se rapprocher du forçat. Ses mains se posèrent sur les épaules massives de Jean Valjean.

" As-tu été suivi ?

- Non, et j'ai été prudent. Vous pouvez me faire confiance, je n'ai pas cru un mot de ce que Vidocq a raconté. Mais j'ai gagné du temps. C'est ce qu'il fallait faire."

Javert lâcha les épaules de Valjean, surpris d'avoir osé s'approcher si près. Gêné. Et la pâleur de Valjean lui déplaisait.

Ca et l'odeur de l'alcool qui embaumait l'haleine du forçat.

" Couche-toi Valjean, tu ne vas pas bien."

Javert décida d'abandonner le sujet de Vidocq pour l'instant, il avait senti le tremblement des épaules du forçat. Valjean avait la fièvre. Il fallait le soigner et le nourrir. Le policier alla vérifier l'eau qui bouillait sur le poêle.

Javert retira sa veste d'uniforme, puis il remonta ses manches de chemise. Se sentant plus décontracté ainsi dévêtu, il apporta une bassine qu'il avait rempli d'eau bien chaude, avec un chiffon et le vinaigre camphré de Lucie. Il ne prit pas le laudanum, le policier savait fort bien que l'alcool et la drogue ne faisaient pas bon ménage.

Une nuit de veille en perspective.

Valjean fut heureux de courber la tête. Il ne se tenait debout que par la force de l'habitude. Il s'assit sur le lit et se laissa tomber en arrière. De là, et beaucoup plus lucide que la nuit précédente, il observa les allées et venues de l'inspecteur. Il sourit à la pensée qu'il pourrait s'habituer à la présence de cet homme dans sa chambre.

Après quelques minutes, Javert se plaça devant lui avec les mains chargées de médicaments et son air de diriger la circulation à l'entrée d'un pont.

" Maintenant, voyons ta blessure !"

Valjean avait déjà retiré sa chemise, il tendit son bras blessé à Javert. Confiant et obéissant.

" Ne bouge pas !, lui intima le garde-chiourme. Je veux pouvoir t'examiner à loisir."

Le vieux forçat le regarda faire dès le lit. Saoul ou attendri ? Il n'aurait pas su le dire.

Puis, il vint s'asseoir aux côtés de Valjean. Bien moins sûr de lui.

" Tu vas me faire le plaisir de me dire si je te fais mal ! Pas de martyr ou de volonté de sacrifice. Quand on a mal, on gueule !

- Très bien. Je gueulerai. "

Mais Valjean sourit. Il ne pouvait plus s'en empêcher.

- Alors… alors je commence…"

Et les doigts de Javert, si longs, si durs, se posèrent sur la peau de Valjean, cherchant à placer correctement le forçat pour bien le positionner face à la lumière. Seulement Javert fut surpris par la chaleur de la peau.

Instinctivement, il posa ses doigts sur le front de Valjean, cherchant la fièvre, à nouveau inquiet pour le blessé.

" Merde ! Tu es fiévreux ?"

Valjean haussa les épaules. Fiévreux ? Peut-être, mais cela n'empêchait pas que…

" J'ai faim."

Javert leva les yeux au ciel et reprit sa tâche. Examiner, laver, bander la plaie. Elle était saine, elle ne puait pas, elle ne suintait pas. Aucune rougeur suspecte. Dieu merci !

Pour la première fois, Javert se détendit. Cela s'entendit dans sa voix lorsqu'il lâcha sèchement :

" Tu mangeras après ! Quand on est incapable d'éviter un surin, on ne la ramène pas !

- C'est vrai !"

Mais Valjean souriait, les yeux brillants.

La blessure enfin propre et nette, Javert forçat Valjean à se coucher complètement. Mais il ne s'éloigna pas, malgré lui, ses doigts reprirent leur examen, tâtant le front, glissant dans les cheveux de Valjean. Cherchant la fièvre, n'est-ce-pas ?

" Tu as coupé tes cheveux, remarqua le policier en souriant. Tu ressembles vraiment à ce que tu étais à Montreuil.

- Je suis plus heureux à présent.

- Ta fille te rend heureux.

- Oui, et l'oubli. Cela me rend heureux."

Il ne put cacher le sourire, légèrement sarcastique qui le prit. Javert restait Javert, quoi qu'il se passe.

" Je ne t'ai jamais oublié Valjean. Jamais !"

Valjean sourit et ferma les yeux. Il était perplexe. Il ne se souciait pas de savoir s'il avait saisi ou non l'intention du policier: Pour une raison ou une autre, c'était réconfortant de savoir qu'il avait été présent dans ses pensées.

" Baste !, jeta le policier. Il est temps de manger. Nous parlerons mais pas avant d'être correctement lestés [nourris] et gavés [avinés]."

Et telle une bonne épouse tenant son foyer avec soin, Javert trouva des bols dans le buffet de M. Fabre et prépara la nourriture. Une tourte à la viande, du fromage, des poires, du pain, du bouillon de poule...et du vin…sortirent du panier de Lucie et se retrouvèrent sur un plateau.

Ceci fait, l'inspecteur de police poussa un long sifflement admiratif.

" Ma foi, la punaise ne s'est pas moquée de nous, s'écria Javert en saisissant une des bouteilles. Du Chambertin !"

Le vin de l'Empereur !

Valjean s'appuya sur ses coudes pour jeter un coup d'œil. Sans trop s'en rendre compte, il n'attendait que l'ordre de se relever.

Javert le vit se redresser et plissa les yeux :

" Non, tu restes sur le lit. Je vais te donner un bol. Tu vas manger couché. Ce soir, je t'en laisse le privilège."

Obéissant, Valjean se recoucha et attendit.

" Vous avez parlé d'une prostituée. Est-ce Lucie ?

- Oui, la petite angoisse pour vous. Vous avez fait forte impression, M. Madeleine," rétorqua Javert, en souriant, moqueur.

Maintenant que la conversation reprenait un semblant de normalité, Javert retrouvait son attitude un peu suffisante et ses manières de rustre. D'un geste sans élégance, le policier ouvrit la première bouteille de vin et en servit largement un seul verre.

Devant le regard interloqué de Valjean, il remplit un verre d'eau et le lui tendit.

" Pas de vin pour vous, monsieur le maire. Je crois que vous avez déjà passé la mesure aujourd'hui."

Puis le policier s'assit au chevet de Valjean, posant à terre le plateau rempli de victuailles. Ceci fait, Javert prit son verre de vin et en sentit l'odeur agréable.

Du Chambertin. Il n'avait jamais bu de Chambertin. Le vin de Napoléon, bien trop onéreux pour sa bourse. Il le goûta et le trouva trop épicé, des arômes de fruits rouges sur un fond de violette.

Le vin de l'Empereur était trop voluptueux pour sa bouche de simple cogne.

" Ils sont fous d'inquiétude pour vous au Romarin, ajouta le policier. Lucie m'a donné ce panier-repas pour vous. Et accessoirement pour moi. Le Marquis était aux cent coups à votre sujet. Il a même essayé de vous retrouver dans la rue après votre fuite devant ce salopard."

Valjean sourit et leva le verre d'eau que Javert lui avait servi. Cela semblait déplacé, mais d'une certaine façon, l'étrange famille qui l'avait accueilli dans le Romarin lui manquait.

" À leur santé. Ce sont des gens bien."

Il vida son verre d'un trait, satisfait de sentir sa gorge enfin soulagée.

Cela fit sourire l'ancien chef de la police de Montreuil, Javert se souvenait des repas-banquets organisés par son ancien supérieur.

M. Madeleine ne buvait que de l'eau. Ne mangeait que du pain noir. Ne vivait que de frugalité.

On le moquait gentiment sur sa modération. Peut-être n'était-ce pas un rôle en réalité ? M. Madeleine vivait ainsi mais peut-être était-ce ainsi que vivait Jean Valjean ? Simplicité, sobriété, tempérance.

Javert était curieux de découvrir comment vivait Jean Valjean.

Il reposa les verres vides sur le plateau et donna un bol plein de tourte avec un morceau de fromage à son compagnon.

" Si Vidocq t'a fait déjà boire plus que de raison, tu dois manger Valjean. Tiens et causons gentiment. Ensuite tu dormiras !"

Légèrement moins autoritaire que d'habitude, Javert apprenait la convivialité.

Mais causer...causer de quoi ? De Vidocq ? De M. Chabouillet ? De M. Alphonse et des Mots à la Bouche ? De la mission pénible que Javert avait à proposer à Valjean ?

Soupirant, le policier préféra parler de ce qu'il connaissait le mieux. Le monde du crime et ses anecdotes les plus étranges.

Il regarda son repas et sourit, une histoire lui venait à l'esprit… Un fait remontant au passé… M. Madeleine allait peut-être apprécier.

" De la tourte à la viande ! Connais-tu la tourte à la viande de la rue des Marmousets ?," demanda Javert en souriant.

Valjean, la bouche déjà remplie de tourte, secoua la tête.

Un fin rire. Le policier rassemblait ses souvenirs pour raconter cette affaire de la manière la plus attrayante possible. Mais il faisait chaud dans la pièce et le poêle chauffait fort, ainsi que le vin. Javert avait bu trop vite et une trop grosse quantité. Combien de verres ? Un ou deux ? Ou plus ? Non, pas plus, ce n'était pas possible, mais il n'avait pas compté. Il sentait ses joues brûler. D'un geste nerveux, l'inspecteur retira son col de cuir et ouvrit les quelques boutons de sa chemise, dévoilant le début d'un torse couvert d'une épaisse toison sombre.

Parler pour ne rien dire n'était pas dans ses habitudes, mais pour Valjean, il voulait bien faire un effort.

Javert ne fut pas conscient des regards de Valjean, il entamait enfin son récit sur une vieille affaire policière remontant aux temps médiévaux.

" Au Moyen Age, une pâtisserie s'était mise à faire des tourtes à la viande rue des Marmousets. Elle avait un tel succès que même le roi en mangeait. Jusqu'à ce que mes collègues de l'époque découvrent la provenance de la viande...grâce à un chien…"

Javert ménagea son public en avalant une part de tourte. Elle était délicieuse et se mariait fort bien avec le vin et le bouillon de poule.

" C'était de la viande humaine qu'un barbier voisin vendait au restaurateur," conclut le policier.

Le bagnard arrêta de mâcher puis fixa son assiette avec des yeux grand ouverts. Sans trop savoir que faire de ce qu'il avait dans la bouche, il déglutit.

" Quelle horreur !"

Le rire éclata, fort et joyeux. Javert se perdit dans les yeux bleus de Valjean pour ajouter :

" De mémoire d'homme, il est dit que jamais meilleure tourte ne fut mangée à Paris."

Valjean rit jaune jusqu'à ce qu'il réalise que l'inspecteur plissait son nez lorsqu'il riait franchement. Il trouva cela drôle et rit de plein cœur. La couleur était revenue sur les joues de l'inspecteur. Et ses paroles étaient intéressantes, pas douces, mais amusantes à sa façon.

Après la tourte, le fromage, après le fromage, les poires, après les poires, le thé. M. Fabre n'avait pas de café.

On se regardait, amicalement, on évitait de reprendre la discussion principale, prudemment.

Enfin, le repas était terminé. Javert récupéra les bols, les verres, le plateau et, le sourire amusé, il lança :

" Te rends-tu compte que tu vas réussir un exploit que personne d'autre n'a réussi de mémoire d'homme Valjean ?

- Moi ? Quoi, donc ?

- Me faire faire la vaisselle ! Toi tu restes couché et tu te reposes ! La nuit est déjà vieille."

Valjean laissa échapper un gros rire. Long et bruyant. Javert ne saurait jamais que cela était aussi un véritable exploit. Au bout d'un moment, il dut se tenir les côtes. Et il réalisa qu'il avait oublié de remettre sa chemise.

" Ma chemise ! Je dois…

- Quoi ? Tu dors avec ta chemise ? Il fait chaud dans ton appartement."

Comprenant son erreur, le policier chercha des yeux ce que réclamait Valjean. Il trouva la chemise de nuit qu'il avait enlevé plus tôt, la prit et la jeta sur le forçat.

" Allez habillez-vous monsieur Madeleine !"

Un fin rire, puis le bruit de l'eau qu'on remuait permit à Valjean de se changer sans que l'inspecteur ne le surveille sans cesse. Javert, avec application, lava les bols, les couverts, avant de tout bien sécher et ranger.

Oui, une vraie petite femme au foyer.

Par contre, Valjean ne détourna pas les yeux de son dos large et bien droit malgré la fatigue. Javert avait dans ses mouvements cette sorte de grâce indéfinissable qu'il avait apprise, au bagne, à lier aux hommes habiles à manier l'épée.

Rustre, sans grâce en présence d'autrui, mais flexible et élégant quand il se croyait à l'abri des regards, Javert le laissait de plus en plus perplexe.

Puis, tout fut terminé.

Javert se devait de l'avouer, il était épuisé. Il savait qu'une nouvelle nuit de veille l'attendait. Il n'arrivait pas à savoir quand il avait vraiment dormi pour la dernière fois. Dans un lit. Ses surveillances, ses veilles, ses insomnies… Il se secoua. Peut-être ce soir, il pourrait rentrer chez lui ? Valjean avait l'air d'aller plutôt bien.

Mais cette simple pensée provoqua une angoisse si profonde que cela le décontenança.

Vidocq ! Vidocq était sur la piste de Valjean ! Ainsi que la préfecture ! Ainsi que le tueur de Gisquet !

Le forçat avait trop de valeur à ses yeux pour qu'il accepte de le laisser loin de lui. Surtout cette nuit de toutes les nuits.

Et puis, Javert ne voulait pas laisser ses pensées dériver vers la maison des d'Harcourt, il espérait que la souricière avait fonctionné.

Dire qu'il avait juré de partir à la chasse à l'escarpe… Le voilà jouant les gardes-malades… Mentalement, le policier s'excusa auprès de ses collègues, auprès de Durand...mais il savait que c'était plus fort que lui. Il DEVAIT être là. Il n'y avait pas moyen de faire autrement.

Bien entendu, Javert ne dit rien de tout cela, il remit sa veste d'uniforme de laine épaisse et se couvrit de son long manteau noir puis il rapprocha simplement la chaise de Valjean. Il avait entretenu le feu, peut-être le froid serait-il moins vif cette nuit ?

Valjean, pour sa part, avait fermé les yeux et respirait avec la tranquillité que le sommeil entraîne. Il avait toujours été rapide à s'endormir, surtout l'estomac plein. Mais les anciens instincts étaient aussi présents, et bien que Javert soit silencieux, la vieille chaise de l'appartement ne l'était pas.

Il ouvrit les yeux et vit l'inspecteur perché sur la chaise trop basse pour lui, étirant ses jambes trop longues devant lui et essayant de se servir de son manteau comme d'une couverture. Pour la deuxième nuit d'affilée.

" Javert... Vous savez... Je pense que j'ai dû dormir avec des centaines d'hommes dans ma vie. Un de plus ou de moins ne ferait pas grande différence."

Les yeux gris métallisé brillèrent de mille feux. Javert garda son souffle avant de répondre prudemment :

" Je suis très bien sur ma chaise, merci."

Puis le policier essaya de trouver la position plus agréable possible, surtout pour sa taille imposante. Six pieds de haut ! Une gageure !

Valjean s'installa dans le lit. Il savait, d'après ce qu'il avait vu et aussi d'après ce qu'il avait vécu de première main, que les discussions avec l'inspecteur étaient rarement utiles. Il se tourna sur un côté, lui tournant le dos et prenant la position que vingt ans de taulard avaient rendus inévitable, puis ferma les yeux.

Une nuit de veille.

Une nuit de méditation.

" Valjean, s'écria tout à coup Javert, je n'ai jamais dormi avec qui que ce soit dans un lit. Le dortoir de la garde ne compte pas."

Puis ajoutant plus bas, laissant le silence retomber dans la pièce après cela.

" C'est pathétique."

Enfin, posant son bicorne sur ses yeux, Javert trouva finalement une manière de tendre ses longues jambes de son mieux afin de se laisser dériver vers le sommeil…

" Javert !," retentit la voix autoritaire de monsieur le maire.

Instinctivement, le policier se redressa en ouvrant les yeux. L'instinct donné par quarante ans de soumission aux ordres.

" Quoi ?

- Couchez-vous sur le lit !

- Plaît-il ? Je ne vais pas…

- Je ne vois pas comment vous voulez réussir à trouver notre escarpe si vous êtes incapable de marcher droit. Au lit !"

L'instinct d'obéir. Javert se soumettait déjà même si, une dernière fois, le garde se rebella, pour la forme.

" Je ne vais pas prendre ton lit !

- Il y a de la place pour deux. VENEZ !"

Pas besoin de discuter. Juste un ordre, c'était la clé qui déverrouillait Javert. En grognant des paroles inintelligibles, le policier retira à nouveau sa veste d'uniforme, on entendit claquer le métal de l'épée sur le sol. Javert retira aussi ses bottes, son pantalon, plus incertain maintenant qu'il se retrouvait en bas.

"Allez, couchez-vous," murmura plus doucement Valjean.

Et le matelas plia sous le poids du policier.

" Bon Dieu, souffla Javert en rejoignant Valjean sous les draps et les couvertures. Je n'aurai jamais cru qu'un jour je dormirai avec un forçat.

- Ni moi avec un argousin !, rétorqua sèchement Valjean. Bonne nuit le rabouin.

- Bonne nuit le-Cric."

Et un rire partagé conclut cette journée épuisante.

Avant que des ronflements sonores n'envahissent la pièce, plongée dans l'obscurité.

Il grêlait à Paris et l'enfer de neige s'éclaboussait de glace. Le silence nocturne se brisait au son des impacts qui retentissaient sur les tuiles et les pavés, et les arbres nus jetaient des plaintes sous la bise qui les arquait.

Dans une modeste chambre de l'ouest de la capitale, étrangers au monde pendant quelques heures, deux hommes dormaient à la chaleur du poêle qui s'éteignait lentement.

Ils étaient grands et disparates, l'un de trop haute stature pour tenir dans le petit lit, l'autre beaucoup trop large. Et pourtant, au bout de quelques heures, leurs formes enlacées s'épousaient. Peu importait si l'un d'eux s'était réveillé avec un coude enfoncé dans ses côtes déjà meurtries ; ou si l'autre avait laissé sa jambe pendre en dehors du matelas.

Pendant la trêve fragile qu'ils avaient déclarée, ils étaient au chaud et en paix. Ils laissaient la vie les attendre...

CHAPITRE X

LES MOTS A LA BOUCHE

La nuit fut reposante.

Il y avait longtemps que Javert n'avait pas aussi bien dormi. Pas de cauchemars, pas de mauvaises pensées, pas d'inquiétude. Il avait bien dormi.

Et puis, son instinct de loup se réveilla, Javert ouvrit les yeux et gela. Il n'était pas dans son lit, il n'était pas dans sa chambre…, il n'était pas seul !

Un bras était posé sur son torse et un corps se serrait contre le sien.

Javert cherchait désespérément à se repérer dans la pénombre de la pièce lorsqu'une voix bien reconnaissable retentit, tout près de son oreille :

" Du calme. Vous êtes en sécurité.

- Je…, je le sais," bredouilla le policier.

Un rire amusé retentit et le bras le serra davantage.

" Vraiment ?"

Valjean anticipa la réaction de l'inspecteur avec humour. Après tout, toute personne qui aurait connu la force absurde de Jean-le-Cric ne lui aurait pas permis de l'immobiliser. Il s'attendait à une claque sur le bras ou à une feinte.

Cependant, Javert s'étira sous le poids de son bras, sensuel et lent comme un félin. Il savait qu'il ne pouvait rien faire contre la force de Valjean. Et, bizarrement, il n'avait pas l'air de vouloir essayer quoi que ce soit.

Cela fit encore rire Valjean.

Puis l'inspecteur se retourna pour regarder le plafond à la lumière blafarde du jour, sans sembler être dérangé par le contact avec le vieux forçat. Ça, c'était du nouveau pour Jean Valjean.

Javert mettait de l'ordre dans ses idées et ses idées n'étaient pas bonnes. Il venait d'arriver à une conclusion dans l'affaire Jean Valjean.

Même si cette conclusion ne lui plaisait pas, voire lui faisait mal.

Tant pis pour l'affaire d'Harcourt, la survie de Valjean était devenue sa priorité.

Et ce n'était pas la première fois que cela lui arrivait, songea Javert, amer.

" Je vais t'aider à t'évader de Paris, murmura le policier, la voix lointaine. Tu pars aujourd'hui Jean ! Je n'ai aucune confiance en personne. A part en toi !"

La phrase de Javert, énoncée comme une sentence, figea le sang du forçat. Le profil serein qu'il avait contemplé quelques secondes auparavant s'était changé en masque résolu ; les yeux somnolents avaient retrouvé leur concentration.

Valjean retira son bras.

La température si chaude dans la pièce venait de chuter de plusieurs degrés. L'hiver était entré dans l'appartement de M. Fabre.

" Je ne peux pas partir sans Cosette, s'opposa Valjean. Vidocq sait où la retrouver, et s'il a l'intention de me capturer, il l'utilisera. Et en supposant qu'on quitte Paris, jusqu'où irions-nous ? Croyez-vous qu'une si jeune fille survivrait si on restait coincé sur la route ? Je ne veux plus partir, Javert.

- Mes chefs ne te grâcieront jamais, asséna Javert, devenant plus dur. M. Chabouillet m'a ordonné de t'arrêter. Je m'y refuse. Je vais donc t'aider à fuir la capitale.

- Javert…Vidocq me l'a dit. Je n'ai jamais compté là-dessus. Bien que j'aurais aimé avoir un peu plus de temps.

- Nous récupérerons ta fille, poursuivit Javert, se voulant convainquant. Rivette nous aidera. Je vais te trouver un véhicule et un cheval. Tu as des papiers au nom d'Urbain Fabre.

- Javert ! Il suffit ! Je ne partirai pas sans toi !"

Javert était perdu dans un abîme de perplexité. Il ne comprenait pas. Et il ne sut répondre que par la colère. Comme à son habitude.

Il se redressa et se plaça face à Jean Valjean, oubliant son aspect négligé, ses cheveux emmêlés, sa profonde humanité. Il perdait de son aura d'autorité dans cette situation.

Il n'en avait cure face à l'obstination de Jean Valjean.

" VALJEAN ! Tu dois partir ! Tu crois que ce sont des enfants de choeur ? Le policier qui a essayé de te tuer est un policier corrompu. Il va recommencer ! Je veux te voir parti. En sécurité ! Tu… Merde !"

Sous sa colère, Javert se recula. Il se leva du lit, ne ressentant qu'à peine la sensation du plancher glacé sous ses pieds nus. Il marcha quelques pas, cherchant à se reprendre. Il savait qu'il ne pensait pas clairement lorsqu'il était hors de lui. Mais Valjean avait le don de le pousser dans ses retranchements.

Il avait été ainsi à Montreuil, lors de leur confrontation devant le lit de Fantine. S'il n'avait pas perdu tout sens commun, il aurait évité une mort douloureuse et une évasion réussie.

Javert baissa la tête et chercha son souffle.

Le bagnard se leva à son tour et affronta le redoutable inspecteur. Javert semblait tellement frustré ! Bien que cela le surprenait, Valjean reconnut l'inquiétude que les cris de l'inspecteur cherchaient à cacher, et cette anxiété devint tout à coup un poids froid logé au fond de son estomac.

" Vous dites que vous me faites confiance, mais vous ne faites pas confiance à mon jugement. Je le conçois! Mais vous avez l'intention de m'éloigner tout en admettant que le danger vient de l'intérieur même de la police. Cela ne semble pas raisonnable.

- Ce n'est pas une histoire de confiance Valjean !, répondit Javert, plus posément. Je ne sais pas ce que je ferai si tu étais arrêté. Je ne supporte pas de te savoir blessé. Tu imagines ? Si tu étais arrêté, je… Dieu ! Je ne sais pas ce que je serais capable de faire !"

Javert serra ses bras contre sa poitrine. Il avait froid. Cette scène devenait trop ridicule. Il était ridicule ! Il n'avait qu'à passer les menottes à M. Madeleine, le coller dans une diligence, lui et sa fille, et les expédier en Angleterre par le premier bateau.

Javert avait quelques relations qui seraient trop heureuses de lui faire une faveur.

" Je ne vous laisserai pas seul, Javert. Cet homme n'était pas un policier, mais quelque chose de différent, et je sais où le retrouver."

Javert se tourna vers Valjean. Il aperçut les yeux, si bleus du forçat. Des yeux qui avaient hanté ses nuits de Toulon...de Montreuil...de Paris… Le chien lancé sur la piste.

Et le policier se jeta violemment sur le forçat, le saisissant aux épaules. Il articula lentement, en appuyant bien chaque mot, de sa plus belle voix d'argousin :

" Je-t-interdis-de-te-frotter-à-lui ! C'est mon travail !"

Valjean recula d'un pas, abasourdi. Il essayait de réfléchir et de le faire en vitesse. Il avait toujours reconnu le moment ou il perdait une bataille. L'avouer ne fut plus aussi difficile.

" Fort bien, inspecteur Javert."

Et ce fut comme le soleil après la pluie. Un sourire éblouissant illumina les traits austères du policier. Un sourire, vrai, rare, et qui ne dura qu'un instant avant que Javert ne retrouve son visage à l'expression neutre habituelle.

" Merci Jean Valjean."

Pour le moment, Javert préféra abandonner la lutte.

Il ne servait à rien de discuter. Mais le policier se promit de forcer Jean Valjean à fuir Paris le plus vite possible. Vidocq n'était pas un incompétent et M. Chabouillet ne mettrait pas longtemps à comprendre que son protégé n'était pas si loyal que cela.

La conversation n'était pas terminée mais il valait mieux la laisser là.

Avisant le vieux bagnard en train de se rhabiller en vitesse, Javert lui demanda, le nez froncé :

"Il n'y a pas de savon à barbe dans ta piaule [chambre] ? Je voudrais me sabouler [laver] un peu et me barbifier [raser].

- Cherchez dans le sac. Je n'ai pas eu le temps de défaire mes bagages."

Ce n'était pas tout à fait vrai. Il les avait défaits et les avait refaits à plusieurs reprises depuis son arrivée. C'était l'une des habitudes qu'il avait apprises à cultiver pendant ses cavales.

Javert fit ce qu'on lui avait dit et lança, moqueur :

" D'ailleurs, tu devrais bien faire la même chose ! Tu empestes le bouc ! Avec la fièvre que tu as eu, te laver ne serait pas du luxe."

Ce faisant, Javert agit comme à son habitude. Il avisa l'eau de la veille, ranima le poêle et fit chauffer ce qu'il en restait.

Se raser à l'eau froide rappelait trop Toulon, il y avait longtemps que le garde-chiourme se permettait le luxe de l'eau chaude et du savon. Donc, tournant le dos à son hôte, Javert retira simplement sa chemise et se prépara à se laver.

Succinctement, mais l'inspecteur avait prévu des visites à la préfecture. Il devait être présentable pour rencontrer M. Chabouillet. Il lui fallait des nouvelles de l'affaire d'Harcourt.

Seule la chemise était vraiment trop sale pour être réutilisée. Tant pis il faudrait s'en passer. En fermant bien la veste d'uniforme, l'absence de chemise ne devrait pas se voir. Javert se promit de trouver le temps dans sa journée de passer à son appartement pour se changer et se laver avec soin.

Là, il était pressé par le temps.

Le policier ne fut pas surpris de trouver tous les instruments nécessaires au rasage chez un homme barbu comme Jean Valjean. Il était logique que le forçat en cavale ait à sa disposition de quoi se raser et ainsi changer d'apparence en un tour de main.

Et voilà Javert, torse nu, commençant ses ablutions, racla avec soin la lame de rasoir le long de sa joue.

Le galérien se trouva figé au beau milieu de la pièce, comme dans une transe. C'était ahurissant de voir cet homme, de tous les hommes, envahir son espace si naturellement et c'était aussi surprenant que cette circonstance l'ait tant perturbé. Il observa la peau brune, bien que le soleil ne l'ait pas touchée souvent, puis les cheveux qui se balançaient librement frôlant ses épaules ; les muscles fins et bien tracés qui semblaient danser sans pudeur sous la peau de Javert.

Il remarqua aussitôt les cicatrices du fouet parcourant le dos de Javert.

L'inspecteur n'avait pas eu une vie facile, un enfant né en prison, un adolescent grandi dans la garde, un homme luttant pour se faire une place, malgré ses origines rejetées par la société.

Valjean secoua la tête. Regarder Javert lui semblait déloyal. Il finit de boutonner son gilet et partit chez la portière à la recherche de café. Mais avant cela, il s'arrêta à la porte et rapprocha le nez de son aisselle.

Javert avait raison : ils allaient aussi avoir besoin de quelques seaux d'eau.

Mais ce que demanda Javert, la voix déformée par le passage de la lame de rasoir sur sa joue, prenant bien soin de ne pas abîmer les favoris, empêcha Valjean d'agir :

" Pourquoi as-tu dit que tu ne partirai pas sans moi Valjean ? As-tu besoin de mon aide ?

- J'ai besoin de votre aide, oui. Mais vous avez besoin de la mienne aussi. Je sais comment trouver l'homme qui m'a poignardé, et j'ai des raisons de croire que c'est le même individu qui vous a coupé la…"

Valjean pointa vers sa joue.

Lentement, comme un épéiste préparant son prochain coup, Javert se retourna. Il regarda Valjean, avec attention :

" Comment cela ?

- La première nuit que nous avons dormi au Romarin, j'ai vu un homme faire la cour à ma voisine. Son apparence m'était familière et je l'ai suivi ; plus tard, j'ai entendu la conversation qu'il a eue avec une autre de ses conquêtes."

Valjean s'arrêta brièvement, d'avantage pour observer la réaction de Javert que pour mettre de l'ordre dans ses idées.

" Je n'ai pas pu voir l'individu qui m'a poignardé, mais lorsque je me suis caché, j'ai vu l'homme qui me courrait après. Je suis sûr que c'était le même homme qui visitait ma voisine. Mais..."

Estomaqué.

Bien entendu, il y avait une raison à la petite promenade nocturne du Valjean ce soir-là. Ce n'était pas une volonté de vérifier les environs ou de chercher une faille pour la fuite.

Mécontent.

Valjean avait suivi une piste ! Il aurait pu se faire tuer ce soir-là. Il avait suivi l'assassin. Et il n'avait rien dit à Javert. Ni ce soir-là, ni le lendemain, ni après…

Javert était fâché.

Il préféra se retourner et poursuivre son rasage, négligeant le tremblement de ses mains, essayant de restaurer son calme, sinon il allait se jeter à la gorge de Valjean.

Valjean ne lui avait rien dit. Et c'était ce qui lui faisait le plus de mal.

Il fallait dire que le policier s'était compromis, il avait menti à ses supérieurs pour protéger le forçat. Il s'était rendu complice d'un criminel en cavale.

Et pourquoi ?

Pour un homme qui s'en fichait de lui ! Ou de son avis !

Javert était fâché, vexé. Il avait peur pour Jean Valjean. Ce n'était pas un sentiment dont il avait l'habitude et depuis que ce maudit forçat était de retour dans sa vie, l'inspecteur n'avait pas cessé d'avoir peur pour lui.

En vain !

Valjean prenait des risques insensés, sortant se promener seul dans les rues, proposant sa vie contre la sienne, refusant de partager ses découvertes avec lui…

Javert était utile pour Valjean, certes, mais comme un outil, sans plus. On faisait appel à lui pour des soins, pour lutter contre la fièvre.

Javert comprenait qu'un criminel continue encore et toujours à le voir comme un danger...mais il devait s'avouer que lui commençait à voir autrement Valjean.

Un allié ? Un collègue ?... Un ami ?

Javert en aurait ri de dépit s'il n'avait pas été si aveuglé par la colère.

Et comme il avait perdu son attention sur ses gestes, Javert poussa un cri de douleur lorsque la lame du rasoir déchira la peau de sa joue. Le sang coula aussitôt, rougissant l'eau dans la bassine posée devant lui.

Il ne manquait plus que cela !

Valjean s'était arrêté au milieu de son explication et regardait l'inspecteur avec son air renfrogné. Lorsqu'il entendit le cri de douleur, il partit à la recherche de son sac et commença à fouiller dans ses affaires avant de se décider à continuer de parler.

" ... Mais je n'ai pas pu être sûr que c'était le même homme qui rôdait autour du couvent, jusqu'à la nuit suivante, quand je l'y ai vu aussi. C'est pour cela que je vous ai contacté dès que j'en ai eu l'occasion."

Valjean tendit au policier un flambant mouchoir neuf brodé des initiales UF.

Crachant un remerciement, Javert prit le mouchoir et se le colla sur la joue. Puis, la voix lasse, il interrogea Valjean :

"As-tu d'autres secrets de ce genre à me conter Valjean ? Je crois que c'est le moment de finir ta confession. Je ne supporterai pas une nouvelle séance."

Leurs regards se croisèrent dans le miroir apposé au mur. Tandis que le rasage reprenait plus calmement, Javert attendait patiemment les confidences de Valjean. La tension se lisait dans la raideur de ses épaules mais il se contenait à merveille.

" Non, d'aussi loin que je me souvienne. Mais je dois avouer que j'ai été un peu confus ces derniers jours."

Plus que confus, Valjean était honteux. Le pire, c'était qu'il n'en comprenait pas tout à fait la raison. Peut-être qu'il avait été déloyal envers Javert ? Sans aucun doute. Son instinct de survie l'avait emporté sur tout le reste. Il avait oublié de compter sur son allié.

Javert poussa un long soupir. Il avait l'impression de se retrouver devant une jeune recrue. Un sergent incapable de rendre son rapport à temps et prenant des risques insensés pour faire avancer son dossier. Cela amusa l'ancien chef de la police de Montreuil d'imaginer M. Madeleine dans ce rôle de jeune policier, commettant des bévues d'arpète [apprenti].

" Bon, fit le policier, calmé. Tu m'en dois une Valjean ! Je veux un zif [café] et du briffe [pain]. Et je veux que tu me fasses un rapport complet sur ce Pierre !"

Le rasage était un moyen d'apaiser ses nerfs, passer la lame de rasoir permettait de se reprendre en main. Et puis, Javert réfléchissait. Il commençait à comprendre comment fonctionnait le vieux forçat. Il devait garder sans cesse des secrets. Comme une seconde nature !

Jean Valjean, le menteur impénitent. Il allait falloir travailler là-dessus.

Hurler de rage et taper du poing sur la table n'allaient rien arranger entre eux, voire risquer de briser le fragile lien qui se construisait entre eux.

Il fallait faire des efforts, Valjean avait raison. Javert avait beau jeu de lui parler de confiance.

Javert eut un regard espiègle en examinant le forçat resté débout et incertain.

" Cela va vous changer M. Madeleine de faire un rapport à votre chef de la police !"

Et un rire, profond et gouailleur résonna dans le silence de l'appartement avant que Javert assène une dernière admonestation.

" Quant au pain, Valjean, j'ai de la monnaie dans mon uniforme, tu me feras le plaisir de l'acheter !"

Ceci dit, le policier se retourna, frottant son visage avec une serviette propre. Il était torse nu, pieds nus sur un plancher glacé, en train de se laver dans l'appartement d'un forçat en cavale. Le monde continuait à tourner à l'envers, donc !

Valjean hocha la tête. La réprimande inouïe de l'inspecteur lui donnait l'impression d'être ridicule... Voire idiot ! Mais quelque chose en lui se sentait aussi soulagé. Il fouilla dans les poches de Javert jusqu'à trouver une pièce de monnaie et disparut en tenant dans ses mains un pichet qu'il comptait remplir de café. Il aurait pu demander les services de la concierge, mais il préfèra traverser la rue et laisser l'air froid lui donner la bonne baffe qu'il méritait. Ce n'étaient pas les estaminets qui manquaient dans les environs !

Resté seul dans l'appartement de Valjean, Javert réfléchit posément, encore et prit une décision. Il avait repéré du papier et de quoi écrire.

Il voulait des nouvelles de plusieurs de ses officiers et collègues. Mais il les voulait le plus discrètement possible.

Aucun inspecteur corrompu ne devait être mis au fait de ce qui se tramait.

Aujourd'hui, l'inspecteur comptait vivre sous couverture, encore !

Donc, Javert écrivit un message rapide au sergent Durand du commissariat de Pontoise. Il avait confiance en lui ! L'affaire d'Harcourt avait dû se clore par un échec, Javert ne croyait pas en la chance ! Le duc Lazaro n'avait pas dû commettre l'imprudence de venir régler ses comptes...à moins qu'il n'ait pas répéré les policiers de garde.

Mais Javert ne se leurrait pas. Sans la présence de l'inspecteur de Première Classe et sous l'égide de ce bon à rien de Gengembre, les policiers avaient dû se montrer d'une indiscrétion notoire.

Javert soupira et s'excusa en esprit auprès de M. Cauchin.

Le temps avait été compté sinon le policier aurait monté une meilleure souricière. Il aurait capturé lui-même l'escarpe. Javert aimait régler ses affaires lui-même !

Le policier ne préféra pas se poser la question de ce manque de sérieux inacceptable chez lui ! Il voulait simplement voir Valjean.

Le deuxième message était destiné à Rivette. Au couvent du Petit Picpus. Le policier voulait des nouvelles de la gosse de Valjean.

En concluant sa lettre, Javert ne put s'empêcher de se rendre compte de ce qu'il faisait. Lui ? Demander des nouvelles d'une gamine ? La fille d'une prostituée ? Et pour le compte d'un forçat ?

Le monde de l'inspecteur Javert avait définitivement sombré un soir d'hiver. Dans les profondeurs de la Seine gelée…

Mais le forçat avait besoin de nouvelles et Javert voulait préparer le départ précipité de Valjean et Cosette.

Car le chien-loup n'en démordait pas ! Valjean devait fuir Paris ! Il n'y était plus en sécurité !

Enfin, la logeuse de M. Fabre se chargea des lettres avant le retour de Valjean et le policier se sentit plus léger. Il allait être obligé de se rendre à la préfecture pour voir M. Chabouillet, annoncer ses investigations puis il serait libre de ses mouvements.

Il ne restait plus qu'à attendre l'air de rien le retour du forçat. Le visage impassible et renfrogné. Habituel, quoi.

Valjean retourna à la chambre transi, ce qui était rare, et retrouva un Javert entièrement vêtu, absorbé dans ses pensées et qui tambourinait sur la table. Valjean posa le pichet et le pain sur le poêle pour éviter qu'ils ne refroidissent pendant qu'il fouillait parmi la vaisselle que Javert avait nettoyée la veille, puis servit la table sous la surveillance de l'inspecteur. Les rôles étaient définitivement inversés.

Lorsqu'il était sur le point de s'asseoir, la voix de Javert retentit :

" Et maintenant ton rapport Valjean ? Explique-moi ce que tu sais de notre homme. Même s'il m'intéresse moins maintenant," avoua précipitamment Javert.

Car lui aussi gardait des secrets, n'est-ce-pas ? Peut-être était-il temps de travailler vraiment main dans la main ? Surtout avec la mission que Javert allait proposer à Valjean. Sachant ce que le prude M. Madeleine allait penser des Mots à la Bouche… Oui, Javert n'avait pas de raison de se plaindre de Valjean, vu ce qu'il s'apprêtait à lui faire faire.

Le dénommé Pierre de la bande du Poron était une créature de M. Gisquet. Le rencontrer n'était plus si primordial, l'homme était intouchable, même si Javert aurait été heureux de lui en coller une. Pour lui rembourser l'estafilade qui, Dieu merci, disparaissait sur sa joue. Au moins le policier ne garderait pas une cicatrice de cette lamentable affaire.

Javert s'assit et attendit que Valjean l'imite sur un geste nerveux. Il ne fallait surtout pas que cela ressemble à un interrogatoire. Javert voulait bien montrer au forçat qu'ils étaient des collègues ! Des complices ! Des alliés !

" Je sais qu'il est blond et encore jeune. Mince, assez grand. Mais je n'ai jamais vu son visage. Il porte un manteau en cuir boutonné jusqu'au nez, qui est brûlé à l'arrière de la manche droite. C'est ce qui m'a permis de le reconnaître. Si j'ai raison, vous le trouverez rue de la Contrescarpe. Je ne connais pas le numéro, mais je sais que c'est au premier étage. Il a emménagé il y a une dizaine de jours avec son amie. Elle a dû se faire remarquer à cause des visites qu'elle reçoit. D'après ce que je sais, l'homme doit dormir le jour et passer ses nuits ailleurs.

- Donc c'est un salopard qui profite des filles…," lança Javert, concentré.

Le policier glissa ses deux mains devant son menton, les coudes sur la table. Penché en avant, il réfléchissait intensément. Il aurait bien besoin de la Sûreté ou d'hommes fiables pour mener une surveillance en son nom dans la rue de la Contrescarpe.

Mais il était seul, aux ordres de son patron, M. Chabouillet.

Soupirant, Javert se servit une tasse pleine de café bien chaud.

" Je vais y faire un tour. Mais pas ce soir. J'ai affaire ailleurs."

Comment présenter l'affaire à Valjean ? Peut-être en l'enveloppant de sucre ? M. Madeleine était difficile à convaincre mais il acceptait la discussion si on y mettait les formes.

" Rivette t'attend au Café Suisse. Tu as rendez-vous avec lui dans deux heures. Il doit te faire le point sur ce qui t'intéresse.

- Cosette ?"

Valjean faillit laisser tomber la tasse de ses mains. Javert... Fraco ! l'impressionnait tellement qu'il aurait embrassé ses mains en signe de reconnaissance.

" Quoi d'autre ?, se moqua gentiment Javert en soufflant sur le breuvage chaud. Ha !, ajouta tout à coup le policier, mécontent de lui. Il y a aussi ce vieux drôle de Fauchelevent."

Et les instructions officieuses de Rivette étaient de préparer un plan pour faire sortir discrètement la fille du couvent. L'idée était de faire dormir la fille chez M. Fabre pour lui faire prendre la diligence demain à la première heure, en compagnie de son père.

Personne n'était au courant de ce plan. Rivette allait cacher la fille ici-même et rester avec elle. L'inspecteur avait appris de Javert lui-même comment crocheter une serrure. Valjean n'en saurait rien.

Javert voulait faire partir Valjean le jour-même mais il devait se l'avouer, il avait besoin d'une nuit ! Encore une nuit de complicité ! Pour trouver le duc Lazaro. Avant de laisser disparaître Jean Valjean. Le coller de force dans la malle-poste, lui et sa môme, en direction de l'Angleterre.

Demain, Valjean serait parti, loin, et en sécurité. Javert s'en fit la promesse en regardant les yeux si bleus, si beaux, du vieux forçat.

Valjean allait haïr Javert.

D'embrouiller sa vie, si bien organisée, de le forcer à la fuite, une fois de plus, de briser ses projets d'avenir, qu'il avait eu bien du mal à avoir.

Valjean allait haïr Javert de toute son âme.

Javert en avait l'habitude mais de le savoir maintenant lui faisait mal.

Vidocq en rirait fort s'il savait que le vieil argousin s'était fait un ami d'un forçat.

" Bien, j'irai au Café Suisse et je vous ferai mon rapport, Javert. Dois-je attendre ici votre retour ? Y a-t-il autre chose ?"

Les yeux de l'inspecteur étaient clairs, d'un gris métallisé, un ciel de brouillard et de brume. Il était difficile d'y lire quoique ce soit...mais les émotions étaient parfois trop fortes. Javert abandonna son café et examina profondément le vieux forçat, cherchant à graver dans sa mémoire ses traits.

" J'ai une faveur à te demander Valjean..."

Valjean leva les sourcils. Quelque chose dans la voix de l'inspecteur le mettait sur ses gardes. Quoi, exactement ? Le danger, sans aucun doute. Comme lorsqu'ils rendirent visite à ce Balmorel. Le vieux forçat ne répondit pas. Il n'était pas en mesure d'empêcher Javert de perpétrer des bêtises, mais il pouvait toujours refuser d'en être complice.

" J'ai besoin de toi pour jouer le rôle d'un inverti. Ce soir, je dois aller dans un bordel sous un alias. Mais il me faut un vis-à-vis. Je n'ai confiance qu'en toi.

- Ah ! C'est tout ? Pas de duels ou de bagarres ?"

Cela surprit Javert qui en bégaya une réponse spontanée :

" Non, non, mais il va falloir...il va falloir jouer un rôle… convaincant. Bon Dieu !"

Demain, Valjean serait loin et cette nuit serait une erreur de plus dans une liste d'erreurs. Un accident. Mais à qui demander ? Rivette ? L'homme était trop jeune pour jouer les amoureux avec Javert et il avait fait plus que son devoir. Vidocq pouvait offrir un de ses hommes à Javert mais cela allait demander des rapports et des aveux.

Javert était irrémédiablement seul dans cette affaire qu'il menait pour M. Chabouillet et les comploteurs.

Oui, il n'avait que Valjean pour l'épauler. cela l'horrifia de voir à quel point il était devenu dépendant du vieux forçat.

Et puis, obscurément, Javert se rendit compte aussi qu'il ne pourrait jouer le rôle d'inverti avec personne d'autre qu'avec Valjean.

Embrasser ses lèvres, caresser ses épaules, quémander sa bouche…

Il n'y avait qu'avec Valjean que le mouchard serait susceptible de jouer ce rôle d'amoureux de façon convaincante.

Cette pensée brûla les joues du policier qui tenta de le cacher en s'affairant sur sa tasse de café et sa tranche de pain.

Pour sa part, Valjean sirotait son café d'un air pensif. Il ne comprenait pas ce que Javert attendait de lui. Être convaincant ? Alors qu'il se faisait passer pour un inversé ?

À certains égards, Valjean se savait inversé : les hommes n'aiment pas d'autres hommes, ou du moins ils ne le faisaient pas comme lui. Il regarda Javert furtivement par-dessus le bord de sa tasse.

Il n'aimait pas Javert comme il aimait le reste de ses prochains. Par exemple, il aimait Fauchelevent, mais il pouvait très bien se passer de sa compagnie si besoin était. Il aimait Cosette, et ça, c'était plus déroutant.

Parce que, tout comme pour Javert, il aspirait à sa compagnie et aimait veiller sur elle. La protéger. Il adorait l'entendre parler, même lorsqu'elle ne disait que des broutilles ; il aimait prendre sa petite main et l'embrasser, même si elle avait grandi.

Avec Javert, certaines choses étaient différentes. Il ne cherchait pas sa compagnie, car il savait qu'il ne pouvait exercer aucune influence sur le farouche inspecteur, mais depuis longtemps il l'acceptait sans réticence. Et le protéger, prendre soin de lui, lui avait donné des frissons. Toutefois, il devait s'avouer que Javert perdait souvent de son charme dès qu'il ouvrait la bouche.

Valjean posa la tasse de café et jeta encore un regard furtif sur l'inspecteur avant de s'attaquer au pain.

Javert avait baissé les yeux et émiettait son pain, sans le manger, perdu dans ses pensées et il était visible que ce n'était pas de bonnes pensées.

Pour le reste... Il osait à peine s'avouer que la nuit précédente avait été de loin la meilleure nuit dont il pouvait se souvenir.

Cette nuit il avait senti que les pieds de Javert, ou du moins l'un d'entre eux, avaient cherché sa chaleur. Pendant cette nuit il avait dû embrasser son corps ferme pour empêcher l'inspecteur de lui écraser les côtes pendant son sommeil...

Il avait aimé toucher Javert, et cela n'était pas mauvais en soi. Ce qui était inconcevable, c'était qu'il avait besoin de sentir Javert le toucher aussi, et qu'il devait faire un effort pour tenir ce désir à l'écart.

Cela faisait de lui un inversé. Mais il aurait pu jurer qu'il ne se sentait pas du tout différent de l'homme qu'il avait été quelques semaines auparavant. Cela ressemblait à quoi, un inversé ?

Il avala son morceau de pain après l'avoir fait tourner maintes fois dans sa bouche.

" Vous allez devoir m'aider, inspecteur. Les seuls... ah ! individus du troisième sexe que j'ai rencontrés étaient aussi des galériens, et je ne pense pas que les comportements que j'ai observés au bagne m'aideront à jouer un rôle convaincant."

Javert sourit amèrement à cette demande. Lui non plus n'avait aucune expérience en la matière. Hormis le bagne.

Javert n'avait jamais connu d'amour, à quelque niveau que ce soit. Aucune touche de nature équivoque, à part la sienne et encore… Ces besoins-là avaient été étouffés depuis longtemps, par la volonté, par le travail...par le fouet. D'ailleurs, Javert ne s'était même jamais permis de désirer qui que ce soit. Il avait compris depuis longtemps que les jeux de l'amour n'étaient pas pour lui. Alors était-il un inverti ? Préférait-il les hommes ou les femmes ? Jamais Javert ne s'était posé la question. Honnêtement, il n'avait jamais eu besoin de le faire. La garde, composée d'hommes, se retrouvait au bordel régulièrement et les quelques nuits passées dans ces lieux de perdition avec ses collègues l'avaient guéri du désir. Et puis le souvenir de sa mère se prostituant à quelques rues de lui pour lui permettre de manger l'avait marqué à vie. Les femmes étaient des créatures inaccessibles. Et l'amour une dépravation. Il n'était même pas utile de réciter les règlements du bagne que le jeune adjudant avait appris par coeur concernant le péché de sodomie pour comprendre que Javert n'avait jamais approché des hommes.

Donc, il ne savait rien, ni de l'amour, ni de la séduction, ni de la tendresse, ni des caresses intimes...

Ce soir, le jeu du mouchard serait difficile à jouer. Javert était rarement incompétent. Mais là, il allait falloir improviser.

Ou alors demander des conseils.

Et Javert ne vit pas le regard profondément surpris que le forçat jeta sur lui lorsqu'il se mit à rire, à rire...aux larmes…

Est-ce que les choses pouvaient, pour une fois, tourner normalement ?

Une journée de vide. Javert était fatigué de les accumuler. Ses hommes de Pontoise avaient été parfaits mais la souricière n'avait rien donné. Le tueur n'était pas venu.

On l'informa de cet échec par un simple courrier que réceptionna l'inspecteur à la Préfecture de Police.

M. Chabouillet avait été déçu. Javert n'aima pas son regard condescendant et ses manoeuvres alambiquées.

" Vous l'aurez. N'est-ce-pas Javert ? Je me suis engagé pour vous !

- Bien entendu, monsieur."

Le seul point positif fut que la surveillance de la maison d'Harcourt fut dévolue à Gengembre. Javert était libre d'agir sans avoir cet importun dans ses pattes.

Un journée de vide que Javert passa à ronger son frein. Il déambula dans Paris, il retourna voir M. Cauchin, il interrogea quelques prostituées de la rue sur le dénommé Pierre… Il brassa du vide aussi bien que ses collègues de Passy.

Mais son esprit était ailleurs. Le mouchard attendait la nuit pour agir. Et enfin la nuit arriva.

Il était sept heures du soir. Le Romarin était sur le point d'ouvrir ses portes aux clients.

Javert vérifiait sa tenue, pour la énième fois. Il se sentait maladroit et ridicule. Pas d'uniforme, pas de col de cuir, pas de canne de policier, pas de bicorne, pas d'épée...

Un costume civil. Noir et discret. Des cheveux correctement coiffés, noués en catogan, des favoris taillés avec soin. Un effort pour bien se vêtir.

Monsieur Javert…

Et enfin, se sentant assez idiot, Javert pénétra au Romarin. Il espéra y trouver Valjean, prêt à partir en chasse.

Valjean l'attendait, en effet.

Il était entouré d'une nuée de jeunes femmes qui se faisaient concurrence pour attirer son attention, et comme il était naturel chez lui, il répondait à leurs marques de sympathie avec le sourire magnifique, bien que peu engageant, de Madeleine. Une expression en parfaite harmonie avec sa tenue élégante, si semblable à celle qu'il portait lorsqu'il se faisait passer pour un magistrat.

Il se leva comme propulsé par un ressort lorsque Javert traversa le lourd rideau de velours qui isolait le hall principal du reste du local. Et parmi ces dames, il y en eut plusieurs qui protestèrent.

Javert arriva et haleta à la vue qui l'attendait. M. Madeleine, toujours aussi élégant, debout et se portant à sa rencontre, un sourire amical sur ses traits. Et l'ensemble des filles du Romarin, présentes, vêtues de tenues affriolantes, la plupart dans des poses provocantes, le contemplant en souriant également.

Le policier avait furieusement envie de faire demi-tour.

Il aurait été bien incapable d'expliquer pourquoi.

" Il est vrai que les pauvres filles s'inquiétaient pour moi, dit Valjean en haussant les épaules. Je me demande ce que vous avez pu leur raconter."

Javert ouvrit la bouche mais rien ne sortit. Puis le Marquis vint le chercher, le regard brillant de surprise et de joie.

" Ins...Monsieur… Vous êtes…magnifique...

- Je…"

Pouvait-il se mortifier davantage ? Javert sentit ses joues brûler et il dut se rappeler qu'il avait une mission à accomplir.

" Paix, murmura durement le policier. Il nous faut un laissez-passer.

- Un laissez-passer ?"

Javert n'arrivait même plus à s'énerver. Qu'avait donc pensé le Marquis ? Que lui et Jean voulaient…? Qu'ils pouvaient avoir pensé à…?

Les dieux étaient-ils donc tous contre lui ?

" Pour les Mots à la Bouche, expliqua Javert sèchement. Je sais qu'on y entre que sur invitation. Et…

- Vous êtes venu passer la soirée avec nous monsieur ?," demanda une petite voix espiègle.

Javert dut respirer, profondément, avant de se retourner vers Lucie. La femme le regardait, souriante, amusée, moqueuse.

Une belle femme enveloppée dans un joli déshabillé de dentelle, ne cachant que peu de choses de son anatomie et révélant des trésors insoupçonnés.

" Je…"

Même jeu que précédemment mais on ne le laissa pas trouver une répartie. La fille le prit cavalièrement par le bras et Javert se retrouva assis à côté de Jean Valjean sur le canapé profond et luxueux. Les filles se poussèrent pour leur laisser de la place. Elles attendaient et écoutaient le moindre de leur souffle. Elles n'étaient pas déçues, le vieil homme élégant était tendu malgré son visage impassible et l'imposant inspecteur de police leur jouait la scène du jeune conscrit qui n'avait jamais connu de femmes. Un régal !

Leurs rires amusés énervaient Javert. Tout énervait Javert.

Même Valjean s'était mis à agacer Javert. Il le regardait d'un air définitivement amusé. Voire impertinent dans la façon dont il le fixait. Le bagnard avait-il réalisé à quel point il se sentait embarrassé ?

" Ces dames peuvent être insistantes, comme vous le voyez. Mais elles pourraient aussi nous aider. Pas toutes, mais j'ai confiance en Lucie. Qu'en pensez-vous ?

- Pardon ?, demanda Javert et il se blâma pour le ton trop incertain de sa voix.

- Quelques conseils… Qu'est-ce qui nous attend là bas ? Lorsque je suis entré ici pour la première fois, j'avoue que je ne savais pas quoi faire de ma personne.

- Des conseils ?," demanda encore Javert.

Il lui sembla qu'il n'était plus capable que de faire cela. Poser bêtement des questions et répéter. Son cerveau avait dû disparaître en entrant dans le bordel.

Javert essaya de se reprendre, mais Lucie, taquine, posa une main sur sa cuisse et le policier n'arriva à rien.

Non, le jeu du mouchard n'était pas facile ce soir. Il lui semblait même compromis.

Javert baissa la tête et essaya de retrouver son souffle. Et si possible son intelligence. Il n'était pas un imbécile, normalement.

Un rire féminin retentit dans l'air surchargé de parfums vaporeux.

Et le Marquis lui vint de nouveau en aide.

" Lucie ! Accompagne ces messieurs à l'étage. Dans mon petit salon. Nous avons des affaires à discuter."

Une réunion avec un certain aspect de formalité. Oui, c'était ce dont ils avaient besoin.

Javert se releva, comme un automate. Mais il lui fallut la main de Valjean posée sous son coude pour le faire revenir à lui. Un jour, l'inspecteur de Première Classe s'était cru un mouchard de qualité. Un espion de premier ordre. Un digne représentant de la garde de Fouché. Il savait jouer les révolutionnaires, les agitateurs, il savait contrefaire les assassins et les voleurs, il pouvait passer à la perfection pour un soldat, pour un marin… Merde ! Il n'était pas un incompétent.

Sauf qu'il n'avait jamais joué les amoureux et encore moins les amants. Même Rivette aurait été meilleur que lui à ce jeu. Ce fut peut-être ce qui lui fit le plus de mal à envisager.

Dans son salon privé, le Marquis leur servit du bon vin doux. Peut-être du Malaga, que Valjean apprécia. C'était quelque peu écoeurant, mais cela calma vite son l'esprit. Ce dont il avait bien besoin. L'attitude de Javert le perturbait et il avait commencé à penser que leur mission n'était peut-être pas une mission aussi routinière que le policier l'avait prétendu ce matin.

Javert ne fit pas attention à ce qu'on lui servit, il vida le contenu de son verre d'une seule gorgée. Et l'alcool le ramena à lui-même.

" Une invitation pour aller aux Mots à la Bouche, expliqua Javert, à nouveau froid et sec. J'ai affaire là-bas ce soir."

Enfin, il espérait réussir à faire illusion. Des rumeurs couraient dans les bas-fonds de Paris concernant les milieux interlopes. Des hommes disparaissaient, des cadavres étaient trouvés dans la Seine, horriblement défigurés, des règlements de compte avaient lieu et personne ne les revendiquaient. Il fallait faire illusion et le faire bien !

Javert rêva d'un deuxième verre...voire d'un troisième...pour se donner du courage.

Le Marquis se frottait le menton, indécis, mais ce fut Lucie qui asséna le coup fatal en lançant, goguenarde :

" Et comment vous comptez réussir votre enquête, monsieur l'inspecteur, si vous n'êtes même pas capable de supporter la simple vue de filles en déshabillés ? Ou une main sur votre cuisse ?

- Ce sont des hommes, opposa Javert, fermement.

- Alors c'est plus facile ?, rétorqua-t-elle en riant.

- Oui !, répondit énergiquement le policier.

- Je devrais faire venir Julien pour vérifier vos dires monsieur le policier ! Qu'en dit votre ami ?"

Valjean se gratta l'oreille. Cela faisait un moment qu'elles avaient commencé à le démanger. Pour une raison qu'il soupçonnait, mais qu'il ne voulait pas manifester, la sensation s'était aggravée depuis qu'il avait vu Javert arriver. Ce n'était pas à cause de son costume, non. C'était plutôt la façon dont sa coupe bien choisie faisait ressortir ses mouvements, sûrs et flexibles. C'était le fait de découvrir que Javert pouvait être toute autre chose qu'un uniforme ou un masque.

" Je ne saurais répondre à cette question, madame. Je reste toujours un vieux niais. Mais, en ce qui me concerne, je vous assure que les deux situations me gênent tout autant.

- Nous serons convaincants," asséna avec conviction Javert, mais même lui devait avouer qu'il ne sonnait pas sûr de lui.

Puis, agacé par ses propres manques, le policier claqua :

" Et quand bien même, nous ne pouvons rien changer à cela ! Nous...je dois aller aux Mots à la Bouche ! J'ai un tueur à trouver et la piste me mène dans ce satané bordel."

Puis, les mains griffant ses favoris, Javert jeta, mécontent :

" Sinon, j'y vais seul. M. Jean reste ici. J'admets que ce serait moins dangereux pour moi d'y aller en compagnie mais je ne veux causer de problèmes à personne ! Le Marquis ! Mon invitation ! Faut-il que je te supplie ?

- Javert… Je connais le gérant des Mots à la Bouche. Il va te tester. S'il découvre que tu es un cogne, tu vas y rester, expliqua doucement le proxénète.

- Je le sais ! MON INVITATION ! "

Valjean leva les mains pour demander le calme.

" Qu'attend-on de nous ?"

Lucie se mit à sourire, amusée devant ces deux nigauds qui ne savaient rien de rien.

" Vous êtes des invertis ? Alors les gonzes, à votre avis vous devez faire quoi ?"

Javert se retrouva assis à côté de Valjean, le visage livide. Il allait être convaincant. Convaincant. Convaincant. Mais ses mains tremblaient et il ne savait pas quoi faire de ça.

Valjean poussa un soupir, regarda un instant Javert, puis plaça sa main sur celle du policier. Il entrelaça leurs doigts et plaça leurs mains jointes auprès de sa poitrine d'un geste possessif qui, bien que involontaire, était tout de même très convaincant.

" Comme ça ?"

Le souffle de Javert se bloqua. Mais il se reprit et accepta de jouer le jeu. Ses doigts se refermèrent sur ceux de Valjean. Notant la chaleur des doigts, les callosités. Puis, allant plus loin, il glissa son autre main sur le visage de Valjean, effleurant doucement les poils de la barbe de M. Madeleine.

Valjean avait des yeux magnifiques, d'un bleu profond. Javert avait toujours aimé regarder les yeux de Valjean. Même remplis de haine au fin fond du bagne. Jamais le garde n'avait vu des yeux d'une teinte aussi belle.

" Mais embrassez-le, monsieur Jean ! Vous ne voyez pas qu'il vous le demande ?

- Quoi ?," demanda Javert, tournant un instant la tête vers la fille

Le policier n'eut le temps de rien dire d'autre. Valjean agrippa son menton, rapprocha leurs bouches et les colla ensemble. Doucement, mais sans flancher.

Javert ne savait pas comment réagir. Ce fut instinctif. Ses yeux se fermèrent et sa bouche s'ouvrit sous celle de Valjean, laissant le passage à… Mon Dieu, il n'en savait rien mais il lui fallait plus.

Les mains du policier saisirent les revers de la veste de Valjean et l'attirèrent plus près. Pour le retenir.

Valjean, pour sa part, gardait les yeux grands ouverts. Il avait besoin de voir si l'homme qui tremblait à son contact était bien Javert. Il avait besoin d'être sûr que ses lèvres minces étaient celles qui l'accueillaient si merveilleusement et l'incitaient... à quoi ? A les goûter sans aucun doute. Il osa les toucher du bout de la langue, mais cela lui paraissait insuffisant, et il avait décidé de les pousser à s'écarter quelque peu lorsque Javert lui ouvrit le chemin et...

Et Lucie battit des mains en sautillant. Les faisant sursauter tous deux.

" Très bien, Monsieur Jean ! Mais vous, inspecteur, vous pourriez essayer de ne pas être si... si... impétueux ! Regardez dans quel état vous avez mis la cravate du pauvre Monsieur Jean !"

Javert ouvrit les yeux et ce fut comme si la foudre l'avait frappé.

Il n'existait aucun mot au monde pour expliquer à quel point l'inspecteur Javert se sentait mortifié. Aucun mot au monde pour expliquer à quel point il se sentait abasourdi. Et aucun mot au monde pour expliquer à quel point il était frustré de ne pas en avoir davantage.

Il n'existait aucun mot mais le langage du corps était suffisant. Les doigts du policier durent se desserrer pour lâcher la cravate de Valjean qu'ils avaient saisie violemment sans que lui-même ne s'en rende compte. Son corps était douloureux de devoir se reculer loin du forçat.

Convaincant ?

Javert eut du mal à regarder les yeux de Valjean en face. Il se força à le faire.

Et cela l'impressionna de les voir. Les yeux de Valjean, l'azur si clair, si pur, était assombri, reflétant l'incertitude et la surprise et un petit quelque chose que Javert n'arriva pas à lire, ne l'ayant jamais vu.

Convaincant ?

Peut-être en entendant le Marquis lancer, un profond étonnement dans la voix :

" Mazette inspecteur ! Je vous savais un bon cabotin mais là… Vous pourriez donner des leçons de séduction à mes filles. Qu'en penses-tu Lucie ?"

La fille se mit à rire. Elle croisa ses bras devant elle et jeta, stupéfaite :

" Des leçons, je ne sais pas, mais si M. Jean et M. Fraco continuent à se bécoter [embrasser] comme ça, tout se passera bien. Avec moins de brutalité ! Ce n'est pas un combat ! C'est un acte d'amour ! Même si…"

Elle s'approcha d'eux, mutine, et saisit la main de Valjean pour la poser sur la cuisse du policier. Elle sourit en voyant les joues de Javert se mettre à flamber tandis que celles de M. Jean pâlissaient.

" Il y a encore quelques petits ajustements à faire mais s'ils s'en tiennent aux regards et aux baisers, ils pourront faire illusion."

Et elle lâcha la main de Valjean, la laissant ainsi sur la cuisse dure et tendue du policier, trop haute pour être un accident, trop basse pour être réellement indécente. Mais cette sensation de chaleur suffit à faire perdre à nouveau l'esprit à l'inspecteur.

Merde !

La nuit allait être difficile.

Le fiacre était silencieux. Le silence pesait comme une chape de plomb sur les deux hommes. Javert essayait de se souvenir d'un moment dans sa vie où il avait été aussi incertain de lui-même. Et honnêtement, il n'en trouvait pas.

Il savait toujours quelle était sa place, quelle route prendre, quelle réaction avoir. Ce n'était pas toujours la meilleure des idées ou le choix le plus intelligent, mais il avait le mérite d'exister.

Javert n'était jamais indécis. Ce soir, il innovait.

Son costume avait été jugé suffisant par Lucie et le Marquis, seule une épingle de cravate ornée d'un diamant avait été ajoutée. Ainsi qu'une goutte de parfum musqué derrière ses oreilles et qui embaumait l'air dans la voiture.

Valjean… Valjean pour sa part était parfait, comme toujours, seule une montre à gousset en or ajoutait une aura de luxe à son costume de bourgeois bien nanti. Lui aussi sentait le musc et cela faisait tourner la tête du policier.

Javert devait se forcer à rester concentré sur le moment présent, son esprit, rebelle, lui rejouait sans cesse la scène du baiser. Ses lèvres s'en souvenaient. Et ma foi, il aurait voulu savoir jusqu'où Valjean était prêt à aller. Valjean avait des lèvres douces, pleines.

Une affaire maudite ! Javert se forçait à voir Valjean comme étant un criminel en cavale, car là, il ne savait plus vraiment comment il le voyait.

Se souvenir du passé. Bien.

M. Madeleine ne se parfumait pas. M. Madeleine n'allait pas au bordel. Et surtout M. Madeleine ne serait jamais sorti en compagnie de son chef de la police.

M. Madeleine avait de beaux costumes noirs et des yeux bleus étincelants...

Javert eut un rire, désespéré.

" Qu'y a-t-il ?, demanda gentiment Valjean.

- Le Marquis a dit qu'il nous faudrait peut-être danser," lança Javert, atterré.

Le rire s'accentuait.

Il n'y avait pas si longtemps Javert vivait dans un monde normal, fait de crime et de criminels. Un monde dans lequel arrêter Jean Valjean appartenait à la norme. Peut-être en fait le policier avait-il glissé de ce fameux pont d'où il se tenait en compagnie de Rivette et sa tête avait heurté la Seine gelée ? En fait, il devait agoniser dans un hôpital avec une commotion cérébrale mortelle.

Oui, c'était une explication plausible !

Ce devait être la seule !

" Et alors ?

- Je ne sais pas danser, monsieur le maire, avoua Javert.

- Je vous guiderai."

Javert porta ses yeux sur les rues plongées dans l'obscurité. Il allait avoir besoin d'un guide en effet.

M. Madeleine dansait très bien. Durant chacun des bals champêtres qu'organisait la municipalité de Montreuil-sur-Mer, monsieur le maire offrait la première danse. Sous les yeux brûlants de haine de son chef de la police.

Rien ne permettait de supposer ce qui se cachait derrière la façade des Mots à la bouche. L'endroit était marqué comme la loi l'exigeait par d'énormes numéros peints sur la façade, une vieille femme gardant la porte, un petit comptoir et un lourd rideau sombre isolant le hall de la salle.

Les deux hommes se rendirent au comptoir pour y déposer leurs chapeaux et leurs manteaux, et rencontrèrent le regard inquisiteur, mais aimable, d'une femme à la lèvre supérieure poilue.

" Ces messieurs viennent-ils ensemble ?"

La femme avait posé son regard sur le visage sévère de l'inspecteur et attendait sa réponse. De toute évidence, elle devait avoir l'habitude de juger qui était qui dans les couples d'invertis, et l'air d'autorité émanant de Javert lui avait donné une piste à ne pas négliger. Comme si les choses pouvaient être aussi simples entre les personnes.

Valjean fut inquiet de voir le coin des lèvres de l'inspecteur se relever, ce qui laissait présager que l'une des attaques d'hilarité qu'il avait subies dans le fiacre allait bientôt arriver.

" Oui, madame," répondit-il pour gagner du temps alors qu'il secouait Javert d'un coup de coude dissimulé.

Comme on pouvait s'y attendre chez un espion, l'inspecteur ignora royalement son geste et déposa, d'un coup sec, le jeton octogonal en cuivre qui portait gravé, selon le Marquis, une phrase de Platon :

"Il n'y a pas d'homme si lâche que l'amour ne le rende culotté."

Le policier fit cela sans rien dire, essayant désespérément de passer pour un habitué de ces lieux de perdition. Il connaissait la procédure. Qu'avait-il à faire avec une vieille lanterne ?

"Andreas !", appela la femme en les regardant attentivement, peut-être pour garder leurs visages dans sa mémoire, puis elle glissa une clé sous la main de Javert.

Le garçon les conduisit dans une pièce où s'ennuyaient quelques filles qui ne firent pas le moindre geste d'approche, et de là, au mur du fond.

Valjean dut admettre que celui qui avait dissimulé la porte au milieu du mur avait fait un travail extraordinaire.

Et, finalement, ils pénétrèrent dans les Mots à la bouche.

Ce n'était pas le luxe qui coupait le souffle en entrant dans l'immense salle, mais la sensation de parcourir le jardin d'un monde bien lointain.

La pièce donnait la fausse impression d'être ovale. Ses murs, ornés de peintures bien étudiées, figuraient un temple grec à colonnes doriques disposées en cercle. Au-delà des colonnes s'ouvrait la campagne d'un vert profond, parsemée de collines couvertes de bruyères fleuries et couronnées d'oliviers.

Valjean souriait alors qu'il se laissait guider vers l'une des petites tables, tellement occupé à croire qu'il était au milieu du pâturage qu'il ne sentait pas le besoin de regarder où il mettait ses pieds.

Cela coûta à l'inspecteur de se faire marcher sur le pied, action dont l'ancien forçat voulu se racheter par le moyen inefficace de placer une main peu rassurée sur l'avant-bras du policier et d'exercer un peu de pression.

Il fallut garder la tête haute. Cela demanda de la volonté et de la concentration. Il le fallut car les sentiments qui prirent Javert étaient trop violents.

Traverser cette salle fut un des actes les plus difficiles de la vie de l'inspecteur. Il se sentait...étourdi...

Tout d'abord, il y eut l'horreur. Le dégoût. De vieux souvenirs du bagne revenaient à lui comme des bulles de méthane remontant à la surface d'un marais fétide. Les amours invertis. Les sodomites de Toulon. Le jeune adjudant-garde appliquait la loi et la loi était simple. Chaque acte sodomite, chaque caresse illicite étaient punis par le fouet et par la bastonnade.

Javert y avait veillé personnellement.

Le vieux tigre légal hurlait de rage au fond de lui.

L'endroit regorgeait d'invertis. Des hommes s'embrassaient, dansaient, se caressaient avec affection, jouant avec soin cette parodie de l'amour. En toute impunité.

Javert était abasourdi et choqué.

Il ne devait rien en montrer.

Ensuite, l'inspecteur de police avait peur. Peur de ce qu'il voyait, peur de ce qu'il entendait…, peur de ce qu'il pensait. Surtout en sentant si proche de lui Jean Valjean. La main du forçat était si chaude contre son bras.

Javert avait apprécié le baiser, c'était un fait. Voilà qu'il découvrait un monde de plaisir et de douceur dont il ignorait tout.

Il l'avait vu à Toulon. Et il n'avait rien compris.

Ce n'était pas de la dépravation, c'était du plaisir, c'était de l'affection..., c'était de l'amour ?

Enfin, le policier était décontenancé. Etait-il lui aussi un homme dépravé ? Un inverti ? Et ce qu'il avait éprouvé en embrassant Valjean...était ce du désir ?

Il en tombait des nues.

Oui, il fallut la main de Valjean enveloppant son bras pour le forcer à marcher droit. Son guide !

On leur proposa du champagne. Valjean commanda du cognac et refusa les cigares. Puis, en faisant toute une démonstration de son geste, il posa une main possessive sur celle de Javert.

Il fallut enfin se reprendre. Les doigts, chauds et calleux, de Valjean forçèrent l'inspecteur à revenir enfin au présent. Et à eux. Et à la mission.

" Merci Jean," murmura Javert, en notant avec aigreur sa voix rauque.

Le policier accepta un verre de cognac de la part de son compagnon. Et il dut se forcer pour le siroter sans le vider d'un trait. Cependant, il fut soulagé de sentir les doigts rester entremêlés avec les siens.

" Maintenant, nous devons nous séparer, souffla Javert en se penchant vers Valjean, un souffle chaud dans le cou. N'oubliez pas ! Nous cherchons un gonze dangereux, de type basané, qui se fait passer pour un duc espagnol. Pas de risques inutiles !

- Je crois qu'on joue au whist là bas. Je peux tenter ma chance. Est-ce que cela vous semble suffisamment sûr ?

- Oui ! Mais je t'en prie ! Sois prudent ! Quant à moi, je vais aller voir plus loin. Il doit y avoir des chambres et des salons privés."

Valjean se leva, regarda l'inspecteur avec une tendresse qu'il ne prit pas la peine de cacher et lui planta un baiser sur le front.

" Soyez prudent aussi."

Le baiser le prit de court. Javert ne sut pas comment réagir. Puis, il se décida.

Il était un espion. Il devait être dans son rôle.

Javert apprécia le petit éclat surpris et légèrement inquiet qui apparut dans les yeux d'azur de Valjean lorsqu'il s'approcha de lui et le saisit par le col...afin de poser sa bouche sur la sienne. Profondément.

Le petit halètement de Valjean ne lui échappa pas et lui donna envie de plus. Mais Javert se recula et murmura :

" Sois prudent. Sinon je serai obligé de poisser tout ce beau monde pour calmer ma colère."

Enfin Javert se retira et quitta des yeux Jean Valjean. Il avait un rôle à jouer, il avait une mission à accomplir, il avait des chambres à visiter.

Il devait agir !

Le policier se déplaça et lentement, le menton levé avec détermination, comme s'il faisait une patrouille sur le chemin de ronde des remparts de Montreuil, il s'avança parmi les autres hommes attablés ou debout dans la salle. Quelques-une le saluèrent avec un sourire amical, mais Javert répondait sans s'imposer. Puis, il s'arrêta contre un mur pour examiner l'assemblée et noter les visages avec sa mémoire de policier.

Ce fut sa perte.

Un homme s'approcha aussitôt de lui et lui sourit, appuyé et charmeur.

" Bonjour. Je vous croyais avec le vieil homme mais vous êtes seul. Quelle honte !"

Un tout petit décalage avant de répondre dans un sourire qui se voulait attrayant. Un tout petit décalage pour bien saisir qu'on s'adressait à lui, avec gentillesse. Un tout petit décalage pour ne pas frapper violemment l'homme qui osait l'approcher.

" C'est un ami. Mais nous sommes libres d'agir comme nous le souhaitons.

- Puis-je vous offrir un verre ?"

Le petit décalage était instinctif. Mais Javert acquiesça.

" Pourquoi pas ? Vous êtes ?

- Monsieur Charles. Et vous ?

- Frasco.

- Ha ! Vous êtes espagnol ! Je vais vous faire plaisir dans ce cas."

Ce fut annoncé avec un large sourire.

" Plaisir ?, répéta Javert, en examinant les yeux marrons brillants de l'homme, soulignés de khôl et traités à la belladone.

- Nous avons du vin de Montilla. Il y a parfois des aristocrates espagnols qui viennent se détendre dans ces lieux.

- La guerre d'Espagne a provoqué la migration de quelques nobles affiliés aux Buonaparte, lança le mouchard.

- C'est cela," sourit monsieur Charles.

Javert se fustigea, parler de politique dans un tel lieu à un tel moment ! Quel manque de tact ! Mais l'homme ne sembla pas s'en formaliser. Son sourire s'accentua lorsqu'il aperçut une table de libre. Il tendit le bras pour indiquer la direction, Javert le suivit puis il gela lorsqu'il sentit une main se poser dans son dos. Dans le bas de son dos. Et le pousser doucement.

Respirer, supporter, accepter, subir.

" C'est la première fois que vous venez ici ?, demanda monsieur Charles en jouant les maris attentionnés.

Tirant la chaise pour Javert, glissant ses doigts sur les épaules larges du policier, laissant une main se perdre sur celle de Frasco.

Inspirer, sourire, tolérer, endurer.

" Oui," répondit Javert et malgré tous ses soins sa voix était d'une octave trop haute, mauvais jeu d'acteur.

Le mouchard savait déjà qu'il avait échoué. Javert eut furieusement envie de s'enfuir, mais le souvenir déchirant de Valjean le cloua à son siège.

Cette angoisse était trop visible, cela rendit les yeux de monsieur Charles bienveillants et aimables. L'homme baissa la tête sur le côté dans une jolie posture pleine de grâce et murmura :

"C'est votre première fois tout court, je me trompe ?"

Mentir était inutile. Javert était grillé de toute façon. Il ne lui avait suffi que d'un verre et d'une main pour perdre de son impassibilité.

Fichue enquête !

"Non, admit le policier.

- Vous ne risquez rien ici. La police est grassement payée pour en oublier l'adresse et il y a même du beau monde qui vient faire des rencontres et se reposer.

- Je suis quelqu'un de secret, souffla Javert.

- Nous le sommes tous. Mais il faut toujours une première fois."

La main glissa sur la sienne, cherchant la paume, forçant les doigts de Javert à accepter la caresse. Le policier regardait son vis-à-vis et faisait son portrait mental. Mensurations, taille, traits du visage, âge. Il s'en souviendrait et le retrouverait peut-être dans une enquête.

Un homme d'une cinquantaine d'années, dont les cheveux disparaissaient pour former une tonsure. Des cheveux gris. Des yeux marrons. Des cicatrices de la vérole. Des dents en relativement bon état. Des oreilles décollées. Des mains avec des callosités assez importantes. Dues à l'écriture. Javert les sentait en touchant les phalanges. Un écrivain ? Un notaire sans nul doute. L'homme portait un costume de qualité mais sans fioritures. Il avait de l'argent mais était prudent et économe.

Monsieur Charles portait la trace d'une alliance.

Marié et ce depuis des années.

" Vous me dévisagez, Frasco, fit l'homme, plus incertain. Suis-je à votre goût ?"

Le vin qu'on apporta à leur table permit au policier de trouver une réponse adéquate.

Le jeu du mouchard était sans pitié. Javert avait tué, arrêté, blessé pour des enquêtes, il avait menti, trahi, brisé pour arriver à ses fins.

Monsieur Charles fut surpris et heureux de sentir les doigts de Javert saisir les siens avec force pour les glisser jusqu'à lui et les embrasser avec soin.

" Oui."

Un mot et monsieur Charles eut la décence de rougir en murmurant :

" Et votre ami ?

- Un ami. Vieux et joueur. Il ne s'intéresse pas…"

A la bagatelle ? A l'amour ? A la baise ?

" Aux plaisirs de la chambre."

C'était direct. La réponse de monsieur Charles fut à la hauteur des attentes de Javert. Il devait vraiment être séduisant, se dit tout à coup le policier en pensant à lui-même, ou alors monsieur Charles était vraiment en mal d'amour.

" Viens alors. J'ai une chambre."

Le vin était bon. Mais pas assez fort pour accepter cela. Pas assez fort pour tenir jusqu'au bout. Même le plus mauvais des sergents aurait vu la terreur et la panique dans les yeux de l'inspecteur Javert.

" Je te suis," arriva à articuler le policier en se levant.

Cela étonna monsieur Charles mais il fit ce qu'on lui proposa avec joie. Il se leva et soudainement, il se retrouva avec un Frasco qui lui prenait les lèvres, dans un baiser à peine appuyé. Une promesse pour plus tard.

Javert agissait, essayant de réparer ses erreurs, essayant d'être convaincant. Il avait embrassé, il allait se reculer mais monsieur Charles en voulut davantage. L'homme saisit Javert par le cou et posa à nouveau ses lèvres sur les siennes. Mais en forçant les choses.

Javert paniqua lorsqu'il sentit une langue forcer sa bouche et y entrer.

Merde !

Cela le rendait fou. Il en tremblait.

Et il endura, laissant la langue pénétrer sa bouche, laissant la langue danser avec la sienne et approfondir le baiser.

Monsieur Charles était aux anges. Honnêtement, il ne s'était pas attendu à ce que l'homme accepte avec autant d'empressement de se donner ainsi.

Il avait repéré immédiatement le grand homme, au teint sombre et aux yeux clairs. Un bel homme accompagné par un homme plus fort et râblé. On aurait pu les imaginer ensemble mais après quelques tendresses, ils se séparèrent. Un couple se permettant des privautés et des découvertes.

Charles Falluel, maître-notaire, alias Monsieur Charles avait sauté sur l'occasion. Discuter, découvrir un nouveau visage et qui sait ? Passer une bonne soirée.

Non, il n'avait pas imaginé que l'inconnu, ce Frasco, allait accepter de faire davantage avec lui. Surtout qu'il paraissait au bord de la panique, tenant de la cacher mais la rendant encore plus visible ainsi. Par ses mains qui tremblaient, son dos raide et ses yeux déterminés.

C'était la première fois qu'il venait et monsieur Charles avait assez l'habitude des hommes pour savoir que c'était la première fois que ce Frasco se permettait de sortir de chez lui.

Inverti ? Certainement. Mais à l'abri de sa demeure et avec ce vieillard encore dans la force de l'âge.

Ce serait un plaisir de l'initier et de le défaire tout doucement. Peut-être devant quelques amis qui auraient le droit d'assister à cette découverte…

Ce fut décidé.

Monsieur Charles, avec un sourire si doux, si gentil, prévint qu'il allait demander sa clé et le laissa un instant seul.

Il y aurait du spectacle dans la chambre de monsieur Charles ce soir et chacun le sut immédiatement dans la salle.

La table de jeu était peuplée d'hommes d'âge mûr qui semblaient plus attentifs aux jeunes qui dansaient plus loin dans le salon qu'aux cartes qu'ils tenaient dans leurs mains. Ce fut facile de gagner une partie. Et puis encore une autre.

Comme tous les autres, Valjean suivait du regard un homme sans pour autant en faire un secret. Javert se distinguait de la foule, non seulement par sa stature, mais aussi par sa prestance et sa silhouette bien charpentée.

Valjean le regarda se déplacer, apparemment au hasard, entre les tables et entre les groupes qui bavardaient. Il l'étudia alors qu'il échangeait quelques phrases avec ceux qui s'approchaient de lui, en réussissant toujours à ne pas être celui qui engageait le dialogue, puis quelques fois, se faisant inviter par l'un d'eux dans un petit salon privé.

Javert était un parfait tacticien qui semblait être dans son élément. Et qui, selon Valjean, brillait avec l'éclat d'une étoile parmi le reste de l'assistance.

Deux baisers feints, l'un qu'il avait volé et l'autre qui lui avait été dérobé, avaient suffi à mettre le galérien sur le bord d'un gouffre dont il ne se trouvait pas l'envie de s'éloigner. Ces baisers le poussaient vers des sensations qu'il n'avait jamais imaginé de toute sa longue vie.

Valjean posa une main sur ses lèvres sans le réaliser. Il y avait là un sourire, sans doute parce qu'il songeait à l'abandon de Javert et à son avidité, qu'il sentait sincères. Et à la chaleur qui naquit dans ses propres entrailles ; à l'angoisse qui le poussa à chercher plus et, surtout, à se donner beaucoup plus. Tout cela afin que les plis sur le front de Javert disparaissent ; pour le voir sourire, satisfait et rassasié de cette faim que Valjean avait à peine conçue, mais qui ne pouvait être différente de celle qu'il éprouvait lui-même.

Les parties de whist suivirent pendant que Valjean attendait que l'inspecteur finisse d'entrer dans les salons privés et d'en sortir. Le vieux forçat s'était lassé de compter les cartes et observait maintenant les pas des danseurs et les comptait aussi.

Javert leva les yeux, un peu désespéré, pour regarder la salle. Il avait besoin d'air. Il avait besoin de partir. C'était désolant de vivre ce que ressentaient les criminels. Cette volonté de fuir ! Il en aurait ri si cela n'avait pas été si pathétique.

Javert chercha des yeux Valjean et le vit assis aux tables de jeu.

Cela lui fit mal au coeur et le rendit encore plus malheureux.

Dans sa tête, Javert s'excusa auprès de Valjean et lui demanda pardon. Pour lui avoir joué ce dernier tour.

Demain, à cette heure, Valjean serait dans une auberge en partance pour l'Angleterre. Loin de Paris et de ses dangers.

L'inspecteur Javert s'en était fait le serment. Il le réitéra. Ne comprenant pas la douleur qui le prenait à l'idée que demain, Valjean serait loin de lui.

Il avait dû trop boire.

" En route Frasco. Si tu le désires toujours bien entendu."

Monsieur Charles avait un joli sourire et des yeux remplis de gentillesse.

" Oui, je suis sûr.

- Bien."

Une nouvelle fois, la main se posa dans son dos et le poussa à marcher.

Un couloir, une porte. La salle principale disparut. La musique devint un motif en sourdine. Qui ne fut presque plus audible lorsque monsieur Charles fit entrer Javert dans une pièce richement décorée et dotée d'un lustre brillants de mille éclats. Un lit était posté en plein centre et n'attendait que les amants.

Javert gela.

Il n'était pas un imbécile. Il était incompétent ce soir mais il connaissait les bordels. Il avait assez inspecté le Romarin pour ne pas en connaître les codes et les rites. Dans les murs de ce salon privé il y avait des ouvertures, cachées dans des tableaux, des affiches mais bel et bien présentes. Des hommes devaient être assis là, en voyeurs, pour observer les amants faire l'amour.

C'était ainsi au Romarin et dans la plupart des lupanars que connaissait Javert.

Peut-être que parmi ces hommes se tenait Valjean et peut-être qu'il l'observait. A cette pensée, Javert devint livide et se sentit vaciller.

Deux mains fortes se posèrent sur ses épaules et une voix susurra à son oreille :

" C'est ta première fois ?

- Dieu, répondit Javert, oubliant son masque et son mensonge. Oui.

- Je serais doux. Je le promets."

Tout en parlant, les mains, douces, affectueuses, de monsieur Charles défaisaient sa cravate et cherchaient les boutons de la veste. Elle tomba sur le sol, monsieur Charles caressait la soie du gilet brodé. Avec révérence.

Peut-être que parmi ces hommes qui les observaient en se touchant...en se caressant...en se branlant...il y avait Jean Valjean… Et cette pensée suffit à affoler Javert, au point de le faire reculer jusque dans un angle de la pièce.

Le policier aurait possédé son pistolet, il l'aurait pointé sur l'inverti.

" C'est à ce point-là ?, sourit tristement monsieur Charles. Je pensais que tu avais envie de moi ?"

Il fallut plusieurs souffles pour se reprendre. Plusieurs respirations avant de retrouver sa voix.

" Je ne veux pas.

- Ca, je l'avais compris, rétorqua en riant monsieur Charles. Mais alors pourquoi es-tu ici ?"

Je cherche un suspect dans un meurtre. Un tueur sans pitié. Il a assassiné Monsieur Alphonse. Il se cache sous le nom de duc Lazaro. Accessoirement, je suis un inspecteur de police.

" Je voulais savoir si j'aimais les hommes."

Ce fut tout ce que trouva à dire Javert. Le policier était toujours raide, posté contre le mur et les mains devant lui, comme pour un combat.

" Quelle drôle d'idée !

- Je ne sais pas comment… je…"

Etait-ce lui ou le mouchard qui parlait ? Javert aurait été incapable de répondre.

Lentement, monsieur Charles s'approcha de Javert.

Frasco était un bel homme. Oui, l'homme était vraiment beau, un peu farouche, un peu sauvage mais il devait être bon au lit. Monsieur Charles fut un peu jaloux de ce vieillard qui préférait jouer au whist que de coucher avec cette merveilleuse créature.

" Tu devrais essayer avec lui !," lui conseilla monsieur Charles en ramassant la veste et la cravate pour les tendre à Javert.

Rapidement Javert se rhabilla, se sentant mieux une fois la veste revenue, comme s'il s'agissait de son uniforme.

" Il ne voudra jamais, admit Javert et c'était bien Javert qui parlait. Non Frasco.

- Lui as-tu demandé ?"

Javert leva les yeux, surpris, et les darda sur monsieur Charles. Ce dernier était amusé. Il avait déjà vu ce genre d'attitude. On ne vivait pas une vie d'homme marié et heureux en ménage pour ne pas souffrir le jour où l'on se découvrait inverti.

" Tu devrais commencer par là. Vous avez une clé, vous avez une chambre, vous avez la nuit devant vous. Allez adieu Frasco et bonne chance avec ton homme."

Javert ne trouva rien à répondre.

Monsieur Charles partit, un peu dépité d'avoir perdu sa nuit.

Javert attendit quelques minutes avant de quitter à son tour la pièce. Se sentant à peu près capable de supporter le bruit et la foule. Il erra quelques minutes dans le couloir, à l'écoute des sons et des bruits. Ce n'était pas très différent du Romarin, des gémissements, des cris de plaisir, des grincements de lit...sauf qu'on entendait que des hommes.

Javert se fustigea lorsqu'il sentit ses joues brûler.

Convaincant ? Merde !

Enfin, il revint dans la salle principale et se mit en quête de Jean Valjean. Il savait admettre ses défaites. Ce soir, le mouchard avait échoué. Il ne valait mieux pas tenter la chance et s'exposer au danger davantage. Le salut était dans la fuite.

" Ce monsieur, le grand brun au teint mate qui a l'air d'être espagnol... Il vous accompagne ?"

Son voisin, un sexagénaire très respectable qui rougit comme un coquelicot lorsqu'il sentit les regards des autres joueurs se poser sur lui, retira sa main du bras de Valjean.

" C'est exact.

- Est-il vraiment espagnol ou italien ?

- Ah non, Tante Berthe ! Tu ne vas pas recommencer à nous casser les oreilles avec ton duc d'Espagne !"

Un murmure désapprobateur parcourut la table. Les hommes se regardèrent et échangèrent des phrases à mi-voix jusqu'à ce que l'un d'eux, qui semblait trop indigné pour rester poli, s'exclama :

" De toute façon, je ne sais pas ce que tu vois dans ce malappris. C'est un crétin et une brute. La dernière fois, il t'a vidé la bourse et il t'a fait les yeux au beurre noir. Et tu en redemandes encore ?

- Ce ne fut qu'un accident ! Lazare est tendre et...

- Oui, tendre ! Quand il en a marre de frapper !"

L'on s'engagea dans une discussion où il s'agissait de passion et aussi de brutalité. De soumission et de tendresse. Ce fut une conversation que Valjean eut du mal à suivre car certains concepts lui échappaient.

" Mon ami est né en Espagne, mentit Valjean pour ramener la conversation au point qui l'intéressait. Pourquoi demandez-vous ?

" Pour savoir s'il connaît son duc, pour quelle autre raison sinon ?"

L'homme qui avait parlé, un petit chauve qui portait une féroce moustache d'un rouge vif, se leva et partit à la recherche du dénommé Tante Berthe. Il le saisit par l'épaule et l'entraîna vers le centre de la salle, mais pas avant que Valjean ne l'entende s'exclamer avec dégoût :

"Il viendra samedi, comme d'habitude. Ne vous inquiétez pas, je suis sûr qu'il a été occupé la semaine dernière. Mais, mon ami, vous devriez reconsidérer votre attachement à cet individu... C'est un sauvage qui…"

Les deux hommes s'assirent à une table écartée ; celui que l'on appelait Berthe sanglotait et l'autre, accroupi à ses côtés, cherchait son regard en lui tenant la main dans un geste très semblable à de la sollicitude.

Oui, Jean Valjean avait été témoin de scènes similaires pendant son temps au bagne. Mais à l'époque, il n'en avait pas compris la portée. De surcroît, il avait méprisé les hommes qui avaient besoin de réconfort les considérant comme faibles, et ceux qui l'offraient comme étant naïfs.

Le galérien se força à reprendre la partie tout en recherchant Javert. Il l'avait perdu de vue il y avait longtemps, lorsqu'il avait disparu par un côté de la salle poussé... non, il n'osait pas dire entre les bras, par un homme à l'apparence bien soignée qui lui avait fait les yeux doux.

Et il commençait à s'inquiéter.

Quelques pas dans la salle principale permirent à Javert de retrouver un semblant de calme. Le policier chercha des yeux Jean Valjean, avec un soin presque trop maniaque.

Et Javert fut tellement soulagé de retrouver Valjean, à sa table de jeu. Tellement soulagé après le fiasco de la chambre. Et puis, il était soulagé de savoir que l'ancien forçat n'était pas venu le voir...agir avec monsieur Charles.

Lentement, forçant ses pas à être tranquilles, le grand policier vint se placer derrière Valjean et posa ses mains sur le dossier de la chaise de ce dernier. Javert refusait maintenant de quitter son côté.

Au diable la mission !

Dès que possible, ils quitteraient ce lieu de malheur.

Lui demander ?... La question était ridicule et n'avait pas lieu d'être.

Puis, instinctivement, ses mains glissèrent sur les épaules de Valjean, retrouvant la dureté du muscle, la chaleur du corps, la force de Jean-le-Cric. N'avait-il pas rêvé de faire cela à Montreuil ? Toucher les épaules de monsieur Madeleine et chercher la puissance du forçat ?

D'ailleurs il l'avait fait. Après l'exploit de monsieur le maire portant la charrette de Fauchelevent sur ses épaules pour la soulever, le chef de la police s'était approché et l'avait aidé à remettre sa veste et à s'épousseter. Il avait tâté les épaules, cherchant le muscle de portefaix. Et il ne fut pas déçu.

Ce fut la dernière pièce du puzzle. M. Madeleine était bien Jean Valjean, le forçat.

Les mains de Javert se déplaçaient sur les épaules massives de Valjean. Une douce caresse qui perturbait le forçat dans son jeu, attirant un petit sourire amusé sur les lèvres du garde-chiourme.

A Toulon, il avait touché les épaules de 24601 par la force des choses. Il l'avait fouetté, il l'avait blessé, il l'avait ausculté pour chercher la plaie et le soigner.

Des muscles chauds et durs, du métal sous ses doigts.

Jean Valjean avait vieilli mais ces épaules restaient impressionnantes.

Demain. Demain, il ne le verrait plus.

Merde !

Les mains tremblèrent un peu en cessant leur caresse.

Et elles furent immédiatement accueillies, rassurées, par la paume chaude et âpre de Jean Valjean. Il les empêcha de partir sans hésiter.

Ce fut juste à ce moment là que la musique s'arrêta et que le chef d'orchestre ordonna un roulement de tambour.

" Et maintenant, messieurs, le spectacle que vous êtes tous venus regarder !"

Le silence soudain dans lequel la pièce était tombée fut interrompu par des acclamations et des gloussements.

" Recevez donc Messieurs Léonidas et Alexandre, venus de la lointaine Grèce pour nous apprendre l'art de l'amour tel que les anciens le concevaient."

A ce signe, la plupart des bougies s'éteignirent et trois garçons de salle apparurent en poussant une sorte de plate-forme surélevée contenant un lit étroit et, dessus, un beau jeune homme qui dormait les jambes repliées et l'un de ses bras langoureusement suspendu du lit.

Une brute épaisse fit son apparition dans la salle, revêtue de fourrures et rugissant. L'homme semblait perdu et prêt à tout pour retrouver son chemin. Même qu'il se rapprocha trop d'un couple de clients qui sursautèrent.

Jusqu'à ce que, ô miracle, il remarqua le lit qui se trouvait au milieu de la forêt d'oliviers peints. Il tomba en extase, à genoux devant tant de beauté, et recouvrit de son torse les pieds blanchis à la poudre du dormeur.

Le jeune homme s'étira et regarda avec un doux sourire la brute qui embrassait ses pieds ; il se leva et l'attira vers lui.

A ce moment-là, une douzaine d'hommes, également vêtus de tuniques, firent irruption dans la pièce et se dispersèrent parmi les clients solitaires. Pour vendre leur société et aussi leurs corps.

Mais Jean Valjean comprit qu'ils vendaient aussi l'illusion de provenir d'un monde où personne ne jugeait ces hommes qui se rencontraient dans la clandestinité.

Alexandre, le jeune dormeur, ôta les fourrures qui recouvraient la brute qui le courtisait et découvrit aux yeux du public le corps solide et viril de Leonidas. Il le parcourut avec les doigts si légers que Valjean crut voir en eux des ailes de papillon.

Ces artistes racontaient une histoire. La grâce d'Alexandre qui manipulait le membre de son amant proclamait son acceptation et son courage ; et les baisers profonds et un peu sauvages que lui prodiguait Leónidas en échange, parlaient de solitude et de peur.

Le jeune homme engloutit la verge de son amant.

Les mains de Javert se crispèrent sur ses épaules, et Jean Valjean sut qu'il souffrait.

Et le spectacle commença.

Le bagne n'était pas un beau souvenir. Il avait tout gâché, tout noirci, tout brûlé. Il avait rendu les choses sales et impures. Illégales !

Plus que tout ! Il avait formé les esprits et modelé les êtres.

Javert avait vu des hommes s'aimer et il avait appris que c'était le Mal ! Le péché ! C'était à l'encontre de toutes les lois humaines et divines. Même si le Code Napoléon permettait les pratiques homosexuelles, les hommes qui s'y livraient devaient être placés au bas de la société des hommes. Au bagne, c'était interdit !

L'homme descendu au rang de la Bête !

Le bagne avait appris cela au jeune adolescent. Et Javert s'était montré efficace et obéissant. Il avait puni, frappé, emprisonné au nom de la Loi !

Et là ?

A part le bagne, son enfance n'était pas non plus un beau souvenir. Sa mère était une prostituée ! Une gitane tireuse de cartes qui enseigna autant à son fils l'art de fouiller les poubelles que de se donner pour un morceau de pain. Javert avait craché sur sa mère dès qu'il fut en âge de comprendre ce qu'elle était. Et ce qu'elle faisait.

La femme dans toute sa bestialité !

Oui, mais là ?

Javert ne connaissait rien à l'art. Il n'était pas assez formé, pas assez intelligent, pas assez cultivé pour le comprendre. Deux hommes s'aimaient. Etait-ce de l'art ? Ou de la dépravation ? Deux hommes, jeunes et beaux, s'aimaient, se caressaient et se faisaient gémir mutuellement.

Monsieur Charles observait le spectacle, un homme parmi d'autres hommes, ni plus ni moins touché que les autres. Des jeunes hommes, des hommes plus expérimentés passaient entre les groupes, caressant et proposant leurs soins. Peu à peu, le spectacle se répandit dans la salle. Des hommes se mettant à genoux pour défaire des pantalons et… D'autres disparaissant dans les chambres afin de… Il y avait même un jeune homme qui offrait sans vergogne ses fesses et son anus à qui le souhaitait et par Dieu, des spectateurs le voulaient et...

Javert ne comprenait rien. Mais il ressentait. Et cela le rendait honteux. Lorsque l'un des hommes sur scène avala le sexe de l'autre pour le sucer avec ardeur, Javert baissa la tête. Mal à l'aise devant cette vision. Devant ses souvenirs.

Devant ses propres besoins...qui se réveillaient...à sa profonde honte.

Il était donc un dépravé lui aussi ?

" Jean, souffla-t-il en se penchant sur son compagnon resté assis à la table. Partons."

Valjean n'en crut pas ses oreilles lorsqu'il entendit le policier le supplier pour la première fois de toute leur vie :

" Je t'en prie."

Le vieux forçat tourna son visage pour regarder dans les yeux clairs de Javert. L'inspecteur s'était baissé pour parler presque dans son oreille ; malgré son intention, la première chose que Valjean vit, ce furent ses lèvres qui tremblaient imperceptiblement.

Il se retourna et voulut les apaiser en les caressant du pouce ; comme par instinct, sa main se creusa pour entourer la joue de Javert et ses doigts se perdirent entre les favoris de l'homme. Jean Valjean avait envié peu d'hommes dans sa vie, mais à ce moment précis, il enviait les doigts presque éthérés du jeune Alexandre. Puis il trouva enfin les yeux de Javert et vit l'angoisse en eux.

Personne ne sembla les remarquer lorsqu'ils s'éloignèrent bras dessus bras dessous, en direction de la sortie. Cependant, la main libre de l'inspecteur s'était aussi agrippée à l'avant-bras du bagnard et se crispait à la recherche de soutien. Du peu qu'il pouvait voir sous cette lumière, Valjean aurait pu dire que Javert avait pâli.

Il avait besoin de repos et il en avait besoin d'urgence.

L'ancien forçat prit la clé qu'ils leur avaient donnée à leur arrivée et la montra à l'un des garçons de salle. Il reçut un sourire complice et un geste de la tête le dirigeant vers le couloir avoisinant.

Quel âge avait-il ?

Un homme de cinquante ans incapable de se reprendre.

Valjean le tenait par le bras, l'entraînant dans les couloirs du bordel. Et Javert se laissa entraîner.

Les deux hommes se retrouvèrent enfin dans une chambre. Sensiblement la même que celle de monsieur Charles. Même décoration, même agencement. Donc, il y avait certainement des ouvertures dans les murs.

Valjean le savait-il ? Rien n'était moins sûr.

Surtout en voyant la manière de se comporter de l'ancien forçat. Prévenant, doux, attentionné. Il attira Javert jusqu'au lit et le fit s'asseoir lentement.

Javert en aurait ri s'il avait été dans son état normal.

Sûr de lui, sûr de sa place, sûr de son autorité…, sûr de son monde...

Valjean posa gentiment sa main sur le front de Javert, les yeux bleus brillaient d'inquiétude.

" Comment vous sentez-vous ?," demanda le forçat, usant du vouvoiement respectueux face au policier.

Ce fait n'échappa pas à Javert et le fit grincer des dents amèrement. Ils jouaient un rôle, un rôle et Valjean le jouait à merveille. Il n'y avait que lui pour se troubler, pour se croire autre chose qu'un mouchard sous un alias.

"Lui as-tu demandé ?"

Javert baissa les yeux, il ne supportait plus la gentillesse de Jean Valjean. Un acte remarquable.

" Je suis désolé, murmura Javert. J'ai perdu l'habitude de voir de telles...choses...

- Je suppose que ça ne doit pas être la même chose que d'y participer..."

Mais l'inspecteur ne leva pas les yeux, au contraire, il semblait être gêné davantage.

"Ah! Vous n'avez jamais…?"

Question indiscrète posée par un forçat rougissant.

" Jamais," répondit Javert.

Valjean répondit à la question implicite en détournant le regard lui aussi :

" Moi non plus."

Cet aveu fit sursauter Javert et le garde-chiourme regarda le forçat avec un air ahuri.

" Tu as vécu dix-neuf ans dans le bagne sans jamais avoir…?

- Jamais !," fit catégoriquement Valjean.

Javert ne sut pas quoi rétorquer. Venant de n'importe quel autre forçat, il serait resté dubitatif mais venant de Valjean… Tout était possible.

" En dix-neuf ans ? Tu n'as jamais cédé à…?

- En soixante ans, je n'ai jamais cédé à la tentation."

Soixante ans ? Javert était abasourdi mais il songeait à son cas personnel. En cinquante ans, il n'avait jamais cédé non plus à la tentation.

" Nous sommes donc deux vierges, sourit Javert, douloureux.

- Il semblerait," répondit Valjean, en lui rendant le sourire.

"Lui as-tu demandé ?"

Et Javert lui demanda en ordonnant simplement :

" Embrasse-moi !"

Valjean répondit en se penchant et en embrassant franchement le policier. Le forçat se retrouva au-dessus de l'inspecteur. Le baiser, d'abord chaste, se transforma en quelque chose de beaucoup plus intense lorsque les bouches s'ouvrirent et que les langues se trouvèrent.

Le forçat, qui avait gardé les yeux grand ouverts jusque-là, se sentit accablé. Le contact était maladroit, il y avait entre eux trop de dents impatientes de se heurter ; et la tiédeur de la bouche de Javert, le manque d'air l'étourdissaient. Il sentit la panique se frayer un chemin dans son esprit, et sentit aussi la réponse qui l'accompagnait toujours : s'enfuir.

Jusqu'à ce que Javert laisse échapper un son minuscule, à peine plus qu'une respiration plus soutenue que la précédente, et que le sang de Valjean se mette à bouillir. Il ferma les yeux et se concentra pour lui arracher juste un autre petit soupir. Il voulait le garder parmi ses souvenirs les plus chers, et ainsi être sûr qu'il ne mourrait pas sans avoir vécu.

L'inspecteur, son inspecteur s'impatientait. La main qui reposait sur le cou de Valjean devenait pressante, et il avait entrepris de lui enfoncer ses longs doigts dans le dos. Valjean manœuvra l'un des jarrets de l'inspecteur pour le pousser à plier la jambe et l'encouragea à la tenir à l'écart pour lui garantir l'accès.

L'homme était de taille imposante et robuste par ailleurs. Ce n'était pas facile d'atteindre son visage.

Valjean put dès lors contrôler un peu mieux ses caresses, explorer du bout de sa langue le palais de l'homme et le forcer à laisser échapper encore un petit gémissement.

La main posée sur son cou se déplaçait en une caresse maladroite, mais plus que suffisante pour déclencher une traînée de feu si puissante qui se prolongea tout le long de sa colonne.

Contre sa cuisse, Javert avait durci.

Instinctif, irréfléchi, naturel… Javert rapprocha Valjean par les revers de sa chemise et le maintint ainsi. Il s'était laissé manipuler mais il voulait Valjean avec ardeur.

Plus près, plus profond, plus fort.

Un besoin impérieux de plus saisissait l'inspecteur et le faisait agir. Javert laissa ses mains se déplacer sur le corps de Valjean, glissant sur la taille, puis plus bas. Et Javert ressentit une dureté qu'il reconnut aussitôt.

Une alarme résonna dans son esprit.

Il était inspecteur de police. Il était dans un bordel. Il était dur devant des hommes qui les regardaient agir. Qui le voyaient se laisser aller.

Il était inspecteur de police. Il était dans un bordel. Et l'homme avec lequel il se trouvait était dur lui aussi. Il le voulait autant que lui.

Dieu ! Il y avait peut-être des hommes qui se caressaient en attendant la suite.

Ils ne valaient pas mieux que les deux hommes qui faisaient l'amour en public. Ils ne valaient pas mieux que tous les autres.

Ce fut difficile mais Javert repoussa Valjean. Il ne reconnut pas sa voix lorsqu'il souffla :

" Attends !"

Pour Valjean, cela n'était pas possible de s'arrêter. Pas lorsque son corps entier brûlait ; pas lorsqu'il savait que son contact était si désiré.

Mais le vieux galérien avait vécu assez longtemps pour comprendre que les choses pouvaient être compliquées entre les gens.

Peiné, presque humilié, il roula sur le côté et grogna en se laissant retomber sur le lit. Soudain, les lumières brillaient trop fort et l'obligèrent à se couvrir le visage d'un avant-bras.

" Pas ici," reprit la voix rauque du policier, juste capable de prononcer une ou deux syllabes.

Un nouveau souffle avant de pouvoir murmurer :

" Plus tard… Ailleurs…"

Javert s'étendit sur le lit aux côtés de Valjean. Il sentait son coeur battre la chamade. Comme après une course poursuite particulièrement intense, comme lorsqu'il poursuivait un criminel…

Mais aucune chasse à l'homme ne lui avait fait cet effet. Il désirait Jean Valjean avec ardeur.

" Parce que tu voudras toujours de moi demain ?"

Valjean se cachait encore sous son bras. Sa voix se brisa.

" Tu es comme un poison qui me coule dans le sang. Et je ne comprends pas ce qui m'arrive.

- Alors nous sommes deux," rétorqua sèchement Javert.

Javert se redressa et vint se placer au-dessus de Valjean, la colère brillant dans ses yeux.

" Un poison ? J'ai envie de toi, putain ! Maintenant, demain… Toujours !"

Et il força Valjean à retirer son bras pour bien l'examiner en face. Valjean avait fermé ses yeux et son visage était illisible.

" Tu veux une preuve ?"

C'était plus facile de s'embrasser en étant couché. Plus agréable.

Javert se pencha et reprit les lèvres de Valjean.

" Demain, j'aurai encore envie de toi."

Valjean hocha la tête, accepta même d'ouvrir les yeux pour le regarder un peu déconcerté avant de lui sourire avec une véritable joie.

"Je crains que cette fièvre ne soit pas aussi facile à guérir que la précédente. Il te faudra de la patience. Allons-nous-en d'ici."

Le galérien se dirigea vers le bonheur-du-jour et versa un peu d'eau sur une serviette avant de l'appliquer sur ses oreilles rougies.

" Ça ne nous empêchera pas de revenir dans quelques jours. Le type sera de retour samedi."

Javert se figea dans son mouvement avant de se tourner vers Valjean, oubliant les voyeurs et le danger de rester dans ce lieu :

" Quoi ?

- L'homme est bien connu, même que l'un de mes compagnons de jeu est amoureux de lui. Et ils m'ont fait comprendre qu'il a l'habitude de passer ses samedis soirs ici."

Revenir ici ?

Javert en détesta l'idée au plus profond de ses os. Mais ce n'était ni le lieu ni le moment d'en parler.

"Partons !," ordonna simplement le policier.

Ce fut un pénible voyage en fiacre. Dans l'agonie. Jamais Jean Valjean n'avait été aussi conscient des confins de son propre corps et jamais ils ne lui avaient paru si étroits. Il sentit la cuisse ferme de Javert s'appuyer contre lui, et cette étrange démangeaison dans sa main qu'il soupçonnait que seul le contact avec la peau de son amant calmerait.

Son amant. Quel concept extraordinaire !

Un voyage en fiacre et le policier se sentait étourdi. Il mourait d'envie d'arrêter le véhicule et de courir dans les rues de Paris plongées dans la pénombre. Il y avait un pont quelque part… Il y avait un criminel armé d'un pistolet… Il y avait des bagarres faciles à déclencher…

Endurer...

Javert avait toujours été quelqu'un de pondéré. Dans sa manière d'être, dans sa manière de vivre, dans sa manière d'agir.

Du moins c'était ainsi qu'il se voyait. Probe, sobre, mesuré.

Cette soirée mémorable venait de lui démontrer l'inanité de cette vision.

Il était quelqu'un de violent, de passionné, d'ardent.

Cela se mariait à la perfection avec le verre d'alcool fort qu'il buvait.

Valjean le contemplait, assis sur le lit du policier, dans son appartement de la rue des Vertus.

Javert était atterré. Il appréciait le silence. Pour remettre de l'ordre dans ses idées et essayer de comprendre.

Le deuxième verre fut englouti avec une légère grimace et Javert fut content de voir enfin le tremblement dans ses mains s'estomper. Il se reprenait enfin.

" Et ta blessure ?," demanda tout à coup le policier en se tournant vers Valjean.

Valjean sembla surpris par cette question. Comme si la soirée n'avait pas eu lieu, Javert revenait à ce qui les occupait la veille.

" Je vais bien, répondit simplement le forçat.

- Je préfèrerai m'en assurer, asséna Javert en posant son verre vide sur la table. Je ne veux pas que quelque chose t'arrive."

Comme si tout était à l'identique. Comme s'ils étaient restés dans ces rôles de collègues et de subalternes.

" Je vais bien," grogna le forçat.

Mais ce fut peine perdue. Javert, autoritaire, sortit ce qu'il fallait pour soigner Valjean. Il déposa le tout violemment sur la table, bandages, chiffon, laudanum...

En réalité, Javert avait besoin de retrouver la normalité, son esprit se raccrochait à des actes banals. Il avait besoin de temps pour comprendre, même si cela choquait Valjean.

Du temps !

" Tu enlèves ta chemise ou je le fais pour toi ?," lâcha durement le policier.

Valjean obéit. Rapidement, comme il sied à ceux qui reçoivent des ordres. Il jeta ses vêtements par terre avec une rage mal contenue. Une rage qu'il croyait morte et enterrée.

Lorsque son torse fut nu, il s'approcha avec brusquerie du policier, chemise en main, et lui tendit le bras.

"Je vous ai dit que je vais bien."

Brutal, Javert jeta la chemise sur une chaise. Il approcha ensuite la chandelle pour examiner le bras. Il le saisit et en sentant la peau chaude sous ses doigts, il ne put aller plus loin.

Il aurait peut-être fallu encore un verre d'alcool.

" Merde," lâcha Javert en sentant à nouveau son sang bouillir.

Un souffle. Un rire.

" Parle-moi de ce que tu as découvert au bordel Valjean !"

Comme cela il allait se reprendre, n'est-ce-pas ? Cette folie était passagère ?

" L'Espagnol, s'il est vraiment espagnol, a la main dure. Mais certains de ces messieurs trouvent ce fait attrayant. Je ne serais pas surpris s'il en abusait de plus d'une façon. Je veux dire, je pense qu'il est possible pour lui de faire de ces pauvres hommes une source de revenus, et c'est pourquoi il y retourne chaque samedi."

Doucement, luttant pour caresser au lieu de blesser, Javert auscultait la blessure. Elle était encore impressionnante, il fallait être prudent. Javert écoutait Valjean et contraignait son corps au calme en soignant puis en bandant la plaie. Une belle estafilade mais couverte d'une croûte de bon aloi. Nulle infection n'était à craindre.

Cela ressemblait maintenant à ce que lui-même portait sur sa jambe, la blessure provoquée par la lame de Montparnasse. Sans gravité.

" Samedi je dois y retourner donc…," murmura le policier, sans se rendre compte qu'il oubliait de compter Valjean.

M. Madeleine n'était pas un imbécile. Il le remarqua. Et sa main saisit les doigts de Javert dans une poigne puissante.

" Que voulez-vous dire ?"

Javert eut un sourire tordu, il fallait ruser pour rattraper sa bévue.

"Après ce que nous avons vécu, tu as le droit de me tutoyer Jean. Je pense qu'après ce soir, il n'y a plus d'inspecteur ni de voleur. Tu ne crois pas ?"

Mais l'homme devant lui n'était pas seulement perspicace, il était aussi têtu. Et il était très, très près de se mettre en colère.

" Que veux-tu dire, Javert ? Tu comptes y retourner seul ? Affronter ce meurtrier en tête-à-tête ?"

Demain, Valjean sera parti. Cette pensée gonfla le coeur du policier. Un jour, sa mère lui avait hurlé qu'il avait un coeur de bois. Incapable de compassion et de sentiment.

Les coeurs de bois pouvaient-ils s'enflammer ?

Javert n'avait pas pleuré depuis des années, depuis sa prime enfance. Les dernières larmes qu'il avait versées étaient des larmes de douleur physique. Le fouet ou le poing. Inconcevable qu'il pleure de détresse.

A cinquante ans !

" Tu vas retourner à ton jardin de Picpus Jean, mentit Javert avec conviction. Je refuse de te mettre davantage en danger.

- Soit ! Je vois bien ce que valent tes promesses, Javert. Tu n'es pas si différent de ton Vidocq.

- Si tu savais…, sourit Javert.

- Savoir quoi ?"

Mais Valjean n'écoutait plus. Dans sa poitrine, là où la passion s'était enflammée à peine une heure auparavant, une épaisse couche de glace se formait. Il venait de découvrir une douleur qu'il n'avait jamais conçue et à laquelle il ne pensait pas pouvoir survivre : le dépit.

Il revêtit sa chemise pour ne plus se sentir si vulnérable. Ou peut-être était-ce pour arrêter l'expansion de la glace qui l'étouffait à mesure qu'elle s'épaississait. Il continua à revêtir son corps couche après couche de vêtements, sans ressentir le moindre soulagement.

Javert avait été à lui pendant quelques minutes. Il n'avait pas demandé ce que l'homme lui offrait. Il n'était même pas sûr de le vouloir. Alors, pourquoi sa trahison lui faisait-elle si mal ?

" Tu sais pourquoi Loisel est mort Jean ? Tu sais pourquoi Paquita et les autres ne seront jamais vengés ? Tu as raison Jean Valjean lorsque tu dis que je suis un salopard ! C'est la vérité," asséna Javert, impitoyablement.

Briser l'image qui, peut-être naissait dans l'esprit du forçat à son encontre. Si Valjean commençait à le voir comme un homme honorable...digne d'amour… Il fallait remettre les choses à leur place. Demain, Valjean partait, il devait haïr Javert. C'était ainsi que les choses devaient être.

Avec un sourire incertain, laid à regarder, Javert ajouta :

" Ce soir est un accident. Je ne voulais pas te faire de mal. Je me croyais capable de mener cette surveillance. J'ai échoué. Ce n'est pas la première fois. Dans cette chambre, j'aurai dû me mettre à genoux pour sucer la bite d'un homme. J'en ai été incapable."

Cette fois, sa voix se brisa lorsqu'il avoua :

" Je ne pensais qu'à une chose. Te retrouver."

Et Javert céda, il saisit la bouteille et le verre pour se resservir encore. Il en avait besoin.

" Nous sommes tous des salopards, Valjean. Tous ! Chabouillet, Gisquet, Vidocq… Moi. Jamais tu n'auras de grâce. Je dois t'arrêter sur les ordres de Chabouillet. Je n'ai jamais refusé d'obéir à un ordre mais je refuse d'obéir à celui-là."

Le verre claqua violemment sur la table alors que Javert lâchait froidement :

"Je me fous de ce qu'il peut m'arriver mais je veux que tu sois en sécurité avec ta gosse. Demain…"

Et c'était dit.

Javert ferma les yeux, il avait trop bu, trop vite, sans manger. Il se sentait vaciller.

" Demain, je sortirai de ta vie, dit le forçat. Aie la décence de me le permettre cette fois."

Valjean avait saisi la poignée de porte. Mais il eut la faiblesse de regarder en arrière. Et ce qu'il vit fit exploser la glace qui le faisait suffoquer.

Javert se cramponnait à la table pour ne pas tomber, la tête pendante entre les épaules alors que des touffes de cheveux s'échappaient de sa queue et tombaient sur son visage. Il claqua la porte.

Et il s'empressa de retourner aux côtés de l'inspecteur pour placer une main réconfortante sur son dos.

Maudit forçat, pensa Javert. M. Madeleine n'avait jamais eu le sens des priorités.

" Je partirai si tu le souhaites. Pas parce que tu me forces, ni parce que tes supérieurs sont des canailles. Je partirai parce que tu as désobéi à tes ordres. Tu es allé à l'encontre de tout ce que l'inspecteur Javert que j'ai connu autrefois croyait. Et c'est de ma faute. Non, Javert, je ne serai pas l'homme qui te clouera cette dague dans le dos. Maintenant, repose-toi."

Mais Javert fut incapable de répondre, il s'effondra et sans les bras de Valjean, il serait tombé sur le sol. Il murmura juste le prénom de Valjean.

"Jean…"

Et cela sonna comme une prière.

L'inspecteur Javert avait l'habitude des blessures. La douleur, les brumes de la drogue, les dents serrés pour supporter l'inconfort. Il connaissait bien.

Il était beaucoup moins habitué à la gueule de bois.

La sensation d'étreinte qui serrait son crâne, le martèlement dans son cerveau, une colonie de taupes creusant des galeries dans les profondeurs de son esprit. Ce n'était pas nouveau mais c'était rare.

La dernière fois remontait à une soirée mémorable où il avait été saoulé par ses sympathiques collègues pour fêter son grade d'inspecteur de Première Classe. Il n'avait pas eu le choix et avait accepté de jouer à qui boira le plus. Il avait gagné mais à quel prix ? Il avait lutté pour garder un semblant de dignité avant de vomir dans une ruelle. Il avait été si mal.

Dieu ! C'était presque pire !

Un rire retentit dans ses oreilles et accentua le malaise.

" Boire autant était idiot inspecteur !"

Reconnaître la voix demanda un peu de temps.

" Jean ?, souffla le policier.

- De nouveau là ?

- Quelle heure est-il ?"

Remettre de l'ordre dans ses pensées. Il avait du travail ? Non ? Ne devait-il pas être à son poste ? Quel jour étions-nous ?

Mince, depuis combien d'heures dormait-il ?

Et cette dernière pensée suffit à le réveiller pleinement.

Devant lui se tenait en manches de chemise Jean Valjean, souriant et les bras croisés. Goguenard.

Javert fut saisi par la beauté de l'homme et il eut furieusement envie de l'embrasser. Donc, il était devenu fou, c'était un fait sûr et certain.

" Mange quelque chose et partons. Si je dois rester à Paris, je dois trouver un meilleur endroit pour me cacher. Une deuxième option. Je ne fais pas confiance à ma logeuse."

Javert essaya de se lever mais un soudain malaise le fit vaciller. Il devait manger !

Valjean avait raison.

Et Javert sentit son coeur se briser. Donc un coeur de bois pouvait être brisé ?

" Nous allons à ton appartement. Il faut récupérer quelque chose."

Quelqu'un serait plus juste !

Si Rivette avait obéi à son supérieur et collègue, dans l'appartement de la rue de l'Ouest se cachaient le jeune policier et la fille de Valjean.

Si Rivette avait suivi les instructions de Javert, un fiacre était déjà prêt dans la rue et devait quitter Paris sur l'heure. En direction de Calais.

Si Rivette avait accepté de se plier aux ordres de l'inspecteur de Première Classe, il allait se rendre complice de la fuite d'un criminel en cavale.

Maintenant...il fallait voir si Javert pouvait faire confiance à Rivette.

Javert s'en voulut pour sa faiblesse, il se força à se lever et posant ses mains sur la table, le mur, les meubles, il essaya de se comporter normalement. Il sortit ce qu'il put de ses réserves. Pain, fromage, lard, eau. Et ignora la nausée qui le prit.

" Mangeons !," ordonna Javert avant de mordre avec rage dans un morceau de pain.

Valjean mangeait lentement. Tout à l'intérieur de cet homme semblait se produire à son propre rythme et ne jamais se précipiter.

En fait, l'ancien forçat étudiait l'inspecteur et cherchait des réponses. Il se donnait le temps de réfléchir, et les conclusions auxquelles il arrivait le comblaient de tristesse. Mais Valjean avait fait une déclaration d'intention la veille, et même s'il avait voulu changer d'avis, il savait qu'il jouait avec la vie d'un homme que sa présence mettait gravement en danger. Il était impératif qu'il se tienne éloigné de Javert.

La normalité avec laquelle il se comportait n'était qu'une apparence...

Dieu merci, le policier n'avait pas à lutter pour s'habiller. La veille, Valjean lui avait juste retiré les bottines. Il était trop beau habillé ainsi mais l'idée de se changer était trop difficile. Il resterait vêtu en bourgeois. Il ne préfèra même pas imaginer le regard surpris de Rivette.

" Donc, le dénommé Pierre vit rue de la Contrescarpe, lança le policier, essayant de reprendre en main sa vie et son enquête.

- Oui, et là, il doit dormir à poings fermés."

Le policier se mit à sourire, énigmatique. Il comprenait fort bien le sous-entendu. Mais non, le travail de policier était terminé pour Valjean, il fallait le ramener rue de l'Ouest et lui faire quitter Paris.

"Je m'en chargerai plus tard," répondit simplement Javert en se coupant un large morceau de lard.

Javert se sentit mieux dès qu'il eut mangé. Les brumes quittaient son cerveau et ses pensées renaissaient. Et le remord. Et le dépit.

Le repas terminé, Javert se leva, fier de se tenir debout sans vaciller. Il jeta un regard autour de lui, ses livres, neufs, rachetés sur le compte de la préfecture, et des romans que jamais il ne lirait. Sa fenêtre était neuve, elle aussi, ainsi que les rideaux placés devant. M. Chabouillet avait bien fait les choses.

Ce fut comme si on l'avait corrompu avec des biens terrestres, lui. Javert ! Il eut envie de tout jeter dans le poêle pour brûler ces trente deniers.

" En route," fit Javert, pressant.

Le froid avait cédé quelque peu ce matin-là, et des faibles rayons de soleil avaient réussi à atteindre le sol dans certaines rues. Ils auraient pu marcher, mais Jean Valjean restait obligé de se cacher.

Ainsi, bien que leurs jambes avaient grand besoin d'une promenade, ils se dirigèrent en fiacre vers la rue de l'Ouest.

La première chose qui déplut à l'inspecteur fut l'absence du fiacre qui devait attendre Valjean pour l'entraîner loin de lui. Il en conçut une certaine colère. Ce qui n'échappa pas à Valjean.

Javert demanda à leur cocher de patienter.

Il ne s'avouait pas vaincu.

Grimpant les marches de l'escalier quatre à quatre, suivi par un Valjean, surpris et silencieux, Javert se retrouva rapidement devant la porte de l'appartement de M. Fabre.

Puis il essaya d'ouvrir la porte.

Tout était fermé à clé.

Merde !

Rivette n'avait pas obéi. Javert en tombait des nues.

" Que se passe-t-il ?, " lui lança Valjean, clé en main.

Javert allait répondre un mensonge lorsque la logeuse apparut, un courrier dans la main. Rivette n'avait pas été aussi stupide quand même ?

" M. Fabre ! Un message pour vous ! Un gamin l'a apporté ce matin !"

Essoufflée la femme attendait une récompense pécuniaire.

Javert ne savait plus quoi dire. Rivette ?

Valjean saisit la missive et remercia la femme en glissant une pièce dans sa main. Avec le sourire bienveillant de M. Madeleine.

Javert était sur des charbons ardents.

Il n'en revenait pas ! Rivette ne lui avait pas obéi. Un homme qu'il avait formé, il l'avait connu sergent et depuis dix ans, ils travaillaient ensemble.

Dès que le concierge repartit, Valjean lui remit le message. Son expression était maintenant illisible.

Monsieur Fabre,

La Seine est toujours gelée. La livraison que vous attendiez est impossible. Il faudra attendre le dégel pour espérer rejoindre Londres.

La route est dangereuse en l'état, surtout vue la jeunesse des plants que vous avez commandés.

Veuillez en informer votre contremaître, il sera de fort mauvaise humeur.

Cordialement,

Monsieur Philippe

Javert lut le message et reconnut l'écriture de gamin de son inspecteur. Rivette avait donc refusé de prendre le risque d'entraîner la petite Cosette dans une fuite vers Londres. Javert froissa la lettre et la glissa dans sa poche roulée en boule, mécontent de tous et de lui-même.

" Bien, murmura Javert. Quelques explications ne seraient pas de trop sans nul doute…"

Il grimaça lorsque la voix, froide et dure, de M. Madeleine retentit :

" En effet, inspecteur. Ce serait fortement apprécié."

Javert commença par faire renvoyer le fiacre, il ne fallait pas se ridiculiser davantage et porter l'attention sur eux.

" Commençons par le départ…"

Javert eut un sourire, sans joie, rempli d'amertume, avant de s'expliquer :

" Un complot se prépare contre le roi. Voilà ce que nous avons découvert en entrant dans ce maudit fric-frac ce soir-là. Toi et moi nous sommes compromis."

Ce serait plus facile sans le mal de crâne. Mais Javert n'avait pas le choix, surtout en voyant les yeux glacés de monsieur le maire posés sur lui.

" M. Chabouillet est de ce complot. Avec d'autres nantis, il veut renverser le gouvernement. Le roi ! Je suis complice. Ce n'est qu'une question de jours avant que ma tête ne tombe. Mais toi… Je ne veux pas qu'ils t'aient !"

Valjean en resta muet. Impossible ! C'était trop monstrueux ! Le Javert qu'il connaissait ne se serait jamais laissé entraîner dans ce genre d'affaire de son plein gré. Il ne voyait qu'une explication : l'inspecteur s'était laissé piéger, et maintenant il ne trouvait pas d'issue à sa situation.

" Non. Ils n'auront personne. Ni toi, ni moi. À nous deux, nous ferons face. Comment t'ont-ils entraîné là-dedans ?"

Javert glissa ses mains dans son dos, reprenant sa position de garde-à-vous habituel lorsque le chef de la police de Montreuil faisait son rapport à M. Madeleine.

" Loisel a été assassiné sur l'ordre du Premier Bureau. Ce fric-frac infâme est une machination de MM. Chabouillet et Gisquet. Le gonze qui a tenté de nous tuer est de leurs hommes. J'ai dû…"

Javert n'était pas fier. Pas fier de lui, pas fier d'avoir plié le genou, pas fier de s'être soumis. Mais quel autre choix avait-il ? Le parc du Château de la Muette était grand et bien ombragé. La neige cache vite les traces.

" J'ai dû promettre ma loyauté, cracha Javert, et je suis un homme de parole.

- Tu es un fou !"

Javert se mit à rire, réellement amusé.

" Je suis un gitan ! J'ai obtenu ma place grâce à M. Chabouillet. Je suis son Chien. Je suis à ses ordres. Je ne fais que lui rembourser ma dette.

- Merde, Javert ! Rembourser une dette ? Tu parles d'honneur, tu parles de gratitude... Je parle d'honnêteté. La tienne ! Quel genre d'homme te forcerait à aller à l'encontre de tes principes ? Un homme d'honneur ? Non ! Un homme honorable te laisserait choisir.

- A ton avis Valjean. Où serais-je aujourd'hui sans M. Chabouillet ? Surtout après le fiasco de M. Madeleine ? Je suis un homme de parole. Qu'on me laisse au moins cela !"

Javert regarda profondément Valjean et ajouta dans un murmure :

" Tu m'as sauvé la vie, je vais tout faire pour sauver la tienne. Et celle de ta fille."

Le plus dur restait à avouer. Javert le fit le front levé, en brave soldat devant le peloton d'exécution. Hier il avait eu envie de faire l'amour avec Jean Valjean. Comme la vie était étrange.

" J'avais monté tout un plan pour te faire quitter Paris aujourd'hui. Toi et Cosette. Rivette devait être ici avec elle. Et je vous aurai collés tous les deux dans un fiacre en direction de Calais. Puis le bateau pour Londres. On me doit des faveurs."

Valjean eut besoin de s'asseoir. Il n'avait pas imaginé pour un instant les proportions que l'affaire avait prises. Qui aurait pu le faire ? Tout ce qui lui était cher, tous ceux qu'il aimait étaient en danger. Et Javert, son inspecteur, se battait seul pour les garder en vie.

Il fallait attendre maintenant. Javert se préparait à tout. La colère de Jean-le-Cric. De la violence physique était même à craindre. La déception. Les mensonges du policier et sa façon de traiter Valjean avec désinvolture ne méritaient rien de plus. Le dégoût. Ce serait le plus dur à supporter. Surtout après avoir goûté les baisers de Valjean et son désir.

Javert n'essaya pas de se justifier davantage. A quoi bon ? Il avait fait cela pour sauver Valjean. Pour sauver sa fille. Pour rembourser ses dettes. Et parce qu'il avait commencé à ressentir plus que de l'amitié pour le vieux forçat. Sans même se rendre compte que cela se produisait.

A quoi bon le dire ?

Valjean réfléchissait, passant une main distraite sur sa barbe. Puis il se leva brusquement et se mit à arpenter la petite pièce, comme cela lui arrivait parfois, lorsque la tempête se déchaînait sous son crâne.

" Je te remercie pour tous tes efforts, mon ami. Mais il est clair que si nous voulons sortir de cette impasse, nous devrons y faire face ensemble. Par où commençons-nous ?"

Javert sursauta. Il ne s'attendait pas à cela. Que Valjean l'appelle mon ami, qu'il reste avec lui et veuille lutter avec lui.

" Tu es en danger !, lâcha Javert. Cette situation ne change pas. Je refuse de te faire du mal."

Il ne pouvait pas s'en empêcher. L'inspecteur ressentait la colère qui montait en lui. Quelle tête de mule ! M. Madeleine n'avait pas changé !

Madeleine s'arrêta devant lui, le regard furibond et les oreilles cramoisies.

" L'on veut m'arracher ma fille et celui que j'aime ! Comment veux-tu que je reste les bras croisés à les regarder faire ?"

Et la colère fondit comme neige au soleil.

" Celui que tu aimes ?," murmura Javert, incertain.

Javert ne laissa pas le temps à Valjean de réagir. La peur de ces dernières heures, l'alcool encore dans son sang, la nuit passée à avoir vu des hommes s'aimer. Javert s'avança d'un pas décidé vers Valjean.

Brutalement, il repoussa le forçat contre le mur et prit ses lèvres en conquérant. Obligeant l'homme à accepter son baiser, sa langue pénétrant sa bouche avec ardeur. Les mains de Javert glissèrent sur les épaules, les hanches, bloquant Valjean, là, contre le mur, tel qu'il le voulait.

" Je voulais t'avoir hier soir, murmura Javert, en embrassant encore et encore Valjean. Je savais que tu partais aujourd'hui. Dieu. Jean…"

Les yeux de l'inspecteur étaient un ciel de pluie, dans lequel de fins éclairs dorés brisaient la monotonie. Le ciel s'assombrissait.

Javert ne savait plus ce qu'il faisait, ses mains agissaient de leur propre chef. Cherchant les boutons, cherchant la peau chaude dessous, cherchant à embrasser la chair tendre de la mâchoire. Déshabiller à nouveau M. Madeleine et… Quoi ? Le policier n'en avait aucune idée mais il était hors de question de s'arrêter. Il avait assez réfléchi. Il n'était plus dominé par sa pensée mais par ses désirs.

Pour la première fois de sa vie, il voulait. Murmurant doucement le prénom du forçat. Jean… Jean… Jean... Comme une prière. Encore sous le choc de pouvoir caresser les épaules larges du forçat, respirant le parfum encore présent du Marquis. Caché dans le cou, le musc lui faisait perdre la tête.

Jean Valjean...

Pour sa part, Valjean répondait en beauté à ses attentions. Surpris au début, il avait réussi à détacher ses mains du papier peint et à les laisser errer sur le dos de son amant.

Rendu fou par la voix qui lui murmurait sa passion à l'oreille, il avait atteint les fesses de Javert et les parcourait. Il les avait serrées contre son propre corps et, sans s'en rendre compte, s'était levé sur le bout de ses pieds à la recherche de la pression que le renflement du pantalon de l'inspecteur promettait.

Provoquant de ce fait un halètement de la part de Javert ainsi que davantage d'ardeur.

Il n'y avait rien de chaste dans les caresses de Valjean, celles qu'il désirait tant lorsqu'il avait été contraint de s'interrompre la veille.

" Javert !

- Fraco, opposa Javert. Dis mon prénom !

- Fraco !

- Bien, approuva Javert, souriant en examinant le bleu d'azur qui le rendait fou...depuis Toulon ?

- Fraco… Il faut arrêter ! Nous ne somme plus en sécurité ici. Nous devons fuir."

Là, il fallut que le mécanisme de la pensée se réenclenche pour que Javert retrouve sa concentration.

" Tu ne veux pas de moi ?, demanda douloureusement le policier, à mille lieues de songer à l'enquête ou au danger.

- Pas de toi ? Je... Sacrebleu, Fraco ! Si tu continues encore un instant, mes genoux vont fléchir ! Je n'ai jamais autant désiré de toute ma vie !

- Alors de quel danger…"

Puis l'intelligence revint enfin dans l'inspecteur de police qui se recula. Le front baissé. Il lutta pour se reprendre, il était encore sous le choc du désir qu'il ressentait pour Jean Valjean.

" Pardonne-moi. Tu as raison. Tu n'es pas en sécurité ici. Rivette peut être un idiot, parfois. Cette lettre venant du couvent peut avoir attiré quelqu'un ici."

Javert n'avait jamais été amoureux, il n'avait jamais même pensé qu'il pouvait être attiré un jour par quelqu'un. Sa réaction fut celle d'un mari jaloux et possessif. Surtout qu'il ressentait encore la violence de son désir pour son compagnon. Il lui fallait un exutoire.

" Je vais te trouver une cachette sûre, asséna le policier sans laisser le temps à Valjean de discuter. Tu vas t'installer dans une maison tranquille. Tu n'en sortiras plus tant que le danger sera toujours là."

Car Javert restait Javert. Un homme dur, autoritaire et habitué à l'obéissance des autres.

Jean Valjean, comme les autres.

Et sans se demander un seul instant si on allait lui résister ou non, le policier faisait le tour de l'appartement et récupérait les quelques vêtements qu'il voyait. Ainsi que les médicaments, les vivres, tout ce qui pouvait se révéler utile. Javert préparait un sac de voyage pour Valjean. Cherchant déjà dans sa tête où il allait pouvoir laisser en sécurité le forçat. Le Romarin était perdu mais peut-être ailleurs… Javert se souvint alors d'une affiche d'un appartement à louer qu'il avait remarqué durant l'une de ses patrouilles… Pourquoi pas ?

Seulement Jean Valjean n'était pas un homme soumis et obéissant. Encore moins à Javert.

Encore une fois, un voyage en fiacre et, encore une fois, un silence tendu.

Les deux hommes traversèrent la ville à la recherche d'une rue tranquille. Javert avait exprimé une idée intéressante, née de son expérience de la traque à l'homme. La rue devrait être assez petite et silencieuse pour que tout mouvement inhabituel attire rapidement l'attention de Valjean. Si possible loin des zones commerçantes et avec un voisinage réduit.

L'inspecteur connaissait une rue qui remplissait ces conditions et qui, de plus, avait l'avantage de ne pas être loin de son propre appartement... Ni de la préfecture, mais c'était là un détail sans importance, puisque les plus grands nids de banditisme étaient situés dans l'Île de la Cité, sous le nez de juges et policiers.

La rue de l'Homme-Armé était l'une des plus misérables de la ville.

La migraine s'était apaisée. Mais les pensées de l'inspecteur étaient en ébullition. Il était évident qu'il était en retard pour son travail. Il négligeait depuis des heures son poste de Pontoise. Il n'avait rien de concret pour Chabouillet. Et Vidocq devait déjà se frotter les mains en attendant la chute spectaculaire du garde-chiourme.

Il n'y avait pas si longtemps, le policier s'était permis de menacer le chef de la Sûreté dans son propre bureau. Cet affront ne resterait pas impuni.

Et puis il y avait Jean Valjean. Le grain de sable qui avait fait dérailler la mécanique.

Javert essayait d'établir des priorités mais il n'arrivait plus à se concentrer. Son esprit ne tournait plus qu'autour d'une chose : assurer la sécurité de Jean Valjean.

Il y avait tant de personnes à sa poursuite mais le plus urgent était Vidocq. Il connaissait le visage de Jean-le-Cric, il savait où il vivait et sous quel nom. Et comme le Mec n'était pas un imbécile, il devait savoir aussi que le couvent était l'appât adéquat pour capturer 24601.

Négligemment, Javert paya le cocher et aida Valjean à descendre du fiacre. Cela fit lever les yeux au ciel du forçat.

Ils cernèrent la barrière qui empêchait l'accès des fiacres, et retrouvèrent l'affiche dont l'inspecteur se souvenait. Mais Javert n'avait pas mentionné le commissariat de police qui se tenait au numéro 3, à deux portes du nouveau refuge du forçat, et que celui ci remarqua à cause du fanal suspendu à l'entrée.

" Désormais, je continuerai seul. Ta présence à mes côtés peut attirer l'attention de tes collègues."

Ces mots firent sursauter Javert. Il n'apprécia pas qu'on le chasse ainsi.

" Je refuse de te laisser ainsi. Sans être sûr que tu sois en sécurité."

Ridicule ? Javert n'avait pas conscience de l'être. Il croisa ses bras devant lui et se pencha en avant, se voulant imposant.

" Les braves gens me prennent souvent par un des leurs, Fraco. Sinon, j'ai de quoi convaincre les consciences pointilleuses. Je jouerai bien mes cartes, je te le promets."

Vaincu par la volonté tenace de Jean Valjean, le policier abandonna le combat et murmura, inquiet :

" Tu m'enverras un message. Chez moi. Pas au commissariat."

Et l'inspecteur, un peu perdu, claqua des talons avant de partir.

Il avait passé des années à penser à Jean Valjean, à se traiter de jobard pour y songer autant alors que l'homme était mort. Il trouva ironique de continuer à penser à ce maudit forçat. Seulement il s'inquiétait pour lui maintenant.

Maudit forçat !

Et ses pas le menèrent chez lui pour se changer puis jusqu'au commissariat de Pontoise. Il devait reprendre sa brigade en main et avoir des nouvelles de l'affaire d'Harcourt.

Un vrai rapport et non un message de quelques lignes pour expliquer un échec.

Reprendre sa vie. Reprendre son enquête.

Et ce soir, reprendre sa vie d'amant.

Il pleuvait à verse. C'était une pluie froide que le vent glacial faisait tourbillonner et qui, comme Mirabel le savait par expérience, allait bientôt se transformer en grêle.

Le concierge du 7, rue de l'Homme Armé ordonna à sa femme de ranger son balai une bonne fois pour toutes et abandonna les bottes qu'il réparait pour se dégourdir les jambes.

Ce n'était pas une bonne politique que d'attendre midi sans balayer l'entrée, surtout quand on est à côté du commissariat, mais... à l'impossible nul n'est tenu. Mirabel passa la tête par la porte pour voir si ceux du commerce voisin avaient encore osé entasser des déchets à l'entrée de son immeuble.

Puis il aperçut le vieil homme qui se battait contre la bise pour garder le chapeau sur sa tête blanche. Il regardait à droite et à gauche pour retrouver son chemin sous le fouettement de la pluie et avait l'air d'en désespérer.

C'était un homme corpulent et bien habillé, mais dont l'âge avait affaissé les épaules. Son havresac et le panier, sans doute rempli de délices ruraux qu'il portait, le trahissaient en tant que provincial venu rendre visite à la famille.

Mirabel fit claquer sa langue. C'était peut-être son jour de chance et celui-là, l'homme qui financerait les étrennes.

" Eh, l'ami, venez vous réfugier le temps que ça se calme. Vous allez attraper la crève !"

Le concierge, en bon physionomiste qu'il était, appréciait le sourire reconnaissant et le regard franc et confiant de l'homme. Mais il appréciait davantage le fait de le voir enlever l'excès de boue de ses chaussures avant de franchir le portail.

" Cette ville est un labyrinthe, sonda Mirabel. Nous qui sommes nés ici ne nous en rendons pas compte, mais pour ceux qui viennent nous visiter, cela peut devenir un piège.

- Ah ! Je vois que vous me devinez ! Je suppose que je dois être trop évident. Je ne connais pas très bien la ville, mais je pense que nous ne sommes pas loin du marché des Blancs-Manteaux, j'ai été coincé à Paris assez souvent pour le savoir !

- Coincé ?

- Je viens voir ma fille tous les mois et je n'arrive pas toujours à temps pour le transport de retour chez moi. Comme il n'y a pas de voitures tous les jours, je dois alors trouver une pension.

- Parce que votre fille ne peut pas vous accommoder ?"

La tête de Mirabel tournait à plein régime. La commission de location de l'appartement vide serait suffisant pour payer un nouveau châle pour sa femme...

" Non, elle termine ses études dans un pensionnat. Je ne vois pas le jour où elle finira, je deviens trop vieux pour ces promenades.

- Et vous n'avez pas pensé à louer un pied-à-terre ? Je suis sûr qu'à long terme, ça vous conviendrait. De plus, lorsque mademoiselle votre fille aura terminé, vous pourrez profiter ensemble de la capitale avant de retourner dans le pays.

- Ah ! Je suis sûr qu'elle aimerait ça."

Une pause. L'homme se gratta tristement la nuque.

" Mais j'ai peur que ce ne soit pas dans mes moyens. A moins que... J'ai un pays qui voyage souvent dans la capitale pour affaires. Si la location est aussi rentable que vous le dites, je suis sûr que je peux le convaincre d'abandonner les pensions qu'il déteste tant et de séjourner chez vous.

- C'est une option, bien sûr. Et vous et votre ami économiserez beaucoup d'argent. À coup sûr."

L'hameçon mordu, Mirabel s'empressa de tendre la ligne.

" Par coïncidence, un de mes locataires est parti il y a quelques semaines, et j'ai un appartement libre qui pourrait faire votre affaire. Ce n'est rien d'extraordinaire, mais le prix est bon."

L'homme réfléchit. Il semblait un peu confus jusqu'à ce qu'il secoue la tête.

"Tout ce que j'apporte, vous le voyez ici, et ramener mon ménage serait ruineux...

- L'appartement est meublé et, pour une modeste rétribution, je pourrais convaincre ma femme de vous offrir tous les services d'un garni : un ensemble de draps propres par mois, deux serviettes par semaine et par personne. Peut-être les déjeuners aussi. Qu'en dites-vous ?"

L'étranger retira son gant et lui offrit une paume forte, aussi franche que son visage.

" Je m'appelle Ultime Fauchelevent."

Au commissariat de Pontoise, on vit entrer un inspecteur de police habillé d'un uniforme propre et le regard dur.

Le pli barrant son front et l'air farouche empêchèrent les policiers d'interroger leur supérieur...en l'absence habituelle du commissaire, malade comme de juste.

Et puis, Javert avait l'habitude de ne pas être accueilli par des serrements de mains et des sourires réjouis. Une journée comme à son ordinaire.

Javert traversa donc la salle principale pour entrer dans le bureau du commissaire, devenu par extension son bureau personnel.

Ceci fait, Javert avisa la montagne de paperasse qui l'attendait et soupira de dépit. Il s'assit et attendit, confiant, qu'on vienne le déranger.

Il ne lui fallut attendre que cinq minutes avant qu'on ne frappe en effet.

Le jeune sergent Durand entra, le visage soigneusement vide.

" Des missives de la part de la Préfecture, monsieur, et une de la Sûreté.

- Adressées au commissaire Gallemand ?, demanda Javert en souriant, amusé devant tant de cérémonial.

- Non. A votre nom."

Javert tendit la main et prit les différents courriers. Ceci fait, il regarda en face son sergent. Son allié. Mais quelque chose n'allait pas.

" Du nouveau Durand ?

- A quel propos monsieur ?"

Poli, lisse, respectueux, mais tellement hors de ses manières. Javert se leva et s'approcha de Durand. Un jeune officier de police de vingt ans à peine. Quelque chose se passait et avait provoqué cette situation. Durand était trop distant.

" Les affaires en cours, sergent. Juste les affaires en cours."

Durand soutint les yeux gris si perçants de son inspecteur avant de murmurer :

" La Préfecture est en désarroi, monsieur.

- Parce que j'ai disparu vingt-quatre heures ?!, sourit Javert.

- Il y a eu un incident au Parlement, monsieur.

- Hé bien ?

- M. de Guernon-Ranville a officiellement accusé de coup d'état M. de Polignac."

Le sourire disparut.

Les messages de la Préfecture devaient être urgents et il devait être demandé par M. Chabouillet à corps et à cris. Ces heures loin de son poste allaient peut-être lui coûter cher.

M. de Guernon-Ranville, ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique, appartenant au ministère Polignac, était un homme de foi et d'intelligence. Il devait sentir le vent tourner et vouloir sauver l'Etat…, le Roi… mais de là à accuser le Président du Conseil, Monsieur de Polignac en personne, de coup d'Etat...

Si même les ministres se détournaient du ministère Polignac, c'était que la situation était explosive.

Javert se plaça les mains dans le dos, proche du poêle brûlant et réfléchit. Il ne se faisait aucune illusion sur sa propre situation. Si Chabouillet tombait, Javert tombait, mais il était habituel que les petits payent plus que les gros. Amusé, amer, Javert se dit que peut-être il allait retourner à Toulon, mais pas dans un uniforme bleu cette fois-ci.

" Autre chose ?

- La surveillance de la maison d'Harcourt n'a rien donné, monsieur. Comme je vous l'ai écrit.

- C'était à prévoir, souffla Javert en baissant la tête, fatigué et résigné.

- Et vous, monsieur ?"

La question était posée sur une voix respectueuse mais la critique restait perceptible.

" Deux nuits de vide et une matinée de perdue. L'escarpe de M. d'Harcourt est une anguille."

L'indifférence disparut pour laisser la place à la stupeur. Javert contempla cela avec amusement. Il était jeune son sergent, il lui faisait penser à Rivette à cet âge.

" Vous l'avez trouvé ?, demanda Durand, une pointe d'admiration dans la voix.

- Non, mais j'ai des témoins.

- Mazette ! Que faut-il pour l'arrêter ?

- Une chance de tous les diables !"

Javert se tourna vers son bureau et contempla les piles de rapports mal positionnées et menaçant de tomber sur le sol.

" Il y a encore autre chose, monsieur."

L'inquiétude apparut dans la voix de Durand et Javert n'aima pas cela. Il lui semblait avoir fait le tour des menaces et des admonestations.

" Oui ?

- On vous a nommé explicitement dans une affaire de corruption, monsieur.

- Pardon ?"

Il fallut tout son contrôle sur ses nerfs pour ne rien montrer. Javert était passé maître dans cet art de l'impassibilité...hormis face à Jean Valjean...

" L'inspecteur Ruellan vous a dénoncé au préfet.

- Mais que diable…? Qu'aurai-je donc fait ?

- Vous auriez… Monsieur je suis désolé.

- Durand ! Parle !

- On vous aurait vu dormir au bordel et profiter des largesses des prostituées."

Prudent, Javert attendit la suite. Ce n'était pas tout à fait faux, l'inspecteur ignorait tout des accusations et des témoignages portés contre lui.

" Au Romarin, monsieur, poursuivit le sergent.

- Ruellan est un salopard. Je vais le maquiller en beauté.

- Il y a des témoins, monsieur, ajouta la voix pressante de Durand.

- Des noms ?

- Vidocq."

Et ce fût automatique. Cela éclata dans le commissariat et surprit tout le monde. Javert se mit à rire, à rire.

Le rire se poursuivit et l'inspecteur s'assit à son bureau. Prenant le premier dossier et s'attelant à sa tâche.

Salopard de Vidocq. Salopard de Ruellan.

Il était piégé.

De l'autre côté de la Seine, Valjean essayait de ralentir le rythme frénétique que les événements, sa vie, avaient pris au cours des deux derniers jours.

Il avait parcouru le modeste appartement, deux pièces avec une cuisine et un vestibule qui servait aussi de salle de séjour, et avait essayé de se bâtir un semblant de normalité. Le faire devant le miroir qui pendait sur le buffet et qui le forçait à suivre du regard l'étranger qu'il était devenu à lui-même, était une gageure.

Le jeune homme qu'il avait été, celui qui avait perdu à la fois sa dignité et son estime de soi devant un tribunal qui n'avait pas compris le désespoir de sa faim, de la faim des siens, n'avait jamais plus été capable de se regarder en face. Et le coeur de ce jeune homme battait encore dans sa poitrine de Jean Valjean.

Il s'installa dans la cuisine et se força à revoir les questions qu'il avait laissées en attente. Il fit de son mieux pour se borner aux problèmes qu'il pouvait résoudre sans décevoir Javert, puis constata qu'ils étaient très peu nombreux.

Il vida le panier de Lucie où, en plus des bandages, des restes et d'une bouteille de vin, il trouva les deux montres en or et l'épingle à cravate du Marquis.

Mauvaise affaire.

Il ne connaissait pas bien le Marquis, mais aucun homme n'est invulnérable. Surtout quand des types comme Vidocq le traquent. Et Valjean tenait pour acquis que le chef de la Sûreté serait maintenant au courant de la tentative de meurtre dont il avait été victime chez le Marquis.

Une menace, une série d'inspections inopportunes, une infraction détectée pourrait mettre la corde au cou au Marquis, et le convaincre de dénoncer Valjean pour le vol des montres et de l'épingle. Ou Javert. Et il ne pensait pas que son inspecteur pourrait survivre à cela sans en devenir fou.

L'ancien forçat secoua la tête et se réfugia dans la plus petite des chambres pour vider son havresac et le gros mouchoir dans lequel Javert avait fourré ce qu'il reconnut être des chemises sales et son vieux manteau souillé de sang. Dans la poche, il y avait encore le pistolet coup-de-poing de l'inspecteur...

Il le déposa sur le buffet avec amertume.

La violence était si naturelle pour Javert ! Et il supposait si facilement que Valjean pouvait céder à ce genre de pulsion avec le même aise ! Comme s'il lui était possible d'oublier tout ce qu'il avait appris depuis qu'il avait quitté le Bagne. Comme si la conscience de Valjean pouvait être réduite au silence par le seul fait de vouloir le faire.

Et en fait, Valjean s'était laissé trop souvent entraîner à la violence ces derniers temps. Contre son gré, peut-être, sans que Javert n'y soit pour rien... Mais cela ne changeait rien au fait que l'ancien forçat avait parfois du mal à se réconcilier avec ses propres actes.

Les sentiments que l'homme avait éveillés en lui ressemblaient beaucoup à l'euphorie de l'ivresse. Et comme le vin, Javert obscurcissait son jugement.

Valjean aurait pu passer le reste de ses jours à s'émerveiller de ce qu'il ressentait pour Javert et à remercier Dieu pour lui avoir permis de connaître les exaspérations de l'amant. À Jean Valjean, qui n'avait jamais permis à personne de se rapprocher de lui.

Il aurait pu attendre le jour de sa mort, se contentant d'une invitation à boire un verre de vin ensemble, ou à partager une table et une conversation. Si peu aurait suffi pour remplir ses jours et ses nuits jusqu'au bout, car il savait avec certitude que l'amour qu'il ressentait n'avait pas besoin d'être consommé pour continuer à grandir.

Mais le Très-Haut en avait décidé autrement. Et Il lui avait accordé le plus grand privilège qu'un homme puisse avoir: Il avait permis que son amour soit voulu et partagé.

Peu importait que ses semblables aient trouvé une raison de plus de le mépriser. L'amour entre deux hommes ! Il y avait ceux qui considéraient cela comme de la moquerie.

Mais l'affection de Cosette, qui lui avait permis d'être son père aimant même si dans leurs veines ne coulait pas le même sang, lui avait appris que tout est possible.

Quant à Javert, lui, il lui avait appris le désir.

Une partie de Valjean qui n'avait jamais existé faisait maintenant son chemin, féroce et exigeante, vers la lumière. Ce côté inconnu de lui-même le rendait désespéré, car avec lui arrivaient des complications qu'il n'aurait jamais pu imaginer.

Javert était parvenu à faire en sorte que Valjean se laisse dominer par ses sens, et l'avait encouragé à céder à sa nouvelle faim. Ces moments de folie avaient été les plus intenses de son existence, peut-être, les plus heureux. Mais en retour, l'inspecteur avait exigé d'avoir un contrôle absolu sur la vie et les actions de Valjean.

Javert pouvait être despotique et inflexible. Il le savait manipulateur, comme lorsqu'il avait imaginé le moyen de faire sortir Cosette du couvent et de les renvoyer tous deux.

Mais l'ancien forçat n'était pas fou au point de ne pas comprendre que seul l'amour le guidait. Et il n'était pas cruel au point de ne pas céder à ce besoin qui, en Javert, semblait être dévorant.

Valjean avait capitulé au point d'avoir consenti à rester enfermé entre quatre murs alors que son monde éclatait en morceaux. Et, en outre, de lui promettre de lui faire parvenir un message pour le rassurer à cet égard.

Lui, qui avait passé la moitié de sa vie à se languir de sa liberté ! C'était du jamais vu !

Dehors, la pluie avait cessé et un soleil timide s'ouvrait chemin. Il semblait prêt à conquérir le ciel pouce par pouce, comme s'il était animé par l'espoir de raccourcir l'hiver.

Bientôt, les fillettes du couvent sortiraient dans le jardin et seraient étonnées de sentir sa caresse sur leur peau livide.

Valjean voulait imaginer que Cosette serait parmi elles, saine et sauve.

Mais le message de Rivette le rendait extrêmement mal à l'aise. Bien que le jeune inspecteur lui ait assuré la veille que Cosette était en parfaite santé, Rivette avait également désobéi aux ordres de Javert pour la protéger. Personne ne ferait face à la colère du terrible inspecteur Javert sans avoir une bonne raison.

Valjean décrocha du mur la lithographie que quelqu'un avait oublié d'emporter. Elle représentait un homme barbu appuyé contre un rocher, caressant le museau de son cheval tout en gardant un œil sur l'horizon.

Le galérien prit son crayon de plomb et commença à griffonner la lithographie. Son but était de transformer la cravache du cavalier en épée, et il n'était pas doué du tout.

Mais au moins, la marche à suivre avait enfin été décidé.

Des heures d'écriture plus tard et d'auditions de petits truands sans importance, Javert put enfin se reposer. Il avait mis son poste au net.

Quelque chose lui disait que cela allait durer longtemps. L'inspecteur Roussel serait plus qu'heureux de poser ses fesses sur sa chaise...pour un temps permanent...

Enfin, satisfait de lui et de son travail, l'inspecteur de Première Classe s'apprêta à quitter le commissariat. Son commissariat. Ce fut alors qu'il remarqua que tous ses officiers étaient présents. N'y avait-il eu aucune patrouille aujourd'hui ?

Devant la porte, tandis que Javert allait sortir, deux policiers vinrent se placer devant lui. Roussel et Blier.

Intimidation ? Javert serra ses doigts sur le pommeau de sa canne.

" Messieurs ?, fit la voix rogue de l'inspecteur.

- As-tu besoin d'une escorte, Javert ?"

Javert en tomba des nues. Une fois de plus.

" Une escorte ?

- Pour aller à la préfecture, expliqua posément Roussel.

- Merci, messieurs. Je n'ai nul besoin d'escorte.

- Vraiment ?"

Peut-être pas si content, tout compte fait, vu le regard appuyé que posa sur lui Roussel. Dix ans à travailler ensemble. Cela devait compter. Javert n'avait jamais pris la peine de remarquer ses collègues.

" Vraiment Roussel. Je vais régler ce malentendu.

- Le commissaire Gallemand nous a demandé de t'assurer de son soutien.

- C'est bien urbain de la part du commissaire, répondit Javert en souriant, moqueur.

- Un gavé [ivrogne] ! Tu parles d'un soutien."

Le rire fut communicatif. Donc on le soutenait. Inconditionnellement.

" N'oubliez pas la paperasse !, lança Javert avant de partir.

- Dans tes rêves, Javert, je te la laisse pour ton retour."

Pour son retour…

Donc, on s'attendait à ce qu'il revienne.

Donc, personne ne croyait vraiment qu'il était un homme corrompu et habitué aux prostituées. Javert secoua la tête, s'ils savaient !

Il était pire ! Il était un inverti !

Et l'homme avec qui il avait envie de se coucher était un forçat évadé. Un criminel en cavale.

S'ils savaient...

" Passez votre chemin, brave homme. Personne ici n'a commandé de poisson.

- Vous m'avez déjà oublié, mon ami ?"

La voix douce du bonhomme obligea le vieux Fauchelevent à rouvrir la porte, puis à ouvrir les yeux démesurément.

L'homme qui avait frappé à la porte de service était gros, imberbe et avait caché un bandage qui atteignait ses sourcils sous une casquette de couleur douteuse. La caisse peu profonde qu'il portait sur l'épaule et son tablier qui puait le poisson étaient tout ce que le Picard avait remarqué à son sujet.

Et Jean Valjean avait compté là-dessus.

" Père Madeleine ? Sainte Mère du bel amour ! Dépêchez-vous, entrez !"

Fauchelevent le conduisit furtivement à la loge du portier, poste qu'il occupait à titre intérimaire. Valjean comptait là-dessus aussi.

"Je suis content de voir que vous allez mieux, Fauchelevent. Mon cousin Philippe me l'avait dit, mais je me sens plus rassuré maintenant que je vous ai vu de mes propres yeux."

Valjean se débarrassa du coussin qu'il portait sous sa chemise et accepta la tasse de café que le vieil homme lui proposa.

" Oui, on dirait que mon heure n'est pas encore arrivée. Je ne peux plus pelleter la neige, mais j'ai encore assez de force pour ouvrir une porte. Ah, à propos de votre cousin... Vous savez s'il va retourner ? C'est un type bien, malgré ses cheveux de fou.

- J'ai bien peur que non. Il est retourné à son poste et on l'y tient très occupé.

- Dommage. J'aurai fini par en faire un bon jardinier. Je crains que la Mère Supérieure ne tarde pas à vous chercher un remplaçant car je ne pourrai pas m'occuper du jardin lorsque le printemps arrivera. Pas sans vous. C'est une école, ici, pas un asile ! C'est pas comme si l'on me disait de partir, mais…"

Le vieil homme se figea pour étudier le visage grave de Valjean alors que celui-ci hochait la tête, puis poursuivit.

" Votre petit cousin Philippe m'a parlé du crime dans la grande maison au coin de la rue de Bercy, et m'a fait comprendre que vous aviez été témoin. Vous vous cachez des criminels ?

- Oui. Et je sais que je n'ai pas réussi à leur faire perdre ma piste, donc je fais de mon mieux pour les tenir à l'écart du couvent.

- C'est à cause de vous que Martin est mort ?," demanda finement le vieux Fauchelevent.

Valjean se troubla un bref instant et acquiesça :

" Peut-être... Qu'a dit la police ?

- Rien. Ils pataugent."

Un sourire ironique et des yeux injectés de sang. Le Père Fauchelevent était si maigre, un visage émacié et un souffle court. Il était si malade et ne tenait debout que par sa volonté...et certainement la peur d'être chassé du couvent.

" Espérons qu'ils découvrent qui a fait cela, hein Madeleine ?

- Oui. Martin était un bon portier.

- Oui. Bien sûr. Mais surtout vous pourrez revenir en sécurité derrière les murs du couvent. Loin des tueurs et loin des policiers. Hein ?"

Valjean ne dit rien, attendant la suite et Fauchelevent ajouta en souriant, gentiment :

" Vous ne pouviez plus vous passer de voir votre petite fille, hein ?"

Valjean n'eut pas cette fois besoin d'aquiescer. Fauchelevent lui fit signe de se rapprocher de la fenêtre. Le jardin était rempli de rires chantants qui se réjouissaient au soleil ; d'uniformes bleus qui batifolaient sur la neige encore immaculée.

Parmi ces filles se trouvait Cosette avec un mouchoir à la main, mais qui bavardait joyeusement comme toutes les autres.

" Je vais vous la chercher... Et au passage, je vais voir si je peux trouver des vêtements dans la hutte pour que vous puissiez vous débarrasser de ces loques."

Mais Valjean l'arrêta d'un signe de la main.

Il avait besoin de sentir sa petite fille auprès de lui et de lui assurer qu'il ne l'avait pas oubliée. Comme si cela était possible !

Il avait besoin de lui dire qu'il viendrait la chercher, et qu'ils partiraient ensemble dans une maison où elle jouerait dans son propre jardin et vivrait des jours tranquilles consacrés à tout ce que sa fantaisie demanderait d'elle.

Des jours qu'ils partageraient avec un homme honnête et protecteur, prêt à faire tout pour eux.

Il avait besoin de l'embrasser, surtout maintenant, alors que Javert lui avait fait comprendre que son corps pouvait être plus qu'une menace ou un moyen de lui faire ressentir la souffrance.

C'était ce qu'il aurait voulu.

La réalité était que, au-delà de ses souhaits, il y avait un besoin urgent de protéger l'avenir de Cosette, et que Valjean était un vieil homme. Le couvent pourrait accueillir sa petite jusqu'à la fin de ses jours, lui donnant ainsi la sécurité que Valjean ne pourrait jamais lui offrir.

La réalité était qu'il devrait cacher son amour pour Javert, sa joie, son espoir, celui qui le faisait ressentir qu'il était enfin vivant, aux yeux de Cosette aussi. Tout comme il lui cachait son passé de galérien.

Et que Fauchelevent dépendait de lui pour sa survie.

La réalité lui brisa le coeur. Jean Valjean n'avait pas compté là-dessus.

" Ramenez les vêtements, Fauchelevent. Mais ne la dérangez pas. Laissez-la profiter du soleil. "

Les messages de la Préfecture étaient tous du même genre. Javert les feuilletta avec soin dans le fiacre qui l'entraînait vers la rue de Jérusalem. On le convoquait, on l'appelait, on lui ordonnait de venir dans les plus brefs délais. Nul nom ni titre n'était cité, ce devait être M. Chabouillet qui s'impatientait, surtout après la mise en cause officiel du gouvernement par Martial de Guernon-Ranville.

Pour la Sûreté, Vidocq le réclamait également séance tenante. Javert se mit à ricaner, il était très demandé tout à coup.

Mais Javert choisit la préfecture. Le Mec attendrait son bon vouloir.

Ce fut sa première erreur !

L'inspecteur Javert était plus fatigué que le matin, il marchait avec moins de force et de conviction. Il dut redresser les épaules avant de pénétrer dans le bâtiment administratif.

Mais dès qu'il fut entré, le sergent préposé à l'accueil fut soulagé de le voir.

" Ha ! Inspecteur Javert ! On vous attend depuis hier !"

Les policiers savaient très bien que l'inspecteur Javert n'avait pas tout à fait les mêmes attributions qu'eux. Le mouchard travaillait à l'ancienne. Un policier du temps de Fouché et de la police secrète. Un jour, il était un officier de police, le lendemain, il disparaissait des rangs officiels et se faisait espion.

Etonnant d'ailleurs qu'avec la gueule qu'il a il ait pu survivre aussi longtemps, pensait la plupart des policiers. Javert était un excellent espion au service de la Force. Tout le monde devait en convenir.

Un jour, Javert mourrait, reconnu dans une barricade ou dans une réunion secrète de républicains...

" Je suis sur une affaire," expliqua Javert en s'approchant lentement du policier.

C'était l'une des clés de la réussite dans les affaires d'espionnage, ne pas montrer ses sentiments, rester calme et sûr de soi.

" Je vais attendre que M. Chabouillet me reçoive, lança Javert en se dirigeant vers les bureaux des secrétaires.

- Non inspecteur ! Ce n'est pas M. Chabouillet qui vous a convoqué.

- Qui donc ?

- Le préfet en personne ! M. Mangin ! Et il était impatient de vous voir, monsieur.

- Le préfet ?"

Mais que diable se passait-il ? Etait-ce pour le chasser des rangs de la Force ? Un renvoi officiel ?

Le policier, un dénommé Burma, amena Javert jusqu'au bureau de monsieur le préfet. C'était un endroit dans lequel Javet était rarement entré.

Il n'était qu'un inspecteur de police, il était un gitan, il était l'homme de Chabouillet. Le préfet n'avait pour lui que dédain et mépris.

Et pour preuve que la situation était grave, M. Mangin ne lui fit pas faire antichambre mais le reçut aussitôt. Donc ce n'était pas pour le renvoyer ; inconsciemment, Javet en fut soulagé.

" Ha inspecteur ! Enfin vous voilà !"

Le préfet ne se leva pas. Il était le supérieur de toute la police. Il reçut Javert dans son bureau, richement décoré et couvert de rapports à n'en plus finir. Le préfet réglait autant de paperasse qu'un commissaire de quartier, songea Javert, moqueur.

Mais l'homme assis en face du préfet se leva respectueusement pour l'accueillir et Javert en oublia son amusement. L'inspecteur resta estomaqué.

Devant lui se tenait un homme, encore jeune, la trentaine à peine passée, à la peau basanée et aux yeux d'un noir étincelant, il était bien habillé et arborait un sourire séducteur… Devant lui se tenait le duc Lazaro.

Le sol s'effondra sous les pieds du policier et Javert dut lutter pour rester impassible.

Tendant la main avec courtoisie pour lui souhaiter la bienvenue, l'espion aux ordres du roi s'approcha, amicalement. Le préfet le présentait à Javert pendant ce temps.

" Javert ! Voici Emiliano Serra. Un homme précieux qui nous vient de la patrie de l'Usurpateur ! Un tel homme rattrape au centuple le mal que Buonaparte nous a fait."

Javert accepta la main tendue et la serra avec force. On lui répondit de la même manière mais les yeux brillaient davantage maintenant. On devait le lire avec soin.

Javert connaissait cela, lui aussi savait fouiller les âmes comme on fouille un poche. Mais le mouchard savait aussi cacher ses pensées. Sinon il serait mort depuis longtemps, démasqué par des comploteurs ou des assassins. Il opposa un regard neutre à l'investigation d'Emiliano Serra.

Sourire mutuel, on se reconnaissait entre loups.

" Mon cher Serra, poursuivait, indifférent à toute la scène, le préfet, je vous présente mon meilleur élément. De l'avis de tous. L'inspecteur Javert a un dossier excellent, il a su démasquer de nombreux complots. D'ailleurs, il est en ce moment sur plusieurs affaires de meurtres touchant des membres de la vie politique.

- Je le sais, fit la voix suave de l'espion royaliste. J'ai entendu parler de l'inspecteur Javert à de multiples reprises."

On le contemplait en souriant, bienveillant, mais l'éclat des yeux durs démentait cette gentillesse. Javert ne se voulut pas en reste, il lança, posément :

" Je cherche activement un assassin en effet. L'homme a tué monsieur d'Harcourt et monsieur Vienot de Vaublanc."

Les yeux se durcirent davantage mais le sourire s'étendit, dévoilant les dents, blanches et pointues.

" Vous voyez Serra ? Je vous l'ai dit ! Javert est un homme de qualité ! Vous aviez besoin d'un adjoint, je vous offre le meilleur."

Jamais Javert n'avait espéré un tel éloge de ses qualités. Venant de son supérieur, venant de la préfecture. Venant d'hommes qu'il trahissait sans vergogne. M. Chabouillet méritait-il réellement sa loyauté ?

" Et ces accusations de corruption ?, demanda négligemment Serra, sans quitter des yeux Javert, cherchant à tout prix à saisir une émotion dans l'homme de pierre.

- Ridicule !, répondit le préfet en levant la main comme pour chasser un moustique. Un coup bas de ce chancre de Vidocq. Je vais m'en charger personnellement."

Une émotion, une toute petite émotion ! Javert se troubla et cela se vit dans un accro au coin de sa bouche. Il ne voulait surtout pas imaginer le préfet de police rencontrant officiellement le chef de la Sûreté pour parler de lui...et certainement du Romarin...et peut-être de Jean Valjean…

Emiliano Serra ne rata rien de ce trouble et ses yeux se plissèrent. Espiègles.

" La Sûreté est un plaie," souffla Serra, souriant, complice en direction de l'inspecteur.

Javert se devait de répondre, il affirma :

" La police ne peut pas être dirigée par un forçat.

- Nous y mettrons bon ordre, Javert. Laissez-moi du temps !"

Un rire. Le préfet se souvint tout à coup de l'absence de l'inspecteur à ses convocations et se fit plus menaçant :

" Où étiez-vous durant ces dernières heures Javert ? Je vous attends depuis hier ! M. Serra n'est ici que par un pur hasard."

Un pur hasard ? L'affaire de Guernon-Ranville avait remué la Préfecture. Javert ne put s'empêcher de sourire, goguenard.

" J'enquête sur la mort des messieurs d'Harcourt et Vienot de Vaublanc, monsieur," répondit simplement l'inspecteur de police.

Un nouveau regard appuyé et un nouveau sourire de la part d'Emiliano Serra. Le préfet acquiesça en silence et indiqua un siège aux deux hommes. Il était temps de s'asseoir et de parler affaires.

Javert n'apprécia pas de s'asseoir face à son supérieur mais il fut obligé de le faire pour imiter Serra. Le duc Lazaro s'assit nonchalamment, comme si c'était naturel pour un mouchard d'être en position d'égalité face à son maître.

" Racontez-moi cela Javert ! On me demande des comptes en hauts-lieux.

- Les deux morts sont liées, monsieur.

- Comment avez-vous découvert cela ?

- Des points communs, monsieur. Notamment leur repas pris aux Marronniers.

- L'affaire Loisel ? Vous reliez toutes ces affaires ensemble ? J'espère que vous êtes sûr de vous Javert !

- Oh oui, monsieur," asséna Javert.

Javert brûlait tous ses vaisseaux, il en était conscient mais il voulait prouver au mouchard officiel qu'il n'était pas dupe et qu'il savait très bien de quoi il en retournait.

Un peu imprudent mais cela lui plut de voir le duc Lazaro se révéler à son tour. Juste ses mains se croisant sur son genoux, légèrement trop crispées.

Aux côtés du policier était assis un espion à la solde du gouvernement, un tueur sans foi ni loi, un homme prêt à torturer sans vergogne pour arriver à ses fins. Puis Javert sentit une main glisser sur sa cuisse. Emiliano Serra sourit en le voyant se troubler.

Que savait-il de Javert ? Et de Valjean ? Les avait-il vus aux Mots à la Bouche ?

" Et ?, relança le préfet, impatient.

- Je vais capturer l'assassin, monsieur, avant qu'il ne commette d'autres méfaits.

- Vous me semblez bien sûr de vous, inspecteur," opposa doucement M. Serra.

Des yeux gris contre des yeux noirs. Les deux hommes se ressemblaient en effet. Javert ne crut pas un instant que l'homme soit un Corse, il repérait un gitan, comme lui, et certainement d'aussi basse extraction que lui-même.

" Je le suis. Je suis bon à capturer les escarpes."

Et d'une voix à peine perceptible, juste un murmure, en se penchant subrepticement vers Serra, Javert murmura en langue rome :

" Ma bis ta gar [ne l'oublie pas] !"

Ce qui n'eut pour effet que d'accentuer le sourire et la main revint sur sa jambe.

" Diko tou mou kliste [je te regarde mon policier] !", répondit l'espion-gitan dans la même langue et de la même façon.

Le préfet baissa la tête sur ses dossiers et, négligeant les deux hommes restés assis devant lui, il lança :

" Bien. Je vous laisse travailler ensemble. Serra et Javert ! J'attends de vos nouvelles."

Puis, un regard légèrement menaçant se posa sur l'inspecteur de police :

" Pour l'instant, vous êtes à mon service, Javert, j'ai prévenu Chabouillet, vous n'avez plus à vous charger de ses propres affaires. Pareil pour la Sûreté ! Ce cancrelat de Vidocq se passera de vous. Vous êtes à l'entière disposition de M. Serra pour le temps qu'il le faudra."

Javert hocha la tête et s'inclina en bon subalterne.

Puis les deux hommes quittèrent le bureau du préfet…, puis la préfecture…, puis le domaine de la légalité tel que le connaissait Javert…

Le soleil ne chauffait pas, mais il faisait quand même ressortir des arômes puissants de la caisse que Valjean portait sur son épaule. Des odeurs dont il aurait bien pu s'en passer.

Rue Traversière, Soazig attendait le moment de vendre ses patates assise sur une marche. Comme beaucoup d'autres, elle se faisait l'illusion que le soleil timide réchauffait ses os.

Lorsqu'il s'approcha d'elle, la fille qui avait l'air d'un gamin se couvrit le nez avec une paire de doigts déterminés à être grossiers.

" Ton poisson pue, mon bon monsieur... Va-t-en avant de faire fuir la clientèle de mon oncle.

- C'est Jean, Soazig. Le type que tu as caché l'autre soir."

La jeune fille rit. Mais son rire n'atténua pas la meurtrissure, d'un violet sauvage, sur sa joue. Ni le sang séché qui lui collait encore au nez.

" Je vous préférais barbu, monsieur Jean. Avec cette fente au menton, vous n'avez pas l'air d'un homme respectable.

- Ah, bien. C'est pour ça que je la cache. Mais dis-moi, qu'est-il arrivé à ton visage ?"

La fille regarda autour d'elle avant de répondre. Elle était courageuse, mais pas stupide.

" Mon cochon d'oncle. Je suis allée lui demander de payer le loyer mais il n'avait pas envie de se séparer de son argent. Comme tous les mois. Mais un jour, je grandirai et je le forcerai à nous payer ce qu'il nous doit !"

Valjean en doutait. Même les miracles ont des limites.

" Le débit de vin est à toi ?

- La moitié. C'était la dot de ma mère et ils n'ont pas pu la saisir lorsqu'ils ont foutu mon père à Sainte-Pélagie pour dettes. Mon oncle a repris les affaires en échange d'un loyer, mais...

- Ton oncle est le frère de ta mère ?

- Demi-frère !"

Et donc, propriétaire légal de l'autre moitié du commerce.

L'ancien forçat comprit très bien le besoin qu'éprouvait la petite de clarifier sa relation avec un tel vaurien. Il secoua la tête avec tristesse. Il y avait des choses dans la nature humaine qu'il comprenait, mais à grande peine seulement.

" J'ai besoin que tu me rendes un service. Dépose ceci au 6 rue des Vertus. Tu dois t'assurer que la concierge ne te voit pas, monter au premier étage et le glisser sous la porte à droite. Ne le donne pas à qui que ce soit. Compris ?"

La petite fille fit un signe de tête en recevant la lettre et une pièce de monnaie.

" Vous allez chez le Marquis ?"

Valjean se racla la gorge. Le fait que la petite fille établisse un lien entre lui et un tel endroit, et surtout qu'elle le fasse sans se tromper, le gênait.

" En effet.

- Alors, faites attention. Les roussins bourdonnent autour du Romarin comme des mouches. L'on raconte qu'ils ont même secoué le Marquis.

- Est-ce que quelqu'un surveille ?

- Une espèce de barrique qui pourrait atteindre la Seine en roulant sur son ventre. Tout comme vous !"

Valjean tapota le coussin qu'il portait sur son ventre comme le ferait un homme satisfait, puis s'éloigna la tête baissée.

CHAPITRE XI

TRAHISON

Le policier et l'espion marchaient côte à côte, lentement, dans les rues de Paris.

Prudemment, l'inspecteur de police se taisait. Il attendait la première attaque.

Le duc Lazaro, alias Emiliano Serra, se promenait avec un air satisfait de la vie. Il arborait un sourire magnifique et un regard séduisant. Il était vêtu d'un costume de prix et faisait tournoyer sa canne avec élégance. De nombreuses femmes se retournaient sur lui. Et l'homme appréciait cela.

" Comment as-tu trouvé les Mots à la Bouche ?, demanda tout à coup l'espion en usant sciemment du tutoiement.

- Scandaleux !, grogna Javert en faisant claquer sa canne sur le sol.

- Ce n'est pas le meilleur des boccards [bordel], je te l'accorde, mais c'est l'un des plus propres. Tu ne risques pas une chaude-pisse [Blennoragie et autres MST]."

Javert ne répondit pas. Il baissa les yeux sur la Seine alors que les deux hommes traversaient le Pont-au-Change. Javert s'accouda au parapet du pont quelques instants.

La Seine était toujours gelée mais le soleil avait amoindri la couche de glace. Les patineurs étaient moins nombreux. Il devait y avoir eu des accidents. Mais il ne suffirait que d'un petit refroidissement pour que les couches de glace reviennent et s'amoncèlent à nouveau. Des congères se formaient au pied des quais.

C'était impressionnant !

Serra s'installa à ses côtés et observa à son tour le spectacle magique de la Seine prise dans les glaces. Une bouffée de parfum atteignit le policier, ce n'était pas du musc mais une effluve d'agrume.

" Alors tu sais que je suis un gitan, sourit le tueur. Comment tu l'as découvert ?

- Il est évident que tu n'es pas Corse...ni Espagnol d'ailleurs, asséna sèchement Javert.

- Allons donc !?," se mit à rire Serra.

Javert ne répondit pas, il observa leurs mains, posées l'une à côté de l'autre sur le parapet. Même couleur, même forme élancée mais solide.

" Ma mère était une gitane, née à Barcelone. Mon histoire a un fond de vérité."

Serra regardait Javert, les yeux brillants d'espièglerie.

" Avoue ! Qui m'a donné ? Ce vieux cochon de serviteur d'Harcourt ? Ou cet imbécile de Tante Berthe ?"

Cela hérissa le poil du policier qui ne répondit pas. Serra riait, amusé.

" Je t'offre un repas chaud. Un des meilleurs de ta vie Javert.

- Non," répondit sèchement l'inspecteur.

Le sourire s'accentua mais se teignit d'une menace qui n'échappa pas au policier.

" Javert ! Le gitan né en prison et devenu policier. Je connais l'affaire des Chauffeurs du Santerre. Tu me diras qu'est-ce qui est le pire pour toi. Tuer un gonze en le vidant de son sang ou le brûler à petits feux ?"

Javert ne dit rien, il se demandait si jeter un homme depuis un pont dans la Seine gelée risquait de briser la glace ou de briser ses os.

Serra le regarda bien en face, se rapprocha même, portant plus près son parfum d'oranger.

" Tu me diras car je ne sais pas.

- Tu as tué beaucoup d'hommes le duc ?

- Question inutile Frasco. J'ai tué des hommes pour sauver la Couronne. Nous sommes dans le même camp. Tu sembles l'oublier inspecteur."

Oui, le même camp. Et Javert accepta de déjeuner dans l'un des meilleurs restaurants de Paris.

Il n'en était plus à trente deniers près maintenant.

Le jeune homme était habitué au luxe. Il se servit largement de vin et se montra attentionné envers son compagnon de table. Servant un large verre d'alcool à l'inspecteur de police, lui montrant la manière de se comporter à table, riant en le voyant manger avec soin son pain.

Javert n'avait pas l'habitude des restaurants de luxe. De sa vie, il ne se serait jamais permis une telle privauté, de sa vie, son salaire ne le lui aurait pas permis.

Décor luxueux, vaisselle en porcelaine fine, serveur en livrée… Le policier n'était pas à sa place et tous le savait, lui le premier.

Mais le duc Lazaro semblait appartenir à ce décor. C'était sa place. Il parlait avec aisance aux serveurs, il manipulait son verre à vin en connaisseur, il gérait ses couverts habilement. Un homme du monde.

Javert songeait amusé qu'il était devenu le protégé du mauvais homme. Il aurait dû devenir celui d'un ministre d'Etat et non celui d'un obscur secrétaire de la préfecture de police.

" Comment es-tu entré au service de M. Courvoisier ?, demanda Javert, curieux.

- Mhmmm. Ma mère a été la maîtresse d'Henri de Rigny."

Javert hocha la tête. Henri de Rigny était l'actuel ministre de la Marine et des Colonies. Un homme de Napoléon ayant réussi à louvoyer entre les gouvernements.

" Je suis un fils naturel de M. de Rigny. Il m'a conçu durant les aventures de l'Empereur en Espagne. Un marin se choisissant une femme dans chaque port."

Un rire, fin, délicat, puis les yeux durs et glacés, l'espion ajouta :

" Seulement ma mère ne s'est pas démontée. Elle est venue jusqu'à Paris pour lui coller son fils entre les pattes. De Rigny fut honorable, il accepta la paternité et la responsabilité."

Le fils naturel d'un ministre d'Etat et d'un militaire de la Grande Armée. Emiliano Serra était dangereux.

" Père m'a fait entrer dans son état-major dès que je fus en âge de me battre. Puis il m'a offert une place parmi les espions. On m'utilise allégrement, Courvoisier comme les autres. Mais je suis plutôt habitué à travailler dans d'autres pays..."

Un espion international ? Cela expliquait pourquoi Javert ne connaissait pas ce mouchard. Il avait fallu un sérieux problème politique pour que les deux espions se rencontrent.

Javert ne posa plus d'autres questions. Les deux hommes n'étaient clairement pas du même monde.

Le serveur vint demander humblement ce que ces messieurs désiraient manger. Javert ne savait pas quoi prendre, ne sachant pas ce qu'était la plupart des plats proposés et encore moins des boissons. Serra, charmeur et prévenant, choisit pour lui.

Bientôt, Javert se retrouva devant une tranche de boeuf encore saignante accompagnée de pommes de terre grillées. La viande était délicieuse et le vin rouge qui accompagnait le repas n'avait connu aucun équivalent dans la vie de l'inspecteur.

Emiliano Serra le regarda déguster son repas avec satisfaction. Il connaissait le dossier de l'inspecteur Javert. L'homme était inconnu des hauts fonctionnaires mais il suffisait d'entrer en relation avec la Préfecture ou les bas-fonds parisiens pour entendre parler de lui.

L'inspecteur Javert, inflexible, cruel, incorruptible…, terriblement efficace.

Les deux hommes pouvaient en effet faire du bon travail ensemble. Serra était content d'avoir un collègue avec qui travailler, c'était un solitaire. Et lui aussi possédait un passé peu reluisant et des origines obscures qu'il devait faire oublier.

Mais encore fallait-il convaincre Javert d'accepter la compromission...

Serra le sentait bien, Javert ne l'appréciait pas. Il n'aimait pas le crime et abhorrait les criminels. Il fallait le pousser dans ses retranchements pour voir si une discussion réelle était possible au-delà de cette position stricte.

Serra se lança dans la conversation avec ferveur, guettant la moindre réaction de l'inspecteur si émérite.

" Je ne regrette pas la mort des ennemis du peuple, asséna le tueur en souriant. Je travaille pour le roi. Je suis un espion. J'aurai servi la Terreur et plongé les ennemis dans la Loire pour l'Etat. Hommes, femmes, enfants.

- Tu es jeune, murmura Javert en secouant la tête. Tu n'as rien connu de la Terreur. Un enfant de l'Empire ! Ne viens pas parler de ce que tu ne connais pas !

- Des regrets ? Un mouchard qui a une conscience ?!"

Serra rit en vidant son verre. Javert examina à nouveau les mains du tueur et remarqua en effet les traces de coup maculant les phalanges. Tante Berthe avait dû recevoir sa visite...ou une maîtresse malheureuse en amour.

" Une mort atroce, asséna durement Javert et sa main claqua sur la table, faisant sursauter les autres clients du restaurant, des bourgeois bien nantis, choqués par la présence d'un inspecteur de police sur leur propre territoire.

- Viénot de Vaublanc n'a pas souffert, opposa tranquillement le duc Lazaro. Harcourt a eu le temps de me chanter sa chanson. Je suis sur la piste de 221 noms de députés et d'hommes politiques à éliminer."

Javert en eut la mâchoire tombante. Il n'avait jamais connu un tueur aussi froid, même Montparnasse n'était pas aussi détaché...

" Tu veux tuer 221 personnes ?!"

Un rire franc, un rire juvénile, le duc avait penché délicatement sa tête sur le côté et contemplait Javert en souriant, réellement amusé.

" Tu es rafraîchissant Javert.

- Je ne peux pas… Je ne peux pas te laisser faire !, menaça Javert, mécontent qu'on se moque de lui, ainsi.

- Je ne veux pas tuer 221 personnes, hé jobard ! Mais je veux les noms des meneurs de ce complot. Je n'ai pas encore réussi à m'occuper d'un seul de ses salopards."

Impassibilité, calme, indifférence. Javert termina son assiette en coupant la nourriture en toutes petites parts, en homme habitué à la faim et à la frugalité.

" Loisel était mon mouchard, expliqua le tueur. Pas un ami mais un homme de confiance. Il m'a parlé de ces réunions politiques dans son restaurant. Une fois par mois. Il m'a parlé de Gisquet, de Casimir Perier…"

Puis le sourire dévoila les dents lorsque Lazaro annonça :

" De Chabouillet."

Calme, prudence, impassibilité.

" Et alors ? Je ne suis pas dans les petits papiers de M. Chabouillet.

- Lorsque monsieur de Courvoisier m'a présenté à M. Mangin, il a été demandé un adjoint pour m'aider dans mon enquête. Ton nom a été cité en premier et je me suis dit que le protégé de M. Chabouillet aurait certainement des choses à m'apprendre."

Javert avait fini son assiette, il se pencha en avant et lança, souriant à son tour. Son sourire, laid, avec trop de dents, carnassier.

" Et tu t'es dit qu'un repas allait suffire à me faire parler ?"

Emiliano Serra se délectait de ce jeu de pouvoir, il se pencha aussi et susurra, enjôleur :

" Je me suis dit que la violence n'aurait aucun effet sur toi. J'aurai beau t'esquinter avec mes surins, tu ferais le poilu. Et j'en serais pour ma peine."

Malgré lui, malgré la chaleur étouffante de cette salle de restaurant, Javert sentit une sueur froide lui couler dans le dos. Cela n'échappa pas au mouchard qui lui sourit, d'un air suffisant.

" Tu m'aurai injurié, tu m'aurai menti… Et j'aurai dû te laisser agoniser dans la boue.

- Donc un repas achète ma parole ?

- Non, reconnut le tueur. Mais je voudrais que tu cesses de voir le sang sur mes mains pour comprendre que nous travaillons dans la même cour."

Le duc Lazaro saisit son verre et se leva, jetant d'une voix forte :

"A LA SANTE DU ROI !"

Ce à quoi toute la salle répondit :

"A LA SANTE DU ROI !"

Javert, lui-même, se leva et répéta :

"A LA SANTE DU ROI !

- Tu vois quand tu veux !, ricana le mouchard. Nous sommes des alliés."

Javert entrechoqua son verre contre celui de Serra. Oui, des alliés.

" Je ne sais pas ce qui est pire, répondit enfin Javert en finissant son verre. Le feu ou le sang. Ce sont deux morts abjectes.

- Tu préfères le pistolet ?

- L'épée.

- Tiens donc ? Je n'aurai pas cru."

Deux alliés. Javert contemplait le visage avenant du jeune assassin et songea à Valjean. Il ne fallait pas trop laisser traîner ses pensées de ce côté-là, Lazaro pouvait vouloir le retrouver.

" Alors Chabouillet ?, demanda Serra. Il aime beaucoup les Marronniers et c'est un grand ami de Gisquet."

Loyauté ?

Javert sourit et se lança dans la description de ce qu'il savait de la mort de Loisel, évitant soigneusement le sujet de Chabouillet.

Gagner du temps.

Tandis qu'une coupe de pêches de Montreuil au sirop, accompagnée de petits biscuits sucrés était déposée devant chacun des hommes, Javert terminait son récit de l'enquête menée sur le Poron. Sans intérêt pour le mouchard mais cela le fit rire.

" Tu es sur la piste de deux tueurs ? C'est jouasse !, s'amusa Serra en avalant une grosse bouchée de pêche.

- Celui de Loisel et celui de Vienot-Harcourt, en effet, fit lugubrement Javert.

- Je plaide coupable pour les deux derniers, ricana Serra en levant les deux mains devant lui. Pour le premier, j'aimerai beaucoup rencontrer l'assassin.

- Tu n'es pas le seul, sourit Javert, goûtant le sirop de sucre de canne et se demandant une fois de plus à combien pouvait s'élever l'addition d'un tel repas.

- Tu me le présenteras ?, demanda Serra en riant.

- Vous feriez un beau duo d'assassins, conclut Javert, sèchement.

- Javert, Javert, Javert… L'affaire des Chauffeurs du Santerre… Tu as été un si bon espion. Hein ? Convaincant !

- Je n'ai pas tué moi-même en torturant, grogna Javert.

- Non, tu as laissé faire. Vidocq t'a bien enseigné."

La haine, la colère, le dégoût… Javert avait envie de cogner son vis-à-vis. Mais le duc le calma en posant sa main sur son bras.

"Allons Javert, je ne suis pas venu pour chercher des noises. Mon patron, M. de Courvoisier pourrait te prendre à son service. Mon père pourrait t'offrir une place dans son état-major. Nous pourrions travailler ensemble. Il y va de la survie de la royauté.

- C'est à ce point ?," se moqua Javert.

Des gouvernements étaient apparus et étaient tombés, des rois avaient grandi et avaient disparu dans l'infamie, des règnes chutèrent dans la boue après avoir connu le firmament.

" Ne nous leurrons pas, lança honnêtement le mouchard. Charles X est un mauvais roi. Il a oublié les apports de la Révolution. C'est mauvais d'oublier le peuple.

- Que me veux-tu Serra ? Des informations sur Chabouillet ou un travail en commun ?

- Charles X n'est pas éternel, il mourra. Je vis pour son fils. Louis-Antoine d'Artois sera Louis XIX. Le dauphin tient des discours plus libéraux que son père. Il veut rétablir des droits que Louis XVIII avait accordés dans sa Charte et que Charles X a tendance à oublier."

Javert ne dit rien. Il sirotait son café. Le meilleur café de sa vie. Un café à l'arôme délicat, venu du Brésil et qui allait être la mort de tous les cafés que le policier boirait dorénavant.

" J'ai tué par légitime défense, rétorqua Javert, amer malgré lui. J'ai torturé des hommes en les fouettant jusqu'au sang durant mon temps de garde-chiourme. Je me suis montré cruel.

- Donc ?

- Je vais me pencher sur la question des 221 noms.

- Bien. Je n'en attendais pas moins du meilleur mouchard de la Force."

Javert se leva, après avoir fini sa tasse et salua le mouchard du gouvernement. Mais avant qu'il ne parte, le duc Lazaro lui lança :

" Samedi aux Mots à la Bouche ! Amène ton Jean. J'aime beaucoup les nouvelles têtes."

L'inspecteur Javert ne dit rien et quitta l'établissement. Le Rocher de Cancale.

La porte du Romarin était fermée et la vieille femme qui la gardait pendant la nuit était absente, mais pas trop loin.

Valjean frappa à deux reprises, puis cria :

" Je ramène le poisson frais !"

La vieille femme, qui arborait davantage de rides à la lumière du jour, semblait aussi plus ronchonne qu'à son habitude.

" Qui t'a dit qu'on voulait de ta saloperie de poisson ?

- C'est moi, Jean, l'ami de...

- Dieu merci ! Je ne vous avais pas reconnu !

- C'était l'idée, madame. Mais dites-moi, quelque chose ne va pas ?"

Et, en effet, il se passait quelque chose. La maison, où presque tout le monde dormait habituellement à pareille heure, était en ébullition. Trois filles se disputaient dans la cuisine ; les enfants criaient au deuxième étage et il n'y avait aucun signe de la présence du Marquis.

Lucie se précipita dans les escaliers et lui tendit les bras.

" Vous devez nous aider, Monsieur Jean ! Nous ne savions pas où vous trouver !"

Valjean hésita avant de lui prendre une main, timide à cause de l'odeur qu'il dégageait. Mais Lucie le tira par la main sans façon et le guida vers le salon privé du Marquis.

Là bas, l'homme normalement si coquet était devenu une épave. Assis en manches de chemise sur l'un de ses fauteuils en velours, il poussait de longs gémissements alors qu'il portait un mouchoir à son visage tuméfié.

De dire que la police l'avait secoué était un euphémisme.

" Est-ce que l'inspecteur vient avec vous ?"

En le voyant, le Marquis s'était levé si brusquement qu'il donna l'impression d'avoir oublié toutes ses douleurs.

" Non. Je viens seul. J'ai pensé que je devais vous rendre vos effets."

Le vieux bagnard présenta les montres et l'épingle à cravate qu'il avait dans sa poche. Puis il remit le panier à Lucie.

" Avec mes remerciements, madame.

- Donc Javert n'est pas au courant de ce qui s'est passé ? Je savais que ce n'était pas de son fait... Mais je ne me fais pas d'illusions sur le côté qu'il choisirait si le besoin s'en faisait sentir."

Le Marquis se rendit à son lit, tira les rideaux puis la corde qui, en théorie, servait à appeler le service. Une trappe bien dissimulée dans le plafond s'ouvrit et permit à un jeune homme de ressortir.

Il était mince et nerveux. Ses yeux, qui avaient tendance à s'entrechoquer sous ses lunettes, lui donnaient un certain air obtus.

" C'est Émile Girardin.

- Le meilleur journaliste de France !"

Le jeune homme lança sa vantardise tandis qu'il tirait sur son gilet pour le défroisser. Comme s'il s'agissait d'un fait qui ne pouvait être contesté. Mais le Marquis fut à deux doigts de gueuler son désaccord.

" Un voleur de nouvelles qui s'est découvert une conscience politique du jour au lendemain. Et il n'a trouvé rien d'autre à faire que d'accuser le préfet Mangin de séquestrer en masse des publications de presse !

- Je croyais que la Charte garantissait la liberté de la presse...", dit Valjean en toute innocence.

Cela fit rire le Marquis, jusqu'à ce qu'il tire trop sur sa lèvre fendue.

" Cette espèce de sot paie pour faire écrire un article, voit tous ses journaux brûlés pour empêcher la nouvelle d'être publiée, et au lieu de rester tranquille, il imprime un tas de pamphlets pour placarder Paris. Et puis que fait-il ensuite ? Il vient se cacher chez moi et sans mon consentement !

- C'est de ma faute, admit Lucie. Émile est un bon ami qui...

- Ne m'en parle pas, femme ! Regarde tous les problèmes que l'amitié apporte à des gens comme nous ! Monsieur Jean... Notre ami commun aux grands favoris dit que vous êtes un maître de l'évasion. Faites sortir ce bon à rien de chez moi, je vous en prie !"

Valjean était stupéfait. D'une part, il venait de découvrir que, dans le pays où il vivait, rien n'était ce qu'il semblait être. D'autre part, il était une fois de plus poussé vers la violence et le danger contre son gré. Non, ce n'était pas le fait de Javert : il se passait quelque chose de bien grave dans cette France que Valjean ne comprenait pas vraiment.

" L'on m'a dit que la police surveille... Et je suppose que s'ils nous voient partir, vous aurez de gros problèmes avec eux.

- Ils fermeraient ma boutique ! ! Ils m'accuseraient de tout ce qu'ils pourront trouver ou imaginer ! Les enfants sont en danger, ils n'hésiteront point à les séparer de leurs mères ! Je vous donnerai de l'argent, monsieur Jean. Des femmes. Tout ce que vous voudrez ! "

Valjean leva une main pour arrêter le torrent de paroles qui jaillissait de la bouche du pauvre type.

" Et est-ce que monsieur a un endroit où se cacher ? Je veux dire, pas chez un parent ou une petite amie. Je parle de la maison de quelqu'un qui ne pourrait pas être associé à lui. "

Girardin se gratta le crâne avec l'air absent.

" J'ai un ami qui se cache depuis quelque temps. Un homme très talentueux, mais avec peu de jugement pour gérer ses dettes. Je publie des articles à lui sous un pseudonyme pour lui faire gagner quelques francs, mais pas même mon associé ne se doute de rien."

Valjean réfléchit un instant. Il devrait le croire sur parole et risquer encore sa peau avec très peu de garanties. Car il était clair qu'il ne pouvait pas refuser d'aider le Marquis sans s'en faire un ennemi, et que ceci pourrait s'avérer très dangereux.

" Eh bien, dit enfin le forçat, la charrette du blanchissage est-elle déjà passée ?"

Comme presque tous les jours, la charrette du blanchisseur arriva au Romarin en début d'après-midi. Une chose que, comme tant d'autres choses, Valjean se souvenait avoir observée pendant son séjour au bordel.

La nécessité est un maître exigeant...

Le chariot fit un arrêt au Romarin pour y déposer un sac de grande taille et récupérer le chargement de la journée. Comme d'habitude, le patron resta aux rênes du cheval pour surveiller la cargaison et son assistant, son propre fils, fit le travail ardu.

Ce fils était un jeune homme de taille moyenne et de forte carrure qui ornait son visage peu attrayant d'une fine moustache noire. Cet après-midi-là, il déposa sur la charrette un sac en provenance de la maison close, parla un court instant à son père, puis retourna à l'intérieur du Romarin pour se laisser choyer bénévolement par les filles de l'établissement.

Et l'homme qui porta le deuxième ballot à la charrette, un sac de toile aussi grand que le premier, bien qu'il fût habillé comme l'assistant du blanchisseur, était en fait Jean Valjean.

" J'espère que le Marquis me paiera bien pour ce service. Je risque ma licence, dit le charretier en voyant Valjean.

- C'est ce qu'il m'a fait comprendre. Quoi qu'il en soit, on m'a assuré que le fardeau que nous portons vaut son pesant d'or. Et que, de plus, il possède cette quantité. Vous pouvez toujours vous adresser à lui."

Quelque chose éclaira les yeux du blanchisseur, quelque chose qui le mit soudain de bonne humeur.

L'homme siffla pour faire avancer son cheval. Comme tous les jours, il devait faire un dernier arrêt dans la rue pour livrer et récupérer la cargaison d'une pension de famille de second ordre. Changer sa routine devant le policier en surveillance n'était pas une bonne idée.

" Qui vous a peint la moustache ? Vous avez réussi à avoir l'air encore plus ridicule que Benoît, et c'est pas peu dire.

- Une amie. Au fait, j'ai accidentellement déchiré la blouse de travail de votre fils... Faites-vous la payer aussi."

L'homme lui tendit les rênes et prit sur lui de servir son client. Il revint portant encore un ballot.

" Où allons-nous maintenant, l'ami ?

- Rue Cassini."

Vu de l'extérieur, l'inspecteur Javert était identique à lui-même. Calme, raide, austère. Il marchait le front levé et les mains croisées dans le dos, la canne glissée sous le bras.

Le Rocher de Cancale. Un restaurant de luxe dans lequel il n'aurait jamais imaginé pénétrer dans sa vie. Même le secrétaire de la Préfecture, M. Chabouillet, n'y déjeunait pas.

Javert songeait à sa vie. Il y avait quelques jours, il avait refusé des mignardises de la part d'un serviteur d'un homme riche, assassiné. Aujourd'hui, il avait accepté de manger en compagnie d'un assassin au service du gouvernement.

Peut-être, quelqu'un connaissant très bien l'inspecteur et sa façon d'être verrait un changement dans la posture du policier. Lentement, la tête se baissa, les épaules se baissèrent et Javert prit une attitude de vaincu.

Étourdi, Javert dut même s'arrêter dans une ruelle, vide de passants.

Il jouait gros, il jouait sa vie maintenant et il jouait celle de son patron, celle de Valjean...peut-être même celle de Gisquet ?

Il allait falloir jouer serré. Javert hésita puis décida de rencontrer M. Chabouillet pour le prévenir et le mettre en garde contre Emiliano Serra.

Ce fut sa deuxième erreur.

Un message laconique parlant d'un rendez-vous important dans un café perdu de Paris. La Belle du Nord.

On y servait du cidre de qualité moyenne et des galettes cuisinées à la Bretonne. Un repas simple et d'un prix abordable. L'inspecteur attendait, fébrile, son protecteur et patron.

Il dut patienter deux heures avant que M. Chabouillet ne daigne faire son apparition et son visage était sombre. Hostile.

Javert se leva, s'inclinant avec un respect profond devant le secrétaire de la Préfecture. Cela agaça M. Chabouillet qui bouscula Javert en lançant un nerveux :

" Au fait !"

Javert ne se démonta pas, il avait l'habitude de l'irrespect des grands de ce monde. Surtout pour lui, un gitan.

Il avança à l'intérieur de l'estaminet, suivi par M. Chabouillet, illisible. Enfin, bien à l'abri dans une petite pièce située dans l'arrière-boutique, entre les bouteilles de vin entreposées en piles et les saucissons suspendus au plafond, ils purent discuter à leur aise.

" Alors ?, fit M. Chabouillet, mécontent de toute cette situation.

- Votre nom a été cité ce matin, monsieur.

- Le vôtre aussi ! J'ai l'impression que votre nom n'a pas cessé de résonner dans toute la Préfecture depuis hier."

C'était dit sans joie ni satisfaction.

" M. Mangin m'a donné une mission, monsieur, expliqua Javert, comprenant tout à coup qu'il était en train de se justifier.

- Et vous l'avez acceptée !"

Javert en tombait des nues. Il ne sut quoi dire à part bafouiller une réponse stupide :

" Mais monsieur...je n'avais pas le choix…"

M. Chabouillet était si bien habillé. Trop bien habillé pour ce modeste café de quartier. Il jouait avec la pointe de sa canne, une canne dotée d'un pommeau d'argent à tête de loup. Et ne répondit pas.

" Monsieur, je voulais vous prévenir ! Vous êtes…

- Combien Mangin vous a-t-il payé pour me trahir Javert ?

- Trahir ? Mais… Mais non, monsieur !"

Javert était outré. Choqué. Déçu.

" Je ne suis pas aux ordres de M. Mangin monsieur ! Je suis à votre service. Mais j'ai reçu un ordre et je me suis plié.

- Bien entendu ! Javert le dévoué serviteur de la Loi ! On m'a fait comprendre que vous n'étiez plus de mon Bureau mais que dorénavant vous travailliez pour le préfet en personne."

Et Javert comprit ! Il comprit que son patron était déçu lui aussi. Il le vit dans ses yeux, désolés et dans le pli amer de sa bouche.

Il se permit un pas vers le secrétaire, négligeant le soudain raidissement dans les épaules à son approche.

" Je suis loyal, monsieur. A vous et à personne d'autre !

- Vous m'avez déjà tenu ce discours Javert. Il faudra plus que des mots pour me convaincre. Je vous souhaite une bonne continuation dans votre carrière. Prenez garde à Mangin ! C'est un homme sévère, il s'est mis à dos les Parisiens."

Et ce fut tout, majestueusement le secrétaire du préfet de police quitta le café. Javert l'arrêta en saisissant son bras. Irrespect inacceptable mais il devait parler !

" Dieu monsieur ! Je dois travailler avec l'homme qui a tué MM. d'Harcourt et Viénot de Vaublanc ! Il connaît l'existence du complot et votre implication dedans. Il...

- Javert, menaça M. Chabouillet, lâchez-moi !

- Monsieur ! Il connaît votre nom ! Il cherche la piste des meneurs du complot. Il m'a parlé de 221 personnes s'opposant au roi."

Chabouillet devint blême et regarda Javert comme s'il le voyait pour la première fois.

" Comment… Comment savez-vous cela ?

- Ce n'est pas moi qui le sait ! C'est ce Serra ! C'est un espion à la solde de M. Courvoisier. Il a fait parler M. d'Harcourt en le torturant à mort. Il connaît votre nom et celui de vos amis.

- Seigneur…"

M. Chabouillet vacillait, comme s'il avait pris un coup violent. Javert laissa sa main glisser sous le coude du secrétaire et l'entraîna jusque sur un tonneau d'alcool. Vin rouge ?

Le vieil homme s'y posta et reprenait son souffle, luttant pour se reprendre.

" Que sait-il d'autre ?

- Rien ! Il s'attend à ce que ce soit moi qui lui ramène les noms des meneurs du complot."

Erreur !

Chabouillet regarda Javert et eut une moue de mépris. Quelque chose que jamais Javert n'avait vu sur le visage de son protecteur depuis Toulon.

Leur histoire remontait à si loin, depuis Toulon, Javert était le protégé de M. Chabouillet, et depuis Toulon, M. Chabouillet protégeait Javert, et lui permettait de progresser dans sa carrière, malgré son statut, son origine, ses manières…

" Tu espères me faire parler ?, fit le secrétaire, tutoyant Javert avec dédain.

- Mais non !?, se défendit âprement Javert. Je veux juste vous prévenir pour que vous puissiez vous protéger, vous et vos amis, monsieur.

- Tu ne sauras rien ! Je ne suis pas aussi fragile que d'Harcourt !

- Monsieur !, fit Javert, désespéré de se faire entendre.

- Ils m'ont toujours dit qu'un jour tu allais te retourner contre moi ! Un gitan ! Ils m'ont prévenu qu'un jour tu allais me trahir, comme tous ceux de ta race. Adieu Javert !"

Et M. Chabouillet quitta le café, fâché, mécontent, paniqué.

Javert leva les yeux au ciel et eut envie de tout casser dans la cave de l'estaminet.

Merde !

Les Parisiens s'étaient répandus dans les rues de leur ville pour profiter du bref répit que l'hiver leur avait accordé. Ils semblaient désireux d'absorber les rayons de ce soleil chancelant qui se montrait pour la première fois depuis des jours, et revendiquaient les places et les boulevards presque farouchement.

Il était impossible de faire avancer la charrette.

Il leur fallut une heure pour traverser le pont du Jardin du Roi (Austerlitz) et atteindre la rive gauche, et encore une heure pour arriver à destination.

Valjean avait opté pour se servir d'un des ballots comme oreiller et, avec le bonnet de laine de Benoît tiré jusqu'aux sourcils, il faisait semblant de sommeiller.

Au numéro 1, rue Cassini habitait un dénommé Surville. C'était un homme à l'air affable, large à la taille, avec des traits qui se distinguaient par leur rondeur, mais dont les grands yeux bruns brillaient de ce qui ne pouvait être autre chose que de l'intelligence.

Monsieur Surville fut surpris de voir la livraison qui lui était destinée, mais il n'essaya pas d'empêcher le passage du blanchisseur inconnu ni du fardeau qu'il portait sur son épaule.

Son intérêt sembla grandir lorsqu'il vit avec quel soin le blanchisseur déposa son sac de vêtements sur le sol, réussit en quelques secondes à défaire le nœud du marin qui le maintenait fermé, et s'empressa de desserrer la corde pour permettre de l'ouvrir.

Il se tint derrière Valjean, le faux blanchisseur, les mains sur les hanches et un sourire moqueur ornant son visage. Il anticipait sans doute le spectacle à venir.

Et en effet, il se mit à rire à gorge déployée dès qu'il vit un drap sale jaillir du sac puis le visage laid de son ami Émile Girardin, encadré de dentelles et jupons, se frayer un chemin vers l'extérieur entre grognements et jurons.

" Hé bien ! Regardez la jolie Cléopâtre que l'on m'apporte dans un tapis ! Je vous avais dit que ce n'était pas une bonne idée que de vous attaquer au préfet Mangin !, lui reprocha le bon Surville entre des éclats de rire.

- Honoré, mon bon ami ! Offrez-moi asile ! Mangin a attisé ses chiens contre moi. Et pourquoi ? Parce que j'ai osé dire tout haut ce que tout le monde sait déjà !"

Honoré, celui que Valjean crut s'appeler Surville, cessa de rire sur le point.

" Vous n'avez pas choisi le bon moment pour changer votre ligne éditoriale, Émile. Mais vous restez toujours ma plus grande source de revenus, alors faites comme chez vous. Maintenant, vous allez devoir payer le dîner... Je suis à court de fonds."

Valjean assista à la réunion des amis avec peu d'enthousiasme. Il était occupé à admirer les piles de livres éparpillées dans la maison à la perte de vue. Un de ces livres, sans doute celui qu'Honoré lisait lorsqu'il fut interrompu, était ouvert sur le guéridon que l'ancien forçat avait près de lui. Il ne trouva aucun besoin de résister à la tentation et lut quelques lignes.

" La nature nous interroge à toute heure pour nos besoins réels ; et, tout au contraire, elle se refuse absolument aux excès que notre imagination sollicite parfois en amour.

C'est donc le dernier de nos besoins, et le seul dont l'oubli ne produise aucune perturbation dans l'économie du corps ! L'amour est un luxe…"

L'auteur avait raison, mais il avait néanmoins tort. Oui, il était vrai que Valjean avait pu vivre sans amour, et Javert prétendait avoir fait de même. Mais maintenant que l'amour sensuel s'était insinué dans la vie de Jean Valjean, tous ses autres besoins semblaient secondaires. Malgré tout, il savait que l'amour sensuel était secondaire en soi même, comme l'auteur semblait le dire ; mais Valjean savait aussi que ce n'était que l'amour qui l'avait soutenu ces dernières années. L'amour de Cosette, et maintenant celui de Javert. Sans cet amour, il lui manquerait quelque chose de bien plus essentiel que la nourriture et..

Girardin, la bourse à la main, interrompit brusquement sa lecture.

" Combien je vous dois pour vos services, l'ami ?

- Me devoir ? Rien. Mais n'oubliez pas de dédommager le blanchisseur. Vous lui avez fait perdre une journée de travail."

Mais c'est dans la nature humaine que de regarder ce que l'on convoite. Et Honoré surprit Valjean en regardant attentivement dans la direction du livre.

" Vous vous intéressez à la philosophie, mon bon monsieur ?

- Je m'intéresse à tout ce qui peut m'aider à sortir de mon ignorance, monsieur. Jusqu'à présent, choisir un livre qui puisse m'apprendre quelque chose n'a pas été difficile."

Honoré rit encore. Il semblait apprécier la franchise de l'homme à sa juste mesure. Et peut-être aussi cette modeste intelligence naturelle qui émanait de lui.

" Gardez le livre, je vous l'offre ! Emile, vous me devez six francs !"

Ce fut ainsi que Jean Valjean rentra chez lui, rue de l'Homme-Armé, en blouse de travail et portant sous le bras une impression d'épreuve du livre "La Physiologie du mariage", signée par un certain Honoré de Balzac.

Quelle mauvaise décision pouvait prendre encore l'inspecteur ?

Tout simplement continuer à ignorer la Sûreté et Vidocq…

Ce fut sa dernière erreur.

Il préféra rentrer chez lui. Histoire de se reposer. Il songeait à Valjean. L'homme lui manquait. Horriblement.

Et pourtant, Javert était incertain de ce qu'il devait faire.

C'était comme si…

Comme si Javert ne savait plus quoi faire de sa vie.

L'inspecteur était fatigué. La tension était à son comble. La journée avait été pénible. Imperceptiblement sa position au sein de la Force changeait et cette évolution ne lui plaisait pas.

D'une part, il avait perdu la protection de M. Chabouillet. Bien entendu, personne ne le savait encore officiellement mais des rumeurs avaient déjà couru par la Force. On le contemplait en souriant, narquois. Il faudrait peu de temps avant qu'on n'hésite plus à se moquer de lui dans son dos. Il avait déjà connu cela par le passé. A Toulon, à Montreuil...et à ses débuts à Paris…

Javert le gitan.

Cela le fatiguait de recommencer à lutter pour se faire une place.

D'autre part, les accusations de corruption ne l'avaient pas laissé indemne. Même venant d'un policier mal vu comme Ruellan, même avec le témoignage de ce forçat repenti de Vidocq. Oui, on le narguait. Le fier inspecteur était tombé de haut.

Dieu...qu'il était fatigué... de toute cette comédie… Une fatigue qui lui collait aux os et lui rappelait son âge…

Et il avait tellement honte de son infamie. Il avait ployé le genou devant M. Chabouillet, c'était un fait, mais...il trahissait son roi.

Merde !

C'était ce qui lui faisait le plus mal.

Lui ? Un traître ?

A quel moment sa vie avait-elle basculé ? Plongée dans l'opprobre ? Honnêtement, Javert se disait confusément que s'il n'y avait pas Jean Valjean…, il aurait démissionné.

Définitivement.

À Montreuil, il avait demandé un renvoi de la Force. Maintenant, à cinquante ans passés, que pouvait-il faire ?

Il ne voyait rien devant lui. Aucun avenir.

Un traître…

La porte de son meublé était bien fermée, d'un tour de clé, le policier ouvrit et pénétra dans son appartement. Il ne regardait rien, ne voyait rien, perdu dans ses pensées.

Confusément, Javert glissa sa main dans la poche de son carrick et chercha ses pistolets à silex. Sans trop savoir pourquoi.

Il en possédait deux, il fut surpris de n'en retrouver qu'un et se souvint tout à coup que Valjean en avait un.

Javert alluma une chandelle et examina son arme. Mauvaises pensées. Le mot "traître" tourbillonnait dans sa tête…

" Tu dors avec ?, demanda soudainement une voix moqueuse qui le fit sursauter.

- MERDE !," lâcha le policier, surpris.

Il en lâcha son pistolet qui retomba sur le sol. Le bruit de la chute le réveilla à l'instant et le tira de ses sombres méditations.

Javert fit volte-face et aperçut le chef de la Sûreté assis nonchalamment dans son fauteuil. Goguenard, les mains placées devant son menton pour former un triangle parfait. Cabotin !

Et entre ses mains, Vidocq fit apparaître une missive encore cachetée. Comme un prestidigitateur.

" Qu'est-ce que tu veux ?," demanda sèchement Javert, en ne s'embarrassant plus de politesse envers ce forçat parvenu.

Fâché, Javert s'approcha de Vidocq et lui prit violemment des mains le courrier qui lui était destiné. Un instant, il pâlit de peur. Etait-ce un message de Valjean ? Et surtout, est-ce que le Mec l'avait lu ?

La lettre semblait encore correctement cachetée...mais Javert lui-même savait décacheter une lettre sans laisser de trace, alors pour un homme aussi habile que Vidocq c'était un jeu d'enfant.

Se reprenant de son mieux, Javert glissa le courrier dans la poche de son uniforme.

" En quelle langue faut-il te faire comprendre une convocation ?, gronda le chef de la Sûreté. Dis-moi parce que j'ai fait de mon possible ! Je t'ai envoyé trois messages !

- J'ai des priorités le Mec ! La Préfecture passe avant la Sûreté.

- Oui, j'ai vu ! Tu es un jobard !"

La douleur, la rage, le dépit ! Il y avait trop de sentiments en Javert pour que le policier conserve son calme. Il se jeta sur Vidocq et s'arrêta devant lui pour cracher :

" Salopard ! Me dénoncer comme corrompu ! Un cogne à pute ! MOI !

- Et M. Mangin, notre honoré préfet de police est venu me faire la leçon ! Dans mon propre bureau ! Merci, j'ai déjà entendu ta plaidoirie. Un si bon officier, si sérieux, si intègre… Bla, bla, bla…"

Vidocq haussa les épaules, indifférent.

Javert passa ses mains dans ses favoris et les tira.

" Fous-moi le camp Vidocq ou je te jure que je vais perdre mon calme.

- Serait-ce réellement inhabituel ?"

Vidocq se mit à rire devant le regard noir que lui jeta l'inspecteur. Il préféra le voir ainsi, même s'il était aussi dangereux qu'un fauve en colère.

Vidocq n'aimait pas l'ancien garde-chiourme mais il n'avait pas apprécié de le voir avec cet air vaincu de tout à l'heure. Il n'avait pas apprécié de le voir manipuler son pistolet avec ce visage vide.

Il avait vu Javert en rage, en chasse, en train de fanfaronner...mais jamais il ne l'avait vu vaincu. Ce n'était pas dans sa façon d'être.

Vidocq regretta d'avoir agi ainsi avec Javert, mais il n'avait pas résisté à cette dénonciation pour corruption envers un ancien garde-chiourme. Mesquin mais si jouasse.

" Assieds-toi Javert ! Nous avons à jaspiner.

- Sors de chez moi !

- Sais-tu pourquoi, espèce de tête de mule de rabouin, je t'ai convoqué ?

- Pour te foutre de ma gueule après ta dénonciation ?"

Javert était fatigué.

Il ne savait même plus ce qu'il devait faire maintenant. Il décida d'abandonner le combat et partit chercher de l'alcool. Il s'en servit un grand verre et négligea le chef de la Sûreté.

Il songea, amer, qu'il n'avait jamais bu autant que ces derniers jours.

" Coco-Lacour t'a vu aux Mots à la Bouche. Avec ton fagot."

Normalement, il aurait dû réagir. Non ? Hausser les épaules, cracher sa colère...mais il était si fatigué. Il but son verre et resta silencieux.

Le Mec se leva et s'approcha de Javert, prudemment.

" Tu as tort de me croire ton ennemi."

Javert se mit à rire, mais son rire n'avait rien d'amusant. C'était un rire amer. Tout était amer chez le policier, ses pensées, son rire…, sa vie…

S'il n'y avait pas Valjean…

" Que veux-tu Vidocq ?, demanda Javert, las de parler.

- Coco-Lacour est un inverti, il est souvent aux Mots à la Bouche. Là, il y était parce qu'il était de surveillance. Je crois qu'il n'était pas le seul à travailler sous couverture ce soir-là.

- Qui te dit que je n'y étais pas pour raisons personnelles ?

- Peut-être mais cela m'étonnerait."

Nouveau rire. Javert se demandait tout à coup combien de coups de fouet il appliquait aux invertis par le passé. Dix ? Vingt ? Il ne les donnait pas toujours lui-même, des forçats s'en chargeaient à la place de la garde.

" Javert !, s'écria le Mec pour le ramener au présent.

- Quoi ?, grogna Javert en se reprenant difficilement.

- Je ne sais pas sur quelle affaire tu es mais je suppose que tu cherches toujours l'assassin de Viénot de Vaublanc et d'Harcourt, non ?

- Et Loisel…"

Amusé, amer. L'inspecteur allait au-devant de deux échecs cuisants dans son dossier. Deux affaires non élucidées. Cela irait à merveille avec son accusation de corruption et sa perte de protecteur.

Ha ! Et il oubliait Loisel également.

" Coco-Lacour t'a reconnu et il t'a observé.

- Il a dû s'amuser," murmura Javert en songeant à cette folle nuit, ses baisers et son désir pour Valjean.

Donc il y avait bien des hommes prêts à se branler en les regardant faire l'amour. Lui et Valjean.

" Il a surtout été inquiet pour toi.

- Inquiet ?, répéta Javert, plus conscient de la situation tout à coup.

- Un homme t'a suivi cette nuit-là. Un gonze qui dit s'appeler le duc Lazaro et être Espagnol. Il est Espagnol autant que moi je suis Algonquin."

Ainsi, on l'avait vu.

Au dépit, à la colère, au désespoir s'ajoutait la déconvenue. Il avait échoué en beauté ce soir-là et avait attiré l'attention sur Jean Valjean.

Serra ne lui en avait pas parlé. De la journée, il l'avait entraîné dans ses pérégrinations. A étudier des dossiers concernant les députés de l'opposition. A aller dans des réunions secrètes de Républicains.

" Cet homme est dangereux, Javert. Je n'ai jamais réussi à le coincer mais je le surveille depuis longtemps.

- Pourquoi ?

- Affaires de moeurs. Il a la main leste et je le soupçonne d'avoir commis quelques jolis escarpes contre de vieux gonzes afin de toucher l'héritance [héritage]."

Javert songeait avec horreur à Jean Valjean.

Il songeait à cet homme qu'il avait mis en danger.

Ce soir-là, Javert était avec Valjean, un témoin à faire taire, une vie à prendre… Maintenant, Serra connaissait Valjean, de vue…

Merde !

Et cela lui fit baisser sa garde. Montrer sa fragilité. Ses mains tremblèrent en les posant sur le verre. A le serrer avec force.

" Valjean est en danger, souffla Javert.

- Tu crois ? Je ne pense pas, je suis venu pour toi ! De quel intérêt serait Valjean pour l'Espagnol ?

- Moi je m'en fous. De toute façon…"

Il ne finit pas sa phrase, préférant se servir un nouveau verre. Cela fit froncer les sourcils de Vidocq. Le Mec avait interdit à ses employés de boire durant le service ou de traîner dans les estaminets.

Et Javert était un homme sobre et probe.

" Tu aurais dû venir me voir Javert. Je vous aurais caché, toi et ton forçat. Si tu penses que Valjean est en danger...

- En quoi crois-tu Vidocq ?"

La question surprit Vidocq. Il réfléchit quelques instants, cherchant le mensonge susceptible d'apaiser le policier. Cette histoire de corruption l'avait brisé.

" Le roi," lâcha le Mec, sachant que c'était une réponse inattaquable.

Cela fit sourire Javert qui hocha la tête.

Même Vidocq était pour le roi. Il n'y avait que Javert pour trahir son roi !

" C'est bien. Sors de chez moi Vidocq et merci pour toutes ces admonestations. Elles vont m'être utiles.

- Putain Javert ! Ces accusations de corruption n'ont aucune valeur, elles ne sont même pas notées dans ton dossier. Ruellan est un salopard, il est venu me voir pour me parler du Romarin. Il m'a dit qu'il avait appris que tu t'y cachais avec des putes. Je l'ai écouté et j'ai informé la Préfecture.

- Au Romarin… Oui, j'y ai dormi quelques nuits. Seul.

- Je le sais, bougre d'imbécile ! Mais je pensais que tu allais te précipiter dans mon bureau pour m'invectiver, voire me casser la gueule ! Et alors nous aurions parlé du duc Lazaro !

- C'est Ruellan qui a tenté de tuer Valjean ?

- Non. Je ne sais pas qui c'est. Mais cet idiot a appris ta présence chez le Marquis. Qui a vendu la mèche, je n'en sais foutrement rien. Il est venu enquêter sur toi en personne."

Qui avait parlé ?

Une prostituée du Romarin ? Le Marquis en personne ? Javert se promit de rendre une nouvelle visite au bordel mais de façon plus "musclée". Ce devait être Pierre, le mouchard de Gisquet qui avait poignardé Valjean. Javert eut furieusement envie de mettre la main sur lui, histoire de lui expliquer que Valjean était intouchable. Ou sinon, espion de Gisquet ou pas, Javert lui ferait passer l'envie de jouer les escarpes.

Il était fatigué d'être pris pour un imbécile. Il en avait soupé de cette affaire.

Vidocq n'aimait pas voir Javert aussi indécis, le chien de police était toujours à l'affût, habituellement, l'inspecteur savait mener sa vie.

Pour forcer Javert à reprendre le fil de la conversation, Vidocq changea encore une fois de sujet :

" Ruellan m'a parlé du Cric. Il a vu Valjean à la Préfecture et a senti le forçat caché en bourgeois. Tu as vraiment emmené Valjean rue de Jérusalem ?

- Oui, admit Javert. Je suis un jobard.

- Je ne sais pas qui a tenté de tuer ton fagot, Javert. J'ai été impressionné d'apprendre que Le-Cric a réussi à se faire la belle alors qu'il s'était fait larder la coigne."

Javert hocha la tête et songea à l'inspecteur Ruellan venu enquêter sur lui-même au bordel. Ruellan était tellement corrompu qu'il avait dû venir accompagné de Pierre. Mais dans quel intérêt ?

Ils n'étaient pas collègues et encore moins des relations proches. Alors que lui voulait Ruellan ?

" Pourquoi me cherchait-il au fait ?

- Ce pourri mange à tous les râteliers. Je suis sûr qu'il a reçu de l'argent de Balmorel. Je pense qu'il voulait te prendre en train de foutre une punaise. Histoire de te faire virer de la Force ! Echec sur toute la ligne ! Tu n'étais pas là. Maintenant, c'est sa parole contre la tienne, et comme sa parole n'a pas de valeur… Et puis, j'ai retiré mon témoignage !

- Balmorel serait derrière tout cela ? Ce putain de putassier ?

- Son fort-en-thème est au repos forcé ! Un mauvais combat l'a laissé sur le carreau pour des mois. Balmorel est en rage et comme le putassier n'est pas du genre à laisser passer les affronts…"

Vidocq riait puis tout à coup son sourire disparut et fit place à un regard sombre.

" Je suis venu te voir car tu es dans la merde, toi et ton fagot ! Le signalement du Cric a été diffusé dans les bas-fonds de Paris. Même mes mouchards en ont entendu parler.

- Balmorel est un salopard. Je vais le serrer cette fois-ci !

- Et arrêter de jouer au bretteur ? Des années que tu aurais pu le poisser ! Parfois Javert je ne te comprends pas.

- Balmorel est un homme facile à manipuler. Si je l'arrête, il y aura des crimes entre escarpes pour lui trouver un remplaçant. Au lieu d'une tête couronnée, j'aurai face à moi des centaines de petits seigneurs de la sorgue.

- Si tu le dis… Je pense surtout que tu t'amuses bien à jouer les soldats. On m'a parlé de ton épée. Tu me feras une démonstration un jour ?"

Ironique, Vidocq souriait. Il avait saisi l'épée d'officier de Javert et la soupesait. Avant de la reposer sur le meuble en haussant les épaules.

" Cela ne vaut pas un feu [pistolet]. Mais je pense que tu devrais parler à Ruellan, le cogne. Ce salopard veut ta peau ! Il est venu en personne te chercher au Romarin. Il a dû se dire qu'il allait faire d'une pierre deux coups. Te virer et gagner de la thune. Mais il faudrait serrer Ruellan de près pour le faire parler.

- Je vais le faire."

Ce fut dit durement et ce ton plus habituel chez Javert plut à Vidocq, plus que cette amertume dont il faisait preuve depuis le début de cette conversation.

" Le duc Lazaro est un tueur, Javert. Je ne sais pas ce qu'il te voulait mais il t'a suivi.

- On ne me file pas, lança crânement Javert.

- Certes, mais tout de même."

Ce soir-là, Javert avait mené Valjean chez lui. Dans son appartement de la rue des Vertus. Donc il y avait eu quelqu'un pour les surveiller et les filer. Et il avait été trop décontenancé pour remarquer quoi que ce soit.

" Je n'ai aucun intérêt pour un tueur," affirma Javert.

Ce mensonge éhonté fit sourire le Mec qui secoua la tête.

" Un complot m'as-tu dit ? Contre Chabouillet ? Dis-moi Javert, n'as-tu vraiment aucun intérêt pour un tueur ?"

Pour répondre, Javert fit le tour de son meublé des yeux. Il était pauvre, modeste, humble. Cela répondait pour lui. Vidocq se mit à rire.

" Coco-Lacour a vu ton tueur rester une heure devant ton appartement Javert avant de disparaître.

- Aucun intérêt pour personne. Je ne suis qu'un cogne. Vieux et fatigué.

- Une heure ! Il avait ses surins à la main. Il a hésité à venir se charger de toi. Je pense qu'il devait attendre que Valjean s'en aille. Je suppose que Valjean a passé la nuit rue des Vertus ?"

Simple, sans volonté de juger qui que ce soit. Les deux hommes avaient couché ensemble. Aux yeux du chef de la Sûreté, c'était sûr.

Et pourtant, ils s'étaient déchirés et Javert avait bu à se saouler. Comme maintenant.

" Je n'aurai rien dit, admit Javert.

- Avec des surins ?! Ce salopard est le tueur de Viénot de Vaublanc et d'Harcourt, je parie.

- Le Mec, je suis épuisé…, opposa Javert, en frottant ses yeux avec force.

- L'homme habite rue de Rivoli. Coco-Lacour est quelqu'un d'efficace. Il a beau être un bougre, il sait y faire, mon adjoint. Il l'a vu entrer chez M. de Rigny. Le duc Lazaro est un homme de la haute.

- Je sais tout cela, avoua Javert, lassé de tout. Que veux-tu que cela me fasse ? Il est intouchable !

- J'ai profité de cet imbécile de Ruellan pour te convoquer ! J'ai espéré que cette dénonciation allait te faire venir. Tu m'as longtemps ignoré !

- Je… Putain, pars Vidocq."

Javert porta ses doigts à ses yeux pour frotter. Encore. Chasser la fatigue, chasser les larmes de dépit.

Emiliano Serra était intouchable car il était dans le camp du roi et il avait confiance en Javert, un policier honnête, dévoué, intègre…

" Il y a un complot Javert ? Contre Polignac ?

- Il va te falloir frapper fort Vidocq pour me faire parler, sourit Javert.

- Il voulait te découper Javert ! Putain ! Il avait des surins ! Dans quelle affaire t'es-tu fourré ?

- Une question de loyauté."

Javert se mit à rire. Il devait retrouver qui déjà ? Ha oui Valjean ! Valjean qui était peut-être en danger dans sa rue de l'Homme-Armé. Ou alors il était caché dans son couvent ? Ou alors il était retourné rue de l'Ouest ?

L'ancien forçat était tellement inconscient et prenait des risques insensés.

Cela brisa le rire. Javert regarda en face Vidocq pour la première fois et le Mec fut saisi en voyant l'angoisse qui ternissait le cristal transparent des yeux de l'inspecteur.

" Putain Javert ! Que se passe-t-il ?

- Valjean est un forçat en rupture de ban. Je sais. Mais...putain Vidocq ! Il a une gosse ! Il…

- Mais quoi ?

- Je ne peux pas te demander de le protéger mais juste… de l'ignorer ?

- Je lui ai déjà promis de l'oublier. Javert !"

Le soulagement fut si intense que Javert dut s'asseoir sur son lit.

" Bien, bien. Je vais régler cette affaire.

- Le duc Lazaro est dangereux ! Ne t'en approche pas !

- Trop tard le Mec ! Tu avais raison, j'aurai dû commencer par la Sûreté !"

La peine pour complicité dans un complot contre le roi était la peine de mort. Javert avait déjà assisté à des exécutions capitales. Noyade, fusillade, guillotine. Il en avait eu son content à Toulon...et depuis le policier était parfois invité à la fête.

" Que puis-je pour toi ?

- Me laisser. Ce soir, je suis trop fatigué pour te donner la réplique.

- Je...je reviendrais demain," fit Vidocq, autoritaire.

Javert ne répondit pas, la tête penchée en avant et examinant les détails du plancher. Il ne réagit pas au bruit de la porte qui se refermait.

Un silence de plusieurs minutes succéda à la tempête occasionnée par Vidocq, le chef de la Sûreté.

Javert baissa la tête et glissa ses doigts dans ses favoris.

Le lit était tentant mais...il ne pouvait pas dormir.

Il décida de partir, comme il l'avait prévu dès le départ et de retrouver Valjean.

Surtout que la pensée que Jean soit en danger lui retournait l'estomac. Retrouvant de son entrain, le policier saisit le message et l'ouvrit.

Fébrile, il déplia le papier assez épais qui avait été glissée dans l'enveloppe. Le policier fut décontenancé en voyant une lithographie.

Un mamelouk au repos ?

Avec son cheval ?

Un paysage égyptianisant ?

Mais que diable cela pouvait bien signifier ?

L'égyptomanie avait été en vogue avec les aventures de Bonaparte en Egypte. Les Français avaient été féru d'objets égyptiens et de décors avec des lotus. On fabriquait encore des céramiques de Sèvres égyptianisantes et de magnifiques sculptures de déesse vache avaient été placées dans le tout nouveau passage du Caire.

Etait-ce le message de Jean Valjean ? Il se cachait passage du Caire ?

Et puis Javert repèra l'épée que Valjean avait maladroitement ajoutée au soldat couché au repos.

Un soldat armé d'une épée se reposant près de son cheval...près d'une fontaine… La fontaine du fellah rue de Sèvres ? Etait-ce le message ?

Un soldat armé se reposant... Un soldat se reposant… Un homme armé d'une épée se reposant...

Et puis Javert se mit à pester contre son manque de rapidité. Il blâma la fatigue, l'alcool et sa bêtise.

Jean Valjean le prévenait simplement qu'il se reposait rue de l'Homme-Armé.

Se sentant stupide comme rarement, Javert prit quelques vêtements qu'il plaça dans un sac de voyage, il se changea et quitta son appartement.

Javert fut prudent, vérifiant qu'il n'était pas filé. Il fut prudent et rejoignit la rue de l'Homme-Armé.

Il portait un sac avec son uniforme à l'intérieur et il avait besoin de retrouver Valjean. Valjean, ses bras, son amour...et qui sait ? Son lit...

Au fur et à mesure que la nuit avançait, Jean Valjean avait cessé de se sentir comme un homme marchant sur des charbons ardents.

Dans le silence que la nuit entraîne parfois, il se voyait plutôt comme un chien sans maître aboyant devant les portes du paradis. Mendiant pour passer, mais attendant qu'on lui claque la porte au nez.

Il avait effacé le charbon de ses lèvres, et frotté pour arracher l'odeur du poisson de sa peau.

Même après avoir usé le pain de savon, cela ne l'avait pas aidé à laver ses remords.

Il comprenait très bien pourquoi Javert voulait le savoir en sécurité, s'il ne l'avait pas su, il l'aurait appris pendant cette nuit d'attente qui n'en finissait plus.

Jean Valjean attendait presque dans le noir, comptant les gouttes qui tombaient des chemises qui séchaient auprès du poêle. Se cherchant des excuses, puis trouvant que seul un idiot aurait tenté le destin comme il l'avait fait.

Qu'allait-il lui dire ? Qu'il avait été accablé par la solitude et, qu'au lieu de voler du pain, il avait volé l'illusion d'être en liberté ?

Pendant l'agonie de l'attente, ses raisons avaient cessé de sembler bonnes.

Pourquoi l'absence de Javert était-elle si lourde ? Avant lui, la solitude n'avait pas existé. L'attente n'avait pas eu d'importance ; la peur de ne pas voir quelqu'un retourner n'avait pas même été possible.

" Qui est là ?"

On avait tiré le cordon et le concierge répondait à contrecœur.

" Ouvrez !"

Valjean saisit le bougeoir et se dirigea vers l'escalier.

" C'est bon, monsieur Mirabel. C'est le pays dont je vous avais parlé," dit Valjean depuis le palier.

Javert était fatigué. Valjean pouvait le sentir dans la lenteur de ses pas. Il était assez fatigué pour monter les marches une par une tandis que sa main grimpait sur la rampe ; son visage ne se leva pas une seule fois à la recherche de Valjean. Javert avait l'air vaincu.

" Je vois que vous avez reçu mon message à temps."

Il s'agissait de mots adressés à l'attention de Mirabel qui n'eurent aucun effet sur l'inspecteur et, à ce titre, furent ignorés. Valjean ferma la porte à clé derrière lui, comme l'inspecteur lui-même l'aurait fait, et chercha son regard.

Il était froid. Mais Valjean avait appris que ce regard froid cachait souvent des blessures trop secrètes pour être exposées aux yeux du monde. Il tendit une main pour lui caresser la joue et chercha sa bouche.

Javert n'avait pas envie de parler. Il n'avait pas envie de penser. Il n'avait envie que de ressentir. Il fut tellement mieux en embrassant Jean Valjean.

Il serrait contre lui l'ancien forçat et se perdait dans son odeur. Le nez caché dans son cou. Inspirant profondément.

Il avait bu. Mais pas assez pour perdre l'esprit. Ce n'était pas de l'eau-de-vie mais du vin coupé d'eau. Juste de quoi apaiser les tourments de l'esprit et chasser Vidocq. Juste de quoi accepter les révélations.

Et il se dit qu'il était temps de parler. Malgré tout. Malgré sa fatigue.

Javert se recula pour regarder son compagnon, laissant sa main caresser sa joue à son tour.

" Tu as rasé ta barbe ?, sourit Javert, un peu surpris. Tu ne fais pas ton âge ainsi.

- Tu n'aimes pas ?, murmura Valjean.

- Si. Tu me rappelles quelqu'un…"

Un peu inquiet, Valjean se tut.

" Tu me rappelles Jean de Faverolles."

Un nouveau sourire. Valjean était indécis.

Mais Javert était fatigué. Lentement, il se dirigea jusqu'à la chambre, où il s'assit sur le lit de Valjean. Puis d'un geste nerveux, il désigna la place à ses côtés. Valjean obéit et attendit...dans l'expectative.

" Voyons. À Montreuil, j'étais bon à déjouer monsieur le maire. En suis-je toujours capable aujourd'hui ?"

Valjean restait silencieux mais l'inspecteur souriait toujours...un peu las de tout cela.

" Je commence à te comprendre. Tu n'es pas un prisonnier. Encore moins le mien. Tu es incapable de rester enfermé, même si ta propre sécurité en dépend. Je dois l'accepter."

Puis Javert saisit la main du forçat et l'embrassa.

" Vidocq est passé me voir. Tu es en danger. Comme toujours mais je ne te demande plus de rester caché. Tu l'as dit. C'est une affaire de confiance."

Javert caressa les cheveux de Valjean, ses joues parsemées de poils durs.

" Je veux te faire confiance. Dis-moi ce que tu as fait de risqué aujourd'hui.

- Je me suis assuré que Cosette allait bien, et j'ai pu parler à Fauchelevent. J'ai rendu les montres au Marquis et... J'ai dû lui rendre un service."

Javert n'avait pas pensé au Marquis. Il le regretta amèrement. Il baissa la tête pour regarder le sol. Imaginant sans peine ses collègues enquêtant dans un bordel, avec face à eux un homme connu pour ses amours invertis. Surtout en sachant les lieux sans aucune protection officieuse de la police. Javert avait perdu son protecteur et restait sous une accusation de corruption.

" De la casse ?

- Il a été sévèrement battu. Mais ça aurait pu être pire. Il cachait un certain Girardin sans le savoir, et il devait le faire sortir avant que Mangin ne lui fasse fermer boutique. J'ai dû l'aider.

- Girardin ? Le journaliste ?

- Oui, il est journaliste… Plutôt publiciste. Quelque chose dans le genre."

Javert se mit à rire. Quelle folie encore de la part du Marquis ! Emile Girardin était connu pour ses articles censurés et ses critiques acerbes de l'État. Il avait glissé entre les pattes de la police plusieurs fois déjà.

" Et le Romarin ? Pas trop de dégâts ? Les mômes ont été bien cachés ? Si la Rousse les trouve...c'est la fermeture et l'orphelinat !

- Je le pense, mais je ne serais pas surpris si les filles préparent quelque chose pour les faire sortir du Romarin."

Ce fut tout. Javert ne demanda rien de plus. Il songeait à ces années durant lesquelles il avait fermé les yeux sur les petits manquements à la loi de la part du Marquis.

En fait, il avait amplement mérité cette accusation de corruption…

Le policier se secoua pour reprendre le fil de la conservation.

" J'irai demain me charger de mettre bon ordre à tout cela mais je crains d'avoir perdu de mon autorité en la matière. Je vais faire mon possible pour protéger le Romarin...et ses pensionnaires…"

Javert avait sommeil. Il voulait dormir. Dormir enfin, le corps au chaud contre celui de Valjean. Mais il y avait autre chose.

" Vidocq m'a parlé de ton agresseur. Ce type a accompagné l'inspecteur Ruellan. Pendant que ce salopard de Ruellan me cherchait, le tueur te cherchait. Je ne suis toujours pas convaincu qu'il s'agisse de ce fameux Pierre. Mais tu m'as dit l'avoir reconnu et suivi…"

Javert avait retiré ses bottes avec un soupir de soulagement. Le froid était moins vif, les engelures disparaissaient enfin…

" Que dirais-tu de lui rendre visite ?

- Je dirais que, bien que je ne sois pas un homme du monde, je ne manquerais ce rendez-vous pour le monde. Mais laissons cela pour demain."

Valjean plaça une main sur l'épaule de l'inspecteur.

Javert avait l'air si fatigué... Presque abattu.

" Je suis désolé de t'avoir contrarié."

Mais ses mots, qui eurent du mal à quitter de sa bouche, semblaient bien peu de chose. Javert se contenta de tapoter la main que Valjean avait laissé sur son épaule avec ses doigts glacés, puis commença à déboutonner son gilet.

En le regardant, Valjean se sentit poussé vers un souvenir amer auquel il n'avait pas pensé depuis de nombreuses années. À Montreuil, Javert se tenait dans son bureau et exigeait d'être congédié. Et Valjean l'ignorait avec toute la froideur qu'il était souvent capable de manifester.

Son inspecteur s'était offert en sacrifice, même si sa seule faute était de bien faire son travail. Lui, Madeleine, n'avait rien trouvé de mieux à lui offrir qu'un ordre qui n'était même pas chargé de conviction. Pensant que Javert accepterait son indulgence. Croyant qu'un homme tel que Javert serait capable de la concevoir.

Maintenant, Valjean savait qu'il avait fait une grave erreur. Ils avaient discuté à cette occasion-là, chacun d'eux tenant sa position avec une détermination inébranlable. Javert avait finalement accepté ses ordres, mais il avait aussi clairement indiqué qu'il le faisait suivant ses propres conditions.

Ce soir-ci, Valjean avait craint une dispute toute aussi intense que celle de la veille. Peut-être une promesse arrachée de force. Peut-être une porte claquée et un adieu.

Mais il n'avait pas imaginé un seul instant que Javert comprendrait et accepterait. Sans discussion. Et ce fait, au lieu de le rendre perplexe, lui inspirait de sombres présages.

" Puis-je t'aider ?"

Javert retira ses doigts encore engourdis par les engelures pour lui donner accès à son gilet. Même qu'il sourit de côté lorsque Valjean défit le nœud qui retenait ses cheveux et les étala sur ses épaules avec une caresse qu'il savait maladroite. Cela lui permit de révéler l'homme secret que lui seul connaissait : Fraco Javert. Pas un rôdeur de barrière ; pas un uniforme sans âme.

Valjean se rendit au petit séjour pour alimenter le poêle. Il savait que sa chaleur ne durerait que quelques heures, mais il espérait qu'elle serait suffisante pour donner un répit à son amant.

Il retrouva l'inspecteur allongé sur le dos dans le lit, et s'apprêtait à sortir vers l'autre pièce pour lui laisser son intimité lorsqu'il découvrit que Javert avait défait un coin du lit, du côté opposé à celui qu'il occupait, comme une sorte d'invitation.

Le vieux bagnard ne se le fit pas répéter. Il se débarrassa de ses vêtements et s'allongea auprès de lui. Oui, Javert était glacé. Mais d'un autre côté, Valjean n'était pas sûr de savoir dans quelle mesure sa présence était la bienvenue...

Si longtemps auparavant, Madeleine avait été lâche. Jean Valjean serra les dents et s'exposa au rejet. Il prit le risque de se tourner sur le côté et déposer sa main sur la poitrine de l'inspecteur. Il se permit de sentir le cœur de son amant battre trop vite sous sa paume, jusqu'à ce que la main de Javert recouvre à nouveau la sienne.

Puis il décida de glisser l'une de ses jambes sous celles de l'inspecteur et l'encouragea à reposer ses pieds glacés sur ses propres pieds.

Il sourit en entendant le petit soupir que Javert laissa échapper entre ses dents, et se pencha autant qu'il le put pour déposer un long baiser ému sur sa tempe.

" Dors, mon ami."

Dormir… Cela aurait été une bonne chose.

Cela aurait été une belle chose.

Cela ne fut pas possible.

La nuit était encore profonde lorsque Javert se réveilla. Un bras le retenait et une migraine lui vrillait les tempes.

Javert se jura de ne plus boire autant.

Il se recoucha et ferma les yeux...mais ce fut peine perdue.

Le policier décida de se lever pour ne pas risquer de réveiller Valjean par ses soupirs et ses mouvements nerveux. Avec soin, il s'écarta de Valjean et se leva.

Il faisait froid dans l'appartement de M. Fauchelevent.

Javert se dirigea vers une fenêtre et écarta le rideau pour regarder la rue...la nuit...et il resta plusieurs minutes à observer le pavé luisant de la pluie qui tombait. Une pluie épaisse, de la neige fondue.

Bientôt, il ferait encore plus froid et la neige reviendrait. L'hiver n'était pas terminé.

Javert essayait de faire le point mais il avait du mal. Ses pensées étaient chaotiques et tournaient en boucle.

Il avait toujours été un homme droit et intègre, loyal et soumis…

Il avait bien failli.

Javert fut surpris de voir ses doigts trembler en saisissant le pistolet à silex caché dans son sac de voyage. Non, il ne pouvait pas faire ça chez Valjean. Mais qu'était-ce que ça ?

Il vérifia avec soin le chargement du pistolet. Il savait l'arme prête à l'emploi. Toujours. Il ne suffisait que d'actionner le chien et d'allumer la mèche. Deux balles étaient déjà armées.

L'inspecteur était quelqu'un de vigilant et de prévoyant.

Deux heures du matin. L'heure de la ronde. Comme chaque nuit des trente et quelques dernières années, Valjean se réveilla pour guetter dans l'obscurité. Il attendait, même quasiment endormi, d'entendre les coups de matraque du rondier vérifiant l'intégrité des barreaux des fenêtres ; puis le sentirait longer la rangée de tôlards pour vérifier les chaînes qui immobilisaient les prisonniers. Un long coup sur la manicle, l'anneau qui entourait la cheville ; puis un plus court.

C'était l'heure où dormir était dangereux car, à tort ou à raison, c'était aussi l'heure où les Argousins déchargeaient sauvagement leurs matraques sur quiconque soupçonné de scier les maillons. Ou contre tout prisonnier qui, en général, s'était montré incommodant - pour eux, ou pour d'autres personnes capables de les payer pour leur service - au cours de la journée précédente.

Valjean patienta. Il s'endormirait à nouveau en quelques secondes s'il n'entendait pas le cliquetis du bois frappant le métal.

Il entendit des pas discrets se mouvoir sur le plancher d'une autre pièce. Dans le lit inconnu où il était couché, les draps à ses côtés étaient encore tièdes...

La nuit était profonde.

Javert contemplait son arme. Un vieux pistolet à silex, un coup-de-poing en excellent état et capable de tirer deux balles avec une précision toute militaire.

Javert le pouvait en tout cas.

Il connaissait très bien son arme et son arme était d'une redoutable efficacité entre ses mains.

S'il n'y avait pas eu ces maudites engelures cette première nuit, il n'y aurait pas eu toute cette affaire. Pas de compromission, pas de corruption, pas de duc Lazaro, pas de criminels en fuite, pas d'estafilade sur sa joue, pas de nuit chez le Marquis… M. Chabouillet serait toujours son protecteur et Jean Valjean un forçat en cavale… Il serait toujours l'inspecteur Javert, un homme intègre et dévoué.

Javert ne comprenait pas pourquoi sa vision se brouillait tandis qu'il contemplait son pistolet. Vérifiant encore une fois la présence de la graisse, le bon état de la pierre, l'étoupe bien enfoncée.

Une belle arme, ancienne mais en très bon état.

Elle l'accompagnait depuis Toulon, un cadeau du capitaine Thierry lorsque Javert avait obtenu sa promotion. Un sergent de police !

Pour la première fois de sa vie, quelqu'un était fier de lui.

Une belle arme, efficace et redoutable.

Rivette serait content de l'avoir après sa mort.

Et voilà ! L'idée était lancée.

Dans de nombreuses enquêtes, l'inspecteur avait eu affaire à des suicidés.

C'était simple et en même temps cela demandait du doigté. On pouvait se rater si facilement. Une mauvaise position et on se retrouvait vivant mais blessé horriblement. Ou défiguré.

On racontait que Robespierre avait tenté de se suicider le jour de son arrestation et qu'il n'avait réussi qu'à se briser la mâchoire.

Javert ne commettrait pas la même erreur.

Le policier savait.

Mais ici ?

Javert se leva, comme un automate, il retrouva ses vêtements et s'en vêtit. Il fit cela machinalement, puis il glissa son pistolet dans sa poche de manteau. Et se tournant vers la porte de sortie...juste pour apercevoir Jean Valjean, livide.

" Est-ce si terrible que tu dois le payer de ta vie ? Soit ça, soit tu vas tuer quelqu'un… Et cela ne te ressemble pas."

Javert resta silencieux et raide, attendant la suite.

L'heure de vérité était arrivée, n'est-ce-pas ?

" Fraco, qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? Je te reconnais à peine ce soir. Dis-moi que j'ai tort, que tu n'utiliseras pas ta propre arme contre toi."

Javert eut envie de fuir mais Valjean l'en empêcha en se plaçant devant la porte, intentionnellement. Le policier secoua la tête.

" Mon arme. Quelle importance ?

- Donne-la-moi ! Tu ne sortiras pas avec elle et tu ne sortiras pas sans moi. Pas avant que tu me dises ce qu'ils t'ont fait et comment ton arme peut te sortir d'affaire. Je dois comprendre !"

Parler ?

Javert hésita, il regardait Valjean, examinant ce vieil homme à la chevelure blanche, vêtu d'une chemise de nuit et dont les yeux brillaient d'une couleur de saphir à la lumière des chandelles.

Un vieil homme...et une force de la nature, dont les épaules étaient encore si massives, dont les jambes étaient fermement postées sur le sol...prenant sans le savoir une posture de duelliste.

Prêt à tout pour empêcher le policier de s'enfuir.

Parler ? Ou se battre pour s'enfuir...et mourir…

Cette idée était tellement étrange maintenant que l'inspecteur y songeait mais elle n'était pas neuve en réalité. Il venait juste de le comprendre.

Il était irrémédiablement seul.

Sauf…

Un dernier regard sur Valjean et Javert se mit à parler… Enfin…

Quelque part, il voulait être sauvé.

" Je n'ai rien. Rien Jean ! Qu'une seule chose ! Une seule ! Mon intégrité ! Et je l'ai perdue."

Javert se mit à rire, hystériquement.

" Je suis un menteur ! Un mouchard ! Un salopard de cogne ! Un gitan ! Je m'en fous ! On peut m'insulter ou me mépriser. Cela fait des années ! Mais mon intégrité… Mon honneur…"

Le rire devint un gémissement.

" Je ne supporte pas d'avoir failli. Je ne vois pas…"

Javert ferma les yeux et doucement, il laissa tomber le masque qui cachait ses sentiments. Il était dévasté.

" D'autres solutions que la démission. Définitive."

Un sourire, sans joie, illumina son visage et le rendit encore plus inquiétant.

" Monsieur Madeleine lui-même ne pourrait pas sauver un policier qui trahit son roi ! SON ROI ! Je suis un vendu !

- J'en serais très surpris, Fraco. Madeleine ne se souciait pas des empereurs ni des rois, mais il n'aurait jamais tourné le dos à son inspecteur de police. S'il avait eu le courage. Il ne l'avait pas, mais moi si.

- Monsieur Madeleine… Il n'a jamais existé. J'ai tendance à l'oublier parfois, fit Javert, lointain.

- Madeleine et moi sommes la même personne, seulement j'ai appris... des choses qu'il ne pouvait même pas imaginer. Tu dis que tu as trahi le roi, et je veux te croire, mais ça n'a pas de sens. Tu t'es réveillé ce matin en pensant que le roi était trop myope, trop sourd, trop... Je te le redemande, Fraco... qui t'a fait ça ?"

Avouer avoir besoin d'aide ? Javert ne savait pas le faire. Il ne l'avait jamais fait. Il avait chassé Vidocq ce soir. Peut-être...Valjean… Jean...

Se raidissant encore davantage, les épaules droites, Javert sortit son arme et la tendit à Valjean en murmurant :

" Aide-moi ! Je crois que je vais me tuer. Je ne sais pas quoi faire."

Et cela ne m'est jamais arrivé de ma vie, ajouta in petto Javert.

Le policier tremblait, un seul geste de Valjean pouvait le briser. Jamais le forçat n'avait eu autant de pouvoir sur l'inspecteur, même du temps de Montreuil.

Valjean ramassa l'arme et désamorça le chien avant de la poser de côté avec un mouvement impatient. Puis il rapprocha deux chaises et prit les mains de Javert pour le guider et le faire asseoir face à lui.

" Tu es un policier, Fraco. C'est la réalité qui te définit, tout comme l'aumône définissait Madeleine. Peu importe ce qu'on t'a fait croire, peu importe à quel point on t'utilise ou on fait pression sur toi. Tu sais quel est ton devoir, et tu sais que tu le feras sans calculer le prix à payer. Quand tout cela sera terminé, je serai toujours à tes côtés et peut-être que nous pourrons trouver une autre façon de vivre. Ensemble. Et tu verras que tu es beaucoup plus que ta fierté ou ton honneur. Tu es un homme bon qui mérite d'apprendre ce que Madeleine a appris : la seule chose qui peut guider un homme, c'est l'amour.

- Un policier ? Je ne suis plus digne de porter cet uniforme."

Et la colère s'empara de Javert, il bougea ses mains avec des gestes nerveux :

"Ils mériteraient tous d'être arrêtés et jetés en prison ! TOUS ! Et Chabouillet le premier ! Ils sont déjà en train de se créer leur petit poste sur le cadavre du roi ! Je ne supporte pas d'être leur complice ! Et le gouvernement n'est pas mieux ! Leur espion est un assassin et on m'oblige à travailler avec lui. MOI !

- Alors fais ton devoir. Arrête ces meurtriers. Sois l'homme que j'ai appris à aimer. Rien que ça."

Valjean prit les mains de Javert dans les siennes et les força à cesser de s'agiter. Non pas avec la force qu'il savait posséder, mais avec la douceur qu'il avait apprise de Cosette.

"Les conséquences, quand elles arriveront, nous les affronterons ensemble."

Javert était estomaqué.

Une porte de sortie ? Seul contre tous ? Javert n'avait pas songé à cette solution. Cette route. Tout entier qu'il était, perdu dans sa chute.

Valjean avait raison, il ne lui restait qu'à faire ce qu'il savait le mieux.

Son devoir ! Envers et contre tout !

Un sourire, incertain, Javert observait les yeux de Valjean avec soin, cherchant le mensonge. Ensemble ? Vraiment ?

" La gueule de Chabouillet lorsque je vais lui apporter Pierre et le duc Lazaro menottés, souffla Javert, retrouvant un peu de sa dureté habituelle dans le ton. Je ne suis pas un chien à sa botte. Ni à celle du préfet."

Enfin, plus…

Et Javert serra les mains de Valjean, souhaitant embrasser le forçat mais ne sachant pas trop si ses intentions seraient les bienvenues après ses révélations.

Il avait dû se pencher un peu en avant, parce qu'ensuite, Valjean avait aisément entouré sa nuque et l'attirait vers lui pour embrasser sa joue, sa mâchoire, sa bouche.

Un souffle, haletant, avant de saisir les épaules de Valjean et de les serrer avec force pour l'embrasser plus profondément.

" Je crois toujours que tu as besoin de dormir, monsieur le policier."

Un rire, petit, fragile mais néanmoins là.

" Monsieur le maire n'est pas en reste. Il n'est pas raisonnable."

Javert se recula et regarda Valjean en souriant, laissant sa main, plus sûre, caresser la joue de Valjean, regrettant un instant l'absence de barbe.

" A Montreuil, je te suivais parfois dans tes tournées de charité. Tu restais dehors à des heures tellement indues. Dans des quartiers dangereux. Sous les remparts, près des moulins… Infatigable Monsieur Madeleine."

Un nouveau baiser. Plus doux. Javert essayait de ne pas penser à son arme posée sur la table. L'amour pouvait-il vraiment sauver un homme ?

Peut-être ce soir…?

" Madeleine était un sot. Si je pouvais revenir en arrière, je lui dirais d'ouvrir les yeux, mais je ne le peux pas. Maintenant, viens avec moi. Je vais t'apprendre ce que Madeleine a mis des années à découvrir."

Jean Valjean conduisit l'inspecteur au lit puis se coucha à son tour. Javert se tendit, il était désireux, certes, mais en même temps, affolé.

" Veux tu me rejoindre ?," murmura Valjean, d'une voix douce, comme s'il parlait à un enfant.

Il gisait sur son flanc et lui tendait les bras alors que Javert le regardait d'un air interloqué.

Jean Valjean semblait si impatient, si désireux de prendre soin de lui. C'était une sensation inconnue, qui déplaisait Javert en ce sens qu'elle le faisait sentir vulnérable. Mais quel choix avait-il ?

Javert savait fort bien que s'il ne restait pas avec Valjean cette nuit, il n'y aurait pas de lendemain pour lui.

Ce soir, l'inspecteur était perdu.

Pour la première fois de sa vie, il avait quelqu'un devant lui à qui il n'avait pas à cacher son épuisement. Ni sa peur.

Quelqu'un que le voulait.

Alors Javert se plia et rejoignit Valjean dans ce lit.

Ce soir, il avait ce fichu forçat l'attirant vers sa poitrine, rapprochant leurs fronts pour les laisser reposer ensemble. Le regardant dans la pénombre et laissant transparaître dans ses yeux l'affection qu'il ressentait pour le policier sans en avoir honte.

Ce foutu Valjean qui parcourait son dos de sa main chaude et assurée. Comme si le dos de Javert n'était pas marqué de cicatrices, preuves que son corps était un instrument rebelle que quelqu'un avait dû apprivoiser sous la contrainte...

Toutes ces années sans se douter que la douceur le dresserait mieux...

Javert ne se sentait pas la force de lui refuser des souhaits aussi simples. Pas lorsque, au lieu de le faire sentir vulnérable, le regard fuyant de son Jean le faisait sentir... accepté ?

Aimé ?

Comment est-ce qu'une pareille chose était possible ?

Javert se détendit sur le lit avec un long soupir.

Peu après, il sentit un bras puissant s'enrouler autour de sa taille et il ne lui resta d'autre choix que de se réfugier sur la poitrine de Jean Valjean et de respirer son odeur de soleil radieux.

À ce moment précis, Fraco Javert apprit qu'il y avait des choses bien plus remarquables dans ce bas monde que les rois et que les empires.

Un long baiser sur la tempe le convainquit de refermer les yeux.

Valjean enveloppa son corps peu à peu autour de celui de Javert jusqu'à ce que, presque imperceptiblement, chacun d'eux perdit conscience de l'endroit où ils se trouvaient et des limites qui les contenaient. Et ainsi, dans la chaleur qui les rendait invulnérables à la peur, ils attendirent les premières lueurs du jour.

CHAPITRE XII

DANS L'EMPIRE DE LA MORT

Surveiller la rue de la Contrescarpe sans être immédiatement repéré était une véritable gageure. Longue et presque droite, la rue était bâtie d'un seul côté alors que l'autre était occupé par le quai du bassin de l'Arsenal.

Pour être sûr de couvrir toute cette distance du regard, un homme devait se tenir en hauteur, mais en grimpant sur le parapet du quai, il attirerait irrévocablement l'attention sur lui.

Donc, pour déterminer dans quel bâtiment le scélérat s'était installé, il ne restait plus à Javert qu'à réveiller et à interroger tous les concierges du quartier ou à faire appel à la bonne volonté des voisins.

Une question qui, étant encore de nuit, et sans avoir à sa disposition un mandat d'amener relevait de la chimère.

Et c'est ainsi que Jean Valjean, l'un des plus maladroits cochers de toute la France, se retrouva aux commandes d'un petit coupé loué dans la remise du Faubourg Saint Antoine, enveloppé dans une houppelande toute aussi bien louée, et tenant les rênes de deux chevaux fougueux.

L'intention était de figurer qu'il attendait le dénouement d'une rencontre galante pour pouvoir retourner son patron ou sa patronne à sa résidence... Une rencontre qui aurait bien pu avoir lieu à l'intérieur même du véhicule, à en juger par les rideaux cloués et par la buée qui rendait les vitres opaques.

Attirant les regards indiscrets des premiers badauds.

Mais en réalité, l'intérieur était occupé par un seul homme, l'inspecteur Javert.

Javert aurait volontiers échangé son poste contre celui de Valjean, mais l'ancien bagnard restait le seul à pouvoir identifier le suspect qu'ils avaient attendu pendant des heures. Et à ce titre, il devait rester à l'extérieur.

Soudain, Valjean frappa deux petits coups à la fenêtre de communication entre le cocher et les passagers.

L'homme était arrivé.

Il était sorti du côté du quai, en provenance du nord. Il avait sans doute réussi à se camoufler parmi les arbres et les débardeurs qui commençaient déjà à être nombreux. Il avait traversé la chaussée bien loin de la voiture et se préparait maintenant à pénétrer dans un bâtiment.

Javert sortit du coupé et, évitant de fermer la porte pour ne pas attirer l'attention du malfrat, courut après lui. Il passa par devant les chevaux.

Que Valjean tenait en main avec trop de fermeté.

Un des chevaux, surpris, se cabra ; son compagnon lança un hennissement de contestation.

L'homme tourna la tête avant que Javert ne soit arrivé à deux cents pas de lui. Et il courut comme un dératé vers le nord...

Javert était plus rapide, mais le suspect connaissait bien les lieux, y compris les sous-sols qui reliaient les bâtiments entre eux et les cours intérieures qu'il lui était facile de traverser.

Valjean, aux commandes des chevaux, les suivait en s'efforçant de rester sur le côté droit de la rue, s'attendant toujours à voir apparaître les deux hommes. Heureusement, Javert était si grand qu'il était facile de le repérer...

La rage, la tension et l'écoeurement des derniers jours avaient exacerbé le calme du policier. Javert ne fut que trop heureux de se lancer à la poursuite de l'escarpe.

Pas besoin de pistolet, juste de la vitesse et de l'habileté. Javert en avait à revendre. Lui aussi connaissait le quartier. Et il connaissait son affaire.

L'homme était rapide. Mais par Dieu, il n'échapperait pas à l'inspecteur. Pas lui !

Le temps des échecs était terminé.

Javert s'arrêta un instant, laissant le temps à l'homme de pénétrer dans une cour intérieure. Il eut un sourire de fauve. Ce n'était pas inattendu mais cela dénotait une certaine stupidité de la part du jeune criminel.

La cour menait à une ruelle sans importance...mais avec un menuisier qui s'y était installé depuis de longues années. L'homme gardait son stock de bois dans l'arrière-cour.

Magnifique !

Javert se dirigea vers le mur et se mit à l'escalader. Au diable la prudence ! Des passants le regardaient agir, bouche bée.

Valjean le vit disparaître. Certainement avec consternation. M. Madeleine agacé par son chef de la police !

Comme prévu, le policier put escalader le stock de bois pour se retrouver dans la cour sans risque.

Avançant en quelques enjambées jusqu'à l'immeuble retentissant des multiples bruits des quelques familles y vivant, Javert se cacha dans l'ombre de l'entrée.

Soit il s'était fourvoyé et n'était qu'un jobard, soit il restait un bon policier et tenait son homme.

Car c'était la seule issue de cette ruelle.

Et l'homme était un imbécile de s'y être risqué.

Javert se glissa doucement vers la porte et entrouvrit l'huis. Attentif au bruit, il fut soulagé d'entendre les pas précipités d'un homme marchant vite.

Un sourire de carnassier.

Dire qu'il voulait se tuer la veille ! Quelle ineptie !

Javert attendit puis lorsque l'homme passa devant lui, il se jeta à sa poursuite. Une main de fer sur une épaule et Javert le claqua contre le mur.

Heureux de lire la peur dans les yeux verts.

La première fois, Javert était handicapé par ses doigts, il ne fallait pas l'oublier. Là, il était à nouveau capable de se battre mais l'homme était trop estomaqué pour réagir.

" Donc tes yeux sont verts ! Impossible de m'en souvenir tu vois, souriait cruellement Javert.

- Javert !, commença l'homme, livide. Tu ne comprends pas. Tu dois…

- Ne t'avise pas de me donner des ordres !"

Un bras sur la gorge suffit à bloquer le souffle mais le jeune homme se débattait. Cherchant à parler malgré tout.

Javert le retenait durement, montrant à quel point il ne plaisantait pas.

" PUTAIN JAVERT ! Tu dois me laisser partir !

- Pourquoi donc ? Tu crois que tu peux me décorer la joue sans souci ?"

Cela lui fit tellement de bien de sortir ses menottes mais le bruit des chaînes affola le jeune criminel. Il manquait de tripes en réalité et cela fit tellement de bien à Javert de le remarquer.

Tellement de bien !

" JE SUIS AVEC M. GISQUET !, " s'écria le jeune mouchard.

Javert était un cogne ! Un policier dévoué et intègre. Avec mépris, il jeta :

" Je m'en fous !"

Javert appréciait de rendre la loi, il appréciait de l'appliquer et de la faire respecter, il n'écouta plus les doléances du meurtrier qu'il menottait. Il le fit avec soin, profitant de l'instant.

" Tu fais une connerie Javert ! Putain ! J'aurai pu te tuer !"

Javert retourna le criminel et le claqua à nouveau contre le mur, murmurant d'une voix mauvaise :

" Tu aurai dû ! Mais tu as préféré jouer avec moi.

- Je suis désolé.

- Tu ne sais pas à quel point tu vas être désolé. Un homme torturé à mort, une femme violée, des hommes assassinés. Je ne donne pas cher de ta Sorbonne [tête] !

- Tu es un con. On va te le faire payer !"

Un rire amusé.

Javert était amusé.

Il y avait longtemps qu'il n'avait pas ressenti cela.

" En avant monsieur Pierre ! A la Préfecture de police. Tu vas me chanter ta chanson devant monsieur Chabouillet."

Et Javert se mit à marcher, serrant de près l'escarpe qui baissait la tête devant lui. D'un pas majestueux, le policier ramena le mouchard assassin à Valjean.

Seul contre tous.

Valjean avait arrêté le coupé et avait passé les dernières minutes à gueuler sur ceux qui criaient de l'arrière pour qu'il avance. Il ne partirait pas sans Javert, et si quelqu'un avait l'idée de le forcer à le faire... eh bien. Peut-être qu'il devrait avoir recours aux quelques louis qu'il lui restait en poche.

Il vit l'inspecteur retourner enfin. Javert arborait un grand sourire que l'ancien forçat n'hésita pas à lui rendre, et au diable tous ceux qui les voyaient, à commencer par le prisonnier. Il descendit du siège du cocher et se précipita pour leur ouvrir la portière.

" Je vais m'occuper de ce bon à rien. Ne vous en faites pas, inspecteur, s'il essaie de s'enfuir, je lui donnerai une taloche à lui faire passer l'envie."

Et puis, lorsque le détenu ne fut plus en mesure de les entendre, il ajouta :

" Ce sont des chevaux, Javert... Je peux contrôler les boeufs, mais les chevaux, ça…

- Je m'en charge. J'étais souvent avec les chevaux à Toulon. L'Arsenal était une récompense pour moi."

Un soldat…si Dieu l'avait voulu…

Javert monta sur le siège du cocher et Valjean se glissa au côté de l'escarpe à l'intérieur de la voiture.

Un coup de fouet bien placé et la voiture partit au trot enlevé de ses chevaux.

Jean Valjean jeta un regard de côté vers l'individu. Oui, c'était sans doute celui qui avait attaqué Javert et qui avait été sur le point de le tuer pendant cette nuit funeste où tout avait commencé.

Il le força à lever son bras droit pour inspecter la manche de son manteau ; il vit la longue brûlure qui lui avait permis de le reconnaître lorsqu'il avait tenté de le tuer lui-même chez le Marquis. Il n'y avait aucun doute à ce sujet.

Si bien que, même si Valjean ressentait une profonde compassion pour ce misérable, il savait aussi que le temps était arrivé pour lui de répondre de ses crimes devant la justice humaine.

Pour assumer ses crimes, oui, mais aussi pour rendre la paix et la raison à l'homme qu'il aimait. Maintenant, son sort serait entre les mains des juges et non sur la conscience de Javert. Cela, en soi, était une bonne nouvelle.

Mais l'homme ne semblait pas avoir l'intention d'honorer son rendez-vous avec la justice sans se battre.

" Qu'as-tu à gagner dans tout ça ? Un galérien ! Si tu sais ce qui te convient, tu prendras mon parti... Je suis l'homme de confiance de gens importants qui pourraient fermer les yeux et oublier que tu existes.

- Tu m'intéresses… Continue.

- Le gouvernement va bientôt tomber, la situation est insoutenable. Il y a des gens compétents qui sont prêts à prendre en charge les destinées de la France, mais ils ont besoin d'aide. Je suis cette aide. Laisse-moi partir et je leur parlerai de toi.

- Et que vas-tu leur dire ?

- Que tu es un homme intelligent qui parie sur eux ! Qui sait ? Peut-être qu'ils te trouveront un poste où il est possible d'obtenir de l'argent... Regarde ce salaud de Vidocq... Un homme comme toi pourrait être utile.

- Et Javert ?

- Javert est mort, cracha l'escarpe avec mépris.

- Intéressant. Mais je ne le pense pas.

- Javert a juré fidélité au roi qui succédera à Charles X. Et maintenant il est en train de trahir ceux qui seront ses ministres

- C'est drôle. Est-il clair celui qui va succéder à notre roi légitime ? Je crois qu'il existe un nom pour ça... Trahison ?

- Lâche-moi, bagnard ! Ou je te promets qu'avant la fin de cette journée, tu baigneras dans ton propre sang."

Valjean étudia l'homme en silence. Voilà donc les tactiques que les futurs dirigeants de la France utilisaient pour obtenir des adeptes... C'était là la pression qu'ils avaient exercée sur Javert.

Il trouva cela intolérable.

Valjean s'adressa à Pierre de la voix douce et mesurée avec laquelle le maire Madeleine s'était autrefois exprimé devant ses concitoyens découverts en contravention,

" Vous êtes un meurtrier. Et, qui plus est, un assassin sans scrupules. Je dirais même que vous êtes très maladroit. Je ne vois pas ce que je pourrais gagner en m'associant avec vous et vos patrons, des hommes qui ne connaissent point la valeur de la vie humaine. Faites-vous une faveur et fermez la bouche."

Dire que M. Chabouillet fut surpris était un euphémisme.

Le tapage que mena Javert en entrant dans la préfecture en compagnie de son prévenu attisa la curiosité des supérieurs de la Préfecture.

Même le préfet daigna envoyer quelqu'un aux nouvelles. Et la voix forte, Javert lança en pleine salle de garde de la Préfecture de Police :

" C'est le gonze qui a tué le restaurateur Loisel."

On salua, on applaudit. Les policiers présents étaient contents du succès de l'inspecteur. Javert n'était pas aimé mais il était respecté. Et par Dieu, il allait se battre pour qu'il en soit toujours ainsi.

Un homme intègre !

Et merde pour les autres !

Parmi eux, Rivette affichait un sourire réjoui qui faisait briller ses yeux, avec tellement de fierté envers son mentor.

D'ailleurs ce que Javert attendait se produisit aussitôt. M. Chabouillet convoqua le policier dans son bureau, sans témoins.

Javert s'y rendit en souriant, pas dupe de la manoeuvre.

Dans son bureau, M. Chabouillet s'était repris et son visage était redevenu illisible.

" Libérez-le Javert !"

Un moment d'hésitation qui n'échappa à personne.

Javert n'était plus aussi facilement manipulable dorénavant.

" Javert !," répéta la voix dure de Chabouillet.

Nerveusement, Javert retira les menottes et le métal claqua en percutant le bureau de bois précieux du secrétaire du Premier Bureau de la Préfecture de Police. Provoquant une grimace de dépit chez M. Chabouillet.

" Tu vois Javert !, fanfaronna le mouchard, jubilatoire. Tu as fait une grosse connerie en m'arrê…

- Silence !," hurla M. Chabouillet.

Pierre se tut enfin et regarda les deux hommes, légèrement inquiet malgré tout. Javert se tenait droit, les mains crispées dans le dos. Attendant le renvoi. Face à lui, le secrétaire du Premier Bureau, un homme que le dénommé Pierre avait rencontré plusieurs fois durant des réunions secrètes des 221, était debout, mécontent de la situation.

" Loisel ?, fit sèchement le secrétaire.

- C'est lui, répondit tout aussi laconiquement Javert.

- Vous l'avez trouvé, rétorqua M. Chabouillet, tout autant surpris qu'admiratif.

- Je suis un policier, opposa simplement Javert en haussant les épaules.

- Javert, commença M. Chabouillet, désolé à l'avance de ce qu'il allait dire. Il ne peut pas rester en prison, il appartient à M. Gisquet. Il doit être…"

Libéré.

Non, Javert ne voulait pas entendre ce mot-là dans la bouche de son supérieur. D'un homme qu'il avait toujours respecté. Devant qui il avait plié le genou et juré fidélité.

Il était un policier intègre.

" Je vais chercher le deuxième mouchard, monsieur !, annonça fermement Javert en se dirigeant vers la porte d'un pas décidé.

- Javert !, s'écria M. Chabouillet, étonné et mécontent de ce manque de respect flagrant.

- Monsieur ?, répondit Javert en tournant la tête, sans prendre la peine de regarder son ancien protecteur.

- Et...vous devez comprendre que cet homme…

- Je suis un policier, monsieur, lança sèchement Javert en regardant enfin M. Chabouillet. Vous l'avez dit, monsieur. Je ne suis bon qu'à ça. J'ai réglé l'affaire Loisel, monsieur. Je vais me charger des affaires Vienot de Vaublanc et Harcourt, monsieur."

Deux regards se mesuraient et M. Chabouillet comprit que Javert se désengageait. Avec élégance.

Le secrétaire savait qu'un seul mot de sa part pouvait provoquer le renvoi de son protégé. Mais il préféra le laisser partir. Libre.

Avec élégance.

Javert venait enfin de faire son choix.

Devant la porte, M. Chabouillet lui lança posément :

" La neutralité est un art difficile en politique, inspecteur. Prenez garde à vous !

- Dieu merci, monsieur, je ne fais pas de politique."

Un salut vers un chapeau à cocarde blanche et l'inspecteur Javert quitta la préfecture.

Un poids avait disparu de ses épaules. Il ne pouvait pas arrêter M. Chabouillet sur la base de ses simples élucubrations mais il venait de prouver son désistement.

Il y aura des conséquences. Mais si Valjean n'avait pas menti, il ne serait pas seul à les supporter.

Et Javert avait appris la confiance. Il apprenait l'amour.

Pendant que l'inspecteur Javert secouait les fondations mêmes de la préfecture, Jean Valjean l'attendait dans un estaminet voisin.

Suivant ses instructions, il avait laissé le petit coupé attaché dans la rue de la Lanterne et s'était assis pour boire un café. S'il n'avait tenu qu'à Valjean, il n'aurait pas bougé de l'intérieur du véhicule, mais Fraco avait dit qu'il était possible que ce Pierre, s'il était interrogé, puisse parler de l'ancien forçat et aussi de la voiture.

Il buvait son deuxième café et la fumée des brûle-gueules de ses voisins lui irritait les yeux et la gorge plus qu'il ne voulait se l'avouer. Cependant, il renonça à se racler la gorge pour éviter d'attirer l'attention des deux sergents qui savouraient leurs glorias assis près de l'entrée.

" C'est que les gens en ont marre de ramasser la glace pour l'appuyer contre le mur... Les amendes du préfet n'y changeront rien, dit l'un d'eux.

- Il vont nous défoncer la tête, si on continue à imposer ces amendes... Il suffirait de desserrer un peu la bourse et de payer un ouvrier par quartier. Ce serait aussi simple que ça !"

Le va-et-vient des clients s'intensifiait. Bientôt, ce serait l'heure du déjeuner et les odeurs de friture à la graisse rance commençaient à alourdir davantage l'atmosphère. Les deux policiers partirent, et trois hommes transis de froid les remplacèrent aussitôt. Ils se rendirent au fond de la salle à plafond bas et s'assirent sur le long banc de pierre fixé au mur qui remplaçait les chaises avec peu de confort, mais avec beaucoup d'efficacité.

Ils se rapprochaient trop, au goût de Valjean. Puis la fumée qui l'avait camouflé jusqu'à présent empêcha aussi le bagnard de reconnaître le plus jeune des hommes à temps. Une seconde trop tard. Alors qu'il hésitait entre commander un troisième café ou un verre de cidre chaud, un nom lui vint à l'esprit : Montparnasse, l'escarpe qui s'était battu à l'épée contre Javert.

Le temps était venu de changer de décor. Valjean baissa la tête et tenta de se lever. Sous la table, quelque chose de dur et pointu fut doucement coincé près de son aine.

" Hé, l'ami, si tu bouges, je te tranche l'artère. Tu tiendras deux minutes."

L'ancien bagnard connaissait la justesse de l'affirmation et choisit de se rasseoir. Il se tourna vers le jeune homme qui tenait la dague. Un jeune homme sale mais sinon absolument charmant, qui lui montra ses dents splendides dans un sourire un peu trop cruel.

" Tu vas te lever lentement et tu vas te joindre à nous. Ne tente rien, parce que je serai derrière toi."

La pression dans son aine disparut et fut aussitôt remplacée par une pression dans son dos, un peu au-dessus de sa taille, juste là où Valjean savait que se trouvait encore une artère.

Le jeune homme connaissait bien son métier d'escarpe.

Valjean paya pour sa boisson et précéda les trois hommes vers la porte.

Respirer l'air frais fut un bonheur pour l'inspecteur. Il faisait froid mais l'inspecteur eut l'impression de nettoyer ses poumons de tous ses miasmes.

Javert prit une longue inspiration avant de se rendre dans l'estaminet où l'attendait Valjean.

Puis il gela sur le trottoir. Estomaqué devant la scène qu'il vit se dérouler devant lui. Valjean, marchant dans la rue, précédant deux hommes qui le suivaient de près. L'un d'eux avait glissé son bras sur sa taille, au mépris des convenances. Mais il ne fallait pas être un grand clerc pour comprendre qu'une arme était placée sur le ventre de Valjean afin de le forcer à accepter le toucher. Un dernier les suivait en jetant des regards faussement indifférents sur les alentours.

Le policier réagit enfin et se précipita sur les trois hommes. En entendant la cavalcade, l'un d'eux se retourna et le vit.

Un sourire, cruel. Javert reconnut Montparnasse.

" Butez-moi ce cogne !, lança simplement le criminel. Balmorel n'en a rien à foutre de lui."

Et ce fut avec dépit que Javert vit s'approcher une des brutes, jouant de ses mains et de ses muscles avec un regard joyeux.

Cette fois, Javert avait son sifflet. Ils n'étaient pas loin de la Préfecture de police, l'endroit allait grouiller de cognes dans les quelques minutes.

L'inspecteur le sortit et siffla de toute la force de ses poumons. Mais cela n'arrêta pas l'escarpe.

De toute façon, l'annonce de Montparnasse n'était que de l'esbroufe, on ne voulait pas assassiner un policier en face de la Préfecture, mais juste l'empêcher d'agir. Et peut-être l'esquinter un peu.

Javert le savait et ne s'attarda pas à attendre l'arrivée du criminel sur lui, il avança résolument.

Et d'un poing serré avec force, il crocheta la mâchoire de la brute. Provoquant des cris d'effroi dans la foule et faisant reculer l'homme contre le mur du café.

Mais cela avait demandé du temps. Malgré tout. Trop de temps.

Javert courut les derniers mètres pour atteindre la chaussée. Juste à temps pour apercevoir un fiacre partir au galop de ses chevaux. A la portière, souriant et amusé, se tenait Montparnasse, il le salua d'un coup de chapeau moqueur.

Javert poussa un cri de rage.

Avant de retourner vers l'escarpe qu'il venait de frapper.

Comme de juste, l'homme était encore sous le choc. Des passants attentionnés l'entouraient. On se recula avec désapprobation devant ce policier brutal qu'était l'inspecteur Javert.

Javert saisit les revers de la chemise de l'homme.

" Où sont-ils allés ?

- T'aurai pas dû blesser le Marlin, le cogne. Balmorel n'aime pas cela.

- J'ai gagné un combat !"

Un rire moqueur puis l'homme sortit un surin de nul part avant d'essayer de frapper Javert à l'estomac. Mais le policier l'esquiva habilement, il n'était pas gelé par le froid, il était porté par la colère et la peur pour Valjean. D'un poing dur, il cogna l'homme au ventre, le faisant gémir et perdre son couteau sur le sol.

" Où sont-ils allés ?, répéta durement Javert, obligeant l'escarpe à le regarder en face.

- En Enfer ! Et tu devrais bientôt les rejoindre Javert.

- OU SONT-ILS ALLÉS ?

- VA TE FAIRE FOUTRE !"

Et l'inspecteur perdit son sang-froid pour frapper à nouveau brutalement le criminel. Un autre coup de poing bien placé en plein visage.

Le sang gicla du nez.

Javert allait réitérer mais une main ferme le retint de frapper.

" Non Javert ! Il ne le mérite pas !

- Rivette ?," souffla Javert, surpris de voir son collègue.

Il remarqua aussitôt le bel hématome qui noircissait sous un des yeux si doux de son collègue. Rivette avait vécu une vie passionnante ces jours derniers.

" De la belle ouvrage aujourd'hui inspecteur, reprit Rivette, sans sourire. Deux criminels arrêtés ! On chante vos louanges rue de Jérusalem !"

Mais ces mots si dithyrambiques étaient prononcés sur un ton froid.

Javert obéit et recula. Un sergent vint menotter le criminel mais alors qu'il s'apprêtait à le saisir par le bras, la brute se jeta la tête en avant et percuta le visage du policier. Ce faisant, il put écarter le cogne blessé et se mettre à courir dans la rue.

" PUTAIN !, claqua Javert. Arrêtez-le !"

Rivette sortit son sifflet et s'en servit avec un désespoir profond tandis que Javert, suivi par d'autres policiers se lançaient à la poursuite du criminel.

Les policiers criaient, se jetaient des ordres contradictoires. Silencieux, Javert le suivait. Un loup sur une piste.

Et le loup était bien déterminé à saisir sa proie.

La Préfecture n'était pas loin, des policiers arrivaient. Cela commençait à ressembler à une chasse-à-courre…

Et cela se termina de la manière la plus ridicule possible.

L'escarpe tourna dans une ruelle, puis une autre. Il cherchait sa chance. Il la trouva.

Un chariot en pleine rue.

Une livraison lente et envahissante.

Des hommes se faufilant entre les caisses déchargées. Une foule de passants et de portefaix, des policiers se montrant d'une indiscrétion et d'une incompétence crasses.

Javert le premier.

Il suivit une silhouette qu'il reconnut pour celle de son homme.

Il la captura enfin dans une porte cochère.

Il déchanta aussitôt.

Un homme le regardait, livide de peur devant cet imposant policier qui le serrait aussi fort.

" Monsieur...monsieur l'inspecteur… Je n'ai rien fait… Je…

- Je suis désolé, articula l'inspecteur Javert en se reculant afin de lâcher sa proie.

- Voici mes papiers, monsieur l'inspecteur. Ils sont en ordre. Voyez !"

De ses mains tremblantes, le malheureux tendit ses papiers qui l'annonçaient comme M. Jules Daguenet, marchand de tissus habitant dans la rue des Rosiers.

Javert rendit le tout et salua bien bas.

Il était encore sous le choc. Il n'avait pas encore retrouvé son souffle.

Il avait perdu Jean Valjean.

Le monde venait de s'écrouler sous ses pieds.

La circulation était un cauchemar à l'Île de la Cité. Peut-être un peu moins que d'habitude parce que le froid décourageait de sortir ceux qui n'avaient pas besoin de demeurer dans la rue pour gagner leur pain. Malgré cela, les embarras avaient non seulement ralenti la marche du fiacre dans lequel Valjean se trouvait, mais avait aussi fini par l'empêcher d'avancer.

Ce fut peut-être en prévision d'une telle circonstance que Javert lui avait demandé de garer le coupé rue de la Lanterne, si près du Pont Notre Dame...

Montparnasse semblait d'humeur enjouée malgré le fait d'avoir perdu l'une des brutes qui lui servaient d'escorte. Il reposait un coude sur l'épaule du vieux forçat, qui était plus petit que lui, tandis qu'il dessinait le contour de sa cravate de la pointe de son poignard.

Ce n'était pas un surin quelconque, mais une arme à lame triangulaire robuste, conçue pour être enfoncée.

De temps en temps, Montparnasse s'aventurait à regarder dehors. A un certain moment, il cessa de sourire et saisit Valjean par la nuque pour le forcer à se rapprocher de la fenêtre avec lui.

"Eh ! Claquesous ! Hé, l'ami, qu'est-ce que tu fais là ? Viens, je t'emmène faire un tour," cria le jeune homme a tue-tête.

L'homme à qui il s'adressait fit un signe de tête, sortit de la foule, monta dans le fiacre et s'assit en grognant.

C'était Pierre, l'escarpe que Javert venait de livrer à la préfecture de police.

Valjean serra la mâchoire alors que son coeur sombrait.

" Je n'en reviens pas ! s'exclama Pierre, alias Claquesous. Qu'est-ce que ce connard fait ici ?

- Si tu visitais Balmorel plus souvent, tu le saurais. C'est à cause du Marlin.

- Il lui cherche toujours un remplaçant ?"

Pierre avait dérapé, et il le sut au moment même où il reçut la botte de Montparnasse sur un genou.

L'inspecteur Rivette n'en menait pas large.

Il baissait la tête en examinant ses mains rougies par le froid.

Les officiers de police présents dans la rue n'en menaient pas large.

Ils faisaient tout pour se faire oublier, interrogeant les passants, cherchant une piste parmi la clientèle du café, prenant consciencieusement des notes, sachant que cela plairait à l'inspecteur Javert. Que cela allait apaiser son courroux.

Car l'inspecteur Javert était égaré dans une rage froide.

Il faisait les cent pas, il sermonnait ses officiers, il invectivait les serveurs du café qui se révélaient incapables de donner le numéro de la plaque du fiacre. Ce que Javert lui-même était bien incapable de faire. Mais l'homme avait perdu le sens de la mesure.

Le sergent blessé avait été emmené à l'hôpital.

Il ne manquait plus qu'une chose pour que le fiasco soit complet...et bien entendu…

" Alors Javert ? On ne peut plus prendre un zif tranquille maintenant ?

- Vidocq, souffla l'inspecteur en se frottant durement les yeux. Non !

- Il paraît qu'il y a eu du grabuge ?"

Javert osa enfin regarder Vidocq.

Le chef de la Sûreté se tenait là, entouré de son adjoint le plus proche, Coco-Lacour, et les deux hommes examinaient Javert avec le même air goguenard.

" La Sûreté n'a rien à faire dans une enquête de la Préfecture, grogna Javert.

- Sauf si un de ses escarpes se retrouve à être poursuivi par la Préfecture. Nous chassons la même proie, inspecteur.

- Je vous ferais un rapport circonstancié lorsque j'aurai le temps, lâcha Javert.

- Nous avons à parler, inspecteur. Offrez-moi un gloria.

- Vidocq….

- Avec un friand à la saucisse."

Javert s'exécuta en soupirant et donna quelques ordres à un sergent.

Le Mec s'assit royalement sur un des sièges de ce café minable qui aurait dû servir de repère sûr à Valjean et attendit que Javert s'assoit face à lui. Imperturbablement.

Coco-Lacour resta debout au côté de Vidocq, un chef et son adjoint.

Cela amusa Javert, surtout lorsque Rivette vint lui jouer la même comédie en se plaçant près de sa chaise.

" Montparnasse est venu aujourd'hui se montrer en ville, annonça inutilement Vidocq.

- Merci d'avoir fait tout ce déplacement pour nous l'apprendre, s'écria Javert, las de tout.

- Javert, Javert, Javert, souffla Vidocq théâtralement. Je suis venu dès que je fus mis au fait de ta balourdise."

Javert serra les poings tandis que le serveur apportait des plateaux de victuailles. Des gâteaux étaient prévus également. On devait vouloir s'attirer les bonnes grâces de la Raille.

Vidocq en prit un sans se poser de questions sur la tentative de corruption malhabile.

" L'inspecteur a failli procéder à l'arrestation de l'homme, défendit âprement Rivette.

- Justement, soupira Vidocq, à grands renforts d'yeux levés au ciel. Il n'a que failli. Cela commence à devenir une habitude néfaste chez notre inspecteur.

- C'est moi qui l'ait empêché de le faire !, s'écria violemment Rivette.

- Combien d'hommes aviez-vous à votre service pour échouer aussi lamentablement ?, lança Coco-Lacour, tout aussi violemment.

- Je n'ai pas de conseil à recevoir d'un fagot de la Sûreté !, jeta avec mépris Rivette.

- Putain de cogne ! Même pas foutu de poisser un seul gonze en pleine trime [rue] de la Grande Vergne !"

Vidocq était profondément amusé, il observait la scène en grignotant son gâteau, Javert ne savait pas trop quoi faire pour apaiser son collègue. Rivette était rouge de colère, il le défendait avec tellement de hargne.

Javert examinait son inspecteur et collègue et remarquait les preuves d'un manque de sommeil flagrant et d'un combat à mains nues récent.

Vidocq capta le regard surpris du policier et expliqua simplement :

" Tu devrais voir la gueule de Ruellan.

- QUOI ?, hurla Javert, décontenancé.

- Tu as disparu durant plusieurs jours, monsieur le mouchard. Mais notre Rivette a défendu ton honneur avec soin.

- Comment cela ?"

La question s'adressait à Rivette qui perdit enfin son air farouche pour se troubler. Se ressemblant davantage en cherchant ses mots devant son impressionnant collègue.

" Quand j'ai appris que ce salopard de Ruellan avait osé t'accuser de corruption, je suis allé le voir. Nous avons eu des mots."

Rivette se tut mais Vidocq éclata d'un rire, fort et profond.

" Tu aurais dû le voir Javert. Ton petit cogne a proprement assommé Ruellan.

- Qu'en a dit Mangin ?, demanda Javert, inquiet pour les conséquences qui auraient pu se produire pour son collègue.

- Mais rien du tout, monsieur l'inspecteur, ajouta Vidocq. Cet incident a eu lieu dans les locaux de la Sûreté. Un malencontreux accident.

- Te fous pas de ma gueule !, grogna Javert.

- Nous avons discuté, Ruellan et moi. Il connaît bien certaines de mes proies. Trop pour être honnête.

- Et donc ?

- Ruellan est officiellement entré au service de la Sûreté."

Une fois de plus, Javert s'étouffa dans son café. Ce qui provoqua les rires conjoints des hommes présents.

" Ruellan à la Sûreté. Tu engages vraiment du beau monde le Mec.

- Pourquoi tu crois que je te veux à mon service l'argousin ?

- Touché !"

Javert leva son verre en l'air. Il ne se sentait pas assez sûr de lui pour clamer de son intégrité. Une fois le duc Lazaro sous les verrous, il pourrait à nouveau jouer les inflexibles.

Cela n'échappa à personne.

Rivette saisit une chaise et rejoignit son collègue. Coco-Lacour fit de même. Et Vidocq se mit enfin à parler.

" Montparnasse vit dans les carrières de Montmartre…"

Valjean attendait son moment à l'intérieur du fiacre. Montparnasse était vantard, mais pas autant que son collègue ; la conversation tourna bientôt au vinaigre. Mais Valjean prenait des notes penché en arrière dans son siège, comme s'il était victime de la fatigue qu'il ressentait vraiment.

Il était question du nombre de conquêtes de la semaine. Pierre gagnait, ou du moins il le prétendait.

Valjean ferma les yeux.

" Je ne comprends pas pourquoi Balmorel veut ce vieil homme. Regarde-le ! Il sait peut-être bien se servir de ses poings, mais Gueulemer aussi.

- Gueulemer a la cervelle creuse. Mais ce vieil homme... Ce vieux est malin comme le diable. Dommage qu'il soit vendu à la Rousse. N'oublie pas de le dire à Balmorel quand tu le verras. Courtoisie de Claquesous. Et maintenant, laisse-moi dormir un peu. Ce type et son ami m'ont fait passer une sale nuit.

- Où est-ce que tu descends ?, demanda Montparnasse

- Je t'accompagne à Montmartre, histoire d'attendre la sorgue[nuit] dans un endroit confortable."

Il ne fallut qu'un instant au jeune homme pour s'ennuyer et, convaincu que Valjean dormait, il retira son poignard de la jugulaire du bagnard. Dommage que le fiacre roulait alors trop vite pour tenter de descendre en marche, surtout si l'on prétendait après s'enfuir en courant...

Montparnasse faisait du tapage en retournant ses poches. Il préparait une corde destinée à Valjean.

L'ancien forçat fit semblant d'avoir froid et cacha ses mains dans les poches de son manteau. Là, il gardait un gros sou soigneusement évidé et contenant un ressort de montre aiguisé.

Les carrières de Paris étaient un réseau de galeries souterraines. Formées de calcaire de qualité, elles furent longtemps exploitées. Cela cessa sous le Consulat, par ordre du préfet de police appuyé du Premier Consul.

Trop d'accidents avaient lieu et le sous-sol de Paris se fragilisait peu à peu.

Car ce qui avait commencé par une exploitation à ciel ouvert s'était transformé petit à petit en un vaste réseau souterrain, s'étendant sous les villages de Montparnasse ou de Saint-Michel, de Montmartre ou du Port-Royal...

Cette pierre fut utilisée pour construire Paris et ses bâtiments officiels. Et ce depuis les arènes de Lutèce.

Donc le sol fut fragilisé et des effondrements n'étaient pas rares, même en plein XIXe siècle. Inspecter les galeries était une charge d'Etat.

Pour empêcher les exploitations illégales, pour surveiller l'état du réseau et des boiseries de soutènement, pour chasser les êtres se cachant clandestinement dans les galeries plongées dans la pénombre éternelle.

Javert ne s'y était que rarement promené...du moins sous son identité officielle. Le mouchard avait régulièrement arpenté les galeries plongées dans le clair-obscur. Portant une torche qui noircissait les murs de calcaire blanc.

Et puis il y avait les parties dédiées aux ossements. Les catacombes de Paris ! Aménagées sous l'Empire, une partie des galeries servait d'ossuaire à la ville. On y avait entreposé les restes de plusieurs cimetières de Paris, surpeuplés en cette fin du XVIIIe siècle. Ensuite, l'esprit macabre de certains inspecteurs des carrières avait donné lieu à un décor tout aussi macabre. Des murs d'ossements empilés alternaient avec des croix d'os et des plaques couvertes de proverbes rappelant la brièveté de la vie.

Javert en connaissait l'emplacement mais pas la configuration complète. Il fallait un guide pour se repérer dans cet empire de la Mort.

Ce lieu sinistre attirait les visiteurs tout autant, sinon plus, que la Morgue.

" Quel mauvais goût, souffla la voix dégoutée de Rivette.

- Je ne connais rien à l'art, opposa Javert, amusé.

- Ce n'est pas de l'art. C'est…"

Rivette ne trouvait pas ses mots. Laissant sa torche passer sur les os empilés, créant des formes étranges dans la lumière de la flamme projetée sur le mur blanc.

" De la merde ! "

Javert rit doucement en entendant l'exclamation de son collègue.

" Un jour, je te ferais faire la visite complète mais aujourd'hui, ce qui m'intéresse, c'est Montparnasse.

- Tu sais où il se cache ?

- Non, avoua Javert. Mais je sais où se réunissent les escarpes. Ce serait bien le diable si je n'en capturais pas un.

- Tu es trop sûr de toi parfois Javert…

- Le temps est compté. "

Rivette se tut.

Il songeait à M. Fauchelevent...dont il commençait à comprendre que l'identité était fausse. Et dont l'amitié était profonde pour Javert.

Vidocq avait fini de donner les quelques informations qu'il possédait sur Montparnasse. Javert en connaissait la teneur mais il ignorait la cachette dans les carrières de Paris.

Patron-Minette vivait dans les carrières de plâtre de Montmartre. Mais Javert avait besoin de quelqu'un qui se cachait dans le réseau plus au sud, dans la Fosse-aux-Lions.

Pour pénétrer dans les carrières plus courtes et plus dangereuses de Montmartre, il fallait de l'aide. Même l'inspecteur Javert ne pouvait s'y risquer sans danger.

Donc le policier, accompagné de son collègue qui avait refusé avec vigueur de le laisser s'aventurer seul dans le réseau souterrain, cherchait un homme perdu dans les catacombes.

Javert était impatient et nerveux, cela se voyait dans sa posture, plus raide que jamais, dans ses pas, trop précipités, dans la flamme de sa torche qui glissait sur les murs sans s'arrêter pour éclairer les décors macabres de cet ossuaire artistique.

Quelque part…

Le temps était compté.

Vidocq l'avait compris, ainsi que Coco-Lacour...et même Rivette. Dans le café, le chef de la Sûreté lança une simple question mais qui éclairait toute la scène sous un nouveau jour.

" Pourquoi Montparnasse est-il venu se risquer en plein Paris à deux pas de la rue de Jérusalem ?, avait demandé nonchalamment le Mec, en regardant avec indifférence le policier assis devant son gloria qu'il ne buvait pas.

- Il a enlevé Val...Fauchelevent, répondit amèrement Javert.

- Merde !," fit le Mec.

Et toute sa suffisance disparut.

Ce qui expliquait la présence de six policiers dans les galeries des carrières de Paris, dont deux inspecteurs émérites, suivis par des hommes de la Sûreté.

La Sûreté collaborait avec la Force.

Une rareté !

Il fallut encore de longues minutes avant de trouver ce que voulait Javert. Un vieil homme était assis sur un autel composé d'os empilés dans une chapelle creusée dans le calcaire tendre. Il expliquait l'architecture à un couple de badauds impressionnés.

" Et oui, m'sieur-dame, ici on a empilé les os des Gardes Suisses ! Parfaitement ! Après le 10 août 1792, on les a laissés pourrir. Puis on a bouilli leurs corps afin de récupérer les squelettes. Puis on les a empilés là.

- Mon Dieu !, s'exclama la femme horrifiée.

- D'ailleurs, vous pouvez remarquer le mouchoir de la Reine encore dans les doigts squelettiques de cet officier de la Garde Royale."

C'en était trop.

Rivette se mit à rire et Javert applaudit lentement l'exploit du bonimenteur. Cela fit sursauter tout le monde et se retourner le public.

On fut encore plus effrayé en apercevant les policiers en uniforme dotés de torches et de gourdins qu'en regardant le bel agencement des os dans la chapelle.

" Inspecteur !, jeta le guide avec consternation. Vous faussez mon effet.

- Tu as changé ton discours, Abélard, s'avança en souriant Javert. Montre-moi ce fameux mouchoir !?

- Mes chers visiteurs, lança avec grandiloquence le guide en se prenant pour Talma, contraint d'écourter la promenade par la force publique, je vous prierais de bien vouloir quitter les lieux. Ces charmants officiers de police vont vous raccompagner vers la sortie."

Ce qui fut fait avec célérité.

Bientôt, il ne resta qu'Abélard le guide autoproclamé des catacombes de Paris et quelques policiers armés de torche pour l'entourer.

" Qu'y a-t-il pour votre service monsieur l'inspecteur ? Il y a longtemps que je ne vous avais vu dans votre uniforme.

- J'ai besoin d'aller à Montmartre.

- En uniforme ?, demanda le guide, horrifié.

- Je suis en mission officielle aujourd'hui.

- Montmartre est dangereux pour les officiers de police, inspecteur.

- Patron-Minette se cache à Montmartre. Il me faut Montparnasse !"

Le guide secoua la tête et souffla, fatigué de parler à un mur.

" Vous êtes combien ? Car à moins d'avoir avec vous une escouade de plusieurs dizaines de policiers, vous n'arriverez à rien, inspecteur.

- Je suis plus terrible qu'une escouade !, jeta majestueusement Javert.

- Jamais vous n'avez voulu vous risquer à lutter contre Patron-Minette dans son repère...qu'est-ce qui a changé la donne ?

- Ils ont un de mes amis !

- Les imbéciles ! Bien ! Je vais vous accompagner, inspecteur. Vous m'offrirez une faveur !?

- La seule faveur que tu auras, Abélard, c'est que j'oublierais que tu exploites les catacombes comme un musée personnel et que tu fais payer trois sous la visite !"

Javert souriait, cruel et mauvais.

Abélard secoua la tête, désabusé, en répondant :

" Deux seulement monsieur l'inspecteur. Il faut bien que l'artiste vive !

- Mais bien entendu !"

Le fiacre s'arrêta près de la barrière d'Enfer et Pierre, qui dormait jusque-là, se leva sans préavis et cria :

" À la revoyure !"

Il sauta du véhicule, courut quelques mètres et disparut sous terre devant les yeux ébahis de Jean Valjean.

Montparnasse tenta de le pousser hors du véhicule, mais c'était peine perdue. Au bout d'un moment, le jeune escarpe préféra lui planter son poignard sous les côtes en guise d'avertissement.

Valjean se laissa guider à contrecœur. Il faisait semblant d'avoir les jambes engourdies pour gagner du temps et se repérer... C'était aussi peine perdue.

Ils marchèrent sur le sol glacé d'une plaine qui semblait s'étendre dans toutes les directions. Seuls d'énormes trous et de petites collines brisaient la monotonie de l'endroit.

Cela, et quelques masures de bonne taille mais en ruines, curieusement noircies par le feu et la fumée.

Ce devait être les fameux fours à plâtre.

Montparnasse le poussait, il semblait pressé. Valjean tourna la tête pour le regarder et découvrit que son sourire cruel ne demandait rien de plus qu'un éclat de rire. Il devina que la raison de le faire rire serait lui, et ce bientôt.

Encore une fois Montparnasse le poussa, plus fort maintenant. Le bagnard faillit descendre la tête la première un escalier très raide taillé dans le roc à même le sol. Ses mains étaient toujours ligotées, et bien que Montparnasse n'avait pas pris la peine de les attacher derrière son dos, éviter une chute n'aurait pas été facile. Valjean jeta un regard d'avertissement à son ravisseur, qui avait fini de rire et remit son poignard sous sa pomme d'Adam.

" Vas-y, le macaron [traître] ! Ou alors tu as peur du noir ?"

Non, Valjean n'avait pas peur. Mais il avait compris que sa situation s'aggravait de minute en minute. Ils entraient dans une grotte si grande que toute la bande de Balmorel pourrait bien s'y cacher ; ou peut-être seulement les plus proches copains de Montparnasse. En tout cas, même s'il arrivait à s'esquiver, retrouver son chemin dans le noir ne serait pas facile pour Valjean.

La grotte avait des chambres qui semblaient larges et des couloirs que le rat de cave de Montparnasse ne parvenait qu'à illuminer faiblement ; ils avaient tourné à gauche et à droite à plusieurs reprises...

Une torche brillait au fond d'un couloir, et les murs blancs de ce cul-de-sac étincelaient lorsqu'ils entraient en contact avec la lumière. Valjean atteignit la chambre illuminée...

Quelques crânes disposés dans une structure grotesque le contemplaient de leurs orbites vides, tandis qu'une multitude d'os longs et disloqués semblaient exécuter une sorte de danse macabre autour de lui. C'était irrespectueux, qui plus est, c'était du blasphème !

Malgré ses mains liées, Valjean se signa.

" Sainte Marie, Mère de Miséricorde…"

Le rire monstrueux de Montparnasse retentit dans la chambre jusqu'à se perdre en maintes directions, suivant les couloirs qui semblaient ne pas avoir de fin.

Abélard était un vieil escroc qui ne faisait de mal qu'aux imbéciles qui l'écoutaient. Il racontait l'histoire de Paris à-travers ses souterrains.

Les amours de Richelieu et de Marie de Médicis, les amants de Philippe-Auguste, les vérités cachées sur le petit homme rouge des Tuileries… Abélard entraînait son public dans les souterrains de Paris et racontait, avec verve. Un véritable acteur.

Là, la galerie menait jusqu'au palais Richelieu et le cardinal rouge rejoignait le lit de la reine en toute discrétion, là, le roi Richard Coeur-de-Lion partait retrouver les bras du roi de France Philippe-Auguste et discuter des Croisades, ici se cachait le petit homme rouge des Tuileries ! Malheur à qui le rencontrait !

Javert l'avait souvent écouté. Patiemment, le policier attendait la fin de l'histoire pour coincer son mouchard et lui extorquer des informations sur le Paris interlope.

" Un mouchoir de la Reine ? Vraiment ?, souriait Javert, avec indulgence.

- La reine et le roi ont fui le Palais des Tuileries devant la violence de la foule en colère. La malheureuse a perdu son mouchoir dans la cour du château et un des gardes l'a retrouvé. On a démembré le corps du garde suisse mais ses doigts sont restés crispés, gardant le mouchoir en leur possession. Le garde s'appelait Fersen."

Javert secoua la tête et perdit son sourire.

" Tu joues avec le feu Abélard. La Reine est encore un sujet sensible.

- Avouez que c'est une jolie histoire !"

Abélard était un vieil homme, aussi ridé que tordu, mais il souriait, heureux de sa trouvaille. Un sourire de jeune homme.

" Oui, Abélard, c'est une jolie fable. Tu devrais la raconter aux journaux.

- Pour qu'on me vole mes histoires ?! Jamais !

- Montmartre ?, demanda plus sérieusement le policier.

- En route, monsieur l'inspecteur. J'espère que vous aimez marcher dans la nuit.

- J'ai des yeux de lynx.

- Et vos hommes ?

- Ils n'ont qu'à regarder où ils mettent leurs pieds."

Un rire retentit dans ce lieu de mort.

Marcher. Oui, mais pas toujours dans les labyrinthes de carrière. Il y avait plusieurs réseaux et ils ne communiquaient pas tous. On dut sortir à ciel ouvert et reprendre quelques rues avant de se retrouver dans les galeries. On dut prendre des fiacres pour aller à Montmartre.

Le village était loin.

Avec ses plaines et ses maisons, ses fours et ses galeries de gypse.

On se déplaçait dans la plaine avec circonspection. Il y avait des yeux maintenant pour observer les alentours et pas des yeux amis.

Javert posta ses hommes, évitant d'attirer l'attention en déambulant dans la plaine avec une troupe de policiers en uniforme. Il conserva avec lui Abélard et Rivette. Les autres devaient les rejoindre plus tard, avec un délai de plusieurs dizaines de minutes.

On risquait moins de se faire repérer.

Abélard racontait encore et toujours des anecdotes du passé. Le présent ne l'intéressait pas. Le danger l'indifférait. Il avait survécu à la Terreur. Quoi de pire ?

" Saviez-vous inspecteur que le fantôme de Marie-Antoinette hantait le premier étage de la Conciergerie ?

- Je ne l'ai jamais rencontré pour ma part, opposait Javert en souriant.

- Un magnifique fantôme ! Vêtu d'une longue robe et répandant un parfum de fleur d'oranger.

- Vous avez déjà vu un fantôme Abélard ? demanda soudainement Rivette, impressionné par ce vieillard sans le sou mais passionnant.

- Les secrets des carrières restent secrets."

Et Javert secoua la tête en voyant son collègue sous le charme lui aussi.

Les secrets des carrières…

Abélard était un excellent bonimenteur. Avant de devenir guide non officiel des catacombes de Paris, il hantait les foires en vendant des médecines frelatées. Il avait empoisonné plusieurs personnes de cette façon détournée.

Aucune n'était morte, Dieu merci, sinon la tête du vieux menteur aurait déjà roulé depuis longtemps sous la lame de la guillotine.

Après de longues minutes de marche, ils arrivèrent à une chambre éclairée à peine par une torche ; il y avait là plusieurs formes allongées sur des tas de paille puante. A en juger par les ronflements, Valjean et son ravisseur interrompaient leur sieste.

Montparnasse posa une main sur son épaule pour lui imposer de se mettre à genoux, coupa les cordes qui lui liaient les poignets, et d'un coup de pied colossal dans les reins, le força à s'allonger face contre terre.

Il fallut quelques instants à Valjean pour reprendre son souffle. Lorsqu'il le fit, sa première réaction fut de cracher la poussière qui envahissait sa bouche et ses poumons. Il s'efforça de lever la tête, mais Montparnasse lui avait mis un pied sur le cou tandis qu'il lui attachait les mains et les pieds ensemble.

" Montparnasse, c'est votre nom, risqua Valjean.

- Ta gueule, macaron!

- Je ne suis pas intéressé à travailler pour Balmorel, fils. J'ai pris ma retraite. Je pourrais même vous proposer une petite quantité de… "

Mais le jeune homme avait cessé d'écouter. Il avait trouvé le mouchoir de Valjean et était occupé à l'enfoncer dans la gorge du bagnard. Puis il nettoya le reste de ses poches avec une rapidité étonnante.

" Qu'est-ce que tu nous apportes là, Montparnasse ?"

Un homme maigre, presque décharné, se pencha sur Valjean et le saisit par les cheveux pour le forcer à tourner la tête.

" C'est un cadeau pour Balmorel, répondit Montparnasse.

- Ce vieillard ? Tu as dû faire erreur, mon garçon. Si ce qu'ils disent est vrai, le gaillard que Balmorel recherche doit être aussi grand que Gueulemer, et tout aussi fort. Et il devrait aussi être aussi intelligent que moi... Mais ce pauvre diable a la tête d'un étourdi.

- Babet, ne touche pas à la marchandise !

- Hé, Gueulemer, c'est le gonze qui veut assumer le poste que Balmorel allait te proposer," gueula le dénommé Babet.

Un géant, presque aussi grand que Javert, rota bruyamment puis se leva en se frottant les yeux.

" Ce type est un vieillard, Babet. Tu te fous de moi.

- Il est peut-être vieux, mais regarde comment il est bâti. Je pense qu'il pourrait encore te causer quelques problèmes, s'il le veut bien.

- Bah ! Le garçon a dit de ne pas gâcher sa marchandise. Je vais le casser devant Balmorel et ensuite j'aurai le travail.

- Rien ne t'empêche de faire un peu de travail préparatoire, tu crois pas ?," dit le chevelu qui venait de se joindre au groupe.

Valjean comprit que sa situation devenait vraiment grave. Il avait déjà vu des hommes qui s'ennuyaient auparavant, et il savait les reconnaître. Un pari, une blague... Un simple caprice et sa vie ne vaudrait pas un sou.

Le poilu frappa le premier. Il saisit Valjean par les cheveux comme Babet l'avait fait et frappa son front contre le sol.

" Bien joué, Brujon !, s'exclama Babet. Nous devons enseigner à ces arrivistes qu'ils ne peuvent voler notre travail en toute impunité. Gueulemer ? As-tu quelque chose à ajouter à notre conversation ?"

Gueulemer quitta sa position accroupie et se gratta le cou. Sans doute, il pensait.

Il fit tourner sa taille à plusieurs reprises, fléchit ses jambes et son dos comme le ferait un débardeur pour s'échauffer au début de sa journée de travail, et se dirigea à nouveau vers Valjean.

Le géant entoura de ses bras les épaules et les hanches du forçat et essaya de le soulever avec peu de conviction. Il dut se dire que l'effort n'en valait pas la peine, puis le laissa retomber.

Il se gratta à nouveau le cou, saisit Valjean par les mollets et, en un mouvement circulaire, le jeta contre le mur.

La dernière chose que l'ancien bagnard vit fut un crâne s'approchant de son visage à une vitesse étonnante. Son sourire avait l'air si amer.

Alors que la lumière explosait dans sa tête, une dernière pensée assaillit l'esprit de Valjean.

Tant, tant de tombes profanées...

Les plaines de Montmartre.

Une longue marche.

Enfin, Abélard tira Javert par la manche. Désignant une silhouette dans l'ombre d'un immeuble vétuste. Un homme surveillait les alentours.

" Là, inspecteur ! L'entrée des carrières."

Javert examina les lieux. Un endroit comme les autres, dans lequel l'inspecteur n'était jamais venu.

D'un côté le policier demandait d'attendre. La patience du chasseur, la prudence du loup, la sûreté du chien d'arrêt. Il fallait ATTENDRE le bon moment.

De l'autre l'amant voulait foncer à l'attaque et sauver son compagnon. La haine le portait, la peur le submergeait, l'inquiétude l'empêchait de réfléchir. Il fallait AGIR sans perdre plus de temps.

Le temps était compté.

Abélard salua l'inspecteur et disparut dans l'ombre de la nuit. Retournant à la sécurité de ses catacombes et de ses morts en morceaux.

Il avait une mission, une dernière avant de disparaître de la scène. Il devait alerter Vidocq et la Sûreté. Il fallait des renforts.

Javert s'en rendait compte maintenant. Abélard avait raison.

Le temps était compté.

Javert se redressa, s'apprêtant à écouter l'amant mais une main se posa sur son bras et le retint fermement.

" Non. Il faut patienter ! L'homme va nous voir !"

Javert sentait son bras trembler sous la tension, Rivette devait le sentir.

" Pourquoi ce Fauchelevent est-il si important pour toi ?

- Ce n'est ni le lieu ni le moment de parler de cela !

- Au contraire ! Je crois que c'est le moment parfait ! Je veux comprendre ce qui te pousse à vouloir te tuer ce soir et accessoirement à tuer tous tes hommes !

- Pardon Rivette. Je ne veux pas te mettre en danger, je…

- Putain ! Je sais Javert ! Dis-moi !

- C'est un ami…

- Un ancien forçat ?! Te fous pas de moi ! Tu n'as jamais eu d'amis et encore moins un ami ancien forçat !"

L'amertume perçait dans les paroles de Rivette.

Javert se demanda un instant comment Rivette avait saisi que Valjean était un ancien forçat. Peut-être le jeune inspecteur n'était pas si aveugle tout compte fait…

Peut-être était-ce Javert qui était aveugle en réalité...

Dix ans à travailler ensemble. Javert se tourna vers son collègue plongé dans l'obscurité et murmura :

" J'ai un autre ami.

- Un autre forçat ?, jeta sèchement Rivette.

- Un collègue ! Toi ! Enfin, je le crois, ajouta Javert, plus incertain.

- T'es tellement con parfois Javert."

Javert gela en sentant deux bras le serrer fortement.

" Vieux cogne ! Tu as des amis mais tu es tellement sauvage. Alors ce Fauchelevent ?

- Tu le connais Rivette.

- Je ne crois pas.

- Cela fait dix ans que je te parle de lui."

Un sourire que Rivette ne vit pas à cause de l'obscurité. Mais Javert souriait, il pouvait entendre les rouages de l'esprit de son collègue. Un peu lent mais efficace.

" Ce Jean Valjean ?

- Je suis content de vous inspecteur !

- Tu veux dire que nous allons risquer notre peau pour un type que tu chasses depuis vingt ans ?

- Il m'a sauvé la vie Rivette et nous sommes...devenus amis…

- Hé bien ! Il va me falloir plus qu'un verre après cette affaire pour avaler cela !

- Rivette..."

On attendit encore puis le miracle eut lieu. L'homme préposé à la surveillance de la porte d'entrée des carrières disparut.

Il devait vouloir pisser ou boire un verre. Ce serait sa perte. Javert se leva, suivi par Rivette et certainement par les autres policiers et agents de la Sûreté.

On rampa et on s'approcha de l'entrée. Un escalier creusé dans la terre. Raide et étroit. Un simple geste de la tête et on descendit.

Ce soir, la Préfecture de Police travaillait main dans la main avec la Sûreté.

Lentement, sûrement. Marche après marche.

Javert sortit son pistolet, il l'avait repris à Valjean, réarmé et le policier murmura :

" Tirez pour tuer ! Ces gonzes-là ne sont pas des enfants de choeur !"

Puis il regarda Rivette avec soin et l'inspecteur exhiba son pistolet d'officier en souriant, espiègle.

" Après vous inspecteur !"

Ce que fit Javert sans se faire prier.

Marche après marche.

Les sens à l'affût. En bon chef de guerre, Javert pénétra dans les lieux en prenant garde au bruit...au silence…

Il y avait une profondeur impressionnante. Une grotte monstrueuse, certainement une carrière abandonnée. Le gypse servait à faire du plâtre. Pour la décoration, pour le stuc… Pour fabriquer du ciment…

Déambuler dans l'obscurité n'était pas un jeu d'enfants mais il y avait quelques torches disposées ici et là, au hasard des ouvertures dans la salle de la carrière. Elle n'était plus exploitée aujourd'hui.

Ils avançaient doucement, attentifs au son.

Quelque part venait le bruit d'une fête. Des cris de joie, des applaudissements. Quelque part on s'amusait.

Javert espérait qu'on s'amusait avec un combat de chiens ou de rats. Le policier suivait les cris. Tourner à droite, tourner à gauche, se rapprocher du bruit et de la foule. De nombreux hommes ! Prudence ! Une nouvelle salle, plus petite, dont un espace était violemment éclairé par plusieurs torches.

Des bruits de coups.

Donc un combat.

Parfait ! Les hommes devaient être hypnotisés par les combattants.

Valjean devait être enfermé quelque part dans les profondeurs de ce labyrinthe.

Javert était sûr de lui, calme et posé.

Et tout bascula.

Un infime détail brisa la bonne harmonie de cette attaque orchestrée par un inspecteur de Première Classe au dossier exceptionnel.

Javert aperçut une silhouette qu'il reconnut aussitôt. Il se tendit.

Montparnasse était là ! Ce criminel qui avait enlevé Jean Valjean sous ses yeux et s'était payé le loisir de se moquer de lui de surcroît.

Mais ce qu'il vit au pied de l'homme le rendit fou. Clairement, quelqu'un était attaché et soumis à la torture, la chevelure blanche brillait dans la lueur des torches.

Jean était là-bas !

Javert oublia la prudence du chasseur pour écouter enfin l'amant. Il se jeta dans la grotte, au mépris du bruit de ses bottes claquant sur le sol de la grotte, résonnant dans les profondeurs et arriva en plein milieu d'une scène violemment éclairée.

Rivette poussa un juron clairement perceptible en s'élançant à la poursuite de son collègue.

Merde !

Valjean était couché sur le sol, les mains attachées aux chevilles dans le dos. Et des hommes le frappaient, à coup de pieds et de bâtons.

Six hommes mais Javert ne voyait rien de tout cela.

Six hommes !

Javert ne voyait que Valjean et ses tourmenteurs. Il ne voyait que la meute s'en prenant à son amour. Et l'archange Michel était un ange de colère, n'est-ce-pas ?

Javert avait rangé son pistolet et défait son épée. Il s'était mis en garde, poussant les premiers avec un cri de rage. Protégeant Valjean de son corps. On fut estomaqué devant son apparition, ne sachant comment réagir.

Un cogne dans leur repère ?!

" SALOPARDS !," hurla Javert.

Et Rivette plus circonspect, tenta de procéder à une arrestation dans les règles de l'art. Dieu merci, les officiers qui accompagnaient Javert et Rivette étaient des hommes de qualité. Ils écoutèrent Rivette qui distribuait ses ordres, prendre les escarpes à revers et prier pour que Javert s'en sorte vivant. On ignorait combien d'hommes se cachaient dans cette grotte.

On encercla les lieux et on agit vite. Dans l'ombre. Essayant de ne pas rester focalisé sur la scène centrale.

Javert était debout, inconscient des armes pointées sur lui, des pistolets prêts à tirer. Il pointait son épée et attendait le premier mouvement de l'ennemi. Magnifique et dérisoire.

" Tiens ? Javert ?, fit une voix amusée dans l'assistance.

- VIENS MONTPARNASSE ! VIENS ! ordonna Javert, dominé par la rage.

- Pourquoi faire le cogne ? Tu es un jobard, répondit Montparnasse, moqueur.

- MONTPARNASSE !"

Les six hommes ne prirent même pas la peine d'attaquer ensemble. Un seul s'approcha pour frapper le vieux policier.

Un gonze avec une épée ?! Tout le monde savait que les cognes ne savaient pas se battre avec une épée.

" Ne vous approchez pas de lui ! Il faut le finir avec un feu !, " prévint Montparnasse.

Peine perdue !

On n'écouta pas Montparnasse.

L'homme qui s'était approché de Javert l'apprit à ses dépens. Le policier ne s'embarrassa pas de duel ou d'escrime. Un seul coup d'épée en plein estomac et l'homme tomba à genoux.

Ce fut le signal de la ruée sur le policier.

Montparnasse poussa des cris de rage et les pistolets étaient désormais inutiles. Quels imbéciles ! Alors qu'un simple coup de pistolet aurait suffi à mettre le cogne à genoux.

Mais Javert se défendait de son mieux.

Cinq hommes contre un seul !

Il ne mourrait pas sans lutter.

" Putain !, hurlait une voix inconnue dans l'assemblée. Ecartez-vous bande de jobards ! Je vais le buter !"

Ce devait être Babet...peut-être Brujon...

Un nouveau blessé tituba, l'épée l'avait touché dans le flanc.

Les hommes se lancèrent sur Javert et ce fut à qui le percuterait de son gourdin ou de ses poings.

Javert se prépara à encaisser le choc, d'où qu'il vienne. Mais il avait présumé de ses forces. Levant son épée pour se défendre, Javert la perdit dans la mêlée.

Un coup de gourdin le toucha de plein fouet, blessant sa main et Javert se recula sous le choc, désarmé. Son épée gisait sur le sol, inutilisable dorénavant. Un des escarpes lui jeta un coup de pied, l'envoyant valser plus loin.

" Te voilà nu le cogne ! On va pouvoir te démolir maintenant !"

Un rire gras.

Javert ne riait pas.

Il chercha maladroitement à sortir son pistolet de sa poche mais sa main était douloureuse. Le combat reprit aussitôt et il dut rendre coup sur coup. Un poing sur une mâchoire, un coup de pied bien placé dans un bas-ventre. Javert se battait comme un bagnard.

On avait du répondant en face. Une gifle sur une oreille le sonna un instant. Une main tenta de le saisir par les cheveux. Si cela avait lieu, il était fait. Un coude le percuta en pleine poitrine.

Merde ! Le combat ne tournait pas en sa faveur.

Quelques pas en arrière, Javert cherchait à se reprendre. Il fallait se battre !

Cette fois, il était sans arme contre quatre brutes déterminées à avoir sa peau. Et sa main était blessée.

Javert serra les poings, décidé à se battre malgré tout.

" Tu vas chanter, mon joli cogne, souffla un des types en se frottant les mains. Je me suis jamais fait un cogne !

- Viens donc, salopard, sourit Javert. Viens et tu pourras me casser les dents à ta guise !

- Pas que les dents, connard ! Crois-moi !"

Javert était plus que disposé à le croire.

Mais il ne put jamais vérifier les dires de cet escarpe.

Un ordre, prononcé avec fermeté et autorité, claqua dans les profondeurs de la grotte.

" Bas les armes ! Vous êtes tous en état d'arrestation !"

Rivette agissait enfin. Ses hommes étaient bien placés et chacun se jeta dans la mêlée.

Des pistolets tirèrent, la fumée obscurcit la grotte, cachant la lumière des torches, permettant à quelques hommes de fuir. Ne sachant pas qu'à l'extérieur les attendaient les hommes laissés par Javert. Des hommes de la Sûreté.

Et normalement des renforts si Abélard avait rempli sa mission. Si Vidocq tenait sa promesse.

La Sûreté travaillant main dans la main avec la Force.

On n'abandonna pas le combat contre Javert. Un autre gonze réussit à lui décocher un coup en plein ventre et Javert se retrouva cassé en deux, par manque de souffle. Il essuya sa bouche, le sang coulant de sa langue qu'il avait mordue. Un autre coup le toucha en plein visage. Un crochet bien placé.

Là, Javert était en danger. Il dut se reculer encore. On ricana de le voir reculer mais le rire s'éteignit lorsqu'on vit agir le policier.

Javert réussit enfin à sortir son pistolet, prêt à tirer sur le premier qui oserait s'approcher de Valjean. Dans la puanteur de la poudre et la noirceur de la fumée, le policier ne voyait pas grand chose.

Il était prêt à tirer. La peur le portait, Javert se devait de l'avouer. Il força ses doigts à ne pas trembler.

Des cris, des injures, des prières.

Et puis, tout à coup, le silence !

Profond, intense, inquiétant.

Il faisait le contrecoup des battements de coeur furieux qui saisissaient encore chacun des hommes présents.

Javert conserva sa main en l'air, prêt à tirer, toujours. Ces trois adversaires disparurent soudainement dans la fumée.

Le policier attendit quelques instant puis se jeta sur Valjean. Le tâtant et cherchant à défaire les liens qui entravaient le vieux forçat.

Ne voulant pas se remémorer de vieux souvenirs du bagne. Le garde-chiourme avait souvent détaché des hommes entravés de cette manière, juste après une flagellation ou une bastonnade.

Juste avant d'ordonner qu'on transporte le forçat évanoui de douleur à l'infirmerie.

" Putain ! Jean ! Parle-moi !"

Javert, avec d'infinies précautions, examina le dos de Valjean, aidant les bras et les jambes à retomber lentement sur le sol. Du sang macula ses doigts et cela affola le policier.

Javert retourna Valjean. Aussitôt il vit le bâillon et en serra les dents de rage, il retira le mouchoir enfoncé dans la bouche de l'ancien forçat. Il vit les blessures qui saignaient sur le front, les arcades sourcilières… On avait dû le gifler, lui cogner la tête contre un mur…

Javert en était horrifié.

Le forçat avait fermé les yeux et respirait profondément.

Le garde-chiourme avait déjà vu cela.

Certains forçats, habitués à la douleur, savaient se perdre dans leur esprit pour ne pas sentir la souffrance. Et Dieu savait à quel point 24601 avait l'habitude de la douleur.

Doucement, Javert caressa la joue de Valjean.

" Jean. Reviens !"

Et le forçat obéit à l'ordre de l'argousin. Il ouvrit ses yeux bleus d'azur et Javert retrouva son souffle. Inconscient de l'avoir perdu.

" Fraco…, murmura Valjean.

- Ne parle pas !," intima Javert, se contredisant sans y penser.

Un sourire amusé.

Valjean souriait tandis que le policier, autoritaire, lançait des ordres dans la carrière. Javert s'était penché sur le forçat et doucement il l'avait aidé à se relever. Puis un bras entoura la taille du blessé et soutint Valjean pour marcher.

Autoritaire, possessif, protecteur.

Ce fait n'échappa pas à l'inspecteur Rivette qui s'approcha des deux hommes.

Pour proposer son aide, permettre à son collègue...et ami ?...de quitter la scène plus vite et pouvoir mettre son forçat à l'abri.

" Des blessures ?, demanda Rivette en conservant son air officiel.

- Rien de grave, répondit M. Fauchelevent en se voulant rassurant.

- Ces salopards l'ont salement amoché, rétorqua Javert en fixant de son regard perçant Rivette.

- Mais...mais non, opposa Valjean sans réfléchir.

- Tu devrais l'emmener en lieu sûr, Javert, lança Rivette, les yeux toujours plongés dans ceux de son collègue.

- Je ne peux pas te laisser gérer la suite seul.

- Vidocq ne va pas tarder," souffla Rivette en souriant, désespéré à l'avance de voir le Mec venir piétiner leurs plate-bandes.

Le bras de Javert se resserra autour de la taille de Valjean. Cela suffit à ce dernier pour sentir l'exaspération de son amant.

" Vos hommes vous réclament, inspecteur. Si je peux me permettre. Je vais attendre ici jusqu'à ce que vous ayez fini.

- Es-tu sûr ?, s'exclama Javert, ahuri.

- Ce n'est pas comme si j'étais en état de faire une promenade... Vous ne croyez pas ?"

L'inquiétude dans les yeux de Javert était manifeste. La tendresse que Valjean y lisait ne pouvait manquer d'être évidente pour les autres aussi. Il fallait mettre un terme à cette situation, et le faire au plus vite.

En tout cas, après la mobilisation de tant d'hommes, il était inévitable que Javert doive prendre en charge les détenus, remplir des montagnes de rapports, conseiller sur les accusations à porter... Et que pourrait dire l'inspecteur alors ? Qu'il était venu au secours de son amant, le bagnard en cavale ?

Il valait mieux que Javert puisse parler d'un bourgeois quiconque qui avait été enlevé et qui ne devait pas être clair car, au lieu d'attendre de l'aide, il avait choisi de disparaître du lieu du crime sans laisser de traces.

C'était la seule solution possible et Valjean devait la mener à bien sans l'aide de Fraco, tout en finesse, afin d'empêcher quiconque d'accuser l'inspecteur de complicité ou d'incompétence.

Il tapa Javert fort dans le dos pour l'aider à sortir de l'étourdissement qui le rendait si vulnérable.

" Je vais attendre assis par ici, si cela ne vous dérange pas."

L'inspecteur était perdu. Il serrait de toutes ses forces la taille de Valjean, il sentait les minutes passer et rendre la situation intenable mais il ne voyait pas quoi faire. Sa main le lançait. Il ne rêvait que de fuir et de mettre Valjean à l'abri. Vidocq allait venir !

Et la main se desserra.

" Fort bien, monsieur, s'écria Javert, la voix presque aussi sèche qu'à son habitude. Trouvez-vous un endroit tranquille."

D'un pas assuré, Valjean disparut de la scène.

Javert essaya de ne pas remarquer le dos ensanglanté de son compagnon. Il se tourna vers Rivette et sa voix claqua durement :

" Chargeons-nous de ces escarpes !

- Avec plaisir !," répondit Rivette en souriant.

Une heure ne suffit pas.

Ni même deux.

Pour arriver à bout de toute la paperasse, des rapports qu'il fallait remplir, des premiers interrogatoires.

Rivette avait bien travaillé, les policiers sous ses ordres avaient arrêté la majeure partie des criminels. Quelques blessés étaient à déplorer dans les deux camps. Des blessures par balle, cela inquiéta les inspecteurs. On mourrait souvent de blessures de ce genre.

Mais il avait fallu se battre pour survivre dans ce nid de scorpions.

Rivette organisa avec célérité le transport des blessés, policiers comme criminels, à l'hôpital le plus proche. Des fiacres furent réquisitionnés, même s'ils étaient rares dans ce petit village perdu aux abords de Paris.

Un seul mort gisait à terre, côté criminel. Une balle en pleine tête.

On ne le déplora pas trop.

La scène du combat éclairée par toutes les torches brillantes devint une annexe de la Préfecture. On y interrogea. On y écrivit. On y claqua du poing sur la table.

Javert restait debout, tournant autour des prévenus, faisant claquer ses bottes sur le sol de pierre.

" Balmorel ?!, demanda la voix doucereuse de l'inspecteur Javert. Où se cache-t-il ?

- Si tu crois que je vais te le donner, Javert…," sourit Montparnasse.

Javert se pencha juste au-dessus de Montparnasse, la bouche au plus près de l'oreille, comme un amant susurrant des mots d'amour.

" La Veuve pour avoir voulu démolir un cogne… Mais si tu me parles…

- Va te faire foutre Javert !

- Quel âge as-tu Montparnasse ? Il faut six semaines entre le jugement et l'exécution.

- VA TE FAIRE FOUTRE !"

Puis, plus indifférent, le policier jeta un regard sur les autres hommes menottés et à genoux. La plupart baissait la tête et ne paraissait pas fier. Facile à manipuler.

" Si tu ne me parles pas, il y en aura d'autres pour le faire à ta place...et t'enfoncer. Une vie pour une vie !

- UN JOUR JE TE BUTERAIS !"

Montparnasse s'était dressé face à Javert, les yeux brûlants de haine.

Juste ce qu'il fallait pour faire sourire le policier.

Le message était passé parmi les criminels. Une vie pour une vie. Javert était prêt à la conciliation...pour peu qu'on lui parle…

Abandonner les chefs pour sauver sa tête.

" Calme-toi Montparnasse ! Je ne veux pas avoir à te gifler pour te remettre de ton hystérie."

Vidocq arriva en effet à un moment donné. Le chef de la Sûreté vint assister à la curée, content de voir que la collaboration entre les services de la Sûreté et de la Préfecture était possible.

L'endroit grouillait de policiers.

Le Mec s'approcha de Javert et de Rivette, tenant la place éclairée par les torches et d'un geste majestueux, il s'assit sur une des chaises que les policiers avaient placées pour travailler.

" Alors ? Cette arrestation ?

- Vingt-six hommes, répondit l'inspecteur Rivette, le ton plein de fierté.

- Javert ?, lança Vidocq.

- Rivette doit être récompensé pour son action de ce soir, fit sobrement le policier.

- Récompensé ?"

Rivette eut envie de gifler son collègue. Parfois Javert était tellement...tellement stupide.

" NOUS devons être récompensés ! Et nos hommes avec nous !"

Vidocq souriait en cherchant à voir Javert mais l'inspecteur se tenait dans l'ombre. Il examinait les lieux, cherchant des pistes, des objets, des indices pour d'autres affaires.

L'ensemble d'os artistiquement disposés pour ressembler aux réelles catacombes de Paris l'intéressait particulièrement. Les os étaient humains et d'une fraîcheur inquiétante. On avait dû tuer pour obtenir ce décor.

D'autres étaient anciens et devaient provenir de fosses communes vidées pour le plaisir de jouer les décorateurs.

" Et notre cave enlevé ?," reprit le Mec en compulsant les rapports déjà complétés des deux inspecteurs.

Les deux hommes formaient une bonne équipe et s'étaient partagés les interrogatoires.

" Il est blessé, jeta durement Javert, se faisant protecteur.

- Voyons cela inspecteur."

Et il fallut tout son contrôle à l'inspecteur Javert pour ne pas sauter à la gorge de Vidocq.

" Je suis désolé, monsieur, intervint Rivette en prenant un air contrit.

- Qu'y a-t-il le môme ?

- M. Fauchelevent ne pourra pas faire son rapport ce soir. Il a été sévèrement blessé.

- Merde ! C'est vrai Javert ?

- Oui, mentit l'inspecteur.

- Bon. Je veux son rapport dès que possible."

Et le Mec claqua des doigts pour qu'on lui amène les chefs de Patron-Minette.

Brujon, Gueulemer, Babet, Claquesous, Montparnasse.

Nul besoin de parler.

Si le chef de la Sûreté s'était déplacé, c'était pour voir les chefs du groupe d'escarpes le plus célèbre de Paris. Des mois que la Sûreté et la Force étaient sur leur trace.

Une belle nuit pour la police !

L'inspecteur Javert se désintéressa de ce nouvel interrogatoire mené de manière solennelle par le tout-puissant chef de la Sûreté. Il préféra poursuivre la visite de la grotte et commencer à organiser avec Rivette le transport des criminels menottés vers la Force…

Ce fut une nouvelle erreur de Javert...

Car parmi les chefs de Patron-Minette, parmi ces hommes arrêtés se tenait Claquesous et il songeait en soupirant que c'était la deuxième fois aujourd'hui qu'il allait subir une visite de la Préfecture de Police.

Ennuyeux au possible.

Surtout qu'il allait devoir à nouveau demander de l'aide à M. Chabouillet et à M. Gisquet.

Plus qu'ennuyeux, pénible.

Claquesous, alias Pierre, avait déjà réussi à se cacher dans l'ombre et à éviter le regard perçant de l'inspecteur Javert. Ce fut heureusement le dénommé Rivette qui s'était chargé de lui...mais Claquesous ne préférait pas imaginer ce que Javert lui aurait fait s'il l'avait vu...pour la deuxième fois...libre…

Un frisson dans le dos le fit trembler...mais pas de froid...

Jean Valjean sortit de la chambre et s'assit dans le premier couloir qu'il trouva, bien en vue, mais la tête baissée. Comme le ferait un homme qui se remet d'un grand effort.

Il aperçut Javert et Rivette marcher en pleine conversation, il retourna même le signe de tête que le jeune inspecteur lui avait adressé.

Il attendit à la même place la recrudescence des allées et venues des policiers chargés de ramasser les pièces à conviction.

Puis il disparut.

Il ne dut pas aller très loin, mais il lui suffit de monter le long d'un puits caché dans une chambre voisine, puis de redescendre en empruntant un couloir différent.

Il ne semblait manquer à personne.

Il attendit pendant des heures que la nuit tombe ; comme par enchantement, les couloirs et les chambres où le silence absolu régnait depuis l'apparition de la police s'animèrent.

Des torches furent allumées, des voix se firent entendre. Même des rires. Valjean n'eut qu'à sortir et les rechercher puis, une fois qu'il eut repéré un groupe, parvenir à rester caché tout en les suivant. Ce n'était pas une tâche facile, mais le fait qu'aucun des habitants de la clandestinité parisienne ne semblait avoir d'intérêt à rencontrer un voisin inconnu qui, de plus, ne s'entendait pas très bien avec la police, l'aidait. Peut-être que son apparence physique y était aussi pour quelque chose.

Respirer enfin le grand air, coupant et sec de l'extérieur lui sembla tenir du miracle.

Il chercha à s'orienter, mais tout ce qu'il voyait devant lui était un épais manteau noir couvrant la plaine qu'il avait parcourue le matin, et que seules quelques faibles lumières parvenaient à percer au loin. Il laissa l'étoile polaire dans son dos et se mit à marcher.

Lentement, en traînant presque les pieds pour éviter de trébucher, il se dirigea vers les lumières et prit soin de les éviter lorsqu'il était à proximité. Il remerciait Dieu à chaque pas que la lune soit pleine...

Une rue parut sortir de nulle part, juste deux rangées de maisons se faisant face. Valjean se dit qu'il pourrait peut-être trouver une voiture de ligne ou un fiacre pour le déposer en ville. Mais il se souvint que Montparnasse avait vidé ses poches et continua à marcher.

Les lumières devenaient plus fréquentes maintenant, et il commença à marcher dans des rues pavées.

Il ne restait plus qu'à décider où s'abriter. Il ne pouvait pas être sûr de ne pas avoir été suivi ; pas par la police, bien sûr. Il ne pourrait pas s'agir non plus des malfrats qui abondaient dans les catacombes, puisqu'ils auraient tenté de le voler dans la plaine.

Mais il se méfiait de Vidocq et de ses hommes. Vidocq, dont Rivette avait annoncé l'arrivée et qui savait que Valjean collaborait avec l'inspecteur Javert...

La seule option raisonnable, s'il ne voulait pas compromettre son repaire de la rue de l'Homme Armé, était de se diriger vers la rue des Vertus. Et espérer que Javert se montrerait chez lui. Ou alors, forcer la serrure de sa porte.

Enfin, les carrières furent vides.

Montmartre était pour l'instant libre.

Des policiers avaient escorté les criminels arrêtés jusqu'aux cellules de la Force. Le Mec fut parmi les derniers à partir. Il avait examiné chaque homme arrêté, gravant des visages dans sa mémoire infaillible, écoutant des témoignages redondants et apercevant la peur qu'il provoquait avec plaisir.

Il avait regardé assez longtemps l'inspecteur Javert et son collègue gérer les choses avec efficacité.

Deux recrues de choix dans ses locaux...si M. Chabouillet acceptait de les laisser partir.

Le Mec s'approcha une dernière fois de Javert, satisfait de le voir se tendre à son arrivée, comme à son habitude.

" Et M. Fauchelevent ?

- Plus tard Vidocq, répondit sèchement Javert, trop fatigué pour conserver une apparence de soumission.

- Et Balmorel ?

- Pas d'informations ce soir concernant ce putassier mais je saurai faire parler ces gonzes demain.

- Sûr inspecteur. Et vous me ferez le plaisir de m'apporter votre rapport aussitôt !

- Oui, fit Javert en levant les yeux au ciel.

- Mais avant tu devrais dormir Javert et faire examiner ta main !

- Au revoir monsieur le chef de la Sûreté, opposa Javert en grinçant des dents.

- Au revoir monsieur l'inspecteur," se mit à rire Vidocq.

Puis, plus sérieusement, le Mec posa sa main sur l'épaule de Javert et murmura :

" Je suis content de te voir aussi bien Javert. Tu m'as fait peur hier."

Cela surprit Javert au point de le rendre muet.

" Allez à demain les cognes !"

Et d'un pas majestueux, les mains glissées dans le dos, le chef de la Sûreté quitta la carrière sombre et humide, comme s'il quittait une salle de bal. Aussitôt deux silhouettes quittèrent l'ombre de la pierre pour se placer à ses côtés.

Le Mec était un homme prudent et avisé.

" C'est quand même un drôle de type, souffla Rivette en se plaçant à la hauteur de Javert.

- Un salopard...mais c'est aussi un brave type… Il semblerait.

- Tu es fatigué Javert !, se mit à rire Rivette. Tu parles de VIDOCQ !

- Pardon Rivette. Je m'égare."

Et les deux policiers rirent ensemble.

La carrière était vide, une immense grotte abandonnée. Il était temps de partir.

" Cela dit le Mec a raison. Tu devrais faire soigner ta main.

- La main droite, comme de juste ! Putain d'escarpes."

Javert la fit bouger doucement, c'était douloureux mais il avait pu écrire. Il avait eu de la chance.

" Pas de casse, s'écria Rivette, immensément soulagé. Tu en seras quitte pour de l'eau froide et un bandage de quelques jours.

- Je sais. Merci Rivette.

- Pas de quoi Javert."

Un nouveau rire, nerveux.

Puis l'inspecteur Rivette partit rejoindre la Préfecture. Il ne resta plus que Javert, debout, droit et raide, dans la lumière rasante des torches qui s'éteignaient.

" Jean ?"

Javert hésita à s'engager dans le réseau des souterrains. Il s'était arrêté dans la grande salle. Il portait un uniforme de police, il était seul, il était épuisé, il était vieux…

Donc Jean Valjean s'était évadé.

Quelque part cela fit sourire le policier.

Les hommes ne changeaient jamais…

Maintenant il ne restait plus au vieux chien de chasse qu'à trouver la piste.

A l'extérieur, dans la plaine de Montmartre, Rivette attendait Javert pour disparaître. Des fiacres parisiens avaient aussi été réquisitionnés par la Sûreté.

Autant en profiter !

Un passage à la Préfecture prit encore un temps infini. Mais l'inspecteur Javert était quelqu'un de sérieux et d'efficace.

Il put vérifier que tout était en ordre. Il fallait encore visiter les cellules de la Force mais il était tard.

Les hommes étaient fatigués.

Rivette bâillait à s'en fendre la mâchoire, attirant la même grimace chez son comparse.

" De Dieu Javert ! Allons nous coucher ! Tu retrouveras tes gonzes demain !"

Rivette ne tenait plus debout.

Il n'avait pas osé avouer à son collègue qu'il continuait à visiter le couvent du Petit Picpus. Le jeune inspecteur s'épuisait à la tâche mais veillait sur la sécurité des Saintes Femmes et de la fille de Fauchelevent-Valjean…, et de ce vieux Père Fauchelevent…

" Bon. Tu as raison. Laissons cela à demain.

- Enfin ! Une pensée sensée !"

Les deux policiers se saluèrent et usèrent sans vergogne du dernier fiacre de Vidocq. Rivette descendit devant son immeuble, situé dans un quartier assez calme de Paris. Il savait que sa femme l'attendait avec angoisse derrière la porte de leur appartement et cela l'inquiétait.

Javert descendit devant son immeuble, rue des Vertus, espérant que Valjean soit venu se réfugier là.

Et non rue de l'Homme-Armé.

La porte qui n'était plus fermée à clé lui prouva qu'il avait bien choisi. L'inspecteur pénétra lentement dans son meublé. Il referma d'ailleurs la porte à double tour. Précautionneusement.

La nuit était profonde dans l'appartement de la rue des Vertus. Mais une chandelle éclairait un homme étendu sur son lit.

Et le soulagement fut profond pour Javert.

"Jean…"

Cela fit se redresser le forçat. Javert s'approcha de Valjean et s'assit sur le lit, tout près de son compagnon. En marchant, le policier s'était défait de son chapeau et de son épée qu'il déposa sans façon sur une chaise.

Javert portait encore son uniforme de policier, tâché de poudre noire et de sueur.

La peur que Javert avait ressentie plus tôt pour Valjean le bouleversait encore. Le policier ne pouvait s'empêcher d'examiner son compagnon, auscultant ses mains avec soin, cherchant la douleur dans les yeux d'azur de Jean Valjean.

" Je vais bien, sourit Valjean en se laissant ainsi manipuler.

- Tu dis toujours cela, grogna Javert. Même à Toulon ! Même lorsque tu pissais le sang couché sur le pré après une bastonnade."

Les mots étaient mal choisis, ils firent grimacer les deux hommes.

" Pardonne-moi Jean, souffla Javert en baissant la tête. Mais si ce salopard de Montparnasse t'avait…"

Valjean glissa ses doigts sur le menton de Javert et força le policier à lever la tête. Il fut saisi en voyant les yeux remplis d'angoisse de l'inspecteur.

" Je vais bien, répéta Valjean.

- Si ces hommes t'avaient… Je les aurais tués.

- Non, opposa doucement Valjean. Tu les aurais arrêtés et présentés au juge.

- Je n'aurai pas vécu jusque là...sans toi…"

Javert saisit Valjean le plus doucement possible, utilisant toute la tendresse dont il était capable...le rapprochant pour l'embrasser.

Et Valjean se laissa toujours manipuler.

Le baiser, doux, chaste, se transformait en autre chose. Javert se recula et saisit la main de Valjean.

" Tes épaules. Je veux voir tes blessures.

- Fraco…," sourit Valjean.

Mais il n'y eut rien à dire. Javert retira la chemise doucement pour exposer la poitrine et les muscles encore bien définis du torse.

Et les hématomes.

Les mains du policier se mirent à trembler tandis qu'il auscultait les blessures.

" Dieu. Je…

- Je vais bien," murmura encore Valjean en saisissant les mains, les serrant fort.

Ce qui fit grimacer de douleur le policier et inquiéta Valjean.

" Tu es blessé ?

- Ce n'est rien, répondit le policier.

- L'hôpital et la charité, se moqua Valjean. Montre-moi ta main."

Javert tendit ses doigts, douloureux, ils avaient à peine gonflé. Oui, il avait eu de la chance.

" Ton dos !," réclama Javert.

Valjean se tourna pour exposer son dos et il ne put rater le petit halètement du policier.

" Je vais les tuer !, grinça l'inspecteur.

- Fraco !

- J'ai encore des bandages et du vinaigre camphré."

Javert se leva. Avec un regain d'activité, il perturba le silence dans l'appartement, allumant d'autres chandelles. Il ranima le feu dans le poêle pour faire chauffer de l'eau, sourd aux doux refus de Valjean.

Mais voilà. Valjean était blessé. Il saignait et Javert ne pouvait supporter la vue du sang sur le dos, déjà constellé de cicatrices de l'ancien forçat. La culpabilité était trop forte.

Valjean supporta tout cela avec la patience d'un saint. Il commençait à en avoir l'habitude.

Il fallait laisser agir le policier pour que Javert retrouve sa sérénité.

Valjean était amoureux d'une tempête !

Et après de longues longues minutes de déambulations et de soins, Javert s'apaisa enfin. Une fois Valjean soigné et bandé, Javert accepta que le forçat se charge enfin de sa main.

Valjean ne voulant pas rester torse nu avait revêtu sa chemise et ce fut enfin le calme dans l'appartement...

Puis les deux hommes, soignés et épuisés, se retrouvèrent étendus l'un contre l'autre. Chacun avait retiré ses bottes et bottines, ils se tenaient en manche de chemise et en pantalon.

Valjean, prenant garde à son dos, ouvrit ses bras pour que Javert pose sa tête dans le creux de son épaule.

" J'ai eu si peur pour toi, chuchota Javert.

- Et moi donc..."

Une main se mit à caresser les cheveux du policier, après avoir défait le ruban qui les retenait dans une coiffure stricte. Une caresse qui se voulait douce et apaisante et qui avait l'effet inverse. Mettant le feu au sang de Javert.

Le silence retomba dans l'appartement… Lourd et intense. On entendait la respiration des deux hommes, nullement calme et propice au sommeil.

" Il y a...des choses dont j'ai envie, murmura Javert.

- Des choses ?"

Candide ou moqueur ? Javert ne sut pas trancher, il serra les dents avant de poursuivre :

" Il y a des souvenirs de Toulon que je ne peux pas oublier… Tout n'était pas si...douloureux...

- Que veux-tu exactement Fraco ?"

Javert se mit à rire, amusé et dépité. Il saisit les doigts de Valjean, les retirant de ses cheveux pour les porter à sa bouche et les embrasser.

" De tous les hommes de Toulon, il a fallu que je tombe pour toi !

- Plaît-il ?

- Une fleur-du-bagne !"

Et Javert se mit à rire. A rire.

" Il est temps de vous coucher monsieur Madeleine.

- D'accord, mais explique-moi d'abord ce qui est si drôle et pourquoi tu m'appelles comme cela."

Le ton de Valjean semblait sérieux, mais l'ancien maire était complètement détendu sous le poids de Javert. Cela fit sourire le policier.

" Monsieur Madeleine. Le pieux monsieur Madeleine, le prude monsieur Madeleine...le chaste monsieur le maire."

Javert se tut et ferma les yeux. Il sentait le sang bouillir dans ses veines. Qu'avait dit Valjean ?

Qu'il était un poison dans son corps ?

C'était la vérité ! Un poison, violent, agréable, addictif.

" Ah ! Je vois… Et à ton avis, que faisait ce cher M. Madeleine la nuit ?"

Valjean regardait le plafond, son expression ressemblait beaucoup au masque placide avec lequel Madeleine avait dupé une commune entière, et Javert ne parvenait pas à décider si le ton enjoué qu'il avait décelé dans sa voix était le fruit de son imagination ou pas.

Quoi qu'il en soit, parler était inutile, ils avaient déjà trop parlé. Et Javert pensait qu'il commençait à comprendre comment fonctionnait Jean Valjean. L'homme n'agirait pas de lui-même. Javert se redressa et lentement il se positionna au-dessus de Valjean.

" Bien. Voyons où les choses nous mènent alors."

Les yeux gris, d'une brillance de vitrail, se posèrent sur l'azur de Valjean, cherchant la réponse. Patient, Javert attendait.

Il ne voulait plus être celui qui mène la danse. Il voulait être sûr que c'était vraiment ce que voulait Jean Valjean. Un homme-énigme, un martyr capable de se sacrifier pour ce que les autres désirent. Javert ne voulait pas d'un sacrifice mais de la complicité.

" Eh bien ? J'attends, inspecteur, ordonna M. Madeleine.

- Que faisait monsieur le maire durant ses nuits ?, fit la voix tendue du chef de la police de Montreuil. Il ne me semble pas l'avoir vu commettre des actes illicites."

Javert était surpris par lui-même, surpris de se sentir autant réagir à la voix autoritaire de son ancien supérieur. Il accentua délibérément les derniers mots… Des actes illicites

" Et ce n'est pas faute de l'avoir surveillé avec soin… Toutes ces nuits…"

Alors que Javert parlait, Valjean avait de nouveau plongé ses doigts dans ses cheveux, caressant des mèches ici et là, tout en hochant la tête d'un air absent ; puis, il chercha sa nuque... La base de son cou et s'attarda. Une main paresseuse avait commencé à glisser le long du flanc de l'inspecteur, se rapprochant inexorablement de sa hanche.

Javert mit un instant à réagir, tout entier pris dans la sensation d'une main autre que la sienne le touchant, doucement. Il n'avait pas l'habitude de la douceur. On ne le touchait jamais...sauf Valjean…

" Et puis ?, exigea à nouveau Valjean.

- Dieu ! Tu me rends fou…"

Javert se pencha pour embrasser Valjean. C'était un terrain connu maintenant, des sensations vertigineuses mais rassurantes. Une bouche, des lèvres...puis une langue.

Fermer les yeux et apprécier l'instant.

Souffler, tout proche des lèvres adorées :

" Je te veux Jean."

Un peu désespéré, peut-être mais c'était un moment de vérité.

Les mains de Javert glissèrent sur la chevelure soyeuse de Valjean, puis la joue déjà piquetée d'un chaume dur et grisonnant. Elles tirèrent doucement la chemise pour l'enlever du pantalon et passer dessous. Découvrant la peau, chaude et douce, du corps de l'ancien forçat. Elles se perdirent sur le torse, touchèrent les mamelons perdus dans les poils de la poitrine...et après un bref instant d'hésitation, Javert insista sur les mamelons...doucement… A l'affût des réactions que cela provoquait chez Jean Valjean.

Une soudaine prise d'air entre les dents serrées qui entraîna un sifflement, puis le cou, le torse de Valjean se coloraient sous ses yeux.

Javert eut un sourire suffisant en se penchant pour embrasser Jean Valjean.

" Tu es magnifique…

- Fraco, je veux… Je te veux.

- Dis-moi ce que tu veux."

Nouveau baiser. Javert commençait à comprendre comment agir avec Valjean. Sa main descendit plus bas et caressa le ventre, devenu un peu mou avec les années.

" Toi," fut la seule réponse que put donner le forçat.

De toute façon, c'était la seule réponse possible.

Mais ces touches étaient frustrantes pour Valjean. Il voulait voir Javert lui aussi et découvrir son corps. Nu. Pour la première fois.

Découvrir ce que cachait l'uniforme que portait depuis toujours l'homme.

Dans les mains qui essayaient de le dépouiller de sa chemise, il y avait plus d'urgence que de douceur, et Javert eut le sentiment que Valjean ne s'arrêterait pas là.

Dédaignant sa main douloureuse, l'inspecteur de police se dévêtit. Simplement. Passant la chemise par-dessus sa tête et la jetant sur le sol… Exposant son corps trop maigre et ses quelques cicatrices obtenues par son travail.

Plus incertain, le policier s'arrêta dans ses touches, il cherchait à lire les yeux de Valjean.

Et il fut surpris de lire de la frustration. Avant de retrouver son sourire suffisant.

Mais qu'avait cherché monsieur le maire durant ses longues nuits de charité ? Se sachant suivi par son chef de la police, caché dans l'ombre et le surveillant de près...

En effet, Valjean était frustré. Il ne se souvenait que trop bien de la fois où, plaqué contre un mur et rendu fou par le désir, il avait été forcé de se séparer de son amant. Juste au moment où le besoin fraîchement découvert n'admettait plus aucun délai.

Valjean n'avait pas de mots. Seulement l'envie qui obscurcissait son esprit et l'espoir de ne pas décourager son amant à cause de sa maladresse.

Le lit était étroit. Mais peut-être... Au diable les blessures sur son dos !

Valjean retira sa chemise à son tour. Faisant étinceler les yeux de l'inspecteur, les yeux du loup posés sur sa proie...sauf que ce n'était pas pour la dévorer.

Puis Valjean se retourna sur le côté entraînant Javert avec lui. Comme si son poids était inexistant, il le fit reposer sur le dos et se plaça sur son corps.

C'était son tour de déposer des baisers partout où il le pouvait. De goûter et de mordiller. Le moment était arrivé de manipuler le corps de Javert afin de le plier à ses désirs. Et il le fit pour unir leurs torses et leurs ventres. Poussant et se cambrant jusqu'à entrer en contact avec le sexe, long et endurci, de son amant. Il laissa échapper un halètement satisfait, puis commença à marquer un rythme lent à coups de reins.

Dieu...

Javert n'avait jamais connu cela. Tant de sensations le submergeaient. La peau nue, chaude, contre la sienne. Les caresses des mains calleuses de Valjean sur son corps. Et…

Dieu…

Un rythme lent qui le rendait fou, mettant en contact des parties de son corps qu'il avait toujours traitées avec mépris.

Ses mains étaient devenues inutiles, posées sur les épaules massives du forçat et serrant à en marquer la peau. Des traces venant de sa perte de contrôle.

Fermant les yeux et se cambrant sous le plaisir.

Ce n'était pas assez pour Valjean. Rien ne pourrait jamais l'être. Pas s'il voulait que leurs corps se confondent et cessent de vivre des existences séparées. La faim... et pourtant il ne pouvait pas atteindre la bouche de Javert sans briser le contact étroit, si fragile, qui les maintenait unis. Il se rabattit sur son cou, qui sentait le cuir et la sueur fraîche, et le remplit de baisers ; quand ses lèvres ne suffirent plus, il se servit de sa langue. Et il était tout près, chaque gémissement, chaque petit soupir de Fraco le poussait plus près d'un gouffre qu'il sentait vertigineux, mais dont rien n'aurait pu l'éloigner.

Revenir à lui était impossible pour l'inspecteur. Il voulait plus. Il voulait tout.

Puis une pensée terrible, ridicule, lui fit ouvrir les yeux et contempler le visage de Valjean non loin du sien. Rouge, en sueur,…merveilleux...

Javert eut du mal à reconnaître sa propre voix lorsqu'il murmura :

" Dieu ! Jean. Jean. Attends !"

C'était ridicule mais...comment formuler cela délicatement ?

A cinquante ans ? Il était inconcevable de venir dans son pantalon. Et c'était bien ce qui allait se produire si les choses se poursuivaient ainsi.

Cela fit sourire désespérément Javert, ne sachant pas comment faire comprendre la situation à son compagnon.

" Jean ! Attends ! S'il te plaît !"

Le plaisir montait, inexorablement et inexorablement Javert lutta contre lui-même.

" Oh !"

Valjean s'arrêta et regarda le visage de l'autre homme à la recherche de tout indice de sa maladresse. Parce que c'était justement ce dont il s'agissait... Il s'était laissé emporter et faisait mal à Fraco… Puis il le vit se débattre pour sortir de son pantalon.

" Attends, je vais t'aider."

L'ancien forçat se releva, entoura la taille de son amant et souleva ses jambes. Un coup sec et Javert fut libre. Deux coups de pied bien placés et Valjean fut également en liberté, puis se recoucha sur son inspecteur. Hésitant, mais pas désespéré.

La nudité changeait tout. Cela rendait les sensations plus fortes, plus puissantes, plus intenses. Avec ravissement Javert caressa les hanches nues de Valjean avant de laisser ses mains glisser sur les fesses de l'ancien forçat. Fermes, dures...mais aussi douces...

" Tu es magnifique Jean," murmura Javert.

Le garde-chiourme, devenu inspecteur de police, ne connaissait rien à l'art. Il n'avait que rarement vu des statues dans sa vie et n'en avait jamais découvert la beauté. On lui avait désigné des oeuvres d'art en lui expliquant à quel point elles étaient exceptionnelles. Mais Javert était resté hermétique.

Aujourd'hui, il voyait et comprenait.

La beauté des Atlantes de la mairie de Toulon, la grandeur de ce Vulcain du Jardin du Luxembourg…, la splendeur du corps humain…

Et Jean Valjean en était un magnifique spécimen, c'était vrai.

" Tu devrais te voir, Fraco. Aucun homme n'a jamais été aussi beau à mes yeux.

- Non. Toi. Seulement toi."

Pour couper court à toute discussion, Javert prit les lèvres de Valjean en conquérant, le forçant à se soumettre à sa volonté.

" Toi…"

Et le plaisir revint avec le rythme et les caresses. Timides puis appuyées, régulières et intenses...

Cinquante ans sans connaître cette plénitude.

En fait, le policier n'avait pas vécu.

Il en était conscient aujourd'hui. Pleinement conscient.

Il y avait donc de la vérité dans les sermons et les cantiques ? Dans les psaumes et les prières ? Ces heures passées à genoux sur la pierre des églises à écouter sans comprendre. Méprisant, dédaigneux, ironique.

Il y avait une vérité dans les discours de M. Madeleine et de Jean Valjean.

L'amour était un moyen de voir le visage de Dieu ?

Jeune, Javert n'avait jamais cru en l'amour.

A cinquante ans, il découvrait enfin ce que cela signifiait, dans les bras d'un forçat en rupture de ban, un criminel en cavale.

La vie pouvait-elle plus absurde ?

Mais il n'y avait rien d'autre à faire pour le policier que de murmurer dans le creux de l'oreille de ce damné forçat cet aveu :

" Je t'aime…"

Murmurer, gémir, haleter et serrer de toutes ses forces les épaules massives de cet homme impossible qui l'aimait.

" Je t'aime Jean…"

Tandis qu'une bouche cherchait la sienne et l'embrassait passionnément.

Javert n'était pas seul sur cette pente abrupte. Jean Valjean était aussi perdu et aussi désemparé que lui, saisi dans ce tourbillon qu'il éprouvait pour la première fois et qu'il ne parvenait pas à comprendre.

La délivrance vint avec les mots que Fraco murmura à son oreille. Elle arriva avec un gémissement que le forçat ne prit pas la peine de masquer, et elle dura jusqu'à ce qu'il n'ait plus d'autre choix que de respirer.

Lorsque la lumière cessa de l'aveugler, Valjean découvrit que Fraco le regardait et souriait, aussi épuisé et désorienté que lui-même. Beau et confiant. Satisfait.

Si cela était le fruit du désir, il comprenait maintenant pourquoi les hommes le cherchaient sans craindre leur perte. Leur damnation, s'il le fallait.

" Je t'aime, Fraco Javert."

Valjean prit une des mains de son amant et embrassa ses doigts avec révérence;

" Je t'avais dit un jour que mon esprit et mon coeur t'appartenaient. Maintenant, tu m'as appris que je peux aussi t'aimer avec mon corps, et il sera à toi aussi longtemps que tu le voudras.

- Alors tu ne seras jamais libre."

Parole de garde-chiourme. L'ironie n'en échappa pas à Javert qui se pencha en riant sur Valjean, un peu enivré par le plaisir inconcevable qu'il venait de connaître.

" Jamais !"

Un nouveau baiser.

Mais cette fois, il était plus doux. Apaisé.

Tendre.

"Je t'aime Jean Valjean. Et je ne te laisserai jamais t'évader de ma vie."

CHAPITRE XIII

LA FIN DE LA COURSE

S'endormir était une douce sensation. Douce, si douce, entre les bras de son amant…

Mais le tambourinement de forcené sur la porte en décida autrement.

Les deux hommes se réveillèrent instantanément, lisant la même inquiétude dans les yeux de chacun.

Javert se leva et posa un doigt impérieux sur sa bouche. Valjean acquiesça.

L'inspecteur hurla qu'il arrivait et saisit sa chemise sur le sol pour s'en vêtir.

Quelques pas jusqu'à la porte de l'appartement et Javert pria le ciel que rien ne soit trop visible de ce qui venait de se passer...

Il sut immédiatement qu'il avait tort en voyant le regard abasourdi de son sergent devant sa porte.

Durand !

" Monsieur… Inspecteur… Ho monsieur… Il… Monsieur...

- Que se passe-t-il ?, demanda Javert de sa plus belle voix de policier.

- Un message, monsieur. Urgent ! Il est arrivé au commissariat, monsieur. Pour vous mais vous n'étiez pas là, monsieur alors…

- Alors tu es venu me l'apporter en mains propres. C'est bien Durand.

- Oui, monsieur. Je me suis dit… Je me suis dit qu'avec ce qu'il se passait en ce moment… Il valait mieux… Je me suis dit ça monsieur."

Il était amusant Durand à se troubler autant.

Javert eut pitié de lui. Il prit le message et le remercia avec soin.

Puis Javert le lut et son visage s'assombrit. Avant de refermer la porte sur son subalterne, il renvoya Durand à son poste. Le sergent gardait le commissariat de Pontoise.

Javert se promit de lui offrir quelques heures de repos à son retour dans l'active.

Puis les yeux de Javert se posèrent sur Valjean et il capta le regard amusé de ce dernier.

" Quoi ?, fit Javert, troublé.

- Rien, rien. Tu devrais passer un pantalon Fraco et un coup de peigne ne serait pas du luxe."

Les jambes nues, les cheveux emmêlés dans le plus bel effet, la sueur encore visible dans les favoris grisonnants... Même un homme aussi limité que Durand avait dû saisir à quoi se livrait le respectable inspecteur de Première Classe avant d'ouvrir sa porte.

" Oui, bon. Tu n'es pas mieux que moi."

Et Valjean se mit à rire à son tour.

Cela agaça Javert qui tendit le billet à Valjean avant de passer son pantalon, brisant là le rire et la moquerie.

Rue de la Contrescarpe. Quatre heures.

" Pierre ?

- Evidemment, lâcha Javert, avec un léger mépris dans la voix. Ce salopard est dehors !

- Alors je viens avec toi, donne-moi juste une minute.

- IL EST DEHORS !"

La vie était une série de montagnes russes. Un instant, Javert vivait dans la douceur et le contentement, un peu plus tard, il n'était que colère et dégoût.

" Nous l'avons arrêté ce matin. Je l'ai jeté aux pieds de Chabouillet. Il a été libéré."

Serrant les dents pour ne pas cracher de rage, Javert murmura :

" Et ils l'ont laissé partir ! Un criminel ! Un tueur !

- Il est là et nous allons régler les comptes ensemble ", déclara Valjean en passant son pantalon.

Il se déplaçait avec la sécurité de l'homme habitué à sa nudité. Le bagne, entre autres choses, l'avait privé de cette modestie peu pratique.

" Fraco, nous savions que ça pouvait arriver. Tu peux l'arrêter à nouveau, ou tu peux le tuer. Auquel cas, je me mettrai en travers de ton chemin."

Valjean s'attendait à se heurter à la résistance de Javert, et se prépara à se défendre. Mais l'attaque n'arriva pas.

" Je ne le tuerai pas, rassure-toi ! Je vaux mieux que cela. Mais je ne commettrais pas deux fois la même erreur ! Je vais l'offrir à Vidocq ! Le Mec se fera un plaisir de le garder à la Sûreté. Il me semble le plus honnête dans toute cette clique.

- Ça, c'est une idée. Le Mec sera très heureux de mettre la main sur l'un de ceux qui se sont échappés de Montmartre. Et qui, au fait, a aussi des renseignements sur Balmorel.

- Comment cela ?"

Valjean pouvait s'enorgueillir d'accomplir un exploit que peu de personnes arrivait à produire. Il pouvait surprendre assez Javert pour le décontenancer. Il pouvait le faire dérailler s'il le voulait.

Patiemment le policier attendit que le forçat annonce de nouvelles révélations qui changeaient toute la donne. Une fois de plus.

" Montparnasse a récupéré Pierre à sa sortie de la Préfecture. D'ailleurs, son alias est Claquesous. Ils parlaient des plans que Balmorel avait pour moi, qui apparemment n'incluent pas de me tuer. Et quand nous sommes arrivés à Montmartre, Claquesous était avec nous. J'ai même cru le reconnaître dans la chambre où l'on me retenait."

Javert secoua la tête. Amusé et malheureux. Il rêvait de protéger Valjean de tous les dangers et ce dernier se retrouvait au coeur de la tourmente. Lentement, d'une démarche de chat, le policier se rapprocha du forçat. Son uniforme n'était pas fermé, il avait remis ses bottes et ressemblait à un soldat en permission.

Javert saisit Valjean par la taille et l'embrassa, fort, comme s'il n'y avait rien d'autre dans le monde.

" Je promets une chose Jean. Je ne le tuerai pas. Je ne suis pas un meurtrier. Mais s'il fait un seul geste contre toi, si ce rendez-vous est un guet-apens de la part de ce salopard de Balmorel…, Claquesous ne sortira pas vivant de la rue de la Contrescarpe. Je m'en fous si j'y reste mais lui il y restera. Je ne suis pas un meurtrier mais...il me semble que les hommes changent après tout."

L'ancien forçat plaça ses mains sur les épaules de l'inspecteur. Emu par l'affection qu'il lisait dans ses yeux, mais aussi effrayé par la fureur de ses paroles.

" Les hommes changent, en effet. Mais certaines choses demeurent. Je sais que tu ne le tueras pas, tout comme je sais que si c'est un piège, je serai à tes côtés.

- Ne sous-estime pas ma colère, Jean Valjean. As-tu oublié la femme Fantine ?"

Dur, douloureux mais juste.

Javert n'oubliait jamais ses erreurs et ses fautes. Il n'oubliait pas le souvenir de la femme morte à cause de son éclat et de sa cruauté. Et ce n'était pas un bon souvenir.

" Du tout, Javert."

Puis Javert ferma son uniforme, bouclant avec soin son col de cuir et plaçant son épée dans son fourreau.

Son épée aux armes de Paris ! Un policier fidèle à sa Ville et à son Roi, coûte que coûte.

Malheur à qui se dresserait sur son chemin !

La rue de la Contrescarpe n'était pas loin. Une rapide promenade dans les rues désertes les amena vite à destination.

Aborder la rue avec des garanties de ne pas tomber dans un piège était une toute autre chose.

L'uniforme sombre de Javert le faisait passer inaperçu avec une relative facilité... Mais Claquesous ne semblait plus avoir envie de jouer cette nuit-là.

Il se tenait au coin de la rue, invisible jusqu'à ce qu'il fasse quelques pas qui le placèrent sous un lampadaire.

Il ouvrit ses bras et les éloigna de ses flancs. Une preuve qu'il était désarmé et seul.

Ou alors, qu'il le prétendait.

D'ailleurs cela ne convainquit pas Javert qui se jeta sur lui en plaçant aussitôt le canon de son pistolet prêt à tirer juste sur la tempe de Claquesous. Une redite d'une scène d'il y a plusieurs jours maintenant. Et une scène violente qui fit lever les yeux au ciel de Valjean.

" Tu m'expliques ?! Qui t'a laissé libre ?

- Mais ton maître, voyons !, répondit l'homme avec effronterie.

Le doigt trembla sur le chien du pistolet mais Javert se recula prudemment.

" Tes informations datent Claquesous, M. Chabouillet n'est plus mon patron, rétorqua Javert, amer.

- Tsss. J'aurai pu te suriner alors ?! Je ne l'ai pas fait parce que tu étais l'homme à protéger dans la Force. Interdit de tuer l'inspecteur Javert ! Ordre de Chabouillet !

- Salopard, claqua Javert.

- On l'embarque, ce vaut-rien ?," intervint Valjean après avoir fait un tour pour s'assurer que personne d'autre n'était invité à la réunion.

Il prenait son rôle d'homme de Vidocq au sérieux pour la première fois depuis que toute cette affaire avait commencé. Soit ça, soit il voulait le faire croire à Claquesous.

Mais Claquesous ne l'entendit pas de cette oreille. Il saisit le bras du policier et grimaça en se lançant dans les confidences :

" Je suis dans la merde Javert !

- Tiens donc ?, sourit cruellement l'inspecteur en récupérant son bras. Balmorel te lâche ?

- Qui te parle de Balmorel ? Je m'en contrefous de Balmorel.

- Pas moi, fit froidement le policier. Je veux ce putassier !

- Il y a un type qui veut ma peau.

- J'ai une solution toute trouvée pour te protéger Claquesous, proposa Javert, sur un ton de conspirateur.

- Vrai ?"

Il y avait un fol espoir qui brillait dans les yeux verts du mouchard de Gisquet, cela amusa furieusement Javert qui souffla :

" Une cellule de la Force."

Mais cela provoqua un gémissement chez le tueur de Gisquet.

" Jobard ! Je ne suis pas en sécurité à la Force ! Il me veut, il m'aura.

- Mais qui veut vous tuer ?, demanda Valjean, attentionné.

- C'est évident, répondit dédaigneusement l'inspecteur de police. Le duc Lazaro.

- Il ne s'appelle pas Lazaro, il s'appelle Emiliano Serra. Il vit dans un hôtel particulier de la rue de Rivoli.

- Que sais-tu d'autre ?

- Il en a après moi."

Javert haussa les épaules, indifférent.

" Et après M. Chabouillet."

Là, il fut beaucoup moins indifférent.

" Comment cela ?

- Il a tué quelques hommes de poids. Vous savez de qui je veux parler. Des hommes à qui je consacre mes services. Mais il ne s'en prend pas à ceux qui ont une armée de serviteurs et de gardes, non. Il s'en prend aux plus faibles, à tous ceux qui ont quelque chose à cacher. Comme Chabouillet. Et il agira ce soir. Il va tuer un gonze !

- Vous comprenez quelque chose à ce qu'il raconte, inspecteur ?"

Valjean n'était pas au courant des détails concernant les meurtres.

Mais Javert comprenait fort bien.

Il devenait livide.

" Qui est visé ce soir ?

- Je ne suis pas sûr…", essaya de négocier Pierre, voulant retrouver la maîtrise de la conversation.

Mais le temps des discussions et des contreparties était passé, Javert ne voulait plus argumenter, il voulait enfin clore cette affaire.

" DES NOMS !, claqua Javert.

- Chabouillet est le premier sur sa liste, avoua Pierre, en comprenant qu'il n'avait pas le choix. Ce soir, il est l'homme visé par Serra.

- Comment le sais-tu ? Tu viens de dire qu'il n'était pas le seul à être en danger.

- La Berloque me l'a appris ce soir. Il avait pour mission de suivre Serra.

- La Berloque ?"

Une erreur de taille. Il n'en fallut pas plus pour énerver à nouveau l'inspecteur.

Javert s'approcha au plus près de Claquesous et souffla :

" C'est toi qui as envoyé ce gonze chez moi ?!

- Une simple visite de courtoisie, " lança Claquesous en souriant.

Le poing partit tout seul et la tête de Claquesous claqua contre le mur. Puis la main de Javert saisit sa gorge et serra, juste assez pour bloquer le souffle.

" Tu voulais me faire tuer salopard.

- Non, réussit à répondre Claquesous. Juste te soutirer des informations.

- Et de quelle façon ? En détruisant mon appartement ou en me cassant les dents ?

- Les...deux… Il...fallait...juste te...laisser en...vie..."

La main de Valjean posée sur son bras calma l'ire du policier.

" Il faudrait essayer d'empêcher ce meurtre, inspecteur. En fait, il est peut-être trop tard…"

Javert obéit à son amant et relâcha l'escarpe. Claquesous tomba sur le sol comme une poupée de chiffon, la main sur la gorge pour retrouver une respiration normale.

" Donne-moi une seule information digne de te laisser en liberté, jeta Javert avec mépris.

- M. Chabouillet...vit...place des Victoires… Hôtel de Soyecourt…

- Dépêchons-nous... Même si nous courons, il faudra plus d'une demi-heure pour y arriver."

Valjean saisit à nouveau le bras de Javert et le tira.

" Inspecteur !"

Javert se ressaisit et jeta une dernière parole menaçante à Claquesous avant de disparaître :

" Si je te revois à Paris Claquesous, je me ferais un plaisir de te conduire moi-même à la Veuve."

Un rire rauque lui répondit, Claquesous s'était redressé et frottait sa gorge :

" J'ai toujours un protecteur moi le gitan. On en reparlera un jour.

- INSPECTEUR !," jeta Valjean d'une voix impatiente.

Et les deux hommes disparurent en courant de la vue de Claquesous.

Javert était rapide. Et aussi résistant. En un clin d'œil, il avait laissé derrière lui Valjean, qui le vit disparaître au bout d'une rue, englouti par la nuit.

A sa grande consternation. Mais c'était pire de découvrir, à quelques mètres de là, que Javert s'était arrêté pour l'attendre.

" Non, vas-y, Fraco. Je ne veux pas te ralentir... Je te rejoindrai là-bas."

L'inspecteur hésita...puis il accepta et partit en courant de toute la vitesse de ses longues jambes.

Son plan mental de Paris lui servait. Le Marais, les rues des Blancs-Manteaux et des Quatre-Fils, le commissariat de Nicolet était situé au 24 de la rue Pecquay… Le policier hésita à faire appel à des collègues.

Mais les Affaires Politiques demandaient du doigté, de la discrétion...de la solitude… Donc, Javert courut plus vite.

Ce soir, il était seul en lice...

Il espérait d'ailleurs que Valjean perdrait sa piste. Pour ne pas risquer davantage sa vie.

Cependant, le vieux bagnard forçait la marche. Et bien que plus lent, il traversa le quartier des Archives puis le Marais. Toujours à la recherche de son amant avec la peur au ventre.

Le quartier était plongé dans l'obscurité et tout était calme. Un riche quartier avec une belle place, la place royale, et composé de beaux hôtels particuliers, des rues propres et bien entretenues… Calme, riche, sombre…

Sombre ?

Non, il y avait quelques lumières disséminées ici et là, dans quelques beaux immeubles. Il y avait des insomniaques ici. Ou alors des parties fines se poursuivaient parmi ces gens du beau-monde.

D'ailleurs...de la lumière brillait à une fenêtre du dernier étage de l'hôtel de Soyecourt… L'hôtel où vivait M. Chabouillet.

Javert n'était jamais venu ici en trente ans de soumission à Chabouillet. Il ne connaissait même pas l'adresse de son domicile.

Devant la porte du secrétaire du Premier Bureau de la Préfecture se tenait l'inspecteur Javert, essoufflé et en nage.

Pour une fois, il ressemblait vraiment à son surnom méprisant. Le Chien de Chabouillet.

Et alors que le policier allait ouvrir la porte d'entrée de la riche demeure, il entendit du bruit dans la rue et leva les yeux de dépit.

Des pas précipités résonnaient derrière lui. Ils n'étaient pas bruyants, mais ils n'étaient pas discrets non plus. En fait, ils étaient quelque peu irréguliers. Valjean !

Mais l'heure n'était plus aux discussions ineptes, il fallait agir.

Comme s'il s'agissait d'un de ses collègues, Javert ne dit rien et désigna la porte. Javert avait beaucoup de connaissances mais commettre un fric-frac était une action qu'il ne dominait pas bien… Par contre, il savait que Jean Valjean en était tout à fait capable, il l'avait vu à l'oeuvre au bagne.

Une porte laissée sans surveillance, une fenêtre...et 24601 se faisait la belle.

Valjean fouilla dans une poche intérieure de sa veste et en sortit une pince monseigneur. Petite, dissimulée, mais efficace. Elle l'accompagnait depuis de nombreuses années. Il l'introduisit dans la serrure, la fit tourner dans un sens puis dans l'autre. Un coup sec puis la serrure fut brisée.

Tandis que Valjean agissait, Javert prenait le vent. Il écoutait la nuit et le silence. Les étoiles brillaient dans le ciel pur de l'hiver. Il n'y avait rien, ni personne. Aucun guetteur en vue.

Si Serra était là, il agissait seul.

Mais était-il là ? Javert eut la désagréable pensée que peut-être quelque part quelqu'un se faisait atrocement torturer et qu'il aurait pu faire quelque chose pour l'en empêcher...au lieu de faire l'amour avec Jean Valjean...

" Toujours aussi efficace Jean-le-Cric, souffla Javert dans le creux de l'oreille de Valjean.

- Faut pas croire, répondit Valjean en lui montrant le pommeau de la porte, tout aussi brisé et resté dans sa main.

- Evasion de Montreuil, lança posément l'ancien chef de la police. Ces jobards avaient oublié de te vider les poches."

Un sourire, un souffle chaud dans une nuque. Il fallait agir, agir vite, mais la présence si proche de Valjean perturbait l'inspecteur.

Ce fut Valjean qui, se sachant plus lent, se lança le premier vers l'escalier. Javert le rattraperait rapidement, et il le savait. Mais au moins il pouvait faire le travail d'inspecter les premiers étages avant que tous deux n'atteignent le danger prévisible, celui qui se cachait dans l'étage éclairé.

Javert en fut surpris mais se reprit aussitôt avant de suivre Valjean.

L'appartement de Monsieur Chabouillet était éclairé, on le voyait par le rai de lumière intense qui filtrait sous la porte.

Elle avait été crochetée, et s'ouvrit sans difficulté.

Il n'y avait nul bruit dans la maison. Javert se demanda tout à coup quelle était la vie de son ancien protecteur. M. Chabouillet était marié. Mais où était sa femme ? Avait-il des enfants ? Et les serviteurs ?

Le secrétaire côtoyait des prostituées. Etait-il séparé de sa femme ? Ou avait-il des goûts interlopes lui aussi ?

Javert hésitait lorsqu'un gémissement de douleur venant de la chambre de son patron le poussa à agir, lui faisant l'effet d'un coup de fouet. Valjean se glissa dans son ombre.

Et d'un dernier regard partagé, Javert se fit comprendre de son compagnon.

Une main sur la poignée de la porte et le policier pénétra d'un mouvement vif dans la chambre.

" Putain Javert ! Tu tombes bien!"

C'était Emiliano Serra qui lui parlait avec tant de désinvolture.

Le duc Lazaro était nu jusqu'à la taille et son torse, glabre, était couvert de gouttes de sang.

Et sur le lit, attaché par les quatre membres aux montants du lit, se tenait M. Chabouillet, un tissu dans la bouche et le visage en sang.

Javet resta un instant gelé devant la scène.

" Tu m'aides à faire parler ce salopard ? C'est un traître. Mais tu le connais bien, non ?"

Un rire, amusé, méprisant, tout autant destiné au policier qu'à son patron.

" Tu dois avoir envie de te venger. Hein Javert ? Il a dû être un beau salaud avec toi toutes ces années."

Une question implicite. Javert entrait lentement dans la chambre, Valjean resta caché dans le couloir. Il était hypnotisé par la vision de son patron dépouillé de son autorité, de ses vêtements de prix et réduit à néant.

Et les yeux de M. Chabouillet ne reflétaient plus qu'une terreur sans nom en voyant s'approcher son ancien protégé. On était loin de ce dédain gentiment déguisé derrière une bienveillance de supérieur.

" Je n'ai jamais eu à me plaindre de lui, admit Javert.

- Alors tu es un jobard !", se mit à rire Lazaro en claquant le dos de Javert.

Javert se retrouvait juste au-dessus de son patron, horrifié de le voir ainsi, impuissant.

" Tu vas lui tenir la tête, expliqua posément le tueur assermenté. Ce salopard bouge et je n'arrive pas à travailler.

- Quoi ?

- Arracher les dents."

Javert restait bloqué par la vue devant lui. Lazaro, tranquillement, sortait des instruments de torture d'un sac en cuir posé sur le sol.

Cela faisait partie du jeu, Javert le savait bien, lorsqu'il faisait claquer ses menottes sur le bois d'une table ou sa matraque sur les barreaux d'une cellule, il attisait la peur et préparait les confidences. Mais ça !

" Tu es venu comment au fait ?, demanda le duc Lazaro, indifférent.

- Je t'ai suivi.

- Incroyable !," sourit le duc.

Le tueur avait choisi minutieusement ses instruments. Des tenailles de métal, épaisses, solides. Comme celles utilisées par les arracheurs de dents sur les images du Moyen Age. Javert n'avait jamais vu cela en réalité.

Même chez les chauffeurs du Santerre. Même dans les bas-fonds de Paris ou de Toulon. Même chez les pires des assassins.

" Tu lui tiens la tête ? Attention, je vais lui retirer son bâillon. Tu verras, il est bavard mais n'hésite pas à le gifler.

- Tu as déjà...fait cela ?, demanda l'inspecteur de police.

- Oui, fit Serra, désinvolte.

- Chez d'Harcourt ?, reprit Javert, plus sûr de lui.

- Le gonze n'aurait pas supporté cela. Il fallait le saigner ! Putain Javert ! Sa tête ! Tiens-la ! On a pas toute la nuit !"

Et les mains de l'inspecteur enveloppèrent le visage de M. Chabouillet, voyant l'angoisse devenir si profonde dans les yeux de son ancien patron que des larmes apparurent et mouillèrent les rides du vieil homme. M. Chabouillet paraissait si vieux ainsi, dépouillé de tout et terrifié par la douleur qu'il craignait de ressentir.

" Et pour moi ?," demanda Javert, examinant les blessures maculant la face de M. Chabouillet.

Des gifles mais rien de grave. Dieu merci ils étaient arrivés à temps.

Un rire retentit et Lazaro réapparut avec des tenailles dans la main et un chiffon dans l'autre.

Il y avait une lame cachée dans ce chiffon pour augmenter la douleur.

" Toi ? Un simple repas a suffi. Tu es comme moi Javert ! Dévoué au Roi."

Lazaro s'approcha et Javert en profita pour agir.

Il lâcha la tête de M. Chabouillet et se jeta sur Lazaro. Lui saisissant le bras et le tordant dans le dos avec brutalité.

" SALOPARD ! Un repas ! Pour m'acheter ! Tu es la pire ordure que j'ai connue et j'en ai connue crois-moi !

- QUOI ? Mais à quoi tu joues ?

- Je vais t'emmener chez Vidocq le gonze et cela te coûtera la Veuve.

- Connard va !"

Un coup dans les côtes du policier avec les tenailles de métal fit lâcher prise à Javert. Lazaro était souple et habitué à se battre. D'une autre trempe que les escarpes que Javert côtoyait.

Un coup dans le nez toujours avec les tenailles et Javert dut se reculer, les mains retenant le sang. Il tituba et un deuxième coup l'atteignit au même endroit.

L'alarme résonnait dans sa tête, stridente, puissante. Danger ! Danger ! Merde ! Il était plus en danger là que devant les cinq hommes de Montmartre.

Un dernier coup avec les tenailles et Javert tomba sur les genoux.

"Alors tu es venu le sauver, jeta dédaigneusement le tueur. Tu fais chier Javert, je te croyais intègre."

Javert se redressait un peu, son chapeau était tombé, ses cheveux glissaient sur ses épaules. Le sang tâchait son uniforme.

" Tu fais chier ! J'ai attendu longtemps que Chabouillet soit seul avant d'agir. Sa femme est sortie pour rendre visite à sa putain de soeur.

- Je vais te poisser, arriva à articuler le policier, mais ce n'était que de l'esbrouffe.

- Non. Tu vas juste crever. Et c'est dommage."

Un pistolet apparut dans la main du jeune tueur. Sorti de nul part, Javert ne l'avait pas remarqué. Il se traita de tous les noms et resta cloué sur le sol. Il se sentait partir de toute façon.

Jean Valjean écoutait derrière la porte. Le silence lui avait semblé étrange, insupportable. Les propos qui échangeaient Javert et ce Lazaro lui paraissaient... absurdes. Monstrueux ! Que se passait-il ? Javert était-il redevenu l'espion et jouait-il un jeu dont les règles étaient difficiles à comprendre ?

Avec ses nerfs à vif, Valjean attendait, priant Dieu que Javert se souvienne de l'appeler quand il aurait besoin de lui.

Puis, une bagarre avait éclaté. Des cris, des bruits de lutte.

Valjean se glissa dans la pièce sans se faire remarquer. Le duc lui tournait le dos et Javert gisait par terre, saignant abondamment. Seulement le prisonnier l'avait vu. En homme intelligent, Chabouillet détourna le regard. Il devint même agité et commença à hurler pour attirer l'attention vers lui, malgré le fait d'être bâillonné.

Javert saignait abondamment, démoli et sans défense. Cela faisait mal de le voir ainsi, au point que Valjean en avait la nausée. Le danger, cependant, était dans l'arme que ce Lazaro pointait sur l'inspecteur et qu'il allait bientôt actionner.

Valjean saisit au passage une sorte d'œuf en pierre, lourd et blanc, puis se faufila en toute discrétion derrière les épais rideaux qui cachaient la fenêtre et s'approcha du meurtrier. Une fois sa position assurée, il prit son élan et lança l'œuf de pierre contre l'énorme miroir à l'autre bout de la pièce. Le miroir explosa sous l'impact brutal, se brisant et se cassant à maintes reprises alors qu'il tombait par terre en entraînant une bonne partie des filigranes dorés qui l'encadraient.

Le fracas fit retourner la tête au duc, surpris et sur ses gardes. Lorsqu'il voulut regarder Javert à nouveau, il trouva sur son chemin le poing de Jean Valjean projeté de plein fouet contre son nez.

Cette fois, Valjean ne pouvait pas se permettre d'agir en bon Samaritain, même s'il se sentait désolé pour le garçon. Mais parfois les priorités étaient difficiles à établir, et il avait confiance que le bon Dieu lui pardonnerait s'il faisait une erreur.

Un coup au foie envoya le garçon contre le mur, et de là, au sol. Valjean le poussa avec le pied pour le faire rouler sur le ventre, arracha l'un des épais rideaux, sans doute solide, l'enroula et utilisa la science qu'il avait apprise au bagne pour attacher le gros tissu autour de ses mains, de son cou et de ses jambes. Il ne serait pas facile de se débarrasser d'un tel nœud, même pour lui.

Lazaro se débattait comme un beau diable. Frappant et se battant, silencieusement. Et réussissant peu à peu à se libérer.

Il n'était pas un imbécile et ce n'était pas la première fois que des hommes voulaient le capturer. Lui ! L'espion du roi de France !

Il avait une lame toujours à proximité de ses doigts, une habitude apprise dans les prisons de la Sainte-Russie. Là, elle était cachée dans les poignets de sa chemise. Avec soin, Lazaro réussit à la récupérer, puis il découpa le tissu qui le retenait. Lentement, il se libéra, laissant les hommes inconscients l'oublier pour se sauver les uns les autres.

Quels jobards ! Lui aurait d'abord vérifié que le prisonnier était vraiment impuissant avant d'agir !

Pas très loin, Javert était tombé par terre. Valjean se précipita à ses côtés. Fraco saignait abondamment... Mais ce que le vieux forçat craignait, était qu'il ait heurté sa tête dans la chute. Il saisit la tête de son amant à deux mains et chercha des blessures... Et Fraco ouvrit les yeux. Valjean n'eut que le temps de lui tendre un mouchoir avant de s'écarter de son chemin.

Sous les soins empressés de Valjean, Javert était revenu à lui. Il lutta pour se redresser. Puis il vit dans une brume rougeoyante le tueur s'enfuir par la fenêtre et en conçut une rage profonde.

La rage du loup.

Il se releva et se jeta à sa poursuite, bousculant Valjean. Il escalada la fenêtre dans un état second. La douleur le faisait chanceler. Et sa tête le lançait.

Puis une main le retint et l'empêcha d'agir.

" Il s'enfuit ! Merde !, glapit le policier.

- Il n'ira pas très loin. Il essaie de s'enfuir en courant sur le toit. Mais le toit étincelle trop : il n'arrivera pas à garder l'équilibre sur la glace."

Javert regarda son amant. Son expression était grave, presque douloureuse. Jean Valjean savait grimper sur un toit, et Javert en avait été témoin dans le bagne. Malgré cela...

" Donne-moi son pistolet."

La main tremblante, Javert attendit que Valjean obéisse.

De toute façon, il était incapable de tirer avec clarté mais Javert, têtu, voulait jouer sa partie jusqu'au bout.

Puis Valjean s'exécuta. Le visage rempli de chagrin, mais sans hésitation.

Javert prit le pistolet avec un regard brillant de joie.

Son sourire se fit celui du carnassier, dévoilant les gencives, rouges de sang. Javert se pencha par la fenêtre, escaladant juste ce qu'il fallait pour se faire entendre dans la nuit :

" SERRA ! TU ES EN ÉTAT D'ARRESTATION !"

Puis un coup de feu fut clairement perceptible. Javert avait tiré en l'air.

Et un hurlement lui répondit.

Un homme glissa du toit, il avait sursauté sous la surprise du coup de feu. Et tombait lourdement sur le sol.

Emiliano Serra était mort.

Javert laissa tomber l'arme sur le sol avant de vaciller.

" Putain. C'est fini."

Les bras de Valjean l'empêchèrent de retomber par terre. L'ancien forçat passa un des bras de l'inspecteur par-dessus son épaule et fit glisser son bras libre autour de sa taille. Ainsi, il porta Fraco jusqu'au canapé devant la cheminée, le coucha sur le côté et le laissa se reposer.

Libérer Chabouillet fut l'affaire de Jean Valjean. Javert en était incapable. Il luttait pour ne pas perdre connaissance. Il avait glissé un mouchoir sous son nez et tentait d'endiguer le saignement. La douleur l'empêchait de savoir si ce salopard lui avait brisé le nez.

Il ferma les yeux et se laissa dériver tout doucement. Il avait bien mérité quelques minutes de paix...

Des cris dans la rue, puis des bruits de fiacre et de cavalcade annoncèrent l'arrivée de la police. Un coup de sifflet strident éclata dans la nuit.

Jean Valjean avait appris à être prévenant tard dans la vie, et ce trait ne se reflétait pas dans ses actions avec naturel. Pas toujours.

Il sortit le surin qu'il portait toujours accroché à la taille de son pantalon puis se dirigea vers le prisonnier.

Le vieil homme, les yeux exorbités, poussa un long et piteux gémissement qui fit froncer les sourcils de l'ancien forçat. A ce moment-là, Valjean réalisa qu'un homme de son apparence, ayant un couteau à la main, ne pouvait pas être rassurant.

Il leva les mains et montra ses paumes dans un geste apaisant.

" Je vais couper les cordes. Si je vous fais du mal, dites-le-moi."

Chabouillet acquiesça, peut-être avec trop d'enthousiasme pour sembler convaincu de la sincérité de Valjean.

En effet, le bagnard dut se servir non seulement de son couteau, mais aussi de la force qui avait fait sa réputation au bagne : le matériel de Serra était de la plus haute qualité.

Le vieux policier arracha son bâillon dès qu'il eut une main libre, avant même que Valjean ne fasse le tour du lit pour continuer son travail.

" Qui êtes-vous ?, lança le vieil homme en affichant une animosité sans proportion avec la situation précaire dans laquelle il se trouvait.

- Jean Valjean."

Chabouillet semblât fouiller dans ses souvenirs pendant le temps qu'il fallut à l'ancien forçat pour libérer son autre main.

" Jean Valjean, criminel évadé. On m'a dit que vous travailliez avec Javert, mais je ne voulais pas le croire.

- Eh bien, comme quoi tout le monde peut se tromper, répondit Valjean sans regarder Chabouillet dans les yeux, redevenus calculateurs et froids dès l'instant où il put parler à nouveau.

- De toute façon, je ne suis pas surpris. Que peut-on attendre d'autre d'un gitan fils de galérien ? A la fin, il est retourné avec ceux de son acabit. La seule chose qui me surprend, c'est que cela lui ait pris autant de temps."

Valjean tira sur la corde qu'il coupait avec plus de force qu'il n'était absolument nécessaire. Provoquant un petit cri de douleur de l'homme entravé.

M. Chabouillet frotta avec soin ses poignets libérés pour y faire circuler à nouveau le sang.

" Cet homme vient de vous sauver la vie ! Il aurait pu hausser les épaules et laisser les événements suivre leur cours. Il aurait même pu vous faire sauter la tête. Mais il ne l'a pas fait. Javert a risqué sa vie... Son intégrité pour vous sauver. Et maintenant je me demande la raison. Même le sens du devoir de l'inspecteur ne peut le rendre aveugle au point de ne pas reconnaître un homme ingrat.

- Ce ne serait pas moi l'ingrat si Javert oubliait tout ce qu'il me doit."

Valjean finit sa tâche en silence. De mauvaise humeur. Furieux, même.

Il avait besoin de retourner auprès de Fraco et de s'assurer qu'il allait bien... Mais il ne pouvait pas se permettre de montrer sa faiblesse, celle de Javert, à cet homme méprisable.

Il croisa les bras sur sa poitrine, près du lit et attendit que Chabouillet se relève.

Par amour pour Javert.

Il fallut un moment au vieux Secrétaire du Premier Bureau pour s'asseoir, puis encore un peu plus long pour tenir sur ses jambes.

Ce faisant, il fixait le forçat de son regard perçant.

" J'espère que cela restera entre nous, monsieur Valjean ", dit-il, en faisant un geste de la main pour montrer toute la pièce en général, puis sa propre personne en particulier.

Valjean remarqua alors que sa chemise était trempée de ce qui ne pouvait être que de l'urine.

" Monsieur, j'aime à penser que je suis capable de respecter la dignité d'un homme.

- Sortez de chez moi," ordonna le Secrétaire avec l'assurance que l'habitude entraîne.

Mais la voix de Chabouillet sonnait maintenant comme celle d'un vieil homme.

Javert avait gardé ses yeux fermés, il luttait pour respirer.

Puis une ombre se profila sur lui et lui fit lever la tête et ouvrir les yeux, un peu plus lucide.

" Inspecteur, fit la voix froide de M. Chabouillet. Je ne veux pas que mon nom soit mêlé à celui de Serra."

Javert n'osa pas acquiescer en hochant la tête, le sang coulait toujours et il n'était pas sûr de rester conscient. Il essayait déjà de se relever. Un subalterne assis devant son supérieur. C'était irrespectueux.

" Vous allez sortir par la porte de service et vous montrez aux policiers dehors, ordonna M. Chabouillet. Le poste le plus proche est celui du commissaire Nicolet. Ce doit être lui avec ses hommes. Allez Javert et réglez-moi cela au plus vite !"

Un ordre !

Il eut l'effet escompté. L'inspecteur Javert se leva enfin, lourdement et se redressa face à son maître. Mais Javert vacillait et sa vision se teintait de rouge.

De nouveau.

Il allait s'évanouir. Il en reconnaissait les prémices.

Cela lui était arrivé quelques fois dans sa vie, rarement il est vrai, mais tout de même. Un coup de tête une fois l'avait mis à bas. Et sans l'action de ses collègues, il n'aurait pas survécu.

" Vous viendrez me voir ensuite à la préfecture !, continua à parler sèchement le secrétaire. Nous avons à parler !"

Debout. Javert ressentit une pointe de fierté d'avoir réussi cet exploit. Debout ! Mais il eut du mal à focaliser son regard sur son patron.

M. Chabouillet avait retrouvé toute sa superbe. Disparu l'homme vieux et effrayé couché sur le lit, c'était le retour de l'homme froid et hautain de la Préfecture. Même enveloppé dans sa robe de chambre, même le visage couvert de contusions et de sang séché, M. Chabouillet respirait l'autorité.

" ALLEZ !"

Javert leva la tête, crânement, il n'allait pas s'évanouir devant son patron. Mais il voulait être sûr d'avoir tout saisi.

" Et pour Valjean ?"

Même Javert grimaça au son de sa propre voix, rauque et affaiblie. M. Chabouillet ne releva pas et haussa juste un sourcil.

" De qui parlez-vous Javert ? Je ne vois que vous ici."

Un simple relâchement dans les épaules démontra le soulagement intense que ressentait le policier en entendant ces mots.

Une vie pour une vie.

On lui offrait celle de Valjean aujourd'hui.

" Monsieur !," fit respectueusement l'inspecteur Javert.

Chabouillet leva distraitement la main pour saluer son subalterne.

Et Javert marcha de son pas habituel pour sortir de la chambre, suivi toujours par Valjean.

Crânement, fièrement, fermement.

Mais la porte à peine fermée…, Javert laissa glisser son masque et vacilla lentement en avant. Prêt à s'effondrer sur le sol. Une de ses mains se posa sur le mur pour le retenir tandis que l'autre se glissait sur son visage pour calmer la douleur.

" Merde…," souffla le policier.

L'épreuve de descendre les escaliers et de quitter la maison allait être une gageure.

Sans même penser aux collègues avec qui il allait falloir interagir, rester impassible et convaincant.

Décidément, après l'affaire Loisel, cela allait devenir une habitude de rencontrer l'inspecteur Javert en sang après une mort violente.

On allait en faire des gorges chaudes dans la Force.

Ensemble. Valjean avait dit qu'ils feraient face aux conséquences de ses actes ensemble. L'ancien forçat regarda à droite et à gauche pour s'assurer qu'ils étaient bien seuls, plaça un des bras de l'inspecteur sur ses épaules et sa main libre autour de sa taille. Tous deux descendirent les escaliers.

Si quelqu'un les avait vus, il aurait conclu qu'un homme blessé descendait en s'appuyant sur un autre. Mais cette image était une illusion : les pieds de Javert ne touchaient pas le sol.

En arrivant au dernier palier, Valjean déposa l'inspecteur près d'un mur et redressa son uniforme.

" Je n'ai pas l'intention de te dissuader de suivre les ordres de Chabouillet, mais sur un seul mot de ta part, je te ramènerai chez toi.

- Non. Je le dois, Jean.

- D'accord, mais je ne te laisse pas seul. Si je réussis, tu ne me verras même pas."

Et pour prouver ses dires, l'ancien bagnard descendit une marche et attendit que l'inspecteur le suive. Comme par hasard, Valjean interposait son corps entre Javert et une chute qui pourrait lui briser le cou.

Dans la rue, Valjean disparut et Javert rejoignit ses collègues.

Puis les heures suivantes passèrent comme un rêve...ou un cauchemar… dans lequel des silhouettes imprécises défilèrent devant l'inspecteur Javert sans laisser autre chose qu'une vague impression de déjà-vu.

Le fier inspecteur réussit à survivre à la matinée sans s'effondrer. Il le fit en buvant quelques doses d'alcool fort...le plus discrètement possible…

Délier les langues, laver une plaie, réchauffer le corps.

A cette liste de l'intérêt pour un policier de posséder une flasque d'eau de vie sur lui, l'inspecteur pouvait maintenant ajouter rester conscient.

La seule pensée de Jean Valjean présent non loin de lui le faisait rester debout.

Son apparition fut aussi dramatique que prévue. Les policiers chargés de lampes-sourdes le virent arriver avec stupeur.

Le commissaire Nicolet était un brave homme, efficace et diligent. Il avait rarement travaillé avec l'inspecteur Javert, Nicolet était chargé des quartiers riches et calmes de Paris. Il y avait peu d'affaires à régler à part quelques tentatives de vol ou des cambriolages sans gravité.

Un quartier riche et bien protégé.

Javert était en poste au commissariat de Pontoise, dans un quartier plus pauvre et plus dangereux de la capitale.

Les deux hommes avaient une vie radicalement différente et aucune raison de se rencontrer.

Ce fut donc une surprise de voir débarquer l'imposant inspecteur de Première Classe de Pontoise dans une affaire de meurtre en pleine place Royale.

" Javert ?, demanda Nicolet en apercevant la silhouette reconnaissable de l'inspecteur. Que se passe-t-il ?"

Un nouveau mensonge. Cela fit sourire Javert mais rendit sa face ensanglantée encore plus horrible à regarder.

" Un escarpe que je poursuivais. Il a tenté de m'échapper en passant par les toits.

- Tu…, tu l'as poursuivi ?

- Je ne lâche jamais ma proie."

A voir la gueule ensanglantée du policier, on était prêt à le croire sur parole.

" De qui s'agit-il ?

- Un tueur du nom de Lazaro. Je le chasse depuis des jours.

- Pour quelle affaire ?

- Les meurtres des messieurs Viénot de Vaublanc et d'Harcourt."

Nouveau silence. Admiratif.

" Mince ! Tu as résolu ces affaires-là ?

- On dirait."

On avait fait venir un falotier pour allumer les lampadaires de la place.

Car ici il y avait de l'éclairage public.

Le visage de Javert apparut en pleine lumière, ses cernes, ses blessures, son nez abîmé, ses yeux fatigués…, puis sa posture, trop raide pour être naturelle. Il ne tenait debout que par la force de sa volonté.

" Tu devrais aller à l'hôpital Javert, fit Nicolet, conciliant.

- Vous pourrez ajouter un chef d'accusation à la liste précédente, commissaire.

- Lequel ?

- Tentative de meurtre à l'encontre d'un officier de police dans l'exercice de ses fonctions.

- Dieu ! Javert !, " fit Nicolet, horrifié.

Et cela fit sourire encore plus largement Javert.

Un quartier calme, Javert s'y voyait bien finir sa vie de policier.

" Ce qui est étrange, fit Nicolet, en se frottant la barbe. C'est le lieu où nous sommes.

- Nous avons couru…, rétorqua Javert, indifférent mais passablement inquiet devant la tournure prise par les pensées du commissaire Nicolet.

- Tu sais qui habite dans cette maison-là ?, lança le commissaire à l'inspecteur en indiquant l'hôtel de Soyecourt.

- Non.

- M. Chabouillet.

- Il faut croire que je suis un bon chien de garde, lâcha Javert, ironique.

- Sûr."

Et tout ce beau monde quitta la place Royale en direction du poste de police de la rue Pecquay.

Non loin du poste de police, un homme balayait la rue. En blouse de travail, l'uniforme de l'ouvrier, l'homme passait et repassait devant le poste de police pour ramasser les mégots de cigares et du crottin de cheval. Rien d'inhabituel, compte tenu du nombre de personnes bien placées qui s'arrêtaient devant l'immeuble pour fouiner, et dont beaucoup se déplaçaient en voiture.

Cet homme n'était pas l'opérateur habituel, ni l'un des concierges de la zone. Mais aucune des personnes présentes, à l'exception des concierges eux-mêmes, n'était susceptible de remarquer ce détail. Lorsqu'on était riche, on ne regardait pas les ouvriers, et c'était là quelque chose que Jean Valjean savait bien.

Comme le reste du public, il jetait occasionnellement un coup d'œil à l'intérieur du poste de police. Jusqu'à ce qu'il aperçoive la grande silhouette qui salua le commissaire d'un hochement de tête moins profond qu'à l'ordinaire et se dirigea d'un pas assuré vers la sortie.

Puis le bagnard se précipita vers l'homme qui, assis sur une borne, remplissait son brûle-gueule.

" Tenez, mon ami, je vous rends votre balai. Et je vous remercie.

- Mais tu ne voulais pas la merde pour la vendre au jardin du Luxembourg ?

- J'ai changé d'avis !"

Valjean partit à la poursuite de l'inspecteur Javert et le surveilla discrètement jusqu'à ce que la démarche si fière de Fraco ralentisse et devienne presque hésitante. Puis il glissa un bras sous le coude de l'inspecteur et le soutint.

" C'est déjà fini ?

- Je dois aller à la préfecture. Monsieur Chabouillet m'attend."

Javert n'avait pas été surpris de le trouver là. C'était à croire qu'il avait détecté la présence de son amant depuis un bon moment.

Malgré le bandage imposant qui lui entourait le visage et gênait sa vision.

Le policier n'était pas prêt d'oublier le branle-bas de combat qu'il avait provoqué dans le commissariat des beaux quartiers.

Jamais de mémoire de cogne, on n'avait vu un collègue blessé dans ce poste de police. Le plus grave à traiter était des crachats, et c'était arrivé très rarement.

Alors une blessure à la face ! Du sang en si grande quantité !

Javert assista avec indulgence à l'affolement général qui l'entourait. On lui proposa de l'eau chaude, du savon, du linge, du pain, des biscuits, de l'alcool, du jambon, du vinaigre camphré, du laudanum, des bandages…

On voulut aller chercher un médecin, on était prêt à l'escorter jusqu'à la rue de Jérusalem, comme s'il était devenu un personnage de qualité, on l'aida à marcher jusqu'au bureau du commissaire pour remplir les rapports de ce soir en compagnie de Nicolet.

On fit tout pour lui rendre la matinée plus douce.

Javert refusa poliment la plupart de ces choses, il voulait régler cela au plus vite et rejoindre Jean Valjean. Il ne put se dérober à un sergent, plus insistant que les autres, et qui osa disposer un bandage sur le visage du policier pour endiguer le saignement.

Javert toléra cela avec patience.

Il se retrouva bientôt entouré par des policiers inquiets pour lui et correctement amusé par le spectacle…, enfin il eut le droit de quitter le commissariat.

Seulement il dut promettre de donner de ses nouvelles.

Amusé mais extrêmement fatigué et douloureux.

En y repensant, le laudanum n'aurait pas été de trop.

Même si le mélange alcool et drogue n'était pas la meilleure idée pour conserver tout son sens.

" Ses ordres ont été clairs, reprit Javert, il me veut dans son bureau dès que possible.

- Ton monsieur Chabouillet attendra. Tu dois aller te faire replacer le nez, et tu dois manger. Puis nous avons besoin de dormir.

- Vraiment, Jean ?

- Oui, très certainement, Fraco. Je te paierais bien un café, mais Montparnasse m'a nettoyé les poches hier."

Javert sourit. C'était comme si le soleil se levait pour la deuxième fois ce matin-la.

" Je crois que j'ai changé de maître, il semblerait. A vos ordres, monsieur Valjean."

Un café ?

Javert aurait tué pour un café… Façon de parler bien sûr. Les collègues n'y avaient pas songé dans leur liste de provisions.

" Retournons plutôt rue de l'Homme-Armé ou rue des Vertus, où tu voudras, murmura le policier en prenant un très long souffle. Je crois que j'ai fini de cabotiner. Tu te sens capable de porter un gonze de soixante-dix kilos dans les rues de la Grande Vergne ?

- Bien sûr... Mais je ne peux pas répondre de ce que j'en ferais en chemin."

Valjean siffla un fiacre et les deux hommes se rendirent rue des Vertus.

Si, pendant le trajet, Fraco s'endormit sur son épaule, si le forçat dut ignorer le regard effrayé de la concierge quelque peu indiscrète de l'inspecteur, s'il dut presque soulever le poids de son amant à la force du poignet pour atteindre le deuxième étage, rien de tout cela ne lui sembla important.

Bien que Valjean était loin de pouvoir le deviner, pour la première fois de sa vie, Javert se sentait en sécurité… vraiment… complètement… totalement…

Et pourtant, l'ancien bagnard fut obligé de fouiller les poches de l'inspecteur pour trouver de quoi payer le transport. Etrange situation...

Malgré toutes ses bonnes intentions et son expérience, Jean Valjean ne réussit pas à rester dans l'appartement pendant que le médecin que la concierge avait appelé soignait Javert. Il avait peur de ne pas pouvoir se contrôler s'il l'entendait crier lorsqu'il lui redresserait le nez.

Embarrassé par ce qu'il considérait de la lâcheté, il se rendit chez lui, rue de l'Homme-Armé et récupéra les quelques billets de banque qu'il cachait dans la doublure de son vieux manteau. Puis il partit à la recherche du meilleur mélange de café que le quartier avait à offrir et commanda un déjeuner consistant.

Fraco dormait lorsqu'il rentra.

Mais le nombre d'années de service avaient laissé leur trace sur le policier chevronné, et il ouvrit les yeux dès qu'il sentit sa présence. Des yeux gris, un ciel de brouillard, mis en valeur par des cernes d'une couleur tirant sur le violacé.

Obstiné, l'homme n'avait poussé que quelques gémissements douloureux lorsque le médecin s'était chargé de lui mais la souffrance avait dû être terrible en voyant l'état des draps, ensanglantés.

" C'est du café que je sens ?, réussit à murmurer Javert en souriant de son mieux.

- Je vois qu'ils n'ont pas réussi à te fracasser complètement le nez, répondit Valjean, soulagé. Je vais te chercher une tasse.

- Non, tu ferais mieux de ramener un pichet."

Valjean sortit en secouant la tête. Il était heureux. Cela semblait une affaire facile, à la portée de tout un chacun. Pourtant, il lui avait fallu une vie entière pour connaître ce sentiment. Si seulement Cosette pouvait être là...

" Ce café est bon. Un estaminet du quartier ?, demanda Javert en attaquant sa deuxième tasse. Un peu plus conscient maintenant.

- Oui, du quartier. Je dirai même que tu l'as à la maison.

- Tu as fait le café ?"

Valjean haussa les épaules.

" Eh bien... Nous n'avions pas d'estaminets au couvent, alors j'ai dû apprendre.

- Tu as appris à faire du café ?, souffla Javert en souriant. Je crois que je vais te demander en mariage Jean."

Buvant sa tasse en connaisseur, le policier ajouta, espièglement :

"Aucun de mes hommes ne sait faire le café. Et aucune de leur épouse non plus. Tu es le premier !

- Et pourtant, ce n'est pas sorcier, " répondit Valjean, amusé.

Il commençait à soupçonner que Javert avait pris... quelque chose qui lui embrouillait les idées.

" Ne te sous-estime pas Jean ! J'ai vécu seul toute ma vie et je n'ai jamais été capable de faire du café, rétorqua Javert, moqueur.

- Attends de goûter ma soupe, alors !

- Mhmmmm. Tu ne cesseras jamais de m'étonner Jean."

Une conversation étrange, calme et paisible. Javert appréciait de badiner. Ses yeux brillaient de joie, des lacs de glace étincelant de mille feux. Sans nul doute le laudanum du médecin y était pour quelque chose…

" Oui, jamais," reprit Javert en prenant une nouvelle gorgée de café, bien chaud.

Valjean commença à se déshabiller. Son âge se faisait enfin sentir. Il retira le plateau avant de se mettre au lit, mais fit attention de laisser la boisson à la portée de Fraco. Les yeux gris brillèrent d'un éclat encore plus fort à ce spectacle inattendu...et ce n'était plus une question de laudanum.

" Mais dis-moi, avant de me demander en mariage… Tu te souviens de la question que je t'ai posée hier soir ?, " lança Valjean, taquin.

Hier soir ? Il y avait un siècle de cela ! Des mondes étaient tombés, des royaumes avaient vécu et l'inspecteur avait oublié. Il contemplait son amant et peinait à penser à autre chose qu'à son corps magnifique.

" Une question ?, fit-il prudemment, cherchant désespérément de quoi parlait Valjean.

- Que faisait Madeleine la nuit ? Et je ne parle pas de ses tournées en ville. Je veux dire quand il s'enfermait dans sa grotte.

- M. Madeleine dans sa grotte ? Que pouvait-il bien faire d'autre que prier ?"

Mais l'inspecteur pensait avoir enfin compris, seulement ce qu'il pensait comprendre lui semblait tellement éloigné de l'image policée de M. Madeleine...qu'il n'osait pas l'annoncer à voix haute.

Précautionneusement, Javert posa la tasse sur le sol après l'avoir vidée, mécontent de sentir la douleur poindre dans son crâne. Il devait être prudent et calme. Rien n'était brisé mais il avait reçu un rude choc…

" Oui, M. Madeleine devait prier, seul, devant ses deux chandeliers d'argent, souffla Javert. Par contre...je ne suis pas certain des nuits de Jean Valjean…

- Ah ! Jean Valjean ! Celui-là n'était pas admis chez Madeleine, fais moi confiance !"

Et, voyant le regard surpris de Javert, Valjean ajouta :

" Dormir, Fraco. Dormir. Madeleine était une marmotte, et moi aussi. Tu vas apprendre ça à tes dépens, parce que depuis que j'ai compris que dormir avec toi me plait, je ne pense qu'à ça.

- Hé bien, constata sentencieusement Javert, en croisant délicatement ses bras derrière sa tête douloureuse. Cela ne fait que prouver une fois de plus à quel point nous sommes incompatibles.

- Je le crains bien. Mais il y a quelque chose que l'on appelle la politique du fait accompli. C'est les copains de Madeleine qui me l'ont appris."

Avec un sourire, Valjean lissa la couverture qui entourait Javert, se retourna puis laissa doucement tomber son torse sur son amant avec un soupir de satisfaction.

" Dors bien, mon amour", dit-il après avoir déposé un baiser à côté de son nombril.

Les mains de Javert se fermèrent sur Valjean, l'obligeant à se rapprocher de lui et le policier murmura dans le creux de l'oreille :

" Et tu crois que je vais dormir après m'avoir offert un effeuillage digne des Mots à la Bouche ?"

Un simple baiser puis les deux hommes se couchèrent simplement, l'un contre l'autre. Et malgré ce que pensait le policier, il fut bien incapable de faire autre chose que de dormir comme une masse, assommé par la fatigue, la douleur et la drogue...

Quelques heures avant de reprendre une vie de labeur.

CHAPITRE XIV

SOLEIL HIVERNAL

Le matin était terminé depuis longtemps.

Impossible de savoir quelle heure il était.

En tout cas tout était douloureux. Javert paniqua un instant devant la sensation d'étouffement, il était incapable de respirer correctement. Son nez était inutilisable.

Et la douleur était atroce.

Puis une main se posa sur son visage et caressa doucement ses favoris. L'obligeant à ouvrir les yeux et à revenir à lui.

Des yeux bleus, remplis d'amour et d'inquiétude, le fixaient.

Les yeux de Jean Valjean.

Mais jamais Javert n'aurait imaginé les voir posés sur lui avec tellement de douceur et de tendresse.

Le garde-chiourme se rappelait de la haine qui les faisait étinceler à Toulon, il avait un cuisant souvenir du froid dédain qui les ternissait à Montreuil...mais l'amour les rendait plus brillants qu'un saphir. Et cela fit sourire Javert.

" Bonjour inspecteur, souffla Valjean, ravi de voir le policier lui sourire aussi amoureusement.

- Bonjour M. Valjean."

La voix de Javert était changée à cause du bandage. Plus étouffée, plus nasale. On était loin du profond baryton du policier.

" Du café inspecteur ?

- Si vous me prenez par les sentiments…"

Un rire partagé.

Mais Valjean ne put quitter le lit sans un petit baiser que Javert réclama doucement.

" Quelle heure est-il ?, demanda Javert en laissant se lever son amant à regret.

- Deux heures, lui répondit un petit rire amusé et penaud.

- QUOI ?"

Javert s'était redressé violemment sur le lit et il retomba aussitôt, vaincu par la douleur.

Jamais l'inspecteur n'avait été en retard, ou alors pour de bonnes raisons dues à une enquête, jamais pour des raisons personnelles aussi ridicules qu'une blessure.

" Je ne sais pas qui va me tuer en premier, souffla le policier en cachant ses yeux derrière son bras. Rivette ? Chabouillet ? Vidocq ? Ou Durand ?"

Un rire désolé.

Mais lorsque Javert tenta de se lever, il dut déchanter et se recoucher. La pièce tournait et la douleur l'empêchait de penser clairement.

" Le premier qui arrivera aura gain de cause," murmura l'inspecteur en refermant les yeux.

Javert s'endormit pour de longues heures encore. Aujourd'hui, le monde allait devoir tourner sans lui. Nul doute qu'il allait s'en tirer à merveille.

Des blessures, Javert en avait eu son content. Mais cela restait des coups de couteau, des hématomes, des plaies qu'il savait gérer et qui ne demandaient pas de grands soins.

Là, il avait une blessure à la face et sa tête avait été durement touchée.

Il faisait le pendant avec Valjean, lui aussi avait été blessé salement mais c'était comme si le forçat ne ressentait nulle douleur. Cependant, Javert se souvenait avec acuité de l'état du dos de son compagnon et il voyait avec tristesse les hématomes qui changeaient de couleur sur le visage de Valjean.

Jean Valjean ! Une force de la nature !

Ou alors un martyr sachant cacher sa souffrance pour mieux se sacrifier. Et connaissant Valjean comme il le connaissait, Javert était certain que Valjean serrait les dents et ne voulait rien montrer de sa douleur.

Saint-Jean !

" Viens t'asseoir !, ordonna pour la troisième fois l'inspecteur de police enfin réveillé.

- Tu dois te reposer.

- Jean !, " fit la voix agacée du policier.

Car le laudanum avait cela de bon qu'il endormait la douleur mais il rendait Javert plus difficile à gérer.

Dieu en soit remercié ! Jean Valjean disposait de la patience d'un saint !

Puis on frappa à la porte.

Fermement. Professionnellement. Policièrement.

Un regard et Valjean se leva prudemment pour ouvrir la porte.

Mais l'homme qui entra n'était pas un danger.

L'inspecteur Rivette se tenait debout, son chapeau à cocarde sous le bras et un panier sous l'autre.

Il entra le regard sombre mais il sourit en voyant Javert en si bonne forme, immensément soulagé.

" Tu es mourant selon les collègues de Pecquay, annonça sobrement le jeune inspecteur.

- Pas encore," sourit Javert.

Les deux policiers se regardaient intensément puis ils oublièrent la bienséance. Rivette entra résolument et vint serrer la main de Javert. Laissant son panier au pied du lit.

" Putain ! C'est bon de te revoir !

- Des nouvelles de la rue de Jérusalem ?

- A part la mort de l'inspecteur Javert dans l'exercice de ses fonctions ?, jeta négligemment l'inspecteur Rivette. Pas de nouvelles. Tu es le seul sujet de conversation de la Force et tu sais à quel point les cognes sont des commères !"

Un rire amusé. Puis Rivette sursauta et chercha des yeux quelqu'un.

Il eut un sourire amical en saluant Jean Valjean.

" M. Valjean ! Je me demandais où vous étiez passé ! Venez donc vous asseoir avec nous. Je suppose que vous avez participé aux exploits nocturnes de notre inspecteur ? "

Valjean s'était glissé dans l'ombre, devant ces deux policiers en discussion.

"A peine, inspecteur.

- Appelez-moi Rivette ! J'ai d'ailleurs des nouvelles de votre fille. Cosette a été punie hier au couvent !"

Valjean ne souriait pas en entendant ces mots mais Rivette en riait déjà.

" Elle a essayé de s'évader ! Elle voulait revoir son père !"

Rivette s'approcha de Valjean qui n'avait pas bougé et avec une intention marquée il saisit la main de Valjean pour la serrer. Puis il obligea le vieux forçat à rejoindre le chevet de Javert. Venir dans la lumière.

Toute une gestuelle pour démontrer au vieux forçat qu'il était accepté.

" Je ne voudrais pas dire tel père telle fille, je ne vous connais pas assez, M. Valjean, mais si je me souviens bien des cris de colère de notre inspecteur, vous avez réussi l'exploit de vous enfuir à son nez et à sa barbe.

- Rivette, claqua la voix menaçante de Javert.

- Bon, bon. Je ne suis qu'un messager. Cosette réclame son père et le prie de venir la chercher."

Rivette souriait, amusé, puis il ajouta, un peu honteux devant son mentor et ami.

" Ce sera mieux que de lui faire traverser la France dans une diligence ouverte à tous les vents par ce temps glacial."

Un regard, insistant. Rivette attendait le pardon de Javert et l'inspecteur le comprit.

" Oui, en effet.

- Le froid redouble, se justifia Rivette. Et prendre la mer en plein hiver… même pour un si court voyage… L'Angleterre n'est pas loin mais l'hiver est dur.

- Tu as eu raison Rivette."

Cette parole décontenança le jeune inspecteur qui regarda son collègue comme si Javert était devenu fou.

Puis un merveilleux sourire illumina le visage de Rivette et lui fit oublier les nuits d'insomnie passées au couvent.

" Je suis content que tout s'arrange.

- Moi aussi, Rivette. Moi aussi."

Puis le sourire disparut. Rivette se pencha en avant, mécontent des nouvelles qu'il allait apporter maintenant.

" Javert. Il y a eu une évasion à la Force…

- Qui ?

- Gueulemer. Brujon. Babet… Montparnasse…

- Comment ?, demanda calmement Javert mais ses phalanges blanchirent sous la colère retenue.

- Aucune idée mais il a dû y avoir complicité dans la prison."

Claquesous, évidemment.

Ce scorpion avait profité que Javert soit occupé avec le duc Lazaro puis blessé au champ d'honneur pour faire s'évader ses amis.

" Le reste ?, reprit Javert.

- Au chaud ! Mais Patron-Minette est dehors. Il ne reste plus que le menu fretin.

- Merde.

- Pour les dépositions, ne t'inquiète pas de cela ! J'ai passé la matinée à régler cela, annonça fièrement l'inspecteur Rivette.

- Je n'en doute pas un seul instant."

L'inspecteur Rivette, la trentaine à peine passée, avec ses cheveux qui perdaient leur aspect grisonnant induit par le produit chimique de Vidocq, était un bon policier. Bien formé par Javert et prêt à passer au deuxième échelon.

Mais il possédait un coeur trop tendre et une propension dangereuse à la sensibilité. Cela pourrait un jour lui coûter la vie. Un policier trop doux ne faisait pas de vieux os dans les rues de Paris.

D'ailleurs, le prochain mouvement du jeune inspecteur prouva à quel point il était trop gentil.

" Ma femme a cuisiné pour toi Javert, ! annonça-t-il en se levant avec entrain. Lorsque je lui ai dis que tu avais été blessé, elle a fait des gâteaux."

Et il déposa précautionneusement le panier sur les genoux de Javert.

Le regard désarçonné de l'inspecteur n'avait pas de prix.

" Tu les partageras avec M. Valjean. Je vais retourner au Châtelet. Les collègues ont fait des paris sur toi. Je suis chargé de rapporter le résultat.

- Des paris ?

- Que tu étais mort ou vif ! Ils pensent tous que tu es mort. Sinon tu serais déjà venu leur secouer les puces pour l'évasion de Patron-Minette. Mais Durand a parié une somme indécente sur ta survie. Il est bien ton petit sergent. Il garde ton commissariat de Pontoise comme un chef. On dirait toi en plus jeune !"

Sur un dernier rire Rivette s'en alla en faisant un clin d'oeil.

Mais le rire à peine éteint, l'inspecteur Javert reposa sa tête au creux de l'oreiller. Il avait froid et mal.

Et il attendit, confiant, que la comédie commence...et Valjean apparut juste au-dessus de son visage, un pli barrant son front annonciateur de tempête.

Le regard de M. Madeleine lorsqu'il était mécontent de son inspecteur.

" Mais combien de personnes sont au courant de mon identité réelle ?

- Toute la ville de Montreuil ?, sourit Javert.

- Fraco !, claqua durement Valjean.

- Trois personnes, avoua Javert. Vidocq, Chabouillet et Rivette.

- Et Balmorel ! Et Claquesous ! Et la Sûreté dans son entier ! J'ai une fille Fraco ! Une fille ! Je dois la protéger de mon ancienne vie !

- Balmorel pense que tu es un homme du Mec. Quant à Claquesous, il ne doit pas connaître ton identité réelle. Juste ton passé de forçat.

- Dame ! Il y a le Marquis aussi !, lança Valjean d'une voix désespérée en songeant aux filles bavardes du Romarin.

- Tu es un jardinier de couvent témoin d'un meurtre. A aucun moment, il n'a été question de bagne.

- Tu as mis en danger ma fille avec une telle désinvolture… N'importe qui peut découvrir où la trouver et n'importe qui peut décider de se servir d'elle pour me faire plier à ses exigences !

- Jean !, commença Javert, se voulant apaisant.

- Je vais la mettre à l'abri."

Et la porte claqua sur Valjean avant même que Javert ne puisse s'expliquer davantage.

C'était ironique ! Qu'on lui joue la scène qu'il avait jouée des centaines de fois à d'autres ! Celle du policier inflexible qui refusait d'écouter un prévenu plaider son innocence en argumentant sur les circonstances atténuantes.

" Merde !," jeta Javert en essayant de se lever.

Mais la douleur eut raison de l'inspecteur qui retomba sur le matelas, vaincu par l'inconscience.

Rideau.

Jean Valjean était en colère. Pas à cause de Javert, mais à cause de sa propre maladresse. Il avait oublié... Il avait espéré ! Comme il y avait tant d'années, alors qu'il était maire de Montreuil et qu'il croyait encore que les secondes chances pouvaient être méritées... ou peut-être volées.

Il avait cru qu'on lui donnerait la chance d'aimer, comme si une telle chose était permise à n'importe qui. Comme s'il était humain.

Et le résultat avait été désastreux : il avait fait du jeune Rivette un complice de ses crimes. Il avait compromis l'identité que Fauchelevent lui avait donnée ; il avait négligé sa fille. Il avait fait des promesses qu'il ne pouvait pas tenir. À Javert !

Il avait oublié qu'il ne serait plus jamais un homme.

Il se tenait maintenant, chapeau à la main, devant la Mère Supérieure. Et il n'était pas fier de lui mentir.

" Ce que vous me demandez est très irrégulier, Fauvent, dit la femme sur un ton glacial qui n'était pas très habituel chez elle.

- J'en suis conscient, Révérende Mère. Mais je n'ai pas trouvé la force de refuser à ma cousine sa dernière volonté. Voir Cosette avant de mourir. En supposant qu'on arrive à temps.

- Vous a-t-elle mis le visage dans cet état ?"

Valjean avait agi trop hâtivement. Oui, son visage était rempli de bleus et de coupures qui commençaient à peine à guérir. Mais il n'y avait aucune possibilité de rebrousser chemin.

" La pauvre âme perd parfois la tête. Et... Eh bien, j'avais peur de la blesser en la retenant, alors je l'ai laissée me frapper."

Menteur. Cynique et mécréant que tu es, Valjean. Dieu pourrait-il jamais te pardonner autant d'affronts ?

Valjean ferma les yeux sous le poids de la culpabilité.

Les lèvres serrées, la nonne réfléchissait.

" Vous avez trois semaines, Fauvent. Je suis généreuse car je comprends que notre "ami en commun" de la Petite Rue Sainte-Anne est intraitable. Mais vous devez savoir que votre absence a déjà causé trop de problèmes à notre petite communauté. Si après trois semaines vous n'êtes pas de retour, les portes de ce couvent se fermeront définitivement pour vous et aussi pour Cosette.

- Je comprends, Révérende Mère.

- Avez-vous vu votre frère, Fauvent ?

- Non, Révérende Mère. Le nouveau portier m'a ouvert.

- Vous devriez le voir avant de partir."

Ce fut une main fraîche dans ses cheveux qui réveilla Javert...des heures plus tard…

" Jean ?, souffla la voix rauque de Javert.

- Non, répondit une voix amusée. Tu te trompes de fagot Javert.

- Vidocq ?

- Tu te rends compte Javert que c'est la deuxième fois que tu m'obliges à venir te rendre visite à ton domicile. J'espère que tu apprécies la politesse.

- Que...veux-tu ?"

Javert allait trop mal pour réfléchir, il essaya de se redresser mais ne réussit qu'à se donner un malaise profond. Un vacillement général.

"As-tu mangé aujourd'hui ?, s'enquit Vidocq, réellement inquiet.

- Quelle heure...?

- Huit heures je crois."

Vidocq consulta sa montre à gousset de prix pour vérifier ses dires. Huit heures du soir ?! Javert calculait, essayant désespérément de rassembler les lambeaux de sa pensée. Mais c'était peine perdue. Il ferma les yeux, prêt à retourner dans l'inconscience.

" Putain ! Javert ? Tu as mangé ? Bu ? Pris du laudanum ?

- Pourquoi tu...es là ?

- Patron-Minette s'est enfui. J'ai questionné Rivette, il m'a fait un joli rapport sur toi. Je voulais te voir de mes yeux car il y a une rumeur qui circule dans la Grande Vergne. On aurait enfin démoli le grand Javert.

- Pas loin.

- Je voulais vérifier de mes propres yeux. Je me suis inquiété vois-tu.

- Touché."

Javert était fatigué et la douleur le faisait lentement dériver.

" Javert ! J'ai besoin que tu gardes tes esprits !

- M'en fous...

- Mangin veut ta peau !

- Lui aussi ?, sourit Javert.

- Tu as vu un carabin ? JAVERT !"

Puis comme s'il comprenait enfin la gravité de la situation, Vidocq se tourna vers Javert et demanda en articulant avec soin chacun des mots :

" Où est Valjean ?

- Dévoué… J'étais…

- Javert ?

- Intègre.

- Javert !? Mangin veut te coller à la Sûreté. Chabouillet veut te nommer en province. Javert ! La Préfecture est en train de te jeter à la porte. Qu'est-ce qui se passe ? JAVERT !"

Mais Javert n'écoutait plus. Il avait perdu connaissance. Et c'était mauvais.

Vidocq n'était pas un mauvais homme. Il avait une forte gueule et une rancune de tous les diables mais il n'avait pas de mauvais sentiments.

Il prit sur lui de ranimer le poêle pour réchauffer la pièce, glaciale, et faire chauffer de l'eau. A sa grande surprise, il découvrit du café d'excellente qualité et se promit de se servir une tasse en en donnant au blessé.

Puis le Mec commença à veiller Javert, inquiet tout de même devant l'état du policier.

Rivette n'avait pas menti. Le garde-chiourme était salement amoché, une blessure à la face qui plus est. Le chef de la Sûreté se souvenait de sa jeunesse dans l'armée révolutionnaire, il avait combattu à Valmy et à Jemappes et vu des dizaines de camarades tombés au combat...ou des suites de leurs blessures gangrenées.

Les pires étaient celles de la face.

"A-t-on enfin cassé ce nez que tu as la sale manie de fourrer dans les affaires des autres l'argousin ?," souffla le Mec en se penchant en avant, vaincu.

Cosette, avec l'innocence de ses treize ans, regardait toute étonnée les merveilles de Paris depuis la fenêtre du fiacre qui les conduisait à l'appartement de la rue de l'Homme-Armé.

Elle n'avait pas cessé de bavarder depuis qu'ils avaient quitté le couvent, et Valjean se demandait souvent ce qui l'empêchait de sauter comme une puce d'un siège à l'autre. Ou même de sortir du véhicule.

Bien qu'encore petite pour son âge, Cosette était maintenant plus robuste.

" Vous m'avez manqué, père. Tous les jours ! Vous m'avez tellement manqué que j'ai décidé d'aller vous chercher. Mais cette sorcière, Mère Saint-Ange, m'a rattrapée."

Cosette répétait son histoire peut-être pour la dixième fois. Et elle obtint la même réponse que les fois précédentes.

" Tu ne dois pas parler comme ça des bonnes soeurs, ma petite. Ce sont des saintes vouées à Dieu.

- Boof ! Parfois ce sont des saintes, mais ce sont toujours des rabat-joie. J'allais m'échapper ce soir, père."

Cosette adopta un air de conspiration qui fit dresser les cheveux sur la tête du vieux galérien.

" Les soeurs n'en ont aucune idée, mais le nouveau portier n'est pas très malin. Il n'a pas remarqué qu'il est facile de grimper sur le toit de la remise où vous gardez vos outils. Et j'ai une corde, moi."

La petite ouvrit son manteau pour montrer le cordage qui faisait le tour de sa taille à plusieurs reprises. Valjean reconnut la ficelle qu'il utilisait pour guider les tiges des haricots.

L'ancien forçat, ahuri, se passa une main sur le visage.

Mais on lui apprenait quoi à sa fille dans le couvent ?

Cosette se tut pour la première fois depuis qu'il l'avait rencontrée, puis lui envoya un sourire radieux. Destinée à l'amadouer ? Valjean reconnaissait à peine sa petite !

" Dieu merci, vous êtes venu à mon secours, père ! Aujourd'hui, c'est jour des lentilles, et je déteste les lentilles."

Il ne serait pas venu à l'esprit de l'ancien forçat de remettre en question les intentions de Cosette. La conviction qu'elle plaçait dans ses mots amusait trop Valjean et lui rappelait la sécurité avec laquelle un homme très cher faisait face à des situations dangereuses.

Sans prévenir, les petites mains gantées de la fillette agrippèrent les doigts de Valjean et les pressèrent. Encore une fois. Et une fois de plus, le bonheur de Jean Valjean était presque complet. Si seulement il pouvait s'arrêter de penser à Javert un instant !

" Cocher, j'ai changé d'avis…"

Jean Valjean était pris entre le marteau et l'enclume. Et cette fois-ci, il n'avait pas l'intention de chercher le moyen de s'en sortir.

Valjean souffrit plus qu'il n'aurait pu s'y attendre pour monter le lit de camp et les couvertures qu'il avait payés aux prix de l'or. La concierge de l'inspecteur Javert, une femme serviable, connaissait bien son métier et était habile en affaires. On ne pouvait pas le lui reprocher, surtout après avoir proposé de partager son dîner avec des étrangers.

Cependant, la femme avait négligé de lui dire que l'inspecteur avait une visite, une visite désagréable.

" Es-tu venu me relever ?"

Eugène-François Vidocq le regarda du chevet de l'inspecteur Javert, s'étira puis se leva.

"Dort-il ?, demanda Valjean.

- Non. Il s'est évanoui il y a un bon moment. A-t-il vu un médecin ?"

Valjean plaça le lit de camp dans un coin et se dirigea vers l'inspecteur. Il se déplaçait lentement, faisait attention à ne pas laisser l'angoisse qui le rongeait transparaître sur son visage.

" Hier. Il a dit qu'il avait besoin de repos.

- Tu t'en occupes, alors ? J'ai de la besogne rue de Jérusalem, dit Vidocq avec désinvolture.

- Le lit est payé, répondit Valjean sur le même ton. Je peux en faire bon usage.

- Eh bien, Fauchelevent. Nous nous reverrons."

Valjean acquiesça sans prêter beaucoup d'attention. C'était ainsi que les affaires importantes étaient menées au bagne, et aucun des anciens bagnards ne semblait l'avoir oublié.

Valjean attendit d'entendre les pas du Chef de la Sûreté qui descendait les marches. Il attendit jusqu'à ce que la porte du bâtiment se referme sur lui et jusqu'à ce qu'il entendit Vidocq siffler son fiacre.

Seulement après, il approcha son amant, lui prit la main et la caressa parmi les siennes.

" Oh, Fraco ! Pourras-tu pardonner ce vieil imbécile ?"

Les heures se passèrent, comme du sable entre les doigts, intangibles mais réelles.

Valjean les passa à prier.

Essayant de ne pas penser au pire.

Sa fille dormait sur le lit de camp posé contre le mur du fond. Douce et calme. Petite fleur fragile.

Et la respiration difficile du policier était le seul son qui brisait le silence de l'appartement.

Une nuit de veille pour le vieux forçat…

Mais Javert était un homme à la constitution robuste.

Une nouvelle nuit de sommeil puis le matin arriva, éclaircissant la pièce. Enfin les yeux gris réapparurent, plus clairs. La douleur était toujours présente mais elle brisait moins l'inspecteur.

Javert osa lever la tête et il aperçut son compagnon, endormi, le haut du corps posé sur le lit.

C'était à son tour d'être veillé.

Javert se redressa lentement et fut soulagé de pouvoir lever la tête sans ressentir une envie de vomir intense.

Puis il vit également des yeux bleus, immenses, le guetter avec appréhension. Cosette était réveillée et examinait l'homme impressionnant et malade que son père lui avait désigné la veille.

" Vous êtes réveillé monsieur ?, demanda poliment mais inutilement la petite fille.

- Je le suis," souffla Javert et sa gorge lui sembla remplie de sable.

La petite fille s'approcha lentement du lit, serrant dans ses bras une jolie poupée de porcelaine mais relativement ancienne.

" Vous avez mal ?

- De l'eau…"

Sans répondre, la petite fille se mit à galoper dans l'appartement, cherchant de l'eau avec un soin tout particulier.

Elle ne mit pas trois minutes à réveiller son père. Jean Valjean ouvrit des yeux un peu ahuris.

" Que se passe-t-il ?, demanda le forçat, inquiet.

- L'inspecteur a soif ! Papa ! Il faut de l'eau mais où il y en a ?

- Retourne te coucher Cosette, je m'en charge !

- Bien père."

Rabrouée gentiment, la petite fille vint se coucher dans son lit de camp et observa avec intérêt son père verser de l'eau d'un broc à un verre pour l'apporter au blessé.

" Merci, fit Javert, retrouvant un peu de sa voix.

- Tu vas manger maintenant !, ordonna Valjean. Et vous aussi, jeune fille !

- Oui, papa !," répondit joyeusement la petite fille.

Javert était abasourdi. Sa vie avait radicalement changé. Il avait maintenant un compagnon pour poursuivre sa route et une fille ! Un enfant !

Bien entendu, Cosette avait peur de lui. Il se savait impressionnant, encore plus avec un bandage sur le visage et des yeux cernés de violet. Mais avec le temps…

La fille de Fantine !

Ce fut un coup au coeur de Javert.

D'ailleurs son regard devait être effrayant car il inquiéta Cosette. Elle le désigna du doigt et demanda, affolée :

" Vous avez mal ? Papa ! Il a mal ! Regardez !"

Et cela suffit à attirer vers le policier l'ancien maire de la ville de Montreuil. Trois jours ? Il avait demandé trois jours pour sauver la fille et peut-être la mère...

" Tu ne vas pas bien Fraco ?"

Un regard, rempli d'amour...mais cela ne fit qu'empirer la sensation d'étouffement du policier.

D'aucuns auraient dit que c'était le remord qui frappait enfin l'inflexible policier...

" Si, je vais bien. Juste fatigué.

- Je vais te donner du laudanum."

Un sourire, se voulant rassurant. Mais Javert eut du mal à se mettre au diapason.

" Non. Je vais me lever aujourd'hui et me montrer à la Préfecture de police.

- Ce n'est pas prudent !

- Au contraire, rétorqua Javert. On me croit mort, je dois me montrer et rendre mon rapport. Et je veux savoir ce qu'on a prévu de faire de moi.

- Faire de toi ?

- Sûreté ? Renvoi ? Mutation ? Vidocq a essayé de me parler mais je n'étais pas en état de l'écouter.

- Claquesous m'a dit que tu étais un homme mort, chuchota le forçat en jetant un regard furtif à sa fille.

- Il s'en est fallu de peu !, sourit Javert.

- Tu seras prudent ?"

Javert eut un sourire encore plus rayonnant, légèrement ironique.

" Ma petite largue [épouse] aurait-elle peur pour son homme [mari] ?

- Tu seras prudent ?," répéta posément Valjean.

L'ancien forçat avait l'air quelque peu renfrogné, mais lui tendait la seule chemise propre qu'il possédait encore.

" Je vais emmener Rivette avec moi. Et nous verrons bien."

Et doucement, Javert se redressa, il sentit poindre le malaise mais il réussit à se relever.

Cosette le regardait avec des yeux curieux tandis que le policier se retrouva debout. Valjean se tenait à ses côtés, prêt à intervenir.

" Un bon repas et un peu de ton excellent café Jean et je serai un autre homme !

- J'aimerai te dire de rester…

- Tiens ? A ton tour de m'enfermer maintenant ?"

Mais le visage devenu blême de Valjean calma l'espièglerie de Javert. Cosette ! Il y avait des oreilles chastes et surtout qui ignoraient tout du passé trouble de Jean Valjean.

" Je suis capable de marcher, ne t'inquiète pas autant !, se rattrapa maladroitement Javert.

- J'espère," répondit Valjean dans un souffle tendu.

Et la conversation s'arrêta là. Prudents, les hommes se séparèrent. Javert entreprit de se vêtir, en prenant soin de ses blessures, tandis que Cosette se cachait sous les couvertures comme lui avait ordonné son père.

Valjean se chargeait de préparer un repas consistant. Composé de pain, de poulet froid et de café bien chaud.

Un repas de fête mais il fallait nourrir l'inspecteur de façon conséquente pour qu'il se remette de ses blessures le plus rapidement possible.

Ceci fait, l'inspecteur s'approcha du forçat et gela devant son front. A deux doigts d'embrasser Valjean.

Un peu embarrassé, le policier s'écria :

"A plus tard Jean."

Et il quitta son propre appartement, encore sous le choc d'y laisser un homme qu'il aimait et une gosse qu'il allait devoir apprendre à aimer.

Une famille !

" Père, que dois-je faire maintenant ?

Cosette, qui avait parfois semblé scandalisée et parfois amusée par la façon quelque peu rustre dont les hommes mangeaient, avait terminé son repas après le départ de Javert. Maintenant, ayant brisé la routine qui avait présidé à chacune de ses journées depuis des années, elle semblait presque désorientée.

" Joue, mon petit."

Valjean la suivit du regard alors qu'elle saisissait tendrement Catherine et enroulait ses cheveux autour d'un de ses doigts fins pour refaire une boucle. Le forçat avait passé des années à essayer de ne pas se rappeler combien il lui manquait de la voir jouer. Regarder Cosette être un enfant pendant que la vie le lui permettait encore.

Fatigué comme il ne l'avait pas été depuis de nombreuses années, Valjean ramassa la table et voulut nettoyer la maigre vaisselle de l'inspecteur. Mais ils étaient à court d'eau. Le charbon s'épuisait aussi, et quant à la nourriture...

Il aurait été plus simple, et aussi plus convenable pour Cosette, de retourner rue de l'Homme-Armé, où l'appartement disposait d'une deuxième chambre et d'une cuisine digne de ce nom. Mais Javert avait dit qu'il emmènerait Rivette avec lui, et Valjean était sûr que le jeune inspecteur insisterait pour raccompagner son supérieur chez lui.

Aucun d'entre eux ne pouvait se permettre de révéler l'adresse de leur logement clandestin, pas même à un homme d'une loyauté avérée comme Rivette.

Un rayon de soleil descendait sur le lit de Javert, et soudain Valjean prit conscience non seulement de la fatigue mais aussi de la douleur qu'il ressentait lorsqu'il bougeait et même, lorsqu'il respirait.

Il laissa Cosette jouer puis s'allongea face contre terre sur le lit de son amant. Peut-être, que s'il arrivait à dormir un peu...

L'oreiller de Javert sentait comme lui. Cuir et sueur un peu vinaigré. L'odeur était rassurante, à tel point qu'elle lui réchauffait le ventre et lui rappelait des souvenirs de leurs nuits passées ensemble. C'était excitant, mais aussi tellement réconfortant... Valjean ferma les yeux et sentit le premier ronflement avant même qu'il ne s'endorme.

" Père, je m'ennuie."

L'ancien forçat se releva précipitamment et son dos en protesta avec amertume.

" Que veux-tu faire, mon petit ?

- Ah... Je ne sais pas ?

- On peut aller chercher des provisions. Et nous pouvons aussi acheter du tissu et de la corde pour faire un écran afin que tu n'aies plus à te cacher sous les couvertures.

- Avec des fleurs roses ?

- Si tu veux."

Valjean gratta sa barbe naissante puis se mit en marche. Il ramassa autant de seaux comme il put trouver et fit un baluchon avec les vêtements sales de Javert. Il pensait avoir vu une blanchisserie dans la rue voisine.

Il allait encore se faire traiter de largue. Mais le demi-sourire que Javert affichait lorsqu'il disait cela valait bien tous les efforts que Valjean pouvait faire.

Heureux, il partit en quête de charbon avec Cosette à son bras. Si seulement il pouvait être sûr que Javert allait bien...

L'inspecteur Javert dépensa encore quelques pièces pour prendre un fiacre et se faire déposer rue de Jérusalem. A ce rythme, il allait devoir multiplier les arrestations de tire-laine pour revenir dans ses fonds.

La Préfecture de police était la même ruche, bruyante et affairée que d'habitude. On vit entrer l'inspecteur avec stupeur…et admiration…

Une silhouette vint aussitôt le rejoindre et Javert salua Rivette avec soulagement.

" Déraisonnable, constata simplement le jeune homme. Mais on ne peut pas empêcher une tête de mule d'agir n'est-ce-pas ?

- C'est le problème avec les dogues, Rivette. Ils sont tenaces et bornés."

Rivette se mit à rire et posa sa main sur l'épaule de Javert. Ce geste amical pouvait passer pour le signe d'une profonde affection...certes...mais en réalité Rivette offrait son soutien à son collègue.

D'ailleurs, d'une voix chuchotée, l'inspecteur demanda :

" Besoin de quelque chose pour faire face ?

- Ta présence me suffira.

- Tu tombes bien, ajouta Rivette alors que les deux policiers commençaient à marcher en direction des bureaux de leurs supérieurs.

- Vraiment ?

- Vidocq est venu aux nouvelles !

- En quoi est-ce une bonne affaire ?

- Javert ! Tout le monde sait que le préfet a une dent contre toi ! On ne sait pas pourquoi mais Mangin parle de te destituer. Vidocq te soutient."

Javert ne demanda pas des nouvelles de M. Chabouillet, il savait déjà ce que Rivette lui annonça, désolé :

"M. Chabouillet n'a pas demandé une audience au préfet. Il doit avoir des choses à faire qui l'empêchent de parler de toi avec le daron.

- Certainement."

Désolé, Rivette regardait son collègue avec une compassion qui fit mal à Javert. Parfois Rivette méritait une paire de claques pour lui remettre les idées en place.

" Je vais bien ! Je dois voir Chabouillet de toute façon.

- Hé bien ! Attendons !"

Une heure !

On fit faire antichambre au policier de Pontoise une heure !

Ce fait n'échappa à personne dans la préfecture de police. Javert était tombé de son piédestal ! Il avait perdu le soutien de son protecteur.

Mais ce fait ne plut à personne. Après les arrestations récentes que le policier avait accomplies et les affairs de meurtres enfin élucidées, Javert aurait mérité un bien meilleur accueil.

D'ailleurs, des sergents, des inspecteurs vinrent aux nouvelles et parlèrent ostensiblement à l'inspecteur victime d'ostracisme. On lui apporta un café, le journal, et même une chaise pour s'asseoir.

Crâneur, l'inspecteur refusa de s'asseoir mais sa blessure l'y obligea.

Il y eut même un homme, imposant et inquiet, qui vint personnellement le questionner sur sa santé. L'inspecteur Gengembre !

" Tiens Javert ! Comme je t'ai pas revu après l'affaire d'Harcourt, j'ai pas pu t'annoncer que personne n'avait attaqué les vieux gonzes qui travaillaient pour d'Harcourt.

- Tu m'en vois rassuré !, lui rétorqua Javert, en souriant de son mieux.

- Mais le vieux serviteur, là… Cochon.

- Cauchin, rectifia posément l'inspecteur.

- Il avait peur pour son argenterie, alors je suis resté à garder la baraque. Il était content.

- C'est bien ça Gengembre, fit Javert, agréablement surpris...mais cela ne dura pas en entendant le goujat ajouter avec un clin d'oeil gouailleur :

- J'ai pu vivre aux frais de la princesse et là-bas il y a une petite môme… Ma fois, si le vieux gonze n'était pas resté à nous surveiller tout le temps, je crois que j'en aurai fait mon affaire.

- Bien... Bien… Bien… Merci Gengembre !

- Au plaisir Javert."

Rivette vit disparaître son remplaçant éphémère avec un regard scandalisé.

" Et tu ne l'as pas frappé ?

- Rivette, si je devais frapper tous ceux qui sont des gougnafiers, j'en aurai mal aux doigts."

Une heure et le préfet fit entrer l'inspecteur dans son bureau. Rivette suivit Javert, on ne s'y opposa pas… Étrangement.

Cela surprit Javert mais il en fut soulagé.

Et cela ressembla à un procès en règle.

Dans le bureau du préfet de police de Paris se tenaient assis, le visage sombre et l'allure imposante, M. Mangin, le préfet en personne, M. Chabouillet, le secrétaire du Premier Bureau et M. Vidocq, le chef de la Sûreté.

On salua les inspecteurs Javert et Rivette avec froideur.

Javert comprenait fort bien pourquoi mais Rivette n'était pas au fait de la moitié des affaires Loisel ou Vienot de Vaublanc ou Harcourt...

Un collègue efficace et dévoué mais complètement aveugle à la réalité de ce qui se tramait dans le bureau du préfet de police.

" Javert !, commença sèchement le préfet, loin de la bienveillance d'il y avait quelques jours, je ne suis pas content de vous."

Ce fut annoncé d'emblée ! Au moins Javert apprécia la célérité de la remontrance.

" Vous deviez travailler avec un agent émérite...et je le retrouve mort sous votre montre. Des explications ?

- Un accident malencontreux, monsieur le préfet. J'ai préféré taire sa réelle identité.

- Un accident malencontreux ?, répéta le préfet, sceptique. Sur un toit ?

- Nous poursuivions un fugitif, monsieur.

- Un fugitif ?

- Un homme qui a assassiné Loisel, monsieur, et fomentait un complot contre le roi."

On prit son souffle.

Tous !

Et pour différentes raisons. Surprise, consternation, inquiétude, intérêt...

Javert apprécia la situation en connaisseur. On allait certainement le casser mais on avait eu tort de vouloir rendre cela public. Le chien avait brisé ses chaînes et montrait les dents.

D'ailleurs Chabouillet fut le premier à se reprendre et lança, conciliant :

" Un complot contre le roi ? Voyons Javert…

- De quel complot parlez-vous Javert ?," reprit Mangin, furieusement intéressé et nettement plus sympathique.

Et ce fut les yeux de Chabouillet que Javert chercha avant de répondre à cette question. Il pouvait lancer le nom du secrétaire devant le préfet. Bien sûr, cela allait provoquer un scandale et personne ne le prendrait au sérieux...mais l'idée serait lancée… Et chacun savait que l'inspecteur se trompait rarement.

N'avait-il pas osé accuser officiellement un maire reconnu par ses pairs et nommé pour une légion d'honneur d'être un ancien forçat ?

Javert n'avait peur de rien !

Donc, Javert pouvait faire beaucoup de mal aux comploteurs, Chabouillet le premier.

Mais il était loyal...malgré tout…

" Un membre d'un groupe de criminels que je poursuis, monsieur le préfet. Dénommé Claquesous.

- Claquesous ? Mais c'est un des membres de Patron-Minette ? ! Ils se sont évadés de la Force !

- Précisément, monsieur."

Le préfet mit quelques minutes à comprendre puis un sourire entendu apparut.

" Merde ! Ils ont des amitiés à la Force ! D'autres comploteurs ?"

On laissa le préfet jurer quelques minutes en frappant du poing sur son bureau de bois précieux.

" Je suis entouré d'incapables ! Des comploteurs vous croyez ?"

Nouveau reg ard entendu avec Chabouillet, le secrétaire ne souriait pas.

Le secrétaire savait que Javert signait son propre arrêt de mort.

Un jour ou l'autre, Claquesous, voire Gisquet, allait se venger de lui.

" Une bande de criminels qui se lancent dans un complot ? Je n'y crois pas Javert !"

Et Javert mentit encore en conservant ses yeux clairs bien ancrés dans ceux de son ancien patron. Un demi mensonge, une demie vérité.

" Serra le croyait monsieur. Ils ont tué Loisel pour le faire parler !

- Vous en aviez dit que les affaires Vienot de Vaublanc, Harcourt et Loisel étaient liées. Vous en aviez parlé dans mon bureau devant Serra.

- En effet, monsieur. Et Serra m'a cru.

- J'aurai dû vous écouter Javert, murmura le préfet, désolé. Les affaires étaient bien liées, vous aviez raison. Merde !

- Je n'avais rien pour étayer mon hypothèse, monsieur.

- Vous avez un instinct remarquable Javert ! Je ferais encore appel à vous lorsqu'un nouveau complot se produira ! Je veux d'ailleurs ce Claquesous !

- Vous l'aurez monsieur, je vous en fais le serment !

- Bien, Javert ! Je suis content de vous !"

Oui, un jour Javert allait se faire tuer pour ces propos d'aujourd'hui. Mais ne venait-il pas de protéger son patron ?

Loyal, oui Javert l'était...mais jusqu'à un certain point, il avait tout fait pour que les meurtriers soient arrêtés...laissant la politique et ses jeux immondes à ceux qui s'y salissaient les mains.

Son patron le premier.

Un jour le roi tomberait et Javert ne voulait pas y être mêlé. Il avait connu de nombreux changements de règnes et de gouvernement sans jamais prendre parti. L'inspecteur Javert allait continuer ainsi...tant que Dieu et les hommes le laisseraient faire.

Et puis, avec un plaisir tout particulier, Javert énonça une autre vérité :

" Claquesous a mérité qu'on affûte la lame qui va le guillotiner, monsieur.

- Certainement Javert !, asséna le préfet, un peu étonné de cette parole morbide, inhabituelle chez un homme comme l'inspecteur. Je vous ferai nommer pour l'accompagner à son exécution.

- Ce n'est pas pour cela que je dis cela, monsieur, mais cet homme a participé à des meurtres barbares contre des prostituées. Dont celui d'une femme nommée Paquita. Des viols suivis d'assassinats. Et il a même personnellement étranglé une prostituée. Maëlys."

On frissonna pour la forme mais ce n'était que des prostituées. Quel intérêt ces meurtres pouvaient avoir face à des assassinats politiques ?

Le préfet se fendit d'un indifférent :

" Mon Dieu, quelle horreur !"

Mais Vidocq ne le prit pas de cette manière. Vidocq avait levé les yeux et cherché à capter le regard clair de Javert. Il y réussit et subtilement, il hocha la tête. Content de Javert et satisfait que le meurtre de cette jolie prostituée qui avait partagé plusieurs fois son lit soit vengé...un jour…

" C'est pour ces affaires de meurtres de prostituées que vous avez été vu au Romarin ?, lança tout à coup le préfet, comme s'il venait de faire une découverte incroyable.

- Oui, monsieur, fit paisiblement Javert, soulagé qu'on lave enfin son honneur.

- Je comprends tout maintenant ! Vous avez simplement enquêté sur ces malheureuses victimes…

- Oui, monsieur."

Le préfet se tut encore et abandonna le sujet des crimes de droit commun. Les prostituées assassinées intéressaient davantage la Sûreté que la Préfecture.

Mangin revint à ce qui lui importait vraiment, sachant qu'il allait devoir rendre des comptes à M. de Rigny et M. de Courvoisier quant à la mort tragique de leur protégé.

" Donc Serra est mort en voulant arrêter un comploteur et un assassin ?

- Oui, monsieur le préfet.

- Et c'est en luttant contre le même homme que vous avez été blessé ?

- Oui, mentit encore à demi l'inspecteur.

- Incroyable ! Il me faut Patron-Minette ! VIDOCQ !"

Le chef de la Sûreté leva la tête et sourit au préfet.

Le Mec ne savait pas tout ce qui s'était passé devant lui mais il en avait compris les grandes lignes.

Serra était le duc Lazaro, évidemment.

Claquesous n'avait rien à voir avec la mort du duc, forcément.

Et Javert mentait pour protéger son patron, naturellement.

La question qui demeurait obscure pour le chef de la Sûreté était le mobile : pourquoi Javert faisait-il cela ?

Quelle affaire se cachait derrière ces paroles alambiquées ?

" Monsieur le préfet ?, demanda Vidocq.

- Je veux que vos hommes continuent à chercher Patron-Minette.

- Très bien, monsieur, fit poliment le Mec.

- N'hésitez pas à utiliser les services de l'inspecteur Javert. Je le laisse à votre service."

Nul ne remarqua le soudain durcissement de la mâchoire de l'inspecteur Javert à ces mots. Nul...sauf Rivette qui compatit...jusqu'à ce que Vidocq ajoute d'une voix doucereuse :

" Il serait bon que l'inspecteur reste avec son adjoint. J'ai vu les inspecteurs Javert et Rivette à l'oeuvre, ils sont d'une redoutable efficacité ensemble.

- Très bien, fit indifférent le préfet. Vous les gardez à votre convenance. Il faut juste que l'inspecteur Javert n'oublie pas le commissariat de Pontoise. Il en reste l'inspecteur principal."

Les deux inspecteurs ne souriaient pas. Ils étaient mécontents de rester au service de la Sûreté...même si ces derniers jours avaient démontré que la Sûreté et la Force pouvaient travailler main dans la main...malgré tout...

Et puis Chabouillet voulut accomplir un dernier geste pour son inspecteur, histoire de protéger Javert de la tempête des prochains mois :

" Nous pourrions imaginer de nommer Javert commissaire du poste de Pontoise, souffla Chabouillet en souriant. Depuis le temps que Gallemand est "malade", ce serait bien d'avoir un nouveau commissaire dans ce poste."

Oui, les yeux de Chabouillet se faisaient plus doux en regardant Javert. Un certain respect existait entre les deux hommes, nés de trente ans de cohabitation et de soumission. Et puis Javert avait sauvé la vie de son patron, malgré le fait que ce dernier l'avait abandonné.

M. Chabouillet n'était pas un ingrat, malgré ce qu'avait dit ce forçat évadé, ce Jean Valjean.

" Javert commissaire ?, lança Vidocq en riant. Il en aura fait du chemin depuis le bagne ! Je serai heureux de boire à cela !

- Nous verrons cela, temporisa le préfet, lorsque Patron-Minette sera sous les verrous."

Et on renvoya les deux policiers à leur poste respectif.

Javert devait retourner au poste de Pontoise, Rivette au poste du Châtelet.

Les deux inspecteurs se regardèrent, encore sous le choc.

"Je t'offre un zif ?, proposa Rivette.

- Avec plaisir, répondit Javert. Ils m'ont brisé la tête.

- Ces jobards auraient fait la plus belle connerie de leur vie en te foutant à la porte, Javert.

- Tu crois ?

- Tu es le meilleur élément de la Force !

- Pas de gloria pour toi Rivette ! C'est moi qui ai pris un coup sur le crâne et c'est toi qui déraille.

- Javert, Javert, Javert… Tu m'as manqué !"

Un café en appela un autre.

Il faisait froid dans les rues, l'hiver était toujours là, un froid vicieux et intense. Les deux policiers regardaient les rares passants lutter pour avancer sur les pavés gelés. La neige recommençait à tomber.

Les inspecteurs de police étaient silencieux, savourant leur café et le silence agréable du petit estaminet…

Ils étaient les seuls clients et l'aubergiste les laissait prudemment tranquilles.

" Si quelqu'un m'avait dit ce que cette affaire de fric-frac allait donner, murmura tout à coup Rivette, je ne l'aurai pas cru.

- En effet, approuva Javert, sentant la douleur revenir dans son crâne.

- Vidocq en savait-il quelque chose lorsqu'il nous a envoyés surveiller les égouts ?

- Non. Il croyait honnêtement qu'il ne s'agissait que d'un simple fric-frac, sinon l'affaire aurait été géré de manière plus discrète."

Rivette ne dit rien.

Javert parlait en connaisseur, habitué à une vie de mouchard au service du Premier Bureau.

" Nous revoici au point de départ, reprit Rivette, un peu dépité. Deux cognes au service de la Sûreté.

- En effet," répéta Javert, en fermant les yeux et en posant sa main sur son front. Malgré lui il offrait le spectacle de sa souffrance à son collègue. Et Rivette n'apprécia pas cela.

Une main posée sous son coude le ramena au présent. Rivette était furieusement inquiet.

"Allez je te ramène chez toi, vieille tête de mule de cogne ! Tu auras bien le temps de te charger des tire-laines de Pontoise demain.

- Rivette, opposa mollement Javert.

- Debout inspecteur...ou devrais-je dire monsieur le commissaire ?"

Un rire amusé.

Il était certain que jamais un gitan né en prison n'allait devenir commissaire de police mais l'espoir restait de mise.

L'inspecteur Rivette paya les boissons et arrêta un fiacre. Javert ne trouva pas la force de s'opposer encore, il devait prendre une drogue contre la douleur et s'allonger.

Salopard de Serra !

" Un jour tu me diras ce qui s'est vraiment passé avec cet escarpe place Royale ?, demanda doucement Rivette.

- Un interrogatoire ? Mal avisé inspecteur.

- J'avoue que je suis curieux," sourit Rivette.

Le rire était de moins en moins rouillé, Javert apprenait l'amitié. Rivette était content de le voir aussi...vivant...humain…

Rivette quitta des yeux son collègue souffrant pour examiner les rues que traversait le fiacre. Il faisait si froid et les gens en mourraient. Rivette songea à son épouse, qui était enceinte et se plaignait sans cesse du froid, le jeune mari avait du mal à réchauffer sa femme. Le charbon était cher.

" La Seine n'est pas prête de dégeler, lança tout à coup le jeune inspecteur. Il neige et le froid persiste."

Les yeux gris de Javert apparurent et une idée vint soudainement à l'inspecteur...mais il hésita quelques secondes à abuser de la gentillesse de son collègue.

Rivette se rendit tout à compte du regard appuyé de son ami.

" Quoi ?

- J'aurai un service à te demander Rivette…

- Mazette ! Toi ? Un service ? Vais-je risquer ma vie ?

- Non, mais tu vas devoir débourser de l'argent et je te rembourserai."

Le jeune homme ne tiqua même pas, il demanda avec un sourire joyeux :

" Qu'y a-t-il pour votre service monsieur l'inspecteur ?

- Ecoute…"

Le reste de la journée fut un brouillard de sensations et de douleurs pour l'inspecteur Javert… La sensation d'être transporté, manipulé avec soin et douceur. Comme rarement il avait connu dans sa vie. La sensation de chaleur et de tendresse. Comme jamais il n'avait ressenti.

Jamais jusqu'à la découverte de l'amour de Jean Valjean.

Il y eut la douleur, atroce, calmée par le laudanum et le repos. Calmée par la main qui caressait ses cheveux.

Javert s'endormit dans un monde d'amour et de sécurité.

Une voix lui parlait dans le lointain et il ne comprit rien de ce qu'elle disait...mais il en apprécia la mélodie. Elle le berçait tandis qu'il perdait pied peu à peu.

Javert était fort. Il était têtu, tenace.

C'était là les faits que Jean Valjean devait se rappeler souvent pour éviter que le désespoir n'ait raison de lui.

Dans ses moments les plus sombres, au chevet de son lit, Valjean se rappelait aussi que Javert était impitoyable envers lui-même. Épuisé, il se refusait le repos. Maigre, il oubliait de se nourrir.

Surtout, il était incapable de rester hors de danger ou d'agir de façon raisonnable.

C'était ça l'homme qu'il aimait et qui l'affligeait au point de lui arracher des larmes douloureuses à avaler.

D'une voix sur le point de se briser, Jean Valjean parlait de paysages lointains et placides, de gens qui vivaient en paix. Les plus beaux passages des livres qu'il avait lus au fil des ans.

Il espérait guider son amant dans ses rêves causées par la drogue et si souvent hantés par des souffrances que seul Javert connaissait.

De ses mains rugueuses qui n'avaient connu que le travail, Valjean inventait des caresses. Il essuyait et bandait. Il transmettait la chaleur sous laquelle les doigts maltraités de Javert guérissaient peu à peu.

Cosette, pour sa part, avait trouvé un allié dans la concierge, Madame Maniveau. Elle connaissait maintenant le nom et la vie de tous ceux qui habitaient l'immeuble et laissait son père perplexe. Pas particulièrement heureux de ce fait, mais…

Le soir, elle rentrait fatiguée, mais satisfaite. Une fois, elle raconta que Madame Maniveau lui avait montré la côte anglaise. Valjean ne sut pas quoi penser. Le matin suivant l'ancien forçat la vit mesurer les bottes de Javert par la méthode de les chausser et de se promener bruyamment autour de la pièce.

" Père, je veux aider.

- Tu aides déjà, mon ange. On ne peut pas faire grand-chose, il faut juste être patient et avoir confiance en la Miséricorde de Dieu.

- Madame Maniveau dit que vous vous rendez malade, père. Dormez dans mon lit et je vous réveillerai si le poêle s'éteint ou si l'inspecteur a besoin de vous. Je peux lui donner de l'eau, et je sais quand ça lui fait mal : il fronce les sourcils. Avant, ça me faisait peur."

C'était vrai. Valjean avait abusé de ses forces et ses blessures mal guéries en souffraient. Il aurait refusé, mais il savait qu'il restait encore un long chemin à parcourir avant que Javert ne se remette sur pied. Et que Cosette n'avait que lui.

Il souleva le rideau qui séparait le lit de camp du reste de la pièce et se coucha. Son sommeil fut agité, vacillant sous le poids de l'angoisse et de la culpabilité.

À un moment donné, il crut voir Cosette emmêler un doigt entre les longues mèches de cheveux qui tombaient sur les épaules de Javert. Elle formait soigneusement une boucle qui s'effondrait dès qu'elle cessait de la tenir.

Il entendit son soupir de frustration.

Plus tard, il entendit une protestation sourde de la petite fille. Fatiguée des cheveux raides de l'inspecteur, Cosette avait entrepris de passer un peigne dans les favoris de Javert pour les lisser.

Les favoris se hérissaient de nouveau dès que le peigne s'éloignait. Inflexibles, comme l'homme qui les portait.

Pour la première fois depuis des jours, Valjean rit. Après, son sommeil fut profond et reposant.

Le médecin prescrit une réduction de laudanum le lendemain. Finalement, les yeux de son compagnon s'ouvrirent. Ils étaient un horizon gris et flou.

Cosette, trop heureuse pour réaliser que Javert était toujours absent, prit son courage à deux mains et se rendit à son chevet.

" Je vous ai fait ça. Je ne sais pas si ce sera assez parce que vous avez de très grands pieds."

Elle déploya le petit paquet de laine bleu foncé qu'elle trimballait depuis des jours et le plaça sous le regard désorienté de l'inspecteur.

Javert ne put répondre, mais il réussit à hocher la tête.

Ce soir-là, alors qu'il couvrait les pieds de Javert avec les chaussettes que sa fille avait tricotées pour lui, Valjean oublia de cacher une larme de gratitude.

Puis sut que son amant était de retour lorsqu'il sentit son pouce, maladroit et affaibli, la sécher.

Après ce jour, le temps passa lentement. Javert se remit enfin grâce aux soins de Valjean et au repos. Il put enfin songer sérieusement à reprendre le travail.

Mais il dut promettre à Valjean et à sa fille ! de rester prudent et de ne pas jouer au policier héroïque pour le moment. On tenait à lui !

Javert accepta le compromis...ce qui le surprit le premier !

Quelques jours calmes durant lesquels l'inspecteur Javert resta attaché à son bureau au commissariat de Pontoise. Pour passer une convalescence tranquille. La santé se rétablit tout doucement et Javert arborait un bandage de moins en moins imposant autour de son nez. Sa main était utilisable dorénavant mais Javert la protégeait des coups inopinés.

Javert prudent ! On ne le crut pas mais on dut en convenir !

En effet, on ne le vit pas patrouiller durant plusieurs semaines. Aussi étrange que cela soit, c'était bien une volonté du fier inspecteur.

Même si un ordre impératif était venu de la Préfecture dans ce sens pour obliger Javert à rester au commissariat. M. Chabouillet voulait certainement rattraper ses torts envers son protégé… Le sergent Durand obéit scrupuleusement aux ordres de la Préfecture. Cela amusa Javert...les premiers jours...avant de l'agacer prodigieusement...

Car le commissariat de Pontoise ne vivait plus que sur des oeufs. On ménageait la santé de l'inspecteur avec un soin qui frôlait le ridicule.

Le sergent Durand refusa les jours de repos que lui proposa son supérieur, l'inspecteur de Première Classe Javert. Durand resta attaché à l'inspecteur et joua les duègnes à ses côtés. Lui apportant du café, du pain, de la charcuterie,..., veillant à la chaleur de son bureau, s'inquiétant de la douleur que Javert devait ressentir…

Il ne fut pas question de laisser le policier rentrer chez lui à pied, le soir on se relayait pour le ramener en fiacre. Chaque officier du poste de Pontoise surveillait l'inspecteur blessé avec soin.

Javert commençait d'ailleurs à en avoir soupé de cette situation…

Le seul point positif de cette période restaient Valjean et Cosette.

L'amour de l'un, tendre et puissant, et l'amour de l'autre, timide et touchant. Cosette s'apprivoisait et...par la force des choses, l'austère inspecteur s'apprivoisait aussi.

Peu à peu, jour après jour, repas après repas… Les yeux bleus ne le contemplaient plus avec crainte et appréhension mais un éclat lumineux brillait maintenant lorsque la petite fille voyait l'imposant policier.

" Mais quelle taille faites-vous ?, lui demanda Cosette un soir alors que Javert se levait de table.

- Six pieds de haut, annonça fièrement le policier.

- Nous lisions une histoire au couvent sur un homme de six coudées de haut ! Vous faites six coudées ?

- Non, sourit Javert. Six pieds seulement et c'est déjà beaucoup !

- Six coudées cela représente 2, 90 mètres ma chérie, expliqua Valjean, amusé. David a tué un géant lorsqu'il a tué Goliath.

- Six pieds ! C'est déjà beaucoup, c'est vrai !, " répéta la petite fille en se levant de table également.

Et avec l'inconscience des enfants, la petite fille sauta dans les bras de Javert. Un peu surpris, le policier gela puis il réagit en souriant, avec joie.

Un beau sourire, loin du sourire de fauve, un sourire heureux.

Un sourire rare. Faisant étinceler les yeux gris d'une lumière intérieure magnifique.

" Six pieds de haut ! Cela fait 1,80 mètre, ajouta Javert en levant la gamine à bout de bras.

- Je touche le plafond !," s'extasia la fillette.

Des tranches de vie qui rendaient Javert plus doux et plus heureux qu'il ne l'avait été de toute son existence.

Entre-temps, Jean Valjean apprenait à vivre sans peur.

Au cours des dernières années, il s'était habitué à la sécurité du couvent et à son inviolabilité. Il se sentait réconforté par la pensée que, lorsqu'il ne serait plus là, Cosette serait accueillie au sein de la petite communauté et qu'elle aurait, en tant que religieuse, une famille inébranlable et un but incomparable auquel elle pourrait consacrer sa vie.

A présent, il n'en était plus si sûr.

Sa fille et lui avaient déménagé rue de l'Homme-Armé et depuis lors, Cosette semblait heureuse de faire des plans pour transformer l'appartement impersonnel en un véritable foyer qui accueillerait la famille peu conventionnelle qu'ils commençaient à former avec Javert.

Petit à petit, Valjean comprenait que les ambitions de sa petite fille, sur le point de cesser d'être une enfant, étaient légitimes et réalisables. Cela le troublait.

Le vieux galérien, frugal et dur, découvrait la nécessité de subvenir aux besoins de ses proches. Du charbon, de l'eau, de la nourriture. Puis des couvertures, de la vaisselle... Valjean commençait à désirer des choses qui rendraient la vie plus agréable aux siens. Une fois, il avait souhaité du pain...

Maintenant, il devait se raisonner tous les jours. Et, mettant de côté des souvenirs qui ne s'étaient jamais complètement effacés, croire que son bonheur était réel et qu'il pouvait être durable.

Apprendre à faire confiance à Fraco avait été facile. Faire confiance au destin ne l'était pas.

Le matin, avant que Cosette ne se réveille, il lui arrivait de se rendre en ville lorsqu'elle était encore tranquille. Il cherchait des provisions, oui, mais aussi le côté de lui-même qui rêvait de nouveau depuis que Fraco lui avait donné son affection cherchait un endroit confortable où sa famille pourrait s'installer.

Il n'osait pas se promener comme un homme libre. Il cherchait encore des moyens de passer inaperçu parmi les gens et observait son entourage tout en marchant. Valjean n'avait aucun moyen de savoir avec certitude où il en était.

Vidocq lui avait promis l'oubli ; Chabouillet avait choisi de l'ignorer. Balmorel avait peut-être cessé de le chercher... Tout était incertain, et pourtant il n'aurait rien changé à ces jours d'incertitude.

Pas plus que ses soirées, qu'il passait à lire avec Cosette et à écouter son bavardage incessant alors qu'ils attendaient tous deux le retour de Javert.

Quant à ses nuits...

Il était tout simplement impossible de rester dans le lit de camp qu'il s'était installé dans la cuisine. Donc, il se faufilait dans la chambre de Javert et apprenait à vivre entre ses bras.

Leur intimité restait loin d'être mémorable et Valjean en prenait le blâme : la présence de Cosette dans l'appartement l'intimidait.

Et il avait encore du mal à toucher Javert sans craindre de le blesser. En toute honnêteté, il s'émerveillait encore de l'effet que ses caresses maladroites avaient sur l'homme et était terrifié à l'idée de briser le charme. Parce que autant de bonheur ne pouvait pas être possible. Ou le pouvait-il ?

La première nuit, Javert avait ri en le voyant entrer dans sa chambre. Sans doute, il l'attendait.

"Alors, Valjean, tu fais honneur à la devise des Mots à la bouche, dit Javert, en lui tendant la main pour l'accueillir.

- Plait-il ?

-"Il n'y a pas d'homme si lâche que l'amour ne le rende culotté", répondit l'inspecteur avec détermination.

- Ah ! Eh bien, en fait cette phrase est un peu... déformée. Ce que Platon a dit, c'est qu'"Il n'y a pas d'homme si lâche que l'amour ne puisse le rendre courageux et en faire un héros."

Javert resta silencieux tandis qu'il saisissait sa main et entrelaçait leurs doigts.

" Je commence à te comprendre, Jean Valjean

- Et je commence à te connaître, Fraco Javert."

Un autre moment inoubliable pour l'inspecteur fut la visite de Rivette au poste de Pontoise, un objet bien emballé sous le bras.

Conspirateur, le jeune inspecteur demanda à rencontrer en privé Javert.

Cela surpris et inquiéta l'inspecteur en charge du poste de Pontoise.

" Vidocq a fait des siennes ?, demanda Javert, aussitôt la porte refermée sur les deux policiers.

- Votre commande, monsieur l'inspecteur, annonça solennellement Rivette en tendant son paquet à Javert.

- Tu as trouvé ?

- Figure-toi que des calicots [vendeur] en ont fait leur fond de commerce aux abords de la Seine.

- La Seine est encore gelée ?

- Toujours, c'est d'ailleurs une catastrophe pour l'approvisionnement de Paris, mais je suppose que cela t'arrange plutôt maintenant."

Rivette souriait avec bonhomie.

" Juste !, admit Javert en examinant le contenu du paquet. Quelques jours de glace encore et je prierais pour le retour de la chaleur.

- Mhmmm. Le Printemps et ses brouillards, et ses pluies, et ses vents… Je suis impatient d'y être."

Rivette avait parlé sur le ton de la moquerie.

Puis Javert leva les yeux, surpris, sur son collègue, il avait fini de déballer le colis et ne comprenait pas.

" Trois ?

- Hé bien oui ! Vous êtes trois non ? Ou alors la gosse va se risquer toute seule !?

- Mais non, mais je pensais juste au père et à la fille…

- Allez ! Ne t'inquiète pas ! Ils sont loués pour une semaine pour trois personnes, tu les rendras dès que vous vous serez assez brisés d'os.

- La facture !, exigea Javert.

- J'ai le temps d'être payé Javert, grogna Rivette, sachant que les moyens du vieil inspecteur étaient un peu limités avec son accident et ses jours de congé.

- Les bons comptes font les bons amis, il paraît.

- Oui, c'est ce qu'on dit," approuva amèrement Rivette.

Javert analysait la quittance apportée par Rivette. Il grimaça au prix exigé mais l'idée de faire plaisir autant à Cosette et à Valjean lui rendit le sourire.

Il travaillerait plus fort, plus dur, plus longtemps pour se remettre dans ses fonds. Donc, Javert chercha sa bourse et compta quelques pièces de cuivre pour son collègue. Rivette les empocha sans plaisir...même si secrètement, le jeune homme était soulagé de retrouver son argent. La vie était dure et sa femme avait des besoins à satisfaire pour l'arrivée prochaine du nourrisson.

Des faits qui seraient restés tus...mais que Javert avait bien devinés…

" Les bons comptes font les bons amis," répéta Javert.

Puis les yeux ancrés dans ceux de Rivette, il ajouta :

" Et tu es un bon ami.

- Je suis content de te l'entendre dire. Tu es aussi un bon ami."

Et les policiers se quittèrent sur un dernier salut...et la promesse de mener une patrouille sur les quais de la Seine le lendemain. Inopinément.

La journée s'étira dans une langueur atroce, Javert bouillait d'impatience. Il avait hâte de rentrer chez lui, ce qui était rare. Enfin, ce qui avait été rare.

Et puis chez lui était devenu une notion un peu étrange à appréhender.

Javert passait le plus clair de son temps chez Valjean, rue de l'Homme-Armé. Dînant en compagnie de l'ancien forçat et de sa fille.

Ravi de voir la joie des deux êtres qui comptaient le plus pour lui en le voyant arriver, chaque soir, sain et sauf de sa journée de travail.

Parfois, il restait la nuit...mais la présence de Cosette gênait les deux hommes. Car faire l'amour en toute discrétion était encore un peu difficile.

Javert et Valjean en étaient encore aux prémices de l'amour, à la découverte de l'autre et à apprendre le désir. Et rester calme et silencieux dans les actes de l'amour était une gageure. Pour les deux.

Et un soir, comme de nombreux autres soirs, Javert arriva pour le dîner et se contenta de caresser les doigts de Valjean en le saluant devant sa fille. Puis il eut le droit à une embrassade de Cosette, les bras remplis de dentelles et de rubans.

" Qu'est-ce que c'est ?, s'enquit la petite curieuse en voyant le paquet que le policier avait posé sur la table avant de la prendre dans ses bras.

- Une surprise !, souffla le policier dans l'oreille de Cosette.

- Un cadeau ? cria-t-elle au mépris des tympans de Javert. Vous avez un cadeau ?

- Tu aimes les cadeaux ?, " demanda en souriant Javert, amusé devant la joie si profonde de la gamine.

Cosette se débattit pour quitter les bras de Javert et se précipita sur le paquet pour l'ouvrir. Mais Javert avait soigneusement fermé le paquet avec des cordes tressées.

" Je vais l'ouvrir pour toi, lança-t-il avec autorité.

- C'est dangereux ?

- Assez."

Un couteau apparut, tiré d'une des poches du carrick de l'inspecteur et Javert entreprit de défaire les cordes.

Valjean se plaça à sa hauteur, curieux lui aussi, et légèrement inquiet.

Javert n'avait pas vraiment eu d'enfance et l'idée qu'il se faisait des enfants était particulièrement maladroite. Il aurait pu en effet vouloir offrir un couteau ou une arme dangereuse à un enfant, sans forcément voir ce qui choquait dans cette action. Son premier cadeau n'avait-il pas été un pistolet d'officier de cavalerie ?

Le père de Cosette demanda, incertain :

" Dangereux ?

- C'est coupant !"

Le paquet enfin ouvert, Javert s'écarta pour laisser s'approcher Cosette mais ce fut lui qui dévoila ce qu'il y avait.

Et un cri de stupeur général retentit dans le salon de Valjean.

" Des patins à glace ?, s'écria Cosette, en frappant dans ses mains, ravie.

- Des patins à glace ?, répéta Valjean, abasourdi.

- La Seine est encore gelée. Il faut en profiter !

- Mais je ne sais pas patiner, murmura Valjean, en passant son pouce sur la lame d'un des patins, coupante et effilée.

- Et bien nous serons trois !

- Parce que toi aussi... ?

- Rivette a cru bon de m'en prendre une paire également."

Javert contemplait les patins comme s'ils lui avaient fait un affront personnel. Puis, il se détendit en sentant les doigts de Valjean frotter doucement son bras. Cosette était trop hypnotisée par le contenu du paquet et ce qu'il signifiait pour qu'elle remarque les gestes de tendresse inappropriée entre les deux hommes.

" Cadeau de Rivette ?, demanda Valjean.

- Je lui ai demandé de m'en trouver, expliqua Javert. Je suis encore coincé à Pontoise. Il ne m'est pas possible de patouiller loin pour le moment. Rivette s'est chargé de cette mission avec joie.

- Et demain ?"

Le sourire de fauve de l'inspecteur refit surface tandis que Javert annonçait :

" J'ai une patrouille à mener sur les quais de la Seine.

- Cela tombe bien.

- N'est-ce-pas ? C'est ce que m'a dit Rivette."

Un rire partagé. Javert avait furieusement envie d'embrasser Valjean. Mais pas devant la gamine.

Valjean dut le sentir car il demanda à Cosette, d'une voix douce mais autoritaire :

" Cosette, tu veux bien aller me chercher le cidre, je te prie ?

- Bien sûr, père."

Cosette disparut de toute la vitesse de ses petites jambes. Et Valjean en profita pour se rapprocher de Javert.

" Un joli cadeau, merci Fraco.

- Je veux te faire plaisir, mon Jean. Il me semble que c'est quelque chose que tu n'as pas souvent connu. Je me trompe ?

- Toi non plus, il me semble.

- Dieu ! Je t'aime…, souffla Javert.

- Fraco…"

Les deux hommes s'embrassèrent, un peu imprudemment, mais ils en avaient besoin. C'était un beau moment qui méritait un joli souvenir rempli de tendresse...

Hiver 1829. La Seine était gelée. Ce fait était assez rare pour être noté. De mémoire d'hommes, la dernière fois remontait à l'hiver 1788.

On patinait sur le fleuve.

L'inspecteur Javert n'avait pas froid. Il avait même trop chaud, emmitouflé dans son uniforme de tissu épais, des pieds et des doigts bien emballés, dans des vêtements tricotés de la meilleure laine. Une écharpe couleur bleu nuit entourait son col et lui donnait un air canaille.

On travaillait pour lui rue de l'Homme-Armé...et ce fait surprenait toujours Javert.

Javert priait le Ciel que personne ne le reconnaisse à glisser ridiculement sur le fleuve gelé.

Car l'inspecteur de police émérite patinait avec une grâce de vache pleine. Il glissait, tombait sur le genou et se sentait du dernier ridicule. A ses côtés se tenait un vieil homme, les cheveux blancs flottant dans le vent et un sourire si large qu'il faisait de l'ombre au soleil. Valjean, bien entendu, réussissait mieux que lui à tenir sur les patins, même s'il n'aurait pas fallu le bousculer de trop pour faire tomber le colosse sur la glace.

Et, accrochée de toutes ses forces à la main de son père patinait Cosette.

La fillette riait, aux anges, heureuse de vivre.

La Seine était large et la glace était assez épaisse pour supporter le poids des patineurs en goguette. On riait, on s'appelait, on s'interpellait joyeusement. Des marchands de marrons chauds avaient élu domicile sur les bords du fleuve. Et du vin chaud était proposé à des prix raisonnables.

L'inspecteur Javert évita pour la troisième fois une chute dramatique, faisant rire Valjean qui prêta sa force pour retenir le policier.

" Je ne comprends pas comment un bretteur comme toi peut être aussi malhabile sur la glace.

- On ne patine pas lorsqu'on se bat à l'épée !," grogna Javert en serrant les dents.

Un jeune couple refusa de s'écarter pour laisser passer le policier et Javert dut faire un écart. Constatant avec horreur qu'il ne savait toujours pas comment freiner sur cette glace du diable.

Une petite main vint capturer la sienne et Javert aperçut les yeux brillants de Cosette et les joues rougies par la chaleur et l'excitation.

" Je vais vous montrer monsieur, sourit la petite fille.

- A votre service," murmura Javert, par habitude.

Cela fit rire la petite Cosette qui entraîna le policier dans une promenade douce sur le fleuve.

Javert ne trouvait rien à dire.

Il ne savait pas quoi dire.

Il n'avait jamais connu cela.

Et une fois encore, l'austère policier se demanda si ce qu'il ressentait au fond de son coeur était le bonheur.

" Père !, cria Cosette en appelant Valjean, resté proche des deux êtres qui comptait tant à ses yeux. Regardez M. Javert ! Il sait patiner !

- Dieu en soit loué ! Je n'aurai pas supporté une heure de plus sur ces patins à le voir osciller ainsi !, rétorqua Valjean en riant.

- Et moi donc !," ajouta gentiment Javert, en essayant prudemment de rejoindre le bord du fleuve.

Cosette le vit faire avec un regard rempli de déception.

" Vous partez ?

- Je devrais travailler, ma petite Cosette. Mon collègue m'attend depuis assez longtemps.

- A ce soir Fraco, lança doucement Valjean.

- A ce soir Jean."

Deux sourires épanouis, deux regards tendres, deux hommes amoureux.

On s'écarta devant l'impressionnant policier venu perdre une heure de sa vie à patiner sur le fleuve.

Mais cette heure compterait parmi les plus belles heures de la vie de l'inspecteur Javert.

Sur le pont d'Austerlitz attenant au quai de la Rapée se tenait l'inspecteur Rivette, accoudé au parapet et se reposant à la chaleur inexistante du soleil de l'hiver. Il sirotait patiemment un verre de vin chaud et dégustait un sachet de marrons grillés. Javert se plaça à ses côtés et appuya ses coudes sur le parapet du pont pour examiner la Seine en contrebas.

Le fleuve était magnifique, la glace étincelait, irisée aux délicats rayons du soleil hivernal.

Un joyau flamboyant qui embellissait Paris et le faisait briller.

Rivette, en souriant, tendit son sachet de marrons grillés et Javert en piocha un pour le décortiquer avec soin.

" Tu arrives au bon moment Javert, j'allais te chercher.

- Des ennuis ?

- Vidocq nous a fait appeler rue Petite Sainte-Anne. C'est ton Durand qui a réussi à nous faire prévenir.

- Comment diable savait-il que nous étions présents ici ?, fit Javert, surpris.

- Disons que je l'ai tenu informé de notre patrouille le long du quai de la Rapée. Ton sergent est devenu protecteur envers toi, vieux cogne.

- C'est un gentil môme, concéda Javert en mâchant avec appétit son marron grillé.

- Il doit espérer que tu en feras un inspecteur lorsque tu seras devenu commissaire.

- Il va devoir espérer longtemps alors," sourit Javert.

En regardant bien les patineurs, Javert arrivait à trouver des cheveux blancs et il en concevait un profond plaisir.

" Je te préviens Javert, commença Rivette avec une certaine grandiloquence, si ce salopard de Vidocq nous envoie tenir une planque en pleine mouche d'hiver [neige], je lui tiendrai ses quatre vérités.

- Je t'accompagnerai dans ce cas, je tiens à voir cela !

- Javert l'argousin… Tu m'apprendras à tenir un fouet ?

- Rivette, Rivette, Rivette…"

Et les deux hommes se mirent à rire.

Leurs rires montèrent dans le froid de l'hiver, dans une jolie colonne de vapeur, fragile et légère.

Tandis qu'en dessous du pont, sur la Seine gelée et durcie sous leurs pieds chaussés de lourds patins de bois, dansaient les Parisiens…

Pour oublier le froid, la tristesse, la colère qui montait et grondait contre le roi Charles X, mal aimé de son peuple et de plus en plus détesté.

La Révolution était en marche !

FIN

ANNEXES

LISTE DES MORTS

Victimes du Poron et de sa bande :

Paquita, amie de Lucie

Romuald, ami de Julien (scène du Romarin)

D'autres prostituées homme et femme (6 en tout)

Loisel, premier mort

Le portier du couvent

Victimes de Lazaro :

Georges Viénot de Vaublanc, frère de l'illustre homme politique et ministre d'état Vincent-Marie Viénot de Vaublanc

Le frère d'Eugène d'Harcourt, le député, Alphonse d'Harcourt.

LISTE DES PERSONNAGES

Alliés et témoins :

Lucie : fille du Romarin avec son fils Antoine

Le Marquis : patron du Romarin

Soazig : jeune amie et assistante de Valjean

Cauchin : Serviteur d'Alphonse d'Harcourt

Mère Saint-Augustin : Pharmacienne du couvent, et méchante.

Rouastre : forçat enchaîné à Valjean. Devenu commerçant rue du Fer.

Maillard : Forçat enchaîné à Valjean. L'aida à sauver Vidocq

Madame Maniveau: Concierge rue des Vertus.

Criminels :

Patron-Minette au grand complet : Brujon, Babet, Gueulemer

Le Marlin : homme de main de Balmorel, blessé par Valjean et incapable de poursuivre les combats

Balmorel : daron de la putasserie

La Berloque : un ancien de la bande du Poron qui a sympathiqué avec Pierre-Claquesous

Pierre-Claquesous : dans le camp des 221, côté Gisquet et Chabouillet

Emiliano Serra, alias le duc Lazaro : tueur, espion, au service du roi, fils de M;. de Rigny

Policiers :

Claude Mangin : préfet de police

Rivette : inspecteur de police, Poste du Châtelet

Ruellan : inspecteur de police corrompu du Châtelet

Marcel Gengembre ; inspecteur du Châtelet. Adjoint imposé à Javert

Philippot : jeune sergent de Pontoise.

Durand : Jeune sergent de Pontoise

Blier : Inspecteur, rue de Pontoise

Roussel : Inspecteur, rue de Pontoise

Burma : Policier, rue de Jérusalem

Keller : préposé à la Morgue

Nicolet : commissaire du poste de la rue Pecquay

Gallemand : commissaire éternellement absent pour cause d'ivrognerie du poste de Pontoise

Gramont : inspecteur qui intervient au tout début de l'affaire Loisel, on ne connaît pas encore son poste

Du complot :

Pierre alias Claque-Sous, l'homme de main de Gisquet

Casimir Perier : futur préfet de police, après la révolution de 1830

Gisquet : issu d'une famille industrielle riche, idem

Augustin Perier : frère aîné de Casimir

Quelques noms de l'Adresse des 221

QUELQUES APERÇUS DE LA VIE D'UNE MAISON CLOSE :

J'ai passée ma journée à me renseigner sur la prostitution, cela ne pouvait plus attendre si l'on veut que notre travail soit le plus vraisemblable possible.

Et j'ai trouvé quelques bribes qui changent ce que nous avons écrit ou qui pourraient nous aider.

Je colle les informations à continuation.

Ah! Une chose importante: j'ai relu Parent-Duchâtelet, pour en savoir plus à propos des enfants de la prostitution.

Il était permis aux filles d'élever leurs enfants en maison jusqu'à l'âge de 4 ans. Après, les enfants devaient sortir de la maison de tolérance ou du domicile ou elle travaillait en tant que prostituée.

Cela nous donne le scénario: les plus petits peuvent être chez Le Marquis. Les plus vieux, doivent être dans la maison d'à côté. Ou au dernier étage du bâtiment, ou les clients n'auraient pas accès.

La "tolérance" de Javert consisterait en "ne pas savoir" qu'il y a une porte d'accès qui permet aux femmes de visiter leurs enfants lorsqu'elles le souhaitent.

Et le petit Antoine s'est servi de cette porte, ce qui est toute à fait interdit. Mais Javert ne voit rien. Comme vous voyez, Javert reste ainsi "flexible" mais il n'est pas forcé de cacher une grosse illégalité. Du moins, en apparence.

A VOUS DE DÉCIDER.

Et maintenant, quelques informations sur l'intérieur des chambres qui changent le scénario.

Je me suis bien informée et l'époque coïncide ou à peu près.

Source: Alain Corbin: Les filles de noce

Oui, voilà une autre question intéressante: la tenancière o madame.

Normalement, des femmes. Souvent, des femmes homosexuelles, ce qui provocait des scènes de jalousie parmi les filles.

Les policiers regardent ces dames comme des alliées. Elles tiennent un livre (sont obligées à le faire) ou elles marquent le nom des filles, la date d'entrée et de sortie dans la maison et l'état de santé lors des visites sanitaires. Aussi, les visites de la police des moeurs.

La tenancière est l'autorité dans la maison. Pas de débauche pour elle. Elle doit être aussi honnête et fiable que possible. C'est le contraire de l'entremetteuse, du proxénète o du souteneur. Donc, notre Marquis doit avoir des principes solides, même si Valjean ne le comprend pas encore.

Il garantit la sécurité des filles, et choisi une femme âgée qui s'occupe de collecter (sous-maitresse) l'argent des clients, présenter les filles aux clients. Et lorsque les prostituées l'exigent, s'assurer de la bonne santé du client en l'examinant.

Toutes ces choses pourraient faire du Marquis un homme intéressant.

POUR L'AMBIANCE:

Les maisons de plaisir étaient marquées par des lampes rouges à leur entrée. Mais, plus important: Une vieille femme se tenait sous le seuil de la porte. Sans jamais franchir le seuil et sans avoir de compagnie. C'était un signe sans équivoque de la maison de la tolérance.

Les prostituées éprouvaient un grand amour pour leurs enfants et étaient des mères exemplaires. Pas toujours, mais dans de nombreux cas. L'explication est simple : comme dans le cas de Valjean, l'affection innocente et pure d'un enfant leur redonnait leur dignité.

Un enfant les présente à la société comme des mères, pas comme des prostituées.

Autre question : pendant la grossesse, les femmes étaient assez indifférentes à leur état. Elles ne prenaient aucune précaution particulière concernant l'enfant à naître. Elles ne cessaient pas d'exercer leur profession.

Cependant, elles étaient dorlotées et protégées par le reste des prostituées. Quand elles accouchent, l'enfant et la mère étaient dorlotés.

Il est également intéressant de savoir que, parmi elles, les prostituées se montraient solidaires et ne se dénonçaient pas d'elles-mêmes. A moins qu'il n'y ait une question de jalousie pour un homme entre elles. Ou une trahison de ce style aussi.

Cependant, elles avaient tendance à se fâcher pour des raisons insignifiantes, comme l'insulte d'une autre prostituée qui la traite de laide ou de sale. Et elles pouvaient même se frapper avec les poings et les pieds, mais elles avaient rarement recours aux armes.

Ces combats s'oubliaient vite.

D'autre part, elles avaient tendance à protéger leurs enfants dans la mesure du possible.

Autre question : pendant la grossesse, les femmes étaient assez indifférentes à leur état. Elles ne prenaient aucune précaution particulière concernant l'enfant à naître. Elles ne cessaient pas d'exercer leur profession.

Au contraire de ce qu'on pense, à l'époque les prostituées n'avaient pas recours aux avortements aussi souvent que les filles-mères, par exemple.

Leur problème est que souvent ces enfants naissaient malades: vénériens.

Aussi, il faut savoir que des prostituées qui perdaient leurs enfants malades pendant qu'elle allaitaient, parfois accouraient á l'hôpital pour allaiter des enfants vénériens que nulle autre femme n'aurait voulu alimenter. Sûrement, elles se faisaient payer. Mais c'était très généreux tout de même. les enfants pouvaient leur filer une maladie qu'elles n'avaient pas.

Donc le scénario avec des enfants au Romarin, est très valable.

IMPORTANT:

La prostitution est un état éphémère : une femme ne se prostitue pas longtemps.

Les raisons étaient simples : elles tombaient malades.

Parfois elles réussissaient à retourner dans leur pays d'origine, parfois elles trouvaient un emploi pourri... parfois elles devenaient amantes de délinquants et aussi délinquantes. Ou bien elles cessaient de se soumettre aux règlements de la police et devenaient insoumises.

Mais une prostituée ne vivait généralement pas longtemps. C'était une triste réalité.

D'un autre côté, il était pratiquement impensable que ces femmes trouvent un homme prêt à les épouser.

La plupart des femmes qui se prostituaient étaient âgées de 20 à 25 ans.

Une prostituée de 30 ans était déjà considérée comme une vieille femme.

MAINTENANT, JE TRAVAILLE SUR LE NOM DES RUES QUE NOUS RECHERCHONS.

Si je me souviens bien, les crimes doivent avoir lieu pas loin du Romarin.

Donc, pas loin des grands marronniers et du Quai de la Rapée.

Selon Parent-Duchâtelet, à cet endroit , le niveau de prostitution est moyen : ni trop élevé, ni trop rare (bon, un peu plus bas que la moyenne, dirais-je) . Et cela nous favorise.

Le seul problème est que la région n'était pas aussi densément peuplée que le centre de Paris.

Mais la barrière de Bercy était proche… N'empêche, nos filles ne seront pas des filles de barrière, et le romarin ne serait pas non plus un genre d'établissement comme "La Chaumière"

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