"Son parfum provoque des étranglements."
- Vald, Ma meilleure amie
Il est terrorisé. Il est quand même capable de l'admettre. En lui-même. Elle lui fait peur, cette fille. Ruth. Pourquoi a-t-il fallu qu'il la rencontre ? Ca n'a pas de sens. C'est une aberration. Elle n'est même pas à Poudlard. Plus exactement, elle n'est plus à Poudlard. Elle a quelques années de plus que lui. En réalité, ils auraient pu se croiser. Quand il était en première année, elle était en sixième année à Serdaigle. Durant sa deuxième année, elle faisait une septième et dernière année brillante. Quand il est entré en troisième année, elle est partie au Brésil, où sa recherche sur les écoles magiques alternatives, en rébellion face au gouvernement en place, a été financée. Et aujourd'hui. Aujourd'hui. Alors qu'il a seize ans, mais qu'il fait croire à tous ceux qu'ils croisent en-dehors de l'école qu'il en a vingt. Et pour cause. Avec son visage émacié, ses cheveux qu'il laisse désormais un peu plus longs qu'avant. Du haut de ses 1m91. Qui pourrait penser avoir affaire à un adolescent, qui n'est même pas encore majeur ?
Il est terrorisé. Ca n'a pas de sens. La première fois qu'il l'a vue. Il se souvient. Elle était assise pas très loin de lui, à la terrasse de ce pub pleine à craquer. La vie a fait que. C'était une amie d'un ami. Elle a été invitée à leur soirée. Elle est arrivée quasiment à la fin d'ailleurs. Eux, lui, et ses potes, devaient se dépêcher de rentrer au bercail. A Poudlard. Déjà qu'ils n'avaient rien à faire dehors. Il fallait pas pousser la chance, ou l'insolence, plus loin, et ne rentrer qu'au petit matin. Non. Il fallait être raisonnable. Rentrer avant minuit. C'était bien comme ça.
Et elle. Ruth. Elle est arrivée à quoi ? 22h30 ? 23h ? Eux, à 23h30 grand max ils devaient décamper. En tout et pour tout, il a dû l'avoir à côté de lui 30 minutes. 30 minutes. C'est ridicule. C'est peu. De quel côté elle était déjà ? A sa droite, ou à sa gauche ? Il se souvient. C'était à gauche. Du côté où pulsait son cœur. 30 minutes. Elle souriait beaucoup, c'était désarmant. Elle irradiait à sa gauche. C'était étrangement facile de l'aborder. De lui parler. Elle le happait. Déjà, elle le happait. Et putain. Il en avait même pas conscience. C'était déjà foutu quelque part. Elle est arrivée, elle a marché vers leur table. Elle était même pas encore dans son champ de vision, elle avait déjà rompu l'équilibre de la soirée.
A 23h30, il fallait partir. Tout le monde se lève. Et elle. Elle, elle se met à parler. « C'est possible de continuer la soirée chez moi si vous voulez. J'ai de la place. On pourrait boire. Manger. Ca pourrait être sympa. » Et quand elle dit ça, elle s'adresse au groupe. Mais quand elle dit ça, elle ne regarde que lui.
Peu accepte, car peu sont aussi déraisonnables que lui. Mais lui, il dit : « Oui. » Il y va. Il la suit, avec quelques autres. Ils marchent, tous, ils doivent être cinq en tout. Et sur le trajet, il ne parle même pas à Ruth.
Ils arrivent chez elle. Tout le monde enlève ses chaussures. Et elle. Pieds nus. Sans vernis sur les ongles. Pieds nus. Elle marche jusqu'à son canapé. Et c'est bizarre. Dans son souvenir, il la voit danser, magnifique. Lever les bras, sourire. Mais non. Il sait qu'elle ne dansait pas. Simplement elle marchait et elle a eu ce geste. Elle a enlevé son gilet. Et en fait, ce qu'il pensait être un simple pantalon était en réalité une combinaison, avec des bretelles si fines. Et il sait qu'elle ne porte pas de soutien-gorge. Et elle se tourne, et dans son dos, entre les omoplates, il y a un grand tatouage noir. Dans le creux du coude, il y en a aussi. Et il a beau se croire supérieur à tous les autres hommes. Il a beau les mépriser quand il les voit regarder avec insistance le corps d'une femme. Tout d'un coup, il se retrouve là. Face à son corps à elle. Et il a tellement de mal à détacher ses yeux de ses formes. Il regarde ses seins. Il regarde son ventre. Il regarde ses hanches. Il regarde ses fesses. Et en lui-même, il se maudit. Merde. Il vaut mieux que ça. Quand il voyait les gens de son sexe déshabillait une fille des yeux, la regardait avec une insistance gênante, pour eux et pour elle, il les méprisait. En un sens, il ne comprenait pas. Il trouvait ça stupide. Il nourrissait à leur égard une animosité qui devait trouver son écho chez la fille ainsi observée. Et ce soir. Cette nuit. Il voyait ce corps si charmant. Et il se retrouvait relégué au rang de ses pairs. Il n'était plus au-dessus. Intouché, intouchable. Il était faible comme eux. Il regardait ce corps, et il se disait… Qu'est-ce qu'il se disait ? Y avait-il des mots qui étaient capables de se former dans son esprit ? Les pensées, si fécondes dans sa tête, pouvaient-elles naître, vivre, suivre, continuer de tourbillonner comme des volutes de fumée ? Non. Il est sûr qu'en cet instant, il ne pensait rien.
Mais elle lui parlait. Elle l'interpellait. Elle voulait apprendre à le connaître. Alors il fallait bien jouer cette comédie absurde. Ne pas regarder son corps, se concentrer sur son joli visage. Prêter attention à ses paroles. Discuter. Elle sait qu'il est à Poudlard. Il peut pas vraiment mentir sur son âge. Enfin, il lui laisse quand même croire qu'il est majeur. Histoire de.
Il répondait à ses questions. Et elle continuait de sourire. Il n'est pas sûr de l'avoir vue une fois ne pas sourire. Non. Il ne croit pas. Mais dans son souvenir, dans sa tête, elle danse plutôt qu'elle marche. Donc est-ce que sa mémoire est fiable ?
Finalement, il part très tard de chez elle. Elle lui propose de rester dormir, si ça l'arrange. Mais il ne veut pas. Il a peur. Il ne préfère pas. Il ne se serait rien passé, vu qu'elle avait proposé à la plupart des invités de rester dormir. Mais quand même.
Elle tient à le raccompagner jusqu'à la porte de son immeuble. Ils sont tous les deux. Elle lui demande si elle peut lui écrire, si elle peut lui envoyer des lettres à Poudlard. Elle lui demande sa permission. Et il en est presque… Choqué. Elle lui demande, en fait, s'il veut bien garder contact. Et il a le choix. Il n'y a pas d'intrusion. Il fait, il répond ce qu'il veut. Il lui dit que oui. Qu'il veut bien qu'elle lui écrive. Elle est très heureuse de cette réponse. Elle le lui dit d'ailleurs. « Je suis très contente de t'avoir rencontré », elle lui assène de ce sourire solaire. Et au moment de lui dire au revoir, elle le prend dans ses bras, avec tellement de chaleur. De simplicité. Elle est petite, mais cette étreinte l'enveloppe entièrement, sans qu'il sache comment diable c'est possible. Et elle le relâche dans la nuit. Et sans son contact, tout d'un coup, il a froid.
Il rentre. Seul. Dans la nuit noire. Il marche jusqu'à Poudlard. Il se rend compte qu'il regrette. Il regrette de ne pas être resté chez elle. « Mais c'est mieux ainsi », il tente de se convaincre. C'est mieux ainsi.
Il regagne sans encombre son lit. Il s'endort. Et à un moment, il se réveille. Et il a peur. Il est paniqué. Il tente de se calmer. De ravaler l'angoisse. De l'étouffer, comme il a toujours su si bien le faire. Mais c'est difficile. Il a tellement peur. Putain, il a tellement peur. Et il sait même pas de quoi en fait. Comment une fille peut le terroriser à ce point ? Elle a rien fait pour ça, si ?
Et le lendemain, en cours. Ironie du sort. Slughorn, tout content, qui arrive. Qui leur présente la fabuleuse potion appelée Amortentia.
Slughorn qui soulève le tissu qui recouvrait le chaudron. Et là, le parfum éclate. Le parfum éclate, et la mémoire olfactive étant ce qu'elle est. La plus forte. La plus primitive. Il a même pas besoin de l'avoir réellement senti sur le moment pour tout de suite comprendre. Tout de suite faire l'association. Le parfum éclate, et il voit Ruth danser sur ses rétines.
« Non !, il lâche, à voix haute, incapable de se contrôler.
Toutes les têtes se tournent vers lui. Le prof fronce les sourcils, inquiets.
_ Tom ?, le maître des potions fait.
_ Pardon, le garçon répond rapidement.
Et il rassemble tout son courage pour ne pas baisser la tête face à toutes ces paires d'yeux inquisiteurs. Il poursuit :
_ Pardon. Je ne sais pas ce qui m'est arrivé. »
Je ne sais pas ce qui m'est arrivé.
