Le soleil avait disparu depuis un moment derrière les maisons de l'autre côté du square, mais le ciel était encore clair et lumineux, mâtiné des premiers rayons du couchant. Malgré l'heure tardive, il faisait encore chaud, presque lourd. Une chaleur un peu oppressante, angoissante, comme avant un orage.

Du pub voisin, à travers les arbres, Harry entendait les éclats de voix et les rires qui fendaient le silence du parc. Les clients avaient dû se répandre sur la terrasse et jusque sur le trottoir pour profiter de la douceur de la soirée, au grand dam des voisins. Des exclamations étouffées, des encouragements, puis des vivats et des cris. Sans doute qu'ils sautaient de joie, se congratulaient, se donnant de grandes tapes dans le dos en commentant le but ou l'essai qu'avait marqué leur équipe qui se démenait sur un grand écran. La bière allait encore couler à flots, autant que l'urine le long des trottoirs, et la soirée se prolonger fort tard...

Harry était loin de tout ça. À cette heure, le parc était quasiment déserté. Les femmes et les nourrices avaient rapatrié leurs enfants suants et poussiéreux pour leur donner le bain, les faire manger, les coucher. Sans doute, la plupart étaient déjà au lit à cette heure. Ne restaient plus dans les allées sombres que quelques jeunes qui fumaient dans un coin, les promeneurs avec leurs chiens et des écureuils avides.

Il n'avait pas bougé de son banc depuis plusieurs heures. Depuis qu'il était entré dans le square en début d'après-midi, en fait. C'était son banc. Il y venait tous les jours. Du midi jusqu'à la nuit tombée.

Devant lui, les jeux pour enfants formaient de grandes silhouettes fantomatiques dans l'obscurité naissante entre les arbres. Des formes sombres, sans âme, sans rôle et sans but depuis que les mains enfantines et leur fantaisie les avaient quittées. Un frisson le saisit quand la balançoire grinça brusquement, poussée par une brise légère. Elle était pathétique ainsi, dégingandée, abandonnée. Inutile.

Comme lui.

Il se leva, traversa le square puis la rue, et rentra chez lui.

.

Le lendemain, il était de nouveau là. Comme chaque jour depuis le début de l'été. Morne routine qui le maintenait en vie.

Le soleil était haut dans le ciel, conquérant et assommant, écrasant le parc de lumière et de chaleur. Lentement, Harry cuisait à petit feu, suant à grosses gouttes sans même s'en apercevoir. Sous l'ombre des chênes, des familles pique-niquaient avec bonheur, à grands renforts de chips et de coca. Puis les enfants s'éparpilleraient, iraient s'amuser dans l'aire de jeu, se disputeraient comme des chiffonniers, oscillant entre rires et larmes jusqu'au soir.

Harry avait à peine mangé mais il n'avait pas faim. Au grand désespoir de Kreattur qui ne savait plus comment nourrir son maître. Il ne pouvait nier que l'elfe avait fait de grands efforts depuis la mort de Voldemort et la fin de la guerre. N'ayant plus d'espoir de voir revenir dans la maison un Black digne de ce nom, il l'avait... adopté ? Il considérait Harry comme son maître tout du moins, et se pliait à ses désirs sans tergiverser.

La maison du square Grimmaurd avait changé du tout au tout. Du sous-sol au grenier. Les pièces avaient été agrandies, les cloisons abattues, des fenêtres percées sur la rue ou le petit jardin. Transformée, repeinte, lumineuse... la demeure avait une toute autre allure, bien plus hospitalière et accueillante. Mais cela ne suffisait pas pour que Harry s'y sente bien.

Kreattur avait beau multiplier ses efforts, cuisiner de bons petits plats, devancer les moindres désirs de son maître, Harry se morfondait comme si la maison était encore sombre, poussiéreuse et lugubre.

.

Les premières nourrices apparurent dans le parc, traînant par la main des enfants qui s'excitèrent bien vite en apercevant l'aire de jeu. De jour en jour, venaient souvent les mêmes femmes qu'il avait fini par reconnaître, et inversement. Malgré tout, elles ne le saluaient pas et gardaient sur lui un œil méfiant. Un jeune homme seul qui passait des après-midi entières à observer jouer des bambins... Elles devaient le prendre pour un adolescent fugueur qui ne savait où aller ou bien pour un pervers. Il n'en avait cure. Leurs regards de biais ne l'atteignaient pas.

Le soir aussi, il avait fini par apercevoir de temps en temps les mêmes promeneurs, les mêmes chiens qui se défoulaient pour une dernière sortie de la journée, la jeune femme qui traversait le parc tous les soirs de la semaine vers vingt heures, sans doute pour rentrer chez elle après le travail, et le couple d'adolescents amoureux qui venaient s'y cacher pour s'embrasser à l'abri des regards.

Les enfants de l'aire de jeu avaient fini aussi par le repérer. Le même homme, tous les jours assis sur son banc, quasiment habillé de la même manière, et qui restait, des heures durant, les yeux dans le vague. Qui parfois pleurait sans même essuyer ses larmes. Sans bouger. Presque sans respirer, comme s'il voulait mourir là, se fondre dans le banc ou bien devenir invisible. Entre eux, ils l'appelaient « la statue » en riant. Mais les nourrices avaient interdit qu'ils l'approchent, de près ou de loin, et les enfants se contentaient de se moquer à distance raisonnable.

Ça lui convenait. Il ne voulait pas être dérangé. Surtout pas. Il ne venait pas rencontrer qui que ce soit, lier connaissance ou parler. Il voulait rester seul. Et regarder les autres vivre comme sur un écran de cinéma. À distance raisonnable.

Il aurait pu choisir un pub, s'installer à une table dans un renfoncement, devant un thé refroidi, ou bien dans un café dans une gare, et regarder vivre le monde. Mais ça aurait été encore trop près des gens, trop « dans leur monde ». Il préférait son banc, dans le parc devant sa maison, à l'écart de tout, et il regardait les enfants jouer.

Tous les jours, il adoptait le même rituel immuable. S'obligeait à se lever, se laver, s'habiller. Ça lui prenait parfois des heures, tant chaque geste lui coûtait. Tant il pouvait parfois rester planté devant une fenêtre à regarder dans le vague et dans le vide, tandis que le temps défilait sans qu'il s'en rende compte. Il s'obligeait ensuite à manger quelque chose au déjeuner si fidèlement préparé par Kreattur, souvent son seul repas de la journée. Puis il sortait de la maison, traversait la rue pour entrer dans le parc, suivait les allées sinueuses et ombragées pour rejoindre son banc, pas très loin de l'aire de jeu pour enfant et il restait là jusqu'à la nuit tombée. En rentrant, il avalait un ou deux verres de whisky, rarement plus à présent, et montait se coucher.

Il avait bien tenté de noyer sa noirceur dans l'alcool au début. Cela lui amenait des migraines atroces le lendemain au réveil, mais jamais l'oubli.

Fallait-il vraiment oublier ? Le pouvait-il de toute façon ?

À la place, il avait décidé de venir là tous les jours. Se perdre dans une contemplation muette et une solitude silencieuse qui lui convenaient bien. Même si ça n'empêchait pas de penser. Ni les souvenirs de revenir le hanter malgré le soleil radieux, la chaleur et la lumière obsédante et écrasante.

Lui se sentait toujours noir, gris, froid. Sombre et poussiéreux comme pouvait l'être le square Grimmaurd avant. Lugubre. Sinistre. Traînant avec lui un cortège de morts, de cris et de larmes. Des ombres fantomatiques qui volaient dans l'air autour de lui comme autant de linceuls funèbres.

Pourtant, il aurait dû être satisfait, à défaut d'être heureux. La guerre était finie et Voldemort était mort.

Mais avec lui tant d'autres... Une longue litanie de noms dont il voyait sans cesse les visages défiler devant ses yeux. Au fil des années, ils étaient tous morts ou presque : ses parents, Sirius, Dumbledore... Et lors de la bataille finale, tous les autres : Ron, Hermione, Ginny, Arthur Weasley, Remus et Tonks, et leur bébé pas encore né, Hagrid, Parvati, les frères Crivey, Lee Jordan, Augusta Londubat, la grand-mère de Neville, le père de Luna, et tant d'autres encore, qui signifiaient moins pour lui ou qu'il ne connaissait même pas.

Tous étaient morts, mais pas lui. Il avait survécu. Et vivre était devenu une punition.

Il avait fallu traverser « l'après » : les enterrements, les cérémonies d'hommage – aux morts comme au Survivant –, les conférences de presse et les interviews, les procès et les témoignages...

Tout avait été très rapide, presque frénétique, comme si tout le monde voulait se débarrasser des deuils à faire et de la justice à rendre pour retrouver le plus vite possible une vie normale. C'était compréhensible, après toutes ces années de guerre et de peur, mais pour ceux qui avaient perdu des proches, la douleur ne s'évaporait pas par miracle en quelques jours.

Dès qu'il avait pu, au tout début de l'été, Harry avait fuit ses obligations et était venu s'enterrer au square Grimmaurd. S'enfermer entre quatre murs, seul et solitaire, où plus personne ne viendrait le chercher. Ni Ron. Ni Hermione. Ni Ginny. Ni Remus. Personne.

.

Au bout de l'allée poudreuse et poussiéreuse, il la vit apparaître. Une grande femme, un peu forte, carrée d'épaules comme pourrait l'être un déménageur, si ce n'était sa poitrine plus que généreuse. Un visage un peu austère, massif, encadré de cheveux châtains mêlés de quelques fils blancs et remontés en chignon fatigué. Elle paraissait impressionnante et peu maternelle, mais après l'avoir observée des jours durant, Harry était persuadé du contraire. Elle était dure, intransigeante, mais sans doute pas sans raison : le petit garçon qu'elle traînait avec elle semblait revêche à tout. Par principe, presque par précaution.

Chaque jour, elle venait, emmenant avec elle ce diablotin en culotte courte et au visage d'ange. Toujours en train de protester, râler, souffler, pleurnicher, opposant une résistance farouche et intraitable à la moindre parole de sa nourrice. Ce gamin, qui aurait pu paraître odieux et insupportable aux yeux de n'importe qui, fascinait Harry.

Chaque jour, il voyait le même spectacle, inlassablement répété, avec une précision de métronome. Sans faiblesse, sans lassitude, mais avec persévérance. À l'heure du goûter, la nourrice sortait le paquet de gâteaux, en donnait deux à l'enfant, puis le refermait et le rangeait dans son sac, sous le banc où elle était assise. Chaque jour, l'enfant dévorait ses gâteaux à toute allure, sans prendre le temps de les savourer, puis commençait à marchander. Puis à protester. À râler franchement. Et s'ensuivaient des pleurs, des cris, des hurlements, il trépignait, tapait du pied par terre, lançait au loin tout ce qui lui tombait sous la main, parfois ses propres vêtements ou ses chaussures, et finissait invariablement par se rouler au sol dans une crise presque hystérique.

Tous les jours, il dépensait une énergie folle sous une chaleur de plomb à quémander un gâteau supplémentaire qui ne venait pas, qui ne viendrait jamais. Et la nourrice le regardait faire, invariablement, sans honte et sans souci du qu'en dira-t-on, le rabrouant sur sa conduite, mais refusant de céder même s'il se donnait en spectacle, refusant la moindre négociation, elle restait fermement ancrée sur son refus quel que soit le caprice de l'enfant.

La scène pouvait durer longtemps, parfois plus d'une heure de cris et de hurlements devant cette femme à la patience sans égale, stoïque comme un bloc de granit. Jusqu'à ce que l'enfant, hirsute, épuisé, couvert d'herbe et de terre, la poussière collée au visage par les larmes, ne décide tout à coup qu'il était temps d'aller jouer ou d'aller vaquer à toute autre occupation.

Harry était fasciné par cette femme, tenace, imperturbable. Qui savait pertinemment la scène que l'enfant allait faire chaque jour au parc, mais qui venait quand même. Qui aurait très bien pu ne prendre que les deux gâteaux réglementaires au lieu du paquet tentateur, mais qui ne voulait pas céder à cette facilité. Qui aurait pu partir à chaque fois que le caprice débutait pour fuir l'esclandre public, mais qui restait jusqu'à ce que l'enfant se calme de lui-même...

Mais plus que tout, Harry était fasciné par cet enfant. Cet enfant qui savait qu'il n'aurait rien de plus que ses deux gâteaux habituels, qu'il n'aurait jamais gain de cause face à son intraitable nourrice, mais qui essayait quand même. Coûte que coûte. Cet enfant qui refusait de comprendre et de céder à la situation qu'on lui imposait. Cet enfant qui refusait de renoncer.

Il n'abandonnait pas. Il n'abdiquait pas. Il refusait d'être soumis et docile, de faire ce qu'on avait décidé pour lui. Il refusait de se résigner.

Comme chaque jour, l'enfant n'avait pas obtenu gain de cause et avait fini par aller jouer avec d'autres bambins de son âge. Cela pouvait passer pour une victoire de la nourrice, mais ce n'était pas le cas : il était parti de son propre chef, lorsqu'il avait décidé qu'il était temps de passer à autre chose, mais ce n'était que partie remise. L'enfant, tout comme Harry, savait bien que la même scène se répéterait invariablement le lendemain, et le jour suivant, et encore celui d'après.

Pour l'heure, l'enfant riait, allant et venant sur la balançoire jusqu'à des hauteurs vertigineuses, jetant la tête en arrière et fermant les yeux pour augmenter ses sensations. Tout à l'heure, il courra après ses camarades pour les transformer en chat ou en loup, puis sera poursuivi à son tour, oubliant tout de la comédie qu'il vient de jouer à sa nourrice, mais demain... Demain sera un autre jour où il essayera à nouveau, inlassablement.

Dans l'ombre que jetaient les premiers nuages qui annonçaient un changement de temps, Harry ne quittait pas l'enfant des yeux. Son énergie, son sourire jusqu'aux oreilles, ses yeux pétillants, son rire...

Son rire, haut et clair, sonnant comme du cristal, si surprenant après les cris et les larmes. Un rire précieux.

Pour Harry, cet enfant était l'incarnation même de la pulsion de vie. Celle qui renaît inlassablement, quelles que soient les contrariétés, les embûches, les difficultés. Celle qui ne cède jamais. Qui ne se résigne pas. Qui ressurgit à chaque fois, même quand tout paraît perdu et inutile.

Demain, dans un an, dans dix ans... cet enfant se battra pour obtenir ce qu'il veut, malgré les obstacles. Il refusera de se laisser faire, de choisir le chemin de la facilité, du renoncement. Il peut paraître têtu, borné, arrogant et prétentieux. Mais il est au contraire la patience et la persévérance, la force de l'obstination et du courage. Un Gryffondor, assurément. S'il avait été sorcier.

.

En ouvrant les yeux le lendemain matin, Harry sut déjà la journée allait être difficile. La nuit ne lui avait laissé que peu de répit. La veille au soir, il avait bu plus que de coutume, pour éloigner en vain ses tourments, et avait enchaîné les cauchemars les uns après les autres, se réveillant chaque fois en sueur, avec un cri au bord des lèvres qui faisait écho aux hurlements de ses rêves. Un défilé de visages torturés par la douleur et la peur. Les râles des agonisants résonnaient dans l'obscurité de son esprit, avant que des lueurs vertes ne viennent imposer un silence bien plus terrible.

Il avait revu tomber, juste devant lui, Ron le premier, puis Hermione, venus faire de leurs corps un rempart dérisoire, le temps qu'il se remette d'un énième Doloris de Voldemort. Éperdu de douleur, pleurant, gémissant, suppliant, transformé en loque humaine sous la haine de son ennemi, il n'avait pas pu empêcher l'ultime sacrifice de ses amis. Ils avaient donné leurs vies pour quelques dérisoires secondes de répit, les quelques secondes nécessaires pour qu'il puisse ensuite accomplir sa destinée. Il était responsable de leurs morts.

Il resta longtemps à fixer le ciel de son lit à baldaquin, habillé d'un brun-rouge chaud et soyeux dans lequel il ne voyait aujourd'hui que la couleur du sang en train de coaguler. Ne manquait plus, dans la lumière dense des replis du tissu que l'odeur un peu métallique, si caractéristique du sang frais, légèrement écœurante. Une odeur qu'il ne connaissait que trop bien, celle du champ de bataille semblable à un abattoir, et qui avait pénétré le moindre de ses vêtements, à moins qu'elle ne soit définitivement imprégnée dans son nez.

Dehors, la lumière était puissante, le soleil déjà haut dans un ciel vierge de nuages et la chaleur pulsait contre les vitres. Il finit par se lever et se poster à demi nu devant la fenêtre qui donnait sur la rue. Le temps était radieux, estival et enchanteur. Indécent.

Depuis plusieurs jours, la canicule régnait sur Londres, réduisant les vêtements à peau de chagrin, peuplant les terrasses des cafés et les pelouses des parcs d'une multitude souriante, libérée, heureuse...

L'été seyait mal à son humeur. Il aurait voulu être en novembre. Il voulait un automne humide et triste, sinistre comme la mort. Un ciel bas, gris de pluie, des fenêtres noyées de larmes, le même froid qu'il avait en lui.

Kreattur l'obligea à avaler un toast et un verre de jus de citrouille avant de quasiment le pousser hors de la maison. Aujourd'hui, Harry n'avait même pas envie de rejoindre son banc. Il serait bien resté toute la journée devant sa fenêtre, à regarder le vide. Le néant.

En traversant le parc, il croisa le maître de ce gros chien noir un peu pataud qui lui rappelait tant Sirius. L'homme le salua d'un hochement de tête et il se demanda ce qui l'avait pris.

Il s'installa tranquillement sur son banc de bois, immuable et fidèle au poste. Il était encore un peu tôt pour l'heure des nourrices et des premiers enfants, mais il savait qu'elle allait venir. Elle devait venir. Avec cet enfant tellement odieux qu'il en était attachant, avec sa ténacité et son rire.

De jour en jour, il en était venu à s'habituer à cette comédie douce-amère, à l'attendre, à l'espérer...

C'était bien la seule chose qu'il espérait de chacune de ces journées qui se répétaient inlassablement et indécemment. Chaque jour, il avait besoin de sa petite dose de rébellion et de colère, de cet échantillon de désir et de vie.

Dans l'immensité de sa douleur qui envahissait tout, son cœur, son esprit, ses tripes et son sommeil, dans toute cette noirceur, ce froid, ce néant, dans le vide qu'était devenue sa vie... la seule infime petite lueur perdue dans la grisaille était ce refus d'abandonner. Cette absence de résignation.

Si un jour on lui demandait ce qui l'avait sauvé, cet été là, il dirait que c'est les rires des enfants dans le parc de jeux du square. Et la ténacité de cet enfant-là pour une simple gourmandise. C'était dérisoire, et c'était pourtant l'essence même de la vie qui perdurait, qui s'accrochait, coûte que coûte à un mince espoir.

Jour après jour, cet enfant essayait, malgré les refus successifs et cette volonté qui refusait de se soumettre était pour Harry le phare au bout de sa nuit, la mince lueur d'espoir qui le faisait se lever chaque matin, le gâteau qui le narguait et lui donnait l'envie de réussir à se battre à nouveau.

Il voulait retrouver en lui cette colère-là, cette énergie insoumise, cette rébellion qui l'avait mené pendant tant d'années, ce refus de se laisser faire, cette volonté d'y arriver envers et contre tout. Et contre tous.

Il allait leur prouver à tous, qui disaient que c'était trop pour lui, pour ses frêles épaules, que c'était trop dur, trop injuste, trop difficile, qu'il ne pouvait pas, qu'il n'y arriverait pas. Oui, c'était trop. Trop dur, trop injuste, trop difficile, trop sombre, tout était noir, et vide, et sans but. Mais cette douleur était la sienne; il ne laisserait personne d'autre dire à sa place si c'était trop ou pas, il ne les laisserait pas s'approprier son désespoir. C'était son deuil, sa douleur et il n'allait pas se laisser faire.

Il y arriverait, quoi qu'ils en disent. Quoi qu'ils en pensent. Comme cet enfant, il finirait par ressentir le sursaut qui lui permettrait de se révolter, par retrouver cette énergie, cette combativité que le faisait se battre jour après jour, même si tout paraissait vain et dénué de sens, même s'il ne voyait encore que l'échec au bout du tunnel, il ne se résignerait pas, il y arriverait, quoi qu'il lui en coûte.

Se lever chaque jour était déjà une petite victoire. Sortir de sa maison chaque jour en était une autre. Un jour, il finirait par aller mieux, par réclamer sa part du gâteau auquel il n'avait jamais eu droit. Il se battrait. Ils n'auraient pas raison, ceux qui le voyaient déjà abandonner, ceux qui le voyaient perdre. Il avait les ressources en lui. Il n'avait jamais faibli. Il ne s'était jamais résigné, même quand tout semblait perdu. Ce n'est pas aujourd'hui qu'il céderait à ses démons. Rien ni personne ne gagnerait contre sa volonté, contre sa ténacité. Il pouvait le faire, il en était capable. Aujourd'hui comme hier.

Il allait continuer de l'avant. Malgré tout et malgré tous. Rien ne l'entraverait. Il allait retourner à Poudlard faire sa dernière année, passer ses Aspics. Même s'il avait encore besoin du répit temporaire que lui offrait le château, il allait leur prouver qu'il pouvait le faire, comme n'importe quel jeune homme de son âge. Et qu'il n'avait ni passe-droit, ni privilège.

Pendant encore un an, il serait un étudiant comme les autres, fondu dans la masse. Protégé par le château, abrité des journalistes. Il aurait un an pour finir de se reconstruire avant d'affronter le monde extérieur. Un an pour leur montrer à tous ce dont il était capable.

Et il en serait capable.