Bonheur à ceux qui vont survivre

Ensuite viendra la fin, quand il remettra le royaume à celui qui est Dieu et Père, après avoir détruit toute domination, toute autorité et toute puissance. Car il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous les ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera détruit, c'est la mort.

Première Épître aux Corinthiens (15)

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre

L'affiche rouge, Louis Aragon

Il n'y avait rien de l'art exact et précis des Potions dans ce qu'elle essayait d'accomplir ; ce n'était pas une question de queues de têtard ajoutées une seconde plus tôt ou plus tard, de gousses fraîches ou séchées ou d'une main sûre au-dessus d'un chaudron frémissant. Lily avait l'impression d'être de retour à une lointaine époque où, très sérieusement, les genoux et la robe tachés d'une boue qui ferait hurler sa mère, elle s'imaginait magique comme seule pouvait se l'imaginer une enfant (et après tout !) : entre ses doigts, les feuilles toutes craquantes, les vers de terre, les trois bouts de bois soigneusement ramassés, assemblés, mixés, vaguement vénérés venaient prendre une dimension qui venait effleurer le mythique. Un adulte qui passait par là n'aurait fait qu'une moue un peu dégoûtée et ce serait amusé du pouvoir de l'imagination d'une enfant accroupie au sol, les yeux plissés, concentrée à sa tâche, comme si une simple poignée de vers de terre était bien plus que ça, que l'horizon continuait après la flaque de boue.

Ce saut dans le vide qu'elle faisait sans parachute avait des échos semblables aux jeux d'une petite fille aux mains boueuses. L'issue en était plus funeste, mais c'était ce que le monde des adultes avait à offrir. Elle enfonçait de sa semelle la tête de l'enfant dans la boue et lui disait que la vie n'était pas juste et qu'il faudrait s'y faire.

Lily avait les yeux fiévreux et les mains tremblantes. Ce qu'elle avait réalisé, dans la dernière heure, dans ce mois de recherche frénétique aux relents de folie maniaque, et cette réalisation était semblable à la marée montante, insidieuse dans sa marche et telle la course d'un cheval au galop, venait lui dévorer le cœur et les pensées et tout son être, ce qu'elle avait réalisé avec une certitude sans faille ne tenait qu'en quelques mots, qu'en une seule pensée, vraiment, un cri qui venait se réverbérer contre les parois de la caverne de son crâne : elle devait mourir.

C'était horrible.

Un peu inéluctable.

Elle aurait certainement du se sentir plus horrifiée que ça mais, après tout, il y avait des choses qui valaient la peine de mourir.

Et elle allait mourir.

L'enfant qui jouait dans la boue construisait son dernier château de brindilles vacillantes et s'attendait à ce qu'il tienne debout quand la vie viendrait lui donner un coup de pied. Le château de brindilles n'était que le résultat d'un mois à parcourir dans tous les sens la bibliothèque de la famille Potter, à se péter les yeux sur de vieux textes latins pendant qu'une guerre, des événements, la mort comme une promesse erraient dans le monde au-delà des portes de leur petite maison.

La vieille magie n'était pas un jeu pourtant, elle était beaucoup trop violente, trop brutale, trop primaire pour cela. Ce n'était pas non plus vraiment les calculs mesurés dont elle avait pris l'habitude sur les bancs de Poudlard, une sorte de magie dont on aurait limé les griffes, non, elle semblait davantage une chasse à la métaphore dont la curée aurait le goût de son propre sang.

Ainsi, il fallait vaincre la mort ; pour vaincre la mort, il fallait mourir.

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Elle avait très mal vécu cet isolement forcé, presque à s'en taper la tête contre les murs. Sa plongée dans les vieux manuscrits de la famille Potter lui était apparue comme une oasis au milieu du désert. La bibliothèque était entrée dans trois malles extensibles. Trois malles et elle les avait parcourues comme un héritage dont elle avait acquis les droits en épousant James Potter, Sang-Pur, l'incarnation parfaite et fidèle d'une existence pleinement sorcière, si sûr de lui et du bien-fondé de ses moindres faits et gestes qu'il ne s'arrêtait jamais vraiment pour réfléchir, mais poursuivait son petit chemin comme si son existence lui était un droit inaliénable, une sorte de bulldozer dans le terrain vague que Lily percevait comme l'existence qui avait toujours pour elle quelque chose d'un peu sombre, d'un peu glauque, où rôdaient les jeunes gens et les camés vacillants, où brillaient les éclats de bouteille au milieu des mégots.

Trois malles de livres et elle s'était extasiée comme devant la nouvelle bibliothèque d'Alexandrie, avait nagé toute entière dans cette connaissance encore neuve pour elle, encore exotique malgré son éducation, dans la sensation-même de la magie, primale et solide comme jamais elle ne l'avait resentie. Car les Potter apparaissaient comme des gens de bien. En effet, elle avait côtoyé Euphemia et Fleamont avant leur mort, parce qu'il fallait présenter la petite-amie à la famille. Ils ne paraissaient pas plus horribles que d'autre, pas plus étranges, pas plus désagréables que ses propres parents avec leurs petites vies bien rangées et leurs existences normales. Il s'agissait simplement d'une autre forme de normal, le normal de ceux qui se baladaient avec chapeaux et capes et crapauds et leurs envies de buter les gens comme elle. (Son introduction aux parents de James avait fait pincer beaucoup de lèvres, avait soulevé beaucoup de questionnement. Cela ne s'était pas soldé par un rejet total, bien sûr que non, l'on était une famille moderne et l'on ne faisait pas cela chez nous, l'on était mieux que ces fous furieux qui tuaient leurs Moldus le dimanche après-midi entre le thé et le dîner.)

C'étaient des gens de bien, les Potter. Et leur bibliothèque se devait d'être à leur image, bien sûr, elle possédait un catalogue fournie de volumes choisies avec grand soin qui venaient déployer une histoire des intérêts familiaux à travers les siècles. Étrangement pourtant, derrière la douce odeur de cuir, de vieille colle, il venait suinter des volumes une magie bizarre, née de recherche obsessive sur la Mort, la mort dans toute sa cruauté et finitude, aux frontières qu'il fallait sans cesse repousser, mêlée de questionnements dérangeants sur l'au-delà, la mort la mort la mort qui revenait en une litanie incessante. Une obsession du monde sorcier, ses Sang-Purs, de la famille Potter en particulier ? Elle s'imaginait mal tuer quelqu'un pour prolonger sa vie d'une poignée d'années, jouer au con avec des forces qui les dépassaient (la nature, la magie, -Dieu?-, la mort comme certitude universelle).

Certains des rituels, des sorts au sujet desquels elle lisait avait des implications obscènes qui glaçait un peu le cœur. Mais elle comprenait pourquoi l'on pouvait se laisser prendre, surprendre par une connaissance des siècles passés juste à portée de doigts.

Aussi, Lily s'emmerdait.

Ce n'est pas qu'il n'y avait pas Harry, la lumière de ses jours, grand bouffeur de temps et d'énergie, mais pourtant si gratifiant pour elle, pour eux, pour son ego, pour la considération de sa place dans l'univers. Une petite chose, un être humain qui était un elle, un peu James, un cœur qui battait au rythme du sien et cette odeur si particulière et ses petites mains, si petites, presque irréelles, à peine croyables. C'est qu'il y avait tant que l'on pouvait faire avec un enfant avant de vouloir autre chose. Ce genre de réflexion, elle avait conscience qu'il valait certainement mieux qu'elle les garde pour elle : elle était mère désormais, il y avait des choses qui ne se disait pas.

Elle avait l'impression d'être devenu ces femmes (sa mère, sa grand-mère avant elle, toutes les femmes du voisinage), celles qui restaient à l'intérieur, qui s'occupaient de la maison, des enfants, jamais vraiment considérées à leur juste valeur, toujours un peu étouffées dans le carcan de leur existence (mais après tout c'était tout ce qu'elles avaient toujours connu, et ce que leurs mères avaient connu et leurs mères avant elles). Avec Pétunia, elles le savaient pourtant, en avaient fait un genre de pacte plus ou moins implicite : elles ne seraient pas comme ça. Toutes les deux avaient en effet toujours eu ce désir tenace de partir, et partir c'était échapper à ces portes fermées ; quant à l'échappatoire il n'y avait jamais eu que l'école, les leçons apprises en se battant bec et ongles car il n'y avait pas d'autre solution. Cependant, comme une apocalypse dans leur maisonnée, il en était apparu une autre pour Lily, une solution à faire rugir de rage ceux laissés sur le bas-côté de la vie : la magie. Poudlard et d'autres leçons à apprendre ; ce ne serait plus jamais vraiment pareil, parce bien évidemment que la magie était supérieure, il fallait être stupide pour ne pas le croire. Mais.

Pétunia, toute à ses rêves d'université écrasés, dans sa hâte de fuir (de la fuir elle, merde), avait trouvé son autre échappatoire : bedonnant, une moustache stupide, l'esprit étriqué, un salaire ronflant qui tombait à la fin du mois. Elle devait toutefois accorder à sa sœur que, même s'il n'y avait aucun doute que Vernon était aussi stupide que sa moustache, il possédait les moyens d'offrir à sa femme une maison neuve en banlieue. Une maison sans tache de moisissure, dont les toilettes n'étaient pas de l'autre côté d'une cour glacée par les hivers anglais et dont les voisins ne daignaient pas taper les murs au moindre bruit qui ne leur convenait pas (ce qu'elle avait détesté les Johnson).

Et finalement, elle n'avait rien fait de mieux que ses ancêtres avant elle : rencontrer l'homme, aimer l'homme, avoir un enfant, épouser l'homme. Se trouver coincée chez soi parce qu'un mégalomaniaque voulait tuer ledit enfant. Mais après tout l'homme n'était pas nébuleux, au contraire, il était plutôt très réel : il était James, avec ses qualités et ses défauts, les qualités qu'elle aurait aimé trouver chez elle, les défauts qui lui faisait grincer les dents, lui donnaient envie de le détester un peu et de se détester un peu de l'aimer autant ; il était James, un genre de bloc, peut-être un bélier toute corne dehors (ou un cerf, ah !) dans sa certitude et sa façon de vivre, dans le fait que ce qu'il faisait, tous les jours en se levant, était sans aucune hésitation la chose à faire. C'était rafraîchissant, si rassurant ; c'était ce dont elle avait besoin.

Ce dont elle avait besoin, c'était quelque chose à faire qui était plus que de s'occuper de Harry (les tantes et les grands-mères et toutes les voisines la regardaient d'un regard noir).

Peut-être qu'elle aurait pu se mettre au tricot.

Plutôt que le tricot, elle choisit la magie, la guerre, la douleur et son fils. Elle s'imaginait Voldemort tuer Harry ; elle ne se l'imaginait pas car cela n'arriverait pas, parce qu'elle tuerait Voldemort avant qu'il ne fasse seulement qu'effleurer son enfant (prenez ça et les tantes et les grands-mères et toutes les voisines).

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(Lorsqu'elle-même ou sa sœur, dans un passé si proche, venaient se plaindre à leur mère (pour rien, peut-être un plat un peu fade, une coupe de robe trop vieux jeu) ou, au contraire quand Pétunia laissait la cuisine propre mais pas propre, quand des habits étaient reprisés sans beaucoup d'expérience mais plutôt pour faire plaisir aux yeux intransigeants, elle revoyait le visage de sa mère qui répétait comme un mantra « on n'est jamais mieux servi que par soi-même ». Il y avait un peu de ça, parce que c'était vrai. Voldemort n'était pas une cuisine laissée vaguement en désordre. Il demeurait le problème de tout le monde, mais aussi son problème, son problème à elle ; et les problèmes, on les réglait.

On n'est jamais mieux servi que par soi-même.

Sa mère était morte depuis un moment, cela faisait bientôt six ans, et parfois elle se surprenait à oublier des bouts d'elle, à chercher au fond de son esprit un sourire, un encouragement, peut-être son parfum dans la douceur d'une embrassade, mais souvent il paraissait ne lui rester que ses remarques cinglantes qui s'en venaient flotter à la surface de son psyché comme des moustiques dont on ne pouvait se débarrasser ; et l'on était jamais mieux servi que par soi-même, et souvenez-vous de ça, les filles, et elle s'en souvenait.)

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L'idée ne lui vint pas d'un coup comme une ampoule qui explose. Ce fut plutôt un long travail de sape, la montée lente de la marée, son subconscient qui l'assaillait de messages multiples, parfois foireux, parfois presque trop clairs, trop intelligents, pendant qu'elle préparait un repas, changeait une couche, regardait l'expression ébahie, perdue sur le visage de Harry pendant qu'elle produisait des lumières dans le creux de sa main. C'était sans doute la nature-même de la bibliothèque de la faire parvenir à cette conclusion, elle et cette vision tordue (simpliste ?) de la mort, de la magie, comme si l'homme qui tenait la baguette n'était plus vraiment homme, davantage une sorte de demi-dieu.

Elle serait un demi-dieu, et elle allait mourir, car à la fin, à la toute-fin l'on est mortel ou on ne l'est pas.

L'idée était simple, un jeu d'enfants vraiment. Une base de potion qu'un étudiant en cinquième année muni d'un peu de jugeote aurait été capable de produire s'il avait eu la motivation adéquate et les outils qu'étaient ces énormes volumes à l'écriture serrée. Trois ingrédients primordiaux qui venaient vous foutre le cœur au bord des lèvres. Un bébé que l'on ne voulait voir mourir pour rien au monde. Une vague envie, une certitude de ne pas survivre à cette guerre.

Le tout formait un puzzle à monter pièce par pièce.

Tout d'abord, l'expression que la magie, en juge dans sa grande bénévolence, donnait son accord pour cet acte qui forçait les fines barrières de la mort : du sang de licorne, volontairement donné. Ensuite, la chair, la pièce, le bout de l'ennemi à abattre (Voldemort, le Seigneur des Ténèbres, Vous-Savez-Qui, Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom) : elle trouverait bien ; elle irait jusqu'à le poursuivre jusque dans l'antre où il se terrait, lui arracherait tout son râtelier une dent après l'autre si c'était bien ce que l'on demandait d'elle. Finalement, le sang de la mère, son sang à elle comme mer nourricière, comme dernier écrin de protection face à la cruauté, au caractère cru et horrible du monde qui ne voulait que tuer.

C'était simple.

Bien trop simple.

C'était de la folie pure.

Lorsqu'elle y pensait trop, trop fort, qu'elle tournait l'idée dans tous les sens, elle rencontrait le mur brut de la réalité sur lequel elle venait se défoncer les paumes. Et pourtant.

Elle aurait sûrement dû en parler à quelqu'un, hurler son idée à toute oreille qui aurait bien voulu entendre sa plainte. Elle n'en avait rien fait, s'était complu dans cette atmosphère lacée de secrets, de non-dits, de bruissements de pages dans la semi-pénombre. Elle aurait pu le dire à James ; il vivait dans la même maison, c'était le père de son enfant, le gardien de ses nuits, la peau douce, les muscles, la dernière amarre qui hantait son cerveau enfiévré.

Cependant cela ne concernait pas James : cela la concernait elle-même, et Harry, et Voldemort (une grande figure toute en noire, aux yeux rouges rouges rouges).

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« Bonjour à vous tous » dit-elle en se sentant un peu stupide.

Elle était dans la Forêt Interdite, elle avait Harry dans les bras et tout, dans le moindre de leur mouvement, dans la couleur irréelle de leurs robes jusque dans leur présence, lourde et tangible comme un deuxième monstre, lui faisait comprendre que les licornes étaient des êtres magiques. Pourtant, elle ne pouvait se départir de l'impression qu'elle parlait à quelques pauvres canassons qui ne pouvaient pas vraiment la comprendre. (Lily au pays des licornes, suppléa son esprit enfiévré.)

« Je m'appelle Lily. Et voici mon fils. Il a presque un an, il s'appelle Harry » continua t-elle. Elle posa Harry au sol. En un « oh ! » fatigué, il s'assit le cul sur la terre humide. Elle ne savait pas quoi faire, alors elle s'agenouilla sur l'humus, fébrile dans ses pensées, dans ses gestes et dans son âme. Sa conscience lui criait que c'était une mauvaise idée.

Mais il était trop tard : elle avait pris sa décision et irait jusqu'à la fin (la fin).

Le Somnus qu'elle avait administré à un James tout groggy de sommeil le tiendrait endormi jusqu'à midi, peut-être plus : elle avait eu la main lourde. Elle aurait du se sentir coupable ; pourtant, ce qui lui filait des sueurs froides, c'était combien elle ne se sentait pas coupable, combien il n'y avait pas vraiment eu d'autre choix. Harry, une fois nourri, avait obtempéré sans trop de chichis. Lily se lamentait un peu que sortir de la maison était encore pour lui une grande aventure. Elle aurait aimé que son fils connaisse l'air frais, les grands prés, la boue et les taches d'herbe sur les habits ; il devait se contenter de quatre murs et de parents bouillants de stress et de remords.

Il devrait se contenter de sa mère, seule dans la Forêt Interdite face à une harde de licornes qui pouvaient très bien la tuer, là tout de suite, et en finir.

« Je suis ici car je viens demander votre aide, si vous m'en jugez digne. Un homme horrible dont l'on n'ose plus prononcer le nom a décidé qu'il allait tuer mon fils, Harry, guidé par une stupide prophétie. Elle lui donnerait le pouvoir de vaincre cet homme horrible, un homme qui est allé à l'encontre de tout ce vers quoi tend l'ordre naturel des choses. Il aurait fait un pied-de-nez à la magie elle-même ; on murmure qu'il est immortel, qu'il a trouvé le moyen de tromper la mort. »

Elle s'arrêta, laissa le silence remplir les zones d'ombre sous les arbres ; les licornes semblaient l'écouter (elles devaient l'écouter, car sinon...). Un poulain fit mine de s'approcher d'elle : sa mère lui donna un coup de tête ; leurs sabots tapaient le sol d'un bruit mat et lourd. Et les mots sortaient de sa bouche avec cette même lourdeur, cette même gravité ; pourtant elle bafouillait un peu.

« Ainsi j'ai mis au point un rituel, quelque chose qui a déjà été accompli par le passé. Pas exactement sous cette forme, certes, mais peut-être que vous vous en souvenez. Pour cela, j'aurais besoin de l'accord de la magie ; la magie, c'est vous. Il me faudrait votre sang » fit-elle d'une voix qui s'étrangla.

L'air s'était chargé d'électricité malveillante. Toutefois et malgré son bon sens qui lui hurlait de saisir Harry et de transplaner, elle poursuivit sa tirade. Elle n'avait plus le choix. Harry demeurait comme transcendé ; ses yeux si semblables aux siens suivaient dans la pénombre des ombres qu'elle ne pouvait voir.

« Il faut du sang, du sang de licorne donné volontairement. Je jure sur ma vie, sur tout ce que j'ai de plus précieux, que ce sang ne sera utilisé que pour sauver la vie de mon fils, la chair de ma chair, que ce sang ne sera utilisé que pour détruire l'homme qui bafoue ainsi les lois de la magie. Je vous en conjure. »

Elle ajouta, avec une note de désespoir dans la voix : « S'il-vous-plaît... » Malgré la fraîcheur du matin, elle dut s'essuyer ses mains moites de sueur sur son jeans. Elle se dit qu'elle serait bien avancée si les licornes décidaient là de se détourner d'elle et de retourner à la pénombre de la forêt.

Alors la licorne s'avança, celle-là même qui avait rabroué son poulain. La respiration de Lily se coinça dans sa poitrine.

Il y avait quelque chose de l'horreur et du sublime dans le monde sorcier, où les hommes devenaient des bêtes les soirs de pleine lune et où six syllabes pouvaient tuer en une lumière verte qui demeurait gravée dans la rétine.

Lily sentit sur elle le regard de la licorne, insondable comme les profondeurs de l'océan. Il y eut un temps indéfinissable, le pacte fut conclu dans un échange muet. La licorne tendit son mufle vers elle d'un mouvement saccadé, presque impatient. Lily éleva sa main pour lui caresser les naseaux, le souffle court, le corps tout tendu d'anticipation. La bête, lentement, posément, comme l'inéluctabilité-même de la mort, franchit la distance qui les séparait, puis ouvrit la gueule (c'était une gueule de dents acérées, d'un prédateur, d'un loup de cauchemar, d'un horrible monstre, les dents luisaient dans la demi-pénombre). Et la licorne croqua ses doigts.

Son bras émit un spasme. La douleur lui traversa le corps, une lame qui transperçait les chairs. Elle étouffa de toutes ses forces un gémissement. Enfouir la douleur loin, très loin car ce n'était pas le moment de réagir, seulement d'agir. Elle pressa sur les vagues de douleur comme si sa vie en dépendait ; Harry ne lui lançait qu'un regard curieux, n'ayant pas pleinement conscience de ce qui se déroulait devant ses yeux ; une sorte de cheval géant qui brillait accaparait pleinement son attention.

La licorne tira d'un coup sec. Un bruit dégueulasse, qu'elle n'aurait jamais dû entendre, retentit dans toute la forêt ou peut-être seulement à l'intérieur de son propre crâne et vint faire écho au tam-tam des battements de son cœur.

Un cri, presque un râle lui bouffait l'intérieur de la gorge. La licorne mâchait, mâchait en continuant à la fixer. Ça craquait et ça craquait et dans l'air une pression comme un gros orage tout prêt à éclater. Lily serra sa main contre sa poitrine ; la licorne tendit toutefois son mufle vers sa main, la délogea. Une langue vint lécher sa main sanglante (la douleur s'adoucit, disparut -presque-, mais l'adrénaline, la magie, l'horreur continuait à couler dans ses veines comme de l'or en fusion).

Il lui manquait deux doigts à la main droite, l'auriculaire et l'annulaire, tranchés à leur base et pas d'un coup net ; cela laissait une bouillie rosâtre. Nauséeuse, elle prit de profondes inspirations. Harry, à ses côtés, n'avait pas moufté : il observait désormais d'un air fasciné les avances d'un poulain curieux.

Et alors...

La licorne pencha sa grosse tête vers l'enfant (et Lily criait, criait à l'intérieur d'elle-même), puis, d'un coup de langue robuste, avec méthode, entreprit de lécher son fils, et sa tête et son nez et ses petites mains qui s'ouvraient et se fermaient dans le vide. Elle aplatit sa touffe de cheveux noirs d'une langue baveuse. Des filaments rosâtres venaient se mêler à sa bave translucide. Harry ouvrit de grands yeux écarquillés.

Sa tâche dûment accomplie, la licorne redressa la tête et fixa Lily d'un regard torve, puis lui offrit son encolure. Lily demeura figée sur place, sa main mutilée contre sa poitrine. La licorne piaffa d'impatience.

Lily se réveilla de la torpeur toute relative dans laquelle elle était plongée, mélange de douleur et du choc de l'irréalité de la situation.

D'une main tremblante, elle sortit de ses poches un couteau en argent et une fiole, se redressa et vint se tenir devant le flanc frémissant de la créature. Elle prit une profonde inspiration, saisit le couteau de sa main mutilée ; son autre main se posa d'elle-même sur l'encolure de la bête, comme pour la calmer (mais qu'en avait donc à faire une bête comme cela, vibrante de puissance et de magie?). Ses muscles chauds jouaient sous ses doigts, lui rappelaient qu'elle allait meurtrir un être vivant de chair et de sang. Elle manqua murmurer « je suis désolée » mais se retint au dernier moment : l'échange avait été effectué, elle n'avait aucune raison d'être désolée, vraiment aucune raison.

Elle enfonça le couteau dans le poitrail de la licorne d'une main qui s'était arrêtée de trembler, comme si quelque force supérieure (ou l'adrénaline, ou la magie) la guidait dans sa tâche. De la plaie, un liquide qu'elle n'avait jamais pensé voir de ses propres yeux et encore moins toucher, lumineux et pur et si magique qu'elle était sûre qu'il aurait brillé dans la nuit la plus sombre, le sang de la licorne coula le long de son encolure. Lily le recueillit dans la fiole, en mis partout. Elle n'avait pas confiance en l'usage de la magie pour ce type de manipulation : trop de facteurs pouvaient venir tout faire foirer.

« Ne bouge pas, s'il-te-plaît » supplia t-elle.

Elle avait rempli la fiole du sang. Il tourbillonnait, possédé d'une vie propre, chaud dans sa paume ; elle fit disparaître la fiole dans une de ses poches. D'un informulé, elle renferma la plaie, qui n'était pas si profonde finalement (heureusement : faire mal de cette façon à un tel animal était quelque chose qui vous bouffait le cœur, vous laissez un peu fébrile, venait questionner vos actions, votre détermination). La licorne esquissa un pas. Lily s'écarta pour lui laisser de la place.

Harry et le poulain se regardaient les yeux dans les yeux ; le poulain avait baissé sa tête à hauteur de la poitrine de son fils. Il paraissait tout tendu, comme si, au moindre bruit, il aurait aussitôt pris la poudre d'escampette. Lily posa à nouveau une main sur l'encolure de la licorne, une douleur bizarre dans la poitrine.

« Merci » murmura t-elle.

Le reste de la harde n'était qu'une vision fantomatique que l'on ne pouvait surprendre que du coin de l'œil, qui disparaissait si l'on essayait d'en distinguer les formes. La licorne appela à elle son poulain qui s'écarta de Harry comme à contre-cœur. L'enfant ne le quitta pas des yeux. Lily surprit le regard de la licorne ; elle hocha la tête. C'était un adieu.

D'un pas lourd, leur montrant sa croupe, la licorne s'éloigna. Le poulain caracola au-dessus d'une souche, sa silhouette, qui n'était que longues pattes, faisait une boule de vie et de jeunesse. Ils disparurent entre les arbres comme s'ils n'avaient jamais été là, laissant une impression de vide qui faisait écho au vide qui grandissait dans sa poitrine.

Le rire de Lily eut des échos un peu maniaque lorsqu'il résonna sous les sombres frondaisons.

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Elle rentra chez eux les jambes lourdes, le corps comme au bord de l'implosion et un simple choc viendrait tout faire péter et Harry dans ses bras était cette masse qu'elle essayait d'associer à son fils et heureusement, heureusement James n'était pas encore réveillé.

Elle abandonna Harry au milieu d'un cercle de jouets, s'alluma une cigarette, puis une autre, ses mains tremblaient ; elle avait beau les fixer d'un regard furieux, elles ne voulaient s'arrêter de frissonner en des sursauts violents qui lui secouaient tout le corps (il lui manquait deux doigts, cela paraissait encore un peu faux, et elle était là, de la terre sous les ongles et le sang au goût d'interdit avait séché dans les plis de sa main, s'était mêlé au sien). Une litanie d'injures tournoyait dans son esprit.

Le parquet craqua : elle tourna la tête.

« Je sais pas ce que j'avais, n'empêche j'ai dormi comme une souche » sourit James.

Elle lui fit un mince sourire en retour ; il frotta son torse nu d'un air encore groggy, ses cheveux au saut du lit encore plus décoiffés qu'ils ne l'étaient naturellement. Cela lui donnait l'air d'une chouette un peu étonnée. Il s'approcha d'elle avec un certain air béat, puis se figea d'un coup, cligna des yeux.

« Qu'est-ce que t'as fait ? » murmura James. Il prit avec délicatesse, avec un soin infini, sa main dans les siennes. Les sourcils froncés, le corps tout raide, il était l'image parfaite du mari qu'elle s'était imaginée, un mari qui lui aurait prit la main et l'aurait regardée comme il la regardait en ce moment. Un peu perdu, un peu noyé. Est-ce que Vernon avait déjà regardé Pétunia de cette manière ? Est-ce que son père, peut-être ? Est-ce que c'était ça l'amour, ou des mots sur une page ?Dans le regard de James, de son mari, elle croisa des mèches de cheveux roux, un bébé qui criait, des petites mains ; elle ferma les yeux.

Il lui monta dans la gorge comme une grosse envie de chialer.

« C'est pas important » répondit-elle.

« Pardon ? » dit James. Elle rouvrit les yeux ; son pouce à lui traçait des cercles sur le dos de sa main.

« C'est pas important » répéta t-elle.

Il avait cette expression sur le visage comme une condamnation, cette expression qui hurlait Tu ne vas pas me le dire, je le sais, mais j'aimerais tellement que, mais ils ne se disaient pas tout, ils ne s'étaient jamais tout dit parce que ce n'était pas ce qui comptait ; ce qui comptait, c'était se faire confiance. Elle avait confiance en James. Elle espérait que James, aussi...

« Est-ce que ça un rapport avec l'Ordre, quelque chose que tu ne peux pas me dire ? » suggéra t-il avec une touche d'espoir dans la voix.

Non.

« Oui. »

D'une main un peu fébrile, il frotta ses yeux bouffis, en délogea ses lunettes.

« Tu peux pas faire ça, faut que tu me le dises » dit-il d'un ton mort.

Elle le regarda, la lèvre tremblotante.

« Lily... »

Et quoi faire, maintenant ? Elle regardait Harry qui jouait avec un renne clignotant de lumières festives, une horreur offerte par Remus, Harry qui faisait des bruits avec sa bouche sans se soucier du drame qui se déroulait à quelques mètres de lui. Lily savait qu'elle ne pourrait vraiment cacher ni ses doigts arrachés, ni le reste. Il ne restait plus d'option viable : tout révéler ou ne rien dire et attendre que le château de cartes vienne s'effondrer à ses pieds. Ou bien. Ou bien...

« Putain de merde, Lily ! » gronda t-il.

Ses yeux bruns cherchaient son regard à elle mais, pour une fois, pour une fois elle ne cherchait pas à le rencontrer, ne cherchait pas à fouiller dans son psyché mais essayait de tout son cœur de l'éviter. La décision fut prise en une fraction de seconde ; elle reviendrait la hanter pour beaucoup plus longtemps que ça : c'était tout ce qu'il ne fallait pas faire. Elle saisit sa baguette dans la poche de son jeans, la tendit devant elle d'une main tremblante. Son extrémité demeurait figée entre les deux yeux de James, son mari, le père de son enfant et la dernière personne qu'elle souhaitait au courant de ce qu'elle était en train de faire, cette course vers la mort et la victoire dont le coup de pistolet avait déjà retenti.

« Hey, non ! » dit James en esquissant un geste( mais il était trop tard).

« Confundus » souffla t-elle en accompagnant le sort d'une torsion de poignet.

Le regard de James se troubla. Elle mit toute son intention derrière le sort ; la nappe de la cuisine forma une vague frémissante qu'elle essayait d'aplatir, d'aplatir comme elle essayait de faire taire les voix de la raison qui hurlaient dans sa tête.

« Je suis désolée » murmura t-elle.

James sourit.

« Qu'est-ce qu'on mange ? » dit-il en retour, les yeux pétillants de vie. Elle lui fit un sourire larmoyant. Harry dit quelque chose qui ressemblait à « papa ». Merde, merde, merde.


Lily tenait aux creux de ses paumes une information qui allait causer sa perte. Que toutes les pièces du puzzle viennent s'emboîter si facilement et dans un contexte si horrible donnait l'impression glaçante qu'il y avait quelque grande force à l'œuvre derrière la scène ; cette force jouait son propre jeu, bougeait ses propres pièces et souriait de tous ses crocs luisants de sang.

Les crocs se refermeront sur elle. Mais avant, ils cueilleront dans un désastre barbouillé de sang l'être dégueulasse qu'était Marcus Mulciber.

C'était un enterrement moldu comme il y en avait des centaines par jour, semblables à celui de ses parents et loin des extravagances sorcières, des rituels de temps passés qui venaient rappeler que la magie était plus que du maniement de baguette. Il y avait les parents de Mary, la famille de Mary, les amis moldus de Mary. Les amis sorciers de Mary, qui ne se mêlaient pas exactement à la foule, jetaient des regards anxieux par-dessus la foule, sur les nerfs, dans l'attente d'un dernier coup d'éclat. Certains n'étaient pas venus car le danger était trop grand. Lily savait qu'elle n'aurait pas dû être là avec sa cible sur le dos, que Dumbledore, lorsqu'il l'apprendrait, viendrait certainement lui remonter les bretelles. Toutefois, elle n'avait pas le choix.

Les petites vieilles égrenaient leurs chapelets sur les coussins brodés qu'elles avaient posés tout exprès sur les bancs inconfortables du temple.

C'est que Mary McDonald était morte. Que l'Ordre savait qui l'avait tuée (qui l'avait violée, avant de la tuer, et cela faisait monter en elle une haine si primaire qu'elle ne savait trop quoi en faire -sinon qu'elle savait très bien quoi en faire, que Mulciber allait mourir demain-). Qu'elle n'était plus que trois lignes, un petit encart dans le Prophète, juste histoire de, parce que les Nés-Moldus en ce moment n'était pas en odeur de sainteté dans le monde magique.

(Peut-être qu'elle l'avait cherché.)

Le père de Mary lisait un papier qu'il avait plissé sur le pupitre d'une main tremblante. Il parlait de combien elle aimait sa famille, ses amis, son petit-ami (il était pompier, un bon gars, la tête sur les épaules, il regardait droit devant lui, c'était lui qui avait découvert le corps), du vide qu'elle laisserait derrière elle. Lily se laissa imaginer à quoi ressemblerait son enterrement, s'il réunirait seulement la famille ou si ceux qui viendraient lui payer les derniers hommages s'étaleraient en masse chuchotante jusque dans la rue. Peut-être qu'elle finirait seule, son corps jeté dans une fosse commune. Après tout le futur était si vaporeux, si changeant, reposait sur tellement de variables que personne ne pouvait imaginer à quoi ressemblerait la semaine prochaine.

Son père ne lirait pas son élégie dans tous les cas, puisqu'il était bien mort.

Elle ne fut accostée par personne, malgré qu'elle reconnut quelques visages de Poudlard : elle se demanda si son statut de cadavre ambulant était si évident.

Elle laissa son esprit vagabonder sur des pensées morbides. Pourtant, elle était là pour un but précis, ou plutôt pour quelqu'un. Elle le remarqua seulement alors qu'elle était à deux doigts de transplaner et de rentrer chez elle, n'ayant aucune envie de faire courir le moindre danger à la famille McDonald qui ne devait pas trop comprendre de quoi il était question.

Sirius Black, elle ne l'avait jamais supporté. Ils pouvaient rester dans la même pièce, plus ou moins, avec James entre eux ; aussi et paradoxalement, dans un duel sorcier, dans une confrontation avec quelques Mangemorts, elle lui aurait fait confiance, aurait joué sa vie sur ce pari risqué. Mais la mondanité des rapports humains ne survivait pas à l'affrontement de leurs deux personnalités. En gros, elle trouvait qu'il était un pauvre con ; le sentiment paraissait mutuel. Ils s'en accommodaient.

Il était le meilleur candidat pour ce qu'elle comptait accomplir.

Lily se planta devant lui. Ses yeux se focalisèrent sur elle ; il avait une sale tête. De grosses cernes noires, les cheveux gras, les robes froissées, un visage parcouru de tics. Seul, aussi, à enchaîner les cigarettes sur le perron ; un Sirius seul n'était jamais vraiment un bon signe : trop volatile, trop de temps à se morfondre de pensées qui menaient à sa ruine et à celle des autres.

« Evans » dit-il mollement. Il exhala une bouffée de fumée ; Lily plia ses doigts une fois, deux fois, puis sortit son propre paquet de sa poche.

« Black » répondit-elle en s'allumant une clope de sa main mutilée. Cela l'apaisa, tout juste. Ils restèrent quelques instants sans rien dire, juste à se regarder.

Quelques mots banals furent échangés sans vraiment de conviction ; c'était un enterrement : depuis quelques années, les mêmes paroles vides étaient dites et redites en boucle jusqu'à l'écœurement.

« Pas vraiment sûr de venir ici avec une telle cible sur ta tête » commenta Sirius, non sans raison.

« Peut-être que James déteint sur moi, on apprend à apprécier le goût du risque » dit-elle avec un sourire.

Il huma ; c'était peut-être un signe d'approbation. Sans Remus, sans James, même sans Peter, il paraissait un peu perdu dans son propre corps ; il semblait manquer quelque chose. Elle aurait aimé poser des questions sur ce qu'il devenait, à quoi ressemblait sa vie, que foutait l'Ordre. Elle se retint tout juste, laissa mariner le silence.

« Je sais où trouver Mulciber. Demain matin, je veux dire, je sais où il sera, où on pourra le trouver » dit-elle d'un ton nonchalant.

Sirius se figea, un temps. Puis : « Pour l'emmener au Ministère ? Le faire répondre de ses crimes devant un putain de tribunal ? »

Il souriait d'un sourire féral, de ceux qui montraient les dents, et s'était redressé comme un chien aux aguets. Il avait les yeux alertes, paraissait soudain fébrile, la regardait avec hauteur et avec bassesse et elle devait se refréner de rétorquer d'une remarque méchante ou de lui foutre son poing dans la gueule, peut-être. Le bâtard. Il voulait lui faire dire les mots ; elle les dirait. Il en ferait ce qu'il voudrait.

« Pour le tuer » dit-elle, simplement.

Sirius souffla du nez, croisa son regard ; elle vit une image de Mary qui riait, qui riait, à moitié nue, le visage et le cou tout rouge, les débris du corps de Benjy, le sang sur la plage, Mulciber, le père, pas celui-là, pas le violeur, le meurtrier, qui riait, riait, le visage ravagé plaqué au sol, un homme écrasait son poing sur la face d'un autre et cela était si bon. Elle cligna des yeux. Il fit une moue dégoûtée.

« Et tu me dis ça, parce que... ? » demanda t-il en connaissant très bien la réponse.

« Parce que je pensais que tu serais intéressé.

- Putain de merde... » souffla Sirius. Il écrasa son mégot au sol, releva la tête et regarda un point à droite de sa tête : « James...

- Pas au courant.

- L'Ordre ?

- Non plus. »

Il fit la moue : « Une pente glissante, ça. Un an de mariage et déjà ça vient cacher des choses à son mari. »

Ah.

« C'est pour Mary. Si t'as rien d'autre à foutre que de me faire chier avec tes remarques à la con, dis-le tout de suite, un Oubliettes et on en parle plus. »

Il enfonça la main dans une poche de ses robes, certainement qu'il avait sa baguette au bout des doigts : « Essaie seulement. »

Son ton était dur, mais ce n'était qu'un jeu auquel ils jouaient. Il savait ce qu'elle voulait de lui. Elle savait qu'il dirait oui. Mais tout le monde se détendrait si les conventions étaient respectées, si Lily Potter et Sirius Black s'envoyaient quelques piques avant de se mettre d'accord sur quoi que ce soit.

« Donc ? » demanda t-elle en réprimant son agacement.

« Bien sûr que j'en suis » répondit-il d'une voix égale qui ne trompait personne. Cela faisait aussi partie du jeu.

« Je comptais rester à ton appartement ce soir, c'est plus facile à expliquer. Une sorte de veillée funèbre, peut-être.

- Ah ! Mais c'est le genre de chose qui ferait jaser » dit Sirius avec un sourire lubrique.

Elle ignora la remarque.

Ils finirent leurs clopes sans se presser, en se jugeant du coin de l'œil. Sirius s'abstint de toute question, car après tout l'endroit était beaucoup trop public et l'on ne savait pas à qui faire confiance, ce qui arriverait aux oreilles de qui.

Elle envoya un Patronus à James pour lui dire où elle serait ce soir, en espérant qu'il ne le prenne pas mal (mais après tout il lui avait déjà fait la même chose sur des excuses un peu plus vagues qu'une veillée mortuaire, alors elle était à peine gênée de son mensonge). Sa réponse arriva quelques minutes plus tard sous la forme du grand cerf ; il avait réussi à incorporer une blague sur le fait de ne pas faire de bêtises avec Sirius ; sans surprise, cela fit ricaner ce dernier.

Finalement, Sirius lui présenta son bras ; ils transplanèrent.

.

L'appartement n'était pas vraiment propre, pas si l'on avait des critères impossibles et névrotiques, toutefois il était dénué de toute odeur suspecte, sinon celle de cigarette qui venait lui caresser le nez ; la vaisselle était faite, quelques tasses envahissaient petit à petit toute surface plane, des bouteilles de bière attendaient dans le couloir. L'endroit était cosy : il y avait même quelques photos, sorcières et moldues, accrochées au mur qui venaient accueillir le visiteur.

Lily savait que Remus vivait avec Sirius mais qu'il ne serait pas là : sinon, il n'aurait pas manqué l'enterrement de Mary. Remus et sa stupide lycanthropie et sa capacité stupide à se renfermer sur lui-même au moindre problème.

Sirius sortit du frigo des restes de pâtes qu'ils accompagnèrent de sauce tomate. Le tout fut réchauffé à l'aide de la magie. Ils s'installèrent sur le canapé, Sirius avec son Tupp, Lily avec son bol, chacun avec une bière fraîche. Lily se demanda si Sirius s'attendait vraiment à ce qu'ils fassent une veillée funèbre. L'hommage qu'ils rendraient à Mary aurait en effet un caractère plus sanglant que quelques bougies et souvenirs lancés au vent comme dernières offrandes. Aussi, elle avait épuisé toutes ses larmes à l'annonce de la nouvelle. Il ne restait qu'une détermination froide.

« Donc. Mulciber, demain ? » demanda Sirius en se léchant la main qu'il avait réussi à tacher de sauce tomate. Il essuya ensuite sa main sur ses robes ; Lily plissa le nez de dégoût.

« Ouais. Demain matin. Apparemment il fait des longueurs dans un lac près de sa maison de vacances tous les mardis.

- Mens sana in corpore sano. J'imagine qu'il faut être en bonne forme physique pour tuer des Né-Moldus... » grinça Sirius.

Et tuer Mary et toutes les personnes qu'elle connaissait, aimait, appréciait, avait appris à respecter et bien sûr exterminer les beautés d'une société qui de loin lui était apparu comme une promesse de paradis sur terre.

« D'où tu sais ça ? » demanda Sirius, non sans raison.

C'était la question à un million de livres sterling et la dernière chose qu'elle comptait révéler à Sirius Black. Elle inclina la tête et tapota sa tempe, espérant que Sirius réponde de lui-même à sa question : ce geste, c'était suggérer l'usage de la Legilimancie. Sur qui ? Sirius devrait remplir les trous béants de son ébauche d'histoire.

« D'accord. Garde tes putains de secret. Du moment que c'est pas un guet-apens. Ah ! Imagine si c'était toi, la taupe dans l'Ordre ? » dit-il avec un sourire sombre.

« Parce que la victoire de Tu-Sais-Qui me profiterait tellement » fit-elle pince-sans-rire.

Ils laissèrent le silence mariner entre eux pendant un temps puis firent le tour des spécificités de l'opération du lendemain. Ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent tous les deux confiants qu'ils n'y allaient pas vraiment sans préparation. La conversation se porta ensuite sur des sujets plus familiers.

« James va bien depuis la dernière fois que je l'ai vu ?

- Il tourne un peu en rond.

- Ah. Il n'est pas le seul » murmura Sirius en posant son Tupp vide.

« Et Remus ? » dit-elle avec l'impression de mettre un coup de pied dans un nid de guêpes.

Le regard de Sirius s'attarda sur la table basse encombrée de vieilles coupes de thé, d'un cendrier qui débordait, de livres aux couvertures qui tombaient en miettes. Route des Indes, de E. M. Forster. Il grogna. « Très bien où il est. »

Elle ne savait pas où était Remus.

Elle doutait que Sirius en sache plus : il y avait un problème avec Remus.

Un temps.

« D'ailleurs, je pensais qu'on était pas sensé toucher à la magie noire » dit-il en indiquant sa main mutilée, les traits lisses. Ce n'était qu'un moyen facile de détourner la conversation, elle en aurait mis sa main au feu.

Lily émit un petit rire et refourgua au fond de son esprit l'image macabre de la licorne aux crocs rosâtres de son sang. Que Sirius s'enquiert à ce sujet était tout à fait normal ; qu'il l'associe à une quelconque magie noire était risible. Elle retint l'envie montante de cacher sa main, demeura enfoncée dans le canapé comme quelqu'un qui n'aurait rien à cacher.

« T'inquiète, ça n'a aucun rapport.

- Mais je ne m'inquiète pas. Aussi, je ne suis pas James ou je-ne-sais-pas-qui ; j'ai été élevé dans une famille qui pratiquait la magie noire de manière plus ou moins publique. Et ça... » dit-il en pointant du doigt sa main, son expression terrible. « Ça, c'en est un putain de résultat.

- C'est faux.

- Ce genre de truc demande toujours un sacrifice, parce que c'est une magie foireuse de fous furieux. Parfois un sacrifice de chair : mon père aussi n'avait que quatre doigts à sa main gauche. Ce n'était pas vraiment pour l'esthétique. Enfin dans certains cercles c'était tout comme, mais tout de même.

- Je ne sais pas quelle idée de merde t'es en train de te mettre dans la tête, mais je t'assure que ça n'a rien à voir » rétorqua t-elle d'un ton sec.

La cadence des paroles de Sirius, jetées négligemment dans leur conversation, lui donnait envie de mordre ; sa voix avait pris cette vertu aristocratique qui donnait toujours l'impression à Lily d'être moins que ce qu'elle était, une voix sûre d'elle et de son bon-vouloir et de sa position dans la société.

Il la regarda en prenant une expression exaspérante, toute d'humour et de condescendance, comme si elle était une bonne blague à regarder de haut.

« Ce n'est pas de la magie noire. Et certainement pas tes affaires. »

Le sacrifice total d'une mère pour son enfant ? Elle ne voyait pas ce qui pouvait être plus éloignée de l'idée qu'elle se faisait de la magie noire, une magie pour faire mal, faire souffrir, pour venir pourrir tout ce qu'elle touchait en un amas visqueux d'asticots putréfiés. Cet échange l'agaçait : si elle avait des comptes à rendre à quelqu'un, ce n'était certainement pas à Sirius Black.

Il leva les mains à hauteur de sa poitrine, comme s'il se rendait en bon seigneur qu'il était ; leur conversation s'éteignit comme un pétard mouillé.

Lily s'alluma une cigarette, les yeux fixés sur la table basse.

.

Cette nuit-là, ils se croisèrent et se recroisèrent dans l'appartement, deux âmes aux nerfs à vif qui firent des aller-retours entre l'évier, les toilettes et la fenêtre de la cuisine. En bon hôte, Sirius lui avait abandonné le canapé ; toutefois, elle était bien trop fébrile pour en profiter pleinement. A trois heures, Sirius entrechoqua des bouteilles et se servit une rasade généreuse de whisky ; à cinq heures, avec l'irritabilité de ceux qui n'avaient dormi qu'une poignée de minutes, ils s'enfournèrent deux toasts, deux cafés et transplanèrent avant de s'entre-tuer de frustration.

Il y avait encore le temps de faire marche arrière, mais plus vraiment : c'était trop tard, l'horrible mécanisme était enclenché. Et puis ils étaient deux, aussi ; deux personnes avaient moins de chance de tourner les talons qu'une personne seule avec ses pensées, ses regrets et un instinct de conservation.

L'atmosphère était teintée d'une lueur bleuâtre ; l'air était doux et la rosée s'accrochait encore à l'herbe éparse autour du lac. Les oiseaux commençait à pépier, les moustiques volaient autour de leurs chevilles : dans l'air, il flottait comme une certitude que la journée serait belle ; Sirius et Lily grognèrent pourtant, presque de concert. Une fois bardés de sortilège de protection, ils s'installèrent dans le long affût du prédateur.

A sept heures trente, le soleil d'été depuis longtemps levé, Mulciber fit son apparition en un « pop » sonore. Il chantonnait un air de musique classique dans sa barbe tout en se déshabillant. Ses affaires finirent en boule au pied d'un arbre. Il s'étira.

C'est qu'il était beau, Marcus Mulciber. Musclé comme un chat racé, une crinière de cheveux blonds et les traits sauvages ; elle se souvenait d'un rire tonitruant qui résonnait dans les couloirs de Poudlard. Il ne riait pas du tout cette fois-là. L'Immobilus (puis le Silencio pour bonne mesure) qu'elle lui envoya vint le cueillir dans sa gueule, le projeta au sol comme un pantin dont on aurait coupé les fils.

Sirius s'avança vers lui à grandes enjambées, les sourcils froncés, une grimace violente qui lui prenait toute la face. Et ainsi, Mulciber était nu devant eux, à la merci de leurs baguettes, la chair de poule lui couvrait lentement le corps ; cela demandait presque de se poser des questions sur la fragilité de la vie humaine.

« Fais ton truc » grogna Sirius.

Ils s'étaient mis d'accord sur ce point : il était stupide de venir perdre des informations d'importance pour l'Ordre simplement parce qu'ils n'étaient pas supposés chasser et exécuter des Mangemorts par eux-mêmes ; alors elle s'agenouilla au côté du corps de Mulciber. Elle fit son truc.

« Legilimens. »

Elle pénétra dans l'esprit de Mulciber comme dans une bouillie granuleuse. L'homme avait quelques notions d'Occlumancie dans les coins ; pas suffisamment pour qu'elle ne puisse fouiller son esprit, sautant de souvenirs en souvenirs avant qu'il ne puisse opposer la moindre résistance. Non sans raison, son esprit était saturé de pensées de mort : il savait que rien d'autre ne l'attendait dans l'heure qu'il suivrait ; elle suivit des scènes de torture (de Moldus, de sorciers, de personnes autres, des femmes des femmes des femmes). Mary, aussi, dans une scène qui la prit aux tripes ; elle eut un haut-le-cœur. Et comme une cerise sur le gâteau, Mulciber en train de se branler dans son dortoir à Poudlard, son visage crispé en une expression un peu béate ; sa bouche murmura un nom.

Evans.

D'un coup, elle rompit le sort, se passa une main sur le visage pour effacer le souvenir. Elle savait qu'il tournerait dans sa tête pendant des semaines et des semaines. C'était en effet cela le retour de feu de la Legilimancie. Des heures avant de s'endormir, la face contre l'oreiller et l'esprit ailleurs, dans la tête d'un autre.

« Quoi ? » claqua Sirius.

« Rien » grinça t-elle avec un regard furibond vers la silhouette immobile de Mulciber. Ses yeux la suivaient avec une intensité horrible. Bordel de merde.

Ce serait suffisant, certainement, pour effacer les doutes qu'elle avait quant à la suite de son affaire, quant à ce qu'elle devait faire, malgré Muciber, malgré Sirius, malgré les autres. Une profonde inspiration. Elle pointa sa baguette vers le bras gauche de Mulciber. Sur sa peau blanche, aussi blanche que la sienne, la Marque n'en était que plus évidente, plus dérangeante.

« Diffindo » souffla t-elle. Le corps de Mulciber émit un spasme comme un poisson mort. La peau se brisa sous sa baguette, laissa perler le sang avant de le laisser sortir en flots continus, dérangeants. Elle faisait cela à un homme, un être humain conscient avec des pensées et des espoirs et une peau qui se brisait et laissait voir le fonctionnement dérangeant de la machine de chair.

« Qu'est-ce tu fous ? » lâcha Sirius.

« J'ai besoin de ça » souffla t-elle d'un ton qu'elle voulait négligent. Elle lui avait tourné le dos : la main qu'il posa rudement sur son épaule, l'obligeant à faire volte-face, envoya une vague d'adrénaline dans tout son corps.

Elle montra les dents, les doigts aux phalanges blanchies serrés autour de sa baguette : « Quoi ?! »

« J'en ai rien à branler, tu me dis ce que t'es en train de foutre » cracha Sirius, les traits déformés par un rictus.

Ses pensées venaient se heurter les unes aux autres et Sirius avait toujours la main sur son épaule et Mulciber allait mourir et elle devait faire ça ou tout, tout n'aurait été que pour du vent.

« J'ai besoin d'un truc en rapport avec Tu-Sais-Qui pour un rituel. C'est le truc le plus proche de lui auquel j'ai pensé, c'est pas comme si on pouvait aller chourer du sang au bâtard. »

« Pour ta magie noire ? » dit Sirius.

« Si tu veux » grommela t-elle. Elle repoussa la main de Sirius ; il continuait à la fixer avec une expression indéfinissable, les sourcils froncés.

Lily l'ignora et, avec un regard défiant, continua son entreprise. La voix de Sirius s'éleva à nouveau, au milieu des bruits de chairs que l'on ouvre, du gargouillis de sang et de sa respiration hachée :

« Qu'est-ce que c'est ?

- Une sorte de tatouage. Il marque tous ses Mangemorts de la même manière. » De son avant-bras, un peu fébrile, elle essuya son front couvert de sueur et ajouta dans un souffle : « Comme du bétail. »

Et ceux qui s'y laissaient prendre dans ses filets étaient stupides, stupides, stupides.

Elle détacha le morceau de peau avec mille précautions ; toutefois le résultat s'approchait plus d'un travail de boucherie que de chirurgie. Le sang de Mulciber teignit ses doigts d'un rouge accusateur. Elle fourra le lambeau de chair dans un flacon et le plaça en sécurité dans sa poche.

Lily hocha la tête en direction de Sirius qui avait continué à la fixer, les bras ballants. Elle recula du corps nu, mutilé, sanglant de Mulciber dont la poitrine continuait à se soulever, dont les yeux tressautaient dans tous les sens. Sirius poussa un profond soupir. Il s'avança.

« Hey, Marcus » dit-il. « Tu sais seulement pourquoi t'es là ? Si tu sais pas, pas de souci, je suis là pour te rafraîchir la mémoire. » Il poussa le corps du bout de sa chaussure puis lui donna un coup de pied dans les côtes.

Peut-être que Lily aurait aimé avoir son courage qu'elle ne pouvait s'empêcher d'imaginer comme mêlé de stupidité. Elle se focalisa sur un point devant elle ; le paysage se fit flou tout autour, prit une teinte onirique.

Elle savait que Sirius torturait Mulciber, se disait que c'était bien qu'il reçoive la monnaie de sa pièce (vraiment?). Des cris de douleur et des grognements d'efforts se mêlèrent au bruit de la nature environnante dans une dichotomie étrange, pas naturel. Lily, elle, fit ce qu'elle faisait de mieux et laissa faire. Elle finit par se fourrer les mains dans les poches, debout sur la rive du lac face au spectacle de la guerre.

Après un temps infini, ou peut-être quelques minutes à peine, Sirius se tourna vers elle, leurs regards se croisèrent ; il avait ses cheveux collés au front, le bas du jeans taché (de sang, de boue, de honte, de la sensation du travail bien fait, du goût de la vengeance) et la respiration hachée. Il pointa le bout de sa baguette en une question muette vers Mulciber, un corps tremblotant et pathétique. Elle lui fit un signe de tête. Il fit jouer ses épaules, expira du nez.

« Avada Kedavra ! » lança Sirius.

L'éclair vert vint s'imprimer derrière leur rétine. En moins d'une seconde, moins d'un claquement de doigt, c'était fini. Un fil coupé au milieu de l'océan des innombrables fils de vie.

Elle se rappela soudainement que Marcus Mulciber avait une petite sœur qui venait tout juste de commencer Poudlard. Octavia ?

En un geste brusque qui la fit sursauter, Sirius jeta en l'air la baguette de Mulciber. Elle atterrit sur son torse nu, rebondit, roula au sol.

« C'est un sorcier » grommela Sirius à la question qui resta suspendue entre eux. Il l'avait peut-être torturé, avait cueilli les fruits de sa vengeance, mais même Sirius, trop magique, trop sorcier, trop imprégné de sa propre culture pour en réaliser l'étendue, savait où fixer la limite : un sorcier dans la mort reposait avec sa baguette. Même Mary avait été retrouvée avec sa baguette. Merde. Elle ne sentait pas le flacon dans sa poche, mais pourtant il pesait si lourd.

Sirius lança un sortilège qu'elle ne connaissait pas, un truc qui produisit une grande flamme vrombissante. Hallucinait-elle ou voyait-elle danser un chien dans les flammes ? Le contour du corps sans vie de Mulciber disparut dans le brasier.

L'odeur de chair brûlée, horrible, un peu comme un porc qu'on ferait tourner à la broche, envahit l'atmosphère. Sirius les transplana avant qu'elle ne rende son toast ; elle manqua trébucher sur une racine. Autour d'eux, seulement de grands arbres et un mur de pierres délabré.

« Il faut qu'on parle » dit Sirius. Il paraissait tout sombre et tout sérieux.

Il fallait qu'elle parte.

« On parle, là » lui répondit-elle. Elle rentrerait, retrouverait Harry, retrouverait James et les apprécierait pour le peu de temps qu'il lui restait, maintenant qu'elle avait tout ce qu'il fallait et qu'elle ne pouvait pas vraiment faire demi-tour, pas sans tout foutre en l'air, pas sans devenir une espèce de lâche.

Sirius resta campé sur ses jambes, l'image même de l'honneur bafoué, sûr de son bon-droit et de sa légitimité : « Je me disais aussi que la vengeance, c'était trop beau pour toi. Bien sûr que ça n'avait rien à voir...

- Si tu crois que j'en ai quelque chose à foutre... » maugréa Lily.

Il afficha un grand sourire faux.

« Tu te rends compte que c'est pire, j'espère ? Tu comprends à quel point c'est pire ?

- Sirius Black qui veut me donner des leçons de moral... Laisse-moi rire.

- Me manipuler pour que je bute Mulciber pour toi, pour que tu puisses...

- Te manipuler ? C'est ce que tu voulais depuis le début, non ? Foutre quelque chose de ta vie, venger Mary, avoir enfin une putain d'influence dans cette putain de guerre ?

- Ouais, et bien peut-être que j'y aurais réfléchi à deux fois si tu m'avais pas foutu l'idée en tête, merde.

-Parce que t'as besoin qu'on te tienne par la main et qu'on prenne tes décisions pour toi ? » siffla t-elle, un peu excédée de cette conversation pourrie, sur cette facilité qu'il avait à tout de suite porter le blâme sur elle.

L'expression qu'affichait Sirius la figea d'un coup : il paraissait si perdu. Pour un peu elle aurait cru qu'il pensait vraiment ce qu'elle venait de lui lancer à la gueule. Mais c'était risible, bien sûr.

Peut-être, d'accord ? Peut-être... Voilà ce que hurlait sa face et le moindre des souvenirs qui venaient se bousculer au-devant de son esprit. Lily cligna des yeux. Et pourtant, métaphoriquement du moins, il avait les mains rouges du sang de Mulciber.

« Putain, Evans, arrête de lire mes pensées » grogna t-il d'un coup.

« Ça ne marche pas comme ça... » grommela t-elle en retour, les bras ballants.

Ils s'observèrent en silence, tous les deux ne savaient trop quoi faire après ce qu'ils venaient de faire, après avoir tué un homme en sachant pertinemment qu'ils n'en subiraient jamais les conséquences. N'importe qui aurait pu tuer Mulciber, il était si populaire en ce moment, n'importe quel membre de l'Ordre, n'importe quel Mangemort aurait pu profiter de la confusion pour régler un ancien conflit. Mais l'expression sur le visage de Sirius la dérangeait. Comme s'il était vraiment perdu, dans tout ça ; comme s'il regrettait vraiment ce qu'il avait fait ; comme s'il n'était pas capable de faire ça et vingt fois pire sans l'aide de personne et certainement pas d'elle. Alors Lily dit :

« D'ailleurs, c'est pas Evans, mais Potter. Je sais que t'es con, mais pas au point de pas se souvenir du mariage où t'étais un des putains de témoins.

- Je t'appellerais Potter quand tu le mériteras » maugréa Sirius.

Une grande vague de quelque chose lui submergea l'esprit. Elle serra les dents, sentit ses yeux se plisser.

« Qu'est-ce que ça veut dire ? »

- Laisse tomber.

- Je vais faire comme si j'avais rien entendu.

- Fais ça, ouais » dit-il avec un sourire teinté de mépris.

Elle allait transplaner, le planter là avant de dire quelque chose qu'elle regretterait vraiment, lorsque soudain il poussa un profond soupir et frotta la paume de ses mains contre ses paupières fatiguées.

« Écoute, oublie ça s'il-te-plaît. Je le pense pas, d'accord ? »

Elle ferma sa gueule parce que ce n'était pas le moment de se mettre Sirius à dos ; elle préférerait éviter que cette petite escapade arrive aux oreilles de James ou pire, aux oreilles de Dumbledore. Après viendrait le temps d'explications qu'elle ne voulait pas donner. Sirius était déjà le maillon faible de sa chaîne de mensonges. Pourtant, cela, elle n'aurait pu le faire seule : elle était persuadée que sa motivation se serait dégonflée comme un ballon de baudruche quelque part entre la mort de Lily et ce matin au bord du lac. Dans une autre optique, seule face à Mulciber, ses réflexes auraient pu ne pas être assez rapides. Elle n'avait jamais eu cette propension au duel que partageaient James et Sirius.

Ce dernier continuait à parler, mais son esprit était allé s'égarer dans un autre univers, elle ne comprit que la fin de sa longue tirade toute pleine d'excuses un peu bornées : « Mais écris, s'il-te-plaît. Tu sais comment James est avec sa correspondance... Et je ne sais pas si vos protections laissent passer les chouettes... »

Elle pouvait faire ça. Après tout elle lui devait bien ça. Ils avaient tué Mulcbier ensembles (plus ou moins), cela devait compter pour quelque chose.

Lily hocha la tête. D'un coup, Sirius parut profondément soulagé. Elle se demanda soudain avec qui Sirius passait son temps, maintenant que James était cloîtré à la maison, que Remus était dieu-sait-où, que Peter jouait au hibou, au messager pour Dumbledore et l'Ordre. Et Sirius seul n'était jamais un bon signe.

« J'écrirais » promit-elle de vive voix avec une grimace.

Leurs yeux se croisèrent. Et le flacon lourd dans sa poche, à lui alourdir le manteau et l'âme.

« Très bien. Bon. Salut, Evans » dit Sirius d'un ton mou.

Il disparut dans le « pop » caractéristique du transplanage. Avec un cri étranglé, Lily donna un coup de pied rageur dans une pomme de pin. Elle s'accroupit un temps sur le sol, les mains sur les genoux, et regarda fixement un point dans le vide. Les larmes lui picotaient les yeux. Maintenant, il faudrait rentrer à la maison.

Finir ce qu'elle avait commencé.

Pop.


Le laboratoire de potions n'était qu'un laboratoire d'appoint : quelques chaudrons, des ingrédients basiques dans les rayonnages sous un sortilège de stasis, des outils en bon état mais pas de première jeunesse ni de la plus belle facture ; le véritable laboratoire, un trésor d'architecture et de praticabilité, se trouvait dans les celliers du manoir Potter. Elle avait rêvé sous ses arcs immenses, pendant que Fleamont était tout fier de présenter son antre à quelqu'un qui serait en mesure de l'apprécier. Mais cela suffirait amplement pour la tâche qu'elle devait accomplir. Après tout dans un sort, un rituel de ce type, ce qui importait était davantage l'intention que la technique.

Quant aux ingrédients employés, ils étaient de premier choix et de première fraîcheur. Elle grimaça ; son esprit lui suppléa sans aucune logique des étalages de poisson que venaient de ramener les pêcheurs, l'odeur de poiscaille, le sol poisseux d'écailles à miroiter au soleil.

Harry babillait sur la chaise haute qu'elle avait installé dans un coin de la pièce ; il aimait à lancer ses jouets colorés qui, par un sort, revenaient toujours dans ses mains tendues. Lily l'observa un moment avec un sourire. Elle attacha ses cheveux en queue de cheval, retroussa ses manches et se mit au travail. Cela, comme la plupart des sorciers sortis tout prêts de Poudlard, elle savait faire. Éplucher, découper, touiller, attendre un certain temps, ajuster la température... Les gestes lui venaient comme s'il s'était agi pour elle d'une seconde nature.

La base dûment complétée (blanche comme la neige, frémissante), elle arrangea sur son plan de travail deux fioles : l'une où tournoyait le sang de licorne, l'autre contenant un morceau de peau sanglant, que l'on devinait plus qu'on ne voyait (cela aurait tout aussi bien être un morceau de peau de porc, elle en avait déjà utilisé dans certains préparations, elle savait à quoi elle ressemblait, mais ce n'était pas un porc, c'était Mulciber, une horreur, un homme avec des souvenirs qui avaient disparu où vont disparaître les souvenirs).

« Allez Lily, tu peux le faire » murmura t-elle.

Rien.

Elle sauta deux-trois fois sur place pour se motiver, se contrôler. Toutes les pensées qu'il ne fallait pas qu'elle pense, tous ses doutes qui n'avaient déjà plus leur place dans son esprit, tout cela elles les enfouit loin, très loin dans son psyché, les enferma à double-tour et leur intima l'ordre de ne plus revenir, laissant son esprit comme une sorte de terrain vague.

Lily saisit la fiole contenant le sang de la licorne.

« Le sang de licorne, volontairement donné » dit-elle à voix haute et intelligible. Elle ne savait pour qui elle parlait, mais était certaine de ce que l'on attendait d'elle : elle versa le contenu de la fiole dans le chaudron. La potion se colora du caractère argenté et mystique du sang de licorne.

Un.

« La chair du serviteur de l'ennemi, pris par la force » continua t-elle. Elle renversa la fiole contenant le bout de peau de Marcus Mulciber, une horreur noirâtre dont l'odeur de viande crue lui fit étouffer une nausée montante. Splortch, fit le lambeau de peau en entrant en contact avec la potion. Elle se teinta de filaments noirs et suffocants.

Deux.

« Et mon sang, le sang de la mère comme dernière protection » finit Lily.

Elle saisit le couteau qu'elle avait laissé à portée de main, s'apprêta à le porter à son bras mais, par une sorte d'instinct, elle finit par soulever son t-shirt, posa la lame sur son ventre. Inspirer, expirer. Le couteau était affûté, le couteau était magique : il entra dans sa chair comme dans du beurre. Elle grogna, puis manqua regretter sa décision, car la plaie résultante ne laissait poindre que peu de sang : or, il lui en fallait plus. Bon. Elle se mordit la lèvre, posa la lame sur la plaie et donna un coup que tout son corps hurla de ne pas faire. La douleur. Le sang afflua à la surface en perles, puis en rivelets sombres.

« Merde, merde, merde » murmura t-elle.

Le couteau fila d'entre ses doigts, rebondit sur le sol de pierre. Elle mit ses mains en coupe sous la plaie, en recueillit le sang, le versa en gouttelettes écarlates dans la potion ; elle devint dorée.

Trois.

« D'accord, c'est normal » dit-elle à voix haute. De sa main gauche, elle appliqua une pression sur la plaie, tandis que son autre main tâtonnait à la recherche de quelque bout de tissu qui pourrait lui servir de compresse. Alors elle se souvint qu'elle était une sorcière. Elle avait lu suffisamment pour savoir qu'elle ne devait refermer une plaie dans le cadre d'un rituel, surtout si ledit rituel n'avait pas encore été mené à son terme. D'un mouvement de baguette, elle nettoya sommairement la plaie et la couvrit de bandages qui devront bien suffire.

Elle surveillait la potion dorée du coin de l'œil. La mixture vivait sa propre vie, brillait, projetait des jeux de lumière dans la semi-pénombre du laboratoire. Elle était finie. Et maintenant...

Ses mains étaient tachées de son propre sang lorsqu'elle extirpa Harry de sa chaise haute ; elle supposa qu'elle pouvait remercier tous les cieux que son fils soit un bébé si calme. Il moufta à peine, ses grands yeux suivaient le spectacle captivant du moindre de ses gestes ; elle le blottit contre son corps, ignorant les piques de douleur que lui envoyait son ventre, un rappel incessant de ce qui restait à faire.

« Ne t'inquiète pas, Harry. Maman va très bien » lui murmura t-elle, le nez enfoui dans ses cheveux, plus pour se rassurer elle-même que pour rassurer l'enfant dont le ventre émit un gargouillis. Elle souffla du nez.

(… plonger le bébé dans le pot-au-feu...) La pensée lui traversa l'esprit d'un coup : elle étouffa un rire nerveux. Se força à prendre une profonde inspiration.

Harry gigotait dans ses bras. Finalement, il ne semblait pas du tout ravi d'être le récipient d'un vieux rituel construit de bric et de broc. De plus, il paraissait détester l'odeur de la potion, animale et salée, qui empuantissait le laboratoire malgré les sortilèges standards qui aéraient la pièce. Elle le déposa doucement sur une table de travail après l'avoir matelassée, lui retira ses habits en des gestes sûrs qu'elle avait fait des centaines de fois. La suite, elle ne devait pas trop y réfléchir. Elle le reprit dans ses bras, lui murmurant quelques mots qui se voulaient rassurants.

D'un coup, Lily plongea Harry dans la potion. Elle vint lui lécher les mains ; l'enfant disparut dans la mixture tiède et poisseuse. Lily frissonna, puis compta dans sa tête dix longues secondes.

Cela fut étonnement long, étonnement court, étonnement anti-climatique. Point de pétarades, d'explosions en tout sens, ni de lumières ni de bruit, ni de vibrations dans la magie. Plutôt l'impression ténue d'être dans la cuisine après avoir confectionné quelque bouillon : d'abord découper les ingrédients, puis les jeter dans le faitout, puis mélanger, puis-

Une potion avec un catalyseur qui serait sa propre mort aux mains de Voldemort. Une potion comme on en avait préparé dans la cuisine depuis la nuit des temps, à la lueur des bougies, dans la chaleur des chaumières, au milieu du murmure des femmes.

Quelle fabuleuse potion, alors quelle étrange mixture, espérons qu'elle tiendra chaud au corps. Espérons qu'elle lui tiendra chaud dans la mort, car c'était une sacré aventure, comme le disaient les hommes.

L'aventure de la mort.

Elle extirpa Harry de la potion, songeant à une autre mère, à Thétis plongeant Achille dans le Styx. Mais Harry n'aurait pas ce fameux talon d'Achille, il sera immortel, tout simplement immortel face à Voldemort. Lily fit un grand sourire. Il paraissait comme quelque petit animal, un veau venant de naître, tout suintant de liquide dorée qui venait lui plaquer ses quelques touffes de cheveux sur le crâne. Elle lui caressa son front du bout des doigts, coiffa doucement ses cheveux en arrière.

Alors Harry laissa libre cours à ses cris, toujours dans ses bras, toujours nu, collé contre son t-shirt maculé de sang et de potion d'or. Elle le berça avec douceur, le calma sans trop de souci malgré la sensation désagréable que devait produire la potion sur sa peau. Lily attendit un moment puis, sort après sort, le lava et le rhabilla. Elle détourna son attention de la tâche fastidieuse en produisant des feux d'artifices miniatures au creux de sa main ; des explosions de fleurs violettes aux pétales enflammés, un chat poursuivait une souris.

Elle finit par se frotter les bras avec un chiffon à la propreté douteuse, machinalement, toute à ses pensées. Harry hoqueta ; elle lui fit des bruits rassurants. C'était fini. Elle laissait derrière elle un plan de travail décrassé à l'Evanesco.

« Si je meurs, c'est qui qui va être immortel ? C'est qui ? Mais oui c'est toi. C'est Harry ! » dit-elle d'un ton jovial. En réponse à son expression de joie pure, Harry la gratifia d'un énorme sourire ; malgré ses muscles qui protestaient, elle le tint un moment à bout de bras au-dessus de sa tête.

Elle lui fit faire l'avion, se rappelant vaguement de son père qui avait pris grand plaisir à faire la même chose avec elle, jusqu'à ce qu'elle ne devienne trop grande même pour l'homme baraqué qu'il avait été.

« Et tu vas vivre éternellement... n'est-ce pas ? Hein, que tu vas vivre éternellement ? » dit-elle, le visage à quelques centimètres du sien. Il lui donna par inadvertance une petite tape sur la joue. Elle sourit. Puis étouffa ses larmes sous des tas et des tas d'autres souvenirs heureux ; aussi des promesses de mois (d'années?) heureuses (lentes comme la mort) à venir.

.

Le reste de la matinée se poursuivit sans autre rebondissement : peut-être que ses mains tremblaient un peu, qu'elle parlait beaucoup plus, beaucoup plus vite qu'elle n'en avait l'habitude. Or James paraissait presque soulagé de la voir de cette humeur plutôt que dans l'état où elle était depuis plusieurs jours, depuis qu'elle était revenue avec deux doigts en moins. Mais il y avait une vérité, une vérité intangible dans le tremblement de ses mains, dans la nausée qui la prenait si elle y pensait trop : c'était fait. C'était fini, l'aventure était finie, l'aventure pouvait tirer sa révérence : lorsqu'elle mourrait avant Harry, Harry vivrait, car tel était le but de ce rituel, de ses deux doigts en moins, du corps de Mulciber tout blanc dès l'aube, des taches de sang sur la pierre du laboratoire.

Lorsqu'elle mourrait, c'en serait aussi fini pour elle. Car elle allait mourir. Il aurait fallu qu'elle se l'imprime en grosses lettres d'imprimerie sur le bras car elle ne pouvait vraiment l'appréhender, le concevoir dans son entièreté. Quoi qu'elle fasse, à partir de maintenant, ne servirait à rien. Quand Voldemort viendrait, elle mourrait. Elle s'en était fait la promesse, elle avait fait la promesse à la magie. C'était trop tard.

Elle les aurait défoncés, tous ceux qui voulaient faire du mal à Harry, des figures fantomatiques et noires et blanches et avec des yeux rouges de créatures de cauchemar. Elle les aurait défoncés et leurs cervelles auraient éclaté sur le pavé, une sorte de bouillie bizarre et horrible qu'elle avait vu, une fois, et sur laquelle elle avait manqué pleuré parce que voilà ce à quoi était réduit un homme, une femme, un être de chair quand le moment de mourir était venu : un éclat de bouillie sur le pavé, pas beaucoup plus qu'une purée pour bébé. Elle les aurait bouffés jusqu'au dernier et c'était ce qu'elle faisait, vraiment, c'était ce qu'elle essayait de, de, James et son grand sourire de bonnes dents et son odeur de sueur, son nez qui se fronçait quand quelque chose n'allait pas comme il voulait, son enfant qui serait un peu lui, et, et.

Et ne serait-il pas si simple, finalement, que de tout finir en une grande explosion, et quelles joies et quelles merveilles cette chasse à la magie, si naturelle et pure et si facile, vraiment, facile pour elle car après tout elle n'était pas stupide, elle avait même des talents particuliers, quelles joies pouvaient apporter la magie qu'elle sentait encore battre au bout de ses doigts comme un cœur tendre, et après tout, c'était si simple, si simple !

Lily se figea, les doigts enroulés autour de la cuillère en bois, le nez tout plein des arômes qui émanaient de la casserole. Le sang aux tempes, la réalisation la balayant comme une vague d'eau glacée, elle vida fébrilement son esprit, une respiration hachée à la fois. Merde.

Il y avait quelque chose sur laquelle elle avait tiré un trait : elle savait, elle ne pouvait pas le nier, cela ne lui laissait plus qu'une sorte d'amusement et un vague dégoût envers elle-même ; elle savait qu'elle avait besoin de cigarettes, qu'elle avait une putain d'addiction à la nicotine et qu'elle ne pouvait pas, n'avait pas trop l'envie de faire grand chose à l'encontre de ce statu quo. Elle avait besoin de sa cigarette, dans la mesure où elle en avait envie, car cela lui faisait du bien, lui occupait les mains, la bouche, lui laissait le temps, car sans elle elle avait comme l'impression d'avoir les nerfs à fleur de peau, l'envie de foutre des pains, de grogner, d'être un peu détestable et à la fin il demeurait sans cesse cette envie simple et enfantine d'une cigarette, comme une pensée à demi-formée qui venait toquer contre un coin sombre de son inconscient et qui n'arrêterait pas avoir de lui avoir fourré une clope aux coins des lèvres.

La magie noire était addictive, elle le savait ; lentement, elle sentait comme un châle lui envelopper les pensées. C'était semblable à une envie de cigarette, presque, insidieuse avec des petits bouts de bonheur comme une promesse ; c'était un peu plus que ça, ça faisait un peu plus peur. Elle était au bord du précipice et elle le savait comme elle savait qu'elle allait sortir son paquet de clopes plutôt tôt que tard, elle savait qu'elle le referait, car c'était la chose à faire. Ne pas le faire, c'était risible, stupide, c'était opérer un contrôle de soi qu'elle n'avait pas.

Elle regarda les trois morceaux de carotte qui flottaient dans le bouillon qu'elle avait décidé de confectionner pour ce soir. Les effluves lui remontèrent dans le nez.

Elle vomit les restes du repas de son repas de midi dans l'évier.

Merde.

« Ça va ? » demanda James en faisant soudainement irruption dans la cuisine, Harry dans les bras. Il avait des taches de feutres sur les mains.

Elle lui lança un regard larmoyant, s'essuya la bouche d'un revers de main : « Oui, oui... » dit-il d'un ton rassurant.

James demeura planté sur le perron. Ses yeux passaient d'un coin de la pièce à l'autre : « C'est quelque chose qui n'est pas passée ou...

- Ça doit être ça. Moi tu sais, les pâtes... » dit-elle en se raclant la gorge. La plaie de son ventre lui rappela qu'elle existait ; elle retint une grimace. Ah. Elle se sentait un peu comme un désastre, à vrai dire. Elle aurait pris une douche de plusieurs jours pour se laver et le corps et l'âme (et ses péchés?).

Après avoir passé Harry sur son bras droit, d'un Evanesco, James rendit à l'évier son aspect originel. Lily fixa le plan de travail pendant de longues secondes.

« Il doit rester des potions pour la nausée ou les indigestions. Je peux aller en chercher, si tu veux » proposa James.

Elle murmura que ça ne valait vraiment pas la peine. Quelque chose joua dans la mâchoire de James ; elle s'essuya encore une fois la bouche de façon machinale, fixa un point à droite des yeux de son mari.

Il sourit et ouvrit son seul bras de libre. Elle s'accrocha à son embrassade comme un noyé s'accroche à une bouée de sauvetage. Mais si cela, ça, suffisait à la sauver, à les sauver tous, alors...

« S'il y a quelque chose, quoi que ce soit que je puisse faire...

- Je ne sais pas » dit-elle doucement.

Il lui passa une main rassurante dans ses cheveux ; elle retint un sanglot, ne fit qu'un bruit de gorge bizarre.

« Juste que c'est dur » murmura t-elle dans le creux de son cou.

Un jour je vais mourir.

Encore une fois, la pensée, risible, un peu évidente, vint la heurter de plein fouet de par sa réalité crue, là, dans des bras où elle aurait du se sentir plus heureuse et plus complète qu'elle ne l'avait jamais été, finalement libérée du poids (du poids de la vie). Ah. Et bien un jour on verra bien.

L'on était le 25 août 1981 : les pages du calendrier continueront encore à tourner pour un temps. Elle serra ses poings dans le t-shirt de James et lentement, avec un soin calculé, releva la tête, lui adressa un sourire, histoire lui faire comprendre que tout allait bien. Avec un rictus, James lui rendit son sourire. Pour une fois, elle s'obligea à ne pas le regarder dans les yeux.

Harry, très heureux, babilla quelque chose qui aurait pu être son premier mot.


et voilà ! alors cette fic est niche, qui plus est francophone, je n'ai par conséquent pas beaucoup d'espoir sur mon nombre de lecteurs, donc si vous passez par là : laissez un commentaire svp :'( (juste "c nul" suffit)
cette fic et l'entièreté de son univers partent de l'idée nulle qui consiste en "lily et sirius commettent des crimes de guerre". ensuite, bien sûr, cela a dégénéré en cette espèce de chimère diabolique qui est franchement dégueulasse au niveau du pacing, etc
mais qu'importe, puisque cet AU contiendra aussi : deux fics se déroulant en parallèle de celle-ci, soit 1) lily, avant 81, se retrouve à causer avec un mec dont le prénom commence en s- et se finit par -everus dans des circonstances trop funs (non), 2) le wolfstar de satan, hard angst et 100% problématique mdr + 3) un pot-pourri de la génération maraudeurs durant la première guerre (james bb this is for u)
4) la fic que j'ai vraiment trop hâte de commencer où lily revient en même temps que voldemort à la fin de la 4e année. c trop drôle. elle finit coincée avec sirius à grimmauld place. harry est la seule personne heureuse dans cette histoire. introduction du disaster trio : lily, sirius et severus. rien que d'y penser me fait sourire xD
bref.
si vous êtes arrivé jusque-là : gros bisous et bonne journée! :D