C'est fou tout ce que cette encre noire recelait.
Dans les replis des kanjis, pourtant si aérés et troués, se dissimulaient un nombre de souvenirs incalculable. Du bout du stylo, la première syllabe de son nom – leur nom – faisait éclore une myriade de passé derrière ses paupières closes.
Les sourires à peine perceptibles en cours, les baisers volés entre deux classes, entre deux portes, les baisers dissimulés par pudeur et pourtant si visibles sur les rougeurs qui envahissaient leurs joues constamment. Qu'on est con à 16 ans, à se croire discrets et plus malins que l'univers, alors qu'on ne soutient pas le regard de son amoureux plus de deux microsecondes. Qu'on est con à croire que personne ne verra le suçon laissé, soi-disant si discrètement à la base du cou, à cet exact endroit flirtant entre le perceptible et le privé, juste assez bas pour ne pas faire provocation et bien assez haut pour clamer la possessivité de qui l'a réalisé. Il se rappelait encore du goût des bonbons que la gourmandise de son petit ami imprimait sur leurs baisers.
Il se souvenait de l'odeur musquée de son amoureux après leurs entraînements, de la vision de son torse moite d'effort et de l'instinct animal que cela déclenchait, le besoin viscéral de le toucher, de le saisir à pleine main, de le mordre, de le posséder. Particulièrement la vue de sa nuque emperlée de sueur.
Dieu qu'il adorait le saisir par les cheveux pour le mordre là, précisément, l'entendre ronchonner qu'ils ne s'étaient pas encore douchés. Le banc du vestiaire était dur, inconfortable au possible, mais ils étaient jeunes et le trajet jusqu'à leurs chambres bien trop long pour leurs nerfs échauffés et leurs hormones en folies.
Sa mémoire aurait pu redessiner sans difficulté le plan de leur premier appart, petit, dans un quartier d'une banalité affligeante et dont il se souvenait empli de lumière. Sans réussir à savoir si cette lumière émanait des fenêtres, pourtant peu nombreuses, ou plutôt de l'immense joie qui vivait avec eux : ils venaient d'être assez grands pour être autonomes, indépendants et connaître le bonheur ivre de liberté qu'octroie l'absence de parent, de professeur. Il y avait eu des soirées entières à flemmarder sur le canapé de seconde main, à regarder des émissions nulles avec du pop-corn, à refaire le monde entre deux fous rires. Des matinées de paresse et de cul où ils avaient émergé du lit à midi passé, sa moitié gueulant qu'ils allaient être en vrac toute la journée et lui ravi. Ravi de déposer un sachet de viennoiseries sur la table en piteux état qu'il fallait changer, mais qu'aucun d'eux ne songeait à racheter. La douche était trop petite, ne serait-ce que pour une personne, certainement pas pour un jeune couple qui veut baiser et qui possède l'inventivité d'un ingénieur en aéronautique. Ils avaient cassé le lavabo de la salle de bain, une fois et il se souvenait encore de la gêne qui le faisait cafouiller alors qu'il expliquait au plombier le pourquoi du comment, une invraisemblable histoire de carton de livre pas encore déballé, eux qui ne possédaient qu'une étagère comme bibliothèque. Dans le miroir, son homme le dévorait du regard avec un sourire narquois, amusé au possible.
La playlist des soirées, il aurait pu la recomposer par cœur elle aussi, sans l'aide de Denki si fier de gérer quelque chose. Pikachu, comme l'appelait affectueusement son petit ami, adorait switcher l'ordre de leurs chansons et y glisser ses découvertes de la semaine, au grand damne de Mina, dont les goûts musicaux parfaits faisaient référence. Il se souvenait de leurs éclats de rire, dominés à jamais par le rire de Kirishima, les jeux de sociétés qui déclenchaient des bagarres – il ne fallait jamais, ô grand jamais, jouer au Uno en présence de Kacchan – et des mélanges improbables que Sero proposait en guise de "cocktail". Il avait encore le goût ravageur d'une composition vodka-jaegger-sake imbuvable dans le nez, son homme ayant absolument soutenu que lui arriverait à en boire un verre, qu'il avait rendu presque aussitôt sur le sol.
Les longs dimanches chez leurs mères respectives, entre éclat de dispute et hilarité partagé, l'arrachage violent d'un album photos que son compagnon ne supportait pas, ses desserts toujours plus élaborés les uns que les autres, la douceur dans le regard de sa mère et l'approbation discrète dans celui de sa belle-mère. Il y avait eu les visites aux temples en leur compagnie, les fêtes partagées, les cadeaux échangés, son pull de Noël immonde aux couleurs criardes qu'il adorait. L'odeur du sapin chez eux pour faire plaisir à Kacchan, habillé de guirlande orange et noir pour être "aux couleurs de nos costumes" et dessous, deux Noël après leur emménagement ensemble, une petite boite frappée du sigle d'une grande bijouterie. Comment son homme, si hermétique à l'idée d'afficher publiquement son couple et donc son amour pour une personne, si catégoriquement opposé à toute forme d'engagement, avait trouvé le courage de rentrer dans cette boutique ? Mystère.
Mystère en forme de preuve d'amour infini, porté à son annulaire, sur cette main qu'il mettait en avant, tout le temps, tant et plus que Kacchan avait menacé de la lui couper. Mystère abyssale gravé à son nom sur l'envers de l'anneau discret que son compagnon avait bien voulu porter lui aussi.
Il y avait eu les disputes sur la cérémonie, le nombre d'invités, les invités en eux même, l'ampleur de la fête. "Tu m'as fait chier pour te marier, t'as intérêt à le faire en grande pompe, Deku !" Entendait-il encore, juste après qu'il ait refusé de convier la cousine au troisième degré de leur ancien professeur. Et de l'autre côté de la table, entre les deux catalogues d'entreprises spécialisées dans les cérémonies, le regard rougeoyant qui cachait mal l'amusement et l'amour de son petit ami l'avait fait plier. Comment résister ? Il avait cédé sur presque toute la ligne. Il avait dit oui à une cérémonie à l'occidentale, oui aux centaines d'invités, oui pour dévaliser trois fleuristes, oui pour que Denki soit témoin, oui pour les musiques, mais à condition que Mina valide, oui pour ce gâteau d'une hauteur défiant les lois de la physique, oui pour que Kacchan prenne son nom, oui pour le plan de table ... Oui pour que Kacchan prenne son nom ? "Ça fera chier la vieille."
Était-ce la publicité de leur mariage, assez visible pour faire les gros titres durant des mois, avant comme après, qui avait attiré sur eux l'attention de ce vilain ? S'étaient-ils relâchés, dans la félicité de l'instant ? Il se souvenait du cri de Kacchan. Ignoble. De la vision de son corps désarticulé jeté par-dessus la rambarde. Une vision superposée à un souvenir, doublant la terreur asséchant ses veines. Son cœur venait de basculer dans le vide, comment était-il supposé battre ? La lourdeur de son amoureux inanimé entre ses bras le clouait encore au sol, la nuit, son propre organisme incapable d'oublier le néant qui l'avait envahi lorsque son examen avait révélé un pouls absent. Les services de santé avaient dû l'assommer pour qu'il lâche le corps de Kacchan..
L'odeur d'antiseptique des couloirs, les néons blafards et l'angoisse, l'angoisse partout, qui emplissait tout l'espace, étouffant ses sanglots dans sa gorge et l'immobilisant sur sa chaise plus sûrement que tous les liens du monde. Sur le lit gisait son ami, son amoureux, son mari, sa moitié, son âme, si pâle, si faible, si éloigné de la vie, corps en pièces maintenu par des broches et des fils. Les machines censées indiquer les signes vitaux de son mari auraient tout aussi pu être reliées à ses bras à lui, tant leurs vies s'entremêlaient. Que restait-il, derrière ses paupières closes, de celui qu'il avait connu ? Ses prunelles renfermeraient-elles encore leurs souvenirs ou le faible laps de temps sans oxygène lui avait-il ravi Kacchan ? Le temps s'était étiré autour de sa veille silencieuse et immobile, qui engluait les paroles de réconfort de leurs familles et amis. Dans ces phrases vides de sons et creuses de sens, son esprit remontait jusqu'à leur rencontre, des années auparavant.
Il se souvenait de la première fois qu'il l'avait vu, au milieu des élèves de sa classe, des mèches de cheveux ébouriffés, un sourire creusé d'une dent manquante, l'assurance inébranlable. Et ce regard qui déjà le clouait sur place. Les années d'après se fondaient dans des souvenirs d'une douceur extrême – les soirées pyjama, les expéditions aventureuses, les jeux chez l'un et l'autre – et des éclats de noirceurs qui habitaient encore certains de ses cauchemars – les cris, les bagarres, les insultes, les brûlures et particulièrement celle qui laissa sur son épaule la marque du petit doigt de Kacchan, les larmes, la non-manifestation de son alter... Le fil rouge de ses années s'enroulait toujours autour des iris de Katsuki, dans ses souvenirs.
Il n'avait pas bougé de son poste. Durant des semaines. Lorsqu'en revenant dans la chambre, après avoir été forcé par sa mère de s'alimenter, lui qui fondait au diapason de son amoureux, il avait entendu la voix si éraillée tenter de hurler son prénom, avec l'insulte habituelle, il s'était effondré au milieu du couloir, les yeux aveuglés de larmes et la poitrine déchirée de sanglots. Un cœur adulte n'est pas assez fort pour revivre une naissance.
Rééducation d'une lenteur désespérante, rallongée de l'impatience de Kacchan et des impondérables d'un corps humain tiré des griffes de la mort. Les nuits s'habillaient désormais de cauchemars quotidiens pour lui et de douleurs innommables pour son mari. Il se souvenait des cris de souffrance et de la pharmacie sur sa table de chevet, lui devenu spécialiste pour doser et injecter de la morphine en un clin d'œil. Ce marasme était émaillé de victoires indescriptibles, comme lorsque Kacchan s'était tenu debout seul, pour la première fois en presque huit mois, sans béquille ni aide ou lorsqu'il avait réussi à affronter les escaliers pour aller chercher le courrier. Que cela lui ait pris une demie-heure n'avait aucune putain d'importance.
Il avait supplié pour déménager, quitter ces murs imprégnés de ses pleurs, de la douleur de Kacchan, de leur traumatisme. Leur nouvelle maison avait, luxe ultime, un jardin et surtout, surtout, des pièces neuves, toiles vides pour y peindre un quotidien redevenu doux car redevenu leur. Il se souvenait avoir, la première nuit, apposé son index dégueulasse sur la cloison immaculée de la cuisine, juste en dessous du comptoir, pour marquer définitivement ce nouveau chez eux, pour effacer ce côté si neuf, si parfait, si impersonnel. Kacchan n'avait jamais su.
Il y avait eu les plaisanteries, les regards échangés, ce souffle sur ses lèvres, jusqu'à tard dans la nuit, au creux de son cou, sur son ventre, parfois très tôt le matin, entre ses cuisses, qu'importe l'heure de la journée. Une traînée de chocolat malicieuse sur une joue enfarinée, illuminant une cuisine banale, si banale et pourtant extraordinaire de sa présence. Il se souvenait des fous rires à s'en tordre sur le sol, des moments de quiétude absolues rompues uniquement par les battements de cœur de Kacchan contre lui, la douceur de ses bras. La chaleur alanguis du matin, sous les draps, alors que le monde au-dehors continuait de tourner pendant que son univers dormait encore, niché sur son torse.
Pour oublier les stigmates zébrant le corps de Kacchan, il avait redessiné sa peau de caresse, effacé les marques de sutures de baisers, léché les reliefs de chaque cicatrice jusqu'à avoir le goût de son mari tatoué sur sa langue. Ses soupirs gravés sous ses doigts, au fil des nuits, au fil des jours, jusqu'à admettre que certaines choses ne disparaissent jamais tout à fait. Et c'était mieux ainsi. Ils avaient une myriade de bonheurs quotidiens pour dissimuler ces quelques instants de ténèbres. Une vie entière pour saisir les plaisirs si simples qu'on les oublierait presque, dans le rythme effréné de l'ordinaire et pourtant plus essentiel que le souffle qui animait leurs poumons.
Dans les replis des kanjis, pourtant si aérés et troués, se dissimulaient un nombre de souvenirs incalculable. Du bout du stylo, la première syllabe de son nom – leur nom – faisait éclore une myriade de passé derrière ses paupières closes.
Rayés d'une signature au bas de la déclaration de divorce.
