Disclaimer : Les personnages qui apparaissent ici sont la propriété exclusive des studios Square Enix et Disney.
Note : Joyeux anniversaire, Noé ! C'était le 6 juillet et je suis en retard de quelques jours, mais j'espère que tu me pardonneras ? Ceci est mon cadeau d'anniversaire pour toi, dont la joie de vivre est si précieuse, tu mériterais tellement plus de présents mais pour le moment, j'ai essayé de faire quelque chose de passé, et d'un peu drôle. Tu te souviens du moment où Saïx et Axel discutaient en regardant de vieilles photos dans le RP ? Eh bien c'est parti pour l'épisode la randonnée champêtre. Je ne garantis pas de la bêtise d'Axel.
Vous pouvez lire cet OS même sans le contexte, j'espère qu'il vous plaira ! Et comme toujours, bonne lecture.
Le roi des limaces
Je devais avoir quelque chose comme sept ou huit ans, une gueule de fouine et dans le cœur une fin de trimestre soldée par une sortie scolaire ensoleillée au milieu des arbres et des ruisseaux. A ma droite Saïx, toujours. On marchait côte à côte à l'ombre en se tenant la main et si parfois il lâchait mes doigts pour regarder le paysage solaire tout autour, je les récupérais presto pour l'attirer quelque part où on n'avait pas le droit d'aller.
Un coin de mousse à l'écart des rangs, et les ombres vacillantes devenaient notre sanctuaire. Ni une ni deux, on partait discrètement observer les grenouilles. Il suffisait d'une brèche dans l'attention de la maitresse. J'avais les pompes crottées, des traces d'herbes jusqu'en haut de mon bermuda, sous le t-shirt et dans les cheveux mais je m'en foutais, on s'en foutait, j'étais la terreur des flaques vaseuses, de mes professeurs et de tous ces gosses comme moi qui avaient pas envie de parcourir la campagne des 70's sans connaitre la joie simple de se tremper les poches.
Dilan, par exemple. Lui et moi, on se mettait souvent sur le coin du pif, mais y'avait pas meilleur que lui pour les défis. A part Saïx mais Saïx, il passait le plus clair de son temps à tirer sur la corde invisible accrochée à ma taille pour m'empêcher de faire des conneries, comme la fois où on avait fini ensemble à l'intérieur du puits, le nez en l'air et les pieds dans l'eau. Bien sûr, dès qu'il faisait mine d'écouter la leçon – alors qu'il en avait rien à fiche, je le savais, ça loupait pas. La corde lâchait et on se retrouvait à conspirer comme dans la Guerre des boutons, le nez dans un magazine transformé en carte au trésor et des billes plein les poches, en pariant allégrement sur lequel de nous deux arriverait le premier à se carapater avant la pause pipi.
On rêvait d'aller dans l'espace, lui et moi. Arrêter d'étudier et visiter la lune. On parlait la même langue, comme les deux doigts de la main. Dilan, il jouait juste les troubles fêtes, c'était pas un vrai copain. Il avait sa bande à lui mais pas de meilleur ami comme moi j'avais, le genre à lever les yeux au ciel, à renâcler et rechigner sans cesse, mais qui aurait été jusqu'au bout du monde avec moi sans cafter. A la vie à la mort, c'était. Même si on se connaissait que depuis la rentrée.
On s'aimait vraiment bien. J'aurais voulu dire plus, parce qu'y avait vraiment des jours ou ses yeux bleus me donnaient le vertige, mais à l'époque je réfléchissais pas assez pour me poser la question. C'était le gars que j'aimais, mon rival, je l'embrassais vaguement sur la joue à la récré avant de lui faire un sale coup et s'il faisait la tête je m'invitais derechef chez lui, pour lui redonner le sourire. Avec moi, il riait. Peut-être parce qu'il prenait un malin plaisir à me balancer des piques pendant qu'on jouait dans sa cabane en bois à l'abri des regards. Peut-être parce que ça le détendait. On jouait souvent à ça.
A sept ans la vie nous coulait dessus comme des merdes de libellules mortes au-dessus d'un étang. Deux bulles sur un nénuphar, et on glandait, haut dans le ciel, en observant le monde devenu minuscule depuis les arbres. Parfois on sortait du patelin pour aller nourrir les vaches et s'acheter des bonbons en parlant de Star Wars. On allait à la piscine. On mangeait des framboises. C'était la belle vie.
On s'était donné rendez-vous à l'étang à mi-chemin de la balade, avec Dilan. Ce jour-là on était censés s'arrêter à midi pour aller guetter le chant des martins pêcheurs en bordure de piste et la maitresse nous avait laissé le champ libre jusqu'à onze heures pour finir notre herbier. Autant dire qu'on en profitait. Y'avait rien dans le mien à part trois glands et deux pines pour dessiner des fesses mais bon sang, qu'est-ce qu'y avait comme bois à sarbacane dans mon sac à dos. Du bois de roseau de qualité, plié, bien creux et à peine sec, idéal pour y tailler un trou de la taille d'une noix et déclencher la guerre. J'étais déjà en train d'imaginer ce que j'allais en faire quand Saïx est arrivé derrière moi avec son air ronchon, et j'ai senti qu'il me pinçait le cou en m'annonçant que sa mère nous cherchait.
La mère de Saïx était chouette, en partie parce qu'elle m'achetait toutes mes fringues, qu'elle faisait des tartes du tonnerre de Dieu et qu'elle me laissait crécher chez eux n'importe quand. Mais le truc, c'est qu'elle était pas forcément prévue dans le plan que j'avais préparé. J'ai regardé Saïx qui avait l'air encore moins sage que moi parce qu'il venait de perdre une dent, et son air constipé m'a donné une idée.
« File ton déjeuner, je lui ai dit. »
Il a fait la moue et j'ai dû promettre que je partagerais mes bonbons asticots avec lui dans le bus du retour. Quand il a été sûr que je tiendrais parole il m'a tendu son sandwich, l'a déballé devant moi et je lui ai demandé de l'ouvrir pour lui piquer une feuille de salade. Entre deux tranches de pain, y'avait de la moutarde. J'avais jamais lu quoique ce soit sur le régime alimentaire des limaces mais comme elles bouffaient quand même la salade des vieux du quartier malgré tous les pesticides, je me suis dit que ça devrait passer.
Au pire, j'avais prévu de la coller dans mon herbier.
Saïx a secoué la tête.
« Tu vas faire quoi ? »
On s'est accroupis devant une souche d'arbre près de la berge, y'avait à peu près un demi-verre d'eau d'épaisseur de bourbe et des têtards qui grouillaient par milliers au milieu des roseaux. Je savais que Saïx posait la question juste pour que je me rende compte de ma bêtise à voix haute, parce qu'il lui fallait jamais bien longtemps pour deviner ce que je voulais faire, alors j'ai répondu et j'ai remballé vite fait sa graille tout au fond de son sac. Y fallait faire vite, on avait pas beaucoup de temps avant que les adultes viennent nous déranger.
« Chasser les limaces, j'ai répondu. Je suis sûr que Dilan aura jamais pensé à emmener un appât.»
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J'avais de l'expérience dans toutes sortes de pêches. La pêche à la grenouille, la pêche à la mouche, la pêche aux canards de la kermesse et surtout la pêche aux mauvaises notes, mais j'avais encore jamais été à la pêche aux limaces. Comme prévu Dilan et quelques-uns de sa bande se sont détachés du groupe pour venir nous rejoindre, et il m'a regardé de travers pendant qu'on remontait respectivement les ourlets de nos pantalons.
Dilan était un gamin au visage drôlement carré, avec des sourcils épais et des cheveux bruns qui lui faisaient comme des cascades de nœuds sur les épaules. J'avais compris assez tôt que la force physique était pas la bonne solution pour le battre. Il fallait y aller au talent et à la ruse – domaines ou, sans trop me vanter, j'avais ma petite côte. Saïx s'est approché de moi pendant qu'on se préparait, comme dans les matchs de boxe, et il m'a collé son sceau plein de glaise dans les mains en me jaugeant de haut en bas.
« Mais c'est le sceau que t'as utilisé pour les phasmes, j'ai chuchoté.
S'il y a des morceaux de boue collés dedans, les limaces pourront pas s'échapper. Ça va les ralentir. »
Bien vu. J'ai souri et il m'a souri en retour, son pouce tendu vers le haut, avant d'aller s'assoir sur un coussin de lichen non loin de ce qui allait se transformer en notre champ de bataille.
Une fois qu'on a tous été prêts, l'heure du défi a sonné.
« Celui qui attrape le plus de limaces gagne le droit de récupérer le sachet de bonbons du goûter de l'autre, a énoncé Dilan en se plantant bien droit devant moi.
Il a croisé les bras pendant que les gars de sa troupe me faisaient des grimaces. Je lui ai fait mon plus beau doigt d'honneur en lui montrant mes fesses.
Chiche. »
J'étais plus grand que lui, plus maigre aussi, ma tignasse rousse dressée comme une flammèche sauvage, celle qui me faisait le défier d'en haut avec arrogance. J'étais gonflé d'adrénaline. Je la sentais courir entre mes doigts, liquide, siffler dans mon ventre, gronder dans mes oreilles. Il aurait pu me proposer n'importe quoi, j'aurai accepté sans réfléchir plus de trente secondes tant le rush qui me secouait remplissait ma caboche d'énergie.
Et puis, Saïx me regardait. Il fallait pas que je perde sinon il me le rappellerait à coup sûr pendant qu'on organiserait nos propres défis. Alors j'ai craché par terre et je lui ai tendu la main, comme à chaque fois qu'on se battait, il l'a serré du bout de ses petits doigts et, après s'être mis d'accord sur les outils qu'on avait le droit ou non d'utiliser, on s'est mis à courir partout tout autour de l'étang.
Les amis de Dilan criaient pour l'encourager et ça me donnait la rage, mais j'avais pas besoin de ça. Parce que dans mon angle mort, je voyais les yeux de Saïx briller. J'étais jamais seul. Parfois il faisait semblant de retourner à son herbier mais il m'encourageait à sa manière, en pointant du menton les endroits où y'en avait plein, des familles et des cachettes entières de limaces, et quand Dilan utilisait un râteau moi je les fourrais dans mon sceau à pleine main sans avoir peur de la bave gluante qui me collait aux doigts. J'ai sorti la feuille de salade au dernier moment histoire de ménager l'effet de surprise : mon sceau commençait à être bien garni et quitte à y aller à fond je creusais d'arrache pieds entre les galets et les branches d'arbres morts, pour en trouver toujours plus comme les autres se jetaient goulument sur la feuille de laitue.
Quand le compte à rebours a été fini Saïx s'est élancé vers moi pour m'aider à faire le tri. J'avais de la tourbe jusque dans les narines et un épi de roseau sur la langue mais j'étais sûr d'avoir gagné. Les limaces de Dilan s'étaient barrées en cours de route comme il avait lavé son sceau en croyant avoir l'avantage. Manque de bol pour lui, les parois glissaient comme une savonnette et après un décompte rigoureux de la part d'une des filles de la classe, on a décidé que c'était moi qui avait remporté la victoire.
J'ai sauté à pieds joints dans la mare. J'étais fier comme un tiré au sort au jeu du tomate-ketchup.
« Mais il a triché ! a tout de suite contesté Dilan. »
J'ai ricané en lui tirant la langue. Je voyais bien qu'il avait envie de m'en coller une pour l'avoir fait perdre devant les autres, mais j'allais pour rien au monde lui laisser le loisir de bousiller ma gagne. C'était la loi du plus fort, et j'avais gagné dans les règles. J'y pouvais rien s'il était nul à la chasse aux limaces.
« Y'a rien qui dit que j'avais pas le droit d'utiliser ma salade, j'ai fait. »
J'avais pris ma stature de celui qui dit un truc de la plus haute importance, et je me suis tourné vers mon unique témoin. Sans parler de son récent pot de vin aux bonbons – il avait plutôt intérêt à me défendre s'il voulait sa part, Saïx avait toujours été un jury impartial. Autour de nous les autres se sont approchés. Un type avec un bandeau à commencer à dire que j'avais pas le droit de faire ça, un autre a surenchéri en proposant de recompter les limaces et au milieu de tout ça mon meilleur ami ne bougeait toujours pas d'un pouce, les sourcils froncés comme s'il cherchait la meilleure solution pour qu'on s'en sorte tous sain et sauf sans se taper dessus.
La tension était à son comble. J'en était à provoquer Dilan en lui jetant de la glaise à la tronche pour sauver mon honneur quand le visage de Saïx s'est illuminé d'un seul coup, brillant comme le Messie. Tout le monde l'a observé et il a eu un mouvement de recul, je l'ai attiré sur le côté et il a proposé quelque chose qu'on a tous accepté d'un commun accord, même Dilan et moi.
« Vous avez qu'à vous départager sur un autre défi.»
Ca avait pas l'air de l'enchanter, sa mère rodait toujours dans les parages et il connaissait trop bien mon goût pour les jeux qui finissent mal, mais on avait pas d'autres solutions. Gravement, il a plongé ses yeux dans les miens, l'air de me demander de pas choisir un truc trop ennuyeux. Je lui assuré que ce serait pas le cas avant de revenir vers la troupe, un sourire gigantesque en travers du visage.
« Le premier qui arrive à gober une limace a gagné ! j'ai lancé. »
Derrière moi, Saïx s'est contenté d'un soupir lourd. L'atmosphère s'est à nouveau chargée d'une bile électrique, la perspective du nouveau défi galvanisait notre petite bande. A nouveau, Dilan et moi nous faisions face et les rangs qui n'avaient cessé de gonfler formaient progressivement un cercle autour de nous. Les grenouilles croissaient sur un air de tambour, comme on regagnait le chemin principal pour s'assoir sur un plateau de feuilles vertes. Puis on a baissé le nez chacun à notre tour sur notre sceau rempli, en choisissant la plus grosse bestiole qu'on pouvait trouver.
La mienne gesticulait encore, humide, longue et grasse. Je l'ai pris par une extrémité et y'a eu un instant où on a échangé un bref regard, avec Dilan, entre adversaires de la même trempe. On le cachait bien mais l'idée de sentir ce truc mou glisser dans nos gorges me collait déjà des frissons dans le dos. J'ai cherché la présence de Saïx qui s'était éloigné pour retrouver de la force, mais c'est l'étincelle dégoûtée dans les yeux de Dilan qui m'a finalement décidé à passer à l'action.
On a entendu des hurlements d'excitation. Quelqu'un a même vomi. J'en étais à ça de la mettre dans ma bouche quand une grande main m'a soudainement suspendu dans mon geste, et la limace a dégagé dans un claquement sec avant que j'aie eu le temps de comprendre ce qui se passait.
« Mais bon sang les enfants, qu'est-ce que vous faites ? »
La douceur de la voix de la mère de Saïx n'avait d'égal que ma déception, et j'ai levé le nez pour croiser son expression perplexe. Elle m'a dévisager d'une traite, moi, ma main luisante et l'état de mes vêtements, avant de se tourner vers la maitresse derrière elle et de lâcher :
« Je les ai trouvés ! »
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Finalement, Dilan et moi on a fait match nul. A charge de revanche, j'ai quand même glissé une araignée morte dans son herbier pour quand on reviendrait en classe, pour compenser la mauvaise note que j'allais me prendre en rentrant. Reste que j'ai jamais récupéré mon dû.
Le seul qui a tout gagné dans l'histoire, c'est Saïx. Comme lot de consolation on a fini par partager ensemble mon sachet de fils bleus en gélatine mais qu'on me demande pas ce que j'ai fait ensuite de cette journée, parce que je m'en rappelle plus.
Le seul truc dont je me souviens, c'est l'éclat du soleil qui tombait sur nous et le ronron du car pendant que la campagne défilait tranquillement sous nos yeux. La respiration de Saïx calquée sur le chant d'un oiseau, et sa chaleur contre mon épaule.
Avoir sa main dans la mienne, c'était déjà comme être à la maison.
