Sorelli se leva. Son rendez-vous s'était terminé en avance, le suivant n'était pas encore arrivé, et l'atmosphère confinée de son bureau devenait réellement étouffante à cette heure de l'après-midi. Son agenda lui indiquait à 16h30 un représentant d'une entreprise sudafricaine de travaux routiers intéressée par des concessions à l'est du pays. En perspective : la modernisation d'infrastructures en morceaux, la création de centaines d'emplois, le relancement d'une économie régionale, et un geste d'entraide aux minorités kachares. Tout cela aux frais de fonctionnement de l'armée. Un combo presque gagnant qui ne le rendait pas très populaire auprès des militaires.
Sorelli descendit l'escalier en pierre et, en quelques pas, rejoignit la coursive qui entourait le jardin. Un homme s'y trouvait déjà. Un homme avec les yeux fermés, des cheveux blonds et un air d'assurance tranquille.
- Tiens, monsieur Dienkine.
- Presidente, fit Gricha Dienkine en ouvrant un œil, la voix pleine d'un respect moqueur. Je suis ravi de vous voir.
Dienkine était assis sur le muret qui séparait le jardin de la coursive, la tête penchée en arrière pour profiter des rayons du soleil d'août. Sorelli, qui ne l'avait pas vu depuis des semaines, lui trouva l'air reposé. Cet homme avait été un ouragan vivant, farouche, puissant, autour duquel avaient tourbillonné des légions militaires, des factions rebelles, des hommes assoiffés de sang et, même, un expatrié et son fils de 12 ans. Il en avait fait une force, oui, tout le mistral et la tramontane à ses pieds pour rugir lorsqu'il l'ordonnait, mais la tempête qui rageait en lui aurait pu - aurait dû, avait failli - lui briser les os. Il y avait quelque chose en lui qui promettait une destruction - celle d'un pays, d'un dictateur, ou peut-être la sienne, les lignes se brouillant avec le temps comme si l'objet n'avait plus tellement d'importance du moment que quelque chose finissait en poussière. De là où il s'était tenu Sorelli avait cru qu'il serait un de ces fiers héros révolutionnaires morts en entrant dans l'Histoire ; et Dienkine avait une sonorité agréable, pour un nom gravé en haut d'un monument commémoratif.
Et pourtant...
L'homme qui se tenait devant lui, les pieds dans l'herbe, les yeux mi-clos et le visage éclaboussé de soleil, était bien vivant. Calme, stable, confiant, avec tout d'un homme et rien d'un ouragan. Un changement intérieur était survenu, certainement, un de ces changements qui ne peuvent être causés que par un peintre un peu naïf et un enfant aux yeux innocents.
Debout près de Dienkine, Sorelli se permit un sourire.
- Qu'est-ce qui vous amène ici, monsieur Dienkine ? Pas le plaisir de ma présence, j'imagine ?
- Qui sait ? Peut-être que si.
Ouvrant finalement complètement les yeux, Dienkine s'étira et se leva. Sa carrure imposante projeta une ombre sur le jardin, sur l'herbe rase et les palmiers nains. Ses yeux semblaient plus pâles à chaque fois que Sorelli les voyait, tantôt blanchis par le soleil tantôt délavés par la pluie, même s'il savait bien que ce n'était qu'une illusion d'optique. Dienkine leva une main et pointa une fenêtre, à l'étage supérieur.
- Notre ami commun ("la seule chose que nous ayons en commun", résonna dans l'air entre eux sans qu'ils n'aient besoin de le dire) est en train de se procurer des nouveaux papiers d'identité, pour lui et son fils. Il n'était pas sûr de trouver son chemin, et il se trouve que je connais bien les lieux.
Il coula subrepticement un regard vers Sorelli. L'ancien chef des armées avait arpenté les quartiers royaux bien plus longtemps que le nouveau président, et ils le savaient tous les deux.
- C'est très aimable à vous, répondit Sorelli avec flegme. Nous ne voudrions pas que notre bon Nicolas soit renvoyé chez lui, après tout. Il a fait tellement pour ce pays que c'en est presque un héros de guerre.
Dienkine se tourna vers lui comme pour vérifier s'il parlait sérieusement, et lâcha un petit rire amusé :
- Kerber, un héros de guerre ? Presque, alors.
Il y eut un silence, et Sorelli lui envoya un regard intrigué :
- Vous n'êtes pas d'accord ?
Pause incrédule.
- Sur la longue liste de ses innombrables talents ne figurent ni le maniement d'arme, ni la politique, ni même le wiétlanien. Ça lui laisse peu de marge pour devenir un quoi-que-ce-soit de guerre.
Sorelli se permit un sourire en enjambant le muret. Un oiseau, une mésange probablement, s'était posé sur la branche d'un buisson, et il le regarda un instant. Il était remarquable qu'un homme comme Dienkine, un politicien averti et perspicace, puisse tant manquer de recul lorsqu'il était directement impliqué.
- Ah bon ? Sa présence a été déterminante tout au long des hostilités, pourtant.
Il était dos à Dienkine maintenant mais, à son ton, il pouvait très bien imaginer son expression perplexe, comme s'il cherchait la chute de la blague :
- Une fois il a essayé de récupérer un otage - son fils-, et il a failli se faire tuer. C'est la première et dernière fois qu'il a vu les conflits en face. Il n'a pas l'âme d'un guerrier.
La mésange sauta dans l'herbe et gratta le sol avec une patte, ses petites griffes envoyant gicler la terre autour d'elle. Sorelli se tourna vers Dienkine et le regarda un instant. Son premier réflexe aurait été un petit rire, mais il savait que ce n'aurait pas été bien accueilli.
- Les conflits gravitent autour de vous, monsieur Dienkine. Il est dur d'y échapper si l'on vous connaît, et impossible si l'on vous côtoie.
Il n'avait sans doute pas bien choisi ses mots parce que dans les yeux de Dienkine il n'y avait plus rien du ciel clair et tout du simoun. Peut-être qu'il s'était trompé après tout et que la tempête était toujours quelque part à l'intérieur, à crisper son visage.
- Je vous trouve bien moralisateur, Sorelli.
(Plus de Presidente, cette fois.)
- Vous êtes prompt au jugement, rajouta Dienkine, mais je dois peut-être vous rappeler la raison pour laquelle Kerber s'est trouvé dans cette guerre en premier lieu ?
Sorelli ne répondit rien. Il aurait préféré en rester aux courtoisies.
- Qui a fait éclater la guerre civile, qui a craché sur l'ordre en place pour venir s'asseoir sur le trône de sept siècles de rois ? Qui dirige aujourd'hui un pays militaire en sachant à peine se servir d'une arme ?
- Mieux vaut que nous en restions là, si vous le voulez bien.
Eclaircie, inspiration, regard clair :
- Bien sûr. N'allons pas nous contrarier pour si peu. Que disions-nous ?
- Vous me reprochiez certaines choses. J'essayais de vous expliquer que la présence des deux Kerber avait orienté nos décisions, à vous et moi, assez souvent pour orienter le cours de la guerre.
- Mon mérite est rarement reconnu, malheureusement. J'ai pourtant tenu un pistolet près de deux fois.
Le sujet de leur conversation se trouvait derrière lui, un sourire aux lèvres. Sorelli l'avait rarement vu aussi détendu mais peut-être l'absence de complots et d'armes à feu jouait-elle un rôle dans son humeur.
- Félicitations pour vos derniers faits d'arme, Sorelli, ajouta-t-il. La presse internationale voit en vous la rédemption de ce pays.
Une ouverture de frontières, de fait, est toujours louée par les pays voisins. Quelles ressources le pays pourrait donc leur offrir ? Quel secret de l'univers la météorite slave pourrait bien receler ? Pourrait-on faire de ses radiations une arme ? Cette dernière question revenait moins souvent dans le domaine public, mais Sorelli avait reçu personnellement plusieurs ambassadeurs qui, eux, ne se gênaient pas pour s'interroger un peu fort.
- Je n'y suis pour rien, Kerber. Le mérite revient au peuple wiétlanien et à son courage.
Dienkine grinça des dents si fort qu'il se fit probablement mal. Pour tout ce que cet homme avait d'imprévisible, certains mécanismes étaient bien simples à enclencher.
- Combien de temps prévoyez-vous de rester à Wiétlana ? Je pourrais vous arranger une suite à l'hôtel, le nouveau maire est un ami à moi.
Rappel de son autorité, rappel de sa victoire. Premier round.
Dienkine ricana.
- La proposition est charmante mais j'ai déjà mes propres amis par ici. Je ne voudrais pas les froisser.
Rappel de son pouvoir d'opposition, rappel de ses soutiens à la capitale. Deuxième round.
- Nous avons laissé Yann avec eux, ajouta Kerber de son ton conciliant habituel. Nous restons une semaine.
Sorelli acquiesça lentement. Un homme noir passait à pas rapides dans la coursive derrière eux : son rendez-vous sudafricain de tout à l'heure. De tout de suite, de fait.
- Parfait. Je dois vous laisser, mais si vous me prévenez à l'avance nous pourrions organiser un dîner, pour discuter du bon vieux temps. J'ai des places au meilleur restaurant.
Kerber sourit :
- Pourquoi pas. J'ai passé trop de temps à manger ma propre cuisine, ces derniers temps. Yann sera enchanté.
- Communiquez-moi vos disponibilités alors, Kerber, je vous dirai si nos emplois du temps coïncident. J'amènerai le prince.
Sorelli partit en coup de vent.
- « Le bon vieux temps », répéta Gricha ironiquement. « Le bon vieux temps ». Tu penses qu'il faisait référence au kidnapping de ton fils ou à ma séquestration ?
Je ris.
- Qui sait, maintenant que cette lutte de pouvoir est derrière vous, peut-être allez-vous découvrir que vous avez plus en commun que vous ne le croyez.
- Nous avons beaucoup de choses en commun, admit Gricha avec une bonne foi inhabituelle. Mais je me défends d'être autant imbu de ma personne.
- Disons qu'il investit ses nouvelles fonctions au maximum, tempérai-je.
Mais Sorelli, il était vrai, quittait maintenant rarement ce petit air suffisant qui irritait tant Gricha. Qu'importe. C'était un homme sérieux, démocrate, et les énormes progrès sociaux et économiques de ces derniers mois parlaient d'eux-mêmes. Les mesures concernant la Kacharie, de plus, n'avaient pas été les plus faciles à mettre en place, et il était heureux qu'elles soient soutenues par un homme intransigeant. Le racisme institutionnalisé aurait besoin de temps et de tact avant de disparaître et il était probable que Sorelli profite de notre dîner pour en discuter avec Dienkine.
- Tu as pu renouveler ton visa ?, s'enquit soudain Gricha.
- Oui. Je suis content que ce soit fait.
Même s'il faudrait que je retourne en France bientôt, au moins pour quelques jours. Achever la vente de mon appartement, de mes meubles, de ma voiture. Récupérer des papiers de famille et de la peinture. Des cahiers de Yann. Des détails qui s'accumulent.
Mais je reviendrais ici, ensuite. Où je me sentais chez moi, et Yann aussi.
- Tu vas bien ?
J'avais aux lèvres un sourire bête dont je ne parvenais pas à me débarrasser.
- Très bien.
Svadorno, Wiétlanie.
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