Disclaimer : MFB ne m'appartient pas.


Second rôle


Kyouya se tenait légèrement en marge du rassemblement. La grande salle réunissait plusieurs équipes des Championnats du Monde ainsi que les bladers légendaires. Ils formaient des petits groupes pleins d'entrain et bavards. Kyouya s'efforçait de ne pas entendre leurs conversations, qu'il laissait se mêler en un fond sonore indistinct. Il n'avait aucune envie d'être là. S'il voulait assister à ce genre d'événements, il lui suffisait de demander à son père : en tant que PDG de la TC, Gaou Tategami assistait constamment à ce type de réunions. Dans certaines, la présence de la famille complète était désirée, ce qui signifiait que Kyouya avait son compte de rassemblements aux discussions interminables. S'il était venu ici, aujourd'hui, c'était uniquement parce qu'il avait été attiré par la présence d'autant de bladers décents. Il s'était dit qu'il y aurait forcément des combats et ça faisait bien longtemps que Leone n'avait pas affronté une autre toupie que Pegasus. Ça aurait dû constituer un divertissement. Au lieu de quoi, il s'ennuyait. Tout cela à cause d'une stupide règle ajoutée à la dernière minute : interdiction de combattre.

Les autres s'en accommodaient. Pas lui. À se demander s'ils étaient de véritables bladers.

Qu'est-ce que je m'ennuie.

L'unique chose qui empêchait Kyouya de partir était la présence de son rival, Ginga Hagane. Ce dernier voguait de groupe en groupe, adressant des mots d'encouragement ou demandant des nouvelles, son sourire incomparable sur le visage.

Comment faisait-il pour agir si légèrement en étant qui il était ?

Kyouya vit Ginga s'arrêter près de Chris et ne put s'empêcher de se tendre. Il savait qu'il n'y avait rien d'autre entre eux que l'amitié que Ginga éprouvait pour tous ses amis distants – ceux qui n'étaient ni Kenta, ni Madoka, ni Yuu – que le rouquin ne le regardait pas avec un millième de tout ce qu'il y avait dans ses yeux quand il le regardait lui... mais Kyouya ne pouvait s'en empêcher. La manière dont Ginga avait convaincu Chris de se ranger à leurs côtés lui rappelait un peu trop la façon dont il lui avait tendu la main quand le Wolf Canyon l'avait fait disjoncter. Il n'y avait pas assisté, mais Yuuki avait demandé à Chris ce qui lui avait fait changer d'avis et le blader d'Orion avait résumé les paroles de Ginga. En rougissant et détournant le regard.

En plus, il s'était tenu à ses côtés alors que Kyouya s'était éloigné...

Kyouya s'ébroua mentalement, chassant les – minuscules – éclats de culpabilité qui tentaient de s'accrocher à lui. Il avait fait ce qu'il avait eu à faire. Comment aurait-il pu rester après les paroles d'Aguma et de Dynamis ? Il était libre et solitaire. Il ne laissait rien ni personne prendre des décisions à sa place.

Ginga s'éloigna enfin de Chris pour se diriger vers Kyouya. L'adolescent se détendait à mesure qu'il approchait. Ginga s'arrêta à quelques pas de lui, suffisamment près pour que Kyouya puisse le toucher s'il en avait envie.

Il en avait envie, mais il garda ses bras alignés de chaque côté de son corps. Ils étaient en compagnie de dizaines de personnes et Kyouya ne lui avait jamais dit ce qu'il ressentait pour lui.

Au moins, il me regarde.

Il détestait ces moments où Ginga accordait son attention à d'autres alors qu'il se tenait à ses côtés. Il voulait toute son attention. Il voulait être le seul à exister à ses yeux. Et ça faisait tellement gamin capricieux que ça le mettait en rage. C'était indigne de la personne qu'il était devenue.

- Comment vas-tu Kyouya ?

Comme toujours, lorsque Ginga lui accordait son attention et le regardait de ses yeux à la couleur si particulière – entre le miel et l'or fondu – Kyouya se sentait... en paix. À sa place.

- Je préférerais être ailleurs.

Ginga opina, comme si sa réponse était normale, au lieu de tenter de le convaincre de voir les bons côtés de ce rassemblement – s'il y en avait.

- Ça aurait été plus animé s'il y avait eu des combats. Et plus amusant.

Enfin quelqu'un qui l'admettait.

- C'est sûr que ça en aurait valu la peine.

Ils n'avaient rien à ajouter donc ils n'ajoutèrent rien. Ils se contentèrent de se regarder.

Je devrais lui dire.

Pas maintenant, bien sûr, mais à un de leurs tête-à-tête, dans pas trop longtemps. Kyouya connaissait la nature de ses sentiments. Il les avait d'abord niés, les mettant sur le compte d'une certaine reconnaissance et de la rivalité qu'il y avait entre eux. Puis, il les avait acceptés mais ignorés : il avait désiré vivre pleinement leur rivalité, et ce n'était pas en sortant avec Ginga que ça aurait été possible. Mais, à présent, les choses avaient changé. Le moment où il allait intégrer l'entreprise de son père était si proche qu'il avait l'impression de déjà pouvoir le toucher. Et il se disait que ce serait mieux de voir sa relation avec Ginga évoluer avant de rentrer dans le monde du travail, pour pouvoir en profiter un peu.

Depuis qu'il le connaissait, il avait l'impression de passer son temps à courir. Il s'était ennuyé, à la tête des Face Hunters, et soudainement une multitude d'événements avait bousculé sa vie. Kyouya s'était rendu compte que son adolescence filait entre ses doigts et il n'avait plus eu un instant à perdre.

Ginga sourit, le ramenant dans le présent, avec lui. Kyouya avait si peu d'occasions d'être avec lui – principalement de son fait, il le reconnaissait – il préférait en profiter. Il pourrait se laisser porter par le cours de ses pensées à d'autres moments.

S'il en avait envie.

- Madoka nous a interdits de combattre ici, mais elle ne peut pas nous empêcher de nous retrouver pour combattre dehors.

- Je me fiche de ce qu'elle dit. Ce sont les autres bladers qui l'écoutent et je préférerais des combats dans les règles.

- Si ça peut te rassurer, je n'ai pas imaginé une seule seconde que tu lui avais obéi.

- Y a intérêt.

- Ha !

Le langage corporel de Ginga était complètement détendu. Ses épaules étaient relâchées, un sourire flottait sur ses lèvres et ses yeux brillaient, sans qu'aucune ombre ne vienne les ternir. Il faisait partie des rares personnes qui se sentaient à l'aise en sa compagnie. Parfois, Kyouya avait même l'impression que sa présence l'apaisait, ce qui était parfaitement inédit.

- Tu parlais d'organiser des combats ?

- Organiser est un bien grand mot, répondit Ginga. Mais, dès que ce sera fini, on pourrait faire des duels, ou même une bataille royale.

Une bataille royale ?

Kyouya regarda la salle avec un nouvel intérêt. Il nota les bladers présents – les Wild Fang, les Gan Gan Galaxy, les Wang Hu zhong, les Excalibur, la Lovuska et les bladers légendaires. L'enthousiasme l'envahit. Une bataille royale entre eux serait incroyablement intéressante. Par contre...

Son nez se fronça.

- Il n'y aura pas de stadium assez grand.

Ginga laissa échapper un rire. Kyouya reporta son regard sur lui.

- Tu n'aurais pas une idée d'île ou d'espace sauvage qui conviendrait ? le taquina Ginga.

- Je ne fais ce genre de recherche que pour mes combats contre toi. Les autres ne valent pas autant de préparations.

Les yeux miel étincelèrent. Le sourire de Ginga s'accentua sur un coin.

- C'est flatteur.

- Ne sais-tu donc pas que tu es mon rival, depuis tout ce temps ?

- J'avais cru comprendre.

C'était un euphémisme. Kyouya n'avait cessé de le répéter depuis qu'ils se connaissaient. Il en parlait même pendant ses duels avec d'autres bladers – comme Tobio ou Aguma – et le déclarait sans gêne devant le monde entier.

… Avec le recul, il se rendait compte qu'il n'avait pas tellement mis ses sentiments de côté pendant leur rivalité.

Ginga se tourna à demi, scrutant la salle. Kyouya se sentit déçu, et pas uniquement parce qu'il l'avait quitté du regard : le rouquin allait sûrement rejoindre ses amis.

Ginga se mit en mouvement mais, au lieu de retourner au milieu de la salle, il s'adossa au mur à sa gauche.

- Nous leur en parlerons plus tard. Ils ont l'air bien pris par leurs conversations, pour l'instant.

- J'ai aucune envie de leur parler.

De toute façon, tant que tu es avec moi, je m'en fiche complètement.

Ils passèrent le reste du rassemblement à l'écart, échangeant à peine une parole, avec l'impression de passer une meilleure soirée que les autres convives.


XXX


Le rassemblement s'était achevé tard dans la nuit. Les bladers avaient accueilli l'idée de la bataille royale avec enthousiasme, mais pas dans l'immédiat. Ils préféraient la mettre en place le lendemain, une fois qu'ils seraient reposés. Kyouya ne pouvait même pas s'en plaindre : quel intérêt de vaincre des bladers qui n'étaient pas au mieux de leur forme ?

Il ne pouvait même plus se plaindre du rassemblement étant donné qu'il avait passé la majorité de son temps avec Ginga et que ça faisait partie de ses passe-temps favoris.

Kyouya se tendit légèrement en voyant Ginga discuter avec Masamune et King. Il n'avait pas du tout aimé les voir le prendre dans leurs bras, après leur simili victoire contre Nemesis. Il savait qu'il n'y avait aucune arrière-pensée, qu'ils avaient tous deux été élevés en occident et que c'était un comportement tout à fait normal là-bas mais...

Il soupira intérieurement. La vérité, c'était qu'il aurait voulu tenir Ginga contre lui, lui aussi, et ça avait été tellement frustrant. En plus, Ginga avait joyeusement répondu à leur étreinte alors que Kyouya n'était qu'à quelques pas de lui et qu'il pouvait tout voir ! (1)

D'ailleurs, il n'avait pas supporté ce spectacle longtemps. Il leur avait tourné le dos et avait fermé les yeux, les maudissant. Il les avait maudits encore plus quand il s'était aperçu que sa réaction n'avait rien à voir avec de la rivalité. Il aurait préféré avoir à affronter cette vérité à un moment où il n'était pas entouré d'une quinzaine de personnes et où il ne se préparait pas à être dramatiquement rivalesque – ce mot existait dans son dictionnaire.

Ginga revint vers lui, sans prendre qui que ce soit dans ses bras. Kyouya grogna pour l'avoir remarqué. Il se consola en se disant que s'il avait pris Kenta, Yuu ou Tithi dans ses bras, ça ne l'aurait pas dérangé – il n'était pas à ce point-là.

- Ils ont tous accepté le défi.

- Le contraire aurait été une insulte envers le mot blader.

- C'est bien vrai !

- Hé ! Ginga-san ! l'interpella Yuuki.

Une lueur d'agacement passa dans les yeux miel – était-ce vrai ou Kyouya prenait-il ses désirs pour des réalités ? Ginga se retourna et sourit à son ami.

- Oui Yuuki ?

- Est-ce que tu veux rentrer avec nous ?

- Non. Kyouya et moi allons faire le chemin ensemble.

Ah bon ?

La surprise de Kyouya laissa place à la satisfaction quand il s'aperçut que Yuuki avait entendu la même chose. Il n'y avait aucun risque qu'il se sente menacé par lui, mais Kyouya adorait quand Ginga le choisissait aussi clairement.

- Ah ? D'accord. À demain.

- C'est ça. À demain.

Kyouya crut une nouvelle fois entendre de la dureté dans le ton de Ginga. Une fois, ça pouvait être une extrapolation de sa part, deux, c'était forcément vrai : il n'était pas le genre de personne à s'entretenir d'illusions.

Il n'était plus ce genre de personne.

- Yuuki t'agace ? demanda-t-il d'un ton moqueur.

Ginga eut l'air brièvement surpris, puis coupable, avant de hausser les épaules avec lenteur, un sourire flottant sur ses lèvres.

- C'est mon ami.

Les lèvres de Kyouya se courbèrent en un demi-sourire. Ginga n'avait pas répondu à sa question, ce qui était une réponse en soi.

- Je vois.

- Ha !

- Donc nous faisons le chemin ensemble ?

L'expression de Ginga s'adoucit. Le souffle de Kyouya se bloqua. Il était rarement aussi ouvert et sincère. Il souriait plus souvent pour les autres que pour lui-même, ce qui ne semblait pas déranger ses amis – en avaient-ils seulement conscience ?

- Ça me plairait beaucoup.

- C'est toi qui as proposé.

- C'est vrai.

Kyouya se redressa. Il se dirigea vers la sortie d'un pas tranquille, Ginga avançant à ses côtés. Ils sortirent. L'air nocturne était frais. Kyouya se retrouva à remplir ses poumons d'une profonde inspiration. Il n'avait pas passé tant de temps à l'intérieur, entouré, mais la fraîcheur et le silence faisaient un bien fou.

Kyouya glissa un regard vers son rival. Le rouquin semblait lui aussi détendu. C'était fascinant de voir à quel point il était à l'aise seul ou au beau milieu de sa foule d'amis. Les deux lui convenaient autant. Quoique... Il paraissait profondément détendu. Ce n'était pas une attitude légère ou de façade – le genre qu'il adoptait parfois pour ménager les sentiments de ses amis. Ginga était plus libre seul, ou à ses côtés – vu que Kyouya ne faisait pas partie de ses amis et qu'il n'avait pas besoin de le ménager. C'était pour cette raison qu'il comprenait son besoin d'être seul, parfois, et qu'il n'essayait jamais de lui imposer de la compagnie.

Ils avaient beau être différents, ils se ressemblaient sur certains points. C'était pour cette raison qu'ils se comprenaient si naturellement et que ça fonctionnait si bien entre eux. Kyouya ne croyait pas aux débilités du genre "les opposés s'attirent". Deux personnes aux idées, natures et tempéraments diamétralement opposés ne pouvaient pas former une équipe fonctionnelle, encore moins un couple. Son opposé à lui, ce serait quoi ? Quelqu'un qui passait son temps à parler du bien et du mal, à faire des leçons de morale en continu – tout en étant faible et lâche bien sûr ?

Rien qu'en brossant ce portrait, Kyouya avait envie de lui mettre son poing à la figure. Son Leone était trop précieux pour qu'une personne pareille ne pose les yeux dessus.

Ginga Hagane était bien loin d'être ce genre de personne. Il agissait pour les autres, certes, avec un désintéressement que Kyouya ne comprenait pas – les services, ça avait de la valeur, et tout ce qui avait de la valeur se payait. Mais il ne fanfaronnait pas, ne disait pas avoir raison ou être du côté du bien. Il faisait ce qu'il avait à faire et combattait généralement pour ce qu'ils avaient de plus précieux : le monde du Beyblade tel qu'ils le connaissaient et l'aimaient.

Comme si j'aurais choisi un moralisateur pour rival, pensa Kyouya avec mépris.

- Quelque chose t'agace ?

La voix douce de Ginga lui fit prendre conscience de ses sourcils froncés. Il secoua la tête.

- Rien.

- On y va ?

- À part si ton idée de faire le chemin ensemble consiste à attendre devant la porte que le jour se lève.

- Bien sûr que non.

Les deux adolescents s'éloignèrent du bâtiment d'un même pas. Kyouya se relaxait à mesure qu'ils mettaient de la distance entre eux et les autres. Il ne les détestait pas, même si la plupart d'entre eux l'agaçait d'une façon ou d'une autre. Il ne voyait juste pas l'intérêt de passer du temps avec eux sans but – un combat Beyblade par exemple.

Ils marchèrent dans les rues bordant Bey-City, sans croiser personne. C'était comme si la ville leur appartenait. Inutile de préciser que Kyouya adorait.

Le murmure de l'eau courante parvint à leurs oreilles. Ils arrivèrent en vue du canal. L'air était encore plus frais ici, teinté d'humidité et de verdure.

Ginga ralentit. Kyouya haussa un sourcil.

- Finalement, faire le chemin ensemble signifiait que je te raccompagne.

Ginga lui sourit avec impertinence.

- Attrapé !

Kyouya fit mine de rouler des yeux et Ginga laissa échapper un rire. Il le regarda. Tout semblait plus doux, chez lui, sous le couvert de la nuit. Les couleurs de ses cheveux et de ses vêtements étaient moins vives, ses yeux et ses traits étaient adoucis... pourtant, Kyouya savait que, s'il le défiait, Ginga brûlerait aussi intensément que pendant n'importe lequel de leurs combats.

Il en frissonnait rien que d'y penser.

Je devrais lui dire.

Il avait dix-sept ans. Il lui restait moins d'un an avant d'intégrer la TC, et il avait déjà bien profité de leur rivalité – autant que ça avait été possible. Il voulait profiter d'une nouvelle étape de leur relation avant d'entrer dans le monde professionnel, et l'avoir à ses côtés quand il ferait ses débuts.

Kyouya prit sa décision.

- Ginga ?

- Kyouya.

- J'aurai quelque chose à te dire demain, après la bataille royale.

Les yeux miel s'arrondirent. Ginga pencha légèrement la tête. Toute son expression, toute son attitude, dévoilait sa curiosité.

- D'accord. Tu voudras qu'on vienne jusqu'au canal, comme aujourd'hui ?

- Ce serait bien.

Il n'y avait que Ginga pour accepter le mystère qu'il laissait planer, sans essayer de le percer ni de lui poser des questions. Il ne tentait jamais de le pousser dans une direction ou dans une autre. Il n'essayait jamais de l'obliger à adopter son point de vue mais lui offrait toute la liberté d'être lui-même.

C'était sans doute l'une des choses qu'il préférait chez lui. Ginga le voyait tel qu'il était, avec son égoïsme et les caprices qu'il se permettait parce qu'il était un Tategami, l'héritier de la TC. Pourtant, il ne le regardait pas de haut. Il ne le voyait pas pire qu'il était et n'essayait pas de le changer.

Kyouya trouvait que cette qualité de Ginga n'était pas reconnue à sa juste valeur. Les amis de Ginga le félicitait pour sa gentillesse – ce qui faisait bien rire Kyouya : Ginga ? gentil ? qu'est-ce qu'il ne fallait pas entendre comme imbécillités – sa force au Beyblade, le fait qu'il avait plusieurs fois sauvé le monde... mais ils ne disaient rien sur le fait qu'il les acceptait totalement, avec leurs faiblesses et leurs défauts, avec – souvent – un passé plus que douteux. Il en avait sauvé plusieurs de l'emprise de ses ennemis, mais est-ce qu'ils le remerciaient ? Non. Ils agissaient tous comme si c'était parfaitement normal.

Je ne l'ai jamais remercié non plus, mais c'est différent.

Kyouya ne disait jamais des mots comme "merci" ou "de rien". Ils lui semblaient vides de sens. Mais eux les prononçaient pour un oui ou pour un non. Ça ne leur coûterait rien de les dire une fois de plus, pour témoigner leur reconnaissance envers Ginga – ce serait la moindre des choses, même.

- Kyouya ?

L'interpellé cligna des yeux. Ginga était toujours en face de lui. Sa curiosité avait laissé place à de la perplexité. Kyouya secoua légèrement la tête, cherchant à éclaircir ses pensées.

- Tu es trop clément avec tes amis, finit-il par soupirer.

Des étincelles pétillèrent dans les yeux de Ginga.

- Je ne suis pas d'accord.

- Typique.

Kyouya lui tourna le dos et s'éloigna.

- À demain, souffla Ginga, faisant courir un frisson le long de sa colonne vertébrale.

Oui. Demain.


XXX


Comme Kyouya l'avait fait remarquer, il n'y avait pas de stadium assez grand pour une bataille royale entre eux tous. Ils avaient donc perdu un temps fou à chercher un lieu pouvant accueillir toutes leurs toupies sans subir trop de dégâts – un point qu'il trouvait particulièrement inutile : qu'est-ce que ça pouvait faire s'ils cassaient quelques trucs ? Ces idiots avaient trop de scrupules. Bref. Au final, ils avaient opté pour le stadium abandonné, en périphérie de Bey-City – celui où le groupe s'était affronté avant de se lancer à l'attaque pour l'Ultime Bataille. Perdre des heures pour arriver à ce résultat... Quelle déception. Le combat qui attendait Kyouya l'empêchait de trop s'en agacer. La perspective d'un combat divertissant chassait toute pensée maussade de son esprit. Il ne restait que l'excitation de la bataille imminente.

Surtout que, parmi tous les participants, il y avait son rival. Il ne pouvait pas se contenter de demi-motivation. Il devait donner le meilleur de lui-même et lui montrer tout ce dont il était capable.

Ils se rendirent au stadium. En chemin, Kyouya grogna légèrement. Ils marchaient tous trop lentement. C'était quoi leur problème ? N'étaient-ils pas impatients à la perspective de leur combat ?

Il allait les inciter à se dépêcher quand King et Masamune se mirent subitement à courir, se bousculant pour arriver le premier. Kyouya referma la bouche. Hors de question qu'il soit mis dans le même sac que ces deux surexcités.

Ginga se glissa à ses côtés. Il lui adressa un sourire, le calmant, avant de reporter son attention devant lui. Kyouya n'était plus si pressé d'arriver à destination.

Iquand ils atteignirent le stadium, King et Masamune couraient dans tous les sens, en poussant des exclamations. Le nez de Kyouya se fronça. Il n'y avait rien de si extraordinaire ici. Tout ce qui comptait, c'étaient les souvenirs que ce lieu renfermait, et aucun des deux n'en avait connaissance.

Kyouya glissa son regard vers Ginga. Sa mâchoire était crispée et ses yeux brûlaient d'un éclat féroce. Il se remémorait sans doute le duel qui l'avait opposé à Phénix – son propre père, qui était apparu pour lui mettre des bâtons dans les roues – où il avait mis en jeu sa carrière de blader.

Ginga secoua légèrement la tête. Il se tourna vers Kyouya avec une expression plus sereine.

- Nous allons pouvoir commencer le combat.

- S'ils arrêtent de traîner, soupira le vert.

Des étincelles apparurent dans les yeux dorés. Un sourire dansa sur les lèvres de Ginga. Kyouya fronça le nez. Autant cette vision était apaisante, autant il trouvait la réaction de son rival vexante. Le trouvait-il si drôle que ça ?

- Ça aurait pu être pire.

- Comment ?

- À un moment, je les ai entendus parler d'organiser un tournoi. Tu imagines le temps que ça aurait demandé ?

Kyouya imaginait très bien. Il appréciait les tournois, surtout avec des participants aussi intéressants, mais on lui avait promis une bataille royale immédiatement et un tournoi plus tard, aussi prometteur soit-il, ne l'aurait pas satisfait. Pas du tout. Et il ne se serait pas gêné pour le faire savoir.

Ginga bondit sur l'un des gradins. Il baissa la tête pour le regarder. Son expression s'empreignit de défi. Kyouya lui adressa un regard ennuyé, exprimant à quel point sa réaction était immature, avant de le rejoindre d'un bond – ne pas répondre à un défi de son rival, quel qu'il soit, aurait été indigne de lui. Ginga rit.

Les autres bladers remplirent les gradins. Évidemment, plusieurs vinrent parler à Ginga. Certains osèrent même le toucher – Kyouya étouffa sa jalousie : il savait très bien que c'était culturel et que ça ne signifiait rien de spécial. Mais des années d'éducation mettaient les faits à mal. Surtout que Ginga adressait des paroles et des sourires, alors que Kyouya se tenait juste à côté de lui. C'était toujours irritant de voir Ginga prêter attention à d'autres personnes quand il était dans les parages.

Ce qui ne voulait pas dire qu'il était jaloux.

Bon. D'accord. Même toute la mauvaise foi de l'univers ne pouvait lui faire prétendre le contraire. Dans ce cas, autant l'assumer et adresser une liste mentale de tous ceux qui l'agaçaient pour les éjecter au plus vite de la bataille royale.

Masamune et King seront les premiers.

Ça leur apprendrait à prendre Ginga dans leurs bras, tiens.

Ledit rouquin se tourna vers lui. Kyouya se crispa, se demandant s'il avait pu deviner ses intentions – Ginga le comprenait un peu trop bien parfois. Sauf qu'il souriait. S'il avait une idée de ce qu'il était en train de penser de ses amis, son expression serait plus dure – réprobatrice, même – et il ne se gênerait pas pour le rabrouer froidement.

- Ce combat va être génial.

- Mouais.

- Tu es plus enthousiaste quand il s'agit de Beyblade, d'habitude.

Il ne s'agissait pas d'un reproche. D'ailleurs, les yeux de Ginga étincelaient.

Miel ou or en fusion ?

Kyouya oscillait toujours entre ces deux nuances pour les qualifier, que ce soit pour leur couleur ou pour les émotions qu'ils exprimaient.

- Je te trouve bien optimiste. Rien ne dit que cette bataille royale commencera un jour, soupira-t-il avant de faire claquer sa langue contre son palais.

- Ha ! C'est vrai que ça commence à être long.

Ginga se tourna, ne laissant Kyouya voir que son profil.

- Hé ! Dépêchez-vous qu'on puisse commencer le combat !

Sans attendre de réponse, Ginga sortit son lanceur et le pointa vers le centre de l'arène. Son regard glissa vers Kyouya et son expression se teinta de malice. En réponse, Kyouya laissa un demi-sourire s'afficher sur son visage. Il se mit en position de lancer.

- Là, on parle la même langue.

D'ailleurs, Yuu poussa une exclamation stridente et les murmures amicaux se muèrent en défi.

L'espace central se vida plus rapidement.

- Trois ! lança Ginga d'une voix claire, provoquant protestations et cris d'outrage – la plupart des bladers n'étaient pas prêts.

- Deux, ronronna Kyouya.

- Un ! reprirent une dizaine de voix.

À présent, l'espace central était complètement dégagé : tous les bladers étaient perchés sur les gradins. Certains se dépêchaient de prendre leurs lanceurs et d'y enclencher leurs toupies. Les autres se tenaient déjà en position.

- Hyper Vitesse !


XXX


Le combat avait été éreintant mais satisfaisant. Ça n'avait rien de commun avec l'exaltation que Kyouya ressentait quand il faisait face à Ginga, mais il n'avait pas l'impression d'avoir perdu son temps.

Même si Ginga était encore en train de discuter avec ces autres au lieu de lui accorder toute l'attention qu'il méritait – toute son attention.

Ginga finit par le rejoindre.

- Désolé. Ils ne voulaient pas me laisser partir.

- Tu es capable de te débarrasser des gens plus rapidement que ça.

Son expression s'assombrit.

- C'est vrai, mais je ne veux plus être comme ça – pas avec mes amis en tout cas.

Kyouya grimaça. Il n'avait pas voulu lui rappeler cette période de sa vie où il les repoussait parce qu'il croyait devoir tout accomplir seul.

Ginga secoua la tête, comme pour chasser ses souvenirs. Il releva la tête vers lui et lui sourit, complice.

- Je te promets que si ça n'avait pas été mes amis, je les aurais envoyés promener.

- Y a intérêt.

Ils partirent ensemble. Lorsqu'ils furent suffisamment éloignés du stadium, ils se retrouvèrent dans le silence. Au lieu de se diriger vers la ville, Ginga traça un chemin qui la contournait à travers la végétation. Kyouya le suivit sans protester, trop heureux de profiter de ce tête-à-tête et du calme qui régnait entre eux quand ils ne combattaient pas.

Je vais vraiment lui dire aujourd'hui ?

Maintenant que le moment approchait, Kyouya commençait à douter. Il n'avait pas peur de se déclarer. Pourquoi le craindrait-il ? Il connaissait déjà la réponse de Ginga. Il n'était peut-être pas aussi doué que lui pour analyser la personnalité d'inconnus en un coup d'œil – ou un coup de toupie, selon les circonstances – mais il le connaissait lui et les attentions qu'il lui témoignait étaient très différentes de sa façon d'interagir avec ses amis. Il le traitait comme s'il possédait une place à part parmi la multitude de personnes qui composait son entourage.

Il occupait une place à part.

Et Ginga n'était pas naïf. Il avait dû se rendre compte qu'il ne considérait pas Kyouya comme les autres et, avec le temps qu'il avait eu pour y réfléchir – plus de quatre ans – il avait forcément compris la nature de ses sentiments.

Aucun problème de ce côté-là. Kyouya le savait donc il ne s'en inquiétait pas. La seule question qui se posait était : avait-il envie de se déclarer aujourd'hui ? Qu'est-ce qui pressait ? Quelques jours de plus ou de moins, où était la différence ?

Si je continue de me dire ça, je serai employé à la TC avant de sortir avec Ginga.

Et il s'agissait du pire scénario qui soit.

Autant que ce soit aujourd'hui alors.

Comme ça, il pourrait cesser de se préoccuper de ce sujet et passer à autre chose.

Un rire s'éleva à côté de lui, le tirant de ses pensées. Il s'arrêta et se tourna vers Ginga. Ses sourcils se froncèrent un peu plus. Ils étaient seuls, ce qui signifiait...

- Tu es en train de te moquer de moi ?

- Pas du tout, répondit Ginga sur un ton qui contredisait ses paroles.

Il se moque de moi, s'indigna Kyouya.

- On dirait juste que tu te prépares à faire une corvée.

- C'est exactement ça, grogna le vert entre ses dents serrées.

Et le comportement actuel de Ginga ne l'aidait pas à envisager la situation sous un autre angle.

Ginga tendit une main vers son front. Il passa son pouce entre ses sourcils. Kyouya se figea. Jamais, au grand jamais, Ginga ne se permettait de le toucher.

Il y avait bien eu cette fois, lorsque Kyouya était allé le chercher à Koma, et où il avait dit à Hyouma qu'il pouvait continuer d'être le rival de Ginga même si le blader de Pegasus l'avait vaincu – Kyouya aurait préféré être le seul rival de Ginga, mais ça aurait été lui faire couper les ponts avec la seule personne qui restait de son passé, une personne qui était presque de sa famille. Et c'était arrivé des années auparavant, peu après leur rencontre.

Il y avait eu cette autre fois, pendant la quête des bladers légendaires, où Ginga avait attrapé son poignet pour mettre un terme à sa rage destructrice.

Et depuis, rien. Ginga ne s'était pas permis d'autres écarts. Il ne l'avait même pas pris dans ses bras après la victoire contre Nemesis...

Alors que lui prenait-il ?

Ginga lui sourit avec attendrissement. Il suivit son arcade sourcilière, sa tempe, sa joue, puis ramena sa main contre lui.

- Je te préfère quand tu souris.

Kyouya se composa un air agacé.

- Tu sais à quoi tes paroles ressemblent ?

- Bien sûr.

Kyouya grogna intérieurement. Évidemment.

Il croisa les bras et le toisa d'un air hautain.

- Dans ce cas, continue.

- Tu ne voulais pas parler ?

- Ça ne m'intéresse pas si c'est pour te divertir.

- Tu as beaucoup mieux à faire de ton temps, confirma Ginga, sans trace de moquerie – ce qui était d'autant plus perturbant.

Kyouya le quitta des yeux un instant pour observer ce qui les entourait. Ils étaient seuls, dans un écrin de verdure. En se concentrant et en cherchant, il pouvait apercevoir Bey-City à travers la végétation, mais ils ne risquaient pas d'être interrompus, ni de croiser malencontreusement un des nombreux amis de Ginga – ou d'être espionnés par eux : ils ne possédaient pas une once de savoir-vivre et ne comprenaient pas quand ils devaient laisser les autres tranquilles.

Kyouya reporta son regard sur Ginga, qui lui faisait face. Ses yeux, à la couleur si particulière, étaient solennels. Il ne souriait plus. Il lui accordait son entière attention et attendait patiemment qu'il se lance.

Les épaules de Kyouya se détendirent. Si seulement Ginga pouvait toujours le regarder ainsi...

C'est aussi pour cette raison que je le fais.

Il était spécial pour Ginga. La relation qui les liait était unique, exceptionnelle. Elle n'avait rien de commun avec celle qui unissait Ginga à ses autres fréquentations. Kyouya le savait. Cela rendrait seulement les choses plus officielles. Cela montrerait aux yeux du monde – en tout cas, à ce cercle proche très irritant qui tentait toujours d'accaparer l'attention de Ginga – qu'ils s'étaient choisis et qu'ils le clamaient. Que même si Ginga ne le regardait pas dans l'immédiat, il avait toujours la même place dans ses pensées et son cœur.

Kyouya se pencha vers Ginga. Il reposa son front contre son épaule.

- Je veux que tu restes avec moi. Que tu te tiennes à mes côtés.

Il était incapable d'imaginer ce que sa vie serait – ce qu'il serait – sans Ginga. Il ne le voulait pas. Pas plus qu'il ne voulait imaginer son futur sans lui.

La joue de Ginga s'appuya contre son visage.

- C'est ce que je veux aussi.

- Tu n'es pas censé dire que tu me veux à tes côtés. Il semble que c'est toi le héros de l'histoire.

- Je me fiche d'avoir le premier ou le second rôle tant que je peux rester avec toi.

Kyouya se redressa pour le regarder. Il était sincère. Sa gorge se serra d'émotion... et il se le reprocha. Il était Kyouya Tategami. Pas un sentimental.

- Et figurant ? s'efforça-t-il de plaisanter.

Ginga eut un air malicieux, agrémenté d'un demi-sourire.

- Même pour toi, j'ai mes limites. Et puis... comment pourrais-je avoir un quelconque intérêt en étant figurant ? Je veux faire partie intégrante de ton histoire, et compter.

- Tu as changé ma vie le jour où je t'ai rencontré. C'est toi qui as fait de moi ce que je suis aujourd'hui. Tu peux difficilement faire mieux, pas vrai ?

- Je peux être avec toi et t'avoir à moi.

Kyouya ne put s'empêcher de sourire.

Ginga haussa les épaules.

- Je n'ai pas que des qualités.

Il ne serait pas intéressant sinon.

Kyouya se pencha vers lui et l'embrassa.


FIN


(1) Regardez le passage de la fausse victoire contre Nemesis. Regardez Kyouya avant et après le câlin Ginga, King, Masamune. Sa réaction est plus qu'évidente xD (d'ailleurs, la couverture vient de ce passage)