Les citations de contes sont issues de la version modernisée en prose de Charles Perault de 1826, mais le conte est attesté en France dès le XVème siècle.

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Françoise n'oublie pas d'où elle vient. Dans un miroir, elle voit la petite fille en loque des rues de X, la jeune madame Scarron avec ses airs de débutante et ses regards de séductrice, la veuve soulagée du vieil infirme et la précieuse qui offrait son corps à un amant tout en se cherchant de pieuses protectrices pour s'assurer un avenir. Il y a loin de la prison de Niort où elle est née au château de Saint-Germain... Ce serait facile ici de nier qu'elle n'est pas née et qu'elle n'a pas grandi dans la fange. Si facile. Ici à la cour, chaque courtisan et chaque noble dame se revendique du meilleur sang, même s'il faut pour cela remonter avant la première croisade. Françoise ne peut se targuer que de la double honte d'une naissance en prison et d'un ancêtre de race, certes, mais huguenot. Cependant, elle refuse d'oublier ou de nier cette tache.

Pourtant, ce passé misérable semble parfois n'être qu'un mauvais rêve. Aujourd'hui, Françoise porte du lin et de la soie des meilleures qualités, dons de riches amies. Ses bijoux sont également des présents, tout comme le léger parfum qu'elle porte. Le reste n'est qu'odieux souvenirs.

Françoise se penche sur le lit aux rideaux de brocart pourpre et pose successivement ses lèvres sur les fronts de Louis-Auguste, Louis-César, Louise-Françoise et Louise-Marie, ses chères petites têtes blondes et brunes aux paupières chargées de sommeil. Les pauvres petits chéris sont épuisés d'avoir tenu compagnie à leur mère qui les exhibe comme des singes savants afin de rappeler à tous qu'elle est la favorite du roi, que ses enfants sont légitimés et que son pouvoir est absolu. Françoise se mort les lèvres, déterminée à cacher son mépris aussi longtemps que possible, même dans l'intimité.

Quand elle se redresse, le petit Louis-Auguste baille à s'en décrocher la mâchoire, mais la retient en saisissant la manche de dentelle de sa robe dans son poing.

-Madame, ne nous sommes nous pas fort bien comportés aujourd'hui ?

Comment ne pas sourire à cet adorable enfant ? Françoise ne s'en prive pas.

-Si fait, mon mignon. Vous rendez votre mère et votre père terriblement fiers de vous.

Malgré leur fatigue, les quatre enfants se redressent, tout excités. Si jeunes, ils connaissent cependant l'importance de plaire à leur puissant père pour s'assurer un avenir à la Cour. Souvent, Françoise voudrait les garder à l'écart de la frénésie de la Cour et de ses pièges. Ils sont trop jeunes et trop innocents pour devoir déjà se conformer à ses codes. Hélas, ils sont fils et filles de roi. Nul choix ne leur est laissé quand à leur destin et Françoise ne peut que soupirer en les voyant si jeunes épuisés par cette vie de paraître.

Louis-Auguste consulte ses frères et sœurs du regard avant de se retourner vers elle, le visage sérieux.

-Alors madame, ne méritons nous pas quelque récompense ?

En retour, Françoise lui fait les gros yeux et prend une voix sévère.

-Ne pensez-vous pas avoir suffisamment abusés des sucreries que vous a donné votre mère ?

Si Françoise ne veillait pas au grain, ces enfants seraient aussi ronds que des barriques. Sans compter que tout ce sucre leur montait à la tête, les rendant excitables à l'excès. S'ils sont épuisés à cet instant, Françoise peine souvent à les mettre au lit. Leur mère, pour être une courtisane habile, n'a guère la fibre maternelle. Françoise seule réalise ce dont ces enfants avaient besoin.

L'enfant secoue la tête.

-Nous souhaiterions entendre une histoire ce soir.

Les autres enfants opinent en silence, les yeux plein d'espoir. Ce serait folie que de retarder leur coucher. Leur journée a été longue, celle de demain le sera tout autant. Il est question d'un concert que madame de Montespan souhaite donner au roi, d'une séance de pose pour un tableau où la favorite posera en majesté avec sa descende, de récitations que les enfants devront faire pour prouver qu'ils reçoivent une bonne éducation... Tant de frivolités pendant lesquelles Françoise ne peut justement leur dispenser cette éducation dont ils ont tant besoin.

Après quelques secondes d'hésitation marquée, Françoise opine. Si les enfants ont grand besoin de sommeil, ils ont tout autant besoin de voir leurs efforts récompensés. Louis-Auguste dit vrai. Ils se sont fort bien comportés et ont fait preuve d'une patience que Françoise a de plus en plus de mal à simuler devant les exigences et les caprices de la favorite. Une histoire fera plaisir à ces enfants et ne peut que les aider à s'endormir.

-Soit. Mais je ne puis vous raconter une histoire en restant debout. Ne me feriez-vous pas une petite place ?

Les enfants s'empressent de se coller un peu plus les uns aux autres pour lui faire la place demandée. Le lit est certes fort large, mais Françoise doit néanmoins prendre la petite Louise-Marie sur ses genoux. La petite se met aussitôt à sucer son pouce en jouant avec les dentelles du col de Françoise.

-Très bien, réfléchit Françoise à voix haute en ôtant le pouce de l'enfant de sa bouche. Quelle histoire pourrions-nous bien raconter ? Ah oui. « Il était une fois un roi si grand, si aimé de ses peuples, si respecté de tous ses voisins et de ses alliés qu'on pouvait dire qu'il était le plus heureux de tous les monarques. Son bonheur était encore confirmé par le choix qu'il avait fait d'une princesse aussi belle que vertueuse... »

Le grincement de la porte qui s'entrouvre surprit Françoise qui s'interrompit. Elle ne fut pas surprise de voir apparaître la tête du roi dont le regard acéré se fit immédiatement tendre en contemplant Françoise et les enfants. Nul autre que lui ne serait venu voir les enfants à cette heure, et certainement pas leur mère.

-Ne vous interrompez pas pour moi, exigea le roi de sa belle voix profonde. J'ai cru entendre le début d'une fort belle histoire et l'envie m'a pris de l'écouter jusqu'au bout. Me ferez-vous cet honneur ?

-Je suis votre servante, sire, et les enfants aussi.

-Grand merci. Hélas, la place semble déjà fort occupée et ne pourrait accueillir un habitant de plus. Où donc pourrais-je bien me mettre ?

Son regard parcourut la pièce, mais les seules chaises étaient à une taille d'enfant et le tabouret où s'asseyait Françoise pour leur faire la leçon fort bas lui aussi.

-Sire, intervint Louis-Auguste, il y a le fauteuil de notre gouvernante dans sa chambre.

Du doigt, il désigne la chambre attenante. Françoise rougit. L'enfant ne réalise pas l'inconvenance de cette proposition. Elle tente de se lever, mais la présence de Louise-Marie sur ses genoux rend l'opération difficile.

-Laissez madame, je m'en occupe.

Le roi pénètre dans sa chambre et en revient en portant le lourd fauteuil qui repose habituellement devant la coiffeuse de Françoise. Celle-ci ne peut s'empêcher de rougir en le voyant revenir. Il y a fort longtemps que nul n'a pénétré dans sa chambre, et certainement pas une personne royale. L'œil du roi pétille quand il s'aperçoit de son émoi, mais la jeune assemblée retint la remarque qui brûle visiblement ses lèvres. Il positionne la chaise dans la ruelle du lit, mais au pied de celui-ci pour que son regard englobe d'un coup ses enfants et leur gouvernante.

Françoise a besoin de quelques instants pour retrouver ses sens. Louis XIV, l'auguste souverain est en quelques minutes entré dans sa chambre avant de s'installer dans la ruelle de son lit. Le regard qu'il lui lance aurait pu enflammer une vieillarde cacochyme. S'il lui répétait parfois qu'elle avait des yeux fort beaux auxquels il ne savait résister, il en va de même pour les siens. Françoise détourne le regard aussi chastement que possible pour le reporter sur les enfants. Ce soir, ils sont sa seule protection contre les délicieux tourments que lui cause Louis par sa seule présence. Bientôt, Françoise le devine, elle cessera de résister. Ce soir cependant, elle ne cédera pas.

-Dois-je continuer, sire ?

-Allez-y. Ma présence ne doit pas vous importuner.

-« Ces époux vivaient dans une union parfaite », poursuit Françoise. « De leur chaste hymen était née une fille douée de tant de grâces et de charmes, qu'ils ne regrettaient pas de n'avoir pas une plus ample lignée. La magnificence, le goût et l'abondance régnaient dans son palais les courtisans, vertueux et attachés les domestiques fidèles et laborieux les écuries vastes et remplies des plus beaux chevaux du monde, couverts de riches caparaçons. »

-Que voilà un noble et heureux roi !, interrompt Louis. On serait à même de l'envier. Retenez cette leçon mes enfants : la grandeur d'un roi se voit à la façon dont se tiennent ses sujets. Voilà pourquoi un roi doit se montrer exemplaire.

-Certes, votre majesté, mais fallait-il interrompre le conte ? Si vous n'aviez pas fait cela, vous sauriez déjà que ce roi-là était loin de tout reproche.

Elle tente de lui adresser un regard chargé de reproches, mais le sourire qu'il lui adresse rend la tâche difficile.

-Prétendriez-vous que ce roi-ci en est dépourvu ?

Cette fois, Françoise est obligée de lui rendre son sourire.

-Loin de moi toute prétention de porter un jugement sur sa majesté. Mais permettez que je continue. « Ce qui étonnait les étrangers qui venaient admirer ces belles écuries, c'est qu'au lieu le plus apparent, un maître âne étalait de longues et grandes oreilles. »

-Ah, Peau d'Âne, coupa à nouveau le roi. Saviez-vous que ce conte était l'un de mes préférés étant enfant ? Je crains que ma nourrice n'ait fini par trouver insupportable l'idée de me le dire tous les soirs.

Louis-Auguste et Louis-César se dressent dans leur lit, tout excités à l'idée d'entendre une anecdote concernant leur royal père. Ils en sont friands. Les deux petites filles ne réagissent pas, elles. Louise-Françoise dodeline de la tête et Louise-Marie est à peine assez grande pour apprécier qu'on lui raconte une histoire.

-Sire, vous m'interrompez encore.

Sa voix ne parvient pas à prendre un ton de reproche. Au contraire, Françoise échange avec Louis un regard affectueux, avant que le roi ne mime une révérence et lui fasse signe de continuer. Françoise enlève à nouveau le pouce de Louise-Marie de sa bouche et reprend. Cette fois, le roi ne l'interrompt plus. La voix de Françoise n'est plus concurrencée que par le doux crépitement du feu dont la lueur crée une ambiance calfeutrée des plus agréables. Françoise conte comment le roi tombe amoureux de sa propre fille et lui offre une robe couleur de ciel, une robe couleur de soleil, et un manteau fait d'une peau d'âne. Les deux petites filles s'endorment, et à chaque fois, Françoise et Louis échangent un sourire charmé par leurs deux têtes gracieuses qui dodelinent un instant avant que le sommeil ne les prenne. Françoise poursuit. Elle conte la fuite de la princesse et ses souffrances comme souillon. Souillon, elle-même l'a été, ou peu sans faux, et la voilà qui raconte des histoires au roi de France. Le parallèle n'échappe pas au roi, qui rit doucement à ce moment là. Françoise lui rend son sourire et reporte son regard sur les enfants. Louis-César quitte à son tour le monde éveillé. Quand à Louis-Auguste, il lutte pour garder ses yeux ouverts, mais c'est une lutte perdue d'avance. François conte comment un prince tombe amoureux de la princesse, refuse d'en épouser une autre et lui offre finalement la vie de reine qu'elle mérite.

La fin est douce-amère. Françoise sait qu'elle n'aura jamais ce qu'à gagné Peau d'Âne. Tout au plus, elle peut espérer le titre de maîtresse du roi, une gloire fort éphémère. Elle a vu mademoiselle de Lavallière tomber de son piédestal pour être remplacée par madame de Montespan. Le soleil de celle-ci décline déjà, la marquise s'empâtant un peu plus de jour en jour. Que peut espérer Françoise de ce roi volage, un titre, un château, des bijoux et quelques fugaces étreintes ? Elle est déjà trop vieille pour espérer lui donner un enfant qui l'attache durablement à elle.

-Voilà que vos protégés nous ont quitté pour des rêves enchantés, chuchote Louis en la ramenant à l'instant présents.

-Je crains qu'ils ne soient épuisés. Une journée comme celle-ci est épuisante pour des enfants de leur âge.

-Ne croyez pas qu'elle le soit moins pour un homme de mon âge. Le poids du pouvoir est pareillement éreintant.

Françoise le croit sans peine. Il y a des cernes sous ses yeux et une certaine fatigue dans l'auguste voix. En cet instant, ce n'est pas le roi qui se tient devant elle, mais un homme fatigué qui aimerait passer plus de temps avec ses enfants.

-Alors il vous faut dormir, sire.

L'inquiétude perce dans sa voix, faisant à nouveau sourire Louis. Le cœur de Françoise bat plus vite. Il lui a accordé plus de ces sourires en une demi-heure qu'à madame de Montespan en une semaine. L'amitié qu'il lui voue est grande mais dans ses yeux, Françoise lit autre chose.

Une promesse d'amour.

Quel spectacle ils offrent à un potentiel curieux ! Un courtisan aux aguets ne douterait pas que la fortune de Françoise grandissait pour atteindre des sommets que beaucoup de dames à la cour convoitaient. Françoise se prend à penser que pour un innocent, ils donneraient cependant surtout l'apparence d'une famille unie, d'un homme adressant un regard aimant à son épouse qui câline leurs quatre enfants. Le beau spectacle, en effet ! Françoise se prend à rêver que ce soit la vérité.

-Je dors fort peu, répond Louis après un moment de silence agréable, mais il est bon de voir qu'eux s'endorment si facilement. De quoi rêvent-ils en ce moment, de Peau d'Âne ou de vous ?

-Je l'ignore, sire.

-Si c'est de vous, sachez que je les envie. J'aimerais assez vous voir vous inviter dans mes rêves.

Sa voix est tendre et pleine de promesses. Dans le passé, Françoise a fréquenté le milieu des précieuses parisiennes et des courtisanes comme Ninon de Lenclos qui collectionnait les amants comme les vers. « Françoise, lui disait-elle, les hommes sont des animaux fort singuliers qui pérorent aussi bien que n'importe quel oiseau de basse cours. Ils font le paon pour vous séduire et se battent pour le privilège de s'installer dans votre ruelle pour vous faire la discussion. Et comme nous le savons toutes, il n'y a pas loin de la ruelle au mitan du lit. »

Bientôt. Bientôt, Françoise cédera. Parce qu'elle veut une situation plus stable que d'être le souffre-douleur de la marquise, parce qu'à défaut d'être reine, elle ne peut espérer qu'être une maîtresse et parce qu'elle en est venu à l'aimer, cet orgeuilleux roi qui fait preuve d'une douceur et d'une tendresse infinie pour ses enfants et pour elle. Elle veut croire aux promesses qu'elle lit dans ses yeux doux. Elle veut lui donner assez de bonheur pour qu'il puisse affronter sereinement les devoirs de sa charge. Elle veut qu'il l'entraîne dans son lit et ne plus jamais en ressortir. Un conte de fée, en somme, mais sans les noces.

-Vous devrez me dire si j'y figure, sire. Jamais je n'aurais osé pénétrer dans vos rêves sans votre invite.

-Ais-je déjà figuré dans les vôtres ?

Inconsciemment, il se penche en avant, le regard plein de flammes. Françoise lui sourit en retour. La réponse est « oui », bien sûr, mais elle ne peut donner cette réponse là. Elle est déjà bien trop prêt de céder.

-Sa majesté a-t-elle jamais attendu la permission pour entrer où que ce soit ?

À sa pique, Louis répond avec un sérieux absolu.

-La vôtre, oui. Et je l'attendrait aussi longtemps qu'il vous plaira de me faire attendre.

Le silence s'installe à nouveau, complice et lourd de promesses à la fois. Françoise se sent heureuse et plus confiante que jamais en l'avenir. Demain ne lui fait pas peur et sa fatigue s'envole, malgré l'heure tardive. Les traits de Louis lui semblent plus apaisés également. Elle ne peut s'empêcher de contempler ses belles mains qui reposent alanguies sur le fauteuil. Comme elle voudrait les saisir et ne jamais les lâcher. Comme elle aimerait les sentir se poser sur son visage. Même éveillée, la voilà qui se prend à rêver.

-Je ferais bien d'aller me coucher et de laisser les enfants dormir, finit-elle par dire, à contrecœur. Une longue journée nous attend demain.

-Certes, et j'aurais du mal à vous donner tort. Cependant, madame, me feriez-vous une faveur ?

-Laquelle sire ?

Elle craint et espère sa question, mais sait qu'il ne la posera pas ici, à deux pas des enfants endormis. Louis lui offre un sourire un peu moqueur d'enfant.

-Madame, je suis encore éveillé. Ne m'en diriez-vous pas une autre ?

Françoise pouffe suffisamment doucement pour ne pas réveiller Louise-Marie. Elle n'a besoin de réfléchir qu'un instant pour trouver le conte approprié. Il y est question d'une autre souillon et d'un autre prince.

-Il était une fois un gentilhomme qui épousa en secondes noces une femme, la plus hautaine et la plus fière qu'on eût jamais vu.

Le sourire de Louis s'élargit pendant qu'il s'installe plus confortablement dans son fauteuil pour l'écouter.