Bonjour !

Ce texte a été écrit dans le cadre du concours d'écriture organisé sur le serveur Discord "Fics GOT" sur le thème "Un UA autre part que sur Terre". Ce OS se déroule plusieurs années après ADWD. C'est la première fois que j'écris sur les personnages des livres, j'espère ne pas être trop OOC.

Le titre est celui d'une chanson de Noir Désir.

Bonne lecture !


Aux sombres héros de l'amer

oOo

« Qu'est-ce qui tu fiches ici ? »

Il ne lui fera pas le plaisir de frémir. La lueur faiblarde des bougies taillade d'ombres glissantes son beau visage ravagé par la haine.

« Je pourrais te poser la même question. »

Ses lèvres charnues s'étirent en une grimace grotesque et révèlent à la grande nuit la petite fille geignarde et pleureuse qu'elle n'a jamais cessé d'être.

« Va t-en, » cingle t-elle dans une parfaite parodie de la reine qu'elle a toujours voulu être, n'a jamais été.

Et il s'incline gracieusement, comme un gentil et noble preux chevalier le ferait devant la dame ayant la faveur de son cœur.

Il sait parfaitement qu'elle ressent toute la dimension moqueuse et méprisante de son geste.

Il sait qu'elle sait à quel point il la déteste.

« Oui, Majesté, » la nargue t-il dans un ignoble sourire ironique.

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Notre sœur est une putain. Elle a baisé Lancel et Osmund Potaunoir et probablement Lunarion, pour autant que je sache.

Jaime veut se mettre à hurler mais c'est trop tard, Cersei s'est déjà évanouie dans la nuit.

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« Comment oses-tu revenir ici ? »

« Ma douce sœur, quel plaisir de te revoir. »

Tyrion et Cersei se tiennent face à face aux deux extrémités d'un couloir. Le soleil se lève et orne le ciel de jolies couleurs qui, par un triste effet de contraste, ne font que révéler toute la laideur qui déforme leurs traits et qui empoisonne leurs cœurs.

« Je suis chez moi. Je suis un Lannister, » rétorque t-il, comme s'il éprouvait le besoin de se justifier, encore et encore.

Pour le reste du monde, le lion qu'il arbore en permanence aussi fièrement qu'une bourse de pièces d'or n'a jamais été qu'une farce, à commencer par son propre sang.

« Tu es un traitre, » crache Cersei.

C'est tout ce qu'elle a jamais été capable de faire, lui cracher dessus, l'insulter, aussi, et tout ça en devient vraiment lassant.

« Tu n'as rien à faire ici, ignoble petit monstre, tu... »

« Je m'appelle Tyrion Lannister, très chère sœur, et ce si même tes capacités intellectuelles n'ont jamais été suffisantes pour comprendre ce que cela signifie. »

Il tourne les talons.

Il ne lui donnera pas la satisfaction d'avoir le dernier mot.

« Castral Roc est ma maison, et je ne vais nulle part. »

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Où vont les putains ?

Tyrion se met à guetter l'ombre de Tysha au milieu de celle de ses souvenirs.

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Elle écume les couloirs de Castral Roc comme une lionne en cage, tant et si bien que les traces de ses pas seront bientôt visibles sur le sol de pierre, tout comme celles de ses larmes acides et celles du sang souillé qu'elle aspire à verser.

A chaque fois qu'elle sent la présence des lions boiteux et inutiles qui lui servent de frères, un rugissement imaginaire déchire sa gorge et transperce leurs cœurs empoisonnés par la trahison. La longue crinière dorée, c'est elle qui la possède, et quelque chose d'aussi lumineux n'est pas destiné à rester dans l'ombre de deux imbéciles qui n'ont jamais rien fait pour être digne de la gloire rouge qui court dans leurs veines depuis leur naissance, et puis soudainement elle se rappelle que cette crinière, elle ne l'a plus, qu'on la lui a prise et que le destin s'est ligué contre elle pour qu'elle ne repousse pas.

Cersei est trop en colère et surtout trop égocentrique pour se demander pourquoi les couloirs du château sont aussi désespérément vides que son cœur plus dur que les murs de pierre, et son esprit est peut-être trop détraqué pour qu'elle se rende compte que le vide a remplacé bon nombre de ses souvenirs.

« Tu es pathétique, » ricane Tyrion à chaque fois qu'ils ont le malheur de se croiser.

Elle ne voit jamais Jaime – elle ne regarde pas.

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Je suis une lionne. Ces deux-là ne sont que des chatons.

Mais même les lionnes peuvent avoir peur, et c'est quelque chose que Cersei aurait préféré oublier.

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Cersei, Jaime et Tyrion sentent tous les trois que quelque chose cloche avec le château trop vide et leurs souvenirs trop brouillés mais ils n'en parlent pas, même s'ils devraient.

A la place, ils se pavanent la tête haute comme ils l'ont fait toute leur vie en prétendant n'avoir rien remarqué d'anormal pour ne pas apparaître faible devant ceux qu'ils considèrent comme leurs pires ennemis.

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« J'ai perdu mon nez. »

Jaime le sent hautement satisfait de son idiote réflexion.

« Toi, tu as perdu ta main. »

Pas de main d'or, ici, et Jaime a retourné le château de fond en comble, une façon comme une autre de perdre son temps.

Son moignon commence à le brûler.

Tyrion se tourne vers Cersei. Jaime sait qu'il s'amuse comme un petit fou, parce qu'après tout, ce n'est pas comme s'il avait quelque chose d'autre à faire.

« Et toi, tu as perdu tes cheveux. »

La traiter de putain n'aurait pas provoqué une réaction aussi violente – il songe avec une satisfaction haineuse que c'est parce qu'il s'agit de la seule et unique vérité.

Elle a baisé Lancel et Osmund Potaunoir et probablement Lunarion, pour autant que je sache.

La gifle part.

Cersei s'étrangle de rage.

Tyrion continue de sourire.

« Vraiment, quel beau trio nous formons. »

Son rire un peu dément n'est pas sans lui évoquer les yeux de folie et de feu grégeois de sa jumelle.

Oui, pense Jaime, amer, en la regardant s'éloigner, les poings serrés. Un superbe trio.

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« Je veux toujours te tuer. »

La lueur de surprise que Jaime ne parvient pas à étouffer dans ses yeux lui arrache un petit rictus jubilatoire. Tyrion aime à penser que ce qu'il voit est une blessure, aussi, une blessure sur le visage trop arrogant et trop parfait du Régicide, une blessure qui le rapproche un peu de son monstre de frère. Peut-être Jaime pensait-il qu'ils s'allieraient face à Cersei parce que c'est une belle image, après tout, le fier chevalier repenti et son petit frère au cœur plus pur que les autres membres de sa famille, unis contre leur sœur dérangée. C'est tentant, c'est plaisant, mais ce n'est que cela, une image, et Tyrion compte bien le lui rappeler.

« Ceci... ne change rien, » poursuit-il, et il n'est pas bien sûr de parvenir à dissimuler le tremblement de peur dans sa voix parce qu'il ne sait pas ce qu'est ceci, il ne sait pas ce que sont ces flashs qui viennent illuminer un bref instant son esprit dans un tourbillon de voix et de visages et de douleur, il ne sait rien et s'il y a bien une chose qu'il a toujours détestée, c'est ne rien savoir.

« Tu penses toujours à Tysha ? » fait mine de s'étonner Jaime, mais il n'est pas dupe.

Où as-tu envoyé Tysha ? souffle sa propre voix dans un coin perdu de sa mémoire.

Les yeux brûlants et provocateurs de Tywin le foudroient par-delà le passé.

Là où vont les putains.

« Tu penses toujours à Cersei ? » répond Tyrion sur le même ton.

Lui aussi sait frapper là où ça fait mal, et il n'a jamais eu besoin d'une épée pour cela.

Aucune chaleur ne demeure dans le sourire glacé de Jaime.

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« Eh bien, tue-moi. Je suis juste là, devant toi. Je ne suis pas armé. Tue-moi comme tu as tué Père, comme un lâche, avec une arme de lâche. Vas-y, tue-moi. »

C'est lorsqu'ils vomissent leur haine et offrent au ciel et au monde la laideur intérieure qui les garde en vie que Tyrion songe à quel point Cersei et Jaime se ressemblent.

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Tyrion est seul dans l'armurerie déserte et soulève une épée ridiculement trop splendide et trop lourde pour lui et frappe l'air au hasard avec des gestes suintant la douleur et la maladresse.

Le fantôme de Jaime est partout et nulle par à la fois.

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Les jours et les nuits se succèdent dans un ballet infini d'angoisse mais aucun d'eux n'est décidé à céder et à mettre ainsi fin à cette danse de faux semblants.

Quand ils dorment, des événements auxquels ils n'ont supposément jamais assisté paradent devant leurs yeux fermés dans une explosion d'étoiles mortes.

Et Cersei rêve de feu.

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« Tu n'as pas répondu à ma lettre. »

Cersei et Jaime n'ont jamais été aussi proches depuis le soir où ils ont ouvert les yeux allongés l'un à côté de l'autre dans le château désert dans une réplique presque parfaite du jour de leur naissance et pourtant c'est comme si un fossé infini ne cessait de se creuser entre eux.

« Non, » confirme Jaime.

Son sourire amusé laisse entrevoir une note de cruauté qu'elle seule au monde est capable de remarquer, peut-être parce que ce sourire est aussi le sien.

« Je l'ai brûlée. »

Il fait un pas vers elle, leurs nez se frôlent mais ne se toucheront pas.

Elle a baisé Lancel et Osmund Potaunoir et probablement Lunarion, pour autant que je sache.

« Je l'ai lue et je l'ai brûlée. »

Jaime sent un véritable soleil noir de haine gonfler dans sa poitrine, là où aurait dû se trouver son cœur si elle en avait eu un.

Aide-moi. Sauve-moi. J'ai besoin de toi aujourd'hui comme jamais je n'ai eu besoin de toi auparavant. Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime. Viens tout de suite.

« Je l'ai lue, je l'ai brûlée, et je l'ai oubliée. Comme si elle n'avait jamais existé. »

La gifle qu'il attendait avec une impatience déroutante ne vient pas. Il veut la blesser, il veut lui faire du mal comme elle lui a fait du mal et il veut ressentir toute l'ampleur de sa souffrance comme si elle était sienne, mais sa souffrance est sienne, se rappelle t-il ensuite, sa souffrance est sienne et le sera toujours et cette certitude est bien plus douloureuse que n'importe quel coup.

Les doigts de Cersei se referment sur son poignet et le guident sans délicatesse jusqu'à sa crinière mutilée.

« Regarde, » chantonne t-elle d'une voix de petite fille. « Regarde, regarde ce que tu m'as fait. »

« Je ne t'ai rien fait. »

« Ils m'ont déshabillée, Jaime. Ils m'ont déshabillée et ils m'ont pris mes cheveux, mes beaux cheveux. »

Il se dégage d'un geste sec.

« Je ne t'ai rien fait, » répète t-il, mais ni Cersei ni lui n'en sont véritablement convaincus.

« Ils m'ont paradée nue dans les rues, comme un trophée de guerre. Ils m'ont craché dessus comme si j'étais la dernière des putains. »

« Ils ont donc eu raison. »

« Ils auraient pu me tuer, » poursuit-elle en choisissant de ne pas relever, quand bien même l'envie de lui arracher les yeux qui ont lu la lettre et s'en sont détournés bourdonne dans ses veines. « J'aurais pu être déjà morte, Jaime. »

Il lui tourne le dos.

« Si tu étais morte, je l'aurais su, » crache t-il, et en cet instant, il se déteste plus qu'il ne la haïra jamais.

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Dans ses rêves, Tyrion se noie dans deux yeux couleur améthyste et enfouit les mains dans des longs cheveux d'or argenté plus doux que la soie.

Il a contemplé la vraie beauté et pourtant, quand bien même le souvenir de Daenerys hante son cœur et surtout son corps, il se surprend encore à avoir le souffle coupé dès que son regard s'aventure un peu trop près du côté de Cersei.

« Tu l'as mise dans ton lit ? » lui demande t-elle, radieuse d'arrogance.

Il ne lui fera pas le plaisir de lui demander de qui elle parle.

« Oui, » ment-il d'un ton ennuyé.

« Je ne parviens pas à croire qu'elle t'ait laissé la toucher. »

« Jalouse, ma douce sœur ? »

« D'une putain ? Certainement pas ! »

Tyrion a toujours su comment la faire sortir de ses gonds.

Où vont les putains ?

« Tu devrais, pourtant. Elle est plus jeune et plus belle que toi. »

Les mensonges lui sont toujours venus beaucoup plus facilement que la vérité et c'est peut-être bien leur plus grand point commun.

La crinière en cendres de Cersei irradiera toujours plus que la chevelure de lune de Daenerys.

Cersei s'approche de lui, lui agrippe le menton sans douceur et le force à lever les yeux.

« J'imagine qu'il n'est pas surprenant que la reine dragon ait été excitée par l'idée de coucher avec un monstre. »

Son ton est ignoble et son rictus pue la satisfaction, tout comme sa démarche lorsqu'elle le plante là.

Son rire de glace déchire les entrailles de Tyrion et en fait une infâme bouillie noirâtre.

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Ce n'est pas Daenerys que Tyrion a mise dans son lit, ce n'est pas elle qu'il a déshabillée avec empressement dans la cale sombre d'un bateau après une tempête où il a bien cru que son ardent désir de revanche allait sombrer au fond du Détroit en même temps que lui.

Penny était laide et il ne la désirait pas mais elle était néanmoins une femme, et il lui a suffi d'un soupçon d'imagination pour que son visage porcin et ses cris semblables à ceux d'un cochon prennent l'apparence royale de celle qu'il avait juré de servir.

« Le laquais de la reine dragon, » commente Jaime d'un ton traînant alors qu'ils regardent le soleil se coucher à travers une fenêtre pour la dixième ou la millième fois depuis leur retour à Castral Roc.

Tyrion renifle avec mépris.

« Je t'aurais bien appelé le laquais de Cersei mais ce serait inexact, n'est-ce pas ? » rétorque t-il avec un grand sourire d'où dégoulinent toutes les fausses notes du monde.

Il se souvient des promesses de Daenerys, de ses joues rosissantes de jeune fille et de sa démarche de reine incertaine, du baiser qu'elle a déposé sur son front, de l'insigne épinglé à ses vêtements.

« Toi, tu n'as pas l'excuse d'avoir été manipulé, » conclut-il en jetant un regard en coin au chevalier raté qui lui sert de frère et qui n'a jamais su faire que grappiller des poussières d'honneur.

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Dans ses rêves, Tyrion voit toujours ces mêmes yeux violets qui déclenchaient des feux de joie dans son bas-ventre mais quelque chose ne va pas, ils ont la couleur émeraude de la folie qu'il a laissée derrière lui en même temps que le corps encore chaud de son père.

Quand il se réveille en tremblant, la sensation de la corde se resserrant autour de son cou est toujours là.

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« Qu'est-ce que tu fichais dans le Conflans ? »

Elle toise Jaime comme si un simple regard pouvait le geler sur place ou mieux, le consumer.

La sensation du rasoir courant sur la moindre parcelle de sa peau la taillade de l'intérieur.

Il ne répond pas, le regard hanté par quelque chose qu'il est le seul à voir.

« Qu'est-ce que tu fichais dans le Conflans avec cette grosse vache de Brienne de Torth ? » reprend t-elle en précisant davantage sa question, furieuse que l'idiot doré qui lui serve de jumeau ne daigne même pas plonger dans le reflet de ses propres yeux.

« Rien qui te regarde. »

Elle s'approche de lui d'une démarche qui n'a plus rien de gracieuse et évoque plutôt une lionne prête à bondir sur sa proie.

« Tu l'as baisée ? »

Cersei imagine le corps de Jaime se mouvant en rythme avec le corps de cette parodie de femme, en a la nausée mais ne peut pas hurler ni le mettre en pièces, ne peut pas lui accorder cette joie sadique.

« Oui, » répond t-il, gonflé d'orgueil et d'importance. « Je l'ai baisée, exactement comme tu as baisé Lancel et Osmund Potaunoir et probablement Lunarion, pour autant que je sache. »

Il la plaque contre le mur, son moignon contre sa gorge.

« Dis-moi, Cersei, est-ce qu'ils t'ont fait jouir ? » grogne t-il.

Un feu dévastateur semble faire vibrer son cœur d'une pulsion meurtrière.

« Alors ? » insiste t-il quand le silence est devenu si intense qu'il en tremble davantage. « Ils t'ont fait jouir ? Tu as crié leur nom ? Alors Cersei ? Alors ? »

« Si j'avais joui, tu l'aurais senti, » le provoque t-elle, et ça fonctionne parce que soudainement il n'y a plus rien pour l'empêcher de s'effondrer et elle tombe sur le sol comme une faible et fragile poupée désarticulée.

Les larmes lui brûlent les yeux.

La seule arme que les Dieux ont bien voulu m'accorder et toi, imbécile, tu es trop stupide pour le comprendre.

« Moi, j'ai joui. »

Il prononce les mots lentement, comme pour les goûter et s'en repaître, quand bien même il ne lui reste rien de Brienne de Torth sinon des souvenirs déjà à moitié effacés.

« Je lui ai pris sa virginité, et j'ai joui, et elle a joui, elle a joui tant de fois que j'en ai perdu le compte. »

Cersei songe qu'il ressemble à un petit enfant, ainsi, un petit enfant insignifiant narrant son exploit du jour à qui veut bien l'écouter.

« Tu n'as pas joui, » déclare t-elle avec certitude en se relevant tant bien que mal.

« Je t'ai dit que... »

« Tu l'as peut-être baisée, » vomit-elle tellement cette pensée la dégoûte. « Tu l'as peut-être honorée de ta semence. »

Son cœur coule tout au fond de son ventre trop vide et lui donne envie de se tordre de douleur.

« Mais tu n'as pas joui. »

Cette fois, c'est celle qui le plaque contre le mur.

« Je l'aurais senti, sinon. »

Cersei est Jaime et Jaime est Cersei et, vraiment, ça fait mal qu'il ait ne serait-ce que tenté de l'oublier.

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Tout comme Cersei, les songes glaçants de Jaime sont hantés par le feu. Une explosion émeraude, des rugissements, du sang, des gravats.

Un corps qu'il est presque impossible de reconnaître, une épée – son épée.

Sa propre épée à travers son corps.

Le noir.

Après une éternité, Jaime comprend enfin ce que, au fond, il sait depuis le début, mais les Lannister ont toujours eu le don d'ignorer ce qui les dérange, et c'est peut-être ce qui a causé la chute de leur empire d'or et de sang.

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« Tu m'as tuée. »

Les mots ont l'horrible saveur amère de la trahison et celle, plus tragique encore, du destin auquel elle n'a pas pu échapper.

Son rêve s'est fait plus précis, cette nuit, plus cruel – plus réel.

Sous ses yeux impuissants, le Donjon Rouge a été réduit en poussière dans une déflagration de feu grégeois alors qu'elle était assise sur le Trône de Fer, là où était sa place, là où elle n'aurait laissé personne d'autre s'asseoir, et surtout pas cette putain qui pensait qu'elle pourrait mettre le monde à ses pieds avec ses dragons cracheurs de feu et son regard d'allumeuse.

« Tu m'as tuée ! » répète t-elle, les yeux exorbités.

« Tu as fait exploser le Donjon Rouge avec les réserves de feu grégeois que le Roi Fou avait cachées en-dessous, » constate simplement Jaime, et Cersei sait qu'il voit la scène défiler sous ses yeux hagards. « Et la moitié de Port-Réal avec. »

Cersei revoit Daenerys, fièrement campée sur son dragon, embrassant la cité de ses rêves de son regard un peu trop confiant et bien trop fou.

« Si je ne pouvais pas avoir le trône, alors personne ne le pouvait, » souffle t-elle, la rage au cœur.

Un triste sourire ironique étire les lèvres de Jaime – elle a l'impression de ne pas les avoir embrassées depuis des siècles.

« Les dieux ne t'ont pas accordé le plaisir de mourir dans le feu, » remarque t-il tout à fait inutilement.

Le feu grégeois, enfin une tempête à la hauteur de toute cette fureur accumulée depuis sa naissance, la manifestation de ses hurlements inaudibles, ceux qu'elle a poussés en voyant les épées lui être arrachées des mains, en supportant les viols et les insultes de Robert, en cherchant ce pouvoir qu'on lui refusait, c'était sa revanche sur la vie et sur ces foutus mots qui lui ont pris sa couronne et ses trois enfants, mais la vie est une chienne et ne lui a pas accordé le luxe de connaître une mort grandiose.

« Tu m'as trouvée dans les gravats. Je... j'avais mal. »

« Tu étais à moitié morte. »

Et lorsque tes larmes t'auront noyée, les mais du valonqar se resserreront autour de ta gorge blanche et te feront exhaler ton dernier souffle de vie.

Le valonqar n'était jamais destiné à être Tyrion.

Cersei s'imagine le moment où tout a commencé, quand Jaime est né en lui tenant le pied.

« Tu m'as étranglée. »

« Je me suis suicidé. »

« Non, tu m'as tuée ! »

« C'est ce que je viens de dire. »

Cersei fait un pas en arrière, comme s'il l'avait giflée.

Un rire sans joie remonte de la gorge de Jaime et se mélange au son de ses sanglots.

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« Quand je vous ai trouvés, tu l'enlaçais. Et ton épée te traversait le corps. »

L'odeur de brûlé lui donne la nausée. Jaime regarde l'horizon d'un air absent.

« Et qu'est-ce que les gens ont dit ? »

Tyrion le trouve tellement prévisible que c'en est presque pathétique, et peut-être bien que ça l'est.

« Les gens ? Il n'y avait plus de gens, Jaime. Juste des cadavres et des cendres. »

Des cendres, tant de cendres qui se déposaient sur ses cheveux et sur son cœur, des cendres dans les yeux délirants de Daenerys.

Il tire le bras de son frère pour le forcer à le regarder lui et par la même occasion la vérité qu'il s'est toujours efforcé de nier.

« Et qu'est-ce que tu aurais voulu que les gens disent sur ton compte s'ils avaient pu le faire ? »

Jaime essaie de se dégager, en vain. C'est un autre type de force qu'il lui faudrait et celle-là, il a le malheur de ne jamais l'avoir possédée.

Comme toujours, Tyrion le comprend mieux qu'il ne se comprend lui-même et ce sont ses mots à lui qui ont l'abominable saveur de la vérité.

« Le Régicide repenti venu sauver les Sept Couronnes de la folie de la reine. C'est ça, Jaime, que tu voulais que les gens pensent de toi ? »

« Arrête. »

« Qu'est-ce que tu voulais d'autre ? Que les gens écrivent des ballades chantant ta gloire ? Tu voulais être le digne successeur d'Arthur Dayne ? »

« Tyrion... »

« Tu voulais sauver Port-Réal une seconde fois pour montrer que tu pouvais être un homme honorable ? »

« Ça suffit ! » rugit Jaime en le repoussant brutalement.

Tyrion manque de tomber mais parvient à se rattraper, peinant à croire que c'est Jaime qui vient de le pousser ainsi et non pas son autre moitié, et il songe que ça ne devrait pas faire mal parce que Jaime l'a trahi et que rien ne l'enchanterait plus que voir sa tête au bout d'une pique, et pourtant ça fait mal, plus que n'importe quel gifle.

Les yeux brûlants, Tyrion ne peut pas supporter de le regarder une seconde de plus et détourne la tête.

Le temps où Jaime lui a appris à marcher et où il lui a offert son premier poney est bien loin.

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Finalement, Tyrion est le dernier à comprendre comment il s'est retrouvé ici, et cela ne se fait pas sans une tempête d'incompréhension.

« Elle m'a tué, » murmure t-il.

Cersei et Jaime sont là et nulle compassion ne brille dans leurs yeux. Les lions ne se sentent jamais désolés pour quelqu'un qui les a trahis, surtout si leur propre sang coule dans ses veines.

« Je ne comprends pas. »

Il a presque envie de se mettre à sangloter, et cette fois ce ne sont pas les jumeaux qui se comportent comme des enfants insupportables et pleurnichards.

« Je l'ai aidée. Elle a fait de moi sa Main. Je l'ai aidée. Je lui ai tout donné, tout. Je l'ai aidée et elle m'a fait pendre. Et elle m'a regardé agoniser. »

C'est avec un sourire de mort que Daenerys Targaryen a regardé son petit corps trop difforme à son goût se convulser au bout d'une corde, un soupçon de regret au fond des yeux et peut-être du cœur.

Je suis désolée, a t-elle soupiré d'un ton désintéressé qui a achevé de le priver d'air. Vous êtes une menace. Et les menaces n'ont pas leur place dans mon nouveau monde.

« Une menace ? » ricane Cersei, et il s'aperçoit qu'il a pensé à voix haute et qu'il la dévisage à présent d'un air stupide qui ne lui ressemble pas, les yeux ronds.

« Je ne comprends pas, » répète t-il, espérant naturellement obtenir une explication de la part des deux personnes qu'il déteste le plus au monde.

Là où vont les putains – encore autre chose qu'il ne sait pas.

Il se souvient de la fois où il est parvenu à caresser un des enfants de la mère des dragons sous ses yeux, il se souvient de son air impressionné et de son propre sourire faussement modeste qui cachait mal sa jubilation.

« Quelle importance ? » conclut Cersei avec impatience.

Tyrion ne manque pas son air enchanté.

« Tu t'es allié à cette catin, et cette catin a fini par te faire la peau. »

Et, parce que Cersei est Cersei, elle ajoute avec un sourire rêveur :

« Il y a au moins une chose pour laquelle je dois la remercier. »

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La vérité a été sous-entendue mais aucun ne se décide à lui donner une véritable substance à travers les mots, et ce petit manège aurait pu durer une éternité si Tyrion ne s'était pas décidé à y mettre fin, une pierre au fond du cœur.

« Nous sommes morts. »

Tous les trois se tiennent au bord des falaises qui surplombent la mer et regardent les vagues se déchirer sur les rochers en contrebas.

Le couperet tombe dans un silence sombre et pesant – le bruit de l'eau leur est tellement familier qu'ils ne l'entendent même plus.

« Si nous sommes morts... alors quel est cet endroit ? » demande Jaime.

« Les limbes, » lâche Cersei d'une voix tranchante sans daigner le regarder.

C'est un peu plus de mépris que Tyrion et lui récoltent quand ils se tournent vers elle sans prendre la peine de dissimuler leur surprise.

Sans rien ajouter, elle se détourne et s'éloigne rapidement.

« Et comment on sort d'ici ? » l'interpelle Jaime, comptant sur le vent pour emporter ses paroles, mais cet espoir-là aussi était vain – ça n'en fera qu'un de plus.

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« Tu devrais déjà rôtir dans les Sept Enfers, » fait remarquer Tyrion à Cersei, soudainement plein de colère. « Tu es la plus grande meurtrière de Westeros. Tu as assassiné ton propre peuple sans broncher, et tout ça pour la jolie petite couronne qui n'aurait jamais dû être à toi. »

« Je vais prendre ça pour un compliment, » rétorque t-elle, nullement contrariée, faussement enjouée.

Elle se met à tourner autour de lui d'une démarche féline qui lui rappelle que le plus grand mal peut se dissimuler derrière le plus beau des visages – un point commun qu'elle a avec une autre reine.

« Ça te plait, de te croire meilleur que moi, pas vrai ? » s'amuse t-elle.

Il aimerait lui sauter dessus et réduire en bouillie son sourire arrogant et lui arracher les yeux qui le sont tout autant.

« Je suis meilleur que toi. »

« Tu as tué mon fils. »

« Non. Mais j'aurais bien aimé. »

C'est peut-être parce qu'il n'a plus aucune raison de mentir maintenant que son corps n'est plus que poussière que, pour la toute première fois, une drôle d'étincelle qui ressemble bien à du doute apparaît dans l'océan émeraude qui a toujours hanté ses cauchemars.

« Ne t'y méprends pas, Cersei, » gronde t-il, toujours aussi rempli d'amertume. « Ton bâtard méritait de mourir, et toi aussi. »

Elle crispe les poings.

« Tu n'es pas meilleur que moi, Tyrion. J'ai peut-être fait exploser tout ce feu grégeois, mais c'est ta jolie petite reine qui a fini le travail... la reine que tu as amenée à Westeros. »

Et elle éclate de rire comme si elle venait de dire quelque chose de très drôle.

« Dis-moi, est-ce que tu espérais encore devenir son roi des cendres juste avant qu'elle ne te passe la corde au cou ? »

Cersei n'a pas l'intention de le laisser répliquer et se détourne. Tyrion est peut-être meilleur qu'elle ne l'est mais pas aussi bon qu'il n'aimerait le croire, et c'est pour cela qu'il rétorque en s'époumonant :

« J'ai trouvé l'endroit où vont les putains ! »

Mais cela ne veut rien dire pour elle, et Tysha n'est nulle part dans le château, et lui est condamné à errer entre ces murs comme un lion perdu et désespéré pour le reste de ses jours de fantôme.

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Parfois, au détour d'un couloir, Jaime s'attend à voir surgir Lady Stoneheart et ses yeux vengeurs, mais cette fois, Brienne ne sera pas là pour plier sous le poids de ses remords et lui sauver la mise. C'est une peur complètement irrationnelle parce qu'il est mort et qu'il ne risque plus rien, et pourtant il lui arrive encore de sentir le nœud coulant autour de sa gorge et de voir ses jambes battre dans le vide.

C'est presque drôle que ce soit Tyrion qui ait succombé d'une façon que son cœur de chevalier qualifie de stupide – ça l'aurait davantage été s'il avait été encore en vie pour le regarder mourir sans lever le petit doigt pour le sauver.

Les yeux de Brienne se posent sur lui par-delà la mort et ses mains à lui retrouvent la sensation de sa peau contre la sienne.

« Brienne de Torth était amoureuse de moi, » dit-il à Tyrion comme s'il avait quelque chose à prouver.

Régicide. Homme sans honneur. Traître.

Son petit frère se contente de le dévisager d'un air ennuyé.

« La pauvre. »

« Et pourquoi ? »

« Parce que tu n'étais pas amoureux d'elle. »

« Et qu'est-ce que tu en sais ? »

Le tonnerre n'aurait pas pu gronder aussi fort. Le rire de Tyrion lui fait plus mal que l'épée dont il s'est percé le cœur et il regrette sincèrement l'époque où il n'existait pas de plus doux son à ses yeux, excepté bien sûr la voix de Cersei.

« J'aurais pu l'épouser, » reprend Jaime. « J'aurais pu vivre une vie paisible avec elle sur Torth et lui faire des enfants et... »

Tyrion se roule par terre, à présent, plié en deux, ne trouvant plus son souffle, et ce spectacle serait définitivement tordant si Jaime n'avait pas été aussi sérieux.

Il finit par se calmer et, avec une conviction qui le blesse un peu plus, déclare :

« Tu as tout faux, Jaime. Le Régicide et la Vierge de Torth... une jolie ballade, j'en conviens, mais la laideur de la réalité n'a pas sa place dans les ballades. »

« Je... »

« Tu ne t'es jamais soucié de tes enfants. Par tous les dieux, tu étais jaloux de Joffrey parce qu'il te volait l'attention de Cersei. »

« Avec elle, les choses auraient pu être différentes, » insiste t-il avec l'énergie du désespoir, mais Tyrion ne lui tend aucune main secourable et l'enfonce un peu plus.

« Tu n'es pas un homme bon. Je ne suis pas un homme bon. Cersei... »

Il se mord la lèvre et, parce qu'il s'estime sans doute trop intelligent pour enfoncer une porte ouverte, n'achèvera pas sa phrase.

La conversation en reste là.

Jaime voit le reflet de sa propre noirceur dans les yeux de Tyrion.

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Il n'y a qu'une seule échappatoire à cet endroit, et c'est une intuition dont ils sont tous les trois frappés, et une seule façon d'y avoir accès, mais elle est tellement risible qu'ils n'osent même pas y songer de peur de se fêler les côtes à force d'en rire.

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« Tu étais sincère, dans ta lettre ? »

Cersei effleure du bout des doigts les vestiges de sa crinière de gloire.

« Qu'est-ce que tu veux, Jaime ? » demande t-elle avec plus d'agressivité que nécessaire.

Cette chambre est identique à celle qui était la sienne dans le véritable Castral Roc, celui où ils se poursuivaient dans les couloirs et dormaient blottis l'un contre l'autre, jambes et souffles entremêlés. Celui où ils s'aimaient, ou du moins le croyait-elle.

« Je t'ai posé une question. »

Ses ongles s'enfoncent dans ses paumes.

« Qu'est-ce que ça peut bien te faire ? Tu as préféré partir en vadrouille dans le Conflans avec cette grosse vache plutôt que de venir à mon secours. »

« Tu sais parfaitement que ce n'est pas aussi simple. »

Cersei se demande s'il cherche à la tuer encore et encore, son jumeau-valonqar destiné à la hanter jusqu'à la fin des temps. Pendant une seconde, elle sent de nouveau le métal froid de sa main d'or sur sa gorge tendre, la douce caresse de sa main de chair avant qu'elle ne se referme comme les serres d'un oiseau.

« Et tu es mal placée pour me faire des reproches. »

« Pourquoi ? Tu me reproches d'avoir écarté les cuisses pour un autre que toi, c'est ça ? »

Leur différence de taille la fait vibrer de rage lorsqu'elle vient se planter devant lui et se retrouve proche de ce corps qui est elle mais qui n'est pas à elle, et les dieux lui jettent une nouvelle fois leur malice cruelle au visage dans une courbette ironique.

Le visage de Jaime se durcit aussitôt.

« Je refusais de croire que ma sœur était devenue la reine des putains. Je me suis bien trompé. »

Il n'échappe pas à la gifle, cette fois, et une part de lui doit bien avoir conscience qu'il l'a entièrement méritée, mais sa fierté idiote le pousse encore et toujours à ne pas l'admettre.

« J'avais besoin de ces hommes. »

« Pour t'aider à mettre le royaume sens dessus dessous ? C'est réussi, » raille t-il.

Cersei lève la main une deuxième fois mais renonce, qui est donc cet étranger qui a pris la place de son jumeau et ne cherche même pas à faire l'effort de la comprendre ? Pourquoi ne saisit-il pas qu'elle devait s'occuper de Margaery et des autres Tyrell, pourquoi l'a t-il abandonnée à la mort, pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

« Fiche le camp. »

Son ton est sans appel. Jaime ne cherche pas à discuter et se dirige vers la porte.

« Tu n'as toujours pas répondu à ma question. »

Cersei reste de marbre et ses lèvres demeurent closes.

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« Si Mère avait survécu, tout serait différent. »

Cersei, Jaime et Tyrion n'ont jamais supporté la solitude et c'est bien la seule raison qui les pousse à passer du temps ensemble. Ils sont assis au bord de la falaise et se demandent secrètement ce qui se passerait s'ils osaient se jeter dans le vide, ou peut-être qu'ils le savent mais ont conscience de ne pas être prêts et de ne probablement jamais l'être.

Jaime acquiesce pensivement et Tyrion n'éprouve aucune gêne lorsqu'un rire méprisant franchit la barrière de ses lèvres en forme de rictus.

« Vous êtes des idiots, tous les deux. »

« Eh bien, éclaire-nous, » rétorque sèchement Jaime.

« Vous considérez Mère comme une sainte qui aurait su vous sauver de toutes les choses peu sympathiques qui vous sont jamais arrivées et de la pourriture dans vos cœurs, et je trouve ça tordant. »

Cersei se lève d'un bond et il est presque sûr qu'elle va lui arracher la gorge.

« Ne parle pas de Mère comme si tu la connaissais ! Tu l'as tuée, abominable petit monstre, tu l'as déchirée de l'intérieur, tu... »

Ce refrain lui est si familier qu'il le connaît par cœur, et ne prend donc pas la peine de l'écouter une nouvelle fois. Cersei part hurler sa rage au ciel et au soleil après lui avoir jeté un dernier regard de poignards et il se retrouve seul avec Jaime.

« Qu'est-ce qui te fait dire ça ? » demande t-il, méfiant.

Tyrion s'en veut presque d'être sur le point de briser une de ses dernières illusions – presque.

« C'était la femme de Tywin Lannister, » répond t-il simplement.

« Et alors ?

« Tout le monde disait qu'ils étaient heureux ensemble. Crois-tu vraiment que notre cher père aurait été heureux avec une sainte ? »

Jaime en demeure sans voix. Pour enfoncer le clou, Tyrion pourrait lui demander si lui aurait été heureux avec Brienne de Torth, une comparaison pertinente mais inutile, c'est pourquoi il n'en fera rien.

Jaime ne prononce plus un mot du reste de la journée, la bouche et l'esprit pleins d'amertume.

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« Tu veux toujours me tuer ? » chuchote t-il à Tyrion quand la nuit tombe.

Jaime n'est pas le seul à savoir garder le silence. Tyrion hausse les épaules et se détourne, furieux contre lui-même.

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« Je pourrais te pousser. »

Cersei ne sursaute pas et observe Tyrion se glisser à côté d'elle du coin de l'œil.

« Ça ne fonctionnerait pas, » répond t-elle avec dédain. « Tu sais aussi bien que moi ce que sauter signifie. »

Le regard légèrement surpris qu'il lui jette lui donne envie de le gifler encore et encore, jusqu'à ce qu'elle parvienne à éliminer toute la suffisance de son horrible visage.

« Ma douce sœur, tu es finalement moins stupide que tu en as l'air. »

Les vagues tout en bas ont probablement le mélodieux son du repos éternel mais il est hautement improbable qu'ils parviennent à l'entendre.

« Tu penses que Jaime a compris ? »

Cersei roule des yeux.

« Si j'ai compris, alors il a compris. »

Même alors qu'elle le hait de toute son âme, elle s'obstine à ne vouloir faire qu'un avec son jumeau, et Tyrion suppose qu'il doit un peu l'admirer pour cela, parce que, par-delà les trahisons, l'étrange lien qui les unit et qu'il ne pourra jamais comprendre parvient tant bien que mal à subsister.

Un grain d'espoir traverse le cœur de Tyrion, soufflé par un étrange vent d'or et d'émeraude, mais il est aussitôt balayé par l'indifférence de Cersei, et il ne peut que la regarder retourner vers le château, amer.

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Dans un de ses rêves, Jaime et Tyrion s'associent pour la faire chuter et c'est ensemble qu'ils lui font exhaler son dernier souffle de vie, et Cersei hurle et hurle et hurle mais ils ne l'écoutent pas, pourquoi l'écouteraient-ils, ils se détestent et la haine est le seul brasier qui brûlera jamais entre eux, et...

Cersei se réveille en sursaut.

Les yeux vairons de Tyrion luisent comme deux étoiles mortes dans l'obscurité. Il l'écrase de son poids et Cersei demeure impuissante devant ses mots tranchants.

« Quand j'étais à Essos, j'ai dit à quelqu'un que tout ce que je demanderais à Daenerys comme récompense pour mon aide serait la possibilité de te violer et de te tuer quand je te reverrais. »

La panique déferle dans ses veines et elle tente de le faire basculer sur le côté, en vain.

« Mais tu as changé d'avis, n'est-ce pas ? » crache Cersei pour gagner du temps, parce que non, elle ne peut plus mourir, mais ça ne veut pas dire qu'elle ne peut plus être souillée et brisée, et cette perspective lui fait plus peur que tous les dragons du monde.

« La récompense que tu voulais, c'était la main de cette catin, pas vrai ? » poursuit-elle, de plus en plus désespérée.

Appeler Jaime au secours lui traverse l'esprit mais c'est inutile. Jaime a brûlé sa lettre, Jaime n'est pas venu le sauver, et Jaime a fini par la tuer.

La douleur déforme les traits de Tyrion et elle en éprouve une satisfaction sauvage. Le blesser, encore et encore, parce qu'il a tué Mère, parce qu'il va la tuer, et puis elle pense que c'est trop tard parce que Jaime lui est passé devant et puis elle ne pense plus, ne sait plus quoi penser, sinon que personne n'est là pour l'aider.

Tyrion effleure sa gorge du bout des doigts.

Une minute plus tard, il pleure toutes les larmes de son petit corps tordu la tête posée sur sa poitrine, comme l'enfant en manque d'affection qu'il n'a au fond jamais cessé d'être.

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« Je t'ai fait rire, une fois, » murmure Tyrion, les yeux ensommeillés.

« Quoi ? »

« Quand nous étions enfants, j'ai appris à marcher sur les mains. Un jour, tu m'as vu, et tu as ri. Mais ce n'était pas un rire moqueur. »

A la façon dont elle se tend, il comprend qu'elle s'en souvient mais ne sait pas si les larmes qu'il verse ont la saveur de la joie ou celle de la tristesse.

« Tu m'as enlacé, aussi. Quand je t'ai appris que Stannis et Renly allaient s'affronter plutôt que de s'allier pour nous combattre... tu m'as enlacé. »

« Où veux-tu en venir, Tyrion ? » s'agace t-elle.

Mais Tyrion ne lui répond pas : il s'est endormi.

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Quand Jaime les trouve dans cette position le lendemain matin, il croit être mort une deuxième fois parce que ce qu'il a sous les yeux ne peut en aucun cas être vrai.

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« Tu ne l'as pas repoussé. »

Cersei et Jaime, faute d'avoir mieux à faire et ayant épuisé leurs réserves de regards noirs, se baladent côte à côte dans les couloirs du château, comme ils l'ont fait des milliers de fois par le passé.

« Il m'écrasait, Jaime, » persifle t-elle. « Et il est plus lourd qu'il en a l'air. »

« Tu ne l'as pas repoussé, » répète t-il dans un soupir.

Elle croise les bras sur sa poitrine.

« C'est étonnant que tu ne m'aies pas demandé si j'avais écarté les cuisses pour lui. Baiser son autre frère, c'est quelque chose que ferait la reine des putains, tu ne crois pas ? »

Jaime ne se sent pas blessé par son venin vengeur, juste incroyablement fatigué. Il se fige brusquement.

« Est-ce que tu étais sincère dans ta lettre ? » demande t-il pour la troisième ou la centième fois, il ne sait plus.

« Encore et toujours les mêmes questions stupides... » rétorque rageusement Cersei.

« Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime. Tes mots, tes mots sur le papier. »

« Le papier que tu as brûlé. »

« Tu les pensais vraiment ? »

« Pourquoi est-ce que tu t'es suicidé ? »

C'est une réponse qu'il attendait et pas une question, et il se sent complètement pris au dépourvu.

« Pourquoi tu n'es pas retourné dans les bras de la grosse vache de Torth... »

« Ne l'appelle pas comme ça, » la coupe Jaime, parce que peu importe ce que son cœur pense de Brienne, son esprit la considérera jamais comme l'idéal chevaleresque qu'il n'a jamais pu atteindre.

« Pourquoi tu n'es pas retourné dans les bras de Brienne après m'avoir étranglée ? » corrige Cersei, pas parce qu'elle le pense ou parce qu'elle veut lui faire plaisir, mais parce que pour elle Brienne est aussi insignifiante qu'un petit grain de sable.

La colère, la jalousie, la haine, tout ça se mélange et les fait se dévisager les yeux dans les yeux dans un silence lourd qui s'éternise, et au fond peut-être qu'aucun mot n'est nécessaire parce que la réponse à ces deux questions est identique, parce qu'ils la connaissent tous les deux et parce que c'est la seule vérité qu'ils aient jamais connue, et ce peu importe à quel point elle est aussi hideuse et sombre que leurs cœurs.

Des étincelles vibrent dans l'air lorsque leurs lèvres se joignent et ne se lâchent plus, des étincelles accompagnent leurs gestes quand Jaime entraîne Cersei dans la chambre la plus proche et la déshabille avec empressement, des étincelles brillent au fond de leurs yeux alors qu'ils redécouvrent un corps qu'ils connaissent sur le bout des doigts, Jaime caresse les seins de Cersei, enfouit le visage entre ses cuisses jusqu'à ce qu'elle crie son nom et puis ils roulent sur le lit et se souviennent véritablement de ce que ne faire qu'un veut dire.

Quelques minutes ou une centaine d'heures plus tard, alors qu'ils regardent le plafond blottis l'un contre l'autre, Cersei et Jaime savent qu'ils ne poseront plus jamais ces questions.

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Cersei, Jaime et Tyrion ne seront pas les héros de l'histoire. On n'écrira pas de ballades sur leur courage, leur sagesse ou leur bonté, on ne se souviendra pas d'eux comme les sauveurs des Sept Couronnes, peut-être qu'on ira cracher sur leurs tombes imaginaires en déplorant leur héritage de sang et de cendres, mais rien de tout ça ne les atteint plus.

Ils se tiennent au bord de la falaise depuis laquelle Jaime sautait lorsqu'il était enfant et, aussi incroyable que cela puisse paraître, ils se tiennent par la main, comme s'ils ne formaient plus qu'un, enfin, après toutes ces années passées à traverser les océans du vide sur leur radeau de haine en pleurant des larmes acides, un autre type d'héroïsme.

Sauter, c'est laisser cette vie derrière eux et passer à autre chose. Ce n'est pas ici qu'ils parviendront à se pardonner, les miracles n'existent pas et tous les trois ont appris cette dure leçon d'une manière bien trop brutale, mais ils sont parvenus à faire quelques pas les uns vers les autres, des pas infimes, minuscules, presque insignifiants mais suffisants, suffisants pour sauter.

« Où est-ce qu'on ira, après ? » demande Tyrion, qui pour une fois n'a pas réponse à tout.

Jaime et Cersei échangent un regard et haussent les épaules.

« Ailleurs, » répond simplement Jaime.

Finalement, c'est Cersei qui s'avance la première.

« Ensemble ? » demande t-elle avec réticence, comme si les mots lui écorchaient la bouche.

Jaime et Tyrion acquiescent avec détermination.

Les sombres héros de l'amer prennent leur élan, sautent, et observent le monde devenir blanc.