Hop un tout petit one-shot surprise et totalement improvisé. Ça ne cadrait avec aucune de mes histoires en cours, et parfois ça fait du bien d'exprimer un truc sans pour autant se soucier de la construction d'une histoire.

La fic est nommée d'après un titre d'Anoice, que je vous recommande chaudement, qui m'a accompagnée pour l'écriture :)

Enjoy !


Les feuilles mortes tombent en farandoles, décrivant des courbes paresseuses avant de rejoindre le tapis humide, couleur rouille, qui recouvre le chemin de terre et de gravier.

Aomine se hâte, non que quelqu'un l'attende, mais aujourd'hui, quelque chose le taraude, comme une impression tenace accrochée aux tripes, mais indéfinissable. La seule chose qu'il sait, c'est qu'il a besoin d'un exutoire. Besoin d'horizon. Peut-être de s'arrêter au bord de la mer, s'asseoir sur son capot, et juste laisser libre cours aux émotions.

Au parking de l'autre côté du square, il retrouve sa voiture. Ce n'est pas une bête de course comme il en rêve, mais elle lui suffit. Après tout, ce qu'il lui demande avant tout, c'est de l'emmener sous d'autres cieux, là où la lumière se dépose sur le monde amoureusement, là où les horizons s'ouvrent, où le vent chante dans les étendues vides.

Il s'installe sur le siège conducteur, boucle sa ceinture, tourne la clé de contact. Le vrombissement familier, rassurant, se communique en légères vibrations dans ses cuisses et dans son dos. Il pose le pied gauche sur l'embrayage, le droit sur l'accélérateur, et dans un subtil dosage, fait crisser les pneus sur l'asphalte alors qu'il quitte sportivement sa place de parking.

Pas de temps à perdre. La mer l'attend.

Il s'insère dans la circulation et fonce autant que la prudence le permet, les yeux rivés sur la route, concentré. Il traque la voiture devant lui, puis celle encore devant. Les véhicules disparaissent dans ses rétros un à un, tandis qu'il enfonce encore la pédale d'accélérateur, poursuivant sa cible ultime : l'horizon qui se déploie derrière le paysage barré d'immeubles, de visages, de souvenirs.

Et enfin, la ville cède. Comme lorsque le brouillard se lève, les vastes paysages se révèlent soudain derrière la capitale, et le ruban d'asphalte s'y enfonce, serpentant dans ses montagnes, ses criques, s'élançant sur ses plaines et paressant le long des falaises. Une lumière argentée peint la côte de couleurs d'orage, les nuages se bousculent en hésitant à se fendre, et soudain au détour d'un virage, la fantaisie baroque d'un bosquet rouge et or se détache nettement contre le ciel alourdi de pluie.

Il relâche l'accélérateur, son regard attiré partout autour de lui, s'attardant sur une butte herbeuse d'un vert insolent, dérivant dans la brume bleu grise qui se teinte de rose là où le soleil l'approche, flottant au-dessus d'un océan indécis, mariant le vert, le gris et le bleu, et le blanc pur des crêtes d'écume qu'il devine siffler comme des fauves en colère.

Il a hâte d'arriver à destination. De nouveau, son pied enfonce la pédale d'accélérateur. Il fait descendre la vitre pour laisser le vent frais de novembre pénétrer l'habitacle et ébouriffer ses cheveux. Il inspire à pleins poumons cet air iodé qui porte déjà la pointe de givre et de terre propre à l'hiver, en y mêlant encore la douceur presque sucrée, comme du pain d'épices, de l'automne qui s'attarde avant de tirer sa révérence.

Quelques kilomètres plus loin, il s'arrête un peu brusquement, ayant repéré au dernier moment le belvédère qui domine la côte. Il remonte le frein à main, déboucle sa ceinture et sort. Il s'approche du bord, observant les falaises qui se déploient de chaque côté, s'affaissant à gauche alors qu'elles s'effondrent dans la baie de Tokyo, continuant à sa droite, ponctuée de vastes plages. Puis, il se pose sur le banc qui domine la vue. Quelque chose le pousse à repartir aussitôt, comme si, s'il s'attardait ici, il serait sans défense. Vulnérable face à l'horizon qui lui renvoie son reflet, ses pensées, émotions, souvenirs en miroir.

Il a toujours ce poids au creux de la poitrine, cette gêne indéfinissable qui assombrit sa journée d'un nuage d'angoisse, si fin qu'il est facile de l'oublier. Mais le poids demeure entre ses côtes, sa perception reste brouillée par cette fine obscurité comme une pluie légère qui n'en finit pas de tomber.

Il fixe son regard sur l'horizon, désaltérant son âme assoiffée d'ailleurs par la vue de l'infini qui s'ouvre devant lui. Ce qu'il éprouve, ce qui l'a conduit ici... C'est comme une lassitude, une fatigue de vivre, la sensation de s'égarer encore et encore dans les mêmes impasses mentales. Mais ici, il se sent plus léger. Plus proche du moment où son cœur cèdera comme la ville qui s'est évanouie derrière le pare-brise. Révélant... quoi ?

Peut-être rien d'autre que cet horizon qui perdure encore et encore, traversé inlassablement par les vagues. Peut-être qu'il n'a pas besoin de raisonner, de cadrer. Seulement de se laisser franchir, encore et encore, par les vague qui se succèdent.

Trois ans déjà. Trois ans depuis que Taiga a franchi le même océan qu'il contemple aujourd'hui. Il se prend à imaginer que le tigre est là de l'autre côté, assis comme lui sur un banc, à tenter de percer l'horizon du regard pour apercevoir sa silhouette en miroir.

Il se prend à espérer qu'il éprouve la même nostalgie insidieuse, tapie dans son cœur comme un souvenir qu'on est sur le point de se remémorer. Ces mêmes sentiments vastes comme la mer, changeants avec les saisons, mais qui conservent toujours un fond constant, à l'épreuve de toutes les tempêtes, de même que l'océan veille sur ses abysses impassibles.

Mais soudain ce n'est plus assez... Il se tasse un peu sur son banc, serre les poings. Il n'est pas comme les abysses de l'océan. En lui vivent et hurlent des émotions bouillonnantes, imparfaites, qui cadrent mal avec l'harmonie factice du quotidien. En lui dorment d'anciennes hantises, tout un chemin semé de démons qui surveillent sa progression. Et au milieu de tout ça il est seul, comme aujourd'hui sous le ciel qui se déchire en puits de lumières et sombres ondées, son cœur affamé d'un rêve qui ne cesse de se dérober.

Il n'y a pas de miracle dans la vie. Pas plus que du pur travail acharné. Il n'y a que des interstices dans lesquels on se faufile, et parfois, des dégringolades imprévues. Il ne peut se reposer sur rien. Ne croire en rien. Sinon, peut-être, à ce filament d'espoir qui traverse l'océan entier.

Il ne formule pas son souhait. Surtout pas. De peur que le destin ne le lui dérobe, comme la superstition qui empêche de confesser un vœu à la vue d'une étoile filante...

Et pourtant son souhait est ancré dans son cœur, et l'océan l'entend. Le ciel tout autour de lui l'entend, se mouvant lentement autour de cette lueur infime qu'il laisse partir dans l'infini.

I hope one day we'll see each other once again...