C'était un beau matin du mois de mai, un de ces matins qui donnait envie de partir à la pêche, de faire la sieste contre un menhir, ou d'aller filer des châtaignes à quelqu'un. Pour les Gaulois de ce petit village d'Armorique, ça pouvait être n'importe qui, entre des sangliers, d'autres Gaulois un peu casse-pieds, ou ces Romains en jupette qui venaient faire du repérage militaire sous prétexte de tourisme, voire, à défaut de solution. Voire, à défaut d'autre solution, à des arbres ou au copain sur votre droite. Dans ce village, même les mémés aiment la bagarre.

Alors, ce fut un immense surprise pour les villageois qui commençaient à retrousser leurs manches quand un cri implacable s'échappa de la hutte du druide Panoramix.

-Non, je ne vous ferais pas de potion magique aujourd'hui !

Sa voix résonna si fort qu'il avait du y mettre un peu de magie. Non loin de là, le petit Astérix leva la tête, intrigué, du jeu d'osselets auquel il participait.

-Vous avez entendu ?

-Oui et alors ?, demanda Cétotaumatix. Ça doit être des histoires de grandes personnes, c'est tout. Je vois pas en quoi ça nous concerne. Lance les osselets, après c'est mon tour !

-Et ça ne vous rend pas curieux ?

-Pourquoi faire ? Mon papa dit que j'aurais le droit de participer à la bagarre quand je serais aussi grand qu'un demi menhir et assez fort pour soulever sa hache de guerre. Je m'occuperais des histoires de grand quand je serais grand. Maintenant, joue !

Une voix un peu trop grave pour l'âge de son propriétaire retentit derrière eux.

-Je peux jouer moi aussi ?

Cétautomatix et les quelques autres gamins présents firent instinctivement un pas en arrière. Depuis qu'Obélix était tombé dans la potion magique, ils s'en méfiaient un petit peu. Le bon gros garçon un peu lâche de la veille était toujours gros, toujours gentil, toujours simplet, mais il avait maintenant une très méchante droite et du mal à réaliser à quel point celle-ci était plus forte que celle de ses camarades.

-Non, décréta Cétautomatix. Tu les lances trop fort et ils finissent par atterrir dans les arbres. Hors de question que je remonte les chercher une nouvelle fois. Toi et ton gros derrière pouvez le faire tout seul.

Le visage d'Obélix devint tout rouge.

-Qui c'est qu'est gros ?

Les enfants firent un pas de plus en arrière. Astérix se plaça entre eux et Obélix.

-Ne les écoute pas, ils sont jaloux parce que tu es plus fort même que le papa de Cétautomatix. Viens. Pendant qu'ils jouent à leur jeux idiot, on va aller voir pourquoi Panoramix crie comme ça.

-Panoramix dit que si je m'approche à nouveau de sa hutte, il me change en menhir.

-Oui, parce qu'il ne veut pas que tu retombes dans la potion magique, mais il a dit qu'il n'en ferait pas aujourd'hui. Viens, ça sera comme une aventure.

Ordralphabétix ricana.

-Une aventure, oui, allez écouter à la porte du druide et revenir avant la sonnerie de la cloche. Elles sont belles les aventures d'Astérix le Gaulois.

-Ah oui ?, cria Obélix. Et on en parle des aventures du poisson pas frais de ton papa ?

-Si vous mangiez plus de poisson tu serais plus intelligent et Astérix pourrait espérer devenir plus grand que le glaive de notre chef !

Cette fois, Astérix fit un pas de côté en souriant.

-Après toi, Obélix.

-Merci bien Astérix.

La première mandale atterrit droit dans l'œil d'Ordralphabétix. Après un moment de silence appréciateur, tous les autres enfants se joignirent en criant de joie à la bagarre, sauf Assurancetourix qui prétendait qu'il avait besoin de ses dix doigts intacts pour devenir barde plus tard.

Une fois celle-ci achevée en beauté, Astérix et Obélix se frottèrent les mains, vainqueurs. Un autre gamin tenta de dire qu'il y avait triche, mais Astérix lança avec le pied un caillou droit dans son front et les protestations s'interrompirent.

-Je récupère mes osselets, annonça le petit gaulois. Puisque personne d'autre n'a pensé à prendre les siens, vous n'avez qu'à vous ennuyez jusqu'à la fin de la pause. Obélix et moi, on a des choses à faire.

En catimini, ils se dirigèrent vers la hutte du druide. La porte de derrière était fermée, mais les fenêtres étaient grandes ouvertes. Astérix monta sur les épaules d'Obélix et jeta un œil à l'intérieur. C'était étrange. Il n'y avait pas de potion sur le feu, et leur druide était juste assis là à regarder une sorte de papyrus où quelque chose était écrit. Régulièrement il secouait la tête.

-Absurde, répétait-il. Risible. Grotesque. Honteux !

Il ponctua cette dernière affirmation d'un coup de poing sur la table.

Sous Astérix, Obélix s'agita.

-Il se passe quoi ?, chuchota-t-il. Raconte !

-Chut ! Je te dirais après.

Il continua d'observer pendant deux minutes, certain qu'Obélix pouvait supporter son poids. Comme Panoramix n'avait pas l'air de bouger, il finit par décider qu'il était temps de retourner voir les autres. Ils allaient confesser qu'ils n'avaient rien appris, les autres allaient se moquer, il y aurait une nouvelle bagarre, au moins ils n'allaient pas s'ennuyer.

C'est alors qu'on frappa à la porte. Panoramix leva la tête, fit disparaître le parchemin et se dirigea à grand pas vers la porte. Astérix se recroquevilla pour ne laisser passer que ses yeux et le sommet de son crâne.

-J'ai demandé qu'on ne me dérange pas sauf si... Oh. C'est vous.

Il s'écarta pour laisser passer un homme vêtu lui aussi des robes blanches d'un druide, mais beaucoup plus jeune. Même si son crâne était presque chauve, ses cheveux étaient majoritairement bruns. Il observa l'intérieur de la hutte en levant le sourcil d'un air un peu méprisant. Astérix décida qu'il ne l'aimait déjà pas beaucoup.

-Oui, c'est moi. J'ose espérer que vous m'attendiez. Ma venue a bien été annoncée ?

-J'ai reçu un papyrus à ce sujet ce matin même. C'est étonnant, je croyais l'assemblée des druides toujours hostile à l'écriture.

L'autre druide rougit un peu.

-Oh vous savez ce que c'est. L'écriture est trop dangereuse pour la laisser aux mains de n'importe qui et la mémorisation indispensable aux études. Cependant, pour des hommes instruits comme nous... Officiellement, le sujet est clos, bien sûr.

-Oui, je comprend, persifla Panoramix. Quand on lit ce papyrus, on comprend mieux ceux qui disent qu'il ne faut pas laisser l'écriture aux mains de n'importe qui.

Le druide rougit un peu plus sous l'insulte.

-La mémorisation est admirable, bien sûr, ajouta-t-il d'un ton pédant, mais l'écriture est fort utile pour pallier à un oubli passager. Vous devez savoir ce que je veux dire. N'avez-vous jamais mis une de vos potions à l'écrit ? Votre célèbre potion magique, par exemple ?

-Je dois avouer que j'ai toujours eu toute ma tête et que je dois pouvoir sans pleine réciter ma communication du concours des druides mot pour mot. Je crois que pour me faire perdre la tête, il faudrait que je reçoive un menhir sur la figure ! Pour ma part, si j'utilise les écrits, c'est uniquement pour communiquer avec quelques vieux amis à l'autre bout du monde et rester ainsi informé de l'actualité de la recherche.

-Oui, fit l'autre druide, il se fait des choses merveilleuses à Rome.

-Pourquoi s'arrêter à Rome ?, demanda Panoramix en faisant semblant de ne pas comprendre. Quelques uns de mes plus grands progrès ont été réalisés grâce à l'aide de correspondants, je devrais dire d'amis, grecs, indiens ou égyptiens. Le monde de l'érudition ne s'arrête pas à Rome, les dieux soient loués !

Astérix était de tout cœur avec lui. Rome revenait trop souvent dans les discussions des adultes ces temps-ci. Il était trop petit pour comprendre de quoi il retournait, mais il devinait que Rome était synonyme de danger.

-Bref, reprit le druide après un silence gêné. Qu'avez-vous pensé du texte de notre estimé collègue ?

-Ma foi, j'ai été impressionné.

-Vraiment ?

Le soulagement se lisait sur le visage du druide. Il fut de courte durée.

-Vraiment. Je le savais verbeux à l'oral, je réalise qu'il l'est aussi à l'écrit.

Astérix retint difficilement un petit rire en voyant la mine de plus en plus désappointée du druide. Un jeu de lumière lui fit croire que Panoramix faisait un clin d'œil dans sa direction, mais il devait se tromper. Astérix était la discrétion même.

-Reprenons, fit le druide en se redressant de toute sa faible hauteur. Vous avez eu le temps de lire le papyrus de Reformix, vous savez pourquoi je suis là. Le cercle des druides des Carnutes a décidé d'inspecter tous les druides gaulois pour voir la qualité des cours qu'ils donnent aux petits Gaulois. Puis-je voir votre progression pédagogique ?

Panoramix tapa sa tempe de deux doigts fins.

-Tout est là dedans.

-Je vous conseille de prendre cette affaire un peu plus au sérieux si vous voulez conserver le droit de porter une serpe. Sur un échec, nous serions obligé de vous envoyer un assistant qui prendrait en charge la partie éducation de votre charge. Ce ne serait pas de gaîté de cœur, mais nus sommes à un tournant de l'histoire, la prochaine génération doit être prête à affronter un nouveau monde.

-Je ne doute pas qu'il reste très proche de l'ancien monde. Quand tout change, rien ne change. Et j'imagine que tout le monde serait rassuré de me voir aidé par un apprenti. Celui-ci pourrait peut être même travailler avec moi sur certaines potions, qui sait. C'est clair comme de l'eau de roche, mais fort bien, je peux vous réciter ma progression de l'année, voire celle des dix dernières années. Mais ne voulez-vous pas d'abord observer ma pratique ?

-Non, votre progression d'abord.

-Dommage. J'ai toujours pensé qu'une démonstration pratique était plus parlante qu'un long discours. Enfin, je suppose que les enfants sauront mettre à profit une heure de récréation prolongée.

Cette fois, Astérix en était sûr, la remarque lui était destinée. Il sauta silencieusement à terre et fit signe à Obélix de le suivre en mettant un doigt sur sa bouche. Une fois à distance suffisante de la hutte de Panoramix, ils se mirent à courir pour rejoindre leurs amis.

-Alors ?, demanda Ordralphabétix d'un air goguenard. Comment s'est passée votre petite aventure ?

-Panoramix notre druide a des ennuis !, annonça Astérix, à bout de souffle. Il faut l'aider !

Des cris inquiets se mirent à retentir parmi les enfants, toute envie de jouer ou de se bagarrer oubliée.

-C'est vrai !, approuva Obélix. J'ai pas tout compris, mais le gars qui visitait disait qu'il voulait la perte de notre druide et qu'il allait le faire entrer de force dans un nouveau monde.

-Sa serpe, Obélix, il a dit qu'il lui prendrait sa serpe si Panoramix ne peut pas lui prouver qu'il est un bon enseignant. On doit prouver à ce type qu'on a reçu une bonne éducation.

-Ça c'est pas difficile, nota Obélix. On va y arriver, aussi sûr que deux fois un font trois.

Un silence gêné s'installa. Les médiocres résultats d'Obélix étaient une légende dans le village.

-La bonne nouvelle, soupira Astérix, c'est qu'on a une récréation prolongée pour nous organiser et montrer que Panoramix est le meilleur ! Je veux voir des Gaulois volontaires dans son cours.

-C'est qui déjà qui a dit que les Gaulois étaient des réfractaires ?, souffla Cétotaumatix à Ordralphabétix.

-Je sais plus. Un type à Lutèce, non ?

Astérix se racla la gorge pour attirer leur attention.

-La priorité absolue, c'est d'apprendre à Obélix à compter.

Le silence se fit absolue. Ça, c'était impossible. Panoramix s'arrachait les cheveux par poignées entières depuis le début de l'année à ce sujet. Les enfants murmuraient que s'il avait encore une chevelure parfaite, c'était uniquement parce qu'il avait inventé une potion de pousse des cheveux.

-Astérix, c'est pas la peine, souffla Obélix. J'y arriverais jamais.

-Si ! Parce qu'on t'offrira autant de goûters que le plus grand nombre auquel tu parviendras à réciter tes multiplications.

Obélix fronça les sourcils avec un air d'intense concentration.

-Je pourrais avoir... Dix goûters ?

-Peut être même plus que dix ! On est tous d'accord, les copains ?

Un concert d'assentiments lui répondit. Personne n'avait envie de céder son goûter, mais ils donneraient cher pour voir la tête de Panoramix quand il réaliserait qu'ils avaient appris à Obélix a compter en quelques minutes, là où il échouait depuis près d'un an.

Une heure précisément après qu'Astérix et Obélix aient rapporté la présence du druide étranger, Panoramix et celui-ci arrivèrent devant la clairière qui servait de salle de classe. Les enfants étaient déjà rangés par deux, chacun tenant la main de son voisin.

-Les enfants, je vous présence l'inspecteur Echelondix qui va observer notre classe. Je vous demande de le traiter avec tout le respect qu'il mérite.

Les enfants hochèrent gravement la tête et saluèrent en cœur l'inspecteur, avant de rentrer dans la clairière en rangs serrés sur un signe de Panoramix.

Echelondix fronça les sourcils en en voyant certains passer.

-Ces enfants sont couverts de bleus... Vous savez que vous êtes censés mener une lutte anti-harcèlement, j'espère ?

-Ne vous inquiétez pas, le problème est prit très au sérieux dans le village. J'applique une technique de management par les mères.

-Vous voulez, dire, par les pairs ?

-Oh non. Si un enfant se fait harceler, je préviens sa mère et elle s'occupe toute seule d'aller frapper le père du gamin en question jusqu'à ce que son fils arrête. Mais en général, je n'ai pas besoin d'aller aussi loin, les enfants règlent très bien leurs problèmes entre eux. Obélix ?

-Oui, Panoramix notre druide ?, répondit diligemment l'enfant.

-Dis-moi, tu as encore des problèmes avec des enfants qui te piquent ton goûter ou te frappent ?

-Non. Je leur ai dit que s'ils continuaient c'est moi qui allait leur casser la gueule et ils ont arrêté. Et ça, c'est grâce à Astérix.

Panoramix se retourna vers Echelondix.

-Vous voyez ? Astérix est un gamin remarquablement intelligent, sois dit en passant. C'est seulement quand il ne parvient pas à convaincre ses camarades que j'interviens. Mais allons-y, ne faisons pas attendre les enfants.

Ceux-ci s'étaient installés dans un silence parfait sur les bancs de pierre et semblaient être l'exemple parfait de l'enfant gaulois poli et bien élevé. En conséquence, Echelondix les observa avec une intense méfiance. Vingt enfants n'étaient jamais calmes comme ça, à moins de préparer un mauvais coup ou d'avoir été corrompus.

-Vous ne les avez pas prévenus de ma venue, j'espère, Panoramix.

-Ce serait contre-productif, puisque vous venez les observer dans leur milieu naturel. Que diriez-vous d'une petite leçon d'arithmétique ? Les enfants, un volontaire pour montrer vos prodigieuses connaissances dans ce domaine ?

Les élèves se tendirent soudain. Le regard d'Echelondix fit l'aller retour entre la classe et le druide. Il sentait qu'on le menait en bateau sans pouvoir bien dire comment. Ce n'est cependant pas son regard mauvais qui coupa le souffle des enfants, mais bien Obélix qui levait la main.

-Oui, Obélix ?, demanda Panoramix qui ne semblait pas surpris.

Les yeux d'Obélix se révulsèrent pendant qu'il se concentrait.

-Un plus un, deux, deux plus deux, quatre, quatre plus quatre, huit, huit plus huit, seize, seize plus seize, trente bœufs.

Il s'interrompit, en sueur et rouvrit les yeux. Ses petits camarades l'applaudirent à tout rompre, même s'ils venaient de promettre de donner treize ou trente deux goûters à Obélix, selon qu'on accepte le dernier résultat ou non.

-Presque parfais Obélix, sourit Panoramix. Maintenant, j'ai ici un panier où je croyais trouver trente cinq pommes avant de découvrir huit poires dans le lot. Qui peut venir m'aider à les trier et me dire combien j'ai de pommes au final ?

Dix mains se levèrent, et la leçon continua pendant qu'Obélix commençait une sieste bien méritée. L'inspecteur écrivit tout du long et de plus en plus frénétiquement sur une tablette de cire.

Une petite fille finit par lever la main.

-Monsieur le druide, pourquoi tu utilise une tablette pour écrire ?

-Parce que c'est plus facile à transporter. Concentre toi sur ta leçon.

-En quoi c'est plus facile ?, demanda Obélix en se réveillant soudain. Mon papa, quand il a un message à envoyer, il lance un menhir et les gens ils savent qu'il veut leur parler. Il dit que savoir lire, c'est pratique pour lire les directions sur les panneaux et pas se gourer quand on veut aller taper sur un village voisin, mais qu'écrire ça sert pas dans la vie de tous les jours et que pour compter, tant qu'on a dix doigts et dix orteils, on finit toujours par y arriver.

L'inspecteur devint tout rouge. Panoramix se racla la gorge.

-On dirait que l'arithmétique commencent à vous fatiguer. À quoi pourrions nous bien passer, les enfants ? Un peu de géographie gauloise ? Qui peut me dire où se trouvé Alésia ?

Vingt mains se levèrent, car à l'époque, tout le monde savait où c'était, Alésia. Panoramix rit doucement.

-On dirait que j'ai commencé par une question trop facile.

-J'aimerais assez vous voir leur enseigner les langues vivantes, intervint Echelondix. Savoir parler celles-ci pourraient se révéler primordial d'ici quelques temps.

-Vous ne craignez pas de les voir mieux maîtriser que les langues anciennes que leur propre langue ? Si vous avez raison, il faudrait décider d'une clause pour protéger notre belle langue gauloise au risque de la voir disparaître.

L'inspecteur, de plus en plus rougeaud, désigna du doigt Cétautomatix.

-Toi. Montre-moi tes capacités en latin. Rome est notre glorieuse voisine et il est important de maîtriser les langues vivantes.

-On a vu un peu de conjugaison et de déclinaisons mais c'est tout.

-C'est suffisant pour faire une phrase. Je t'écoute.

Cétautomatix jeta un coup d'œil à Astérix, qui hocha la tête. Le fils du forgeron prit son inspiration.

-Romanes eunt domus !

Les enfants retinrent leur souffle, mais l'inspecteur ne pouvait pas devenir plus rouge encore. Il frôlait la crise d'apoplexie. Panoramix soupira.

-Ça ne va pas du tout, Cétautomatix. Pense à l'impératif. Quelqu'un peut le reprendre ?

-Romani ite domum !, hurlèrent en cœur les enfants.

-Bravo, applaudit doucement Panoramix. Je vois que les réflexes commencent à rentrer. Bientôt, vous parlerez suffisamment bien pour pouvoir discuter avec un romain. Que lui direz-vous alors ?

-Où se trouvent les chemins qui mènent à Rome !

-D'apprendre à parler le gaulois !

-Qu'ils ont peut être de l'ours farci au miel, mais nous on a des tas de châtaignes à leur offrir !

-Qu'ils nous rendent la Narbonnaise !

-Que si Brennus est allé jusqu'à Rome, on peut refaire pareil, et mieux !

-Un pour tous, tous pour la Gaule !

-Roma delenda est !

-C'est du latin ça, pas du gaulois !

-Je sais, mais j'adore cette phrase.

-ASSEZ !

Les enfants s'arrêtèrent aussitôt, mais seulement pour fixer l'inspecteur avec un air goguenard. Comme tous les enfants sur le pourtour de la Mare Nostrum et au-delà, ils savaient que quand l'adulte se mettait à crier, c'est qu'il avait déjà perdu. Dans leurs têtes, ils se préparaient à la curée. Ils attendaient juste le bon moment, et l'accord d'Astérix. Echelondix n'était pas un imbécile. La sélection des futurs druides était trop stricte, avec plus d'appelés que d'élus. Il sentit qu'il devait se méfier des enfants, mais choisit maladroitement de reporter sa colère sur leur professeur.

C'était la goutte d'eau qui faisait déborder le tonneau pour Astérix et ses petits camarades. Leurs parents leur répétaient tous les jours de respecter leur druide parce que les druides étaient les guerriers blancs de la Gaulle. L'homme qui insultait leur druide n'était plus un druide lui même.

C'était l'ennemi.

-Qu'est-ce que vous leur apprenez là à ces pauvres enfants ?, gronda Echelondix sans remarquer les yeux brûlants de colère des enfants. Des mathématiques pitoyables, sans boulier, et juste assez de latin pour insulter nos puissants voisins ? Je vois que contrairement aux recommandations de Bureaunumerix, vous n'utilisez pas de tablettes en classe et votre menhir n'est que décoratif, vu la date inscrite dessus.

-D'habitude, le père d'Obélix vient le nettoyer, mais il a beaucoup de commandes en ce moment, il n'a pas pu venir ce mois-ci. Quand aux tablettes, nous n'avons pas d'argile dans la région, et pas assez d'abeilles pour fournir en cire toute la classe. Le conseil des druides à l'air d'oublier que sans sesterces, on fait avec les moyens du bord. Enfin, vous savez ce que c'est.

-Et cet anti-romanisme primaire... La Gaule ne peut se permettre de cracher sur son puissant voisin. Ne croyez pas que je n'ai pas vu la Narbonnaise réduite à une tache noire sur votre carte. Ce bellissime vous portera tort !

-Nous verrons quand nous y serons.

-Rome a tant de choses à nous apporter. L'aqueduc, les thermes...

-Cela ne veut pas dire qu'on doive réduire à rien les inventions gauloises. Le tonneau a un plus bel avenir devant lui que l'amphore. Rome est puissante, oui, mais ne la laissons pas envahir nos esprits avant qu'elle ait envahie nos terres, si elle le fait. Vous voudriez faire leur travail avec vingt ans d'avance, c'est un peu exagéré. Vous ne représentez qu'une faction des druides, mais si vous voulez cette réforme de l'éducation, il y aura un blocage de Poindindix, et de dizaines d'autres.

-Vous... Vous... Vous ne préparez pas vos élèves au monde moderne et à l'entrée sur le marché du travail !

-Alors là, je ne suis pas d'accord. Les enfants, que diriez-vous d'une séance de travaux pratiques ?

Les enfants n'avaient pas compris grand chose à l'échange des deux druides, même Astérix. Ces conflits druidiques passaient bien au-dessus de leurs têtes, tout comme les théories de l'éducation et la géopolitique internationale. Mais en bon gaulois, ils sentaient venir l'heure de la curée.

Ils suivirent les deux druides dans la forêt en courant et sautant un peu partout. Tout semblant de bonne éducation avait disparu. Ils étaient là pour une bonne rigolade et clouer le bec à ce Echelondix qui les traitait comme des bouseux, comme si Panoramix ne leur fournissait pas la meilleure éducation dont un petit armoricain avait besoin.

Sur le chemin, ils croisèrent plusieurs sangliers et leurs petits. Ceux-ci les regardèrent passer sans s'inquiéter plus que ça. Une laie tenta bien de faire comprendre à son partenaire que même les petits humains de ce village de fous étaient dangereux et qu'un de ses frères de portée avait été capturé et grillé par des enfants alors qu'il avait encore ses dents de laie, mais il la rassura aussitôt. Aujourd'hui, les enfants chassaient un plus grand gibier.

Une fois parvenus dans une grande clairière, Panoramix leva le bras et fit signe aux enfants de faire un demi cercle autour de lui.

-Qui pourrait dire à notre invité ce qu'on apprend dans la forêt ?

Astérix leva la main.

-À reconnaître les herbes dont notre druide a besoin pour ses potions, et celles qu'on peut manger, à quelle saison on peut trouver quels fruits, à trouver un cours d'eau, à dresser une cabane pour se protéger de la pluie, à retrouver le village en s'orientant par rapport aux arbres et aux étoiles...

-Quoi d'autre ?

Astéix sourit et se remit à réciter.

-Et aussi à chasser et à pêcher et à retrouver les traces d'un intrus. Parfois aussi à faire fuir un ennemi.

-Très bien. J'imagine que notre invité veut une petite démonstration pratique.

Echelondix se tourna vers Panoramix et cligna des yeux. Le vieux druide avait disparu. Très inquiet à présent, il se retourna à nouveau vers les enfants. Tous tenaient maintenant une pomme ou une poire dans la main, un immense sourire sur leur visage. Astérix bondit sur un rocher.

-Tous ensemble, les copains !

Vingt sept pommes et huit poires volèrent droit vers le visage d'Echelondix. Le druide prit la fuite, les bras levés pour protéger son visage.

-Contournez-le par la droite, cria Astérix. Il ne faut pas qu'il retourne vers le village !

La moitié de la classe s'exécuta, l'autre se mit à courir sur la gauche du druide, en ramassant des pommes de pin et des baies pour remplacer leurs projectiles. Plusieurs frondes firent leur apparition. Les enfants se mirent à hurler leur joue et à faire un bruit monstre pour déstabiliser un peu plus leur assaillant. Celui-ci se trouva guidé comme un sanglier jusque dans un piège, sauf qu'un sanglier aurait senti venir le coup. Echelondix, lui, tomba la tête la première dans l'étang boueux.

Quand il réussit à atteindre la rive, couvert de boue et de morceaux de fruits mûrs, la totalité des enfants de la classe l'attendait au bord.

-Tu va quitter le village, ordonna Astérix. Tu va retourner à la forêt des Carnutes et faire un bon rapport pour Panoramix notre druide, parce que si tu ne le fais pas, on demandera que ce soit tout qu'ils envoient pour le remplacer et nous faire la classe.

-Et on te le ferait bien regretter, cria Obélix.

-On peut être comme ça tous les jours, confirma Astérix. Et tu n'as même pas entendu chanter notre ami Assurancetourix.

Celui-ci ouvrit la bouche. Ses camarades se bouchèrent les oreilles dans un réflexe salvateur. Dès les premières notes, le druide regretta d'avoir trop de boue sur ses mains pour pouvoir faire de même. N'ayant pas d'autre option, il se résolu à ce qu'on appellerait plus tard une fuite à la romaine : désespérée, en ligne droite et assez rapide pour concurrencer un coureur olympique. Dès qu'il fut hors de vue, Cétautomatix assomma Assurancetourix.

-M'est avis qu'on ne le reverra pas de sitôt, commenta Panoramix en réapparaissant d'entre les arbres. Je crois qu'il leur faudra des siècles pour nous renvoyer un inspecteur de l'éducation. Quelle idée, vraiment ! La classe est terminée les enfants, mais je vous garderais une heure de plus les prochains jours pour compenser. Prévenez vos parents.

Les enfants se dispersèrent en poussant des cris de joie encore plus forts. Obélix se mit à courir derrière ses amis en leur réclamant les premiers goûters promis. Astérix seul resta près de Panoramix.

-Tu savais que j'espionnais, Panoramix notre druide ?

-Bien sûr. La curiosité est un excellent défaut à développer, mais attention à ne pas en abuser. Tout est question de circonstances.

-Je m'en souviendrais.

-Il y a-t-il une chance qu'Obélix se souvienne de ses additions demain ?

-Je crois que ça nous coûterait trop cher en goûters. Peut être si on passe à une récompense en framboises et en noisettes ?

Panoramix rit.

-Tu seras bientôt un maître de la guerre psychologique. Tu as compris que pour un guerrier gaulois, la force n'est rien sans la ruse. Maintenant, va rejoindre tes amis et amuse toi. Tu vivras bien assez tôt d'autres aventures avec ton ami Obélix. Quelque chose me dit qu'elles seront nombreuses et mouvementées.

Astérix ne se le fit pas dire deux fois. Il se précipita à la poursuite de ses amis, en rêvant éveillé à toutes les aventures qu'il pourrai avoir quand il serait grand. Il n'accorda pas une seule pensée à Echelondix.

De fait, celui-ci n'était pas très loin et se nettoyait aussi bien que possible dans un ruisseau glacé. On l'y reprendrait à deux fois avant qu'il ne se porte volontaire pour une tournée d'inspection de ses collègues druides. On voulait aider les gens en les aidant à rentrer dans la modernité, et voilà comment ils vous remerciaient ! Il enviait très fort son cousin qui avait décidé d'abandonner la carrière druidique, de prendre un nom romain et d'aller faire carrière dans l'éducation à Rome. Aux dernières nouvelles, Parcoursuperius s'occupait de l'éducation des fils de notables romains. Ah non, vraiment, c'était lui qui avait eu raison d'abandonner cette Gaule peuplée de fous chevelus.

Pendant ce temps, à Rome, Parcoursuperius s'égosillait pour se faire entendre par-dessus les élèves qui hurlaient à tue-tête en jouant avec des glaives en bois au lieu d'écouter la leçon sur les guerres contre Carthage.

-Brutus ! Arrête d'essayer de poignarder tes camarades de classe ! Ce n'est ni poli, ni gentil.

Le jeune garçon en question lui tira la langue. Il filait sur une mauvaise pente. Parcoursuperius ne le voyait pas finir sénateur ce petit. À tous les coups, il finirait dans les faits divers pour avoir entraîné ses petits camarades dans un mauvais coup. Et à coup sûr, il serait applaudi par une partie de la société. Ils étaient fous ces romains. Ah non, vraiment, c'était son cousin qui avait fait le bon choix en restant dans leurs belles forêts gauloises.