Les murs de l'école vibrent sous le heurt répété du clocher. À l'intérieur, un jeune homme traverse lentement un énorme couloir. Ses vêtements sont d'un blanc immaculé. Ses souliers impeccables résonnent malgré l'intelligible charabia emplissant l'air. Comme une barque portée par le remous, ses yeux vacillent d'une silhouette à l'autre au rythme de ses pas. Dès qu'un regard croise le sien, il s'en détourne. De toute part, il entend des murmures, parfois des rires. Il ne redresse la tête qu'à l'apparition lointaine d'une lumière salvatrice. Sa commissure sursaute et il accélère sa marche chancelante vers ce port. Bientôt, il sentirait le doux soleil contre sa peau blême, respirant la chaude brise d'un soir naissant. Alors que sa main serre la froide poignée, une autre vient empoigner son sac et l'attire par derrière, générant un hurlement de terreur. Le brouhaha cesse abruptement.

« Putain Mika ta gueule ! Mais ça va pas de gueuler comme ça ? »

Le jeune homme bafouille une panoplie d'excuses intelligibles, pris de panique.

« C'est que, tu m'as fait peur…

- Quoi, je te fais peur, moi ?

- N-non! Ce n'est pas ce que je voulais dire !

- Bah alors qu'est-ce que tu voulais dire ? »

Le dénommé Mika ne répond pas. Il garde la tête basse, misérable et tremblant. Des pas se rapprochent et deux voix s'élèvent dans sa direction :

« Bah alors Shaun, t'as trouvé Mika! Ça va Mika? »

La deuxième voix répète comme un écho :

« Ça va Mika? »

Ce dernier hoche la tête sans les regarder. Shaun, n'ayant pas lâché son sac, le tire un peu plus dans sa direction. Mika murmure :

« La dernière fois…

- La dernière fois c'était la dernière fois, pas vrai ? »

Le garçon se met à jouer avec ses doigts un instant, puis relève la tête et conclut de sa voix irrégulière que ce discours est sensé.

« Biiiien, alors on sort ? On va pas bloquer la porte toute la soirée ! »

Le jeune homme tente de hocher la tête en guise d'approbation mais se fait aussitôt pousser à l'extérieur, accompagné des trois autres garçons. Sitôt dehors, il ferme brusquement les yeux et son visage se déforme en une grimace à peine dissimulée. Il reste ainsi une seconde, puis entrouvre son regard sur le soleil gouvernant les cimes. Il murmure pour que personne ne l'entende : « Traître… »

Les trois autres le brusquent en bas des marches et se dirigent sur la pelouse. Là, Shaun arrache le sac d'un coup sec et inspecte son contenu tout en demandant d'une voix chantante :

« Alors, je me demandais si t'avais pas quelques sous pour me dépanner, tu sais que je suis toujours à court… »

Le bras du garçon s'érige instinctivement vers ses affaires pour les reprendre, mais les deux camarades de Shaun l'attrapent par derrière. Il se met à chigner d'une voix infantile :

« Rends-le-moi, c'est à moi ! J'ai même pas d'argent ! »

Shaun tique, visiblement énervé et lance le sac au loin, envoyant virevolter des pages au vent et dispersant les différents cahiers du garçon au sol. Il adresse un regard cruel à ce dernier, puis sourit.

« Eh Mika, fais gaffe, tu vas te salir ! »

Alors même qu'il prononce ces mots, Shaun se penche pour amasser une petite poignée de terre qu'il lance avec force sur le garçon. Celui-ci encaisse l'assaut puis baisse les yeux sur ses habits souillés. Des larmes emplissent graduellement ses yeux alors que sa lèvre inférieure se met à trembler. Un coup de cloche retentit et il se met à hurler de toutes ses forces. Les deux acolytes de Shaun cessent soudainement de le retenir, riant narquoisement. Le garçon se jette sur Shaun de manière effrénée et tente de lui asséner un coup au visage. Prévoyant, celui-ci s'écarte et le laisse s'écraser au sol. Puis, il lui attrape un bras qu'il lui tord derrière le dos.

« Si tu continues de crier je te le brise, je te jure que je vais te le briser. »

Le garçon pince les lèvres et on n'entend plus qu'un grognement étouffé, entrecoupés de reniflements. Les deux autres s'approchent alors et commencent à le rouer de coups. Shaun tirant davantage sur son bras, il tente avec peine de retenir ses cris. Une fois qu'ils ont terminés, les trois garçons le libèrent et il reste immobile, sanglotant.

« Fallait pas gueuler comme un cinglé ! Je me suis tapé la honte à cause de toi. Prends ça comme une leçon. On se casse. »

Le bruit de leurs pas s'efface dans la distance. Le garçon ne bouge pas. Il reste au sol, face contre terre et compte à voix basse :

« Un Mississipi, deux Mississipi, trois Mississipi… »

Une fois arrivé à cent, il se retourne d'un coup sec : personne, que le bitume jaunis, la vieille fontaine et les silhouettes d'élèves rentrant chez eux, non sans jeter un regard circonspect dans sa direction. Il se redresse, évitant le plus possible de constater l'état de ses vêtements, puis se dirige en boitant vers ses affaires. Au loin, il voit des pages tourner dans les airs. Il les regarde un instant s'envoler au loin comme des oiseaux.

« Au revoir, petites pages… »

Il se met à ramasser ses cahiers, en prenant bien soin de les ranger par couleur. Un peu plus loin devant lui, quelque chose attire son attention : un carnet blanc qu'il n'avait jamais vu repose sur ses affaires. Curieux, il s'approche pour en lire le titre, marqué en noir. Il le prononce avec difficulté :

« Death note ».

Un dernier coup de cloche résonne. Le garçon s'empresse de ranger ses affaires et de rentrer chez lui, emportant le mystérieux carnet. Sur son trajet il contemple ce qui semble être un oiseau s'éloigner dans le bleu du ciel. Il ne peut s'empêcher de l'envier.

« Si seulement j'étais un oiseau, moi aussi… »