Arwen est encore très jeune, pour une Eldar, quand résonne le premier murmure admiratif la comparant à Lúthien Tinuviel, un soir où elle danse sous les étoiles dans les jardins d'Imladris. Nul doute qu'il s'agisse d'un compliment, dans la bouche de ceux qui le prononcent, mais Arwen est sage et elle est la fille de son père. Elle sourit devant le compliment et continue à danser, comme si elle était flattée ou que cela ne portait pas à conséquence. Elle ne l'est pas et remarque ce que le beau parleur a raté. Le front de son père s'est voilé d'inquiétude, avant qu'il ne reprenne contenance.
Il a besoin de temps. Lorsque la danse s'arrête, la danseuse proteste et demande que l'air reprenne. Les musiciens s'empressent de lui obéir. Arwen s'arrête de danser seulement quand les tous les autres danseurs ont abandonné, les pieds gonflés et le souffle court. Elle s'autorise un sourire, triomphant, puis, enfin, rejoint son père.
Elrond est assit sous une charmille, seul. La mère d'Arwen n'est pas à ses côtés, mais en Lórien, auprès de sa propre mère. Arwen regrette son absence. Mieux qu'elle, Celebrían saurait trouver les mots pour réconforter son mari. À défaut, Arwen se penche pour serrer son père dans ses bras et l'embrasser au coin de la tempe, comme lui même le faisait quand elle était enfant.
-Sourit, mon père ! Je peux le voir, le chemin vers les joies et l'amertume de la mortalité me sera un jour proposé. Le jour du choix est cependant encore très éloigné.
-En es-tu si certaine ?
-Oui. Douterais-tu de moi, mon père ?
Elle réussit à lui sourire. Il fait de même. Il admire le regard serein et le port fier de sa fille, déjà adulte, mais encore si jeune. Son regard se rassérène quand il voit qu'elle a raison. L'heure du choix est encore loin, quoique déjà trop proche à son goût. La main d'Elrond ne tremble pas quand il la pose sur celle de sa fille pour la serrer doucement. Arwen ne peut s'empêcher de noter qu'elle est inhabituellement froide.
Pendant un temps, ils restent à écouter les derniers échos de la musique qui se réverbère dans la vallée, puis Arwen s'éloigne. Quand elle lui tourne le dos et alors seulement, le sourire d'Arwen vacille un instant, puis elle offre un visage enjoué à ceux qui l'entourent et se montre l'hôtesse charmante qu'ils attendent.
Il est tard, si tard qu'une pâle lueur commence à poindre à l'est quand Arwen quitte enfin l'assemblée, bien après son père et ses frères. Au passage, elle offre un doux sourire à tous ceux qui la saluent, sauf à celui qui l'a comparé à Lúthien. L'ivresse faisant son effet, celui-là ne réalise même pas qu'il fait l'objet du mépris d'Arwen.
Ses pas la conduisent presque malgré elle jusque dans l'une des bibliothèques d'Imladris, déserte à cette heure. Les fresques au mur représentent des scènes de l'histoire des Elfes et des Hommes depuis le Premier Âge. Un escalier à vis la conduit à la galerie supérieure où des artistes bien intentionnés ont représenté l'histoire de la maison d'Elrond. Là, Tuor et Idril guident les survivants de Gondolin vers leur nouvelle demeure. Ici, Fingolfin conduit son peuple éreinté loin de l'Helcaraxë. Plus loin, Eärendil lance Vingiloth à l'assaut des cieux et Elros aborde à Numenor avec des Hommes impatients de découvrir leur nouvelle terre. Des messages d'espoir.
Tout comme son père, Arwen dédaigne les œuvres peintes sur ce mur. Elles dépeignent l'espoir, mais n'osent pas représenter le malheur dans lequel il éclot. Ni Gondolin en flammes, ni les glaces meurtrières ne sont visibles.
Sur le portrait de Lúthien qui occupe le panneau central de la galerie, nulle trace non plus du destin qui l'attend. Elle danse dans les bois de Doriath, éternellement jeune, belle et heureuse. Beren est absent, à peine suggéré par une ombre derrière un arbre. Longtemps, Arwen contemple le portrait de son arrière-arrière-grand-mère.
Il ne lui apprend rien. Arwen ne ressemble pas particulièrement à la femme du tableau, qui ne ressemble déjà pas au modèle. Le peintre n'a jamais vu Lúthien. Ceux qui en Terre du Milieu se souviennent d'elle sont fort peu nombreux. La femme peinte sur le mur n'a aucune expressivité, aucune émotion. La vrai Lúthien était toute autre.
Arwen s'en détourne. Sans doute devrait-elle aller se coucher, mais si ses pieds crient merci, son esprit est trop perturbé pour que le sommeil lui offre une échappatoire. L'elfe est jeune encore, tout comme ce Troisième Âge de la Terre. La lassitude que ressentent les Elfes à trop s'attarder dans un monde qui n'est plus fait pour eux ne l'a pas encore saisit. Elle ne se couche pas, elle court. Arwen grimpe le long des parois de la vallée jusqu'à la corniche où elle courait se réfugier, enfant, après un gros chagrin. Sa robe se déchire sur des ronces et sa coiffure se défait, mais elle n'en a cure. Arwen court.
D'en haut, la vue est imprenable, surtout à cette heure matinale. Ôtant ses souliers pour poser ses pieds sur l'herbe gorgée de rosée, Arwen s'installe pour la contempler. Sous ses yeux s'étalent la Dernière Maison Hospitalière, ses cascades et ses falaises, et, au-delà, les hauts sommets toujours enneigés en cette fin de printemps.
Cette vallée, c'est tout l'horizon d'Arwen, depuis son enfance, tout comme les bois de Doriath était ceux de Lúthien. Elle n'en est pas prisonnière, tout comme son ancêtre ne l'était pas. Seulement, le monde dehors est dangereux et Arwen n'a jamais ressenti l'envie ou le besoin de le quitter.
Sans Beren, Lúthien serait restée encore longtemps à danser sous les arbres de Doriath, prisonnière, moins de son père que de sa propre indifférence envers son destin. Il n'y a pas ici de Beren pour briser son cœur, mais il semble à Arwen qu'elle comprend mieux Lúthien depuis cette hauteur.
Il y a maintes raisons de choisir la voie des mortels. Elros, l'oncle d'Arwen, l'a emprunté pour vivre une vie d'aventures et de premières fois. Il souhaitait explorer des régions vides de toute vie, être le premier à s'installer sur une terre sans larmes et y guider son peuple vers la paix et vivre jusqu'à la dernière aventure que seuls les Hommes peuvent se vanter de pouvoir vivre, en mourant quand les Elfes vont attendre dans les cavernes de Mandos le jour de leur retour. Lúthien a fait le même choix par amour, dit-on. Arwen soupçonne que ce n'est pas la seule raison. Quand elle s'imagine à la place de Lúthien, elle se dit que la tentation de vivre intensément sa vie a été aussi forte que celle de se perdre dans les bras de Beren.
Perdue dans ses pensées, Arwen ne se secoue que lorsque la soleil atteint son zénith. Lentement, elle se redresse et redescend le long de la corniche jusqu'à sa chambre où elle se faufile sans être vue pour se réfugier sous ses couvertures en tremblant. Elle a froid et ne s'en rendait même pas compte. Le soleil qui tombe sur son lit ne semble pouvoir la réchauffer.
Ni ce jour là, ni les suivants, Arwen ne quitte la maison paternelle ou sa vallée, mais elle passe plus de temps à penser qu'à danser. Pour la première fois, elle sent le temps couler autour d'elle et comprend qu'il s'agit du privilège et de la malédiction qui coule dans ses veines, légué par Beren et Tuor, et par le choix de Lúthien.
Elle n'a pas menti à son père. Pour elle, l'heure du choix est encore très loin. Pourtant, elle sent son inéluctabilité. L'oublierait-elle que d'autres se chargeraient de le lui rappeler. Les jours se changent en mois et en années tandis que sa beauté continue de s'épanouir. Chacun de ses sourires fait revenir la comparaison à Lúthien dans les bouches de ses admirateurs. Arwen voudrait en rire. Ces Elfes la comparent à Tinúviel et ils voudraient qu'elle leur rende leur soit-disant ardeur ? Si elle ressemble à ce point à son ancêtre, ne devraient-ils pas s'attendre à ce qu'elle partage ses goûts, ses choix ? Au moins ont-ils le bon sens de faire cette comparaison quand Arwen seule peut les entendre. Elle ne la blesse pas, mais d'autres pourraient en souffrir.
Elle n'en parle pas à Elrond. Elle n'en parle pas non plus à Elladan ou Elrohil, à qui le choix est pourtant également offert. Quelles réponses pourraient-ils apporter à ce qui la tourmente ? Leur confrontation à ce choix sera différente de la sienne. « Le choix de Lúthien » dit-on, amour et amertume à la fois, est celui des femmes. Les hommes font le choix d'Elros alors, celui de l'aventure et de la finititude. Deux facettes d'un même choix, deux façon d'aimer la vie et la Terre qu'ils foulent. Ils n'en parlerons pas, car leur choix ne peut être que personnel. Elrond et Elros ont fait le leur sans se consulter, conscients qu'ils ne pouvaient faire reposer le poids de leur décision sur les épaules de l'autre. Arwen peut voir la sagesse de cette manière d'agir. Il n'en ira pas tout à fait de même pour les enfants d'Elrond. Elladan et Elrohil feront leur choix à cause d'elle ou en dépit d'elle, Arwen peut le voit, même si elle ignore leurs réponses à ce choix, tout comme la sienne.
Le temps s'écoule autour d'Arwen. Le temps des Elfes en Terre du Milieu touche à sa fin, même s'il faudra encore des siècles et des siècles avant que les derniers bateaux ne partent, une éternité pour les Hommes, quelques battements de cœur pour les Elfes. C'est une autre manière de voir le choix qui l'attend : une éternité heureuse en Aman, là où le changement est aussi long que l'érosion des montagnes, ou une vie aussi courte et exaltante qu'un éclair.
Plus tard, on dira que le choix d'Arwen fut soudain. On dira qu'elle fut à jamais perdue pour les siens le jour où son regard croisa celui de son futur époux, quand l'amour entra dans son cœur. Ceux qui diront ça auront raison et auront tort. L'amour frappera le cœur d'Arwen comme un coup de poignard, mais son choix sera le fruit de siècles de réflexions.
Que tout cela est loin alors ! Cinq ans passent entre la première comparaison entre Arwen et Lúthien et le retour de sa mère des bois de Lothlórien. Celebrían serre sa fille dans ses bras et l'embrasse sur les deux joues. Deux semaines ne se passent en célébrations avant qu'Arwen n'annonce son désir de visiter à son tour sa famille en Lórien. Nul n'a chanté le lai de Leithian durant ces jours de fête, mais Arwen ne tient pas à être là quand Elrond mentionnera à son épouse la funeste comparaison. On serait en droit de l'accuser de lâcheté.
Sa mère soupire et la serre dans ses bras quand elle apprend la nouvelle.
-Je viens à peine de retrouver ma petite fille, et je dois déjà la perdre ?
-Étais-je si loin de toi pendant ton absence ?
-Non. Je t'ai emporté partout avec moi et tu en feras de même avec moi. Mais tout de même, déjà ?
-J'étais enfant la seule et unique fois où j'ai vu la Lórien. Les routes sont sûres ces temps-ci et j'aimerais marcher à nouveau dans ses bois. J'ai pu contenir mon envie car en partant trop tôt j'ai craint de te croiser sans te voir, mais elle est revenue.
Celebrían sourit.
-La Lothlórien a un chant qui lui est propre et qu'il est difficile d'oublier, même d'aussi loin. Soit. Ma mère sera heureuse de te voir. Elle m'a demandé plusieurs fois de te transmettre son invitation et elle devait savoir que tu l'accepterais. Je serais près de toi en pensée à défaut de l'être physiquement. Et tu sais que nous finirons toujours par nous retrouver.
-Toujours, promet Arwen avec un pincement au cœur, tout en lui rendant son embrassade.
C'est une promesse qu'elle n'est pas certaine de pouvoir tenir, si elle fait le choix des Hommes. Hélas. Arwen, Elrond, Celebrían et Galadriel ont tous le don de prescience, quoiqu'à un degré différent, mais aucune vision ne leur annoncera le sort qui attend Celebrían. Pour la mère et la fille, il y aura d'autres embrassades et des retrouvailles joyeuses, mais trop tôt elles seront à jamais séparées par le destin.
La Lothlórien est fidèle au souvenir d'Arwen, un havre de paix où l'air semble à la fois plus jeune et plus vieux que dans le reste du monde. Ici, tout semble encore plus immuable que dans la vallée d'Imladris. Celle-ci au moins reçoit des visiteurs extérieurs, représentants des royaumes d'Arnor et de Gondor ou de la Moria. Rien de tel en Lórien. En bonne fille d'Elrond, Arwen désapprouve cet isolement, tout en appréciant le calme qui en résulte.
Ici aussi, la découverte d'une Arwen adulte fait éclore le lai de Leithian sur ses pas. Arwen soupire et se réfugie auprès de sa grand-mère. Toujours perspicace, Galadriel secoue la tête et la fait s'asseoir à ses côtés.
-La sagesse n'est pas le fort des Elfes. Notre mémoire est longue, mais nous sommes volontiers oublieux des détails qui nous déplaisent. Ce lai est-il chanté aussi en Imladris ces derniers-temps ?
-Oui, confessa Arwen sans ajouter que c'était la raison de son départ.
Elle sait qu'elle n'en a pas besoin.
-Ma fille mettra alors de la sagesse dans les têtes des habitants de la vallée. Jadis, l'histoire d'Eärendil y était chantée en permanence, sans que personne ne paraisse songer à ce que pouvait en penser son fils. Je ferais comprendre la même chose aux chanteurs ici. La bravoure de Lúthien ne doit pas être oubliée, mais on devrait garder son souvenir pour les soirées de remembrance du passé, pas pour flatter une funeste ressemblance.
-Nous ressemblons nous à ce point ?
Galadriel a connu Lúthien, elle. Son avis importe donc plus que celui des autres aux yeux d'Arwen. Arwen attent son avis avec appréhension pendant que Galadriel la scrute longuement de son regard qui ne semble jamais ciller.
-La ressemblance est évidente pour qui ne l'a pas connue. Les cheveux noirs de jais, les yeux gris, la grâce et la beauté... C'est le portrait de Lúthien, oui. Cependant, en Aman, avant les tragédies qui nous ont frappé ? Nul ne t'aurais prit pour autre chose qu'une Noldor. Ta ressemblance avec ton ancêtre Turgon est pour moi aussi évidente que celle que tu partage avec Lúthien. Fingolfin te prendrait pour sa propre fille et Aredhel était aussi fière que toi de ses hautes pommettes. Mais tout ça n'est rien. Ressemble-tu à Lúthien ? Non, si l'on est assez intelligent pour s'intéresser à autre chose qu'aux évidences purement visuelles. Le voudrais-tu que tu en serais incapable. Tu n'es que la fille d'Elrond et la petite-fille de Galadriel. Elle était la fille d'une Maia. Même si tu vivais aussi longtemps que moi, tu ne pourrais espérer affronter Sauron face à face et vivre pour en raconter le récit.
Arwen baisse la tête, le rouge aux joues. Sa question lui semble soudain terriblement orgueilleuse. De quel droit ose-t-elle se comparer à Lúthien ? Quels accomplissements a-t-elle à lui opposer ? Aucun.
La main de Galadriel se pose sur son épaule. Son sourire est doux et vaguement amusé.
-Cela dit, Lúthien était la fille d'une Maia. Le moins qu'on puisse dire c'est que ceux-là ne sont pas prompts à ressentir. Avant de rencontrer Beren, Lúthien dansait, riait, chantait, mais rien ne la touchait. Bien sûr, elle ne peut être définie uniquement par son histoire avec Beren, quoi qu'en pensent les poètes. Mais sans leur rencontre, combien de temps encore aurait-il fallu avant que son cœur ne se mette à battre et que son esprit ne s'ouvre ? Je suis incapable de le dire. Toi tu vibres de vie. Tu te poses des questions qui n'auraient jamais effleuré l'esprit de Lúthien avant cette rencontre fatale. Alors non, Arwen n'est pas Lúthien. Mais qui lui demande de l'être ?
Un peu rassérénée, Arwen hoche la tête et se lève pour quitter la pièce. La voix de Galadriel l'accompagne.
-À l'occasion, demande à ton père pourquoi il t'a nommée Undómiel.
Elle n'ajoute rien. Arwen ne pose pas de questions, sachant pertinemment qu'elle n'obtiendra pas de réponse. Elle est libre d'errer dans la Lórien pour penser en humant les senteurs parfumées de ces bois. Elle ne s'en prive pas.
Les menaces, ou conseils de Galadriel ont fait leur effet car nul ne la poursuit plus de ces comparaisons poétiques et indésirables. De ces promenades ne résulte rien cependant. En Lórien, le temps semble encore plus figé qu'en Imladris. Bien des fois, Arwen songe à repartir pour découvrir ce monde mortel qu'elle pourrait choisir dans l'avenir. Vaguement, elle pense à partir pour visiter les royaumes humains. Après tout, le Gondor est tout proche et elle ne peut faire son choix sans connaître ce qui deviendrait alors son peuple. Mais très vite, la torpeur qui sommeille en Lórien l'envahit et elle se dit qu'elle a le temps.
Le temps. C'est la malédiction des Eldar en ce Troisième Âge. Ils en ont trop à leur disposition et le laissent filer entre leurs doigts sans savoir comment le retenir. Ils se trouvent indifférents au passage du temps même quand il mène leur inévitable déclin. Galadriel a raison, leur peuple s'amoindrit. Même les plus puissants d'entre eux n'ont plus l'énergie de se battre contre le temps. Le changement est devenu l'apanage exclusif des races mortelles.
L'héritage humain d'Arwen lui hurle de se saisir de chaque instant qui passe car il ne reviendra pas. Elle voudrait courir, crier, déranger la perfection de ces bois. Elle comprend ceux qui ont abandonné l'immobilité d'Aman au Premier Âge, quitte à en payer le prix en se faisant broyer l'âme par les glaces meurtrières de l'Helcaraxë. Mais ce n'est plus le Premier Âge et les immortels sont fatigués. Au lieu de crier, Arwen continue à se promener dans la lumière dorée de la Lórien, remettant toujours au lendemain ses réflexions. Les mois et les années passent. Arwen reste la même, la Lórien aussi.
Quand Arwen repart enfin, c'est pour rentrer en Imladris. Ses parents et ses frères lui manquent au point que la douleur est presque physique. Les retrouvailles lui font du bien et finissent de la guérir de ses inquiétudes. À présent, il lui semble que ce n'était qu'une blessure qu'elle a laissé s'infecter au lieu de la soigner. Arwen est jeune, elle est heureuse. Le lai de Leithian cesse de la pourchasser en tout lieux. L'heure du choix lui semble plus lointaine que jamais. Les années continuent à s'écouler. Pour Arwen, le passage du temps se résume à la succession sans cesse renouvelée des saisons et à ses voyages entre Lothlórien et Imladris.
Pourtant, la réalité de ce qui se passe en dehors de ses deux demeures se rappelle sans cesse à elle. Venus d'Aman, les Istari viennent annoncer à tous que la guerre contre Sauron est loin d'être gagnée. Les royaumes humains se désagrègent peu à peu, menés par des Hommes inférieurs à ceux qui les ont précédés et une ombre apparaît en Vertbois. Pire, les Nazgûls réapparaissent. Alors qu'Arwen commence son deuxième millénaire en Terre du Milieu, les royaumes humains se portent mal. L'Arnor s'est déchiré en trois royaumes, plus prompts à guerroyer qu'à collaborer, le Gondor commence déjà à perdre de sa splendeur. Imladris est épargné par la guerre, mais la clameur en arrive quand même jusqu'à ses oreilles. Arwen frisonne. Désormais, ceux qui l'escortent jusqu'en Lórien sont plus nombreux et mieux armés.
La question du choix, longtemps absente de l'esprit d'Arwen, se rappelle soudain à elle lors d'un de ses voyages de retour depuis la Lórien. Cette année-là, l'hiver arrive plutôt que prévu et l'on parle de trolls et de gobelins descendant des Montagnes de la Brume. Son escorte juge plus prudent de passer par le sud, de passer devant la tour d'Orthanc et par le pays de Dun.
C'est là, alors que son escorte commence à chercher un lieu où camper, qu'ils entendent des voix, dans ces terres habituellement désertes. Ce ne sont pas des Orcs, comme le réalisent très vite les gardes, mais des Humains. La sécurité étant dans le nombre, ils décident de camper tous ensemble. Pour la première fois de sa longue vie, Arwen se retrouve au contact d'Hommes autre que des ambassadeurs, des princes ou des guerriers. Ces gens sont des paysans, des épouses, des pères, des grands pères, des enfants. Quand elle s'avance vers eux, ils sont d'abord tout intimidés. Arwen l'est aussi. Ces gens, ou leurs descendants, seront peut être son peuple un jour.
Les langues des enfants sont les premières à se dénouer et bientôt Arwen se retrouver à faire sauter une petite fille sur ses genoux tout en écoutant les réfugiés lui parler de récoltes trop mauvaises et de l'ombre qui descend du nord, de leurs espoirs d'une vie meilleure pour leurs enfants et de leur incertitude sur ce qui les attends dans le sud. Elle écoute attentivement et tâche de consoler leurs peines et de les rassurer sur la situation en Gondor. Secrètement, elle admire leur résilience. Combien de fois son peuple a tout perdu ? Hithlum, Doriath, Gondolin, les bouches du Sirion, Ost-in-Edhil... à chaque fois, les Elfes ont reconstruit. Mais désormais, leur peine est trop grande, ils ont perdu cette flamme. Désormais, ils fuient vers l'ouest quand la peine est trop grande. Les Hommes n'abandonnent pas, eux. Leur race est encore jeune, ils ne connaissent pas la lassitude des Elfes qui a insidieusement saisi le cœur d'Arwen.
Comme celle-ci les envie ! Il lui semble qu'en parlant avec ces gens, son cœur bat plus vite et son sang se réchauffe. La danse et le chant seuls parviennent d'habitude à lui donner cette sensation de vie et de légèreté. Elle a mille ans. C'est peu pour une Elfe, très peu. Mais elle se sent déjà aussi vieille que si elle avait connu le Premier Âge comme son père. Alors oui, elle admire ces Hommes, les jalouse même un peu. Un instant, tandis qu'elle chante pour bercer les enfants aux yeux lourds de sommeil, elle envisage de faire maintenant le choix d'Elros, celui de l'aventure.
Puis, quand elle termine sa chanson, une main se pause sur son épaule.
C'est une femme, aux épaules courbées sous le poids des soucis. Elle a pleuré. Les yeux baissés, elle s'excuse humblement de déranger Arwen, et lui demande si elle pourrait venir chanter pour son père qui n'entends plus bien et repose là, sous la tente. Arwen sourit, dépose la petite fille qui s'est endormie sur ses genoux près de sa mère et suit la femme.
L'homme dans la tente est vieux et absolument pas en condition de voyager. Arwen comprend aussitôt qu'il ne passera pas la nuit. L'homme le sait, sa fille aussi. Ils semblent accepter cette fatalité sans lutter. Peut-être n'en ont-ils plus la force, peut être sont-ils simplement habitué à leur mortalité. Arwen ne comprend pas. C'est la première fois qu'elle est confrontée à la mort, et elle ne sait pas quoi faire. Cette fois, elle n'a pas les mots.
À défaut, elle s'installe à côté du vieil homme, prend sa main ridée entre les siennes et chante la beauté du monde quand il était jeune, la gorge nouée et les yeux humides. Il l'écoute en silence, le souffle court et les larmes aux yeux. À la fin, il s'accroche à elle comme s'il avait peur de ce qui l'attend ensuite. C'est sans doute le cas. Arwen ne peut même pas le rassurer. Les Elfes ignorent le destin final des Seconds Nés.
Et puis la main nouée et ridée par les ans desserre son emprise. C'est fini. Le visage buriné est désormais calme et serein. La fille du vieillard laisse couler quelques larmes, puis ses épaules se crispent. Arwen comprend qu'elle est de trop. Elle sort, laissant la femme à son chagrin.
Les étoiles brillantes dans le ciel la surprennent presque. Ne devraient-elles pas s'assombrir après un tel drame ? Il est vrai que les Hommes sont si nombreux et qu'ils meurent si facilement ! Arwen voudrait se révolter pour eux. Quelle injustice dans la divergence de leurs destins ! Et quelle idée aussi de faire partir sur les routes un si frêle vieillard. Les siens sont coupables de cette mort insensée.
L'air froid de la nuit ne calme qu'en partie la colère d'Arwen. Elle se sent pour l'instant incapable de rejoindre le campement des Elfes et de répondre à leurs questions sur ses larmes qui coulent sans pouvoir s'arrêter. Cependant, s'éloigner n'est pas prudent. Au lieu de courir jusqu'à n'avoir plus de force, comme elle le souhaiterait, Arwen incline la tête pour que ses guides, qui veillent de loin sur sa sécurité, ne voient pas ses yeux rougis, et part s'installer près du feu allumé par les réfugiés, désormais tous endormis. Il est dangereux de laisser cette lumière si visible dans la nuit, mais Arwen comprend que c'est la seule chose qui les rassure dans leur voyage. Ce soir au moins, ils ne risquent rien. La compagnie Elfe diligentée par Celeborn les protègera.
Par réflexe, Arwen attise le feu et regarde les brindilles se consumer dans la braise. On dirait des vies humaines, intenses mais d'une brièveté terrifiante. C'est le destin qui attends Arwen, si elle fait ce choix.
Les autres Elfes ne se sont pas approchés de trop près du campement humain, réalise-t-elle soudain. Ses compagnons sont des guerriers. Sans doute savaient-ils à quoi s'attendre, mais Arwen n'a jamais connu que la paix, malgré les nuages qui s'amoncellent au-dessus de la Terre du Milieu. Son père l'a protégée de tels chagrins. Elle lui en sait gré. Elle lui en veut.
Le lendemain, Hommes et Elfes repartent chacun de leur côté, laissant derrière eux une tombe fraîchement creusée. Le cœur d'Arwen est bien lourd, mais au moins les Hommes partent-ils avec une carte qui leur permettra d'éviter les principaux dangers de la région.
Elrond n'interroge pas sa fille sur ce qui s'est passé pendant le trajet, mais il en a forcément informé dès son arrivée par les gardes. Ni lui, ni Celebrían ne posent de questions, et Arwen leur en est reconnaissante. Elle ne veut pas parler de l'impression que lui a fait cette mort, ni de son questionnement. Surtout, elle ne veut pas avouer que si cette mort l'a effrayé, elle ne l'a pas dissuadé tout à fait de s'engager un jour sur un chemin différent de celui qu'arpentent ses parents. Il y a suffisamment de fantômes dans le passé d'Elrond pour ne pas y ajouter celui de sa fille vivante. N'est-ce pas la raison exacte qui fait du choix un tabou dans la maison d'Elrond ? Il s'est vu arracher par le destin et des choix douloureux un père, une mère, un frère, sans aborder l'épineuse question des fils de Fëanor. Non, Arwen ne parle pas.
Intérieurement cependant, elle a pris une décision. Si elle choisit la voie des Hommes, et c'est encore un très hypothétique si, elle ne le fera qu'à une condition. Avoir quelqu'un a ses côtés pour vivre cette courte aventure. Arwen se sent incapable de faire le choix d'Elros, quoi qu'elle l'admire davantage que celui de Lúthien. Tout abandonner pour l'inconnu et le chagrin ? Elle n'en aurait pas la force. Elle devra se contenter du choix de Lúthien, celui d'un amour bien accompli plutôt que d'une éternité sans fin ni but.
Si elle fait ce choix.
Des siècles plus tard, quand Elrond demandera à Aragorn de porter une couronne avant de demander la main de sa fille, Arwen ne protestera pas. La demande d'Elrond est loin de valoir la cruauté de celle de Thingol et Arwen sera capable d'en voir la sagesse, tout comme Aragorn. Ils verront aussi l'inutilité qu'i infliger à Elrond la vision de la mort rapide d'Arwen si Aragorn venait à tomber au combat. Armée de la patience de sa race, tout comme Aragorn le sera de l'espoir chevillé au corps de la sienne, elle attendra.
En attendant, dehors, le monde bouge toujours. Les rejetons du royaume d'Arnor s'effondrent, les uns après les autres. Les derniers descendants d'Elros se cachent et taisent leur survie. Ni eux, ni les descendants d'Elrond n'oublient pour autant les liens qui les unissent et Arwen se tient au côté de son père le jour où l'épouse du chef des Dúnedain vient réclamer refuge et assistance pour mettre au monde son enfant, accompagnée d'une troupe aussi mal en point qu'elle.
Il ne naît guère plus d'enfant chez les Elfes. Ils sont trop las, trop conscients de leur départ prochain. C'est la première fois qu'Arwen tient un si petit être dans ses bras et les larmes lui viennent aux yeux. Comme elle désire soudain tenir à son tour quelque chose d'elle dans ses bras, voir une personne qu'elle a créé avec son corps et son âme bouger et grandir ! Cela ne sera pas longtemps, si tant est que cela soit un jour. Arwen rend l'enfant à sa mère en comprenant mieux d'où vienne ces histoires d'Elfes enlevant des enfants aux hommes. Quand la porte se referme pour que la mère et l'enfant se reposent, elle se tourne vers son père.
-Vivra-t-il ? Il est si petit !
-Les enfants le sont habituellement à cet âge et les siens ont du apprendre à vivre de peu ces derniers temps, je ne m'inquiète pas. Arahael deviendra un grand chef pour son peuple, même si la couronne ne lui reviendra pas.
-C'est un beau nom.
Ils s'avancent dans les jardins gelés d'Imladris, profitant de ce moment de tranquillité après l'excitation de l'arrivée des Dúnedain blessés et malades. Le froid est revigorant et les étoiles au-dessus d'eux sont magnifiques. Alors qu'ils s'apprêtent à se séparer, Arwen repense soudain à une conversation qu'elle a eu avec sa grand-mère en Lothlórien quelques siècles plus tôt.
-Pourquoi m'avoir appelée Undómiel ?
Elrond fronce les sourcils, peinant à comprendre d'où vient cette question. Arwen elle même n'en est pas certaine. C'est Galadriel qui a suggéré qu'elle aborde le sujet, la première fois où elles ont parlé de Lúthien. Lúthien, surnommée Tinúviel, la Fille du Crépuscule. Un nom si étrangement semblable à celui d'Arwen qu'elle a souvent trouvé ce nom de mauvais augure sans oser le dire.
Patiemment, elle attend qu'Elrond parle. Quand il finit par le faire, sa voix tremble presque et son regard est lointain.
-Je t'ai appelé l'Étoile du Soir car des siècles avant ta naissance mon frère Elros nomma sa fille Tindómiel, l'Étoile du Matin. Elle est née au matin de son peuple, comme une étoile pour éclairer leur voie. Notre peuple s'apprête à quitter ces terres qui contiennent de trop tristes souvenirs. J'ai voulu que tu sois pareillement l'étoile qui les console et les éclaire sur le chemin du départ.
-Je ne me suis jamais sentit l'âme d'une guide, confesse Arwen. Je suis une brodeuse surtout, une guérisseuse quand le besoin s'en fait sentir.
-Parfois, c'est tout ce qu'un peuple a besoin, mais je sens que tu guideras le tien, quand le temps sera venu.
Arwen se demande vaguement si ce peuple sera humain ou elfe mais ne formule pas sa pensée à voix haute. Si Elrond ne se l'est pas posée lui aussi, inutile de lui rappeler cette possibilité. Ils n'ont jamais abordé le sujet après ces premières comparaisons malvenues avec Lúthien. L'idée du choix terrifie parfois Elrond, mais ce saut dans l'inconnu a aussi quelque chose d'excitant. Pour son père, qui a perdu tant de monde, ce n'est que terrifiant. Arwen le comprend, mais parfois elle aimerait pouvoir confier ses doutes et ses frustrations avec son père. Avec qui d'autre le pourrait-elle ? Les semi-elfes ne sont pas nombreux et elle craint autant d'influencer le choix de ses frères que d'être influencée par eux.
Quand à sa mère, elle ne comprendrait pas. Celebrían est la meilleure mère du monde et Arwen se confie sans peine à elle, mais le Choix est quelque chose qui lui est totalement étranger.
Arwen ravale donc ses questions et observe de loin le petit Arahel grandir, fascinée. Après sa propre venue au monde, les naissances en Imladris et Lórien se sont comptées sur le doigt d'une main. Que ce déclin est pénible à vivre ! Au moins, les rires enfantins d'Arahael réchauffent l'atmosphère d'Imladris, et le cœur d'Arwen, pendant un temps. Le sourire lui vient plus facilement aux lèvres et elle accompagne avec plaisir le petit garçon dans ses jeux d'enfants.
Un jour qu'elle revient du jardin avec lui, le bas de sa robe imbibée de boue parce qu'Arahael a voulu voir de plus près les canards de l'étang et qu'elle s'est proposée pour l'approcher en toute sécurité, la mère de l'enfant lui sourit en le récupérant.
-Vous ferez une bonne mère un jour, dame Arwen.
L'elfe se fige. Elle, une mère ? Depuis la naissance d'Arahael, elle s'est contrainte à ne pas y penser. Pour l'enfant, elle a taché d'être une grande sœur, rien de plus.
-Je ne serais pas mère, confesse-t-elle à la femme aux cheveux qui grisonnent déjà.
-Vraiment ? Vous êtes encore si jeune, pour une Elfe et je vois comment vous regardez Arahael. Vous désirez l'être.
-Certes, mais il n'y a pas d'avenir pour nous en ces terres. Si je pars pour les Terres Immortelles, ce désir d'enfant me suivra-t-il ? Et si je reste, quel avenir m'attend ?
L'amertume dans sa voix n'échappe pas à sa compagne. Dúnedain, elle sait comment se conclurait ce choix pour Arwen. Elle sait les peines et chagrins qui la suivraient, parce qu'ils sont ses vieux compagnons.
C'est la première fois qu'Arwen se confie ainsi. Le soulagement qu'elle ressent est aussi immense qu'inattendu, tout comme la joie de se découvrir soudain une amie. C'est la première fois qu'Arwen se sent si proche de quelqu'un en dehors de sa famille. Les années qui suivent sont bien douces, peut être les plus joyeuses qu'Arwen ait passé en Imladris, en dehors de son enfance.
Hélas, les années des Hommes passent bien vite. Trop vite Arahael quitte la vallée de Fondcombe pour rejoindre les Dúnedain dans leur combat contre l'Ombre. Moins d'un siècle plus tard, c'est son propre fils qui a son tour embellit Imladris de son rire, et l'amie si chère aux yeux d'Arwen n'est plus qu'un triste souvenir. Comme Elrond, Arwen apprend à aimer et pleurer ces enfants qui arrivent et repartent si vite. Aranuir, Aravir, Aragorn, Araglas, Arahad, à chacun elle donne un petit morceau de son cœur et reçoit en retour le même chagrin, toujours aussi acéré. C'est le temps de la Paix Vigilante, mais la paix n'entre pas dans le cœur d'Arwen. Maintes fois elle pense à fuir en Lórien, mais elle ne peut laisser seul son père aimer et pleurer ces enfants qui ont les yeux de son frère.
Le temps passe, encore. Sauron revient, encore. Tout ce que peut faire Arwen, c'est d'accorder une oreille attentive à ces jeunes Dúnedain avant de leur confier une cape ou un manteau couvert de magie elfique pour les protéger au combat. Peu à peu, la douleur de les voir disparaître devient naturelle. Ainsi vont les Hommes, après tout. À nouveau, le choix quitte l'esprit d'Arwen. Elle a tout le temps du monde pour le faire, se répète-t-elle à nouveau, et si le monde des Hommes change autour d'eux, il n'en va pas de même pour celui des Elfes.
Et puis, c'est son monde qui se brise. Celebrían, sa mère tant aimé décide d'aller visiter leur famille en Lórien. La Paix Vigilante est finie depuis longtemps, aussi est-elle escortée d'une troupe conséquente, par précaution. Arwen l'embrasse à son départ et lui demande de transmettre tout son amour à Galadriel et Celeborn. Cela fait plus de cinq cent ans qu'elle même n'a pas fait le voyage. Le petit Aravorn a douze ans et est un véritable amour auquel Arwen est particulièrement attachée. Quand il les aura quitté à son tour, peut être rejoindra-t-elle sa mère, songe-t-elle vaguement. Une seule fois elles ont marché ensemble toutes les trois, Galadriel, Celebrían et Arwen, sous les arbres dorés de la Lórien.
Cela ne sera pas. Les liens d'amour qui attachent deux Elfes l'un à l'autre sont puissants. Il n'y a pas besoin que les rares survivants rampent jusqu'en Imladris pour qu'Elrond sente que quelque chose ne va pas. Ils partagent un repas tous ensemble quand Elrond s'effondre dans sa chaise, la main serrée sur son cœur, en murmurant le nom de son aimée.
Le cœur d'Arwen se brise alors qu'elle se précipite vers son père avec ses frères. Ils doivent attendre de longues minutes avant qu'il ne soit en état de leur annoncer que Celebrían est vivante et Arwen ne peut même pas s'en réjouir. Elle sent l'ombre s'installer sur cette demeure et comprend qu'ils en viendront peut être à regretter que sa mère ait survécu.
Elrond n'est pas en état de prendre immédiatement la route. Elladan et Elrohil n'attendent pas qu'il se rétablisse. Ils s'arment, rassemblent autant d'hommes qu'Imladris peut s'en passer et encore un peu plus et disparaissent comme le vent. Pour la première fois, Arwen regrette de n'avoir ni le corps ni l'âme d'une guerrière. Comme elle voudrait pouvoir voler avec eux au secours de leur mère ! Tout ce qu'elle peut faire, c'est ordonner aux guérisseurs de se tenir prêts, expédier une lettre à Aragost, le père d'Aravorn, pour lui demander de leur céder quelques Dúnedain pour combler les trous dans les défenses d'Imladris et veiller au chevet de son père le temps qu'il lui faut pour se remettre de cette épreuve avant de lui faire jurer d'être prudent quand il se met en route à son tour, escorté d'Aragost en personne.
Arwen ne peut qu'attendre leur retour en prétendant ne pas être à deux doigts de s'effondrer au sol pour ne pas inquiéter le jeune Aravorn qui la suit partout avec un air désolé. Et quand finalement, l'escorte qui ramène Celebrían pénètre à pas lents dans la vallée, Arwen est la première de la famille à comprendre que Celebrían ne reviendra jamais totalement parmi eux. Son père s'aveugle à ce sujet pendant qu'il soigne son corps sans parvenir à toucher son esprit. Quand à ses frères, ils disparaissent du jour au lendemain, retournant chasser la vermine orque qui se cache dans les Montagnes de la Brume. Un instant, Arwen est tentée de les frapper. Ne comprennent-ils pas qu'ils risquent de revenir trop tard pour faire leurs adieux ? Elle les déteste. Malgré leurs arcs et leurs épées rutilantes, ce sont des lâches qui fuient la souffrance de leur mère. Arwen n'est peut être pas une guerrière, mais elle reste, elle. En elle, elle trouve la force de supporter les gémissements de sa mère, ce visage balafré, ses mouvements de reculs quand Arwen la prend dans ses bras et le visage bouffi de chagrin d'Elrond. Son père doit se consacrer à plein temps à Celebrían qui se retire un peu plus à l'intérieur d'elle-même chaque jour qui passe. Arwen doit le relayer pour assurer le fonctionnement au quotidien d'Imladris. Cela seul, peut être, la maintient debout.
La venue de Galadriel et Celeborn lui redonne espoir un instant. Hélas, Arwen comprend vite qu'ils sont eux venus faire leurs adieux à leur fille et soutenir Elrond dans son épreuve. Arwen peut enfin souffler un peu.
-Il va si mal, murmure-t-elle à Galadriel en regardant son père escorter sa mère dans les jardins comme si la vue du printemps pouvait la guérir, que j'ai peur qu'il ne s'étiole lui aussi.
Galadriel hoche la tête en donnant l'illusion de la sérénité, mais son regard est troublé. Plus tard, Arwen comprendra que sa grand-mère s'inquiétait alors au moins autant pour elle que pour Elrond. Pendant ces mois de désespoir, Arwen a trop souvent oublié de boire, manger ou dormir.
En vérité, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. Ses robes flottent autour d'elle, trop larges désormais, ses cheveux se cassent sous le peigne et le soleil ne parvient pas à réchauffer ses joues. Soudain, la noirceur du monde, qui jusqu'ici s'arrêtait aux portes de la vallée, lui apparaît dans toute son horreur. Pourtant, quand Celebrían leur annonce d'une voix éteinte qu'elle part pour les Terres Immortelles, Arwen ne songe pas à l'accompagner. Elle est trop fatiguée pour songer au futur et n'aspire qu'à dormir. Celeborn et Galadriel insistent pour conduire seuls Celebrían jusqu'aux Havres et Arwen n'insiste pas plus qu'Elrond pour les accompagner. La semaine suivante, elle la passe au fond de son lit, souhaitant que jamais la soleil n'illumine plus l'intérieur de sa chambre.
C'est un cri de douleur qui la tire de là, quand Aravorn s'entraîne sans surveillance à l'épée et se blesse à la main. En soupirant de lassitude, Arwen se lève et s'en va aux nouvelles. Elle ramasse l'épée, fait un bandage autour de la blessure, et entraîne le très jeune homme vers les guérisseurs. Quand la plaie est pansée, Arwen laisse les Guérisseurs tancer vertement Aravorn. Intérieurement, elle approuve chaque mot mais n'a pas la force ou la volonté de s'énerver ou d'éduquer cet enfant comme elle l'a fait pour ses pères. En plein milieu de la diatribe, elle se lève, déterminée à retourner se coucher.
Devant sa chambre, elle s'arrête, ferme les yeux et renonce. Peut importe son envie de disparaître et d'ignorer sa douleur, elle ne peut pas se le permettre, pas quand son père souffre autant, si ce n'est plus. Elladan et Elrohir ont déserté leur poste, Arwen ne fera pas de même. À nouveau, elle se jette dans la gestion quotidienne d'Imladris, tout comme Elrond écrit comme jamais aux Rôdeurs, en Forêt Noire et même chez les Nains pour convaincre leurs alliés qu'ils doivent à nouveaux renforcer leurs frontières, protéger leurs territoires et repousser l'ombre loin des victimes innocentes.
L'un et l'autre sont à bout, mais refusent de le voir. Même le retour parmi eux de Galadriel et Celeborn ne fait pas ouvrir les yeux à Arwen. Leurs regards inquiets glissent sur sa peau sans qu'elle ne le remarque, pas plus que sa peau de plus en plus diaphane ne lui fait peur quand elle jette un coup d'œil dans une glace ou sur la surface de l'étang.
-Bien sûr, tu nous accompagne en Lórien, assène Celeborn quelques jours avant leur départ comme s'il s'agissait d'une évidence.
Arwen cligne des yeux. Il lui faut se répéter mentalement la conversation pour comprendre ce qui se passe autour d'elle. Ils se tiennent à la fenêtre où Arwen a longtemps attendu avec anxiété que ses frères et son père lui ramènent sa mère. Depuis lors, ses pas la ramènent souvent là sans même que ses pieds ne s'en rendent compte.
Étaient-ils en train de parler ? Si oui, elle ne se souvient pas de quoi, mais la signification de la dernière phrase parvient finalement à ses oreilles.
-Non, proteste-t-elle avec véhémence. Je dois rester.
C'est la première fois qu'elle élève la voix depuis des mois. La chose est assez surprenante pour que Celeborn hésite à continuer. Ce n'est pas le cas de Galadriel qui lève un sourcil en arborant une mine volontairement étonnée.
-Et pourquoi donc, mon enfant ?
-Mon père a besoin de moi, répondit Arwen comme si c'était une évidence. Il vit très mal cette perte.
Celeborn lui prend doucement la main et la force à le regarder.
-Arwen, tu ne peut aider les autres sans t'aider toi-même en premier lieu, ou tes épaules ne seront pas assez fortes pour supporter ce poids.
-Mais bien sûr, cette dévotion est toute à ton honneur, ajoute Galadriel d'une voix égale. Et le jour où tu ressentira le besoin de reposer ce fardeau, viens te promener avec moi sous les arbres dorés de la Lothlórien. Leur parfum rend plus facile à accepter bien des épreuves.
Arwen hoche la tête automatiquement, car c'est ce qu'attend sa grand-mère, mais la Lórien n'a jamais été plus loin de son esprit. Un long regard échangé par Celeborn et Galadriel lui échappe totalement. Son regard à elle se perd sur les cimes qui protégeaient la vallée tandis que son grand-père cède face à la volonté de Galadriel qui lui soutient qu'Arwen ne pourrait être aidée que lorsqu'elle se reconnaîtrait le droit de souffrir autant que son père et ses frères.
Les seigneurs de la Lórien repartent trois jours plus tard.
Les mois passent, identiques et moroses. Quand elle n'aide pas son père à assurer la gestion d'Imladris, Arwen se met à errer d'un bout à l'autre de la vallée, partagée entre l'impression d'étouffer enfermée entre ces montagnes et la peur panique de quitter cette forteresse naturelle. Visiteurs et habitants d'Imladris marchent sur la pointe des pieds, accordant à Elrond et sa fille l'espace qu'ils ont besoin pour faire leur deuil.
Quand Elladan et Elrohir reviennent, après des mois d'absence, aucun d'entre eux ni est parvenue. Pour la première fois cependant, Arwen parvient à sourire tandis qu'elle descend embrasser ses frères au bas de l'escalier.
-Il est bon de vous revoir.
De les revoir en vie, surtout. En l'absence de toute nouvelle, elle s'est souvent imaginé leurs corps tombés au fond d'un gouffre ou transpercé par des flèches orques. Ils n'en est rien, ils sont en vie et Arwen les tient dans ses bras. Pour la première fois depuis plus d'un an, c'est une belle journée.
-C'est bon de te revoir aussi, fait Elladan quand ils se séparent enfin. Tu es...
Les mots lui manquent pour dire à quel point Arwen n'est que l'ombre d'elle-même, mais l'inquiétude dans les yeux des jumeaux fait enfin comprendre à Arwen à quel point la situation est grave. Elle se force néanmoins à continuer à leur sourire.
-Ce n'est rien. Le sommeil ne me vient pas facilement ces temps-ci, et à père non plus. Je m'inquiète pour lui. Mais ne restons pas plantés là, venez vous réchauffer à l'intérieur et je vais faire préparer vos lits.
Elrohir l'arrête d'un geste.
-Inutile, petite sœur. Nous ne faisons que passer.
-Il nous faut des provisions fraîches, des flèches et des selles neuves, puis nous repartons.
Les épaules d'Arwen s'affaissent.
-Déjà ?
-Il y a des Orcs à deux jours de route, nous en avons vu les traces.
-Et les Dúnedain parlent de mouvements indiquant des déplacements de groupes multiples plus au nord. Nous avons promis de leur apporter nos talents de pisteurs. Inutile pour toi de t'occuper de nous, nous nous débrouillerons tous seuls, après être allés salué père, évidemment.
-Ne pouvez-vous pas au moins vous attarder juste pour cette nuit ? Cela ferait du bien à père.
Elle ne dit pas « cela me ferrait du bien ». Arwen reste incapable de penser à sa propre souffrance, tout comme Elrond ne voit pas celle de ses enfants ou qu'Elladan et Elrohir ne peuvent voir plus loin que la menace qu'ils doivent endiguer. Déjà, ils oublient leur inquiétude envers Arwen. Leurs yeux se font durs quand ils la regardent.
-Tu sais ce que nous affrontons, la tance Elrohir. Tu sais les dégâts que cette vermine peut faire. Et tu voudrais que nous restions à l'écart ?
Elladan se contente de secouer la tête d'un air dégouté. Devant leur réaction à tous deux, Arwen recule, saisie. Leur colère lui fait peur. Elle est trop humaine. Arwen se mort les lèvres et détourne les yeux.
-Je vais prévenir père.
Ils n'échangent plus un mot à ce sujet, ni ce jour là, ni lors des courts séjours suivants d'Elladan et Elrohir dans la vallée. La colère des jumeaux, loin de s'éteindre, semble se raviver à chaque passage. Arwen passe bientôt autant de temps à s'inquiéter pour eux que pour Elrond.
Peu à peu, ce dernier sort de sa torpeur. Le deuil et l'abandon lui sont hélas des compagnes familières. Il a toujours survécu à ces épreuves, il survivra à celle-là, pour ses enfants. L'état dans lequel il découvre Arwen le sidère. La honte l'envahit, à l'idée d'avoir laissé sa fille souffrir à ce point, puis la peur.
Longtemps, il a craint de perdre Arwen au profit des Seconds Nés, même si elle n'en a jamais mentionné le désir. Désormais, il craint de la perdre à cause d'un mal elfique. Les Premiers Nés souffrent trop intensément et trop longtemps. À ce stade, il ne leur est souvent pas d'autres remèdes que le départ vers les Terres Immortelles. En pleurant trop sa femme, il est à deux doigts de perdre sa fille.
Bien sûr, il essaie aussitôt de corriger la situation, mais Arwen souffre trop tout en refusant de se l'entendre dire pour commencer à guérir. Au final, ce n'est même pas de lui que vient la guérison, mais d'Elladan et Elrohir, par accident. Un matin de printemps, alors que les jumeaux sont venus se reposer une trop courte semaine de leurs blessures et qu'ils s'apprêtent à repartir, l'un d'eux déclare à voix haute au moment du déjeuner :
-Aravorn viens avec nous cette fois.
Arwen se révulse presque sur sa chaise.
-Non ! Il est trop jeune.
-Il a vingt ans ma sœur, il est l'héritier du royaume d'Arnor et c'est sa guerre que nous menons. Tu ne l'en empêchera pas.
Arwen essaie néanmoins. Elle supplie presque celui qui est encore un enfant à ses yeux de rester. Peut être y serait-elle parvenue si elle lui avait accordé ces dernières années la même attention qu'autrefois, mais perdue dans sa souffrance, Arwen a ignoré l'enfant puis le jeune homme en mal d'attention. Elle ne parvient qu'à le braquer.
Trois heures plus tard à peine, trois silhouette disparaissent à l'entrée dans la vallée. Les yeux pleins de larmes, Arwen les regarde partir, accrochée au bras de son père. Elle n'a pas pleuré ainsi depuis avant l'arrivée de sa mère sur une civière.
-Oh père ! Pourquoi faut-il qu'ils partent tous ?
-C'est leur lot hélas, et le nôtre de les pleurer, soupire Elrond en la serrant bien fort contre lui. Cette terre était déjà blessée bien avant ta naissance ou la mienne. Les Hommes partent trop vite là où nous ne pouvons pas les suivre et même les Elfes doivent quitter une terre qui devient trop douloureuse à vivre. Si nous sommes encore là, c'est que nous sommes assez fort pour le supporter encore un temps. Il y a encore du beau et du bon en Terre du Milieu que je souhaite aimer et protéger. S'il en va de même pour toi, j'en suis heureux. Sinon... Il n'y a nulle honte à aller chercher l'apaisement en Aman.
-Je ne suis pas prête à partir.
Arwen redresse la tête. Elle n'a pas fait son choix, est moins prête que jamais à le faire, mais ne peut pas partir, peut importe son envie d'oublier la douleur et de revoir sa mère.
Elrond hoche la tête, sans signifier qu'il a compris son dilemme. Ils restent encore un long moment à regarder l'horizon fermé de la vallée, bien longtemps après que le bruit des sabots ait fini de résonner dans le défilé. Déjà ils s'inquiètent pour ceux qui leur sont si chers.
-Pourquoi ?, finit par demander Arwen.
-Pourquoi cette souffrance ? Tu connais comme moi notre histoire, celle d'Arda et celle de notre famille.
-Non. Il me semble parfois... Les Valar ont décrété pour les Demi-Elfes une vie d'Elfe jusqu'à l'heure du choix. Il me semble cependant parfois que nous ne souffrons pas à la manière des Elfes, mais à celle des hommes.
La grimace d'Elrond est amère.
-Les Elfes souffrent plus intensément et plus longtemps. Les Hommes ajoutent à leur douleur le regret et la colère. Je crains que notre double héritage ne nous ait infligé de souffrir à la manière des deux races. Funeste coup du sort ! S'il était un aspect de celui-ci que j'aurais voulu éviter... Je crains qu'il ne nous faille à tous beaucoup de temps pour surmonter notre perte. Qu'au moins nous ne souffrions plus côte à côte, mais ensemble.
Arwen opine. Au moins, elle réapprend petit à petit à aimer la vie. Elrond et elle reconstruisent pas à pas leur relation. Ses rires ne sonnent plus faux et ses sourires ne cachent plus qu'une vieille douleur. Par contre, ses pas continuent de la ramener là où elle attendait le retour de sa mère et la colère de ses frères continue de lui faire du mal. Même si elle va mieux, il n'y a pas de guérison pour elle, pas ici.
Comme l'avait prédit Galadriel, marcher sous les arbres de la Lórien lui fait tout le bien qu'on pouvait espérer. La blessure est toujours là, mais la douleur s'est estompée avec le temps. De cette épreuve, Arwen a même tiré quelques leçons. Elle n'est pas prête à faire le choix, ne le sera peut être jamais. Il n'est pas dans son tempérament de prendre des décisions hâtives et l'aventure la révulse autant qu'elle l'attire. Elle sait aussi que si elle donne son cœur un jour, elle ne survivra pas à la perte de celui qu'elle aura choisi. Si c'est un Homme, son bonheur sera des plus court avant que le destin des Seconds-Nés ne la rattrape. Souvent, Arwen voudrait détester les Valars pour les avoir laissé sa famille et elle face à l'impossibilité du choix. Cependant, ne vaut-il pas mieux l'avoir que d'être confronté à l'inévitabilité d'un long déclin et d'une éternité sans changements ?
Arwen se refuse d'y penser trop longtemps. Elle préfère errer à son aise sous ses chers arbres et s'asseoir sur un banc de mousse pour lire les lettres de son père qui l'informe des progrès de ses protégés successifs. Le sang d'Elros cours toujours fièrement dans leurs veines. On peut voir dans ses lettres à quel point Elrond est fier d'eux, même si les perdre semble lui faire toujours un peu plus mal.
La menace contre les descendants d'Elendil se fait plus pressente avec les ans. En trois ans, ils perdent Arador puis Arathorn. Elrond ne dit pas dans ses lettres qu'il a recueilli l'héritier de ce dernier, mais quand il commence à parler à mi-mots d'un nouveau protégé dénommé Estel, Arwen comprend que sous ce nom elfique se cache l'héritier des rois du passé. Elle devine l'affection que lui porte Elrond, plus forte encore que celle qu'il a porté à ses prédécesseurs.
Enfin, Arwen se sent prise par le mal du pays. L'envie de revoir ses montagnes natales surpasse la peur de revivre les cruelles semaines passées au chevet de sa mère. Escortée par les meilleurs guerriers de Lórien, Arwen refait le chemin inverse, près de trois cent ans après le drame qui a frappé sa famille. Pas une seconde pendant le voyage ou à son arrivée elle ne sent que sa vie va être bouleversée.
Il est fort tard quand Arwen met pied à terre dans la cour de la maison paternelle. Après avoir serré son père et ses frères dans ses bras, elle s'excuse et rejoint ses appartements. C'est avec un sourire au lèvre qu'elle s'endort. Les yeux de ses frères ont perdu cette inquiétante lueur orageuse et le dos de son père s'est redressé. Le temps efface les pires blessures, même celles subies par des demi-elfes.
Le lendemain, sa première pensée est pour les bois d'Imladris, ses vieux amis. En trois cent ans, ils n'ont pas changé, juste mûris, tout comme elle. De là où elle se tient, elle peut presque entendre leurs lents murmures ravis à l'idée de la savoir de retour. Elle rêve de marcher à nouveau sous leur frondaison. Avant de s'y rendre, elle passe cependant la plus grande partie de la journée avec son père et ses frères, leur donnant des nouvelles de leur parentelle en Lórien et en prenant des nouvelles de leur protégé. Tous en sont très fier. Il s'est déjà illustré au combat et sait se montrer humble et fier à la foi. Tous sont d'accord, il est temps qu'il soit informé de son héritage. Arwen finit par s'éclipser pour leur en laisser le loisir. Le jeune homme qui est l'objet de cette conversation dors semble-t-il encore, rattrapant les heures de sommeil perdues pendant son expédition avec les frères d'Arwen.
Enfin, celle-ci peut se rendre dans ses chers bois. Elle y erre tout le reste du jour et jusqu'à la tombée de la nuit, rendant hommage à chaque tronc, chaque feuille. Un chant finit par dévier sa marche. La voix est belle, le cœur plein d'entrain. La joie dans sa voix fait naître un sourire sur les lèvres d'Arwen, toute prête à se joindre à lui. Puis, le chant change. Arwen ne sourit plus. Le lai de Leithian a remplacé l'ode au printemps. Celui qui chante n'a pas été averti de son arrivée, car nul ne le chante plus en sa présence depuis des siècles. Agacée désormais, elle incline sa course.
-Tinúviel, Tinúviel !, crie la voix derrière elle.
C'est un Homme qui parle, et jeune. Le protégé d'Elrond de toute évidence, et il n'est pas informé de sa répugnance pour cette funeste chanson. Arwen lui sourit, là où elle aurait été hautaine pour un autre, même si elle le réprimande doucement quand il s'excuse en notant à nouveau sa ressemblance avec Lúthien.
On dira bien des choses ensuite sur la rencontre entre Arwen et Aragorn dans les bois d'Imladris. Qu'Aragorn l'a aimée dès leur première conversation, et c'est exact. Qu'Arwen l'a aimé au premier regard, et c'est en partie inexact. Elle l'a aimé au premier regard, oui, mais de leur deuxième rencontre, bien des années plus tard, en Lórien.
Cette première fois, Aragorn est trop jeune, malgré sa maturité, pour retenir son attention. Elle y est habituée, d'ailleurs. La beauté d'Arwen a toujours touché au cœur les Hommes, en particulier les descendants d'Elros. Et ces derniers, ayant grandi en Imladris, osent davantage s'en ouvrir à elle, et avec plus d'espoir. Depuis le temps, Arwen sait leur signifier son refus en douceur. C'est d'autant plus facile qu'elle a vu grandir la plupart d'entre eux. Aragorn est un jeune homme intelligent et sensible. Il s'incline et ne lui inflige pas sa présence pendant le reste du temps qu'ils passent l'un et l'autre dans la vallée. Pourtant, elle sent son regard sur elle parfois, toujours tendre et respectueux. Pour lui, il est trop tard. L'amour l'a frappé et ne le lâchera plus.
Il n'en va pas de même pour Arwen, ce qui la soulage grandement. Elle le sait maintenant, elle ne souhaite pas être une nouvelle Lúthien. Le choix lui est encore ouvert, jusqu'à l'instant du départ, mais elle ne pense pas désormais prendre une autre voie que celle de son père. L'immortalité, pour frustrante qu'elle soit, a quelque chose de rassurant et elle a pitié de ce jeune homme frappé par la foudre comme un nouveau Beren. Le pauvre est si jeune. Elle ne dit rien à son père, qui comprend néanmoins parfaitement la situation. Quand il déclare à Aragorn que nulle femme ne sera sienne, Elfe ou Humaine, avant qu'il n'ait récupéré le trône de ses ancêtres et prouvé que la lignée d'Elros et d'Elendil est toujours digne de diriger les Hommes, Arwen est là dans l'ombre. Aragorn accuse le coup et ne cache pas son trouble. Le triste destin qui attend Arwen si par hasard elle lui rendrait son amour le fait frisonner. Il se dénie le droit de lui imposer un tel sort. Arwen sourit et s'éclipse. Peut être qu'elle ne lui rends pas ses sentiments, mais il est digne d'être aimé et un jour, il le sera à sa juste valeur. Elle le lui dirait elle-même, si elle ne craignait pas de faire naître un vain espoir dans son cœur.
Le lendemain, Aragorn lui fait respectueusement ses adieux avant de partir combattre Sauron et protéger les petites gens du nord de la Terre du Milieu. Arwen lui souhaite bonne chance, et se demande si Beren levait pareillement la tête avec fierté quand il quitta Lúthien et Thingol pour marcher vers sa mort. Elle tourne ses prières vers les Valar, suppliant Elbereth d'illuminer sa voie et de le protéger du mal. Au moment des adieux, elle a lu dans ses yeux. Nul descendant d'Elendil n'est plus digne du trône, malgré sa jeunesse et son inexpérience.
Quand il a disparut sans se retourner, Arwen rentre à l'intérieur, prête à retourner à l'éternelle contemplation des Elfes. Elle sent tout à coup l'écoulement du temps, plus rapide que jamais. Le temps des Elfes en Terre du Milieu se déroule désormais à l'aune de la vie d'un Dúnedain. Si Aragorn survit à son combat, si la Terre du Milieu survit à l'affrontement contre Sauron, les derniers bateaux pour Aman seront partis quand il mourra de vieillesse. Dans moins d'un siècle déjà, tout sera consommé. Deux larmes coulent le long de la joue d'Arwen. Une pour ce jeune homme bientôt marqué par les horreurs de la guerre, une pour son propre peuple qui va déserter ce monde.
Bientôt, elle repart en Lórien. Maintenant qu'elle a une idée du temps qui leur reste, Arwen entends bien profiter quelques décennies encore de sa deuxième demeure, avant d'aider Elrond à organiser leur départ. Galadriel l'embrasse à son arrivée, sans s'étonner de son retour si rapide. Elle sait, elle aussi, que le temps leur est compté.
Puis, alors que trente ans ont passé, Aragorn vient à passer en Lórien après avoir soutenu leurs alliés en Rohan et en Gondor. Ce jour là, Arwen le voit, vêtu comme un roi. Son cœur bondit vers lui et un seul mot lui vient à l'esprit.
« Ah. »
Désormais, elle comprend parfaitement le choix de Lúthien. Il y a une lueur dans le regard d'Aragorn, sagesse et vivacité entremêlée qui a disparut depuis longtemps du regard de son peuple. Avant même de lui parler, son choix est fait. Le choix de Lúthien, le choix d'Arwen, un seul et même choix, la joie et l'amertume entremêlée, la satisfaction d'une vie brève mais remplie d'amour à une éternité passée sous le joug d'un poids trop lourd à porter, mais familier. Le pas d'Arwen se fait soudain aussi vif que quand enfant elle dansait sans soucis dans la vallée d'Imladris, inconsciente encore du destin de sa race. Ses joues sont plus colorées, son regard brille plus intensément. Aragorn, déjà frappé au cœur par sa vision trente ans plus tôt manque de tituber devant ce changement si flagrant. Arwen lui sourit, l'âme en paix et le cœur brisé, car elle devra dire adieu à tous ceux qu'elle aime.
Pourtant, pas plus que Lúthien elle ne peut regretter ce choix. Même si elle pouvait voir la tristesse qui lui déchirera le cœur à la fin, elle referait le même, encore et encore. Car au final, ce n'est pas seulement Aragorn qu'elle choisit ce jour-là, mais la vie elle-même.
