Résumé :
Avec le recul, elle aurait dû le voir venir. Mais Audrey n'aurait jamais pu ne serait-ce qu'imaginer à quel point la venue des enfants de méchants allait les changer, elle et sa vie toute entière.
Ou :
Lorsque Ben a la brillante idée de faire venir quatre gamins de l'Île dont la fille de Maléfique et une fille qui ne parle même pas, Audrey sent bien qu'elle est en train de perdre le contrôle sur cette vie qu'elle a si bien tissée de faux-semblants et d'illusions jusqu'à s'y perdre presque. Les choses ne s'arrangent pas quand une Evie têtue et mystérieuse s'immisce dans sa vie bien programmée comme si elle pouvait voir derrière tous ses masques. Comment Audrey aurait pu ne pas être intriguée par cette fille traumatisée mais lumineuse ?
Avertissement :
Des maltraitances psychologiques et physiques sur mineurs, de la violence et un peu de gore seront évoqués, ainsi que ce qui peut en découler. Ne pas lire cette histoire si ces sujets sont sensibles pour vous. Tout ce qui est décrit dans cette histoire n'a pas vocation à être réaliste, que ce soit au niveau de l'univers comme de la psychologie. C'est Disney.
La romance Audrey/Evie est très lente et restera innocente.
Toute l'histoire se passera du point de vue d'Audrey, à la troisième personne (et est donc teintée et restreinte par sa vision des choses).
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L'étincelle dans les ombres
I
Un peu de recul
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Avec le recul (pas le petit, les très grand recul), Audrey aurait dû le voir venir.
Faire entrer des gamins de méchants à Auradon ? Elle n'avait jamais été pour. Il y avait une raison derrière la mise en prison et l'isolement de tous ces criminels. Leurs enfants n'étaient pas mieux, tous des délinquants, n'attendant probablement que la première occasion pour les détruire.
Lorsqu'ils étaient sortis de la limousine, nerveux et arrogants, leurs regards narquois et leurs vêtements en cuir trop foncés, elle avait lutté pour ne pas trop laisser apparaître son dédain et son hostilité. La presse en ferait ses choux gras.
Ben avait gardé son sourire ridiculement tendu en serrant la main du premier, qui avait probablement essayé de broyer celle du prince alors qu'il se présentait avec un rictus plein d'arrogance.
« Jay. »
Puis était venu le tour du plus jeune, avec ses cheveux ridicules, qui avait pris la main de Ben plus timidement et avec réluctance.
« Carlos. »
Ensuite, la fille la plus petite, avec ses cheveux violets et ses yeux verts et son sourire assuré et moqueur.
« Mal, » avait-elle dit en serrant la main de Ben comme si elle était son égale.
Le sentiment glacé qui avait envahi Audrey alors était un mélange de crainte, d'aversion, de mépris et d'appréhension.
Et malgré toutes ces émotions qu'elle avait eu du mal à maîtriser, elle n'avait pas manqué la façon dont tous les trois s'étaient tendus lorsque Ben s'était tourné vers la dernière fille. Il n'avait pas eu le temps de lui présenter sa main, Mal avait fait un pas de côté pour se mettre entre eux deux.
« Elle s'appelle Evie. Elle ne parle pas. »
Ben était resté lui-même sans voix un instant, stupéfait, puis l'avait saluée avec un petit sourire. Evie avait rencontré son regard prudemment, l'avait étudié avec attention alors qu'aucune expression particulière ne s'était montrée sur son visage.
Audrey avait failli lever les yeux au ciel, agacée au-delà des mots. Il avait fallu que parmi les quatre gamins que Ben avait choisis il y ait la fille de Maléfique et une fille qui ne savait même pas parler.
Alors qu'ils avaient avancé pour entrer dans l'école et que les mots sarcastiques de Mal s'étaient élevés pour la faire grincer des dents, elle avait eu l'étrange intuition que l'avenir n'irait pas dans son sens, encore une fois.
Donc oui, elle aurait dû le voir venir.
Mais même si ça avait été le cas alors, Audrey n'aurait jamais pu ne serait-ce qu'imaginer à quel point la venue des enfants de méchants allait les changer, elle et sa vie toute entière.
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Les rumeurs sur les quatre insulaires parcouraient les couloirs plus vite encore que les derniers potins. Les amis d'Audrey ne tarissaient pas de critiques et de moqueries envers eux, et la jeune fille se contentait de sourire et d'acquiescer à leurs mots, satisfaite.
Il aurait été mal venu pour la petite-amie du prince de critiquer ses choix et d'être vue ou entendue en train de dénigrer qui que ce soit, mais ça ne voulait pas dire que sous les apparences elle ne prenait pas un malin plaisir à entendre tout haut ce qu'elle pensait tout bas.
Depuis sa proclamation, Ben ne parlait que de ça. Le peu de fois où il avait daigné l'inviter à passer du temps avec lui, il n'avait eu que son projet à la bouche. Il fallait croire qu'il avait eu le luxe d'oublier, parce qu'il semblait incapable de comprendre pourquoi la venue de méchants parmi eux la révoltait à ce point. Et à présent qu'ils étaient là, il ne cherchait même pas à lui parler, et l'ignorait carrément quand elle essayait de maintenir une conversation.
Audrey était habituée à être ignorée, d'une façon ou d'une autre. Mais ça ne voulait pas dire que la façon dont Ben s'éloignait d'elle ne la piquait pas.
(Ça ne voulait pas dire que la façon dont il ne faisait pas attention à ses sentiments ne la blessait pas.)
Leur relation avait été presque forcée par les circonstances. À force de se croiser depuis tout petits, avec l'amitié entre leurs pères, avec leurs statuts royaux et leurs États voisins, tout le monde s'était attendu à ce qu'ils finissent ensemble. Petits, ils s'étaient toujours bien entendus. Ben avait été posé et lumineux et gentil, et elle avait été pleine d'énergie et espiègle et assoiffée d'aventure.
Puis tout avait changé.
Audrey avait dû changer.
Toute une vie à retenir les leçons de Grand-mère, à vouloir la rendre fière, des années avec le poids de l'avenir de son royaume sur les épaules et Audrey était devenue une parfaite princesse. Plus d'aventure pour elle, plus de jeux au milieu des arbres pour elle, plus de projets pour elle. Ses seuls rêves ? Ceux de sa famille. Leur faire honneur et trouver sa place.
Un but. Un prince. Un titre.
À l'adolescence, Ben et elle s'étaient éloignés, tous les deux se noyant sous les attentes parentales, leur amitié à jamais craquée par les circonstances. Puis ils étaient entrés à Auradon Prep, une rumeur avait été lancée, et ils s'étaient retrouvés en couple.
Ça avait été simple.
Le conte de fées parfait, hein ?
Elle deviendrait Grande Reine d'Auradon, assurerait l'avenir de son royaume, sa grand-mère préparait déjà leur mariage, son père se gargarisait à chaque événement social.
Ben était resté le garçon rêveur et gentil, et Audrey était devenue cette jeune femme amère et distante, vue comme superficielle, parfaite et polie et bien éduquée, et ça lui avait toujours permis d'obtenir ce qu'elle souhaitait. Cette personnalité seyait bien à sa position, aux attentes du public et de sa grand-mère.
Le changement s'était fait naturellement, et Audrey n'avait jamais regardé en arrière.
Y réfléchir aurait été lever le voile sur ce qu'elle passait tout son temps depuis des années à enterrer, à cacher, à enfouir.
Le plan était parfait. Devenir l'épouse de Ben, satisfaire tout le monde, sauvegarder les apparences et assurer l'avenir d'Auroria.
Seulement son plan n'avait jamais inclus des délinquants, et encore moins le fait que Ben préférerait passer son temps avec eux plutôt qu'avec elle.
Donc lorsqu'elle croisait Mal et les autres dans les couloirs (et en général ils ne se séparaient jamais), elle se contentait de leur offrir un sourire glacial et lorsqu'elle devait leur parler, elle le faisait avec une fausse politesse qui ne semblait tromper personne.
Si elle ignorait le problème, il s'en irait.
Ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils ne fassent ce que leur sang leur dictait de faire, après tout. Sa grand-mère le lui avait assez répété.
Et une fois que Ben et Auradon verraient à quel point ils étaient pourris, ils repartiraient sur l'Île et elle n'en entendrait plus jamais parler. Plus aucun méchant ne sortirait jamais de cette île, et elle dormirait mieux.
Peut-être.
O
En tant que présidente du Conseil des élèves, Audrey devait parfois passer son temps avec d'autres jeunes que ses amis.
Enfin, amis n'était qu'un mot. Disons que son statut de petite-amie du prince héritier lui valait une popularité qu'elle devait plus à sa couronne actuelle et à sa future couronne qu'à elle-même. Mais ça lui allait. Qui avait besoin d'amis quand on pouvait avoir le petit-ami parfait, la célébrité et le pouvoir ?
L'accomplissement ultime.
Sauf qu'elle se retrouvait à présent en compagnie de Lonnie, Aziz, Jane et Doug pour finaliser les préparatifs en vue du Couronnement et qu'aucun d'entre eux n'était concentré sur la tâche.
Une semaine après leur arrivée, les gamins de l'Île continuaient à lui pourrir la vie.
« C'est parce qu'ils n'ont jamais mangé que nos restes et des trucs moisis, vous vous rendez compte ? C'est pour ça qu'ils mangent autant, » expliquait Lonnie. « J'ai eu les larmes aux yeux la première fois qu'ils ont mangé du chocolat, vous auriez dû voir ça ! »
« Jay et Carlos n'avaient jamais entendu parler d'esprit d'équipe, le Coach a dû leur expliquer trois fois au moins. Ils avaient l'air complètement perdus. Je pensais qu'ils étaient potes depuis des lustres, en fait ils se croisaient seulement à l'école apparemment, ils ont commencé à vraiment passer du temps ensemble il y a quatre mois. »
« Est-ce qu'on sait pourquoi Evie ne parle pas ? C'est de naissance ? »
« Aucune idée, Doug. Ils sont plutôt protecteurs envers elle, tous les trois. En tout cas, elle n'est pas débile comme certains le disent. Elle utilise peut-être pas de mots, mais le regard qu'elle a jeté à Chad en cours d'économie en a dit bien assez long. »
« C'est vrai, c'était excellent, » s'amusa Lonnie. « Mais elle est bizarre. Parfois elle ne lève même pas les yeux, et parfois elle fixe les gens comme si elle pouvait les lire. Et elle ne communique presque pas, mais je l'ai vue avec les autres, avec un mouvement de la tête ou une expression elle arrive à se faire comprendre d'eux. »
« Ça doit être l'habitude. »
« Carlos m'a dit qu'Evie et lui se connaissent depuis plus longtemps, c'est pour ça je crois qu'elle peut se faire plus facilement comprendre de lui, » précisa Aziz.
C'était ridicule.
Audrey était prête à remballer ses affaires et à s'en aller quand Jane prit la parole doucement. Les émotions sur son visage éveillèrent sa curiosité.
« Carlos a des cicatrices. Un peu. Sur ses bras, » dit-elle doucement. « Vous les avez vues ? »
Mal à l'aise, Aziz acquiesça.
« Il les cache avec ses manches. Dans le vestiaire, j'ai vu qu'il en avait quelques-unes sur le dos aussi. »
« Il sursaute tout le temps, » remarqua Lonnie pensivement. « Il est vachement nerveux, comparé à Mal ou Jay qui ont toujours l'air cool. »
« Evie aussi est anxieuse. Parfois, c'est comme si elle s'arrêtait de respirer quand il y a trop de monde dans les couloirs ou au restau. Les autres détournent l'attention, mais une fois j'ai cru qu'elle allait lâcher son plateau tellement elle tremblait. »
Audrey n'avait rien remarqué de tout ça. Elle était bien trop occupée à essayer de préparer au mieux le couronnement de son petit-ami futur Grand Roi des États Unis d'Auradon, ce qui était autrement plus important, merci beaucoup.
Elle remit tout ce petit monde sur les rails, et la séance fut presque productive.
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Il y eut rapidement une nouvelle rumeur sur Carlos.
Apparemment, il était parti en courant en plein milieu d'une de ses classes.
Tout le monde en discutait, y allant de son opinion. Ce fut Ally qui l'informa plus clairement, Carlos ayant à peine quinze ans, il se trouvait dans ses cours.
Le garçon avait paniqué quand le professeur de géographie lui était tombé dessus pour ne pas avoir su répondre à sa question. Ça n'étonnait guère Audrey qu'Amador ait perdu patience et ait été sec, il était excellent dans son domaine et exigeait toujours le meilleur de ses étudiants.
Mais apparemment le fils de Cruella supportait mal qu'on le rabroue et qu'on s'approche de lui un peu trop vivement.
Puis la rumeur enfla, Carlos avait été convoqué dans le bureau de la directrice. Un ticket sans retour pour l'Île ? Non. Il était toujours là, et à présent il était rarement vu sans Camarade dans les bras. Et si ça, ce n'était pas mettre de l'huile sur le feu...
Ben se retrouva enterré sous les appels mécontents de son père, de Roger Radcliff et de bien d'autres. Ça ne le perturba qu'à peine, son attention toute tournée vers ses précieux petits invités.
Tellement tournée vers eux qu'il ne sembla pas vraiment dérangé par le fait qu'il n'avait pas dit trois mots à Audrey de toute la semaine.
Alors quand il arriva vers elle, l'air sombre, elle fut partagée entre l'espoir et la rancœur. Et quand il l'entraîna à sa suite dans le bureau de la directrice sans lui demander son avis, la rancœur se transforma en amertume.
Parce que bien sûr qu'il était question de Mal et des autres. Encore.
« Merci de te joindre à nous, Audrey. »
Elle afficha son grand et beau sourire de princesse parfaite et hocha la tête.
« Je vous en prie, Madame la directrice. »
Plus loin, debout et clairement mécontents, Jay et Mal ne lui étaient jamais apparus aussi agités.
« C'est n'importe quoi, » pesta Jay, répétant sans doute ce qu'il avait déjà dû avancer. « Carlos discute avec les autres tout le temps et il s'occupe de Camarade aussi. Il n'a pas besoin de plus. »
Avec patience, Marraine acquiesça.
« Nous pensons qu'il sera bénéfique pour lui de s'adonner à un loisir et de créer de nouveaux liens, puisqu'il n'a pas souhaité faire partie de l'équipe de Tournoi. »
« C'était pas pour lui, il aime pas trop être bousculé. Est-ce que c'est une vengeance ? » demanda Mal en plissant les yeux. « Parce qu'il n'a pas voulu répondre à vos questions ? »
« Quoi ? » s'étrangla Marraine, les yeux écarquillés. « Non ! »
« Ou parce qu'ils ne veulent pas aller à votre thérapie ? »
« Ça pourrait vous aider, Mal. Ce n'est pas une punition et – »
« Ils vont bien ! »
« Vraiment ? »
Perdue, Audrey observa l'échange. Mal défiait Marraine du regard, les dents serrées.
« Ils vont bien, » répéta-t-elle froidement. « Ils sont normaux. »
« Je n'ai jamais dit le contraire, » se défendit Marraine. « Et j'ai conscience que vous souhaitez les protéger, je respecte votre amitié et votre loyauté. Mais ici, nous ne tournons pas la tête quand nous pensons qu'un élève a besoin d'être aidé. »
« Cruella est aliénée, elle rêvait d'écorcher des chiots et ça vous surprend qu'elle ne soit pas la mère du siècle ? » lâcha Jay avec une ironie glacée, ignorant le regard d'avertissement que lui lança Mal. « Carlos va s'adapter. »
« Et Evie ? »
« Elle est muette, c'est un crime chez vous ? Bienvenue à Auradon. »
« Ce qui m'inquiète n'est pas qu'elle ne parle pas, Mal. C'est qu'elle ne communique pas. »
« Elle communique avec nous. »
« Mais pour s'épanouir ici, elle doit apprendre à communiquer avec le monde extérieur. Elle ne cherche pas à répondre aux professeurs et certains m'ont dit qu'elle ne fait pas ses exercices en classe. »
« Elle fait ses devoirs dans la chambre. On n'est pas tous des génies comme Carlos. Evie a juste besoin d'un peu de temps pour s'habituer aux classes et aux gens. Elle n'allait pas à l'école sur l'Île. Même nous on y allait que quand on avait envie. »
« Comment ça ? Elle n'est jamais allée à l'école ? »
Mal hésita.
« Sa mère la gardait à la maison, elle lui faisait classe, j'imagine. »
Audrey put voir Marraine enregistrer cette information précieusement, mais elle ne posa pas plus de questions à Mal.
Elle, elle aurait bien aimé savoir pourquoi ils avaient cette conversation sans les deux principaux intéressés.
« Ce n'est qu'un essai. Carlos ira découvrir le club Informatique et Technologie et Evie pourra essayer de trouver sa place dans celui de mode. »
Ah. Alors c'était pour ça qu'elle était là. Ils voulaient qu'elle intègre Evie dans son club.
Cette semaine ne pouvait pas être pire.
« J'irai avec elle. »
« Mal, » interrompit Ben gentiment et Audrey sentit son ventre se serrer. Depuis combien de temps ne lui avait-il pas parlé ainsi ? « Le but est qu'elle fasse des rencontres, qu'elle se sente plus à l'aise ici. Si jamais Carlos et Evie ne se plaisent pas dans les clubs, ils pourront arrêter. »
Et son avis ? Non ? Il ne comptait pas ?
Quelle surprise.
Quand ils quittèrent le bureau, elle ne fut qu'à moitié étonnée lorsque Mal courut pour la rejoindre et l'arrêta pour plonger son regard vert empli d'avertissement dans le sien.
Audrey ravala sa peur pour la fusiller du regard.
« Oui ? »
« Evie, » commença Mal, et si elle avait voulu être menaçante, c'était raté. Il y avait une nervosité évidente dans son ton et Audrey retint un sourire narquois. « Elle n'aime pas quand il y a trop de monde autour d'elle. »
« Nous sommes seulement huit dans le club, Mal. »
« On est les seuls qui puissent la toucher. Elle déteste ça, quand d'autres s'approchent ou la touchent. Et elle – »
« Mal, » coupa Audrey avec exaspération. « Ce n'est pas un bébé. Elle a ton âge ! »
« Cinq mois de moins, » contredit Mal, comme si ça avait de l'importance.
Allant sur ses dix-sept ans, elle n'était pas un bébé.
« Vous lui avez demandé son avis au moins ? »
« Bien sûr qu'elle est au courant ! » s'indigna Mal en la fusillant du regard. « Je sais pas comment ça se passe ici, mais nous, on protège les nôtres. Et je te préviens, Audrey, si – »
« Alors ça, c'est adorable. Toi, tu vas me menacer sous prétexte de protéger tes proches ? » Elle commença à s'éloigner, exaspérée. « À Auradon, on n'a pas pour habitude de tourmenter les gens, je te signale. Bonne soirée. »
Elle réussit à attraper Ben avant qu'il n'entre dans sa chambre. Sans ménagement, elle le poussa à l'intérieur.
« C'était quoi, ça ? » demanda-t-elle. « Qu'est-ce qu'il se passe ? »
Il eut la décence d'apparaître gêné.
« Oui, désolé, je ne t'ai pas tenue au courant ces derniers jours... »
Sans blague.
« Ben ! »
« Ça reste entre nous, mais certains professeurs et Marraine sont inquiets. Ils pensent – enfin, ils sont certains que Carlos a... Que Cruella était violente. Avec lui. »
D'accord. Ils avaient parlé de cicatrices, et le gamin était du genre nerveux et...
Audrey n'aimait pas ce qu'elle entendait. Ça ne voulait pas dire qu'elle changerait d'opinion.
« Marraine a essayé de lui parler mais il a évité les questions et s'est refermé. Il a mal réagi à l'idée de suivre une thérapie, comme eux tous. »
Franchement, connaissant Marraine et son optimisme exaspérant, Audrey n'était pas certaine qu'elle avait bien amené la chose même si ses intentions étaient sans aucun doute les meilleures.
« Et j'ai parlé avec Mal, un peu, et Marraine aussi, et on pense qu'ils ont tous soufferts d'abus émotionnels et psychologiques. Mal a une façon de parler de sa relation avec sa mère... Elle ne se rend même pas compte que ce n'est pas normal. »
En même temps, il fallait vraiment être crétin pour croire que des monstres capables des pires crimes pouvaient élever un bébé avec amour.
« Et Evie ? Pourquoi je me retrouve coincée avec elle ? »
« Marraine pense qu'elle a besoin de s'ouvrir aux autres. »
« Pourquoi ? »
« Avant-hier, Lonnie est entrée dans les toilettes du premier, et ils y étaient tous les quatre. Jay l'a faite sortir sans ménagement, mais Lonnie a dit qu'Evie était recroquevillée au sol dans un coin et qu'elle n'arrivait pas à respirer. Elle faisait une attaque de panique. Ils ont tous nié, mais ils mentaient. On ne sait quasiment rien d'Evie, mais Marraine espère qu'en trouvant sa place dans l'école, en apprenant à connaître d'autres personnes, elle s'ouvrira plus et ira mieux. »
Une attaque de panique ? De la maltraitance ?
Des choses devenues très rares à Auradon.
Parce que les méchants étaient tous enfermés sur une île.
(Mensonge, mensonge, mensonge.)
(Avant d'être sur l'Île, ils avaient tous sévi sur le continent.)
O
Le club de mode était une bouffée d'oxygène.
Ce n'était pas comme le Conseil des élèves, où elle devait gérer les deux cents gamins de cette école et contenter tout le monde (en gardant toutes ses insultes et ses remarques pour elle).
Ce n'était pas comme l'équipe de Cheerleading, qui n'était qu'une campagne politique de plus, une opération de publicité, une marche vers la notoriété.
Le club de mode, deux fois par semaine, lui permettait de se retrouver avec des élèves qu'elle ne croisait que rarement ailleurs (aucun n'était d'ailleurs une tête couronnée) et qui ne parlaient que chiffon.
Il était question d'éplucher la presse ensemble, de commenter et d'écrire pour le blog. Rien d'autre. Personne dans le club ne trouvait stupide ou frivole qu'elle feuillette tranquillement un magazine consacré aux nouvelles tendances vestimentaires de Corona. Personne dans le club ne faisait de remarque acerbe sur le fait qu'une princesse avait mieux à étudier que des sites de fashionistas. Personne dans le club ne reléguait son avis à rien de plus qu'un bruit de fond.
Et ce n'était pas comme le Cheerleading ou le Conseil, elle ne donnait pas des ordres que les autres suivaient aveuglément. Non, dans le club, chacun faisait ce qu'il avait envie et tous décidaient.
Pendant une heure chaque mardi et chaque jeudi elle pouvait prétendre pouvoir gérer sa vie et être autre chose qu'une fille avec un joli sourire qui n'existerait que si elle parvenait à renforcer son royaume par un beau mariage (mais dont le rôle resterait à jamais ostentatoire).
Ce mardi-là, elle s'occupait à parcourir les catalogues qu'Ally avait amenés en écoutant Jordan et Esmea débattre sur la meilleure couleur à choisir pour la refonte de la page d'accueil de leur blog. Au bout de la table, Sofia, Bellamy, Mary et Sun parcouraient les réseaux sociaux, agglutinés autour de l'ordinateur de la dernière.
Audrey les avait déjà prévenus qu'Evie ferait partie du club. Tous avaient été surpris, mais s'ils ressentaient de l'hostilité envers la fille de la Méchante Reine, aucun ne le mentionna. Ils semblaient plus intrigués qu'autre chose. Ils avaient tous des âges différents et des origines différentes, et hormis Ally, aucun n'avait officiellement rencontré un insulaire. Seuls Sofia et Bellamy étaient dans la même année qu'Audrey, Mal, Jay et Evie, et ils partageaient peut-être certains cours avec elle, tandis qu'Ally, Esmea et Jordan croisaient peut-être Carlos. Mary et Sun étaient toutes les deux en dernière année.
Ce fut assez étrange, parce qu'Audrey put sentir l'instant où Evie arriva. Elle leva la tête de son magazine et la fille était là, dans l'encadrement de la porte, à parcourir des yeux la salle et les jeunes. Puis son regard croisa celui d'Audrey.
« Entre, » invita-t-elle en faisant un signe de tête vers les tabourets libres autour de la grande table.
Evie s'exécuta, avançant doucement. Elle n'avait pas l'air nerveuse ni apeurée. Composée, curieuse peut-être. Elle s'assit de l'autre côté de la table par rapport à Audrey, deux tabourets plus loin. Ce qui l'éloignait encore plus des autres.
« Evie, voici Ally, Jordan, Esmea, Sofia, Bellamy, Mary et Sun. »
Ils la saluèrent tous avec divers degrés de chaleur, et Evie rencontra leurs regards un à un. Peut-être une façon de les saluer, peut-être une façon de les jauger.
Audrey lui présenta le principe du club rapidement, désigna du doigt l'ordinateur de la salle et les imprimantes qu'elle pouvait utiliser à loisir, les feutres et les crayons, les carnets. Elle savait par Ben qu'Evie avait une machine à coudre et du matériel à disposition dans sa chambre, mais aucun membre du club ne savait coudre. Ce qu'ils aimaient, c'était parler de mode, écrire des articles et débattre.
Alors que tous se concentrèrent sur leurs tâches, Evie sortit un carnet du sac bleu qu'elle portait en bandoulière. Elle l'ouvrit, posa une boite pleine de feutres et de crayons près d'elle et se mit à travailler, ignorant apparemment ce qu'il se passait autour d'elle.
Il était plus facile de remarquer certaines choses à cette distance. Evie était mince, trop mince, et pâle. Elle portait un maquillage léger et élégant, appliqué avec précision, et sa coiffure restait aussi parfaite que celle d'Audrey en cette fin de journée. Ses vêtements, d'un style tout à fait étranger à Auradon, arboraient des couleurs plus foncées que ce que dictait leur mode et beaucoup plus de détails aussi. L'imbrication de différentes matières, formes et couleurs réussissait l'exploit d'être aussi harmonieuse que stylée, et Audrey se demanda quels genres de commerces textiles pouvaient bien être installés sur l'Île. Le travail sur les vêtements d'Evie semblait parfait.
Lorsqu'elle sortit de ses contemplations, elle rencontra le regard d'Evie (elle avait de grands yeux chocolat, très expressifs) et Marraine était peut-être persuadée qu'elle ne communiquait pas, mais ce n'était absolument pas l'impression qu'avait Audrey à cet instant.
Parce qu'elle lui disait clairement Un problème ?, et le sourcil levé représentait sa défiance sans soucis.
Alors Audrey laissa un petit rictus soulever le coin de ses lèvres et se concentra sur ses lectures.
Ce ne fut que vingt minutes plus tard qu'elle releva les yeux en entendant les exclamations d'Esmea.
« Tu as dessiné ça, Evie ? C'est superbe ! »
Tous les regards se tournèrent vers elles et Evie, figée, observait la fille d'Esmeralda et Phoebus, entre méfiance et nervosité.
« Ça ressemble à la robe que portait Sa Majesté Raiponce au second mariage de Ses Majestés Cendrillon et Henry. »
Le léger froncement de sourcils d'Evie suffit à Esmea pour comprendre qu'elle l'avait perdue.
« Attends ! Je vais te montrer. »
Elle alla vers la petite bibliothèque qu'ils avaient déjà bien remplie et en sortit un gros volume intitulé Encyclopédie des plus belles tenues royales, le posa sur la table, chercha le chapitre sur Raiponce puis tourna quelques pages pour trouver la bonne tenue.
« Là ! Tu vois ? Il y a une vague ressemblance, non ? La tienne est mieux, franchement. »
Evie observa la double-page, la tête légèrement penchée alors qu'elle étudiait les photos et les croquis, puis se redressa pour acquiescer, apparemment d'accord avec la conclusion d'Esmea.
La jeune fille de quatorze ans, brune aux yeux bleus et à la peau café, sourit en grand.
« Je peux voir ? » demanda-t-elle en désignant du doigt le carnet.
Evie l'observa un instant puis prit délicatement le calepin et le poussa vers elle. Audrey put voir les dessins alors, et elle n'avait peut-être aucune affection pour les insulaires, mais elle savait reconnaître le talent, d'accord ? Non seulement Evie avait un excellent coup de crayon, mais la robe semblait magnifique, même d'où elle se tenait.
Curieux, les autres membres du club se retrouvèrent vite près d'Esmea pour admirer le travail d'Evie et n'hésitèrent pas à la complimenter. Evie les observa et accepta leurs remarques sans bouger. Puis Esmea lui demanda s'ils pouvaient regarder d'autres pages, et elle acquiesça.
Il y avait des dizaines de croquis là-dedans. Certains colorés, d'autres au simple crayon noir, certains de rapides recherches, d'autres des concepts élaborés jusqu'au moindre détail. Ce qui était étonnant, c'était qu'il y avait aussi bien des tenues d'inspiration auradonienne que des vêtements ressemblant plus à ce que portaient les insulaires. Audrey savait qu'aucun membre du club ne serait capable d'un tel travail.
Esmea s'arrêta sur une page en particulier, où une tenue masculine en noir, blanc et rouge avait été dessinée.
« Hey, c'est pas ce que porte... euh... le garçon, celui aux cheveux blancs et noirs ? » demanda Bellamy en fronçant les sourcils.
« Carlos ? »
Audrey observa le dessin, et même si elle le voyait à l'envers, elle reconnut le style, les détails... Oh.
Elle se tourna vers Evie alors.
« Tu as fait vos vêtements. »
Ce n'était pas une question, et Evie ne répondit pas, se concentrant de nouveau sur l'encyclopédie entre ses mains qu'elle feuilletait avec une curiosité presque enfantine.
Audrey supposait que si les autorités n'envoyaient pas de nourriture fraîche aux prisonniers, ils ne devaient pas leur envoyer de livres sur la mode non plus.
Ce qui rendait le talent brut d'Evie encore plus étonnant.
L'enthousiasme des autres redoublèrent, et quand Esmea ferma le carnet et s'approcha d'Evie pour le lui rendre, Audrey ne réagit pas assez vite.
Heureusement, contrairement à ce qu'avait semblé penser Mal, Evie savait très bien prendre soin d'elle-même. Elle tendit immédiatement un bras vers Esmea, paume vers elle, le signe universel pour dire stop. Lorsqu'Esmea se figea, surprise, Evie tourna élégamment sa main, paume vers le haut cette fois, et Esmea lui rendit son carnet avec un sourire, sans plus s'approcher.
Juste comme ça, le message passa haut et fort et pour tout le club.
Evie voulait qu'on respecte son espace personnel, et tous pouvaient le comprendre.
Audrey, elle, malgré tous ses autres sentiments, se trouva intriguée.
Parce que pour une fille qui ne communiquait soi-disant pas, quand elle le souhaitait Evie avait une facilité étonnante à se faire comprendre avec de simples gestes, avec son visage et avec son regard si expressifs.
Lorsque les membres du club commencèrent à quitter la salle, Audrey se tourna vers Evie et lui indiqua qu'elle pouvait garder l'encyclopédie pour finir de la feuilleter dans sa chambre si elle le souhaitait. Tous les livres et magazines dans la pièce pouvaient être empruntés, comme le matériel.
Elle prit soin de garder un ton poli mais ennuyé, et essaya d'ignorer la façon étrange dont Evie l'observait. Son regard était intense, attentif, il était rare que qui que ce soit regarde Audrey ainsi. Elle n'aimait pas ça du tout.
Et elle avait bien assez d'assurance pour une fille dont on parlait comme de quelqu'un de fragile, en tout cas assez pour lui offrir un sourire arrogant, amusé, mystérieux, et partir sans attendre un au revoir.
Définitivement, Audrey détestait les insulaires.
O
Son antipathie se rapprocha de la haine dès le lendemain.
Le pire, c'était que ça l'étonnait à peine que Ben ait oublié de la prévenir qu'ils n'étaient plus ensemble avant de proclamer son amour pour la fille de Maléfique devant toute l'école. Une chance que ce soit juste un match amical avant l'ouverture de la saison et pas une rencontre officielle retransmise en direct. L'humiliation était déjà bien assez cuisante.
Malgré les quelques regards sur elle (parce que dans l'enthousiasme général tout le monde sembla oublier que son nom avait été lié à celui de Ben depuis plus d'un an), elle fit bonne figure. Comme si elle avait su, comme si cette séparation était d'un commun accord et avait eu lieu avant cette ridicule déclaration spectaculaire.
Une princesse restait digne même dans la souffrance, même dans la honte. Elle mourrait avant qu'on la surprenne à être autre chose que parfaite et composée devant une assemblée.
Elle profita de la joie générale et du fait que les festivités démarraient pour s'éclipser, et personne ne remarqua son départ, bien entendu. Toute l'école ou presque devait être sur ce terrain, elle ne s'attendait pas à croiser quiconque.
Mais elle sentit le regard sur elle, et tourna la tête pour voir Evie debout, seule, dans l'ombre d'un arbre. Elle avait dû suivre le match de loin, loin de la foule, du bruit et de l'agitation, et observait Audrey, l'expression neutre, la tête légèrement penchée sur le côté. Le T-shirt qu'elle portait était adapté à la saison, les bracelets en cuir bleu large d'au moins dix centimètres qui couvraient ses poignets l'étaient en revanche beaucoup moins.
Quelque chose au fond d'Audrey voulait la pousser à chercher la confrontation, à lui dire de ne jamais revenir au club, de prendre ses amis débiles et de retourner sur son île, mais Audrey était une princesse des États Unis d'Auradon, et à Auradon ils étaient bons, ils ne passaient pas leur colère sur les meilleurs amis de ceux qui le méritaient.
De toute façon, si Audrey avait eu le loisir de se plier à ses désirs de vengeance, elle aurait commencé par aller gifler le prince héritier d'Auradon lui-même.
Alors elle se contenta d'un regard froid et l'ignora.
Il devait rester un paquet de marshmallows dans sa chambre. En ces circonstances, ils composeraient le dîner parfait. Elle mettrait une émission de mode à la télé, feuilletterait quelques magazines ou avancerait dans la lecture du roman qu'elle venait d'entamer et quand elle serait assez fatiguée, elle prendrait une douche bien chaude et pleurerait jusqu'à ne plus rien ressentir, puis elle sortirait de la cabine, se sécherait, enfilerait son pyjama le plus confortable et dormirait.
Et avec un peu de chance, Grand-mère n'entendrait pas parler de tout ça avant un ou deux jours.
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À part quelques remarques, quelques regards détournés ou gênés et des conversations qui s'arrêtaient quand elle s'approchait, la rupture ne changea pas grand-chose à son quotidien. L'appel de sa grand-mère avait été loin d'être un plaisir, mais que pouvait-elle y faire ?
Elle avait joué le jeu à la perfection, soutenu Ben, souri à Ben, pris le bras de Ben, il l'avait même embrassée quelques fois, elle avait été la princesse parfaite devant les caméras, durant les interviews, tous leurs pairs, les journalistes et le public l'avaient adorée.
Qu'est-ce qu'elle y pouvait, elle, s'il ne l'aimait pas ?
Ce n'était pas comme si...
Mais ses propres sentiments n'avaient jamais été évoqués dans les plans.
Ils ne le pouvaient pas, d'ailleurs. Parce que le plan était d'épouser un prince, et qu'Audrey, les princes, elle n'en avait jamais eu grand-chose à faire.
Mais il y avait des secrets qui valaient mieux ne même pas évoquer.
Evie ne se montra pas à la réunion du club le jeudi, lendemain du match. Faire face à Audrey ne l'enchantait peut-être pas, ou elle était trop occupée à se réjouir pour sa meilleure amie.
Cette absence était la meilleure nouvelle de la journée, si on demandait son avis à Audrey.
(On ne le lui demandait jamais.)
(Sauf dans le cas de sa mère, mais penser à elle lui rappelait à quel point elle lui manquait, alors non.)
(Ce n'était pas comme si l'avis de sa mère avait souvent été pris en compte lui-même, d'ailleurs.)
Le dernier jour de cours passa en un éclair. Ses journées étaient toujours très occupées, et elle fut soulagée de ne pas avoir d'entraînement de Cheerleading ce soir-là, de l'avoir annulé en prévision du week-end à venir.
Le Jour des familles, puis le couronnement.
Faire face à sa grand-mère était toujours une expérience étrange. Son amour et son admiration pour elle se bataillaient sans cesse avec une crainte enfantine, et cette frustration et tristesse de ne jamais voir briller dans les yeux de Leah la fierté qu'Audrey désirait tant lui inspirer la laissaient toujours épuisée.
Avec Audrey seule à un bout du jardin et Ben à l'autre bout qui n'avait pas une fois posé les yeux sur elle, obtenir l'approbation de sa grand-mère n'était plus qu'un rêve idiot. Leah le lui avait bien fait comprendre.
Heureusement, bien qu'absents ce jour, Aurore et Philippe arriveraient le lendemain matin pour assister au couronnement et Audrey ne pouvait plus attendre. Cela faisait des semaines qu'elle ne les avait pas vus et même si son père était sans doute déçu et ne comprenait pas la rupture (et l'association de Ben avec la fille de Maléfique), ses parents ne lui feraient aucune remarque désobligeante, elle en était certaine. Voir des visages familiers et amicaux était tout ce dont elle avait besoin à cet instant.
Du coin de l'œil, elle vit Ben être rejoint par Mal et dirigea subtilement sa grand-mère vers l'intérieur de l'école. Elle n'avait aucune envie de savoir ce qu'il se passerait si Leah croisait Mal si tôt après l'humiliation d'Audrey, et elle était fatiguée de se retrouver au centre des bavardages, des gros titres de la presse people et des articles de blog. Elle aperçut Jay, en pleine conversation avec Doug, Jane et Lonnie, mais aucune trace des deux autres.
Carlos et Evie avaient été présents plus tôt, mais ils avaient semblé disparaître avec l'arrivée des adultes. L'œil entraîné d'Audrey n'avait pas manqué le petit costume que Camarade portait et qui avait été assorti à la tenue de Carlos. Sans doute le travail d'Evie. Il fallait l'admettre, c'était adorable, et même si Audrey n'avait que très peu fait attention aux insulaires, elle n'avait jamais vu le visage de Carlos aussi lumineux que quand il avait tenu fièrement le chien dans ses bras et accepté les compliments et exclamations ravies d'Ally et d'Esmea.
Ce n'était guère étonnant de constater que Carlos et Evie avaient fui les lieux lorsque les familles des élèves étaient arrivées. Ayant eu plusieurs cours avec Evie, Audrey avait pu constater elle-même que Marraine avait eu raison. Elle ne communiquait absolument pas avec les professeurs ou même avec ses camarades, pas dans le cadre d'une salle de classe du moins. Elle suivait le cours, la tête baissée, rencontrait rarement le regard du professeur s'il l'interpellait, mais ne répondait en aucune façon. Le visage neutre, les mains immobiles. C'était très étrange à voir pour Audrey qui n'avait interagi avec elle qu'une fois et qui n'avait absolument pas eu à faire à cette fille enfermée en elle-même.
La seule explication logique, c'était qu'Evie choisissait les circonstances dans lesquelles elle communiquait. Audrey avait pu la voir répondre d'un signe de tête aux salutations de Lonnie et de Doug (une fois), mais face aux adultes ? Jamais.
Le reste de l'après-midi passa très lentement. Des sourires, des platitudes échangées avec des connaissances de ses parents, quelques discussions avec Grand-mère, et il fut enfin temps de se retirer.
Dans ces instants, Audrey était soulagée d'avoir un lit constamment vide de l'autre côté de sa chambre. Devoir faire la conversation à une autre élève ne l'aurait qu'épuisée un peu plus. Devoir éviter encore des questions sur cette si triste et inattendue rupture intervenue à trois jours du couronnement l'aurait achevée.
Avec un peu de chance, une fois que Ben serait Grand Roi, que les caméras se tourneraient vers lui et vers sa petite-amie actuelle, Audrey serait un peu oubliée.
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Audrey aurait aimé pouvoir critiquer Mal à loisir dans son esprit, mais son amour pour la mode l'obligeait à remarquer que sa robe lui allait à ravir. Evie, encore ? Impossible, ou alors cette fille ne dormait pas plus qu'elle ne parlait ! (C'était peut-être le cas, pour ce qu'elle en savait.)
La magie, peut-être. Mal ne semblait avoir aucun problème à l'utiliser malgré les consignes de Marraine.
En tout cas, être entourée de ses parents plutôt qu'être seule avec sa grand-mère aidait à faire passer le pincement au cœur dû au fait de se retrouver reléguée au rang des invités lambda. Ce n'était pas comme si Ben et elle se connaissaient depuis la naissance, après tout. L'avantage était que les caméras ne seraient pas braquées sur leur rang, elle pouvait donc un peu se détendre.
Le bâtiment était magnifique, les vitraux spécialement, Audrey avait toujours eu une passion secrète pour la manière dont ils pouvaient refléter la lumière en l'habillant d'un millier de couleurs. Elle les observa subtilement en écoutant d'une oreille distraite les discours, puis vint enfin le moment fatidique du couronnement en lui-même...
Et qu'est-ce que fichait Jane ?!
Son père se pencha sur elle pour la protéger quand une magie incontrôlée éclata au-dessus d'eux, Jane incapable de maîtriser ses pouvoirs.
Et soudain la salle se figea dans le silence, des hoquets de stupeur et de crainte, une tension inimaginable.
La baguette magique était dans la main de Mal.
Audrey vit Carlos, Jay et Evie la rejoindre, tous tendus, tous sérieux, leurs yeux se baladant sur l'assemblée pour jauger le danger alors que Ben essayait de convaincre Mal de rendre la baguette.
Aurore prit la main d'Audrey dans la sienne, lui murmura une parole de réconfort au creux de l'oreille alors que Philippe faisait passer sa belle-mère derrière lui. Mais il n'avait pas d'épée, personne n'était armé.
Personne, sauf Mal.
Mais cela faisait déjà deux ou trois minutes, et Mal n'avait encore rien fait de la baguette, et ses amis restaient silencieux, comme s'ils s'en remettaient entièrement à son jugement, comme si leur avenir ne dépendait que d'elle. Peut-être était-ce le cas. Peut-être était-ce pour ça qu'elle hésitait, pour ça qu'elle tremblait.
Et aucun héros ne fit un pas vers elle, aucun ne voulait risquer ce fragile équilibre qui pouvait à tout moment se briser. Et pas forcément pour le meilleur.
« Tu crois qu'on a le choix, Ben ? Tu crois qu'elle nous a laissé le choix ?! »
« Tu peux faire un choix, vous pouvez tous faire un choix. Elle n'est pas là, Mal. Elle est derrière une barrière impénétrable. »
« Et quand on devra y retourner, hein ? Pour les vacances, ou à la fin de nos études, tu crois qu'elle va nous accueillir à bras ouverts ? C'est ma mère, Ben. C'est ma famille. Je dois lui obéir. »
« Ce n'est pas ça, la famille. Et vous ne retournerez jamais sur l'Île. Il n'a jamais été question de vous y renvoyer pour les vacances, tu crois vraiment que Marraine et moi laisserions ça arriver ? »
Mauvais choix de mots apparemment.
La fragilité et l'hésitation de Mal disparurent pour laisser place à la colère et à la rancœur. Son regard se mit à briller avec sa magie, et toute l'assemblée recula d'un pas.
« Laisser ça arriver ? » répéta-t-elle, et sa voix emplie de magie et de glace portait chacun de ses mots qui claquaient dans l'air pour être entendus de tous. « Qui a créé l'Île et s'est dit que c'était une excellente idée d'y enfermer les pires êtres ensemble, de les laisser avoir des enfants sans qu'il n'y ait ni médecin ni police, de les laisser se nourrir uniquement de restes et d'aliments avariés et de se débrouiller avec les maladies, la malnutrition et la surpopulation ? Qui a eu l'extrême bonté de ressusciter des ennemis pour les laisser crever lentement dans cette prison ? Qui a eu la merveilleuse idée de tisser un sort pour les empêcher de s'entretuer, de faire en sorte que la mort ne dure pas sauf si elle intervient naturellement ? Tu sais pourquoi ma mère a interdit le meurtre et le suicide sur l'Île dès la première année ? Tu sais ce qui arrive à ceux qui reviennent, Ben ? Maintenant que tu es roi, tu vas avoir accès à ces infos ou ton cher paternel les a vite cachées sous le tapis de ton château ? Excuse-moi, on devrait peut-être vous remercier ? Oh, mais je connais certains gamins qui seraient ravis de vous remercier pour la délicieuse enfance qu'ils ont eue ! Vos jolies lois sont censées n'exclure aucun gamin dans les États Unis et c'est marrant, j'ai bien regardé les cartes en cours de géo et devine quoi ? L'Île est un territoire d'Auradon, et pourtant on n'a jamais vu personne venir y faire respecter quoi que ce soit et encore moins les lois sur la protection de l'enfance. Alors vas-y, Ben, je t'en prie, regarde Carlos et Evie dans les yeux et ose leur dire que ton royaume ne les a pas abandonnés juste parce qu'ils sont nés du mauvais côté de votre barrière ! Et maintenant dis-moi, qui a laissé ça arriver, ô Grand Roi d'Auradon ?! »
Sa magie craqua autour d'elle, un vitrail explosa, et tout le monde arrêta de respirer. Audrey n'avait jamais été convaincue par les talents d'orateur de Ben, mais sur ce coup-là elle doutait que quiconque aurait pu anticiper ce revirement.
Elle se demandait combien de personnes dans la salle avaient su dans ces détails la situation sur l'Île, et elle jeta un coup d'œil derrière Ben pour voir Adam blême, tendu et mal à l'aise, et Belle, les larmes aux yeux.
« Tu veux savoir comment j'appelle la création de l'Île et tout ce système sadique ? » continuait Mal, et sa rage s'affaiblissait, son ton tremblait de nouveau, mais elle brandissait toujours la baguette et ses amis derrière elle restaient immobiles et nerveux. « D'accord, notre vision des choses est peut-être un peu biaisée par notre éducation carcérale au milieu de psychopathes et de criminels, mais moi, j'appelle ça de la vengeance. Pas de la justice. Alors les discours de héros nobles et vertueux, tu vois, tu ne les feras avaler à aucun gamin de l'Île, et certainement pas à nous quatre. »
Le regard de Ben était trop brillant, mais il resta droit alors que sa voix baissa, non pas par manque de sincérité ou de force, mais sous le poids de ses émotions.
« J'aime mon père, et j'apprécie la plupart des adultes qui sont ici aujourd'hui, » commença-t-il, sa voix grave portant dans toute l'église silencieuse, figée par ce qu'il se passait. Il s'adressait à Mal, et aussi à Carlos, à Jay, à Evie et à eux tous. « Mais ils ont voté à la majorité tout ce dont tu viens de parler, et je n'approuverai jamais ces décisions. C'est mon héritage, et je dois à présent le porter sur mes épaules. Si ma première proclamation a été votre venue ici, ce n'est pas sur un coup de tête. J'ai dit que vous n'étiez que les premiers, et je tiendrai parole. Dans deux ans, Mal, plus aucun enfant ne sera sur cette île. Je m'engage à ce que chacun ait une place dans l'un des établissements scolaires d'Auradon. S'il faut construire des internats, nous en construirons. S'il faut faire appel à des familles d'accueil, nous en trouverons. Dès le mois prochain, je ferai voter par le Conseil de nouvelles lois concernant l'Île. De la nourriture, des médicaments, des matières premières. Et le Conseil n'est pas composé que des générations précédentes. Tous les héritiers âgés d'au moins seize ans peuvent assister aux séances et ont une voix lors des votes. Il n'y a pas de méchant dans notre génération. Il n'y a pas de héros non plus. Il y a juste nous. Et nous déciderons de ce que sera notre avenir, nous bâtirons ensemble nos valeurs et construirons un nouvel héritage pour la future génération, un héritage qui ne portera pas le poids du passé. » Il fit un pas vers Mal alors, plongea son regard dans le sien. « Tu portes un lourd héritage, toi aussi. Mais tu peux choisir ce que tu souhaites en faire. »
Il y eut quelques secondes où Mal se contenta d'observer Ben, où tout le monde retint son souffle. Audrey put voir quelle était sa décision à la seconde où elle la prit, mais elle hésita encore, et comme si ses amis l'avaient senti, comme si elle leur avait demandé leur avis sans même tourner la tête vers eux, ils firent tous un pas vers elle. Elle sembla mieux respirer, tendit la baguette vers Ben qui s'apprêta à la prendre...
Quand tout vira au cauchemar.
Loin des contes de fées, la fin heureuse leur fut arrachée. Maléfique apparut dans un nuage sinistre de magie et l'horreur habilla en une seconde le visage de Mal. Carlos se précipita pour déposer Camarade et le pousser entre les jambes des gens près de lui, Jay avala difficilement sa salive et Evie... Evie fit quelques pas de côté, ce qui l'amena à se rapprocher d'Audrey et de son entourage – ce qui n'était pas du tout le choix le plus judicieux, si on tenait compte de la présente compagnie.
« Ça fait du bien d'être de retour ! » s'extasiait la fée avec un sourire carnassier.
Audrey n'arrivait plus à réfléchir face à la terreur instinctive qui l'envahit. La présence de Maléfique était écrasante, comme si des vagues et des vagues de noirceur émanaient d'elle et les étouffaient. C'était cette femme qui avait maudit sa mère, cette femme qui hantait encore sa grand-mère, cette femme qui était si puissante qu'elle pouvait faire s'écrouler des royaumes entiers.
Et elle était libre.
Sa mère serra Audrey contre elle immédiatement et son père passa un bras devant elles pour les protéger, alors qu'une partie des gens présents eurent un soudain élan de courage et firent un pas vers la fée.
Trop tard. D'un coup de son sceptre, elle les figea tous. Audrey eut envie de vomir quand elle sentit la magie sombre emprisonner son corps mais elle se retrouva incapable de bouger. Seuls ses yeux répondaient à son cerveau. Elle sut alors qu'elle était à la merci de l'ennemi, et elle n'avait plus connu cette terreur qui l'envahissait depuis... depuis ce jour-là, plus de sept ans auparavant.
(Il fallait croire que sa famille avait été maudite au-delà d'un sommeil éternel brisé.)
Épargnés par le sort, Carlos, Mal, Jay et Evie se trouvaient libres de leurs mouvements, pâles et nerveux.
« Mal, Mal, Mal, ma chérie ! » s'exclama Maléfique en se tournant vers sa fille, et Audrey ne savait pas si Mal avait conscience d'à quel point son ton et les émotions derrière lui étaient à des années-lumière de ceux qu'une mère aimante devrait avoir pour son enfant. « Il semblerait que tu aies enfin fait quelque chose de bien ! »
Si Mal avait peur, elle ne le montra guère. Un air ennuyé apparut sur son visage et elle soupira.
« Maman, va-t-en. »
« Allons, les choses ne font que commencer ! » s'amusa Maléfique en s'approchant du podium. Elle tapota la joue d'Adam et le considéra avec haine. « Nous allons avoir une longue discussion tous les deux, » promit-elle doucement, une lueur cruelle dans le regard, avant de lancer un coup d'œil dédaigneux à Marraine, impuissante, puis de s'approcher de Ben pour lui ouvrir et fermer la bouche en haussant un sourcil, manquant totalement le regard glacial que Mal lui lança alors. « Ils les couronnent presque au berceau maintenant ? » Elle se tourna ensuite vers sa fille et sourit. « La baguette, Mal. Donne-la moi. Nous avons assez perdu de temps. »
« Non. »
« Je te demande pardon ? »
N'importe qui se serait ratatiné face à ce ton et ce regard, mais Mal serra plus fort la baguette et rencontra les yeux de sa mère.
« Non, » répéta-t-elle plus clairement.
Jay et Carlos derrière elle échangèrent un regard tendu, et Evie ne bougea pas.
Maléfique soupira puis leva les yeux au ciel. Elle tendit la main et la baguette quitta celle de Mal pour rejoindre la sienne.
Tout simplement.
« Mal, on ne va pas avoir cette discussion une nouvelle fois. Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? J'ai tellement espéré, toutes ces années, que tu suives enfin mes pas, mais quelques jours à Auradon et tu deviens faible et misérable. As-tu oublié toutes mes leçons ? »
« Non, maman, » répondit Mal, son agacement à peine couvert.
« À peine quatre ans et qu'est-ce que tu faisais ? Tu aidais une immonde créature à ramasser ses pommes ! J'ai tant espéré que ces faiblesses ne soient que passagères ! Ce n'est pourtant pas faute d'avoir montré l'exemple ! Combien de fois ai-je dû te rappeler qui tu es ? Tu es presque une adulte, Mal, ces rebellions doivent cesser ! »
« J'ai toujours fait ce que tu me demandais. »
« Oh ? » se moqua Maléfique en agitant la baguette pensivement. « Vraiment ? Mal. Tu as toujours inventé les complots les plus brillants et cruels, mais que me disaient-ils tous, à chaque fois ? Tu ne vas jamais au bout ! Tu recules toujours ! »
« Je ne recule pas ! »
« Tu crois vraiment que j'ignore ce qu'il s'est passé il y a deux mois ? »
Mal se tendit immédiatement, pour la première fois sa nervosité put se voir, mais elle resta droite quand sa mère s'approcha d'elle.
« Tu croyais vraiment que je n'aurai pas connaissance d'un tel acte de bonté sur mon île ? Mais à présent que nous allons régner sur ce monde, Mal, tu auras l'occasion d'oublier tout ça. Tu apprendras. Il faut du temps parfois, ça arrive. Il faut bien que jeunesse se passe ! Un jour, je n'aurai plus si honte d'être ta mère, tu verras. »
Les yeux brillant de larmes, Mal observa Maléfique parcourir l'assemblée du regard. Elle repéra rapidement Philippe, Leah et Aurore, et si Audrey avait pu laisser échapper un sanglot de terreur, elle l'aurait fait à cet instant. Parce que Maléfique se dirigeait vers eux avec un sourire cruel.
« Regardez-moi qui est là ! » s'extasia-t-elle alors que les yeux de Mal brillaient d'horreur. « Je rêve ou ils se sont reproduits ? Voilà qui va pimenter les retrouvailles ! »
Elle tendit une main vers Audrey mais Evie fit un pas de côté et s'interposa. Sa position n'avait pas été un hasard alors, elle avait simplement anticipé ce moment. Bien qu'elle était dos à elle, Audrey put deviner à son maintien et à son port de tête que le regard qu'elle lançait à Maléfique n'avait rien d'apeuré ou de faible.
Celui de la fée noire se glaça en réponse.
« Vraiment ? » murmura-t-elle en levant la baguette, son ton et son visage emplis de dédain, mais Evie ne bougea pas. « Tu oses me défier ? C'est une bonne chose que tu n'aies plus aucune utilité, princesse. »
« Ne l'appelle pas comme ça ! » gronda Mal en s'approchant rapidement de sa mère qui dut se retourner de nouveau pour lui faire face. « Et ne la touche pas ! »
Alors Maléfique perdit patience et sa voix devint aussi froide qu'incisive.
« Ton petit jeu prend fin aujourd'hui, Mal. J'ai toléré cette faiblesse écœurante le temps que vous veniez ici, mais cet attachement que tu as formé – »
« Tu n'as jamais montré le moindre intérêt pour ce que je ressentais ou ce que je voulais, maman. »
« L'amour est pathétique, il ne sert à rien, » cracha Maléfique en faisant un pas menaçant vers Mal. À présent que l'attention était détournée, Evie rejoignit rapidement ses amis. « Il rend faible et – »
« Non, » contredit Mal, et il y avait un étrange calme en elle soudain, une assurance étonnante. Audrey espérait que ce n'était pas ce genre d'apaisement qui envahissait les gens avant la mort, parce qu'au combien elle n'appréciait pas ces quatre-là, elle n'avait absolument aucune envie de les voir être tués parce que Jane avait pété un câble et que Maléfique était un monstre. « L'amour rend plus fort. Toutes ces années à parcourir l'île avec Jay, à voler et jouer des tours aux autres... Ces instants avec lui étaient les seuls où je me sentais libre. Apprendre à connaître Carlos et Evie ces derniers mois, passer du temps tous les quatre ensemble... S'il y a quelque chose qui s'approche du bonheur sur l'Île, alors il était contenu dans ces moments-là. Je les aime, et je sais qu'on est plus forts ensemble, que notre amitié nous rend plus forts. »
Un rire grinçant et terrifiant résonna dans toute l'ancienne bâtisse, mais Mal ne cilla pas.
« Dans ce cas, je te passerai l'envie d'avoir de tels liens. Je suis certaine que sans ses mains, ton petit voleur sera beaucoup moins intéressant. »
« Désolé, je vais les garder, » rétorqua Jay avec une tranquillité et une fermeté tout simplement effarantes.
« Et je suis certaine qu'une éternité de servitude en tant que génie te rappellera ta place, vaurien. » Il se contenta de la regarder, un rictus aux lèvres, sans montrer une once de peur. « Cruella sera ravie de retrouver celui-là, elle se plaint sans cesse qu'elle n'a plus personne pour faire son ménage et je suppose qu'il y aura beaucoup, beaucoup de manteaux à entretenir. »
Carlos pâlit et secoua la tête, mais il ne baissa pas les yeux, releva le menton, défia probablement tous ses instincts qui lui dictaient de fuir.
« Jamais, » souffla-t-il.
« Quant à toi, princesse, il doit bien rester quelque part une tour où t'enfermer avant de jeter la clé pour toujours. »
Si un regard pouvait tuer, Evie n'aurait eu besoin de rien de plus pour se débarrasser de Maléfique. La haine qu'elle éprouvait pour la fée n'aurait pas pu être plus limpide qu'à cette seconde, et c'était presque terrifiant à voir.
« Baguette, viens dans ma main, pour me permettre de protéger les miens ! »
Mal tendit la main et la magie vibra autour d'elle. La baguette de Marraine se retrouva entre ses doigts et l'expression d'incrédulité et de stupéfaction sur son visage aurait presque pu être comique dans d'autres circonstances.
« Ça a marché... ! »
C'était comme si pour la première fois de sa vie quelque chose allait dans son sens.
« Mal ! » pesta Maléfique, mais sa fille leva immédiatement la baguette, la magie craquant entre elles, menaçante.
« Non, » prévint la jeune fille. « Jay est tellement plus qu'un voleur, c'est un gars étonnant en bien des points et il vaut plus que tout ce que Jafar et toi êtes capables d'imaginer. Carlos n'est l'esclave de personne et il fera de grandes choses parce qu'il est brillant et qu'il a un cœur en or. Et elle s'appelle Evie, et je jure que personne ne l'enfermera plus jamais nulle part ! »
« Tu crois que je l'ai ramenée un matin parce qu'il m'a pris l'envie de recueillir une orpheline, que je l'ai tolérée chez moi pour que tu deviennes aussi pathétique ? »
« Je sais pourquoi tu l'as fait, pour ton stupide plan, pour qu'Auradon ne se pose pas de question si on ne venait qu'à trois le moment venu, mais tu vois, le truc, c'est qu'au final on en est là. Et c'est nous qui avons la baguette. »
« Oh, Mal, » souffla sa mère avec condescendance. « Tu es tellement naïve, ma pauvre fille. Il y a tant de choses que tu ignores. » Son regard se posa un instant sur Evie, puis revint sur Mal. « Mais cette mascarade a assez duré. »
Un dragon.
LE dragon.
Celui des histoires de son père.
Il était immense, les crocs acérés, et il crachait du feu, parce que bien sûr qu'il crachait du feu.
Et il essayait de tuer Mal et les autres, qui eurent toutes les peines du monde à l'éviter dans la galerie restreinte et pleine de gens vulnérables.
« Jay ! » hurla Carlos.
Le garçon était au sol, grimaçant de douleur, une longue et profonde entaille courant le long de son mollet, courtoisie d'une griffe de dragon. Evie se précipita vers lui pour l'aider à se relever, mais ils ne pourraient jamais bouger à temps et ils allaient mourir, par Merlin ils allaient être tués sous leurs yeux à tous et ils ne pouvaient rien faire !
Mais Mal s'interposa, les yeux brillant émeraude, sa magie explosant autour d'elle. Le dragon se figea sous son regard, il y eut une lutte, Mal commença à s'affaiblir, elle pâlit sous l'effort.
Et puis Evie prit sa main libre dans la sienne et la serra, Carlos et Jay posèrent une main sur ses épaules.
« C'est peut-être vrai, » souffla le voleur malgré la douleur et le sang qu'il perdait. « C'est peut-être vrai que le Bien est plus fort qu'elle. »
Alors Mal sembla se reprendre, elle serra la baguette dans sa main et, aidée de ses trois amis, elle lança un sort qu'elle répéta plusieurs fois.
Lorsqu'Audrey put enfin bouger, ce fut pour découvrir comme tous qu'un petit lézard avait pris la place du terrible dragon, devant les yeux stupéfaits des quatre adolescents.
Marraine se précipita vers eux et Mal lui rendit la baguette. D'un geste, la fée enferma la petite créature dans une boite en verre.
Alors que ses parents la serraient dans leurs bras, Audrey put voir du coin de l'œil Ben et Marraine faire rapidement sortir Jane, Mal et les autres par une petite porte arrière.
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