Ce texte a été écrit dans le cadre des Nuits du FoF sur le thème « Douleur »
La douleur de son souvenir
Les nuits se ressemblaient toutes à Ylisstol depuis ce jour où Grima, le dragon déchu, avait été défait.
Chrom, alors Prince d'Ylisse et désormais Saint-Roi, ne trouvait pas le sommeil. Prostré devant la fenêtre ouverte de sa chambre qui renvoyait le halo blafard de la lune sur ses courts cheveux bleus, les longues heures nocturnes s'égrenaient lentement. Encore une fois, ce cauchemar... Toujours le même qui venait hanter chacune de ses nuits. Toujours celui qui le tirait d'un sommeil salvateur pour venir le torturer sournoisement et le réveiller dans un sursaut.
-Daraen... soupirait-il douloureusement.
Les mains appuyées sur le bord de sa fenêtre où soufflait une légère brise aussi froide que son coeur, Chrom levait des yeux clairs encore perlés de larmes vers le ciel nocturne. Sur ses joues, elles laissaient des sillons humides, vestige de son dernier songe qui persistait à le tourmenter.
Chrom s'efforçait d'en chasser les dernières images en secouant la tête, le coeur lourd de solitude et de tristesse. Il se sentait tellement seul...
La défaite de Grima avait apporté beaucoup de joie au peuple ylissien, mais cette guerre avait emporté autre chose. Elle lui avait arraché le coeur et laissé derrière elle une victoire au goût amer qu'il avait payée d'un lourd sacrifice. Daraen, son stratège, son ami, son confident... celui qui avait pris une place spéciale dans sa vie...
Depuis qu'il l'avait rencontré, dans ce champ aux abords d'Ylisse, inconscient et amnésique, tout avait changé. Les liens s'étaient rapidement tissés et Daraen fut bientôt plus qu'un simple stratège recueilli sur le bord d'une route. De bataille en bataille, Chrom avait découvert sa puissance inattendue, sa bienveillance envers ses compagnons d'armes et à son contact, il avait pris conscience d'une chose qu'il n'aurait jamais soupçonnée. Un sentiment différent qui lui faisait peur et qui l'avait amené à se poser beaucoup de questions. Que représentait vraiment Daraen à ses yeux ? Qu'en était-il réellement lorsqu'il le regardait ? Cette sensation de bonheur qui le tenait chaque fois qu'il échangeait avec lui en de longues discussions autour du feu à la nuit tombée, qu'elles soient d'ordre militaire ou personnelles. Ce plaisir qu'il ressentait chaque fois qu'il combattait à ses côtés sur le champ de bataille avec la certitude de pouvoir lui confier aveuglément sa vie. Toutes ces questions avaient trouvé leur réponse. Il ne pouvait nier l'évidence. Il était secrètement attaché bien plus que de raison à son stratège. Un sentiment fort, profond, bien enfoui au fond de lui.
Alors quand le destin le lui avait sauvagement volé, son monde s'était écroulé. Sa vie pour sauver l'humanité, pour l'épargner du feu de Grima. Ce jour-là, par son sacrifice, Daraen était devenu un héros. Il avait offert sa vie sans la moindre hésitation.
Chrom le revoyait encore, derrière ses yeux clos. Digne, son tome divin en main, prêt à affronter un destin qu'on lui avait imposé. Et lui, affaibli par les combats incessants qu'il venait de mener contre des hordes de créatures ténébreuses, grièvement blessé et mis à terre par les trop nombreux ennemis qui les avaient assaillis, n'avait pu l'arrêter. Impuissant, il l'avait regardé avec des yeux emplis de douleur, un noeud dans la gorge.
-Daraen, ne fais pas ça... l'avait-il supplié.
Vainement, il avait tendu une main vers lui, dans l'espoir futile de le dissuader. S'il recourait à la magie divine de Naga, le dragon divin, il mourrait. Son stratège, tout comme lui, le savait. Pourtant, Daraen avait déjà pris sa décision.
-Ne pleurez pas, Chrom... avait alors répondu son stratège avec toujours cette même bienveillance à son égard.
Mais les larmes avaient affluées et son coeur s'était brutalement fendu. Face à lui, Daraen venait d'en appeler à ses dernières forces. Dans un halo de lumière éclatant, la magie divine et destructrice du tome s'était déversée...
-Daraen ! s'était-il entendu hurler.
Puis, il avait réalisé... Le cri d'agonie de Grima... Le silence... Les armes s'étaient levées et les cris de joie avaient explosés.
Ce jour-là, Daraen avait sauvé l'humanité, mais il n'avait pas sauvé Chrom. Il l'avait abandonné dans un monde où ne subsistait que son souvenir et la douleur de sa mort.
Brisé, Chrom s'effondrait, sans retenir plus longtemps les sanglots et les regrets qui le submergeaient... Jamais Daraen ne saurait combien il l'aimait...
