VALJEAN A NEW YORK
VOYAGES
XXIe SIECLE
NEW-YORK
SCÈNE I
Ce fut l'appel de son nom qui le réveilla. Instantanément. Son nom ! Et il se retrouva, en pleine panique, dressé sur un lit, les yeux écarquillés et le dos couvert de sueur froide.
Merde ! SON NOM !
D'ailleurs, on le répéta, comme pour être sûr qu'il l'avait bien entendu.
« M. Valjean ! Il est huit heures ! »
Il respirait fort, haletant presque. Il devait se reprendre, se calmer. Trouver une faille, une possibilité de fuir.
D'ailleurs, où était-il ?
Il regardait partout, examinant les lieux et désespérant de ne pas les reconnaître. Une chambre. Simple. Des rideaux épais devant les fenêtres atténuaient la lumière.
Où était-il ?
Qui l'avait amené là ?
La police ?
Il n'était pas menotté ! Il n'était pas enchaîné !
Ce n'était pas la police.
Il respira plus lentement, restaurant son calme. Se reprenant peu à peu...
Cette chambre était simple, un lit, un tapis épais, une table de chevet. Peu de choses à noter. Sur la table de chevet se trouvaient un livre épais qu'il identifia aussitôt comme une Bible, une paire de lunettes, un chapelet avec des perles de jais noirs.
Son chapelet !
Donc il était venu sciemment ?
Précautionneusement, il se leva. Posant ses pieds sur le sol, surpris par l'épaisseur du tapis. Riche. Il était dans une auberge de très bonne qualité, manifestement, vue la propreté de la literie, des lieux et l'épaisseur du tapis.
Il remarqua, posée sur une table contre un mur, une valise. Il s'en approcha et l'ouvrit. Dedans il y avait des vêtements de bonne coupe. Ils paraissaient adapter à sa taille et à ses épaules si massives.
Sa valise ? Ses habits ?
Mais que diable faisait-il ici ?
Étourdi, Jean Valjean retourna s'asseoir sur le lit. Ce n'était pas la police qui l'avait amené là. On l'aurait jeté dans une cellule avec force coups de matraque. Ce devait être Cosette et Marius. Mais pourquoi ? Où étaient-ils ? L'avait-on déposé dans un hôtel de luxe pour soulager une conscience ?
Oui, il était le papa de Cosette mais pas au point de vivre chez les Pontmercy. C'était cela ?
Mais pourtant...pourtant, Valjean se souvenait si bien. Il n'allait pas bien. Il se mourrait. Il le savait, il l'avait senti et les prières de Cosette résonnaient encore dans son esprit, ses larmes brûlaient encore ses mains. Lui demandant de vivre, lui interdisant de mourir.
Il était mort ? Non ?
Valjean ne comprenait rien mais une chose était certaine pour l'ancien forçat : il devait partir d'ici. Ce lieu dans lequel on connaissait son vrai nom était dangereux pour lui. Le salut était dans la fuite avant que...quoique ce soit se passe.
Une lumière filtrait à-travers les rideaux, suffisante pour lui permettre de s'habiller. Il n'avait pas trouvé de chandelles ou de briquet pour s'éclairer.
Il ne lui fallut pas longtemps pour se retrouver correctement vêtu et coiffé. Il découvrit tout à coup un miroir derrière une sorte de paravent de bois accroché au mur. Un étrange miroir en verre noir dans lequel il se voyait comme un fantôme.
Un miroir en jais ?
Il se trouva acceptable et se décida à partir.
Il saisit la poignée de la porte et, respirant un grand coup, sortit de la chambre, prêt à tout...sauf à rien... Valjean se retrouva dans un large couloir, avec plusieurs portes de chambres. Un grand hôtel vraiment.
Il nota le numéro de sa chambre, la 117.
Marchant à pas comptés, Valjean avança dans le couloir, ne rencontrant pas âme qui vive. Avec un peu de chance, il découvrirait une porte de sortie et fuirait les lieux sans problème. Un escalier apparut enfin et Valjean le descendit avec empressement.
Ce fut plus angoissant dans le hall d'accueil de l'hôtel.
Un gigantesque hall de verre et de lumière, magnifique et coloré l'éblouit. Il resta estomaqué quelques minutes à examiner tout. Les lampadaires brillant intensément, les murs couverts de peintures étincelantes, le sol fait d'un marbre veiné de la meilleure qualité.
Marius et Cosette avaient installé Valjean dans la meilleure auberge de Paris...voire du monde...
Et un homme l'interpella, le faisant sursauter. Un jeune homme, souriant de façon professionnelle, un employé de l'hôtel sans nul doute.
« M. Valjean ! Vous voilà enfin ! J'allais remonter vous chercher ! »
L'homme avait un accent assez prononcé. Anglais ? Valjean était livide, cherchant à se reprendre. L'employé fronça les sourcils, inquiet tout à coup.
« Vous allez bien, monsieur ? Je savais que la climatisation était trop forte ! Voulez-vous un analgésique ? »
L'homme s'inquiétait, s'approchant encore de lui. Valjean cherchait quoi dire, il ne comprenait pas tout ce qu'on lui disait.
« Non, merci. Je vais bien. »
Valjean grimaça intérieurement en entendant sa voix, rauque et incertaine. Cela ne rassura pas l'employé. Évidemment. Il allait devoir faire mieux.
« Vous me semblez fatigué, monsieur. Je vous l'avais dit que vous n'étiez pas raisonnable, hier soir.
- Hier soir ? »
Valjean savait qu'il allait passer pour un fou mais il devait savoir. Sa question fit rire le jeune homme.
« M. Valjean ! Voyons ! Allez suivez-moi ! Nous vous avons prévu un petit-déjeuner continental ! »
Le jeune homme se mit à marcher, Valjean se colla à ses talons, bien obligé. Il ne pouvait pas espérer fuir alors qu'il y avait des témoins.
Car il y avait des témoins maintenant. Des employés, hommes, femmes, travaillaient ici ou là. On nettoyait, on portait des valises, on entraînait des clients. Valjean en vit plusieurs qui regardaient avec attention une petite boîte noire. Un miroir de poche certainement.
Valjean songea à son aspect négligé et baissa la tête.
Le jeune employé le mena jusqu'à une salle, vaste et fastueuse, où plusieurs tables se trouvaient. Des personnes prenaient leur petit-déjeuner. Et pour la première fois, Valjean les entendit parler de près.
En fait, ils ne parlaient pas français mais anglais. Tous ! Un anglais difficile à suivre. Même pour M. Madeleine habitué à traiter avec les marchands britanniques. Peut-être des Américains ? Mais alors où était-il ? Cosette et Marius l'avaient-ils envoyé aux États-Unis ?
Non... Impossible ! Il n'aurait pas dormi pendant trois mois. Le trajet à-travers l'Océan Atlantique était si long... Pour l'Angleterre, c'était plus court mais il s'en souviendrait ! Tout de même ! Peut-être était-il devenu fou ?
Le jeune homme le contemplait avec compassion en lui servant une tasse de thé, bien chaude et en déposant des tranches de pain beurré devant lui.
« Vous avez trop travaillé hier soir, M. Valjean ! Vous êtes rentré à minuit ! J'espère que ce soir, vous serez plus raisonnable ! Ils peuvent survivre sans vous !
- Qui ?, osa demander Valjean, saisissant avec précaution un morceau de pain. S'attendant à ce qu'on l'arrête en le traitant de voleur.
- M. Valjean !, opposa l'employé en riant. Votre secrétaire ne nous avait pas prévenu que vous étiez si amusant. Avez-vous votre mallette ?
- Ma mallette ?, » répéta Valjean, sans comprendre.
Le jeune homme secoua la tête, riant toujours et, se mettant tout à coup à parler anglais, il appela une des employées. Celle-ci hocha la tête et disparut en faisant de grandes enjambées.
« Karen va vous amener votre mallette, ainsi lorsque le taxi sera là, vous pourrez partir. Vous avez à peine le temps, M. Valjean, la conférence est à neuf heures et demie. Et avec ces embouteillages... »
La conférence ? Le taxi ? La mallette ? Les embouteillages ? Valjean aurait voulu répéter chaque mot ou quasiment mais il n'osa pas. Il passait déjà assez pour un insensé.
Valjean mâchonna lentement son pain. Surpris de ne plus sentir de douleurs au-niveau de ses dents. Il avait toujours eu une dentition douloureuse, un cadeau de Toulon et de toutes ces années passées sans soins dentaires.
Le jeune homme ne le quittait pas. Il semblait vraiment préoccupé maintenant. Il sortit une carte de visite de sa veste et la tendit à Valjean.
« Si jamais vous n'allez pas bien, M. Valjean, conférence ou pas, vous rentrez à l'hôtel. Ils sauront se passer de vous. Vous trouverez bien le temps de parler du Tiers-monde et de la situation des enfants aux Nations Unies plus tard. Vous appelez ce numéro et nous envoyons un taxi pour vous ramener ! »
Encore une avalanche de mots inconnus. Valjean sourit, le plus gentiment possible. Peut-être était-ce le monde qui était devenu fou ?
Où était Cosette ? Où était Marius ? Sa logeuse ? Même Javert aurait été un véritable réconfort.
Puis Valjean se souvint. Javert était mort, noyé dans la Seine. Un moment de folie.
La femme était revenue, une petite valise noire, très fine dans la main puis elle prononça quelques mots dans l'oreille de l'employé qui hocha la tête, approbateur.
Enfin, la femme repartit à son travail et l'homme reprit son discours incompréhensible.
« Votre taxi est là. Voici votre mallette. Je vais expliquer au chauffeur ce qu'il doit faire de vous. Vous serez de retour vers dix-sept heures normalement. »
Il attendait, une réponse, un signe, quelque chose montrant qu'on l'avait compris. Valjean se décida et ouvrit la bouche, murmurant doucement :
« Dix-sept heures, très bien. »
Puis Valjean se leva, il avait à peine touché à son repas. Trop nerveux, trop anxieux. Le jeune homme était soucieux.
« Vous devriez remonter vous coucher, M. Valjean. Je vais faire prévenir le directeur de votre absence.
- Non, » opposa Valjean, un peu précipitamment.
Et voyant le regard surpris de l'employé, l'ancien forçat se fustigea de son impatience et reprit plus calmement :
« Je ne voudrais pas rater la conférence. »
Et il sourit, espérant retrouver le visage impassible de M. Madeleine. Cela marcha car l'homme sourit à son tour, un peu rasséréné.
« Dans ce cas, suivez-moi, M. Valjean. »
Et Valjean suivit le jeune homme. Il avait reçu de ses mains la petite valise noire.
Il se retrouva dans le hall de l'hôtel, ils passèrent par une porte étrange, en verre, elle tournait sur elle-même pour laisser sortir les gens. Un vrai conte de fée.
Pour se retrouver sur le trottoir en pleine vision d'apocalypse.
Valjean devint blême de terreur.
Il n'était pas à Paris. Il n'était pas en France. Il n'était même pas à son époque. Ce n'était pas possible. Les rues étaient remplies de monde, de bruit, de fumée. Il y avait des immeubles si haut, si beaux, tout de verre et de pierre. La Tour de Babel ? Il y avait des...choses...des véhicules se déplaçant tout seuls, sans chevaux. De la magie ?
M. Madeleine connaissait l'existence des trains à vapeur inventés en Angleterre par Stephenson. Mais ça !
Le jeune homme glissa ses mains sous le bras de Valjean pour le retenir. Le vieil homme vacillait. Dés cet instant, Valjean eut envie de rester cloîtré dans l'hôtel. Il lui semblait un havre de paix.
« Vous êtes souffrant monsieur ! Je vous ramène à l'intérieur ! Vous avez du attraper froid hier soir ! A vouloir visiter ces malheureux junkies !
- Je vais bien. Juste un peu fatigué. »
Valjean avait répondu en anglais. Cela fit sourire le jeune homme. Puis la vitre de la...chose...posée devant eux s'abaissa et un visage noir, un peu fâché cracha quelques mots en anglais.
Le jeune homme acquiesça et ouvrit la porte arrière. Un canapé de cuir apparut. Lentement, il aida Valjean à s'asseoir puis il échangea quelques mots avec le chauffeur.
M. Madeleine connaissait l'anglais, il savait très bien le parler. Forcément, il avait commercé avec les Anglais alors qu'il possédait son usine de Montreuil-sur-Mer. Il comprit qu'on parlait de lui, on demandait de faire attention au vieux Français. Il devait être malade.
Le chauffeur noir se mit à rire et lança, amusé :
« Il est pas habitué à New-York le Frenchie ?
- C'est un homme bien. Faites attention à lui.
- Je sais. Pas de problème. Je vais en prendre soin ! »
Donc il était à New-York. Aux États-Unis. Mais comment était-il arrivé là ? Mystère.
Cosette et Marius avaient du se débarrasser de lui en fait.
Le jeune homme salua puis la porte se referma. Valjean se sentit oppressé dans ce véhicule si bien fermé. Ce n'était pas un fiacre ou une diligence, il n'y avait pas de courant d'air. Il faisait bon. Trop bon. Inhabituel.
Le chauffeur ne s'intéressa pas plus que cela à ce vieux blanc fatigué, assis derrière lui. Avec soin, il farfouilla un...je-ne-sais-quoi...devant lui et par magie des voix se firent entendre dans la voiture.
Un homme parlait en anglais et Valjean avait du mal à comprendre tous les mots. On parlait de révoltes, de coups de feu, de morts, de police...
Valjean écoutait et s'affolait. Que se passait-il ? Où l'emmenait-on ? A la mort ? Puis un nom fut perceptible et acheva de l'épouvanter.
JAVERT
SCÈNE II
Le nom fut répété plusieurs fois et fit réagir Valjean avec empressement. L'ancien forçat se redressa et se rapprocha de l'homme noir. Parlant en anglais de son mieux.
« Qu'est-ce qu'il dit ?
- Pardon, monsieur ?, » demanda sans comprendre le chauffeur, surpris par cette explosion venant du paisible vieil homme.
Valjean était énervé par ses propres défaillances. Il tentait de se reprendre pour parler posément.
« Là ! L'homme qui parle ! Que dit-il ?
- La radio ?
- Que dit-il ?
- C'est la fréquence de la police. Ne dites pas que vous l'avez entendue. C'est interdit.
- Que dit-il ? »
Valjean prenait la voix autoritaire de M. Madeleine, elle fit plier l'homme noir.
« Il y a une manifestation des étudiants. Ils se battent avec les flics depuis ce matin. Un flic a été pris.
- Un flic ? »
Valjean désespérait de comprendre. On répétait encore le nom de Javert. La voix semblait affolée.
« Un policier. Un lieutenant appelé Javert.
- Lieutenant ?
- Vous devez appeler cela des...inspecteurs vous ? Non ? »
Inspecteur Javert !
Merde !
Une manifestation étudiante ?
Merde !
Sans réfléchir, Valjean lança d'une voix ferme au chauffeur :
« Emmenez-moi là-bas !
- Mais..., commença le chauffeur. Votre conférence ?
- Je ne sais pas si j'ai de l'argent... Je... »
Valjean fouilla fébrilement dans ses poches. L'argent était le nerf de la guerre. Il allait permettre de faire obéir le chauffeur. D'ailleurs l'homme ne s'opposait plus. Il attendait, curieux. Il ne comprenait rien à ce que voulait ce vieux blanc.
La voiture était arrêtée devant un lampadaire étrange, doté de trois couleurs. Là, il éclairait en rouge, assez inutilement d'ailleurs. La lumière n'était pas assez forte.
Valjean ne trouva rien dans ses poches. Il songea à sa valise et l'ouvrit après quelques minutes d'essais infructueux. A l'intérieur, il découvrit un petit miroir de poche, doté d'un verre noir là aussi, des dossiers et des rapports bien épais, des bourses de forme oblongue et plusieurs porte-monnaies. Il en ouvrit un et trouva plusieurs billets de banque.
« Combien pour me déposer là-bas ? »
Le chauffeur ne pouvait pas nier qu'il était intéressé. Il se doutait que l'homme assis derrière lui dans son taxi était riche. On ne dormait pas dans cet hôtel sans disposer d'une belle fortune. Mais l'homme n'était clairement pas dans son état normal.
Et puis ce vieil homme était célèbre. Il se nommait Jean Valjean, c'était un Français, un patron de plusieurs firmes transnationales, un philanthrope et un mécène. Sa voix se levait souvent pour lutter contre les inégalités et les injustices de ce monde. Un des sages de cette époque troublée. Là, il était attendu au siège de l'ONU, il devait tenir une conférence sur la situation des enfants dans le monde, il devait alerter les pays sur la malnutrition en augmentation et le problème du travail des enfants. Il était une personnalité connue dans les milieux politiques et économiques. Et voilà qu'il demandait à être emmené sur les lieux d'une révolte populaire. Il risquait de se faire voler. Tuer.
Merde !
Il était riche. Il y avait de l'argent à se faire. Mais ce n'était pas bien.
« Monsieur, murmura le chauffeur, ennuyé, je ne peux pas. Vous êtes attendu ! »
Valjean s'échauffa et répéta. Oubliée la bienveillance de M. Madeleine.
« COMBIEN ?
- Cinquante dollars !, » jeta le chauffeur, conscient de l'énormité de la somme.
Valjean compta plusieurs billets de banque et les tendit au chauffeur. L'homme secoua la tête et les prit. Puis, comme s'il prenait une décision définitive, il parla sèchement :
« Je vous dépose deux rues plus loin. Ce quartier est dangereux. S'il y a le moindre problème, appelez les flics !
- Merci !, » fit Valjean, chaleureusement.
Le ton et le sourire si heureux de son client rassérénèrent l'homme qui se fit plus conciliant.
« Ne prenez pas de risque ! Et allez voir les flics !
- Je serais prudent !
- Et pour l'ONU ?
- Dites-leur que je suis malade. L'hôtel confirmera.
- Bien monsieur. »
Cela fit rire le chauffeur. Ce vieux blanc si bien habillé jouant les espions comme dans un mauvais film. Mais c'était un rire jaune. Le vieux blanc ne devait pas s'attendre au danger de la rue.
Le véhicule roula encore quelques rues puis s'arrêta. Valjean se battit quelques minutes avec la poignée de la porte puis enfin, il réussit à l'ouvrir. Et se retrouva dehors. Le chauffeur le regarda avec inquiétude...puis s'en alla...le laissant seul au-milieu d'une rue.
Complètement perdu. Isolé au-milieu de la foule.
Merde...
Puis Valjean songea à l'inspecteur Javert et se mit en marche.
Il dut arrêter quelques personnes pour leur demander le chemin. On le regarda avec stupeur mais on lui répondit poliment. Une jeune femme l'entraîna même jusqu'à l'angle d'une rue. Là, elle lui indiqua un bâtiment encerclé par des hommes, habillés de noir avec des bandes jaunes brillantes sur eux. Ils étaient nombreux et armés.
« La police ! Attention à vous ! »
Attention à vous !
Elle ne croyait pas si bien dire.
Valjean ne voulait pas parler à la police. Il voulait Javert ! Il continua à avancer. Contournant le bâtiment. Le vieux forçat évadé était bon à l'escalade. Ce fut en escaladant des murs qu'il échappa plusieurs fois aux argousins, à la police. A Javert.
Il se décida. Avisant une sorte de grosse boîte métallique qui puait horriblement, il glissa sa valise dedans. La cachant de son mieux. Il la retrouverait plus tard.
Et il se mit à grimper un immeuble. Haut. Mais il avait repéré un balcon par lequel il pouvait espérer atteindre le bâtiment surveillé par la police.
De balcon en balcon, de mur en mur, Jean-Le-Cric atteindrait sa cible.
Et ce fut ce qu'il fit.
Ce fut long.
Dieu que ce fut long ! Et dangereux ! Les murs de pierre de ces immeubles étaient bien lisses, il y avait peu de prises pour avancer. Mais ce fut possible.
Atterrissant sur le premier balcon, Valjean sauta sur un balcon en face. S'accrochant au métal et cherchant à stabiliser ses pieds.
Ce fut long.
Après le balcon, un escalier de métal. Magnifique ! Un bel ouvrage. Valjean n'avait jamais vu cela.
Peu à peu, Valjean se rapprochait des policiers en contre-bas et devait se cacher d'eux. Il les entendait s'interpeller.
On parlait de Javert. Toujours prisonnier. Vivant ? Aucune idée !
Aucune idée !
On se préparait à attaquer le bâtiment. Tant pis pour Javert ! Tant pis...
Cela serra le cœur de Valjean qui poursuivit sa route.
Et précautionneusement, en rampant, en s'accrochant, Valjean approcha d'une fenêtre et l'ouvrit. Et se laissa tomber à l'intérieur d'un immeuble. Il espéra que c'était le bon.
Il sut dés l'instant où un canon de pistolet se posa sur son front que c'était le bon.
« Merde ! Un type ! ENJOLRAS ! »
Un homme, très jeune, le tenait à bout portant.
Valjean reconnut un des jeunes de la barricade de Saint-Merri et crut devenir fou. Encore plus, si c'était possible.
« ENJOLRAS !
- QUOI JOLY ?
- Il y a un type qui vient de tomber d'une fenêtre !
- QUOI ?
- PUTAIN VIENS ! »
On grogna et on s'approcha.
Valjean était assis sur ses fesses. Au-milieu d'une gigantesque pièce qui devait être un hangar vue la présence de boîtes de bois (?) dispersées ici et là. Un entrepôt ?
Et Enjolras apparut. Le jeune chef de la barricade, les cheveux blond cendré, un homme magnifique. Il s'approcha et examina Valjean avec suspicion. Lui aussi portait un pistolet glissé dans la ceinture de son pantalon.
Enfin. Une sorte de pistolet car Valjean ne connaissait pas ses armes.
« Merde !, fit simplement Enjolras.
- Tu vois ?
- D'où il vient ? »
Ils parlaient anglais les jeunes étudiants. Ils semblaient perdus en voyant ce visiteur inattendu.
« Un espion comme l'autre flic ?
- Non, » répondit un autre étudiant.
Un troisième jeune s'était approché. Valjean le reconnut aussi mais fut bien incapable de placer un nom sur ce visage. Il l'avait vu en sang. Mort !
« C'est Jean Valjean, le riche philanthrope. Il est à New-York pour le sommet de l'ONU.
- Qu'est-ce qu'il fout là ?
- Je suis venu vous parler !, » répondit Valjean.
On sursauta, surpris d'entendre le vieux Frenchie s'exprimer aussi bien en anglais. Valjean profita de la confusion générale pour se lever. On avait cessé de le menacer avec une arme. Il se sentait un peu plus en confiance. Le jeune qui l'avait reconnu vint aussitôt lui prêter main forte. Valjean remercia dans un sourire. Il faisait tellement déplacé avec sa politesse guindée et son costume de prix.
« Comment vous êtes entré ?, demanda Enjolras, toujours méfiant.
- J'ai escaladé les murs. »
Cela fit rire tout le monde. Puis on comprit que le vieux ne plaisantait pas.
« Sérieux ?
- De quoi vous voulez nous parler ? »
Le jeune chef était surpris maintenant et perturbé. Manifestement, il ne savait pas comment réagir.
« Je veux vous sauver la vie. »
Tous ces jeunes étaient morts à Paris. Était-ce la raison pour laquelle il était là ? Les sauver ? On se mit à ricaner, un peu méprisant, un peu étonné.
« Nous sauver ? Occupe-toi de tes miches grand-père !
- Vous allez mourir ! La police est dehors, elle a encerclé le bâtiment. Ils sont armés et...
- Nous avons un putain d'otage. On n'hésitera pas à le tuer s'ils viennent.
- Un otage ?
- Un putain de flic. »
Ils avaient l'air de vouloir attaquer dehors, malgré la vie de l'un des leurs.
« Au nom de quoi ?, demanda Valjean, fâché qu'on attache si peu d'importance à la vie d'un être humain, quel qu'il soit, même celle d'un policier. Même celle de Javert.
- Je suis d'accord avec lui, » lança une nouvelle voix.
Valjean devint livide en la reconnaissant et il se tourna pour voir le nouveau venu. C'était Marius Pontmercy ! Mais où était Cosette ? Son épouse ? La fille chérie de Valjean ?
« Marius !, » murmura l'ancien forçat.
On fut estomaqué, surtout le dénommé Marius qui rétorqua :
« On se connaît ?
- Où est Cosette ? »
Marius rougit intensément puis répondit sèchement :
« Elle est partie avec son père je ne sais pas où. C'est Fauchelevent qui vous envoie ? »
Fauchelevent ?
Valjean était fou !
« Mais... Mais...
- Vous allez partir M. Valjean, lui lança gentiment le jeune homme qui l'avait reconnu. Il va y avoir du grabuge ici. La police va venir et on va se battre.
- Mais pourquoi ?
- Pour la liberté !, s'écria Enjolras, exalté. Pour ses lois indignes de l'État ! Ce qu'il fait est une honte ! Vive la liberté ! »
Et en chœur, les étudiants hurlèrent :
« Vive la liberté ! »
Et un rire amusé retentit, plein de mépris, dans un angle de la pièce :
« Vive la mort ! C'est tout ce que vous allez récolter les gamins !
- TA GUEULE ! »
Le bruit d'une gifle retentit et calma celui qui avait parlé. Valjean aurait reconnu la voix entre mille, c'était Javert ! Javert était là ! Javert était vivant !
Dieu !
A la barricade de Saint-Merri, Valjean avait obtenu la vie de l'espion Javert en sauvant celle d'Enjolras. Là, il n'avait rien fait pour mériter un tel honneur.
Comment faire pour sauver Javert ?
Et sauver Marius ?
Et peut-être ses amis ?
Des bruits de fusillade retentirent tout à coup. On tirait sur les vitres, brisant le verre. Une pluie d'éclats tomba dans le hangar. Cela aurait du signer la mise à mort du policier mais on tergiversait, perturbé par l'arrivée du vieil homme.
« Putain !, clama le dénommé Joly. Ils arrivent. »
Valjean réfléchissait vite. Le plus vite possible. Puis il songea à ce qu'il était. Une sorte de personnalité politique ? C'était bien cela ? Il allait falloir jouer là-dessus et redevenir M. Madeleine.
« Je veux vous donner la parole !, lança Valjean, pressant.
- La parole ? Quelle parole ?, fit Enjolras, suspicieux.
- J'ai le droit de parler...à l'ONU... Une conférence. Je vous laisse parler à ma place et expliquer vos demandes. »
SCÈNE III
On resta estomaqué. Parler devant les pays membres de l'ONU ? C'était inespéré. C'était inouï.
« Et comment ce serait possible ?, demanda Enjolras.
- Parce que je suis Jean Valjean, lança l'ancien maire de Montreuil avec aplomb. On m'écoutera et ainsi on vous écoutera.
- Merde !, fit Marius. Tu imagines ça Enjolras ?
- C'est pour cela que vous êtes venu ? »
Mentir. Encore. Il le fallait bien.
« Oui ! »
Et M. Madeleine savait mentir avec conviction. Une lueur d'espoir. Une possibilité de continuer à vivre. Et de lutter. On en oubliait les cris, les tirs et les tambourinements à la porte. La police arrivait.
« Quand ?
- Je ne sais pas. Je devais faire une conférence aujourd'hui. Ce sera la vôtre !
- Quel tapage médiatique Enjol' ! Tu imagines ? La gueule de Bamatabois ? »
Nouveau coup au cœur. Bamatabois ?
« Ne t'excite pas Joly, reprit Enjolras. Je n'y crois pas un seul instant. »
On se mit à tirer dans la porte et la porte allait céder. Un groupe d'étudiants débarqua dans la salle, affolés. Il allait falloir lutter pour sa vie maintenant.
« Putain ! La porte va lâcher ! »
Enjolras regardait Valjean, Valjean regardait Enjolras. On se jaugeait.
« Si tu nous as menti... Je te jure...
- Il faut sortir d'ici !, opposa fermement Valjean. Retrouvez-moi...où je dois faire ma conférence...
- Au siège de l'ONU ?, demanda Joly.
- Oui. Laissez-moi une heure et j'arrive. »
Enjolras hésita mais le bruit d'une porte qui explosait le ramena à lui.
« OK ! On se barre ! Dans une heure M. Valjean. »
Et ce fut la débandade.
Les étudiants se mirent à fuir. Ils quittèrent la salle. Il devait y avoir une porte quelque part. Valjean espéra que la police allait les rater.
Puis Valjean songea à sa mission et se précipita dans l'angle où devait se tenir Javert.
Et il le vit.
Et il déglutit.
C'était bien Javert !
Un homme, grand, habillé de vêtements déchirés, était assis sur une chaise, les bras coincés dans les barreaux de la chaise et menottés, laissés dans un angle douloureux. Le visage était couvert de contusions. La lèvre fendue saignait et du sang coulait aussi d'une arcade sourcilière. Il semblait blessé à un bras, vue la tâche rouge qui maculait une manche de la chemise. Il ne portait pas de favoris mais une barbe légère, il était juste mal rasé. Et il avait toujours ses yeux clairs, froids et perçants. Javert !
Un instant, un éclair brilla dans le regard du policier, comme s'il avait reconnu Jean Valjean. L'ancien forçat en frémit, fou d'espoir et d'inquiétude. Et la lueur disparut.
Javert ne le reconnaissait pas.
L'inspecteur fixait le vieil homme sans sourciller.
« Hé bien, monsieur, prononça Javert dans un français parfait. Je suppose que des remerciements sont de mise.
- Quoi ?
- Vous venez de me sauver la vie, monsieur. Et aussi celle de ces jeunes imbéciles. »
C'était dit sans sourire, sans plaisir. Valjean s'approcha lentement et examina les menottes.
« Les clés sont dans la poche de ma veste. Là sur le sol. »
Valjean chercha le vêtement et se mit à fouiller avec soin. Il sortit un objet dont la forme lui sembla étrange et une clé.
Il observa l'objet, une carte carrée, dans une matière brillante, indéfinissable, on voyait un dessin particulièrement ressemblant de Javert, ce devait être son insigne de police. Ainsi, l'inspecteur avait commis la même erreur dans ce monde qu'à Paris en 1832. Venir déguisé à une révolte d'étudiants en amenant ses papiers d'identité.
La clé permit d'ouvrir les menottes en un temps record.
Javert se redressa et se frotta les poignets avec soin.
« Merci, monsieur. »
La porte avait enfin sauté, des bruits de fusillade retentissaient. Valjean s'inquiétait pour les jeunes hommes, pour Marius, son gendre.
Que devait-il faire maintenant ?
Puis, des hommes lourdement armés pénétrèrent enfin dans l'entrepôt. Javert se leva aussitôt et leva les mains en l'air, imité par Jean Valjean.
« Ils sont sortis par l'arrière !, cria l'inspecteur en revenant à l'anglais. Est-ce que Gisquet a fait ce que je lui ai conseillé ?
- Javert ! Toujours vivant ?
- Cela a l'air de te faire plaisir Gregson ! »
On s'approcha de Javert qui avait baissé les bras, toujours imité par Valjean. Une partie de la troupe poursuivit son chemin à la poursuite des étudiants en fuite. Quelques personnes restèrent près de Javert. Ignorant superbement Jean Valjean. Enfin des casques furent retirés et des visages souriant apparurent, soulagés. Il y avait même des femmes parmi les policiers ! Cela choqua Valjean.
« Putain ! T'es un connard Javert ! Rester en mode silencieux pendant vingt-quatre heures !
- Et tu voulais que je fasse comment Gregson ? Que je demande à ces marioles de me permettre de téléphoner à la police pour pas que mes collègues s'inquiètent ?
- Connard, répéta l'homme, mais c'était dit dans un rire. Rassuré. T'es blessé ?
- Fatigué, affamé, maltraité mais vivant.
- T'es blessé ?, » répéta plus fermement le policier.
Les yeux clairs de Javert se mirent à étinceler de colère. Valjean reconnaissait le regard de son chef de la police de Montreuil avec stupeur.
« Le bras.
- Que t'ont-ils fait ?
- Rien d'important Gregson. Ce...
- Merde Javert ! Tu réponds clairement aux questions ou je te jure que tu vas te retrouver à la circulation pendant six mois !
- Une petite séance de torture. Pour avoir des informations sur nos effectifs et nos intentions.
- Que leur as-tu dit ?
- D'aller se faire foutre !
- Javert... »
Gregson avait saisi le bras de Javert. Prestement, il déchira la manche de la chemise et une plaie sanguinolente apparut. Cela fit siffler le policier et serrer les dents de Javert.
« Couteau ? Pourquoi ne t-ont-ils pas découpé entièrement ?
- Leur chef a un cœur tendre, souffla Javert en fermant les yeux. Il voulait me garder comme otage. Il a calmé ses chiens.
- Je vais les choper et les foutre en tôle. Chabouillet va hurler de rage en apprenant cela !
- Je suis vivant. Je suis désolé d'avoir raté la mission.
- Ta gueule Javert ! Tu raconteras tes conneries plus tard. Tu vas à l'hôpital. »
Le policier s'était relevé. Il avait fait un bandage de fortune sur la blessure de Javert. Sur un geste de son chef, le dénommé Gregson, un homme avait sorti un de ses petits miroirs noirs de sa poche et s'était mis à...parler...avec ?! Valjean ne comprenait rien de ce qu'il voyait mais l'homme semblait en conversation avec le dit miroir ?!
Puis, on se tourna enfin vers Jean Valjean.
« Et ce monsieur ? Il me semble que je vous connais ?!
- C'est Jean Valjean, répondit Javert, le magnat de l'industrie. Il m'a sauvé la vie. »
Maintenant que la tension retombait, Javert semblait épuisé. Il avait pâli. Gregson le força à se rasseoir sur sa chaise de torture. Javert ne lutta qu'un instant. Pour la forme.
« Sauvé la vie ?
- Je ne comprends pas pourquoi..., murmura Javert.
- J'ai entendu le nom de l'inspecteur et j'ai appris qu'il était en danger, expliqua maladroitement Valjean, ne sachant pas utiliser les mots désignant toutes les choses qu'il avait vues, ne comprenant pas la moitié des mots utilisés par les policiers. J'ai voulu le sauver.
- Je ne comprends pas pourquoi..., répéta Javert, paraissant au bord de l'évanouissement.
- Putain Javert ! Reste conscient ! L'ambulance arrive !
- Ils allaient me tuer dés que tu avais fait sauter la porte Gregson. Un miracle... »
Javert se mit à rire avant de sombrer définitivement. Valjean se jeta sur lui pour le retenir, l'empêcher de tomber sur le sol.
« Merde !, fit simplement l'inspecteur Gregson en se précipitant aussi sur Javert, inconscient. Il a du mentir sur ses blessures. Que fout cette ambulance ? »
Il saisit son propre miroir noir et se mit à pianoter avec entrain.
Puis les hommes revinrent enfin de leur mission. Mécontents.
« Alors ?, grogna Gregson.
- Raté, chef.
- Quoi ?
- Ils avaient des vélos.
- QUOI ?, répéta Gregson, plus fort. Vous vous foutez de ma gueule ?
- Des vélos, c'est pas idiot. Pour aller plus vite se perdre dans la circulation.
- PUTAIN ! »
Ce fut tout.
Quelque part, Valjean était soulagé. Il avait compris qu'on avait raté les étudiants. Il avait réussi un exploit qu'il n'avait pas réussi la première fois : sauver tous les jeunes révoltés de la barricade. Cela l'étourdit. Puis ses pensées revinrent sur Javert.
L'homme était pâle comme un linge et complètement inconscient de tout.
« Bon, lança Gregson, plus calmement. Nous avons toujours Javert. Il va nous donner les noms de ces types et on pourra les serrer.
- Je n'en connaissais aucun, lieutenant, rétorqua le policier. Je crois que c'était des inconnus de nos services. Des étudiants ?
- Javert nous en dira plus. Peut-être aussi notre célèbre philanthrope ? »
On s'adressait à lui. Valjean le comprit aux regards posés sur lui avec insistance. L'ancien forçat sourit, très M. Madeleine. Illisible.
« Je ne les connaissais pas, répondit-il. Je ne suis venu que pour l'inspecteur Javert.
- Pourquoi ? »
Pourquoi ?
Oui pourquoi ?
Parce que Javert était le seul visage qu'il voulait voir ! Parce qu'il devait le sauver à cette barricade, non ? Comme avant. Comme toujours. C'était écrit ! Puis Valjean songea à la Seine et de nouveau son cœur connut un mouvement de panique.
« Il faut adjoindre une garde pour surveiller Javert ! »
Cela surprit les policiers qui entouraient l'homme politique et industriel français. Notant ses vêtements froissés et salis, ses chaussures éraflées, l'examinant avec des yeux de policier. Comment était-il entré dans ce bâtiment placé sous bonne garde ? L'affaire n'était pas claire.
« Pourquoi ?
- Javert est en danger !, lança tout à coup Valjean et chacun put remarquer l'angoisse qui transparaissait dans sa voix.
- Comment cela ?, demanda-t-on, plus conciliant. Les étudiants ont dit quelque chose ?
- Non, non. Mais Javert ne doit pas être laissé seul. Il risque de vouloir... De tenter... De se suicider ! »
Gregson examina froidement les yeux de Valjean, fermement, longuement puis il lâcha :
« Anderson, tu accompagnes Javert à l'hôpital et tu restes de surveillance. Je t'enverrais quelqu'un pour te relever de ta garde à midi. »
Puis, continuant à regarder Valjean, il ajouta :
« Satisfait ?
- Oui, inspecteur.
- Donc Javert est votre ami ? »
C'était la seule explication plausible. Que dire d'autre ? Javert était sa Némésis, son gardien à Toulon, son chef de la police à Montreuil, son chasseur à Paris. Toujours sur ses talons, toujours dans ses pensées. Un cauchemar !
« Oui, un ami, rétorqua Valjean.
- Il ne nous a jamais parlé de vous. Mais il faut dire que Javert ne parle pas beaucoup de lui. Vous nous ferez un rapport complet, M. Valjean ? »
Valjean allait rétorquer bêtement « un rapport sur Javert ? » lorsque heureusement pour lui un bruit terrible résonna dans la rue. Les policiers furent soulagés, encore.
« Voilà les secours ! Putain ! Il était temps ! »
Des hommes vêtus de couleurs chatoyantes, bizarres, apparurent, portant une civière. Ils se précipitèrent sur les policiers. Et en parlant le moins possible, ils se chargèrent de Javert. Le coucher sur la civière et l'emporter loin de tout.
« Pouls rapide, pas bon ça. Mais c'est rien de grave. Il sera sur pied dans quelques jours, expliqua un des infirmiers.
- Et même moins que cela, le connaissant comme je le connais, opposa Gregson, d'une voix lasse. Prenez soin de lui ou le divisionnaire va vous arracher la tête ! »
Ce fut tout. Javert était parti.
SCÈNE IV
Que devait faire Valjean ?
Rejoindre les jeunes étudiants au siège de l'ONU ?
Mais il ne savait même pas où cela se situait voire ce que c'était.
Heureusement, un des policiers, une femme, s'approcha de lui et lui jeta en souriant, se voulant apaisante :
« Allez je vous ramène à votre hôtel, monsieur Valjean.
- Non, je voudrais aller à l'ONU. J'ai une conférence là-bas !
- Dans votre état ? »
La femme souriait, toujours gentiment. Il était vrai qu'il était mal habillé et assez sale. Oui, mais il y avait Enjolras, Marius, le jeune Joly et tous les autres qui l'attendaient.
« J'ai une conférence à faire. Je leur expliquerais la raison de mon état.
- Si vous le désirez. Mais je vais vous accompagner dans ce cas. Histoire d'appuyer vos propos. »
Valjean n'osa pas refuser. La femme était serviable. Il espéra que les étudiants comprendront et attendront le bon moment pour se montrer.
Et la policière fit un signe amical pour l'entraîner avec elle. Il ne fallut pas longtemps à Valjean pour se retrouver dans la rue. Il chercha la boîte puante dans laquelle il avait jeté sa valise. Dieu merci ! Elle était toujours là !
La policière le regarda récupérer sa mallette avec stupeur puis sans poser de questions, elle ouvrit la porte d'un des véhicules magiques afin de s'asseoir. Valjean la suivit et se retrouva assis à côté d'elle. Essayant de trouver tout cela normal.
La femme glissa une languette de tissu sur son corps et attendit patiemment qu'il l'imite. Valjean prit quelques temps pour le faire puis il réussit à placer la ceinture sur lui. La femme eut un joli sourire avant de manipuler diverses commandes et de faire partir la machine.
La première fois dans le...taxi ?..., Valjean n'avait rien pu voir, étant assis à l'arrière, là il était devant. Il observait tout avec une curiosité un peu terrifiée. Il rêvait de harceler la femme avec des questions à n'en plus finir.
Il préféra jouer les hommes habitués. Blasés.
Et l'interrogatoire commença. Logique.
« Ainsi, vous connaissez Javert depuis longtemps ?
- Des années, répondit prudemment Valjean.
- Des années ?
- Des années. »
Elle rit en actionnant une sorte de barre noire, faisant vrombir le véhicule. Elle tournait une roue de chariot pour que le véhicule tourne. Valjean était hypnotisé.
« Javert n'a jamais rien dit de sa vie privée. Vous êtes Français ? Vous avez connu Javert en France ? Javert le parle très bien c'est vrai.
- Je suis Français... »
C'était tout ce que pouvait dire Valjean. Comment pourrait-il avoir connu Javert dans ce monde ? Il se tut, perdu dans un monde de possibilités, où un mensonge allait en entraîner un autre...
Un nouveau rire. La jeune femme était amusée de voir ce vieil homme, à l'aspect si solennel, chercher ses mots avec soin. Qu'y avait-il entre M. Jean Valjean et le lieutenant Javert ? Elle savait pertinemment que ces maladresses n'étaient pas du à un problème de langue. Elle préféra être compatissante et ne pas pousser l'industriel dans ses retranchements. Cela aurait lieu plus tard, en compagnie du chef de la police. M. Gisquet et certainement le lieutenant-principal Chabouillet...peut-être aussi le lieutenant Gregson...
Le véhicule obéissait avec soin aux désidératas de la conductrice, sans cahot, ni secousse. Puis il s'arrêta devant une esplanade gigantesque. Valjean restait tellement estomaqué par ce qu'il voyait. Des immeubles si hauts, si brillants, des mats par dizaines et des drapeaux flottant au vent.
La femme se tourna vers l'ancien forçat, un sourire très moqueur sur les lèvres.
« Vous êtes un ami précieux M. Valjean, fit-elle. Javert sera content de savoir que vous savez tenir votre langue. Nous sommes arrivés ! »
Valjean hocha la tête, intimidé, et ils descendirent de véhicule.
Valjean ne savait plus où donner de la tête.
Les passants par centaines ?
Les immeubles trop hauts ?
Les véhicules magiques partout ?
Le bruit omniprésent ?
L'odeur pestilentielle venant des véhicules ?
Puis il aperçut le drapeau de la France et en vacilla. Il était tricolore, il était bleu blanc rouge. Où était le drapeau du roi ?
Mais en quelle année étions-nous ?
Comment le demander à la femme sans passer pour un fou ?
« Allez en avant M. Valjean ! Mon chef m'attend !
- Je vous suis. »
Car il ne savait pas où aller.
La policière, attentionnée, guida le vieux Français au-milieu de la place, puis dans le bâtiment. Valjean dardait ses yeux partout, à la recherche d'Enjolras et de sa troupe. Il ne vit rien.
Enfin, on entra dans une salle...immense...solennelle...peuplée de personnages imposants. Dés leur arrivée, un homme vint les accueillir et ce fut un bonheur d'entendre quelqu'un parler en français sans une seule faute. Valjean luttait à chaque instant pour comprendre l'anglais, parler anglais.
« M. Valjean ! Nous sommes soulagés de vous voir ! Le taxi nous a prévenu de votre malaise. Comment allez-vous ?
- Bien, répondit l'ancien maire de Montreuil, très respectueusement.
- Vous avez eu un accident ? »
L'homme était inquiet. Il se tourna vers la policière. M. Valjean semblait épuisé, ses vêtements, sales et déchirés, ne jouaient pas en sa faveur.
La policière répondit aussitôt et fit un rapide compte-rendu des aventures de M. Valjean. Les révoltés, le hangar, le policier sauvé.
On examinait le vieux Français avec stupeur et admiration.
« Seigneur ! M. Valjean, avez-vous besoin d'un médecin ?
- Non, je vais bien.
- Alors une tasse de café ?
- Oui, s'il vous plaît. »
L'homme disparut, empressé. Ne resta que la jeune femme. Elle glissa sa main dans la poche de son uniforme et en sortit une carte qu'elle tendit à Valjean.
« Si vous avez besoin d'aide, M. Valjean, vous pouvez me joindre. Je suis corvéable à merci. - Merci, mademoiselle...Azelma Thénardier ? »
Elle se méprit sur le regard abasourdi que posa sur elle Valjean.
« Oui, mon nom est français. Cela remonte à loin. »
Elle rit, amusée. A quand ? 1832 ? Après la mort de Jean Valjean ? Thénardier était censé avoir été enfermé à la Force et il était venu parler à Marius Pontmercy. Pour lui soutirer de l'argent en échange d'informations concernant son beau-père. Puis il était parti. Pour les États-Unis ?
« Bien, M. Valjean. Je vous laisse à votre conférence ! »
Il avait envie de la retenir, de l'interroger sur l'histoire de sa famille mais comment faire ? Chagrin, il la vit partir et la jeune policière le laissa enfin seul.
L'homme qui l'avait accueilli vint le chercher avec un café et un sourire. Il entraîna Valjean jusqu'à une chaise, bien rembourrée et l'installa là.
« Nous avions annulé votre conférence mais comme vous êtes présent, nous la reprogrammons. L'heure en a seulement été décalée. C'est une excellente chose ! Il y a beaucoup de personnalités venues écouter votre discours.
- J'espère être à la hauteur ! »
L'homme rit, gentiment.
« Allons M. Valjean ! Vos conférences ont toujours été des succès.
- Toujours ? »
Un nouveau rire et l'homme s'en alla. Il devait revenir chercher M. Valjean lorsque ce serait son tour de parler.
Valjean devint livide, perdu au-milieu de cette gigantesque salle de réunion. Perplexe. Il ouvrit fébrilement sa mallette et en sortit les dossiers. Devant sa chaise, il y avait une petite table. Il étala les différents documents et les examina.
Il reconnut aussitôt son écriture ! C'était donc lui qui avait écrit. Partout ! Il commença à lire et se remercia intérieurement d'être aussi bien organisé. M. Madeleine ! Un dossier était simplement intitulé : « La situation des enfants dans le monde ONU.» Il le lut rapidement, comprenant avec horreur et douleur que la situation des enfants était sensiblement la même qu'au XIXe siècle. Il se voyait capable de parler pour cela, même s'il craignait l'envolée lyrique et les anecdotes concernant sa véritable époque.
Y avait-il encore des enfants travaillant dans les usines ou mourant de faim dans les rues des villes ? Il espéra que non...
Puis une main se glissa tout à coup sur la sienne et il reconnut la voix qui lui parla à l'oreille.
« Un instant, vous nous avez fait peur, M. Valjean.
- Je n'ai qu'une parole !
- C'est tout à votre honneur ! »
Valjean se redressa pour contempler Enjolras. Le jeune étudiant avait pris le temps de se changer, se mettant en valeur dans un costume bien coupé.
Tout cela avait pris une heure ? Vraiment ?
« Et maintenant ?, demanda Enjolras, beaucoup moins sûr de lui que dans le hangar.
- Vos amis sont là ?
- Dispersés dans la salle.
- La police ?
- Des cons ! Aucun ne nous a attrapé. Et le flic ?
- A l'hôpital, fit Valjean, un peu agressif. Il était blessé. »
Enjolras glissa une main dans ses cheveux blonds, si beaux, pour les coiffer un peu. Il était gêné par ce qu'il allait dire. Il n'avait pas cautionné cela mais il avait laissé faire.
« Grantaire avait trop bu. Le flic l'a chauffé.
- Un couteau ?
- Grantaire n'aime pas les flics.
- Il y a une raison, manifestement. »
Enjolras n'aimait pas qu'on le remette à sa place ainsi. Il secoua la tête, agacé.
« Et maintenant ?
- Dés qu'on vient me chercher pour parler, vous venez avec moi et je vous laisse la parole. »
Enjolras déglutit. Ainsi, le vieux Français était sérieux ? Il était prêt à prendre ce risque pour eux ? Il allait perdre des soutiens politiques. En tout cas aux États-Unis. Peut-être même sa place de porte-parole au sein de l'ONU. Le président Bamatabois n'allait pas laisser cet outrage impuni.
L'attente ne fut pas longue. L'orateur, un Africain manifestement, terminait son discours sur la guerre dans son pays et la demande d'aide désespérée lancée au monde.
On l'applaudit.
On vint chercher M. Jean Valjean. Enjolras l'accompagna.
L'homme qui avait été si bon avec l'ancien forçat fut surpris de voir cela mais ne dit rien. Il sentit que quelque chose d'exceptionnel allait se produire. Il laissa faire. Lui aussi allait en payer les conséquences. Inévitablement.
Une fois au centre de la salle, des centaines d'yeux posés sur lui, Valjean perdit le peu de fermeté qu'il avait recouvrée. Enjolras attendait à ses côtés, dans l'expectative.
Et Valjean songea aux enfants et prit la parole.
« La situation des enfants dans le monde est dramatique. Elle n'a pas changé en plusieurs siècles. C'est un scandale. Les enfants travaillent, sont maltraités, mal nourris, soumis aux adultes... Quelle honte pour l'homme de ne pas avoir su protéger ses enfants ! »
Valjean prit son souffle.
Oui la salle était accroché à ses lèvres.
Valjean ne regardait même pas ses notes. Les notes de ce Jean Valjean qu'il était hier et qui avait disparu aujourd'hui. Il songeait à Montreuil, à ses malheureux enfants que M. Madeleine essayait d'aider, aux enfants qu'il avait essayés de sauver de la prostitution, de l'usine...les plaçant dans des orphelinats, dans des écoles financés par ses soins. Des années à dépenser la fortune de M. Madeleine pour les enfants de sa ville.
Contré en cela par l'inspecteur Javert !
Et voilà que ses souvenirs lui revenaient. Et aussi Cosette, maltraitée, exploitée, sans ami, ni soutien.
« Des enfants au travail ! Dont le seul rêve dans la vie est de mourir ! Dieu ! Que sommes-nous ? »
Enjolras pressa doucement mais sûrement son côté, le ramenant au présent, à lui, à eux. Valjean baissa la tête et se reprit.
« Et ses enfants devenus grands. Étudiants. Sont muselés par les États qui leur refusent le droit de s'exprimer. Aujourd'hui, je vais leur permettre de faire ce qu'ils devraient avoir le droit de faire, partout, toujours. Parler ! »
Et Valjean s'écarta et laissa la place à Enjolras.
Le chef de l'ABC, le jeune étudiant révolté avait préparé un discours. Simple, clair, précis, avec des phrases bien écrites et des arguments bien formulés. Joly l'avait aidé avec Courfeyrac. Une demie-heure dans un café pour écrire un discours voulant changer le monde.
Enjolras prit la parole.
Et ce fut un scandale !
La situation des étudiants aux États-Unis et dans le monde était expliquée. Les rouages de l'administration injuste, les inégalités flagrantes existantes entre les couleurs de peau, les diplômes payés par l'argent et non par le mérite. Le nom du président Bamatabois n'était pas cité, à aucun moment, mais on le ressentait à chaque phrase.
Scandaleux !
Puis le discours dévia...sur le problème des migrants... Sur le racisme ambiant. Sur les lois de l'État mettant à mal l'égalité et la liberté de tous...
Enjolras égratigna aussi l'homophobie latente des politiques, le sexisme remettant en cause les droits des femmes... La main-mise de la religion sur les consciences...
Valjean écoutait, fasciné. Ainsi le monde en était là ?
Peu de choses avaient évolué en réalité, hormis la science et la technique.
SCANDALEUX !
Lorsque Enjolras se tut, le silence était dense. Menaçant. Et un applaudissement retentit. Jean Valjean applaudissait à tout rompre, subjugué. Ce fut le signal ! D'abord rares, les applaudissements se firent nourris. On applaudit, on siffla, on insulta, on acclama. Personne n'était indifférent.
« Maintenant, il faut fuir, sourit Enjolras.
- Fuir ?
- Vous préférez une nuit au poste avec vos précieux flics ? »
Valjean ne sut pas quoi répondre mais il aperçut des mouvements dans la foule. En fait, quelques personnes quittaient subrepticement la salle et Enjolras se glissa à son tour hors du bâtiment. Les étudiants sauvaient leur précieuse liberté.
Tant qu'ils le pouvaient et que c'était possible.
SCÈNE V
Il ne resta plus que Valjean, seul, à la chaire de l'orateur. L'homme qui l'avait si bien accueilli vint le chercher avec un sourire forcé, poursuivant ses applaudissements.
« Ce n'était pas tout à fait le discours prévu, M. Valjean, mais vous voyez que votre conférence a plu. Une fois de plus, on va parler de vous !
- Est-ce une bonne chose ?
- Vous devriez rentrer à l'hôtel, monsieur. J'ai fait venir un taxi.
- Est-ce si mauvais ?, » sourit M. Valjean.
Le sourire forcé disparut comme neige au soleil.
« M. Bamatabois ne va pas apprécier. J'ai pris la liberté d'annuler vos conférences de la semaine, M. Valjean. Je crois qu'un retour anticipé en France ne serait pas mal venu.
- Je vais le considérer, monsieur...?
- Simplice, monsieur. »
Simplice ?
Fort bien, on lui sauvait la mise donc. On lui permettait de disparaître et c'était Simplice qui jouait ce rôle, comme de juste. Valjean récupéra rapidement ses affaires et disparut du bâtiment officiel, suivant prestement M. Simplice. On le regardait passer, soit avec une haine qui le fit frissonner, soit avec une admiration qui le troubla.
Dieu ! Mais les États-Unis étaient-ils devenus une monarchie absolue ?
M. Simplice le fit monter dans un taxi et lui souhaita un bon retour. Prompt.
Un nouveau taxi.
Le retour à l'hôtel.
Le magnifique sourire sur les lèvres du jeune homme à l'accueil avait disparu. M. Valjean était devenu indésirable.
« Un appel pour vous, M. Valjean. »
On était très formel maintenant.
« Un appel ?
- Votre fille je crois. Elle vous demande de la rappeler.
- La rappeler ? »
Ce jeu de répétition eut le mérite de faire lever les yeux au ciel au jeune employé.
« Votre fille vous a appelé au téléphone, rappelez-la le plus tôt possible. Votre conférence à l'ONU doit être connue en France maintenant. »
C'était tout. L'homme lui tendit une clé et retourna à son travail. Méprisant.
Valjean retourna dans sa chambre, fier de ne pas se perdre.
La chambre 117.
Il y entra et se sentit soulagé lorsqu'il entendit le déclic de la clé dans la serrure.
Appeler ?
Comment cela appeler ?
Les rideaux avaient été ouverts, la chambre était toujours en l'état. Seulement on avait tout rangé, tout nettoyé. La lumière était encore bien forte, le jour était loin d'être terminé, Valjean put examiner les lieux.
Une chambre, un lit et une petite pièce où il n'était pas encore entré. Il fut estomaqué de voir une salle d'eau. Mais c'était un palais cet hôtel !
Il joua avec un objet brillant et de l'eau coula. Magique ! Il actionna d'autres leviers et l'eau devint chaude. Des bouteilles multicolores sentaient très bon. Savon, shampoing... Une toute petite pièce disposant de vitres épaisses et d'un sol carrelé semblait être l'endroit prévu pour se laver. Et une chaise de céramique blanche semblait faire office de toilettes.
Valjean utilisa les deux.
Et se sentit tellement bien lorsqu'il fut propre, net et soulagé.
Il n'avait pas mangé depuis le matin. L'après-midi touchait à sa fin.
Et ce fut là qu'un bruit attira son attention.
Il avait ouvert sa valise, sortit des vêtements propres et s'était habillé avec soin.
Le bruit était joli. Une petite musique douce. La même mélodie, encore et encore. Il se mit à chercher sa provenance. Elle venait de sa valise. Plus précisément du miroir de verre noir...qui indiquait Cosette.
Fébrilement, Valjean toucha le miroir, appuyant un peu partout et une voix se fit entendre. Il reconnut la voix de Cosette et en aurait pleuré de joie.
« Papa ?
- Dieu ! Cosette ! Où es-tu ? »
Un rire amusé lui répondit. Décidément, tout le monde le prenait pour un comique.
« A la maison, papa, où veux-tu que je sois ?
- A la maison ?
- A Paris ! As-tu dormi ces jours-ci ? M. George m'a dit que tu sortais toutes les nuits pour t'occuper des pauvres dans Haarlem ! Papa !
- Je suis tellement heureux de t'entendre ma chérie. »
La voix se tut, cessant ses réprimandes avant de retentir à nouveau, plus inquiète que jamais.
« Papa, tu vas bien ?
- Je vais bien. Tu me manques.
- Papa, tu n'es parti que depuis trois jours.
- Peut-être, mais il n'empêche que tu me manques.
- Comment s'est passée ta conférence papa ?
- Mal, ma chérie.
- Mal ? Je ne comprends pas.
- Il faut que je rentre... Je dois partir...
- Mais qu'est-ce qui s'est passé ?
- Je ne peux pas rester ici. Je...
- Calme-toi papa. Je vais demander à M. Laffitte de t'appeler demain. Il arrangera ton retour. Il est tard papa. As-tu mangé ?
- Non, avoua Valjean, dépité.
- Souviens-toi de ce que le médecin a dit ! Tu dois manger papa. Nous avons failli te perdre il n'y a pas longtemps ! Tu m'as juré de prendre soin de toi.
- Oui, ma chérie.
- Bien. Je vais te laisser. Marius m'attend. A demain papa !
- Attends ! Est-ce que tu connais Javert ?
- Javert ? Non. Qui est-ce ?
- Il n'y a aucun Javert dans notre vie ?
- Papa. Tu m'inquiètes. Rentre le plus tôt possible. Je vais essayer de trouver M. Laffitte dés ce soir.
- Et Javert ?
- Je ne connais aucun Javert, papa, mais je ne sais presque rien de ta vie. Bonne nuit papa. Mange bien ! »
Et le son se coupa. Valjean parla encore et encore mais c'était fini. Par contre, cette conversation avait donné la vie à son miroir de poche. Maintenant, des chiffres apparaissaient. Ce devait être l'heure : 18 h 35 et la date : 6 juin 2019. Valjean dut s'asseoir, en lisant ces chiffres. 2019 ? Hier il était en 1833.
Toutes les personnes qu'il connaissait étaient mortes depuis plus d'un siècle. Sa Cosette, son Marius... Qu'est-ce qui s'était passé ?
On frappa plusieurs fois à la porte avant qu'il ne réagisse. Il se leva et ouvrit. Une jeune femme, de couleur de peau noire, entra dans la chambre, un plateau dans les bras.
« Service d'étage, monsieur Valjean. Votre repas.
- Merci, mademoiselle, » fit Valjean, très poliment.
Cette gentillesse, un peu excessive, fit sourire la jeune servante qui s'approcha du vieil homme. M. Valjean semblait tellement abattu. Il examinait son téléphone, un peu perdu.
« Vous avez un souci avec votre téléphone, monsieur ?
- Mon téléphone ? »
Elle désigna le miroir en souriant toujours. Il sauta sur l'occasion.
« Oui, je n'ai pas l'habitude de me servir de ces engins. Je ne sais pas...
- Montrez ! Je suis une experte ! »
Au diable le service de chambre ! La jeune femme s'assit sur le lit au côté du beau vieillard, si poli et si gentil. Elle saisit le téléphone et l'examina.
« Votre batterie est presque à vide. Vous devriez la recharger. Voyons les applications ! »
Valjean brûlait de l'interroger. Encore.
« Ma batterie ?
- Là, ce symbole ! Il ne reste que 20 % de charge, il va vous lâcher en pleine conversation. Ou en pleine partie de Candy Crush. »
Elle rit et montra le symbole. Il ne comprenait rien mais rit avec elle. Puis elle continua à regarder les différentes fonctionnalités du téléphone. Valjean regardant avec elle. Elle ouvrit la galerie de photos et Valjean ne riait plus.
Il venait de voir Cosette. Sa Cosette. Et Marius. Et Cosette. Et même lui. Doucement, il saisit le téléphone des mains de la jeune femme et laissa cette dernière lui montrer comment bouger les images.
« C'est un bon téléphone, il fait de belles photos. C'est votre fille ?
- Oui. C'est Cosette. Et son mari, Marius.
- Une belle fille. Alors où est votre cordon de recharge ? »
Comme il ne savait pas, elle roula des yeux et fouilla dans la valise. Elle en sortit un petit câble inconnu de Valjean. Il l'avait trouvé mais n'avait pas su quoi en faire. Elle reprit le téléphone et le brancha à un trou dans le mur avec le cordon.
« Voilà, demain matin, il sera comme neuf. Bon, je dois y aller. Je reviendrais dans une heure pour chercher le plateau. Déposez-le devant la porte ! »
Il n'avait osé rien dire. Il l'avait laissée agir à sa guise même s'il serait resté des heures à regarder les photographies de sa fille chérie. Elle était magnifique.
Le repas était bon.
De la viande, des légumes, du pain. Valjean mourrait de faim, il dévora tout et but un grand verre de vin. Puis, il se retrouva désœuvré.
Il ouvrit la valise et sortit les rapports. Il voulait comprendre qui était le Jean Valjean de 2019.
Donc il ne se cachait pas, il n'avait pas été forçat, il n'avait aucune cicatrice de coups de fouet, aucune trace de fers à sa cheville. Il n'y avait aucun inspecteur Javert dans sa vie. Il ne comprenait pas la raison de sa présence ici.
Il laissa la plateau à la porte comme demandé et s'étendit sur le lit, se laissant dériver vers le sommeil...
Ce fut au-milieu de la nuit que la révélation se fit jour. Il se redressa, en pleine crise de panique.
Le 6 juin 1832 ! Javert n'était pas mort le 6 juin mais le 7 juin ! Il s'était noyé dans la Seine. Prestement, Valjean se releva. Il ne savait pas quelle heure il était mais il savait qu'il devait agir. Et agir vite.
Il n'avait pas retiré ses vêtements pour dormir, encore un peu perdu dans ce monde.
Il quitta la chambre précipitamment et descendit au rez-de-chaussée. Un employé à l'accueil le vit venir avec stupeur.
« M. Valjean, vous auriez du appeler, nous serions venu...
- Y a-t-il un pont dans cette ville ?
- Un pont ? Bien sûr, plusieurs ponts même ! »
Quel drôle de type quand même ce Frenchie !
« Le plus dangereux ?
- Dangereux ?
- Si vous vouliez vous suicider !
- Le pont de Brooklyn !, répondit l'homme sans hésiter.
- Il me faut un taxi, maintenant !
- Mais monsieur... Il est minuit passé...
- MAINTENANT !
- Très bien, M. Valjean ! »
Valjean n'aimait pas donner des ordres, il n'aimait pas jouer M. Madeleine mais il n'avait pas le choix. Il se sentait tellement idiot. Il avait sauvé Javert en le libérant à la barricade mais en fait il n'avait rien sauvé du tout. Le policier s'était suicidé quelques heures plus tard dans un accès de folie.
Pourquoi ?
Valjean ne l'avait jamais su mais il ne fallait pas réfléchir beaucoup pour comprendre qu'il était responsable en partie de cet état d'esprit.
Valjean attendait impatiemment, faisant les cent pas dans le hall d'accueil, devant les yeux de plus en plus étonnés de l'employé.
Enfin, un homme entra dans l'hôtel.
« On a demandé un taxi ? »
Valjean ne répondit pas et rejoignit le chauffeur.
« Je voudrais aller au pont de Brooklyn !
- A cette heure ? Je croyais que c'était une urgence... Je...
- Au pont. C'est une urgence. »
L'homme ne dit rien et emmena ce vieux fou de Français.
Et ce qui se passa ensuite prouva au chauffeur de taxi à quel point le Français avait raison. Il y avait urgence.
Car le pont n'était pas désert à cette heure indue de la nuit. On approchait d'une heure du matin et un homme se tenait seul sur la rambarde de métal du pont, prêt à sauter.
« Merde !, » fit simplement le chauffeur.
Le taxi se gara en catastrophe au-milieu de la route. Le chauffeur lança à Valjean qui sortait de la voiture :
« J'appelle les flics ! »
Valjean ne répondit pas. Il était sur la chaussée. Il courait vers l'homme. Il courait vers Javert. C'était ce qu'il aurait du faire à Paris. Il y a deux cents ans.
« JAVERT ! NE SAUTE PAS ! JE T'EN PRIE ! »
SCÈNE VI
L'homme prêt à se jeter dans l'eau de l'East River se tourna vers la voix qui l'appelait sur un ton aussi paniqué, décontenancé.
« Qui...?, » murmura le policier.
Car c'était bien Javert. Décoiffé, déboussolé, déraillé. Il se tenait droit sur la rambarde et regardait avec stupeur l'homme qui s'approchait de lui.
« M. Valjean ?
- Descendez, je vous en prie. Descendez. »
Valjean était arrivé tout près. Il était essoufflé. Le policier l'examinait, désarçonné. Il était tellement sûr d'être tranquille et voilà que l'homme qui l'avait sauvé plus tôt revenait le sauver.
« Comment...?
- Je vous dirais après. Descendez, s'il-vous-plait.
- Pourquoi ? »
Pourquoi ? Encore cette question ? Mais Valjean ne savait pas quoi répondre. Parce que tu es le seul lien que j'ai avec le passé. Parce que j'ai une dette envers toi. Parce que tu es un homme bien. Parce que personne ne mérite de mourir ainsi, dans la damnation éternelle... Parce que... Parce que...
« Parce que ce n'est pas de votre faute. Javert, je vous en prie. Vous n'avez pas toute votre tête. »
Un rire hystérique résonna. On entendit tout à coup les sirènes de la police retentir.
« Merde ! Gregson est rapide, jeta le policier.
- Descendez. S'il-vous-plait. Vous n'êtes pas coupable. Vous ne devez pas vous punir ainsi.
- Qu'en savez-vous ? Vous ne me connaissez pas !
- Vous devriez être à l'hôpital !
- Je l'ai retrouvé... Je l'ai laissé libre... Merde... Je suis un misérable... »
Une tension tout à coup. Quelques pas en avant. Javert était si proche du bord. Valjean angoissa tellement qu'il se jeta sur la rambarde à son tour et se mit à l'escalader. Il devait trouver les mots.
Les voitures de police étaient là, à présent garées près du taxi. On sortait des voitures, on s'approchait du chauffeur puis on se tourna vers les deux hommes debout, sur la rambarde.
« JAVERT !, » hurla une voix, paniquée.
Javert riait toujours, sans aucun amusement.
« J'avais tout prévu. Tout planifié. Une lettre, un saut et la comédie était terminée.
- Javert ! Je vous en prie.
- Un misérable. Lui est un saint. Mourir est honorable. Je suis fatigué. »
Il riait. Et son rire choquait tout le monde.
« JAVERT ! DESCEND !, ordonna la voix précédente.
- Et maintenant, j'ai des témoins. Le constat sera plus facile.
- Javert, je suis désolé, souffla Valjean. J'aurai du comprendre cette nuit-là. J'aurai du vous suivre mais je ne savais pas. Vous étiez tellement égal à vous-même. Je croyais vraiment que vous alliez revenir. Je suis désolé. Désolé. Tellement.
- Mais de quoi parlez-vous ? »
Javert était perdu. Il regardait pour la première fois Jean Valjean dans les yeux. Un abîme de douleur et de perplexité.
Et Valjean comprit. Bien sûr, Javert avait du rencontrer son Jean Valjean de 2019 et le laisser libre. Aux égouts ? Même s'il n'y avait pas eu la barricade, l'histoire avait continué, malgré l'action de Valjean. Et les acteurs s'étaient retrouvés envers et contre tout.
« Vous l'avez libéré, c'est cela ? Il vous a sauvé et vous vous êtes senti dans sa dette. Mais il n'y aucune dette. Merde Javert ! Il n'y en a jamais eu !
- Comment...comment le savez-vous ?
- Comment s'appelle-t-il ? Madeleine ? Fauchevelent ?
- John Madeleine !, avoua Javert d'une voix faible. Il était dans le Bronx.
- Dans le Bronx ?
- Il m'a sauvé la vie. Jondrette allait me tuer. Et je l'ai laissé fuir.
- John Madeleine. Il n'y a aucune dette.
- Un policier incapable d'appliquer la loi ? »
Javert ne riait plus. Il regardait Valjean avec une terreur sans nom. Les policiers s'étaient rapprochés d'eux, cherchant à sécuriser les lieux. On avait fait appel à la brigade fluviale. Au cas où. On laissait parler le Français avec le policier, ils discutaient tous les deux en français et Javert se laissait approcher. Du jamais vu !
« Bon Dieu ! Javert ! Une simple décision ! Vous avez sauvé une vie ! Vous ne méritez pas de mourir pour cela !
- Il m'a sauvé la vie. Il était avec sa fille. Il m'a demandé de la laisser libre. J'ai accepté. Je les ai laissés libre tous les deux.
- C'est bien Javert ! C'est une bonne action !
- Un prisonnier évadé !? Je suis corrompu ! Un flic corrompu ! Merde Valjean ! Fous-moi la paix ! Je ne te connais pas ! »
Javert se recula pour s'éloigner de Valjean et son pied ripa derrière lui. Un moment horrible durant lequel il chercha son équilibre avant de glisser en arrière. Valjean se jeta sur lui et lui saisit les poignets.
Javert chuta mais se rattrapa grâce à Valjean, hurlant de douleur à cause de la blessure à son bras.
« PUTAIN !
- JAVERT ! »
Valjean le tint. La force de Jean-Le-Cric. Javert le regardait dans les yeux, se démenant pour échapper à la poigne de Valjean et terrifié aussi de mourir. On vint prêter main forte à Valjean pour remonter le policier.
Il fallut quelques minutes, puis Javert fut remonté sur la rambarde et traîné jusque sur la chaussée. Il resta quelques minutes à quatre pattes, cherchant son souffle puis il se redressa dans un silence de mort. Autour de lui se tenaient ses collègues, le regard sombre. Tous le contemplait sans sourire.
« Charmante soirée, murmura le policier en jetant un regard sur la rambarde avec envie.
- Connard ! »
Un vieil homme en uniforme s'était approché de Javert et d'un geste violent le gifla à la volée. Javert se laissa faire et ne dit rien.
« Connard, répéta le policier. Maintenant, tu me donnes ton arme, ton insigne. Tu es en repos forcé pendant un mois.
- M. Chabouillet. Désolé de vous décevoir.
- Tu ne sais pas à quel point ! »
M. Chabouillet tendit la main et Javert sortit son insigne de sa poche pour la déposer. Il n'avait pas d'armes. Il ne voulait pas se suicider avec son arme de service. Un plongeon dans l'East River lui avait semblé une mort plus propre, plus digne et demandant moins de paperasse.
« Tu passeras demain faire un examen psychologique avant ton congé.
- Je vous ai déjà déposé ma lettre de démission, monsieur.
- Tu veux une autre gifle ?, » fit M. Chabouillet, menaçant.
Un sourire sans amusement, un regard éteint, Javert était brisé. Ainsi c'était comme cela que l'homme s'était senti après avoir disparu du fiacre, laissant Valjean avec sa fille.
« Je vous attendrais. »
M. Chabouillet examinait le policier devant lui et devint un peu plus doux. La peur l'avait fait agir jusque là, la peur et la colère.
« Maintenant, tu vas aller te coucher. Nous en parlerons demain.
- Bien entendu, monsieur. »
Cause toujours, semblait dire Javert. Il était déjà au-delà du monde. Le temps s'était arrêté à une heure du matin le 7 juin 2019...1832... Disparaissez de ma vie et je trouverais un moyen. Une corde, un autre pont, un flacon de somnifères... Il n'allait pas y avoir de Jean Valjean pour l'arrêter cette fois-ci.
On pouvait lire dans son esprit comme dans un livre ouvert.
« Quelqu'un va te surveiller cette nuit, Javert. Pas Anderson, cet imbécile t'a laissé sortir de l'hôpital. Peut-être Gregson ?
- Présent, chef !, lança une voix, emplie de rancœur.
- Prêt à surveiller le lieutenant Javert ?
- Certainement, chef. »
Mais ce n'était pas la méthode à adopter, songeait Valjean. Il était évident que le policier allait se montrer retors et vicieux. Il trouverait un moyen pour s'échapper.
« Si je puis me permettre, commença l'ancien forçat, je serais prêt à me charger de Javert.
- Vous ? Vous êtes M. Valjean c'est cela ? Je croyais que vous étiez déjà retourné dans votre pays ? »
Un froid dédain dans la voix. Valjean n'était plus le bienvenu.
- Pour l'instant, il s'agit de surveiller le lieutenant cette nuit, n'est-ce-pas ? »
Le vieux Français montrait les dents mais cela n'impressionna pas M. Chabouillet.
« C'est bien de cela qu'il s'agit.
- Alors laissez-moi le surveiller. Au moins jusqu'à demain !
- Pourquoi ?, » demanda Javert.
On le regarda avec trop d'animosité encore pour bien prendre garde à ses propos.
« Parce qu'on ne peut pas te laisser seul, bougre d'imbécile, répondit M. Chabouillet.
- Mais...
- Suffit ! M. Valjean semble être ton ami. Il va te ramener chez toi et je veux vous voir tous les deux demain matin dans mon bureau. Tu vas être mis en congé forcé pour un mois. »
Javert ne répondit pas. Il dardait ses yeux perçants sur Valjean, cherchant à comprendre la raison de tout cela.
Il n'avait pas demandé pourquoi pour savoir pourquoi on devait le surveiller, il avait posé cette question pour savoir pourquoi Valjean tenait tant à le surveiller.
Le vieux Français n'était rien dans sa vie. Ils ne s'étaient jamais rencontrés et là, Valjean semblait vouloir sa survie envers et contre tout.
Cela méritait peut-être de reculer de quelques heures un nouveau plongeon dans l'East River.
« Gregson, tu emmènes nos deux héros chez Javert et tu prends soin de les y enfermer.
- Très bien, chef. »
Un claquement de bottes. Javert s'inclina pour saluer. Le même homme ! Le même qu'en 1832 ! Valjean en eut le souffle coupé mais M. Chabouillet souffla avec exaspération.
« Dégage Javert ! Je ne veux plus voir ta gueule avant demain ! Va te saouler avec ton Frenchie ! »
Gregson entraîna Javert en glissant sa main sous son bras de façon autoritaire. A la limite de sortir les menottes. On en oubliait le bras blessé. Valjean les suivit, atterré.
Une nouvelle voiture.
Un nouvel interrogatoire.
« Qu'est-ce qui t'est passé par la tête putain ?
- Gregson, s'il-te-plaît... Fous-moi la paix... »
Javert se touchait le front avec des mains tremblantes.
« Mais qu'est-ce que tu as ? C'est les étudiants ? Ces cons t'ont fait du mal ?
- Une lettre et un plongeon... Je suis fatigué... »
Le policier laissa sa tête partir contre la vitre. Fermant les yeux tandis que les lumières de la ville se reflétaient sur son visage.
« Je croyais qu'on était pote. Putain !, » lança Gregson, dépité.
Javert ne répondit pas.
Valjean se laissait oublier, assis au fond de la voiture.
Bientôt la voiture s'arrêta. Javert se reprit et se secoua. Il ouvrit la porte et sortit sur le trottoir. Gregson le rejoignit aussitôt. Comme s'il craignait que l'homme ne s'enfuit dans la nuit.
Valjean était toujours attaché à leurs pas. Silencieux et discret.
Ils étaient devant un immeuble assez moderne. Javert sortit des clés de sa poche et bientôt, les trois hommes se retrouvèrent dans un couloir très clair, illuminé. Devant une porte, Javert s'arrêta et fit jouer à nouveau ses clés.
Enfin, ils entrèrent dans un appartement, simple, propre, impersonnel. Valjean songea à la chambre d'hôtel, c'était sensiblement la même chose ici. Aucun objet personnel n'était visible.
« Whisky ou bière ?, demanda Javert.
- Bière, jeta Gregson. M. Valjean ?
- Pareil. »
Valjean n'avait aucune envie de boire mais il suivait toujours le mouvement. Javert se glissa dans un angle de la pièce et ouvrit un petite armoire blanche. Il en sortit trois bouteilles de verre. Il les ouvrit et les distribua.
« Et maintenant ?
- Maintenant, je vais faire ce que le chef a demandé, Javert. Je vais examiner ton appartement et récupérer toutes les armes que tu possèdes. Je sais que tu as un pistolet à poudre noire.
- Je te souhaite bon courage.
- Je veux aussi examiner ta pharmacie. As-tu des somnifères ?
- Comme tout le monde, non ?
- Anxiolytiques ?
- Tu fais chier Gregson !
- Tu ne sais pas à quel point ! »
Javert se laissa tomber sur le canapé, présent au-milieu de la pièce et saisit une petite boîte noire. Un nouveau téléphone ? Il appuya dessus et Valjean vit avec stupeur le grand miroir noir posé sur le mur étinceler et un visage apparaître.
« A ta guise Gregson ! »
Valjean était resté hypnotisé. Le visage parlait. Au départ, il pensait que le visage leur parlait mais en fait il parlait à d'autres personnes présentes avec lui dans le miroir. C'était incompréhensible ! Valjean songeait aux contes de fée.
« Vous pouvez vous asseoir M. Valjean. Vous ne payerez pas plus cher ! »
Par automatisme, Valjean obéit et s'assit sur le canapé, les yeux fixés sur...la chose...
« Je déteste les émissions de la nuit. Rediffusion de soap. Vous voulez peut-être une chaîne française ?
- Pourquoi pas ?, » fit prudemment Valjean.
Et l'image changea comme par magie. Un homme se mit à parler en français. De la chasse aux lapins dans les Ardennes. Cela fit rire Javert.
« C'est toujours des émissions sur la chasse !
- Qu'est-ce-que c'est ?, ne put s'empêcher de murmurer Valjean.
- Quoi ? Cette émission ? J'en sais rien. Chasse, pêche... Un truc dans ce genre. Parfait pour endormir les masses. »
SCÈNE VII
Une voix retentit dans le lointain.
« JAVERT ! Où sont tes armes ? »
Javert ne répondit pas mais fit un geste très mal poli avec son majeur. Gregson apparut, un sac dans la main, toujours dans une matière indéfinissable pour Valjean.
« Je n'ai trouvé que ton pistolet à silex. Tes armes ?
- Je n'ai pas d'armes, Gregson. A part mon arme de service. Elle est restée dans mon bureau avec ma lettre de démission. Je ne collectionne pas les armes. Laisse le pistolet. J'y tiens, c'est un objet de collection, rare et cher.
- Cela reste un flingue ! Tu le récupéreras !
- Fais chier !
- J'ai pris tes médocs. Je laisse quelques somnifères à la garde de M. Valjean. »
Ce disant, Gregson tendit une petite boîte bien emballée au Frenchie.
« Tu vas l'aider à me coucher aussi ? Je veux mon histoire et mon bisou de bonne nuit.
- Va te faire foutre Javert ! Et à demain ! Bonne chance M. Valjean ! N'hésitez pas à appeler la police en cas de problème !
- Ne vous inquiétez pas, répondit Valjean en souriant. Je vais veiller sur lui.
- Il n'a pas mangé depuis deux jours et cette bière doit être le premier liquide qu'il absorbe depuis...je ne sais pas combien de temps. Il faudrait le faire manger.
- C'est ça, Gregson, ricana Javert. Je vais commander des pizzas ! Fous-moi le camp ! Et gaffe à mon pistolet ! »
Un dernier doigt d'honneur et le lieutenant Gregson était parti.
Dés son départ, Javert se permit de souffler un peu. Il se redressa et posa la bière à peine entamée sur la petite table basse. Il reprit le téléphone et appuya dessus. Le miroir noir s'éteignit et les visages disparurent.
« Maintenant que nous sommes seuls, M. Valjean, vous allez me dire la vérité ! Pourquoi vous m'avez sauvé aujourd'hui ? Deux fois ! Ce n'est pas le hasard !
- Je devais vous sauver.
- Pourquoi ? PUTAIN ! Pourquoi ?
- Vous devriez dormir Javert. Vous êtes épuisé. Vous n'avez pas dormi depuis des heures. Vous avez été capturé à la barricade et maltraité. Laissé des heures sans eau ni nourriture. Il faut...
- ASSEZ ! Je veux des réponses ! Pourquoi m'avoir sauvé ? »
Javert avait un regard fou.
Valjean eut peur tout à coup. Peur d'être seul avec lui.
« Vous ne méritiez pas de mourir ainsi. »
Cela ne suffisait pas. Cela ne suffisait plus. Déjà aux barricades, cela n'avait pas suffi.
« Je n'étais pas à une barricade. Pourquoi vous êtes-vous excusé sur le pont ? Vous étiez désolé de ne pas m'avoir sauvé cette nuit-là. Quelle nuit ? Je ne vous connais pas !
- Vraiment ? Javert ! Vous ne me reconnaissez pas ? »
C'était au tour de Valjean de paraître paniqué. Javert l'examina attentivement, les yeux si proches du visage du vieux forçat. Reconnais-moi ! C'est moi !
« Je ne vous connais pas !
- Vraiment ? Javert ! Je vous en prie ! Nous nous connaissons depuis si longtemps...
- Que savez-vous de moi ? »
Un test ?
« Peu de choses en vérité. Vous êtes né en prison d'un for...prisonnier et d'une gitane. Vous avez été gardien de prison à Toulon. Vous avez été inspecteur de police à Montreuil-sur-Mer. Vous avez dénoncé le maire de cette ville comme ancien prisonnier. Vous avez demandé à être renvoyé et il vous a conservé à votre poste. Vous étiez un homme d'honneur et de devoir. Vous l'avez vu soulever une charrette et sauver un homme de la mort. Mince ! Je ne sais pas où vous en êtes aujourd'hui ? La Maison Gorbeau existe-t-elle toujours ? »
Javert était devenu livide. Il regardait Valjean avec une stupeur mêlée d'horreur.
« Comment...comment savez-vous tout cela ?
- Parce que je vous connais !
- Vous... Il vous a envoyé c'est cela ? Madeleine ? Vous avez été envoyé par ce criminel pour me sauver. Je...
- Non, non.
- C'est la seule explication. Il est le seul à savoir. Ma naissance. Ma demande de renvoi.
- Donc je vous connais !
- Les événements sont bons mais les noms sont faux.
- Vous n'avez pas été à Toulon ?
- Ni à Montreuil. Je ne suis jamais allé en France.
- Vous parlez admirablement bien français pourtant ?!
- J'ai appris dans les orphelinats où j'étais. Et j'avais des prédispositions pour cette langue. »
Normal ! C'est ta langue natale Javert ! Ta langue !
« J'ai rencontré John Madeleine à la prison de Miami. Il était condamné pour avoir volé...
- Un pain !, compléta naturellement Valjean.
- Il a pris cinq ans car il faisait partie d'une bande de voleurs.
- FAUX !
- Il s'est évadé plusieurs fois.
- Dix-neuf ans de prison...
- Je l'ai retrouvé à Albuquerque. Maire de la ville sous le nom de John Fauchelevent. J'étais le lieutenant-principal.
- Et Fauchelevent ?
- Fauchelevent a soulevé une voiture pour sauver un type. Il avait la force de ce prisonnier. John Madeleine. »
La boucle était bouclée et tous les alias de Valjean avaient été utilisés. Dans le désordre mais tous présents. Il ne manquait qu'Urbain Fabre mais il n'avait jamais utilisé ce nom.
« Et vous l'avez dénoncé ! Après avoir tenté d'arrêter une prostituée et que Madeleine vous ait empêché de le faire. Vous avez reçu une lettre vous traitant de fou et vous avez demandé votre renvoi. Le maire a refusé et vous a forcé à rester à votre poste. »
Cette fois, Javert se leva du canapé et s'éloigna de Valjean. Il devenait menaçant.
« A quel jeu tu joues Valjean ? Il t'a envoyé pour me sauver ou pour me tuer ?
- Il ne m'a pas envoyé !
- Ce n'est pas possible autrement ! »
Une illumination eut lieu.
Bien sûr que Javert ne pouvait pas le croire sur parole et Valjean était idiot de vouloir le convaincre de l'impossible.
« Y a-t-il une rue de l'Homme-Armé dans cette ville ?
- Non mais il y a un café de l'Homme-Armé.
- Demain ! Demain, je vous y emmènerais et vous aurez vos réponses.
- Pourquoi pas ce soir ?
- Parce que ce soir vous êtes fatigué, je suis fatigué, vous avez tenté de vous tuer et je vous ai sauvé. Je dois vous surveiller. »
Un nouveau ricanement, plein de dérision. D'amertume.
« Et vous allez me border aussi ?
- Vous n'êtes pas bien portant Javert. Je vais vous donner un des médicaments dont parlait le lieutenant Gregson. Vous allez manger et dormir.
- Je n'ai pas sommeil ! Je n'ai pas faim ! Je veux mes réponses !
- Vous n'aurez rien de plus ce soir Javert ! »
La voix avait claqué. M. Fauchelevent ! Javert s'était redressé imperceptiblement. L'inspecteur en chef soumis à son supérieur hiérarchique.
Ce fut un coup au cœur pour Javert, cette manière instinctive de réagir. Il examina Valjean puis sembla en prendre son parti. Il s'approcha et tendit la main.
« Filez-moi un somnifère. Je vais me coucher.
- Et le repas ?
- Je m'en fous. »
Valjean voulut discuter mais Javert laissait sa main tendue. L'ancien forçat sortit le petit paquet et l'ouvrit. Il n'y avait que deux ronds blancs. Il en prit un et allait le déposer au-milieu de la paume. Ce fut alors qu'il remarqua la main tremblante du policier, les doigts crispés.
« Javert, souffla-t-il. Vous allez bien ?
- Filez-moi ce putain de cachet et allez au diable ! »
Valjean obéit et il vit Javert prendre le cachet, le glisser dans sa bouche et finir d'un geste sa bouteille de bière.
Ceci fait, le policier s'en alla sans rien dire. Il disparut dans une pièce dont il claqua la porte. Valjean eut tout à coup peur pour le policier et le suivit.
Il le retrouva dans une chambre en train de contempler la fenêtre. La nuit.
« Dehors !, souffla Javert, las.
- Je voulais juste savoir...
- DEHORS ! Je ne vais pas me tuer avec un oreiller, ni me pendre au lustre.
- Bien... Bonne nuit Javert... »
Valjean sortit sous les rires affligeants de l'inspecteur...du lieutenant... Puis l'ancien forçat s'étendit sur le canapé. Examinant avec intérêt le grand miroir noir sur le mur.
Mais dans quel monde magique et pourtant terriblement familier se retrouvait-il ?
Il avait du dormir. Des heures ? Sans doute pas. Ce fut le bruit qui le réveilla. Un claquement clair.
Il se redressa et constata qu'on avait déposé sur lui une couverture. Délicate attention. Valjean se leva et s'étira.
« Café ?, demanda une voix un peu plus sereine que la veille.
- Ce ne serait pas de refus. »
Valjean rejoignit Javert. Le policier était assis sur une chaise haute, comme un tabouret. Devant lui il y avait deux tasses de café chaud et du pain. Des œufs. Du jambon. Du fromage. De la confiture. Valjean avait faim et en fut gréé pour le policier.
« Merci Javert.
- Je n'ai pas de viennoiseries. Servez-vous !
- Et vous ?
- Pas faim. Juste du café et un morceau de pain. Amplement suffisant. Et une cigarette. »
Sans écouter les remarques de Valjean, Javert saisit sa tasse et fila s'asseoir sur le canapé. Prestement, il fit réapparaître les images parlantes sur le miroir. Valjean le rejoignit, à nouveau sous le charme.
Et tout à coup, Valjean entendit son nom ! On parlait de sa conférence et du scandale qu'elle avait provoquée dans les hauts lieux de la politique.
« Vous avez donné la parole à ces idiots ?, demanda Javert, surpris.
- J'ai réussi à obtenir... »
Et Valjean se tut, choqué de ce qu'il s'apprêtait à dire. Il n'était pas prudent d'avouer au policier que c'était le prix de sa vie. Laisser parler les étudiants !
« J'ai réussi à obtenir que les manifestants aient le droit de s'exprimer. »
Un reniflement de dédain et Javert lança :
« Ils ont déjà bien assez de suiveurs comme cela sur Facebook ou Twitter. »
De nouveaux mots inconnus. Valjean souriait, silencieux. Il écoutait le discours de l'homme à l'écran. Il était en train de parler de la manifestation.
Et puis...
Et puis il évoqua les événements qui avaient eu lieu dans le Bronx la veille. Javert se crispa et parut gelé sur place.
« Une fusillade a eu lieu dans le Bronx hier en fin de journée. Un mort et trois blessés graves. Une guerre de gang certainement. Un policier pris à partie a été sauvé in extremis par un promeneur. Courageux, l'homme n'avait pas hésité à parlementer avec les criminels et à risquer sa vie pour sauver le policier. L'identité des deux hommes n'a pas encore été découverte. Si jamais...
- Il s'agissait de Madeleine et de ce connard de Javert ! »
Javert jeta violemment sa tasse contre le mur.
« PUTAIN ! »
Javert se laissa tomber en avant. Les bras devant lui, enserrant sa tête. Il souffrait atrocement.
« Une vie consacrée à l'ordre. La loi. Il a tout bousillé. Il devait me tuer. Car c'est ainsi. C'était son droit.
- Javert... Vous devriez vous reposer.
- Une vie de merde ! Voilà ce que je suis ! Autant mourir ! Je me croyais un bon flic. Irréprochable.
- Javert ! Vous êtes un bon policier. »
Valjean regrettait d'avoir insisté pour rester près de Javert. En fait, il ne le connaissait pas. Il connaissait sa vie, la sienne, leurs interactions, mais il n'avait pas assisté à sa crise de conscience. Puis Valjean songea à Paris.
Mais ce que murmura Javert le décontenança :
« Qui es-tu ? Valjean ! Ce nom ne me dit rien et cependant... A force de le répéter... Valjean ! Il me semble familier. Mais... Comme quelque chose de très éloigné. Nous nous sommes rencontrés ?
- En France !, dit aussitôt Valjean.
- Je n'ai jamais été en France.
- A Paris !
- C'est une histoire de fou ! Comment Madeleine a-t-il pu savoir que j'allais me tuer ? Comment a-t-il pu t'envoyer me sauver ? Que ce soit à l'entrepôt Musain ou au pont de Brooklyn ?
- Il s'agissait de l'entrepôt Musain ?
- Oui, bien entendu. C'est là que les Amis de l'ABC se réunissait. J'étais sur leur piste depuis des semaines. Un gamin m'a reconnu et m'a dénoncé.
- Où est Gavroche ? »
Javert sursauta. Valjean était indéfinissable. Comment savait-il cela ?
« Le nommé Marius l'a renvoyé chez lui. Pour ne pas qu'il se fasse tuer.
- Bien ! »
Mieux que la dernière fois.
SCÈNE VIII
Le lieutenant Javert faisait son rapport, assis au bord du canapé, les mains placées devant lui, entre ses jambes, les doigts se tordant et se serrant, les épaules plongées en avant. L'image même de la défaite.
« J'étais infiltré dans leur groupe et j'ai tout fait foirer. Ces petits cons d'étudiants m'ont capturé.
- Pourquoi étiez-vous dans le Bronx ?, demanda soudainement Valjean, sachant que c'était là le nœud du problème, plus que le Café Musain et les Amis de l'ABC.
- Une affaire à mener. Je suis parti de l'hôpital dés que mon bras a été bandé. Anderson n'y a vu aucun inconvénient. Je devais aller enquêter dans le Bronx. Cela faisait partie de mes missions. »
Tout comme l'inspecteur Javert devait enquêter sur les criminels utilisant les égouts...
« Je suis la piste d'un gang appelé Patron-Minette. Leur chef s'appelle Jondrette. Je les ai trouvés mais ils m'ont trouvé aussi. Le journaliste a raconté n'importe quoi à la télévision. Ce n'était pas une guerre de gang. Juste une petite escarmouche et moi au-milieu.
- Qu'a fait Madeleine ?
- Il est venu me sauver. Il a proposé de l'argent pour ma vie. Beaucoup d'argent. Jondrette a accepté et Madeleine m'a emmené. Dans une ruelle, j'ai cru qu'il allait me tuer. C'était son droit. Et... »
Javert se frotta les yeux, glissant ses mains dans ses cheveux. Il n'avait pas ses cheveux longs mais une coupe très stricte. Un peu militaire.
« Et sa fille est arrivée. Elle m'a vue. Madeleine venait de promettre de se constituer mon prisonnier. Mais sa fille... »
Là, Valjean ne trouvait rien à dire. Ce n'était pas du tout comme cela que cela s'était passé entre eux en 1832. Mais le fait d'être intervenu dans cette histoire avait changé la donne.
« Elle venait chercher son père pour l'amener à son fiancé. Ce dénommé Marius Pontmercy. Madeleine l'a regardée et a dit... Qu'il avait une affaire avec moi et qu'il n'était pas libre de la suivre. La fille était surprise. Et je...
- Vous l'avez laissé libre, poursuivit doucement Valjean.
- Madeleine a eu peur de moi. Il n'avait jamais eu peur de moi. Inquiet peut-être mais terrifié, jamais ! Même à Miami ! Il s'est penché sur moi. Il venait de me retirer les menottes. Il m'a demandé d'avoir pitié de sa fille et de son fiancé. De les laisser libre malgré la complicité, malgré la révolte. Et...
- Vous avez accepté !
- Un policier corrompu. J'ai accepté. Madeleine est parti. Je me suis retrouvé seul.
- Et vous avez décidé de vous tuer ! »
Javert ne dit rien. Il venait de remarquer la tache sur le sol là où la tasse brisée avait déversé son contenu. Le café tachait le tapis.
« Cela me semblait la meilleure chose à faire. On ne tergiverse pas avec la loi. Et cependant...
- Je vais vous emmener avec moi Javert !, lança tout à coup Valjean, sans avoir vraiment réfléchi avant de parler.
- Où ?
- A Paris ! »
Javert se mit à rire, un peu moins hystérique que la veille.
« Bon Dieu ! Pourquoi ?
- Je voudrais vous emmener voir quelque chose !
- Pourquoi pas ?, admit Javert. La Seine est aussi bonne que l'East River. »
Ces mots prononcés sur un ton ironique firent du mal à Valjean...même si Javert ne pouvait pas comprendre la situation. Puis Javert se leva du canapé. Fermement, sûr de lui, comme si tout cela n'avait aucune importance.
« Bien ! Nous sommes attendus au poste de police. Chabouillet doit s'impatienter et Gisquet doit se ronger les sangs. Allons remettre à nouveau ma démission !
- Vous devriez réfléchir Javert avant de...
- Je ne suis pas quelqu'un de versatile ! Je fais ce que je dois et je sais ce que je fais ! »
Valjean ne dit rien. Il le savait déjà. Il le savait depuis Montreuil. Depuis Toulon.
Il se leva à son tour.
Mais Valjean n'était nullement préparé à ce qu'il allait affronter. Javert s'était habillé d'un long manteau de cuir noir, avec des gants dans la même teinte. Impressionnant.
Il avait entraîné Valjean jusque dans le sous-sol de l'immeuble et là il tendit un chapeau étrange au vieil homme. Un chapeau rond, hermétique.
Valjean, pour ne pas passer pour un fou une fois de plus, ne dit rien et essaya de mettre le chapeau. Javert se moqua gentiment et l'aida à l'enfiler correctement.
« Pas l'habitude de la moto ? Vous allez regretter de m'avoir sauvé au pont ! »
Javert disparut dans les profondeurs de la cave et soudain il réapparut, tirant avec lui un...une...machine avec deux roues... Dotée de miroirs sur les côtés et d'un siège en cuir bien épais. Une moto avait-il dit ? Valjean ne comprit pas et s'inquiéta de ce qui allait se passer. La chose fut laissée sur le trottoir tandis que le policier refermait la porte du sous-sol.
Javert enfila le chapeau et releva la visière, un large sourire aux lèvres. Valjean songea aux chevaliers du Moyen-Age, équipé ainsi. Puis, suivant toujours l'image mentale de Valjean, le policier enfourcha la monture et lança, pressant :
« Grimpez et accrochez-vous fermement à moi ! Aujourd'hui, je m'en fous des excès de vitesse et du Code de la Route. »
Valjean obéit et grimpa derrière Javert. Il laissa doucement ses mains serrer la taille du policier, évaluant sa finesse. L'homme ne mangeait pas assez. Plus de muscle que de chair. Javert rit encore et posa sa main sur celles du vieux Français pour les appuyer fermement.
« Serrez ! Que je vous sente suivre mes mouvements ! »
Et d'un geste nerveux du pied, Javert démarra la machine. Il la laissa avancer un peu et prit de la vitesse tout à coup.
Rien à foutre des excès de vitesse et du Code de la Route ?! Valjean n'avait aucune idée de ce que c'était mais il comprenait très bien que cela devait être important ! Primordial ! Il se sentit pâlir lorsque la moto prit encore et encore de la vitesse. Javert roulait sans aucune prudence, slalomant entre les voitures, dérapant sur la chaussée, accélérant, encore et encore et encore. En effet, Valjean regrettait de l'avoir sauvé au pont !
Ils traversèrent le pont de Brooklyn à vive allure.
Valjean n'avait jamais été aussi vite de sa vie. Même les plus rapides des chevaux ne valaient pas ce véhicule.
Enfin, sur un dernier virage, la moto s'arrêta devant un immeuble à l'aspect officiel. La police ! Valjean était livide.
Javert descendit et attendit que son compagnon le rejoigne. Il retira son casque et exhiba un magnifique sourire et des cheveux collés par la sueur.
« Alors ?, » demanda-t-il, le regard espiègle comme un gamin.
Comme Valjean ne répondait pas et descendait de son mieux de la moto, Javert se mit à rire. A rire, à rire... Mais un rire amusé, cette fois, un vrai rire.
« Jamais je ne m'étais permis cela. J'espère que l'équipe de Donovan m'a vu sur le pont ! J'ai remarqué leur hélico ! Ces salopards m'ont toujours promis une contredanse si je ne respectais pas la limitation de vitesse. »
Un dernier hoquet de rire et Javert se reprit. Mais ses yeux brillant de joie parlaient pour lui. On était loin de l'imaginer revenant d'une tentative de suicide.
« Maintenant Chabouillet, Gisquet...Gregson certainement... Et le service psychologique ! »
Le sourire disparut. Javert avait le visage sombre. Valjean s'était ressaisi de son mieux lui aussi. Il était descendu de la moto, il avait retiré le casque avec des doigts tremblants, il avait passé ses doigts dans ses cheveux humides de sueur et sentait son cœur s'apaiser.
L'accueil fut silencieux, morose et atterré. On ne devait pas savoir quoi dire au lieutenant Javert. On le regarda entrer, flanqué de Jean Valjean. Calme, droit, raide. Impassible. Comme à son habitude. Il déposa les casques sur un bureau, couvert de dossiers, correctement rangés. Ce devait être son bureau.
Le tout dans un silence profond.
Que Gregson brisa d'une voix ironique :
« 145 ! Donovan hurlait de rage !
- Il a qu'à me foutre un procès.
- JAVERT !, clama une voix. Dans mon bureau ! »
Le lieutenant ne dit rien et obéit à la voix.
Valjean hésita à le suivre. Debout au-milieu de tous ces policiers affairés, il ne se sentait pas à sa place. Et la même voix retentit :
« M. Valjean ! Vous venez aussi ! »
Valjean obéit à son tour.
Le bureau était large et spacieux, mais encombré de dossiers lui aussi. Deux hommes se tenaient là, en uniforme. L'un d'eux, M. Chabouillet, désigna deux chaises.
« Une bonne nuit ?
- J'ai bien dormi, répondit Javert, d'une voix ironique.
- J'en suis ravi ! »
Valjean remarquait une chose. Le Javert du XXIe siècle était bien moins respectueux de l'étiquette que le Javert du XIXe siècle. Jamais Javert ne se serait permis de parler ainsi à un de ses supérieurs.
« Et les idées sont plus claires ?
- Ma lettre est toujours d'actualité. »
Le visage de M. Chabouillet blanchit de colère. On le sentait prêt à exploser. Une nouvelle gifle ? Javert patientait, souriant.
Le deuxième homme posa une main apaisante sur l'épaule de son collègue avant de se tourner vers Javert. Il devait s'agir de M. Gisquet.
« Tentative de suicide. Votre poste est compromis.
- Raison de plus pour me laisser partir.
- Javert. Je ne tiens pas plus que cela à discuter avec vous. Je laisse cela aux psychologues. Je voudrais juste savoir pourquoi. »
Javert perdit de sa superbe et baissa la tête, désespéré. On comprenait tout à coup la profondeur de son mal-être.
« Et si cela m'est impossible de vous le dire ?
- Le direz-vous aux psychologues ?
- Laissez-moi partir, messieurs, et la question ne se posera jamais.
- Merde Javert !, clama M. Chabouillet. C'est moi qui t'ai fait entrer dans la police ! Tu me dois des réponses !
- C'est juste, monsieur.
- J'écoute !
- A lui, je lui dois la vie. Je n'en dirais pas davantage.
- C'est l'homme du Bronx ? Un homme que vous avez arrêté ? »
On frôlait dangereusement la vérité. Des policiers interrogeant un autre policier.
« Si vous n'avez plus besoin de moi... »
Javert s'apprêta à se lever mais M. Gisquet le retint.
« Qu'allez-vous devenir Javert ?
- Je suis en congé, non ?
- Un mois. Si on ne vous juge pas inapte au service dés aujourd'hui. Sinon, définitivement.
- Je pars à Paris avec M. Valjean. »
Javert l'avait fait exprès. Pour savourer le désappointement des hommes en face de lui. On devait s'attendre à ce que le policier évoque une nouvelle tentative de suicide ou une disparition pure et simple de la ville...du pays... Ce serait pour plus tard.
« Paris ?, répéta M. Chabouillet, se tournant vers Valjean, estomaqué.
- J'ai en effet proposé au lieutenant Javert de m'accompagner à Paris, ajouta Valjean. En souvenir du bon vieux temps et pour se changer les idées. Il a accepté !
- Vous êtes donc vraiment amis ?! »
Valjean serra les poings. Il s'attendait à une dénégation méprisante de Javert, mais rien ne vint. L'homme souriait toujours.
Ce projet de voyage avait détendu l'atmosphère. On saluait l'idée avec joie et soulagement. Un mois loin de New-York, loin des policiers remontés contre lui, loin des affaires en cours si détestables. Cela allait lui faire du bien. Javert n'avait jamais pris de vacances hormis les congés forcés à cause de blessures obtenues en service. Et Valjean semblait être un ami précieux, non ?
« C'est bien ça Javert, s'écria Chabouillet. Va à Paris, saoule-toi et baise un peu ! Cela te fera du bien !
- Je ne savais pas que ma vie privée intéressait tellement mes supérieurs.
- Elle ne nous intéresse pas mais il faut que tu te changes les idées. Quoi de mieux qu'un voyage ?
- Alors remerciez M. Valjean ! C'est lui qui m'a sauvé à l'entrepôt Musain, au Pont de Brooklyn et qui va me payer un trajet en avion. »
On sourit devant les propos de Javert, mais il ne faisait qu'énoncer la vérité.
On promit de se revoir dans un mois et de reparler de cette démission. Javert ne dit rien mais sourit avec ironie. Il n'allait pas revenir en arrière. Sera-t-il même encore là dans un mois ?
Enfin, on envoya Javert vers les psychologues pour faire un bilan et vérifier s'il était apte à conserver son poste.
Avant de quitter le bureau, M. Gisquet lança, moqueur :
« Votre V-Max commence à dater Javert mais elle reste une magnifique machine. 145 ! Donovan nous a réclamé votre tête ce matin.
- Vous lui avez dit que j'étais hors-circuit ?
- Il n'y aura pas de poursuite mais n'oubliez pas que vous n'êtes plus de la police. Pour l'instant.
- Merci monsieur ! Chef ! »
Un dernier salut et les deux hommes se retrouvèrent à nouveau dans l'immense salle principale. Dans laquelle des hommes et des femmes travaillaient. Écrivaient. Tapaient sur des...télévisions ? Téléphonaient ?
Jean Valjean continuait à ne pas comprendre ce monde mais il remarquait que la technologie avait vraiment excessivement évolué.
SCÈNE IX
« M. Valjean !, lança une voix. Gregson ! Si vous pouviez venir remplir une déposition sur les événements d'hier, cela serait bien urbain.
- Oui, oui, » bafouilla l'ancien forçat.
Il se retourna vers Javert qui examinait la pièce, indifférent.
« Nous nous retrouverons... ?
- Plus tard. Je promets de ne pas partir. Leur bilan va prendre au moins une heure.
- Très bien. Je vous attendrais. »
Haussement d'épaules et Javert disparut derrière une porte.
Valjean rejoignit le lieutenant Gregson et raconta posément ce qu'il savait des étudiants, de l'entrepôt Musain, du lieutenant Javert. Coïncidence, vieille amitié, un peu de rhétorique pour convaincre nos étudiants... Le lieutenant Gregson contemplait ce ramassis de mensonges avec un visage soupçonneux...mais que pouvait-il dire ? Il n'avait rien et M. Jean Valjean, malgré le scandale de la veille, restait une personnalité politique en vue.
D'ailleurs en parlant de scandale...
« Comment s'appelait le jeune homme qui a parlé au siège de l'ONU ?
- Enjolras.
- Un homme de l'entrepôt ? »
Les mains étaient moites mais le visage toujours aussi serein. Valjean cherchait désespérément ses mots. Puis il se souvint de ce qu'avait dit Javert.
« Je suis un admirateur de ces jeunes gens. Je les suis sur...Face...
- Facebook ?
- C'est cela. J'ai donc préparé cette intervention depuis des mois.
- Il n'était donc pas à l'entrepôt ?
- Non, » mentit Valjean avec aplomb et tout sourire.
Gregson ne savait pas quoi penser. Mentait-il ? Facile de vérifier sur Facebook mais il manquait de temps. Et M. Valjean était un gros morceau.
« Bon. Et le pont ? »
Une histoire assez semblable. Coïncidence, chance, soulagement. Cette fois, le lieutenant Gregson ne le crut pas.
Mais qu'est-ce que Valjean pouvait dire d'autre ? Qu'il avait songé à Javert en dormant ? En se remémorant le 7 juin 1832 ? Valjean parla d'une envie de se promener. Ridicule.
Gregson ne savait pas quoi dire. Encore ! Il bouillait. Mais le vieux Français avait sauvé un collègue. Un ami. Il n'était ni un suspect, ni une victime, mais un héros. Deux fois de suite il avait sauvé Javert ! Une illumination poussa le lieutenant à demander à Valjean :
« Vous n'étiez pas dans le Bronx par hasard ?
- Non, rit Valjean. J'étais à l'ONU. Ce n'est pas moi qui ait sauvé le lieutenant Javert la troisième fois.
- Dommage ! Cela nous aurait permis d'avoir un peu plus d'informations sur la guerre de gang. Javert est resté très évasif. »
Au 7, rue de l'Homme-Armé vivent John Madeleine et sa fille. Allez les voir !
« J'ignore tout de cette affaire, lieutenant. »
Gregson allait rétorquer vertement quelques mots bien sentis mais la jeune policière de la veille, Azelma Thénardier, apparut, deux tasses de café à la main et un sourire éblouissant aux lèvres.
« Calme Greg'. M. Valjean est de notre côté.
- Merci Azelma. Tu es un cœur. Des nouvelles de Javert ? »
Mine de rien, les deux hommes discutaient depuis plus d'une heure maintenant, ressassant l'affaire des étudiants, l'affaire de l'ONU, l'affaire du Pont de Brooklyn...en boucle... On cherchait à coincer Valjean. A le troubler assez pour qu'il se trompe. C'était toujours ainsi, non ? Mais voilà, Jean Valjean était un homme important et un sauveur de flics. A ménager. Et il savait y faire, comme s'il connaissait la procédure.
« Il est encore sur la sellette. On le soupçonne de prendre de la drogue.
- Javert ? De la drogue ? La seule chose que je l'ai vue prendre c'est des cigarettes.
- On cherche, on cherche. Il est clean, il est sobre... »
Les deux policiers baissèrent la tête. La colère était retombée depuis la veille. Ils avaient failli perdre l'un des leurs.
« Vous savez pourquoi il a voulu faire ça M. Valjean ? »
Une jolie voix, très douce. Encore une gosse.
« Il m'a un peu raconté, » avoua Valjean.
On était tout ouï. Tout le monde était tout ouï. Le lieutenant Javert était connu pour sa probité, son honnêteté, son sérieux, son sens exacerbé du devoir, des responsabilités. Un homme sûr et un homme fort. Pas du genre à se suicider sur un coup de tête. Il avait du être sacrément troublé pour songer à abandonner.
« Javert croit qu'il n'a jamais rien fait de bien. Il croit qu'il a mal rendu la justice.
- C'est quoi ces conneries ?, s'écria quelqu'un. Un jeune policier mécontent.
- Calme-toi Anderson !, rétorqua Gregson.
- C'est un putain de bon flic ! Merde ! C'est lui qui m'a formé ! Et je suis pas le seul...
- Pourquoi penserait-il cela de lui ?, reprit Azelma, abasourdie.
- Une crise de conscience. »
Et Valjean se tut. Pour ne pas trop en dire. Pour ne pas enfoncer Javert. Ou rendre la position de John Madeleine dangereuse.
« Une crise de conscience ?! Je ne comprends pas, avoua Gregson.
- Il a du réfléchir après cette affaire avec les étudiants. Il a du se sentir...mal ?, demanda Azelma.
- Je ne comprends pas, répéta le policier, les dents serrées.
- Tu n'es pas le seul ! »
C'était la voix de Javert, grave et profonde. Il était fatigué, après toutes ces questions, toutes ces analyses. On l'avait poussé dans ses retranchements. Mais il avait tenu bon et lâché que l'essentiel. John Madeleine était en sécurité.
« Alors ? »
Plusieurs paires d'yeux contemplaient le lieutenant Javert avec appréhension.
« Deux semaines à l'arrêt. J'échappe au mois. Je suis déclaré apte à poursuivre dans la police mais je suis surveillé. Un bilan psychologique à faire tous les mois. On m'astreint à du travail de routine pendant quelques semaines.
- Apte ?
- On a jugé mon « accident » accidentel. La pression durant ces heures sous la menace d'une arme. La torture endurée de la part des étudiants. La menace de mort dans le Bronx. Cela a suffi à me faire péter les plombs.
- Et c'est le cas ?
- Attendons le prochain bilan pour le savoir ! »
Javert souriait, cela détendit l'atmosphère.
« Et maintenant ?, demanda Azelma.
- Deux semaines de vacance forcées. On m'envoie au vert et on veut que je fasse soigner correctement mon bras. Et je n'ai plus le droit de porter une arme. »
On souriait, pas dupe des vacances qu'allait prendre le lieutenant Javert. Deux semaines dans son appartement à harceler la brigade, à passer pour un rien, à essayer d'empiéter sur les enquêtes...pour ne pas devenir fou d'inaction.
On connaissait Javert, Javert savait qu'on le connaissait. Il lança, l'air de rien :
« M. Valjean m'offre deux semaines à Paris.
- Qu...quoi ?, répéta Gregson.
- On n'a pas tous un ami riche philanthrope, hein ?
- Chouette ! Tu nous enverras des cartes postales ? »
Cela fit rire. Tout le monde. Valjean ne savait pas de quoi il était question mais il avait l'habitude maintenant. Il imitait les autres et cela passait très bien.
« Bon. Nous allons vous laisser travailler les enfants. Gregson, prends bien soin de mon coup-de-poing ou tu vas le regretter.
- Compte sur moi ! Anderson a déjà commandé de la poudre noire sur Internet. On va tous l'essayer au pas de tir.
- Vous n'arriverez à rien. Je vous montrerai à mon retour.
- Mais tu reviendras, n'est-ce-pas ? »
Azelma Thenardier. Tout sourire, mais des yeux remplis d'angoisse. Javert ne répondit pas. Il ne savait pas mentir comme cela à ses collègues. Il détourna la conversation en lançant simplement :
« J'ai vu ta sœur. Elle va bien. »
Le sourire devint plus incertain mais la jeune femme hocha la tête. Compréhensive.
« Eponine n'arrive pas à lâcher le milieu. Je fais tout pour elle mais...
- Je sais Azelma... Je sais... Allez, bonne continuation. »
Et ce fut tout.
Javert quitta la brigade de police dans laquelle il avait passé dix ans de sa vie sans même se retourner. Valjean le suivait, incertain de ce qu'il fallait faire ensuite. Ce fut Javert qui le ramena au présent en lui tendant le casque avec un regard moqueur.
« En route, monsieur le richissime homme d'affaire philanthrope. Vous avez quelque chose à me montrer au café de l'Homme-Armé. »
Valjean blêmit en entendant ces mots. Il espéra que Javert placerait cela sur le compte de la peur d'un nouveau trajet en moto.
Et il espéra de tout cœur qu'il le fasse. La conduite du lieutenant s'était améliorée. Ils étaient en ville et roulaient vite mais sans excès. Valjean put observer un peu autour de lui, examinant les quartiers, les immeubles, les passants. La ville de New-York était impressionnante. Magnifique ! Et en même temps terrifiante. Tout déconcertait le vieux Français du XIXe siècle.
Il n'y avait donc plus de nature au XXIe siècle ?
Il n'y avait plus de chevaux ?
La moto se gara dans un emplacement prévu à cet effet et les deux hommes descendirent devant le café. Plus sereins que la première fois. Javert resta à observer les alentours...puis Valjean.
« Et maintenant ? Mes réponses ?
- Allons dans le café.
- Je vous suis, monsieur. »
Valjean poussa la porte de l'établissement de l'Homme-Armé. Une femme se tenait derrière le comptoir et eut un sourire très commercial en voyant ces deux clients potentiels.
« Café ou autre chose les hommes ?
- Café, répondit Javert.
- Pareil, ajouta Valjean.
- Crêpes ? »
Geste de dénégation. Valjean déambula un instant dans le café puis choisit une place contre la vitre, immense, qui séparait le café de la rue. Et il se mit à surveiller la rue. Javert l'imita. Cette fois, c'était lui qui copiait les mouvements de son compagnon, curieux de voir la suite.
« Et maintenant ?, répéta le policier.
- On attend.
- Combien de temps ?
- Je ne sais pas. Vous êtes pressé ?
- J'ai tout mon temps. J'ai toute ma vie.
- Moi aussi. Alors on attend. »
Et on attendit. Des heures.
Le café fut suivi par d'autres cafés, puis un repas léger pour le déjeuner avec des omelettes au fromage et de la salade verte.
Les deux hommes se tenaient, en vis-à-vis, dans un silence de mort. Valjean était perdu devant tout ce qu'il voulait demander au policier, mais qu'il ne pouvait pas évoquer...car cela s'adressait à un homme mort depuis deux cents ans. Ce fut Javert qui brisa le silence.
« Alors vous voulez m'emmener à Paris... Pourrais-je savoir pourquoi ? Je ne pense pas que mon charme fou ait agi sur vous alors pourquoi tenez-vous à m'avoir ? »
Le policier souriait, tentant de détendre l'atmosphère par un trait d'humour un peu lourd. Valjean en fut gréé. C'était encore un trait de caractère que le Javert de 1832 n'avait pas...du moins pour ce que Valjean savait de son tourmenteur.
« Je dois vous montrer quelque chose. Je pense que cela pourrait m'aider... Peut-être vous aussi. Je ne sais pas.
- Vous avez besoin de moi ? »
Javert avait laissé retomber sa cuillère, la bouche bée et les yeux écarquillés de stupeur. Peut-être son sauvetage avait une raison valable alors ?
« En effet. J'ai besoin de vous pour retrouver...quelqu'un... »
Retrouver Jean Valjean ! Le Jean Valjean de 1832 ! Et aussi par la même occasion son inspecteur Javert !
« Vous avez perdu quelqu'un ?
- Une disparition pure et simple.
- En avez-vous parlé à la police ?
- C'est une affaire délicate.
- Cette disparition a-t-elle eu lieu aux États-Unis ?
- Je ne sais pas. Je pense que cela a eu lieu en France.
- Vous n'avez pas été voir la police en France ?! »
Valjean contemplait son assiette de dessert. Un minuscule gâteau au chocolat appelé brownie se tenait au centre, baignant dans une crème épaisse et exquise. Javert avait cessé de manger le sien. Une sorte de crème jaune et couverte d'une couche dure appelée crème brûlée.
Le policier observait Valjean, essayant de déduire des faits de cet homme... Illisible ! Valjean se contenait trop bien. Comme s'il savait. Comme s'il avait l'habitude des policiers. Curieux.
« Non, je n'ai appris sa disparition qu'une fois arrivé aux États-Unis.
- Et vous vous êtes dit que j'étais le meilleur policier des States ? Flatté.
- Je vous connaissais.
- NON !, fit Javert, menaçant. Nous ne nous sommes jamais rencontrés ! Ne recommencez pas cela !
- Je vous connaissais, répéta inlassablement Valjean. J'ai confiance en vous. »
Un reniflement de dédain. Javert cachait sa panique folle derrière sa crème brûlée et son visage impassible.
« Bon. Vous n'en démordrez pas. Soit ! Moi non plus ! »
A Montreuil, nous nous sommes affrontés tant de fois Javert, je sais très bien à quel point vous pouvez être têtu.
SCÈNE X
Javert regardait Valjean, le front buté et les lèvres serrées dans une fine ligne, pleine de dureté. Il se ressemblait tellement ainsi. Le Javert du XIXe siècle.
Valjean souriait, tout à ses souvenirs. Mais ces souvenirs n'étaient pas si agréables que cela en réalité. Valjean se souvint aussi de l'intransigeance du policier. Face à Fantine, face aux étudiants révoltés, face à lui-même Jean Valjean. Et Valjean eut peur pour John Madeleine. Qu'allait-il se passer si les deux adversaires se retrouveraient ? Valjean se fustigea de ne pas y avoir pensé avant. Il fallait trouver une solution... Quitter le café n'en était pas une, pas après avoir fait patienter si longtemps le policier et lui avoir promis des réponses. Valjean sentait confusément qu'en-dehors de ça, il n'y avait plus rien pour retenir Javert dans cette vie. L'empêcher de retourner au pont et de finir le travail.
Il fallait une solution. Se décidant enfin, Valjean posa sa main sur celle du policier, l'obligeant à lever les yeux et à le fixer intensément.
« Nous parlerons de Paris quand nous y serons, pour l'instant, je veux parler de John Madeleine. »
Pas besoin de la main, ces quelques mots avaient capté toute l'attention du policier. Javert ne lâcha pas le regard du Valjean.
« Je dois vous demander quelque chose Javert. J'aurai du le faire avant, c'est vrai, mais je n'y avais pas pensé. »
Un silence tendu. Les deux mains étaient encore l'une sur l'autre, immobiles.
Javert attendait et hocha la tête pour que Valjean poursuive.
« Je dois vous demander votre parole Javert.
- Ma parole ? Comment cela ?
- Vous êtes un homme de parole. Je sais que je peux vous faire confiance.
- Que voulez-vous de moi ?
- Une promesse.
- Laquelle ?
- Que vous ne ferez rien sans mon consentement. Quoiqu'il se passe ! Vous n'agirez pas sans que je vous le permette.
- Quelle est cette histoire de fou ?
- C'est cela ou je repars en France et vous n'aurez aucune de vos réponses. »
Risqué ! Javert pouvait simplement répondre « Soit ! » et se lever pour aller se noyer. Mais Valjean espérait avoir bien cerné son inspecteur. Il l'avait côtoyé pendant des années et analysé pour essayer de le comprendre, c'était son ennemi après tout.
Et l'ancien maire de Montreuil fut soulagé de voir qu'il avait bien cerné son chef de la police.
« Très bien, soupira Javert avec lassitude. Je promets de ne rien faire sans votre consentement mais j'espère que vous vous rendez compte à quel point c'est inique !?
- Oui, Javert. Je le sais. »
En fait, Valjean avait tort de se faire tant de soucis. Javert savait très bien qu'il n'avait plus rien pour le retenir si ce n'était ce drôle de Français tombé par hasard dans sa vie. Et l'attrait de l'East River s'éloignait avec chaque heure qu'il passait en compagnie de cet homme.
Nouvelle attente.
Quelques heures encore.
La fin de ce jour approchait.
Du café, des gâteaux, du café, du pain, du café, des cigarettes... Dieu que c'était long. Valjean regretta de ne pas avoir posé de questions avant toute cette mise en scène mais il n'était pas policier. Puis Javert le vit le premier.
Valjean le comprit aux yeux perçants du policier, devenus fixes. Scintillants. Javert glissait sa main dans l'intérieur de sa veste, sans doute à la recherche de son arme de service, heureusement absente. Valjean posa à nouveau sa main sur celle de Javert, pour le retenir et l'apaiser.
« Vous m'avez promis !
- Madeleine... Madeleine est là... Putain ! Que...
- Voulez-vous des réponses ?
- Putain oui.
- Alors allons-y ! »
Et ils y allèrent. Valjean sortit quelques billets de sa poche et paya les multiples cafés, sandwichs, bières consommés tout au long de ce jour. Ce n'était plus la serveuse du matin mais un serveur avec des traits asiatiques. Très jeune.
Valjean n'avait pas encore vu Madeleine. Il ne savait pas à quoi s'attendre. Un autre lui-même ?
Dieu, il ne s'attendait certainement pas à ça.
Un homme s'était arrêté en plein milieu du trottoir, le regard paniqué, posé sur Javert. Il était noir, il était chauve, il était massif et imposant, il avait un tatouage dans le cou. Il ne ressemblait pas du tout à Jean Valjean...sauf la carrure peut-être... Et les yeux... Oui les yeux étaient doux comme les siens mais d'une jolie couleur marron.
« Javert ?! Comment m'as-tu trouvé ?
- Madeleine. Je... Ce n'est pas moi... »
Les deux hommes se tournèrent vers Jean Valjean. La scène devenait irréelle.
« Si nous allions chez moi ?, proposa Madeleine, se reprenant le premier. Cosette n'est pas là. »
Nouveau coup au cœur pour Valjean. Cosette ?! Une autre Cosette ?! Et pas Euphrasie ? On accepta l'offre et on emboîta le pas.
Madeleine ne vivait pas loin. Une petite maison, discrète, au-milieu de dizaines de maisons identiques. Madeleine ouvrit la porte et tout le monde entra.
La maison était décorée avec simplicité. Quelques cadres sur les murs, portant tous une photographie de Cosette. Valjean les regarda, cherchant les ressemblances avec sa propre version de Cosette.
Oui, cette scène était irréelle.
Les deux jeunes femmes étaient blondes aux yeux bleus. Douces et jolies. Quelques portraits de Madeleine. Valjean était amusé de voir les correspondances dans les costumes. Noirs comme à Montreuil.
« Café ? »
Un hochement de tête. Valjean était certain de ne plus dormir pendant des jours vue la quantité de café engloutie durant ces dernières heures.
Bientôt, les trois hommes étaient assis dans des fauteuils confortables, dans un salon décoré avec goût. Valjean aperçut avec stupeur ses chandeliers sur un meuble bas contre le mur. Cet homme était bien le Jean Valjean du XXIe siècle.
« Vous avez connu Monseigneur Myriel ?, » ne put s'empêcher de demander Valjean.
Cela surprit l'ancien maire d'Albuquerque.
« Le pasteur Myriel, en effet. Après ma sortie de prison. C'est lui qui m'a sauvé.
- Il m'a sauvé moi aussi, murmura Valjean.
- Vous avez connu le pasteur Myriel ? »
De la surprise on passait à la stupeur. Javert ne disait rien, contemplant ces deux hommes discuter entre eux, comme s'ils se voyaient pour la première fois. Et il ne comprenait plus rien. Il avait pensé qu'ils avaient tout manipulé pour le trouver, lui. Mais manifestement, ils étaient deux inconnus l'un pour l'autre. Alors ? Alors... A moins que tout cela ne soit qu'un jeu d'acteur destiné à mieux le berner, mais quel en serait l'intérêt ?
« J'ai connu Monseigneur Myriel, en effet. »
Madeleine eut un rire, frais et amusé.
« C'était un grand homme.
- En effet. »
Deux sourires identiques. Il y avait quelques points communs alors. Puis la conversation se devait de revenir au présent.
« Vous êtes venu m'arrêter ?, demanda la voix lasse de Madeleine.
- Non, répondit simplement Javert. On m'a promis des réponses.
- Des réponses ?, répéta Madeleine, décontenancé.
- Me reconnaissez-vous ?, demanda Valjean en regardant bien l'homme noir en face.
- Non, je ne vous reconnais pas. Lieutenant ? Que se passe-t-il ? Est-ce pour le Bronx ?
- Je ne vous connais pas non plus, rassurez-vous, » fit Valjean, conciliant.
Si l'homme lui ressemblait dans son caractère, la panique devait déjà irradier dans ses veines.
« Alors... Je ne comprends pas ce que vous voulez. Javert ?
- Je ne comprends pas non plus, Madeleine. Je ne comprends plus rien depuis hier.
- Comment cela ?
- Le lieutenant vous a rencontré dans le Bronx, c'est cela ?, reprit Valjean.
- J'ai sauvé le lieutenant, en effet, mais c'était normal. Jamais je n'aurai pu laisser ces salopards lui faire du mal. »
Entendre cela abasourdit le policier, l'ancien garde-chiourme.
« Pourquoi ? Vous devez me haïr !
- Je ne vous ai jamais haï Javert, je sais que vous avez simplement fait votre devoir. Et que vous êtes un policier tenace ! »
Valjean souriait, content d'entendre ces mots. Ainsi, il n'avait pas changé en deux cent ans. Un homme bon !
« Mais... pourquoi ? Je... »
Javert était perdu, il replongeait lentement dans son agonie. Cherchant quelque chose à se raccrocher. Madeleine contemplait cela avec étonnement puis inquiétude.
« Javert ! Vous allez bien ?
- Vous m'avez sauvé la vie et j'ai... Dieu ! J'ai... »
Javert se tut. Perdu. Perdu. Perdu. Il avait déraillé. Enfin, n'y tenant plus, le policier se leva et prestement quitta la maison. Une porte claqua.
Valjean et Madeleine se relevèrent vivement et coururent à la porte. Dehors, ils ne virent pas Javert. Ce dernier avait du courir dans la rue, à la recherche de sa moto. Fatigués, ils se regardèrent et soupirèrent de concert. Ce qui les fit sourire d'un air désespéré.
« Qu'est-ce qui ne va pas avec Javert ?, demanda l'ancien prisonnier de Miami en ramenant Valjean dans son salon.
- Hier soir, Javert a tenté de se suicider. Je l'ai sauvé. »
Madeleine resta gelé par la surprise.
« Comment cela ?
- Je l'ai sauvé. Maintenant, je dois réussir à le convaincre de survivre.
- Et il est parti ?! Merde !
- Je sais où il peut être allé. »
Valjean ne remercierait pas assez le Ciel de lui avoir permis de rencontrer John Madeleine. L'ancien prisonnier entraîna Valjean jusque dans une pièce attenante à sa maison. Là se trouvait une voiture. Ils y montèrent tous les deux.
Il ne fallut pas longtemps à la vieille voiture de Madeleine pour rejoindre le pont de Brooklyn. Et comme une mécanique bien huilée, un disque tournant en boucle, le lieutenant Javert se tenait sur le bord du pont, observant l'East River coulant en contrebas.
Il n'était pas monté sur le parapet. Pas encore. Il y avait sa moto près de lui.
Madeleine se gara non loin et Valjean sortit de la voiture. Puis cette dernière disparut, laissant les deux hommes seuls.
Ce fut une décision prise sans discuter, par un accord tacite. Madeleine disparaissait de la vie du lieutenant Javert. Il n'avait plus à entrer en contact avec lui. Pour son bien. Pour leur bien à tous les deux.
Et Valjean vint s'accouder au côté de Javert.
La nuit tombait sur la ville de New-York. Le coucher de soleil était magnifique. Il avait fait chaud ce jour-là.
« Si nous allions dîner ?, » proposa Valjean.
Javert se mit à rire, même si son rire ressemblait plus à un sanglot.
« Pourquoi pas ? Tant que c'est vous qui payez.
- Une adresse ?
- Quelque chose de gras, de lourd et d'alcoolisé. Ça vous va ?
- Parfait.
- Alors j'ai une adresse. »
Javert se recula lentement du bord. Valjean était conscient du mal-être de l'homme face à lui. Ce n'était que partie remise. Et Valjean ne savait même pas si ce qu'il voulait faire à Paris suffirait à sauver le policier. Il ne savait même pas si cela serait possible.
Un nouveau trajet en moto. Dans la lumière des voitures. Valjean serrait de toutes ses forces la taille du policier. Et une main vint tout à coup se poser sur les siennes, apaisante. Un bref instant avant de ressaisir le guidon.
Ce fut gras, ce fut lourd, ce fut délicieux.
Une sorte de sandwich à la viande, accompagné de frites bien grasses et d'une boisson alcoolisée. Que Javert renouvela plusieurs fois. Tant pour le sandwich que pour l'alcool. Il y eut aussi des cigarettes. Valjean en refusa une mais fut surpris d'en apprécier autant l'odeur. Elle appartenait à Javert, accompagnant toutes ses réflexions.
« Vous êtes seul dans la vie Javert ?, demanda Valjean, curieux.
- Complètement, Valjean. Le dernier petit-ami que j'ai eu m'a lâché à cause de mon boulot.
- Le dernier petit-ami ?
- Choqué le Frenchie ? Vous êtes pourtant le pays du mariage pour tous ! »
Javert rit en vidant son verre.
Javert pédéraste ? Ça Valjean ne l'aurait jamais cru mais il ne connaissait pas la vie privée de son inspecteur de police. Javert était seul à Paris, seul à Montreuil, manifestement seul à Toulon. Mais qui savait ce qu'il faisait de ses nuits ?
« Et vous Valjean ? Vous avez une fille il me semble.
- Pas de mon sang, répondit automatiquement Valjean.
- Tiens ? Pas de femme ? »
Valjean s'en voulut d'avoir répondu aussi vite. Peut-être dans cette vie... Qui savait ce qui l'attendait à Paris ? Une femme, des enfants ? Non, il n'y avait pas de photographies de personnes étrangères sur son téléphone.
Et le regard de Javert changea tout à coup.
Jusque là il avait été inquisiteur, froid, voire mauvais... Il devenait calculateur. Estimateur ? Comme s'il évaluait l'ancien forçat. Mais il ne dit rien et finit tranquillement son verre de whisky.
SCÈNE XI
La nuit était si vieille lorsqu'ils sortirent du bar. Javert entraîna Valjean, bien plus touché par l'alcool que lui, jusqu'à sa moto.
« Javert... A Paris... Il faut que je vous dise...
- Mais oui, vous me ferez faire la visite complète. Vous me ferez monter sur la Tour Eiffel et descendre dans les catacombes. Promis. Enfilez le casque. »
Prévenant, Javert aida le vieil homme à se vêtir correctement puis à enfourcher la moto. Avant de s'asseoir à son tour et de démarrer la bête. Puis il saisit les mains de Valjean et les glissa sur sa taille, les serrant avec force.
« Tenez ! Ne lâchez pas ! Je vous ramène à votre hôtel.
- Mais... »
Le reste de la phrase fut perdu dans le bruit infernal de la moto.
L'employé de garde dans l'hôtel vit arriver un homme puant l'alcool à trois mètres aidant M. Valjean, clairement incapable de se déplacer seul. Il fut atterré. Décidément, le Frenchie était un homme plein de surprises.
Javert ne s'embarrassa pas d'explications.
« Chambre ?
- 117. Mais... »
Javert saisit la clé que tendait l'employé. Une clé à l'ancienne ! C'était vraiment un hôtel de luxe. Il avait garé sa moto dans les sous-sols de l'hôtel mais il aurait pu s'en abstenir vue la richesse du quartier.
Chambre 117.
Javert essaya d'ouvrir la porte, faisant basculer Valjean contre le mur.
« Vous ne bougez pas !, intima le policier.
- Je crois que je vais être malade..., murmura Valjean.
- Attendez d'être dans les toilettes ! »
Cette damnée porte s'ouvrit enfin et Javert prit Valjean par la taille. Il le poussa à l'intérieur. En un instant, il alluma le lustre que Valjean n'avait jamais su faire fonctionner et la lumière fut. Valjean se laissa tomber sur le lit.
Un sifflement admiratif retentit.
« Cela paie bien la politique internationale ! Cela dit après votre « conférence » d'hier, je pense que vous allez avoir quelques difficultés à l'avenir.
- Ils méritaient de parler. Ils parlent pour la république...pour la liberté... Ils luttent...
- Valjean ? Vous allez bien ?
- Des étudiants en révolte, grogna Valjean d'une voix pâteuse. Gisquet a fait tirer sur eux... Ils...
- Il faut vous déshabiller ! Valjean !
- Je ne bois jamais autant. Je me sens...horrible... »
Javert se mit à rire, un peu rassuré. Lui non plus n'avait pas l'habitude de boire autant mais cela n'était pas si rare.
« Bon. Je vais m'occuper de vous. Laissez-moi faire et ne me vomissez pas dessus.
- Javert ! La dernière fois que j'ai bu autant remonte à Montreuil. Vous vous souvenez de ma nomination ?
- Non, » répondit Javert, amusé.
Et le policier s'approcha de Valjean. Il se mit à genoux devant lui. Lentement, il retira les chaussures de qualité du vieux Français. Puis il s'attaqua à sa cravate. Qui porte encore des cravates aujourd'hui ? Il commençait à retirer la veste lorsque Valjean reprit son discours incompréhensible.
« Je venais d'être nommé au poste de maire. Vous étiez tellement en colère. Je vous voyais fulminer. »
Les mains s'arrêtèrent. Javert était estomaqué.
« Quel poste de maire ?
- M. Bamatabois avait fait ouvrir une caisse de Clos de Vougeot. J'ai du boire pour fêter cela. Vous aussi d'ailleurs. Nous ne nous quittions pas des yeux. Je n'ai pas fait attention au nombre de verres que je buvais. Et...
- M. Bamatabois ? Le président ? »
Valjean grommelait dans son ivresse. Javert ne comprenait plus ses paroles. Il termina le plus vite possible de déshabiller l'homme qui s'endormait assis. Lorsque Valjean fut en sous-vêtements, il le glissa sous les draps.
« Et maintenant ?, » murmura Javert, indécis.
Le plus raisonnable aurait été de récupérer la moto et de rentrer chez lui. Quelques heures de sommeil et il serait revenu à l'hôtel le lendemain.
Javert n'avait jamais été quelqu'un de raisonnable. Surtout lorsqu'il entendit Valjean lui souffler en français :
« Reste... »
La peste soit de l'alcool !
Javert obéit et se déshabilla. Une douche aurait été la bienvenue mais il était fatigué. Il n'y avait qu'un lit. On se troublerait demain. Il fallait dormir.
Dormir.
Dormir...
Le lendemain ce fut la musique venant du téléphone de Valjean qui les réveilla. Le Frenchie se jeta sur sa valise et saisit l'appareil.
« Cosette ? »
On rit au bout du téléphone. Une voix d'homme.
« Non, M. Valjean. C'est Laffitte.
- M. Laffitte ?
- C'est cela ! Votre fille m'a demandé de vous contacter le plus vite possible hier mais je n'ai pas réussi à vous joindre. Vous n'avez pas écouté vos messages ?
- Non, » répondit prudemment Valjean.
Maintenant il sentait le mal de tête, infernal. Une colonie de lutins creusant dans son crâne et tentant de l'ouvrir en deux. Il devait se concentrer sur la conversation.
« Votre esclandre à l'ONU a été un choc, M. Valjean. Vous auriez du m'en parler.
- Ce n'était pas prévu... Je... Je suis désolé...
- Notre action a chuté en bourse. Assez basse. Mais rien de dramatique. J'ai réussi à relever le niveau hier. Nos actionnaires sont mécontents, je ne vous le cache pas. Ils s'attendent à des explications de votre part. Un conseil d'administration est prévu dans deux jours, exceptionnel.
- Je m'expliquerais, fit la voix de Valjean, penaud.
- N'ayez aucune crainte, M. Valjean. Ils vous en veulent mais votre action d'éclat a redoré notre image. Nous sommes boycottés par les Américains mais l'Europe nous adore. Et l'Asie nous soutient, comme de bien entendu. Nous avons perdu, certes, mais nous serons gagnants au final. »
M. Madeleine était un patron d'industrie, il comprenait un peu ce jargon de l'économie mais là aussi le monde avait évolué. Il allait devoir se mettre sérieusement à la page.
« Je vous remercie, M. Laffitte, et vous fais confiance.
- Merci, monsieur. Je vous fais parvenir un billet de retour en avion dans la matinée. Vous prendrez le vol de treize heures. Vous serez à Paris ce soir.
- Pas un billet ! Deux ! »
Il y eut un blanc. Une prise de souffle, révélant la surprise de l'interlocuteur.
« Deux, M. Valjean ?
- Deux, répéta fermement Valjean.
- Dois-je comprendre que vous serez accompagné ?
- Vous pouvez en effet. »
Ces questions alambiquées firent sourire Valjean. Lentement, l'ancien forçat se tourna vers le lit et ses yeux se posèrent sur l'homme étendu dedans. Javert était couché, les bras sous la tête. Il portait encore sa chemise. Il observait le Français, comprenant fort bien la teneur que prenait la conversation. Et il eut un sourire amusé, un peu moqueur. Dévoilant une dentition parfaite.
« Cosette est-elle au courant Jean ? »
La voix était devenue plus douce, moins formelle. On usait de son prénom. Donc M. Laffitte était un ami plus qu'un collaborateur.
« Pas encore. Mais ce n'est pas ce que tu crois, se permit Valjean, espérant que le tutoiement ne gênerait pas.
- C'est le policier que tu as sauvé ? C'est cela ? »
On savait déjà ? Mais l'information voyageait à une vitesse phénoménale. Il avait fallu des jours avant d'apprendre la chute de la Bastille en juillet 1789 et Faverolles était proche de Paris pourtant. Là, il était aux États-Unis et on était déjà informé à Paris.
« C'est cela !, répondit Valjean.
- Il y a quelque chose que je devrais savoir ? »
Quelque chose à savoir ?
Tellement de choses à savoir.
Mais aucune à dire au téléphone.
Javert souriait, amusé toujours par ce dialogue et il s'étira un instant, faisant jouer ses muscles. Un homme nerveux, tout en longueur. Un bel homme en fait. Valjean le détaillait, sans s'en rendre compte. Ses bras, durs, ses cheveux, grisonnants, son regard, étincelant.
« Il n'y a rien d'autre à dire, conclut Valjean, les yeux toujours fixés sur Javert.
- Bon. Amène-nous ta conquête alors. Nous verrons par nous-mêmes.
- Attends, reprit pressant Valjean. Tu veux dire que je... Que je suis... »
Laffitte se mit à rire.
« Jean ! Tu es célibataire depuis trop longtemps. Je suis content que tu te sois trouvé quelqu'un. Mais quelle idée d'aller le chercher si loin ! Si tu voulais un flic, tu pouvais en choisir un en France, non ? Allez, je m'occupe de vos billets. »
Et la communication coupa, laissant Valjean frustré. Il ne saisissait pas tout. Était-il pédéraste lui aussi ? Le Jean Valjean de 2019 aimait les hommes ? En 1832, en tout cas, Valjean n'aimait pas les hommes. Ni les femmes d'ailleurs. Le bagne l'avait brisé et transformé en homme dangereux. Puis le harcèlement incessant qu'exerçait Javert à son encontre l'avait empêché de penser à autre chose qu'à sa sécurité.
Et ses marques au fer rouge, ses cicatrices de coups de fouet étaient difficilement acceptables pour une femme...ou un homme...
Javert le regardait toujours mais il avait perdu son sourire moqueur.
« Un problème ?
- Non. Aucun problème. Vous avez faim ?
- Assez. Votre gueule de bois ?
- Terrible, mais on fera face. »
Javert se leva, dominant Valjean de toute sa taille.
« Bien, je vais prendre une douche. Commandez du café noir ! En quantité. Sans sucre. Merci.
- A vos ordres, inspecteur. »
Un sourire resplendissant. Javert glissa derrière lui, le frôlant pour rejoindre la salle de bain. Valjean ne comprenait pas tout, peut-être, mais il se souvenait de Toulon. Les jeux de pouvoir, les tentatives de séduction... Qu'est-ce que Javert avait en tête ?
Le bruit de la douche réveilla Valjean.
Il saisit son téléphone et observa l'écran noir. Il devait pouvoir s'en sortir, non ? Il avait vu tellement de monde s'en servir. Il appuya doucement et soudain, l'écran s'alluma !
Il vit des chiffres, des symboles, des mots. Il ne savait pas quoi faire lorsqu'on frappa à la porte de la chambre. Le faisant sursauter.
« Entrez ! »
On entra.
C'était la petite domestique noire de la veille. Valjean lui fit un magnifique sourire, réellement soulagé de la voir. Elle en fut surprise et le lui rendit.
« Encore votre téléphone ?
- Je voulais commander deux petits-déjeuners. Je...
- Vous n'avez pas encore l'habitude ? C'est votre premier Smartphone ?
- En effet... »
Elle s'approcha en riant.
« On vous offre un téléphone et on ne vous explique rien. Quelle honte ! »
Puis elle entendit aussi le bruit de la douche et se tourna vers le vieil homme avec étonnement. Valjean se troubla et rougit, malgré lui.
« Un...un ami... Je paierai pour la nuit... Je... »
Un nouveau sourire plus doux, la jeune femme prit doucement le téléphone des mains de Valjean.
« Voyons si je peux vous aider à comprendre. Puis vous me direz ce que vous voulez déjeuner, vous et votre ami. »
Un accord tacite ? Valjean avait envie de remercier la femme. A son époque, la pédérastie était dépénalisée mais c'était encore un péché aux yeux de Dieu et un scandale dans la société. Ils se seraient faits jeter dehors.
« Alors pour téléphoner, voilà comme il faut faire... »
Il ne comprit pas tout. Bien entendu. Mais il saisit un peu plus le fonctionnement. Les contacts, les numéros, le symbole vert, le symbole rouge... Il put même regarder les photographies dans la galerie d'images et revoir sa douce Cosette. Enfin, pour terminer son cours, la jeune femme lui montra comment prendre des photographies.
Ils rirent lorsqu'ils examinèrent sa première photographie. Le portrait un peu flou de la jeune servante elle-même. Fania.
Enfin, la porte de la salle de bain s'ouvrit et dévoila un inspecteur Javert propre, emballé dans un peignoir. La jeune femme, sans se démonter, souhaita une bonne journée au policier. Puis elle les salua et partit se charger du repas.
Javert n'avait rien dit. Laissant Valjean commander pour lui. Il avait simplement ramassé ses vêtements, grimaçant devant l'odeur forte de l'alcool et du tabac. Il allait devoir supporter cela en attendant de passer chez lui, faire sa valise. Deux semaines à Paris !
Il n'en revenait pas.
Il devait être mort à l'heure qu'il était.
Et il ne l'était pas.
Il était vivant. Bien vivant. Et son intérêt était éveillé par ce beau Français. Un peu âgé peut-être, mais pourquoi pas ?
Baiser un coup ? Cela lui ferait du bien en effet. Il n'avait pas touché quelqu'un depuis des mois. Et cela lui changerait les idées.
SCÈNE XII
Amusé par ses pensées, inappropriées, Javert récupéra son propre téléphone et s'assit sur le lit. Il n'avait rien à organiser, ni personne à prévenir de son départ. Il avait cinquante ans et une vie dévouée à la loi et l'ordre. C'était un peu démoralisant.
Lentement, il consulta ses messages. Boulot, boulot, boulot. Gregson posant des questions sur les étudiants de l'entrepôt Musain. Azelma envoyant des photos de la Tour Eiffel avec des emojis en forme de cœur. Anderson demandant comment fonctionne un pistolet à silex...
Javert soupira et referma son portable.
Il leva les yeux et aperçut, surpris, le regard appuyé de Valjean posé sur lui.
« Quoi ?
- Comment cela marche ?
- Quoi ?
- Le téléphone. »
Javert se troubla. Que voulait le Frenchie ? Un cours sur les ondes ou un cours sur le Smartphone ? La bonne venait de le faire.
« Vous avez des soucis avec votre portable ?
- Je ne comprends pas comment cela fonctionne. »
Donc c'était un cours sur les ondes.
Javert se mit à rire et s'étendit sur le lit. Inconscient de l'image qu'il donnait ainsi couché. Les bras sous la tête, les jambes serrées l'une contre l'autre. Le peignoir épousait ses formes. Inconscient...ou pas...
Valjean se répétait en boucle :« Je suis pédéraste ? Vraiment ? »
« Je ne saurais vous expliquer cela, M. Valjean. Je ne suis pas bon en physique. Mais voyons... »
Une idée soudaine le fit se redresser. Le peignoir s'écarta et dévoila une cuisse, poilue, musclée. Un éclat de peau qui troubla encore davantage le pauvre Valjean.
Javert avait récupéré son téléphone. Prestement, il l'ouvrit et fit quelques recherches. Enfin, il le tendit à Valjean.
« Tenez ! Lisez Wikipedia et cherchez vous-même ! Vous êtes un patron d'industrie, un homme réputé pour ses inventions. Cela ne devrait pas être sorcier ! »
Javert se moquait. Comme si Jean Valjean, l'homme de la haute technologie, pouvait avoir besoin d'explication sur la téléphonie. Il devait simplement jouer avec Javert. Dans quel but ? Illisible.
Valjean s'assit à son tour sur le lit. Il avait oublié Javert. Tout à sa lecture, il avait l'impression de lire un dictionnaire mais sur un miroir. Il comprit le fonctionnement du téléphone et peu à peu, en appuyant, ici et là, les pages défilèrent. Après le téléphone, l'ordinateur, la télévision...
Il était fasciné par ce XXIe siècle et ses inventions.
Javert, à ses côtés, le regardait faire. Il trouvait que l'homme forçait un peu le jeu. Puis le téléphone de Valjean sonna et l'homme le saisit aussitôt.
C'était Cosette !
« Papa ! M. Laffitte vient de me parler ! »
La voix était toute excitée. Là, il n'y avait pas de XXIe siècle en jeu, les sentiments et les réactions humaines n'avaient pas changé depuis des millénaires.
M. Laffitte avait simplement vendu la mèche et parlé de Javert à Cosette, la fille de Valjean.
« Papa ! Tu as trouvé quelqu'un ?!
- Non... Enfin oui... C'est compliqué. »
Un rire éclata sur la ligne, réchauffant le cœur de Valjean.
« Tout est toujours si compliqué avec toi, papa. C'est donc ce fameux Javert dont tu m'as parlée hier ?
- Oui.
- J'ai hâte de le rencontrer, papa. Et Marius aussi ! Quand rentres-tu ?
- Ce soir.
- L'avion part à treize heures ! Ne le rate pas. N'oublie pas les billets ! M. Laffitte les as envoyés à la réception par email.
- Bien, ma chérie. L'avion part à treize heures. De où ?
- Papa, papa, papa, rit Cosette. Demande à ton policier ! Il t'y emmènera. Tu as vraiment besoin d'un secrétaire, tu sais.
- Mais...
- Allez ! Tu as à peine le temps de te préparer et tu files à l'aéroport ! A ce soir ! »
Des mots, des mots. Aéroport, avion, email...
Valjean soupira avec lassitude. Il rêvait d'entendre les mots diligence, fiacre, lettre... Javert, par contre, avait bien compris et s'était redressé, le visage soucieux.
« Treize heures !? Mais on a peu de temps devant nous !
- Vous aussi ?, sourit Valjean.
- Parfois, je ne comprends pas comment un homme comme vous, habitué à voyager tout le temps, peut se révéler aussi peu organisé ! Bien sûr qu'on a peu de temps. On prend le petit-déjeuner puis on file chez moi. Il me faut des vêtements. Ensuite l'aéroport ! On a deux heures à tout prendre ! »
Valjean n'aurait su dire à quel point le discours énergique et sûr de lui du policier le rassurait. Enfin, quelqu'un le guidait et l'aidait dans ce monde inconnu. Et pour enfoncer le clou, Javert désigna la salle de bain.
« Allez vous préparer ! Je sonne la réception. Que votre note soit prête pour notre départ. Une demie-heure pas plus ! »
Valjean ne dit rien mais se soumit.
Une dizaine de minutes suffirent. Valjean était ressorti, propre et net, vêtu d'un nouveau costume, bien coupé. Il devait se l'avouer, il avait une belle prestance dans ses vêtements. Et il vit Javert, de retour dans ses habits de la veille, puant l'alcool et la fumée.
Sur la table basse il y avait un plateau, deux tasses de café fumantes et plusieurs tranches de pain. Javert mangeait avec empressement.
« Bien, constata le policier, content. Vous êtes rapide. Allez venez manger ! »
Un nouvel ordre. Javert était quelqu'un d'autoritaire. Il l'avait toujours été. Cela fit sourire Valjean.
Une tasse dans une main, son téléphone dans l'autre, Javert examinait les dossiers que Gregson lui avait envoyés sur une affaire qu'ils menaient tous les deux, avant le grand plongeon dans l'East River. Javert se sentait lâche tout à coup, d'abandonner ses collègues face à l'adversité. Mais... Mais il y avait Madeleine... Et même dans le tourbillon que représentait l'arrivée de Valjean dans sa vie, Madeleine était une pierre d'achoppement. Encore...
Un repas rapide. Valjean récupéra le peu de biens qu'il avait dispersés dans la chambre et les deux hommes quittèrent les lieux.
Ils croisèrent Fania dans le couloir. Elle leur sourit et annonça :
« Vos billets sont à la réception.
- Merci Fania, » fit Valjean, toujours gentil.
Javert hocha simplement la tête. C'était attentionné mais c'était normal dans un hôtel de cette classe.
On fut moins poli à l'accueil. Le jeune employé était surtout content de voir partir cet oiseau de mauvais augure qu'était Jean Valjean, surtout maintenant qu'il était accompagné d'un homme rencontré dans un bar. Quel scandale !
Valjean rendit la clé et reçut une enveloppe scellée. La note ? L'employé répondit à la question implicite.
« Votre note a déjà été payée. Votre directeur-adjoint, M. Laffitte, s'en est chargé ce matin. Il nous a aussi fait parvenir vos billets d'avion.
- Merci, monsieur, » répondit Valjean, poliment, respectueusement.
Cela troubla l'employé. L'homme était tellement doux et cependant, il avait osé provoquer un scandale sans précédent à l'ONU en critiquant aussi ouvertement la politique du gouvernement américain. Malgré lui, l'employé changea de ton et redevint sympathique.
« Nous vous souhaitons un excellent voyage, M. Valjean. Ainsi qu'à votre ami.
- Merci, répéta Valjean. »
Puis ce fut tout.
Sa valise dans une main et son enveloppe de l'autre, Valjean quitta l'hôtel en direction de l'inconnu. A l'extérieur, dans la rue, Javert abandonna quelques minutes Valjean sur le trottoir. Le temps de chercher sa moto garée dans le sous-sol de l'hôtel. Un vrombissement particulier fit sursauter Valjean. Javert était là, chevauchant sa moto.
« Je vous emmène, mon prince ? »
Valjean s'en rendit compte tout à coup. Javert parlait en anglais à tout le monde...sauf à lui... Il ne lui parlait qu'en français. Sans accent, sans chercher ses mots.
Javert ! C'est moi ! Tu ne me reconnais pas ?
« Avec joie. Mais si vous pouviez être prudent...
- Nous sommes pressés, » se contenta de répondre le policier en tendant le casque à Valjean.
La valise fut coincée dans une sorte de boîte. Un peu écrasée. Et une fois de plus, les mains de Valjean serrèrent la taille fine du policier et une main se glissant sur elles, pour les rapprocher davantage.
« Pas trop vite, » plaida Valjean, un sanglot dans la voix.
Un rire lui répondit et disparut dans le bruit du moteur.
Pas trop vite, pas trop vite... C'était déjà trop vite au goût de Valjean.
Mais Javert avait raison de les presser ainsi !
Ils eurent à peine le temps !
Chez le policier, cela ne dura que quelques minutes. Valjean patienta en déambulant dans le salon de Javert. Il ne l'avait pas examiné la première fois, il n'en avait pas eu le temps. Il n'y avait pas de photographies. Rien de personnel. Quelques livres dans une bibliothèque. Sur le droit, sur la politique, sur les prisons... Quelques romans. Bien entendu, Valjean ne reconnaissait aucun titre ni aucun auteur.
Il était en train de feuilleter un certain Hemingway lorsque Javert sortit de sa chambre, un sac assez large au bout du bras. Il s'était changé et rafraîchi. Disparu l'aspect négligé. Il portait un pantalon dans une toile assez épaisse, de couleur noire et un haut assez simple, noir également. Il ne se ressemblait pas habillé ainsi. Non il n'était définitivement pas le Javert de Valjean.
« Paré ! Maintenant l'aéroport ! J'ai appelé pour un taxi. Je ne souhaite pas voir ma moto vandalisée sur le parking d'un aéroport. Il va arriver dans quelques minutes. On y va ! »
Et Valjean lui obéit. Encore.
Javert quitta son appartement sans un regard derrière lui. Comme si les lieux n'avaient aucune importance pour lui. Et peut-être était-ce le cas ?
Une moto ! Valjean le concevait ! Un cheval de fer. Une voiture ! Fort bien trouvé ! Un fiacre avec un moteur. Mais un avion !
Dieu ! Un avion !
Là, il était perdu. Paniqué.
Un objet volant ! Il était estomaqué par ce que l'homme était capable de faire. Impressionné. Il n'arrivait pas à en croire ses yeux et ne pouvait pas cacher son admiration, sa crainte. Surtout aux yeux de Javert, un policier émérite. Heureusement, Javert se trompa dans ses déductions.
« Vous avez peur en avion Valjean ?
- Oui, murmura le vieux forçat.
- Et vous devez voler si souvent ! Avez-vous des calmants ?
- Des calmants ? »
Il n'arrivait plus à faire semblant. Javert était amusé et en même temps agacé par ce vieux Français, angoissé. Comment pouvait-il être si célèbre sur le plan international et si perdu dans les simples gestes de la vie quotidienne ?
« Oui, des calmants, répéta calmement Javert. Des médicaments contre le mal de l'air ?
- Non, non. Mais cela va aller. »
Il devait se ressaisir. Cela volait ! Nécessairement ! Vu le monde qui attendait de monter dans l'avion. Cela devait voler !
Car il y avait du monde dans l'aéroport. Une foule immense. L'aéroport aussi était immense. Un palais de verre. Le taxi les avait menés à pleine vitesse et maintenant, ils attendaient l'embarquement. Leurs papiers avaient été vérifiés, tout comme leurs billets. Leurs bagages. Une fois tous les contrôles effectués, ils purent accéder à la salle d'embarquement. Et Valjean avait aperçu son premier avion. Montant dans le ciel dans un bruit de fureur.
Il était devenu livide. Tellement que Javert avait craint le malaise et avait glissé ses mains sous les coudes du vieux forçat.
« Vous allez bien Valjean ?
- Mais... Mais cela vole ? »
Il avait fait rire, encore. Javert le relâcha doucement et Valjean avait failli supplier qu'il ne s'éloigne pas ainsi de lui. Son soutien !
« Vous allez bien si vous pouvez dire des blagues. »
Non ! Non ! Il n'allait pas bien. Du tout. Cette...chose...cet avion volait ! VOLAIT ! La seule chose qui pouvait voler de main d'homme était les ballons des Frères Montgolfier. Une gageure. Et cela avançait lentement selon les dires des témoins. Valjean n'en avait jamais vu.
Valjean s'était attendu à un bateau. Un bateau ultra rapide, comme les voitures ou les motos, pour lui faire traverser l'Océan Atlantique à pleine vitesse. Mais il ne s'était pas attendu à voler !
Javert était quand même inquiet en voyant le visage pâle de son compagnon et se montrait attentionné. Le côté policier au service de la société revenait de plus belle. Il saisit le coude de Valjean et le fit s'asseoir sur un des bancs.
« Calmez-vous un instant Valjean. Je vais essayer de vous trouver quelque chose à boire. Je...
- Non, glapit Valjean. Restez avec moi, je vous en prie. »
Ce cri avait surpris le policier qui obéit à l'injonction et s'assit près du vieux Français.
« C'est à ce point ?
- Ce doit être...l'alcool..., murmura Valjean, se fustigeant de sa panique incontrôlable. Mais cette chose volait et il allait monter dedans. Et tout le monde trouvait cela normal.
- Certainement, admit gentiment Javert. Vous n'avez pas l'habitude de boire. Je ne vous ferais plus ce coup-là. Veuillez m'excuser.
- Vous êtes tout excusé, Javert, rétorqua Valjean. J'aurai du faire attention, moi aussi. »
Javert ne dit rien mais posa sa main, chaude, douce, sur les doigts du Français. Apaisant.
« Je vais m'occuper de vous, souffla le policier. J'ai l'habitude de gérer des situations difficiles et des crises de panique dans mon métier ce n'est pas rare. Même si Azelma est plus qualifiée que moi pour relaxer les gens. »
SCÈNE XIII
Les deux mains se touchaient toujours. Lentement, le pouce du policier se mit à caresser le dos de la main, glissant un peu sur le poignet. Diablement apaisant, en effet et un peu excitant aussi. Il fallait l'admettre.
« Je trouve pour ma part que vous vous débrouillez très bien.
- Attendez d'être dans l'avion !, sourit Javert. Lorsque je vous aurai assommé d'un bon coup de poing au menton. »
Cela fit rire Valjean, un peu nerveusement.
Les deux mains ne se lâchèrent pas de toute l'attente dans le hall d'embarquement. Puis une voix annonça que les passagers à destination de Paris étaient priés de se présenter au guichet d'embarquement. On contrôla une dernière fois leurs billets puis ils purent accéder à l'avion.
La jeune femme qui les mena jusqu'à leur place dans l'avion était tout sourire. Professionnelle. Elle se chargea gentiment des deux hommes.
Deux places en Classe Affaire. Il fallait gérer avec soin et précaution. Surtout que son œil exercé avait déjà repéré la panique montante de l'un d'eux. Le plus âgé.
Il allait lui falloir de l'attention. Un verre d'eau déjà ne serait pas de trop. De toute façon, il ne fallait pas trop s'inquiéter pour lui, vu l'air préoccupé de son compagnon. Un couple d'homosexuels ? Certainement.
Ils ne se touchaient pas mais ils étaient proches. Ou alors des amis ? Des collègues ? Non, ils étaient trop proches. Des amis intimes ?
La jeune femme proposa de l'eau et le plus grand accepta aussitôt.
Ils étaient sur la même longueur d'onde. Protéger le vieil homme. Elle le vit dans le regard soulagé qu'il lui lança.
Elle apporta une bouteille puis se tint dans un coin de l'avion. Laissant ses collègues expliquer le déroulement du voyage. Les consignes de sécurité. Bien entendu, cela fit blêmir davantage le vieillard. Son compagnon le força à boire un peu d'eau.
Elle entendit la voix effrayée lancer :
« Merci Javert. Ne vous inquiétez pas pour moi.
- Je crois que je n'ai pas fini de m'inquiéter pour vous, Valjean. »
Ils s'appelaient par leurs noms de famille ! Donc des amis mais pas des amants. Car cela restait une éventualité.
Surtout lorsqu'elle remarqua que la main du plus âgé s'était glissée jusqu'à celle du plus jeune pour la serrer avec force.
L'homme n'était pas fait pour voler !
Non ! Par tous les saints ! Ou alors Dieu lui aurait fourni des ailes. Dans son infinie sagesse, Dieu n'avait pas permis à l'homme de voler. Et l'homme continuait encore et toujours à désobéir à Dieu. Il volait !
L'avion était une torture. Il tremblait, tressautait. Ce qu'ils appelaient le décollage fut horrible. Valjean aurait été prêt à réclamer dix coups de fouet ! Même donnés par Javert !
Pour ne pas prendre cet avion.
Il ne put s'en empêcher. Songeant au réconfort que cela lui avait donné dans le hall d'entrée. Sa main chercha celle de Javert et la serra de toutes ses forces. Valjean savait qu'il devait faire mal à Javert de cette façon, mais il avait besoin de sentir cela. Les doigts de Javert. Le policier lutta un peu pour récupérer ses doigts et il enveloppa la main de Valjean dans la sienne. Moins douloureux.
L'avion se stabilisa enfin et Valjean retrouva la force de respirer. Il se détendit un peu. La main de Javert put enfin le lâcher.
« Dieu..., murmura Valjean.
- Un peu de repos ne vous ferait pas de mal Valjean. Vous devriez dormir.
- Dormir ?, » répéta Valjean, incrédule.
Dormir dans un véhicule perdu dans les airs ? Alors qu'ils étaient à des kilomètres de la terre ? Une gageure !
« Oui, dormir !, reprit Javert. Voulez-vous vous sentir plus confortable ? Je suis sûr que l'on peut mieux vous installer.
- Je ne pourrais jamais dormir Javert.
- Ne sous-estimez pas la puissance d'un plaid !, » rétorqua Javert en riant.
Javert avait raison, la suite le prouva avec brio. La jeune femme qui s'était chargée d'eux accourut au premier signe du policier et ne se fit pas prier pour mieux positionner le siège du vieil homme, l'inclinant afin que l'homme soit quasiment allongé. Valjean fut un peu surpris mais laissa faire. Le malheureux Français était paniqué au-delà de toute mesure. S'il pouvait se reposer quelques heures, c'était ça de gagné.
Ensuite, la jeune hôtesse apporta une couverture et Javert se chargea d'envelopper le corps de son compagnon. Il lui retira ses chaussures.
« Je ne dormirais pas Javert, souffla Valjean.
- Si je pouvais me le permettre, Valjean, je vous ferais un massage pour vous détendre.
- Javert... »
Un fin rire. La tension diminuait peu à peu. Soudain, Javert glissa des objets dans les oreilles de Valjean, petits et froids.
« Que... ?
- Chut ! Détendez-vous ! »
De la musique se fit entendre. Douce et calmante. Puis un dernier objet fut placé sur les yeux du Frenchie. Un masque ! Et Valjean se crispa. La voix soyeuse de Javert se fit entendre derrière la musique.
« Je suis là, je vous tiens. Calmez-vous... »
Une main se glissa dans les cheveux soyeux de Jean Valjean et cette fois le vieil homme se détendit. Le voyage était doux, la musique était douce, la main de Javert était douce... Valjean sentit son cœur s'apaiser, la main resta dans ses cheveux puis elle glissa sur le front, les joues... Elle disparut au grand dam de Valjean pour mieux réapparaître sur les pieds de l'ancien forçat et les doigts si longs de Javert se révélèrent très habiles dans le massage. Il fallut plusieurs minutes mais Valjean s'endormit en effet. Javert fut enfin soulagé.
Valjean dormit donc quelques heures, inconscient tandis que l'avion passait au-dessus de l'Océan Atlantique. Javert s'installa aussi de son mieux dans son siège et se laissa abrutir par les films diffusés dans l'avion. Quelques films d'action qui l'empêchèrent de réfléchir trop loin. Ses pensées étaient encore trop chamboulées...
Enfin, Valjean se réveilla et gela aussitôt.
Il avait glissé durant son sommeil et sa tête reposait sur l'épaule de son compagnon. Pour faire bonne mesure, Javert avait soulevé son bras et tenait fermement le Frenchie contre lui. De vieux amis intimes mais pas encore des amants...cela ne devrait pas tarder songeait l'hôtesse de l'air. Ses collègues étaient de son avis, tous et toutes étaient venus observer les deux passagers et des paris étaient pris.
Valjean se redressa doucement et Javert recula son bras lentement.
« Bien dormi ?
- Oui, merci Javert, » répondit prudemment Valjean.
Des pédérastes ? Valjean n'en revenait pas. A Toulon, il n'avait jamais touché un homme. Les actes contre-nature étaient punis durement, à coups de fouet et de journées au mitard. Sans compter le sadisme des gardiens.
Javert était plus juste. Il punissait mais jamais avec cruauté. Il appliquait la loi. Point.
« Vous en aviez besoin. Vous avez meilleure mine. »
Javert souriait en tendant une bouteille d'eau à Valjean. Devant sa perplexité, Javert roula des yeux et ouvrit la bouteille. Valjean but et cela lui fit du bien. Puis Javert redressa son siège et fit de même avec celui de Valjean. Une bonne assise était plus pratique pour la suite.
« Avez-vous faim ? »
Prévenant. Javert restait attaché à vouloir soutenir le vieil homme.
« Assez, en effet.
- Alors, je vais commander votre plateau. »
Javert fit un geste discret à leur hôtesse et aussitôt un plateau fut apporté. Valjean remercia et se mit doucement à manger. La jeune femme apporta un café au policier.
« Je suis désolé Javert. Je sais me contenir habituellement. Je...
- Vous avez le mal de l'air, c'est tout. Combiné à l'alcool, cela ne peut pas faire de bien. Mangez !
- Vous ne mangez pas ?
- J'ai déjà mangé, sourit Javert. Je n'ai pas dormi. Cela m'aurait manqué de ne pas revoir l'énième diffusion de Fast and Furious...ou de Die Hard... »
Nouveaux termes inconnus. Valjean ne dit rien et se concentra sur son repas. En France, à Paris, il pourra lire des encyclopédies et se mettre à jour. Si le Valjean du XXIe siècle ressemblait un tant soit peu au Valjean du XIXe siècle, il devait disposer d'une bibliothèque bien achalandée et sur des sujets aussi divers que variés.
« Nous arrivons dans deux heures, lança Javert. Vous aurez le temps de profiter de la fin de ce jour dans les nuages.
- Vous avez déjà pris l'avion Javert ?
- Oui. Pour convoyer des suspects.
- Pour le travail ?
- On arrête des criminels américains en Europe et on doit les ramener au pays après leur extradition. Je me suis chargé quelques fois de ces trajets. Pas une partie de plaisir.
- Je l'imagine... »
Le repas terminé, Valjean demanda un thé et Javert eut droit à une nouvelle tasse de café. Avec une part de gâteau. Comme c'était trop pour lui, Javert proposa à Valjean de partager avec lui, et les deux hommes se retrouvèrent à manger ensemble dans la même assiette. Ne se quittant pas des yeux.
Javert était intéressé...mais il commençait à se demander si Valjean l'était aussi... Il regardait le bleu d'azur des yeux de son compagnon et cherchait une réponse.
Le voyage touchait à sa fin. Valjean était enfin complètement détendu. Il examinait les alentours avec curiosité. Il se leva même pour marcher un peu dans l'allée. La jeune hôtesse l'entraîna aux toilettes. Et Valjean se vit dans le miroir. Il était bien pâle, clairement effrayé par les événements. Il essaya de sourire mais cela restait crispé. Puis il songea à Javert, à sa prévenance et le sourire devint plus doux. Oui, il se devait de l'avouer. Il était intéressé. Mais il ne savait pas quoi faire.
Dix-huit heures. L'avion arrivait à Paris. L'atterrissage déclencha une nouvelle vague de panique chez Valjean. Sa main chercha les doigts de Javert et les serra à les briser, cette fois le policier ne réussit pas à les récupérer. Il dut supporter la douleur avec patience et résignation.
L'avion enfin posé sur le sol, enfin stabilisé, la pression se relâcha et Javert fit jouer ses doigts avec soin.
« Vous avez une force phénoménale, grommela-t-il.
- Veuillez me pardonner, Javert. Je suis un peu anxieux.
- Un peu ? »
Un rire. Javert se leva et aida Valjean à le suivre. Les deux hommes quittèrent l'avion. Il fallut attendre de récupérer les bagages pour passer la douane et les différents contrôles. La présence d'un policier américain gêna quelque peu les procédures mais Javert n'était pas là pour des raisons professionnelles...alors on se contenta de prendre son adresse à Paris et de le laisser passer.
Une fois les bagages récupérés, les différents sas de sécurité traversés, le public fut enfin visible. Les deux hommes firent quelques pas seuls jusqu'à ce qu'une voix féminine pleine de joie retentisse non loin d'eux.
« Papa ! Te voilà !
- Cosette ! »
Valjean se retrouva avec sa chère fille dans ses bras, il la serrait contre lui avec ravissement. Un peu de surprise aussi. Au XIXe siècle, les relations étaient plus circonspectes, un père pouvait serrer sa fille dans ses bras jusqu'à un certain âge et certainement pas une jeune femme de vingt ans déjà mariée.
Mais cela ne le gênait pas. Valjean se souvenait qu'il n'y avait pas si longtemps, il se mourrait de faim par chagrin d'avoir perdu sa fille.
Cosette dut sentir que quelque chose n'allait pas car elle se recula et examina le visage de son père avec soin, lui caressant doucement la barbe.
« Tu vas bien papa ?
- Oui, ma chérie. »
Ils se sourirent le père et la fille, puis Cosette se tourna vers l'inspecteur Javert, resté droit et stoïque à leurs côtés.
« Vous devez être le lieutenant Javert, lança-t-elle en parlant dans un excellent anglais.
- Oui, madame, répondit le policier, dans la même langue.
- Mon père ne nous a pas encore parlé de vous mais il ne va pas tarder, n'est-ce-pas papa ?
- Ma chérie... C'est un peu délicat...
- Papa ! Tu es tellement vieux jeu. Venez les hommes ! J'ai laissé Marius nous attendre dans la voiture ! Allons-y ! »
Javert obéit et saisit son sac tandis que Valjean s'emparait de sa valise. Il fallut suivre la jeune femme, pétillante, bavarde, joyeuse. Elle bombardait de questions son père sur New-York, sur la conférence de l'ONU, sur le jeune étudiant qui avait parlé au nom de son père...
« Je ne savais pas que tu étais d'accord avec les Amis de l'ABC, papa. Marius était fou de joie d'apprendre que tu leur avais donné la parole ! C'est un miracle que tu aies pu quitter l'hémicycle sans te faire agresser.
- On m'a protégé, Cosette. »
Valjean songea au jeune M. Simplice...Sœur Simplice...
Javert ne disait rien. Lui aussi pensait que Valjean avait eu beaucoup de chance et que le sauvetage d'un policier y avait été pour beaucoup.
Le seul sujet que la jeune femme n'abordait pas était celui du policier justement. Qui était Javert ? Qu'était-il pour son père ?
Elle attendait que son père lui parle, confiante.
Comme si Valjean avait l'habitude de lui faire des confidences. Cela amusa M. Fauchelevent.
Dans la voiture se tenait Marius. Ce n'était pas vraiment le Marius des barricades et en même temps, il lui ressemblait beaucoup. Le jeune homme accueillit son beau-père avec des questions que les Amis de l'ABC, sur Enjolras,...sur ces jeunes étudiants qu'il suivait via Facebook.
« Vous aussi M. Javert vous êtes dans le groupe de l'ABC ?
- Pas vraiment, » répondit Javert, sans aménité.
Les étudiants l'avaient capturé, maltraité...mais Marius était un peu candide, non ?
Le trajet en voiture ne fut pas long. Valjean ne parla pas longtemps, il regardait partout, essayant de retrouver son Paris dans le Paris du XXIe siècle...et il était déçu... Il ne reconnaissait rien.
Merde !
Il était assis à l'arrière et son air découragé déplut au policier. Poursuivant son rôle de soutien, Javert plaça à nouveau sa main sur celle du Frenchie. Apaisant. Valjean lui répondit par un beau sourire. Excitant. Valjean entremêla leurs doigts. Javert eut un regard entendu. Patient... Donc ils se comprenaient, n'est-ce-pas ?
SCÈNE XIV
La demeure de M. Jean Valjean était une belle maison, située rue Plumet. Il vivait seul depuis le mariage de sa fille avec Marius Gillenormand. Cent fois, sa fille avait demandé à ce qu'il vienne vivre avec eux mais le vieil homme avait toujours décliné.
Il devait y avoir une raison, songea Valjean.
Au XIXe siècle, il était un forçat évadé, qu'était-il au XXIe siècle ? Un prisonnier ? Un voleur ? Il devait y avoir une raison pour refuser de rester avec sa chère fille. Il allait falloir la trouver.
La voiture se retrouva garée dans la petite cour intérieure de la maison. Cosette prit les devants et ouvrit la porte, entrant aussitôt dans la maison de son père, comme si elle était chez elle. Valjean la suivait, un peu méfiant.
La maison était simple, un peu vétuste mais très bien entretenue. La décoration se résumait à des cadres de photographies de sa fille. Parfois de lui-même. Et quelques tableaux de paysages. Valjean aperçut avec stupeur un paysage de Montreuil-sur-Mer. Il reconnut les remparts.
Cosette se plaça près de lui et lui dit en souriant :
« Elle est toujours aussi belle la ville de maman, non ?
- Ta maman est à Montreuil ?
- Papa ! Tu dois subir le décalage horaire ! J'espère que toi et M. Javert vous allez vous coucher tôt !
- Elle est à Montreuil ?, répéta Valjean, un peu plus fermement.
- Bien sûr papa. Elle est enterrée dans le cimetière de la ville depuis douze ans maintenant.
- Pardonne-moi ma chérie. »
Cette fois, Cosette était inquiète, elle caressa la barbe de son père puis le front.
« Tu as mal papa ? Tu te remets à peine de ton AVC. Comment vas-tu ?
- Je suis juste fatigué, c'est vrai. »
Cosette lui embrassa le front et s'écria :
« Je vais trouver de quoi vous nourrir les hommes et nous allons vous laisser vous reposer. Nous nous verrons demain au déjeuner. Vous viendrez Javert et toi. »
Puis comme si une idée lui venait tout à coup, la jeune femme se tourna vers l'impressionnant policier et lui demanda dans un sourire rayonnant :
« Comment vous appelez-vous au fait ? Je ne vais pas vous appeler Javert tout le temps !
- Fraco, répondit simplement Javert.
- Un prénom gitan ?! Il est magnifique ! Maintenant vous allez manger les hommes ! »
Et Cosette disparut dans la cuisine, accompagnée par Marius, laissant Javert et Valjean seuls dans le salon, les bagages à leurs pieds. Valjean se laissa choir sur le canapé présent, moelleux à souhait, Javert l'imita et se retrouva à ses côtés.
« Votre fille est aussi bavarde qu'Azelma, constata Javert.
- Il semblerait.
- Avez-vous de la bière ? Ou quelque chose de plus fort ?
- Je l'ignore, répondit Valjean sans réfléchir...avant de se reprendre et de se lever. Certainement, dans le meuble là-bas. »
Un meuble bas, peut-être contenait-il de l'alcool ? Ce ne fut que dans le troisième meuble, une sorte de bibliothèque avec des livres étranges, plats et sans pages, que Valjean découvrit des bouteilles. Il prit du whisky et deux verres.
Cela plut à Javert qui le remercia avec empressement.
Le policier avait été surpris par le manège du Français, fouillant les meubles comme s'il n'était pas chez lui, cherchant avec soin ce qu'il aurait du trouver aussitôt. Mais il ne releva pas. L'homme revenait d'un accident cardio-vasculaire, manifestement, peut-être avait-il été assez grave et des séquelles lui en restaient ? Il fallait donc être prudent et attentionné. Javert se promit de l'être, surtout après que Valjean soit revenu s'asseoir à ses côtés et que leurs mains se soient à nouveau frôlées en s'échangeant des verres. Délicieux frissons. Javert était intéressé par davantage.
Se saouler et baiser ! Le policier était tout à fait d'accord avec ce programme. Et s'il avait bien saisi le message, lui et le beau Frenchie étaient sur la même longueur d'onde. Enfin !
« Où vais-je dormir ?, demanda insidieusement Javert, alors que le whisky réchauffait ses tripes. Un très bon whisky.
- Heu, fit Valjean, rougissant délicieusement. Le whisky le réchauffait aussi. Il doit y avoir une chambre d'ami.
- Tu me montreras après.
- Bien entendu. »
Le tutoiement était là. Javert connaissait très bien le français et ses règles. Valjean se laissa tutoyer. Il laissa aussi la main de Javert se glisser sur son genou. L'alcool ne faisait pas tout mais il aidait beaucoup à se détendre.
« Bien entendu, » répéta Javert, la voix soyeuse.
Cosette revint bientôt, suivie toujours par Marius. La main avait disparu. Les quatre personnes mangèrent un simple repas de pâtes couvertes de sauce tomate avec des boulettes de viande. Un repas consistant, agrémenté de limonade et de conversation. Valjean posa quelques questions à Cosette, comme s'il voulait se rappeler des moments du passé. Il évoquait telle ou telle photographie exposée au mur et Cosette se perdait dans des anecdotes sans fin, riant de ses souvenirs.
« Ma première promenade à cheval ! Tu étais si fier papa ! »
« Vous auriez du voir papa, M. Javert...Fraco... Il m'a fait danser le soir de mes dix-huit ans pour un concours auquel je l'ai forcé à participer et nous avons gagné le premier prix ! Tout le monde était jaloux ! »
Puis ce fut un café pris sur la promesse de se voir le lendemain...et enfin un au revoir.
La porte se referma et les deux hommes se retrouvèrent seuls. Javert se rapprocha de Valjean et murmura doucement :
« Maintenant, tu me montres ?
- Viens..., » souffla Valjean.
Un sourire tandis que le vieux forçat quittait le salon, Javert sur ses talons. Ils se retrouvèrent dans un couloir devant un escalier. Ils le montèrent et arrivèrent sur un petit palier. Javert tenait son sac et la valise de Valjean. Il regardait l'homme un peu perdu ouvrir les portes les unes après les autres.
Un placard à balais, une salle de bain, une chambre... Sa chambre... Valjean le sut à l'instant. Il le sut en voyant les chandeliers en argent posés sur le chambranle de la cheminée. Il entra lentement dans la pièce, oubliant qui le suivait. Il ne s'en souvint que lorsqu'il entendit les bagages tomber à terre et la porte se fermer dans son dos. Une bouche se posa ensuite sur sa nuque, embrassant doucement.
Il fallait être doux, prudent, attentionné. Javert savait l'être, même s'il n'était pas réputé pour être un amant paisible aux dires de ses rares conquêtes.
« Ta chambre ? Tu me permets de dormir avec toi ?
- Tu l'as déjà fait, je crois, murmura Valjean, haletant un peu lorsque la bouche trouva sa carotide et que des dents la mordirent un peu.
- Juste, rétorqua Javert. Mais c'était en tout bien, tout honneur. J'ai dans l'esprit quelque chose de totalement différent. Si tu le souhaites... »
Valjean sourit et s'échappa de l'étreinte du policier. Le souhaitait-il ? Il était troublé, certes, mais la sodomie était un péché. Javert le regarda faire et son sourire devint plus incertain.
« Bien. Je vais vous laisser vous reposer M. Valjean. Nous verrons demain ce fameux Paris. - Non. Attends ! »
Javert s'était déjà éloigné. Devant le rappel de Valjean, il se tourna pour regarder le vieux Français, patient.
« Je souhaiterais que tu restes. Mais... Mais je ne sais pas... Je n'ai jamais... »
Valjean baissa la tête, rougissant de honte. Javert était un peu surpris par un tel aveu. Un homme de cet âge, aussi beau et encore vierge ? Impossible ! Javert se rapprocha doucement et glissa ses doigts sous le menton de l'homme. Valjean était plus petit que lui. Il le força à lever les yeux et à le regarder. Il baissa ensuite la tête et posa ses lèvres sur les siennes. Un doux baiser.
« Tu n'as qu'à me dire ce que tu désires...
- Je ne sais pas, souffla Valjean.
- Alors laisse-moi m'occuper de toi. »
Un nouveau baiser doux, qui devint vite affamé lorsque Javert força la bouche de Valjean à s'ouvrir pour laisser passer sa langue. Une lente exploration de la bouche de l'autre, un ballet sensuel entre deux langues. Valjean sentait ses jambes céder sous lui, il fallut le bras, fort et protecteur, du policier pour le retenir de tomber.
Doucement, sa bouche ne quittant pas celle de Valjean, Javert les entraîna jusqu'au lit. Doucement, toujours, il fit s'étendre le Frenchie et se plaça au-dessus de lui.
Là, dans la nuit de sa chambre, perdu dans l'odeur de l'homme, Valjean fermait les yeux et pouvait se remémorer son inspecteur Javert. Il se souvenait de ses favoris, de ses longs cheveux noirs, devenant grisonnants avec l'âge, de sa voix profonde et grave. Le Javert du XXIe siècle avait la même voix à-travers les âges et cela avait de drôles d'effets sur Valjean. Il se sentait dériver. Aurait-il pu avoir cela au XIXe siècle ?
Une bouche l'embrassait avec force, puis glissait le long de sa mâchoire, tandis que des doigts habiles lui défaisaient la cravate, les boutons de sa chemise... Il entendait quelqu'un gémir fort dans la pièce avant de comprendre que c'était lui.
« Putain, murmura le policier. Tu es magnifique... Jean... »
Les mains avaient terminé d'ouvrir la chemise et parcouraient les muscles encore bien formés du torse, du ventre.
Valjean était bien trop perdu dans ces sensations pour pouvoir répondre. Javert se recula tout à coup, content d'entendre un petit bruit de déception sortir de son compagnon.
« Les chaussures, monsieur le philanthrope ! Il est hors de question de baiser avec des chaussures et des chaussettes ! Question de principe ! »
Un nouveau rire et Javert retira soigneusement ses chaussures. Valjean mit plus de temps à se reprendre. Le policier riait toujours en saisissant la jambe de Valjean.
« Fort bien, monsieur ! Je vais jouer votre majordome ! »
Il défit les lacets et les chaussures tombèrent sur le sol, suivies par les chaussettes. Javert saisit les pieds et se mit à les masser tendrement. Il ne voulait pas brusquer sa belle proie.
« Redressez-vous, monsieur. Il faut enlever vos vêtements !
- Fraco...
- Mhmm ?
- Et toi ?
- Désires-tu me voir Jean ?
- Oui.
- A tes ordres ! »
Javert se redressa et lentement, en ne quittant pas un seul instant les yeux de Valjean, il se déshabilla. Il voyait l'appréhension dans l'azur de son compagnon mais il voyait aussi le désir monter, et cela le rassurait. Javert prenait son temps, retirant méticuleusement sa chemise, son pantalon, dévoilant son corps fin, son torse couvert d'un épais tapis de poils noirs, de longues jambes musclées, fermes. Le bandage entourant son bras était visible, propre et bien placé. Javert s'en était chargé manifestement. Le blanc des pansements ressortait sur la couleur bronzée de la peau.
Valjean ne savait pas où placer ses yeux, il examinait, regardait et...admirait... Cela fit naître un sourire amusé sur les lèvres du policier.
Une fois presque nu, Javert se replaça sur le matelas et poursuivit le déshabillage du beau Frenchie. Valjean était resté gelé, bien incapable de se dévêtir, tellement incertain de ce qu'il devait faire.
Il ne fallut que quelques minutes pour se retrouver totalement nus, hormis les sous-vêtements. Mais ils ne cachaient pas entièrement l'excitation qui les prenait. Javert eut un sourire appréciateur en regardant le renflement assez conséquent de son compagnon.
« Une belle bite, je me dois d'avouer ! »
Le rougissement était si intense. Il fit rire Javert. Il s'étendit à nouveau sur le lit, près de son compagnon et reprit ses lèvres.
Valjean répondit avec empressement, murmurant avec ravissement :
« Javert...
- Fraco..., » rétorqua la voix soyeuse de l'inspecteur.
Les baisers se poursuivaient mais les mains se mirent de la partie. Se cherchant, se caressant, se tâtant. Les sous-vêtements furent enfin retirés et les érections entrèrent en contact. Valjean gémit fort lorsque les doigts habiles de Javert se glissèrent sur son entrejambe pour le caresser profondément. Une bouche se positionna dans son cou, embrassant sa mâchoire.
« Veux-tu me laisser le contrôle, Jean ?
- Que puis-je faire pour t'en empêcher ?
- Juste dire non...
- Oui... »
Valjean sentit un sourire se former sur les lèvres de Javert alors que l'homme descendait le long de son torse. Mordillant un mamelon. Embrassant le ventre. Enfin, une main lui fit écarter fermement les cuisses. Javert laissa sa langue glisser sur l'intérieur des cuisses de Valjean, parsemant le chemin de baisers.
Valjean gémissait déjà.
Il n'avait jamais connu cela.
Aurait-il pu le connaître avec l'inspecteur Javert ?
Javert était enchanté de l'entendre autant réagir. Il avait toujours aimé les amants bruyants et savait être un tacticien sous les draps. On l'avait toujours félicité pour son habileté à faire des fellations. Il avait hâte d'entendre le beau Frenchie gémir son nom.
Et il ne fut pas déçu.
La première touche, le premier coup de langue eut raison de la volonté de Jean Valjean. Il se cambra et ferma les yeux, murmurant « Javert » doucement. Il cria fort lorsque Javert fit preuve de toute son habileté en glissant le sexe complètement dans sa gorge, sachant positionner sa langue afin de se retrouver le nez dans les poils pubiens de l'homme.
« Dieu..., souffla Valjean. Ne t'arrête pas ! Je t'en prie ! »
Le rire que poussa Javert fit frissonner Valjean, un courant d'air sur sa bite surexcitée. Le policier reprit sa tâche avec ardeur après avoir sucé les couilles bien lourdes de son compagnon. En appréciant l'odeur de musc, le goût typiquement masculin. Putain ! Cela lui avait manqué ! Son dernier petit-ami l'avait quitté non pas parce que le sexe n'était pas satisfaisant mais parce que Javert était le plus souvent aux abonnés absents, entièrement dévoué à son travail et oubliant l'homme avec qui il partageait sa vie. Oui, cela lui avait manqué. Un homme dans son lit, baiser, donner du plaisir, en recevoir...
Il continua de plus belle et soudain le Frenchie sembla désespéré.
« Dieu ! Je vais... Javert... Je vais venir... »
La question ne se posait donc pas. Le Frenchie voulait venir ainsi, soit. Javert ressentit une petite déception, il aurait bien aimé sentir cette belle bite le prendre avec ardeur. Peut-être le lendemain ?
Si Valjean n'avait réellement jamais connu l'amour, il ne devait pas être prêt à sauter le pas. Javert continua donc à lécher le sexe, le suçant durement, accélérant le rythme et soudainement, il sentit le sperme inonder sa gorge tandis que Valjean criait son nom.
C'était un peu surprenant que Valjean l'appelle sans cesse par son nom de famille et non son prénom..., mais ce n'était pas le moment de soulever le sujet.
Pas lorsqu'un si bel homme jouissait entre ses mains.
Enfin, Valjean se reprit. Javert avait léché avec soin toute trace de ce qui s'était passé. Sa propre bite lui faisait mal tellement elle était dure... Il savait qu'il allait devoir s'en charger lui-même.
Valjean n'était clairement pas prêt à cela. L'homme se remettait de son plaisir lentement, le regardant avec des yeux surpris...heureux...
Cela suffit pour permettre à Javert de se branler pour se faire venir à son tour. Il se mit à genoux, les jambes écartées sur le lit, le regard posé sur Valjean, encore essoufflé par son orgasme. Et la main de Javert saisit son sexe rouge et droit comme un i afin de le caresser avec soin, dans un rythme déjà rapide.
Valjean le contemplait, curieux. Un peu étonné aussi.
Si Javert avait su les pensées qui se perdaient dans l'esprit de son compagnon, il aurait quitté aussitôt la chambre. Valjean pensait à Toulon, au bagne, à ses camarades forçats jouant cette scène en imaginant des femmes là où il n'y avait que des hommes. Il revoyait les garde-chiourmes punir sévèrement ces hommes dépravés qui se touchaient ainsi. Javert le premier, manipulant sa matraque avec brutalité. Et là...
Javert se caressant, se touchant, se branlant, gémissant tandis que le plaisir montait haut, haut...pour enfin exploser dans un nuage blanc...
« Viens, » murmura Valjean en ouvrant les bras.
Javert n'obéit qu'après avoir saisi sa chemise pour se nettoyer le ventre.
« Attends quelques minutes !, » lança le policier.
Et Javert se leva prestement. Il quitta la chambre, nu comme un ver. Valjean fut un peu décontenancé mais le bruit de l'eau coulant dans la douche lui fit comprendre ce qu'il se passait. Quelques minutes seulement et Javert revenait et s'étendait contre lui.
« Dieu ! Tu es gelé !, s'écria Valjean en sentant le corps glacé de son compagnon contre lui.
- Pas eu envie d'attendre que l'eau chauffe.
- Je vais devoir te réchauffer, fit Valjean, d'une voix douce, se voulant séducteur.
- Je ne serais pas contre, rétorqua Javert en riant. Mais il faudra attendre un peu pour le deuxième round, je suis fatigué et plus tout jeune.
- C'est à moi que tu dis cela ?! »
Un petit rire amusé. Oui, ils étaient épuisés, et par le voyage, et par l'heure tardive de coucher, et par la tension des derniers jours...et par les relations sexuelles qu'ils venaient d'avoir... Mais c'était une bonne fatigue...
XIXe SIECLE
MONTREUIL
SCÈNE I
Les cloches de l'église Saint-Josse étaient toujours un moyen sûr de se repérer dans la ville. Monsieur le maire de Montreuil-sur-Mer se réveillait toujours grâce à elles.
Il rythmait sa journée au gré de ses sonneries.
Ce jour-là ne dépareillait pas.
Les cloches retentirent, il était sept heures et M. Madeleine se réveilla en sursaut sur son lit.
Montreuil-sur-Mer !
Il ne comprenait plus rien.
Quel jour était-il ?
M. Madeleine se leva à toute vitesse, faisant tomber sur le sol la table de chevet et s'approcha de la fenêtre. Il tira les rideaux, faisant entrer la lumière dans la chambre.
Montreuil-sur-Mer ! Les remparts, les fiacres, le marché. On était un samedi. Il neigeait. C'était l'hiver.
On frappa tout à coup à la porte et la voix inquiète de Mme Dubois retentit.
« M. Madeleine ! Vous allez bien ? J'ai entendu quelque chose tomber ! »
Il sursauta. Il se sentait en pleine crise de panique.
« Je vais bien, madame Dubois. Un faux mouvement ! Rien de cassé.
- Ha, je suis rassurée, monsieur le maire. Vous voulez manger quelque chose ? »
M. Madeleine ne mangeait pas beaucoup, il sautait allégrement les repas et se contentait de pain noir.
Là, il se devait d'avouer qu'il avait faim. Il avait encore la sensation du plaisir de la veille dans les tripes. Javert et lui... Dieu ! Il était en 2019 ! Et aujourd'hui ?
« Du café, madame Dubois et un peu de pain seraient parfaits.
- Quel bonheur d'entendre cela monsieur Madeleine ! »
Et la femme, la voix joyeuse, rejoignit sa cuisine.
Il était à Montreuil-sur-Mer ?! Qu'en était-il de Javert ? De Cosette ? De Marius ?... Et M. Madeleine songea tout à coup à Fantine ! Cela suffit à le faire s'habiller le plus rapidement possible.
Il était maire, peut-être la malheureuse était encore embauchée chez lui ? Peut-être allait-il pouvoir l'aider, faire venir Cosette, augmenter son salaire ? Qui sait ?
M. Madeleine arriva dans la salle à manger, passablement agité. Cela surprenait Mme Dubois qui le servit en riant.
« Il y a un mariage aujourd'hui ?
- Pourquoi cela ?
- Vous êtes tellement nerveux, M. Madeleine. Je ne me souviens pas de vous avoir vu ainsi. - Et vous attribuez cela à un mariage ?
- Vous n'êtes énervé que lors des cérémonies officielles, monsieur. Vous êtes si peu à l'aise dans la société. Je présumais qu'il s'agissait d'un mariage.
- Vous présumez mal, madame. J'ai juste oublié quelque chose à l'usine. Une chose importante.
- Je suis certaine que M. Jussac sera heureux de vous aider, monsieur. »
Quel jour sommes-nous madame Dubois ? De quel mois ? De quelle année ? Pouvait-il réellement poser ces questions ?
Une fois encore, non, sans passer pour un fou. M. Madeleine sourit, illisible, et Mme Dubois, inconsciente du trouble qu'elle provoquait par ses mots, lança :
« Le chef de la police est passé hier soir pour vous voir, mais vous étiez absent, monsieur. Vous étiez à l'hôpital avec cette malheureuse. »
Donc Fantine se mourrait. On devait être en 1823.
« Tiens donc ? Comment vous a-t-il paru ? »
La question fit rire la gouvernante de M. Madeleine.
« Froid et impassible, comme toujours, monsieur. Quel terrible homme ! Mais il fait du bon travail, alors on oublie comment il est. N'est-ce-pas ?
- En effet, » fit prudemment Valjean.
La veille, l'inspecteur Javert lui avait fait une fellation avec toute la tendresse possible. Comment M. Madeleine allait-il pouvoir regarder son inspecteur de police dans les yeux ?
« Vous a-t-il laissé un message pour moi ?
- Non, monsieur. Il a juste dit qu'il espérait vous voir ce matin à la mairie.
- Je vais lui envoyer un message. Il me rejoindra à l'usine. »
Des paroles sans intérêt pour la gouvernante occupée à débarrasser la table mais le maire entretenait poliment la conversation.
Une demie-heure plus tard, monsieur le maire de Montreuil-sur-Mer marchait dans les rues de sa ville, suivi par une ribambelle d'enfants. Il regardait autour de lui et retrouvait des visages du passé.
Ces gens étaient morts ? Ou alors disparus ? Était-il en Enfer ? Au Purgatoire ? Il essayait de se souvenir des événements précédant le séjour à New-York. Valjean se mourrait de faim à Paris, rue de l'Homme-Armé. Il avait revu Cosette et Marius avant sa mort, il avait été pardonné. Il se souvenait d'avoir fermé les yeux et d'avoir lâché un dernier souffle.
Il était mort !
Merde !
Que faisait-il là ?
Valjean marchait en accélérant le pas, oubliant un instant la démarche solennelle de M. Madeleine, les mains dans le dos, cherchant à faire oublier sa boiterie. Valjean marchait vite, boitant bas et rêvait de se cacher aux yeux du monde.
Son usine le rasséréna. C'était l'une des rares choses à laquelle tenait Jean Valjean, la seule chose qu'il avait fait de bien dans sa vie, la seule chose due à lui-même, à son intelligence, à ses brevets. Il était un bon chef d'entreprise, un philanthrope, un maire diligent...
Elle était belle son usine. Valjean ne résista pas à faire une visite des locaux, oubliant que l'inspecteur Javert devait déjà l'attendre dans son bureau. Il devait piaffer d'impatience, en voulant réclamer sa mise à pied suite à la lettre de Paris. La dénonciation de M. Madeleine en tant qu'ancien forçat, puis il allait parler de Champmathieu à Arras...
Valjean oublia tout cela le temps de visiter son usine.
M. Jussac fut surpris par la demande de son patron mais il se plia cordialement au désir de ce bon M. Madeleine. Les salles de travail, les fours, les centres de tri...tout fut visité et commenté. Comme si M. Madeleine n'avait pas été là la veille, l'avant-veille, la semaine dernière... M. Jussac sourit devant l'insistance du directeur :
« Tout va bien, M. Madeleine, tout est sous contrôle. Craignez-vous quelque chose ?
- Non, se troubla Valjean. Mais je me demandais s'il était possible d'améliorer les choses.
- Un nouvel entrepôt, peut-être... »
M. Madeleine hocha la tête. Oui, il s'en souvenait. M. Jussac lui en avait parlé à de maintes reprises, le manque de place pour entreposer le matériel. L'usine produisait beaucoup et la demande augmentait, seulement le stockage était limité.
« Nous en reparlerons, rétorqua le directeur. Je vais aller voir les registres maintenant. »
Une petite étincelle de déception apparut dans le regard de M. Jussac. Le patron n'avait plus confiance en lui ? M. Madeleine le sentit et pondéra ses propos.
« Je voudrais faire le point pour un possible agrandissement des locaux.
- Je comprends, monsieur. Voulez-vous mon aide ?
- Plus tard, Jussac. Apportez-moi tous les registres, dont le registre du personnel.
- Bien, monsieur. »
M. Jussac, un peu sonné par toutes ces demandes inhabituelles, se recula pour partir, laissant son patron se diriger vers son bureau, puis, se rappelant tout à coup la présence de l'inspecteur dans le bureau du directeur, il s'écria :
« L'inspecteur Javert vous attend, monsieur. Depuis un petit moment déjà.
- Je l'avais oublié, merci, sourit le directeur, un peu penaud.
- Je lui dirais que c'est de ma faute, rétorqua M. Jussac avec le même petit sourire navré.
- Je vais assumer ma faute, merci Jussac. »
Un hochement de tête et le secrétaire dévoué de M. Madeleine disparut.
M. Madeleine se dirigea vers son bureau, inquiet de ce qu'il allait voir dedans. L'inspecteur Javert ! Un homme sombre, habillé d'une longue redingote grise, plein de méfiance et de ressentiment à son encontre.
Un homme qui savait faire des fellations à la perfection. Le savait-il en 1823 ? Chassant ses idées mal venues, et d'un geste assuré, M. Madeleine ouvrit la porte de son bureau pour entrer dans la pièce.
« Pardonnez-moi Javert. Je n'ai pas vu le temps passer et...
- Monsieur le maire ! »
Il n'avait rien vu la première fois.
Il avait été si aveugle !
Maintenant, il le voyait.
Javert allait si mal. Il se tenait droit et raide, mais ses yeux brillaient forts. On aurait dit un criminel faisant face à son juge. La première fois, M. Madeleine l'avait reçu dans son bureau, assis devant ses dossiers, ignorant avec soin son chef de la police. Il l'avait laissé attendre une longue demie-heure avant de daigner le regarder.
Il avait été cruel lorsqu'on y repense.
Là, ils étaient debout, tous les deux. Valjean savait que l'homme se voulait irréprochable, qu'il ne tenait qu'à appliquer la loi, qu'il n'était pas foncièrement mauvais. Sans réfléchir, Valjean se précipita sur le policier et lui saisit le bras, le menant de force jusqu'à une chaise. Ce qui embarrassa encore plus le malheureux inspecteur.
« Monsieur le maire, je vous en prie. Je ne...
- Asseyez-vous Javert ! S'il-vous-plaît !
- Monsieur !
- Comment allez-vous Javert ? Nous ne nous sommes pas vus depuis la malencontreuse affaire de la pauvre Fantine. Elle est soignée maintenant. Avez-vous été la voir ? »
Cela déconcerta Javert, l'empêchant de parler de ce qui lui tenait tellement à cœur.
« Non, je n'ai pas...
- Vous auriez du Javert ! La pauvre femme ne mérite pas autant d'opprobre. Même si je vous comprends, la prostitution est interdite par la loi. C'est un fait. »
Cette fois, le policier se taisait. Se reprenant lentement. Javert avait perdu son air malheureux pour un visage impassible. Le maire s'était assis à son bureau et souriait, illisible.
« Et l'enfant ?
- L'enfant ? »
M. Madeleine avait perdu une fois à ce jeu, il entendait remporter la partie cette fois. Il arborait un sourire un peu suffisant.
« Oui, inspecteur. L'enfant de cette femme ! Avez-vous enquêté sur son existence ? Cela remonte à six semaines tout de même. »
Javert, admonesté par son supérieur, sachant la lettre qui encombrait sa poche, le désaveu de ses supérieurs, surtout de son protecteur M. Chabouillet, luttait pour ne pas sombrer.
« Non, je n'ai pas mené d'enquête, monsieur. L'enfant n'existe pas !
- Inspecteur, vous me décevez beaucoup ! Je pensais qu'un homme aussi consciencieux que vous aurait fait quelques recherches. »
Javert baissa la tête, vaincu. Valjean n'aimait pas cela.
Javert se voulait irréprochable. Il s'était suicidé à cause de ses manques. Il avait du souffrir devant M. Madeleine alors qu'il lui avouait son rapport erroné. Il fallait le manipuler avec des gants...sinon ce ne serait pas dans la Seine que l'inspecteur allait noyer ses fautes mais dans l'océan Atlantique du haut d'une falaise.
« Je suis désolé, monsieur. Je n'ai vraiment pas songé à cela.
- Cela ne fait rien, Javert, opposa gentiment M. Madeleine. Nous étions tellement en désaccord et vous avez eu d'autres chats à fouetter. Vous allez réparer cela sur le champ. Fantine m'a dit que l'enfant était logé chez des gens nommés Thénardier, dans une auberge de Montfermeil, appelée...voyons...le sergent de Waterloo. Je vous confie la mission de partir sur l'heure pour ramener l'enfant...ou au moins enquêter sur la véracité des dires de la femme Fantine.
- Monsieur le maire, je suis venu pour une toute autre affaire. Je vous prierai de confier cette mission à quelqu'un d'autre. Je...
- Plus tard, Javert ! Plus tard ! Vous allez m'obéir pour une fois et nous parlerons de votre affaire plus tard. Allez et bonne route !
- Monsieur, s'il-vous-plaît. Je...
- Suffit Javert ! Obéissez ! »
La voix de M. Madeleine avait claqué. Javert se redressa instinctivement.
« Je ne peux pas, monsieur le maire ! Je suis convoqué par le tribunal d'Arras. Je dois témoigner dans un procès.
- Plaît-il ?
- Un voleur récidiviste, un forçat de Toulon nommé Jean Valjean.
- Vous connaissez cet homme ? »
La première fois, Javert avait fait tout un exposé à son supérieur sur le nom Champmathieu. Jean devenant Champ, Mathieu étant le nom de famille de la mère de Valjean. Là, le policier était désespéré de résister au maire de la ville, encore une fois et n'expliqua rien.
« Oui, monsieur.
- Êtes-vous sûr de vous ? Vos années de garde-chiourme remontent à loin. Vous aviez quel âge ?
- Seize ans, monsieur.
- Si jeune ?! Que diable faisiez-vous au bagne ? »
M. Madeleine ignorait ces détails que Valjean connaissait bien sûr. Javert baissa les yeux, honteux de ses origines.
« Je suis né au bagne, monsieur. Ma mère était une gitane, une prostituée, et mon père un galérien. »
Valjean ne savait plus quoi dire pour empêcher Javert de partir à Arras et pour le forcer à aller à Montfermeil.
SCÈNE II
Le maire était assis devant le chef de la police.
Ce Javert l'avait bien reconnu, même avec cette maudite lettre de Paris en poche, il était tellement sûr d'avoir reconnu Jean Valjean. Il ne rêvait que de déshabiller le maire de ses beaux habits pour dévoiler les marques des coups de fouet, les cicatrices des chaînes.
Même avec cette lettre, Javert était sûr de lui. Et cependant, le doute restait.
Comment en faire un ami ?
Comment en faire un amant ?
La question ne se posait même pas en voyant la haine qui brillait dans les yeux clairs du policier. Le Javert du XXIe siècle avait les mêmes yeux clairs, magnifiques, Valjean les avait vu briller de plaisir, de chaleur, d'affection.
« Je vais vous accompagner, Javert, fit M. Madeleine avec force.
- Pardon ?! »
L'inspecteur était décontenancé. Il ne devait pas s'attendre à ce que ce forçat évadé vienne aussi facilement se jeter dans la gueule du loup.
« Nous réglons cette affaire de procès puis nous partons tous les deux pour Montfermeil. Je vais faire prévenir M. Jussac et M. Gallemand. Ils vont me remplacer... Cela ne prendra pas plus d'une semaine pour se charger de tout cela.
- Mais, monsieur..., commença Javert, à nouveau incertain.
- Vous allez prévenir votre second, Javert. L'inspecteur Walle arrivera bien à survivre pendant une semaine sans vous. Il a beau n'être qu'un inspecteur de deuxième classe, il est extrêmement compétent, n'est-ce-pas ?
- Oui, » admit Javert, à contre-cœur.
Non pas que le policier rechignait à reconnaître les capacités de ses adjoints mais il avait autre chose à dire. Il était visible qu'il voulait parler au maire et que ce dernier le manipulait à merveille.
M. Madeleine se leva, heureux de la tournure prise par la conversation. Javert se leva à son tour.
« Bien Javert ! La diligence part dans une heure. Nous nous retrouverons là-bas !
- Monsieur, je dois vous dire quelque chose ! »
Le regard hanté était de retour mais Valjean ne voulait pas perdre son avantage. Il posa sa main sur l'épaule du policier et le poussa vers la sortie.
« Pressez-vous mon ami ou nous serons en retard ! »
Un rire et la porte se referma sur le policier.
Valjean ferma les yeux et poussa un long soupir, le cœur battant la chamade.
Fantine allait mourir !
Champmathieu était à Arras !
Javert allait demander sa mise à pied !
M. Madeleine existait toujours et Valjean allait se battre pour qu'il en soit toujours ainsi !
Une heure ! Une heure pour prévenir le conseil municipal, pour avertir M. Jussac, pour préparer son départ. Une heure et M. Madeleine se tenait tranquillement debout à côté de la diligence, les enfants entourant le brave maire de Montreuil pour recevoir des bonbons, des pièces de monnaie, les femmes discutaient gentiment avec lui, essayant de le faire sourire. Le maire de Montreuil si solitaire et si riche.
Puis les enfants disparurent comme une volée de moineaux, les femmes s'éloignèrent de M. Madeleine, l'inspecteur Javert s'approchait, un sac à la main, le visage renfrogné.
Il était visible que l'homme s'était repris et qu'il s'en voulait de s'être laissé jouer ainsi.
« Paré pour partir inspecteur ?
- A vous l'honneur, monsieur le maire. »
La première fois, Valjean était parti avec la voiture de M. Scaufflaire et son petit cheval blanc si courageux.
Les hommes partaient le soir pour espérer arriver dans la nuit. Quelques heures de voyage et ce serait le procès. Javert n'avait pas dormi plus que Valjean la première fois, l'homme avait du témoigner en étant exténué et encore sous le choc de son désaveu officiel.
Là, ils étaient tous les deux et Valjean cherchait encore comment sauver Champmathieu. Devait-il rejouer la même scène ?
M. Madeleine se dénonçant ?
Ils n'étaient pas seuls dans la voiture. M. Bamatabois, l'homme qui avait agressé Fantine était avec eux. Il les regardait en souriant, amusé de cette coïncidence.
« Vous allez aussi à Arras messieurs ?
- Oui, répondit le maire. L'inspecteur est appelé à témoigner à un procès.
- Quel hasard ! Je suis aussi appelé comme membre du jury. Une drôle d'affaire, n'est-ce-pas inspecteur ? On m'a dit qu'il s'agissait d'un forçat ? Vous le connaissez ?
- Je l'ai vu, admit Javert, de sa voix profonde et glaciale. Je l'ai reconnu. »
Ces mots firent mal à Valjean. Comment contrer Javert ? Le faire boire plus que de raison au premier relais ?
Le frapper ?
Le tuer ?
Il ne fallait pas qu'il témoigne !
Et dire que la veille, les deux hommes avaient couché ensemble et que ce matin, Valjean aurait été plus qu'heureux de réitérer cela.
« Comment pouvez-vous être sûr de vous ?, » demanda Valjean.
Javert se troubla et baissa la tête. Ce geste surprit M. Bamatabois. L'inspecteur de police était un homme sûr de lui, sûr de sa place.
« Il y a des autres forçats qui l'ont reconnu, » répondit prudemment Javert.
Oui, Brevet, Chenildieu, Cochepaille. Mais toi Javert ? Toi ? Comment as-tu pu te tromper à ce point ? Sur moi ! MOI !
« Vraiment ?, fit M. Madeleine, dédaigneux. Et vous leur faites confiance ? »
Il dit pardon en esprit à ses anciens camarades du Bagne.
« Ils l'ont reconnu...
- Des anciens forçats, jeta M. Bamatabois, méprisant à son tour. On ne peut pas faire confiance à cette engeance du diable. Ils ne seraient pas capable de reconnaître leur mère. »
M. Madeleine souriait, amusé, tandis que Valjean serrait les poings, rêvant de casser la gueule de cette petite ordure.
« En effet, » s'écria M. Madeleine.
Et les deux hommes rirent de concert... Javert ne riait pas, ils examinaient ses mains, serrées l'une contre l'autre, laissant ces deux bourgeois, riches et bien vus, se moquer de son monde.
« Cela étant, Javert, j'espère que vous avez d'autres preuves à avancer que le témoignage douteux de ces trois repris de justice. »
Javert leva les yeux et examina M. Madeleine. Valjean était tellement certain qu'il le reconnaissait, lui, dans sa façon de le regarder. Profondément. Jusqu'à l'âme.
« Je l'ai reconnu aussi.
- Parce que les autres l'ont dit. Vous avez été influencé mon pauvre ami.
- Le maire n'a pas tort, Javert, reprit Bamatabois. Comment est-il possible de reconnaître un forçat ? Et si l'homme avait raison de clamer son innocence ? »
Javert ne quittait pas des yeux le maire.
Que cherchait à faire cet homme impossible ? Sauver un innocent ou protéger un bagnard ?
« Je n'ai pas examiné ses cicatrices, admit Javert, crachant les mots comme s'ils étaient du vitriol.
- Quelles cicatrices ? »
Ne pas montrer d'intérêt excessif. M. Madeleine ne rata pas le bref éclair paraissant dans les yeux de Javert. Le doute toujours.
« Si Champmathieu est bien Jean Valjean, il doit avoir des cicatrices laides. Sur le dos, les bras, les épaules. Coups de fouet, chaînes, boulet, blessures de chantier.
- Combien de temps a-t-il vécu au bagne ?, demanda Bamatabois, perdant son hilarité.
- Dix-neuf ans, répondit sans réfléchir M. Madeleine.
- Le pauvre diable, » rétorqua Bamatabois.
Madeleine s'en voulut atrocement, il avait parlé par automatisme et cela n'avait pas échappé à Javert. L'ancien garde-chiourme le pliait sous son regard mais le maire tint bon.
Javert détourna les yeux pour regarder la campagne que traversait la diligence.
Peut-être le maire avait-il été mis au fait par les journaux ? Par un courrier ? Peut-être savait-il déjà la honte de l'inspecteur par une lettre de Paris ?
Javert se fustigea. Il avait déjà établi un rapport erroné et il recommençait la même erreur, sautant trop vite à la conclusion.
« Javert, reprit M. Madeleine, d'une voix douce. Pourquoi n'avez-vous pas examiné les cicatrices la première fois ?
- Parce que ce n'est pas moi qui ait procédé à l'arrestation de l'homme et...j'étais sûr de moi...
- Vous avez peut-être trop confiance en vous, mon cher ami. Vous ne croyez pas ?
- Peut-être, monsieur le maire. Peut-être. »
Certainement vue la lettre qui lui brûlait la poche intérieure de son uniforme, irradiant contre sa poitrine.
Un désaveu officiel ! Une menace de mise à pied ! Une admonestation de son protecteur suivie de l'aveu de sa déception face à une faute venant de son protégé depuis Toulon...
Merde !
Javert baissa les yeux et examina ses mains, préférant ne plus regarder ces deux bourgeois bien nantis face à lui.
« Et la pute ?, demanda tout à coup Bamatabois, sans qu'on sache trop à qui il s'adressait plus particulièrement. Elle n'est pas en prison ?
- Elle est malade, Bamatabois, expliqua M. Madeleine, un brin d'agressivité dans la voix. Elle est soignée à l'hôpital.
- Et après ? »
Le bourgeois n'en démordrait pas. Il regardait cette fois attentivement Javert.
« Je ne sais pas, monsieur, murmura Javert.
- Le chef de la police et moi-même avons eu un différend à ce sujet, M. Bamatabois. La malheureuse vous a agressé, certes, mais elle était malade et vous avez glissé une boule de neige dans son corsage. Vous l'avez agressée le premier !
- Une boule de neige ! Monsieur le maire, c'était une plaisanterie. N'est-ce-pas Javert ? Une agression ! Comme vous y allez ! Il doit être possible d'obtenir six mois de prison ? Ou davantage ? On peut aller jusqu'à dix-huit mois ! N'est-ce-pas inspecteur ? »
On appuya intentionnellement sur le titre d'inspecteur. Javert ne disait rien. Il avait placé ses mains devant sa bouche et serrait fort.
« Suffit Bamatabois !, s'écria M. Madeleine avec aplomb. L'affaire est close, j'ai usé de mon pouvoir de maire concernant cette affaire sur la base de la législation municipale. L'inspecteur Javert a fait valoir son point de vue qui diffère du mien mais la malheureuse n'ira jamais en prison ! Elle est malade, mourante même !
- Une pute !, cracha M. Bamatabois avec mépris. Soit ! Vous êtes le maire ! Je suis juste surpris que notre inspecteur si procédurier n'ait rien dit. »
Nouvelle attaque.
Javert baissa les yeux. Encore. Vaincu.
« SUFFIT !, » clama M. Madeleine.
Et le silence retomba dans la voiture.
Arras était une très belle ville. Ancienne. De nombreux bâtiments médiévaux, une tradition dans le textile avait enrichi la ville.
La cour d'Assises trônait dans l'un des plus vieux bâtiments sur la place du marché. Un passage obligatoire dans une auberge pour se rafraîchir et se changer permit à M. Madeleine de coincer Javert pour une discussion avisée.
« Javert, je suis désolé pour Fantine. Je ne voulais pas rendre votre position délicate. J'ai vu rouge et je n'ai pas réfléchi. Je...
- Vous aviez raison, monsieur, lança Javert, en le coupant sèchement. La femme était malade. J'aurai du le voir et la placer à l'hôpital. Mes excuses, monsieur.
- Javert, s'il vous plaît. Je ne dis pas cela pour...
- Je suis attendu, monsieur. Veuillez m'excuser. »
Et Javert s'esquiva.
Quel homme impossible !
Le tribunal était plein. L'affaire Champmathieu n'était pourtant pas une grande affaire criminelle mais elle attirait des badauds. Parmi le jury se tenait M. Bamatabois. M. Madeleine réussit une fois de plus à se faire accepter dans la salle encombrée. On le reconnut, on le salua.
L'affaire n'avait pas été jugée cette fois-ci, l'inspecteur Javert n'avait pas encore témoigné.
Qu'allait faire Javert ?
Répéter simplement sa première déposition ?
Dénoncer M. Madeleine envers et contre tout ?
Se remettre en question ?
Le saut dans la Seine prouvait à lui seul que Javert était capable de se remettre en question. S'il pouvait le faire plus tôt et sans la perspective du suicide...
Sinon... Qu'allait faire M. Madeleine ?
Certainement la même chose que la dernière fois et se dénoncer lui-même. Repartir un an à Toulon avant de pouvoir s'enfuir... Tout perdre...
Dire que M. Madeleine était fébrile en suivant les débats du procès était un euphémisme. Valjean avait les mains qui tremblaient et il les cachait contre son ventre.
Enfin, on appela l'inspecteur Javert à la barre des témoins.
Le policier se leva. Raide, droit, impassible. Et il s'humilia à la grande surprise de M. Madeleine, au profond soulagement de Jean Valjean. Oui Javert était quelqu'un de bien.
« Monsieur le juge, je voudrais effectuer une petite vérification avant de prononcer mon témoignage. Je vous prie.
- Inspecteur ? Une vérification ?, demanda le juge, étonné.
- Je ne suis plus aussi certain que l'accusé soit bien le forçat Jean Valjean.
- Inspecteur !, fit le juge, d'une voix dure. Songez à ce que vous dites !
- Je dis la vérité. Je ne suis pas sûr de moi et ne souhaite pas condamner un innocent. »
Un brouhaha éclata dans la salle. Les trois forçats qui avaient reconnu Valjean huaient le policier. M. Madeleine secoua la tête. Ses camarades étaient aveuglés par la ressemblance effective qui existait entre Champmathieu et Jean-Le-Cric. Le procureur monta au créneau.
« Vous étiez sûr de vous, inspecteur, la première fois ! Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
- Je me suis montré présomptueux, monsieur, et trop confiant. Je retire mon témoignage. »
SCÈNE III
« Je retire mon témoignage. »
Javert avait lâché ses mots d'une voix sûre d'elle. Il restait au garde-à-vous. Il venait de perdre son honneur, sa dignité, peut-être son poste. Mais s'il avait tout faux ?
Le juge et le procureur restèrent muets de colère puis ce dernier lança sèchement :
« Faites vos vérifications, inspecteur. »
Javert s'inclina avec déférence puis s'approcha de Champmathieu. L'homme semblait stupide et regardait ce policier venir à lui avec un regard de bovin.
M. Madeleine se promit de venir en aide à ce malheureux.
« Champmathieu, commença à expliquer doucement Javert, en articulant bien, je vais avoir besoin que tu retires ta chemise.
- Pourquoi faire ?, demanda benoîtement l'accusé.
- Pour vérifier quelques petites choses.
- On a déjà vérifié. J'ai des traces de fouet.
- Laisse-moi voir ! »
L'homme hésita puis il se soumit. Il défit les boutons de sa chemise et le vêtement fut retiré. Javert s'approcha encore plus près et mena l'homme en pleine lumière, sous les fenêtres.
Il examina d'un regard de connaisseur les traces de coups de fouet sur le dos et les épaules. Nombreuses certes mais sans plus.
L'homme avait eu une vie difficile.
Mais il n'y avait pas de traces de doubles chaînes, pas de blessures de chantier... Javert doutait vraiment maintenant. Il examina aussi les poignets, vierges de toutes cicatrices.
« Le pantalon !, aboya le garde-chiourme.
- Non mais ça va pas ?
- Obéis ! »
Le juge allait rétorquer quelque chose pour la décence mais Javert n'écoutait plus. Il aidait l'homme à retirer son pantalon. Les jambes, maigres et poilues du malheureux voleur de pommes apparurent. Aucune trace de coup de fouet. Javert se mit à genoux et saisit la jambe droite.
Valjean avait compris et blêmit.
Javert examina quelques instants puis se redressa, le visage sombre. Anéanti.
Il allait donc faire une deuxième erreur ? Si le maire n'avait pas insisté... Javert se tourna vers l'accusé et lui lança :
« Rhabille-toi ! J'ai fini. »
Javert, l'ancien adjudant-garde du bagne de Toulon, affirma la voix ferme et sûre de lui :
« Cet homme est innocent ! Il ne porte aucune des cicatrices que devrait avoir tout homme vivant dans un bagne pendant dix-neuf ans.
- Comment pouvez-vous en être sûr ? Il a des cicatrices de coups de fouet ! »
Javert eut un sourire, pâle et incertain, avant de rétorquer :
« Parce que je sais à quoi peut ressembler les cicatrices d'un bagnard, monsieur le juge. J'ai passé des années à surveiller des bagnards et à infliger moi-même la flagellation. Cet homme n'a jamais été dans un bagne !
- Comment expliquez-vous le témoignage des trois forçats ? »
On était dur avec ce policier qui revenait sur son témoignage. Javert se tourna vers Brevet, Cochepaille, Chenildieu et les regarda.
« Ils ont été abusé par la ressemblance, comme moi-même.
- Qu'avez-vous à dire messieurs ?, jeta le juge aux forçats.
- Je sais plus..., avoua l'un d'eux, maladroitement. »
Cochepaille ! Il avait bon cœur, l'ancien voleur. Les autres répétèrent la même phrase.
« Vous étiez si sûrs de vous !, rétorqua le juge, mécontent.
- Oui mais l'inspecteur a raison... On a vu le visage... Le-Cric avait des yeux bleus...
- Vous ne maintenez pas votre témoignage ?, grogna le procureur.
- Nous ne sommes pas sûrs, monsieur le juge. Cela remonte à si loin. Sûr que Le-Cric a du changer en tellement d'années.
- Sûr, ajouta un autre forçat. Brevet.
- On s'est peut-être un peu précipité, » conclut le dernier. Chenildieu.
Valjean avait envie de se lever et de leur serrer la main. M. Madeleine resta tranquillement assis, illisible. Puis il sentit le regard acéré de Javert posé sur lui.
Connivence. Complicité. Javert baissa les yeux.
Le juge envoya le jury faire son vote. Malgré tout. M. Madeleine eut encore très peur pour lui et Champmathieu mais le jury fut réaliste. Il ne tergiversa pas longtemps. Il n'y avait aucune preuve contre le malheureux voleur de pommes. Le seul témoignage digne de ce nom était celui de l'inspecteur de police. Et il s'était rétracté. Il avait prouvé ses dires.
On relaxa Champmathieu, on l'innocenta, on le libéra.
Puis le brouhaha reprit.
On emporta les trois forçats. Les membres du jury quittèrent la salle. Javert, toujours debout à la barre des témoins, au-milieu de la salle, regarda fixement M. Madeleine s'approcher du juge pour lui parler. L'homme fut un peu surpris puis acquiesça.
Pas difficile de comprendre ce qu'avait proposé le saint maire de Montreuil. De l'argent pour Champmathieu ou une place dans son usine…
Javert soupira et quitta à son tour la salle... le tribunal...
Il était horrifié par ce qu'il avait failli faire ! Lui qui s'était toujours voulu irréprochable, il avait failli condamner un innocent à aller au bagne voire pire ! Un voleur récidiviste venant d'un bagne avec plusieurs tentatives d'évasion dans son dossier. Il aurait pu être condamné à mort.
Javert ne marchait pas depuis longtemps dans les rues, les mains dans le dos lorsqu'une voix l'appela. M. Madeleine ! Encore lui ! Javert lutta pour ne pas réagir violemment.
« Comment allez-vous Javert ?
- Bien, monsieur le maire, fit simplement le policier.
- Magnifique ! Vous avez été admirable aujourd'hui ! »
Le maire rayonnait, son sourire était étincelant, ses yeux bleus irradiaient de joie. Javert ne supporta pas de les voir briller ainsi sur lui.
Il n'en avait pas l'habitude.
« Vous aviez raison, monsieur. J'ai trop confiance en moi.
- Absurde Javert ! Vous allez trop vite en besogne, c'est tout. Allons dîner puis nous dormirons à l'auberge. Nous partirons demain pour Montfermeil.
- Monsieur..., commença Javert d'une voix lasse.
- J'espère que Bamatabois ne mangera pas avec nous. Cet homme m'insupporte, pas vous ? »
Un fin rire. Javert était estomaqué. Oser critiquer ainsi un bourgeois, riche et nanti ?! Un bras se glissa contre le sien.
« La municipalité paye pour tous les frais occasionnés par ce déplacement. Vous acceptez de dîner avec moi ? Quelque chose de gras, de lourd et d'alcoolisé. Ça vous va ? »
Valjean songeait en souriant à Javert lui sortant cette même phrase. Avant que les événements ne se précipitent et ne les rapprochent. Mais le Javert du XIXe siècle était plus compliqué que le Javert du XXIe siècle.
« Monsieur le maire, il faudrait que je vous parle de quelque chose. Quelque chose d'important.
- Plus tard, j'ai faim. Voulez-vous dîner ? »
Une main se glissa sur celle du policier, caressante. Javert gela, incapable de réagir. Choqué ! Valjean eut peur d'être allé trop loin...puis un éclair entendu apparut dans les yeux clairs du policier. Comme s'il comprenait tout à coup et que des écailles lui étaient tombées des yeux.
Même sa voix se fit plus soyeuse lorsqu'il répondit :
« Fort bien, monsieur le maire. Je suis à vos ordres.
- A la bonne heure. Je me charge de vous ce soir ! »
Javert ne dit rien et se laissa emmener. Le maire lui tenait le bras et le serrait contre lui. Javert le regardait faire. Un peu surpris tout de même.
Mais cela éclairait le personnage de M. Madeleine d'une nouvelle façon. Peut-être que ce n'était pas la peur qui faisait briller ses yeux habituellement ? Mais autre chose... Peut-être que cela expliquait sa solitude, le manque de femme dans sa vie... Peut-être... Mais ce jeu-là était dangereux.
Javert n'était pas un pédéraste, il vouait une haine mortelle à tous ces invertis mais il était curieux de voir jusqu'où l'homme allait pousser la comédie avec lui.
L'auberge était calme, la grande salle était vide. Les deux hommes se retrouvèrent attablés devant un plat de jambon et d'omelette tout à fait honorable, avec du pain et du vin. M. Madeleine se chargea de remplir le verre du policier d'un vin rouge de qualité.
Javert le vit faire et sourit, amusé.
« Je ne bois pas, monsieur le maire.
- Ce soir, il est hors de question que vous ne buviez pas ! Nous avons quelque chose à fêter !
- Vraiment ?
- La vérité ! C'est une excellente raison de fêter, non ?
- Vraiment ? »
Les yeux gris, perçants du policier se posèrent sur le bleu d'azur du maire de Montreuil. Un combat entre deux volontés. Javert était fragilisé par sa position, il baissa les yeux le premier.
« Monsieur, vous aviez raison. Je dois vous remercier. Sans votre intervention, mon témoignage aurait servi à envoyer un innocent en prison voire à la guillotine. »
Un frisson dans le dos. Oui, Valjean se souvint d'Arras, de son propre procès. Il avait été condamné à mort et gracié par le roi, commuant sa peine de mort en peine de travaux forcés à vie.
Javert respectait le silence de son supérieur même si...même si ses yeux ne pouvaient s'empêcher de l'examiner. Il était tellement sûr. Trop sûr. Fou qu'il était !
La lettre de Paris lui brûla les doigts mais il se décida et la sortit. Il fallait parler de ceci et mettre les choses à plat.
« J'ai reçu une lettre de Paris, monsieur le maire. Je voulais vous en parler depuis Montreuil mais vous ne m'avez pas permis de l'évoquer, monsieur. Si vous pouviez me permettre maintenant... »
M. Madeleine n'avait rien remarqué, tout à sa peur, tout à sa colère... Valjean aperçut les doigts tremblants du policier lorsque Javert lui donna la fameuse lettre. Et les mots sortirent tout seul de sa bouche.
« Javert, fit-il consterné. Je ne pourrais jamais vous laisser partir. »
Cela fit sursauter Javert. L'inspecteur paniquait malgré tout.
« Vous...vous saviez ? »
Mentir était dangereux. Un simple message de Paris et Javert saurait que personne n'avait prévenu M. Madeleine.
« Non, admit le maire. Mais je vous connais. Je connais votre droiture. Vous devez vous en vouloir pour l'affaire Fantine. Donnez-moi votre lettre. Je vais en prendre connaissance. »
Inspecteur Javert,
Votre rapport concernant le maire de Montreuil-sur-Mer est une aberration. Je suis peiné de vous voir vous fourvoyer ainsi. Vous devez être devenu fou, mon pauvre Javert. Il ne peut s'agir de ce forçat nommé Jean Valjean, l'homme a été arrêté la semaine dernière. Son audience est prévue le samedi 18 janvier en la Cour d'Assises d'Arras. Votre témoignage est d'ailleurs attendu. Vous devez être à même de reconnaître cet individu, l'ayant côtoyé tant d'années au bagne de Toulon.
Maintenant, je ne saurai trop vous conseiller, inspecteur, de revoir avec soin votre position. Vous ne pouvez décemment pas continuer à servir en tant que chef de la police de Montreuil sous les ordres de M. Madeleine après avoir osé rédiger un rapport aussi diffamatoire contre ce dernier.
Songez à démissionner, inspecteur, ou à demander votre mutation. J'accéderais à votre requête avec célérité. Je ne vous cacherais pas, Javert, que je suis particulièrement peiné et déçu de cet échec. Il a même été question d'une mise à pied avec son Excellence le comte d'Anglès. Je vous ai appuyé, Javert, mais nous ne tolérerons pas d'autres erreurs de votre part. Celle-ci est déjà de trop.
Cordialement,
M. André Chabouillet, secrétaire du premier bureau
de la préfecture de Paris
Le silence était profond. Javert ne mangeait pas. Il baissait les yeux et examinait son assiette. Ainsi c'était cette lettre qui avait tout déclenché ? La demande de renvoi, Arras, le départ de M. Madeleine...et cependant Javert avait eu raison.
Qu'il avait du haïr Jean Valjean lorsqu'il a découvert la vérité !
« Qui est ce M. Chabouillet ?
- Mon protecteur, monsieur, expliqua Javert.
- Votre protecteur ?
- Mon patron si vous préférez, monsieur. Il me suit depuis le départ. Ou presque.
- Vous lui devez beaucoup ?
- Ma place dans la police. »
Et il vous la retire au moindre faux-pas ? M. Chabouillet semblait être un patron exigeant. Javert avait des raisons de se vouloir irréprochable.
« Que faut-il faire alors ?
- La lettre est claire, monsieur, et je suis d'accord avec les termes employés. Je vous demande mon renvoi. Je voulais vous le demander avant toute cette histoire.
- Et si je le refuse ?
- Cela ne change rien aux faits, monsieur. J'ai fait un rapport contre vous, je vous ai diffamé, je dois être puni, monsieur. Une démission serait trop honorable, monsieur, j'exige mon renvoi officiel. »
La voix profonde de Javert, dure, grave retentissait, mais l'homme était essoufflé.
« Et si je le refuse ?, répéta M. Madeleine, innocemment.
- Monsieur, cela ne se discute pas !
- Bien au contraire Javert ! Cela se discute ! Mangez cher ami et parlons un peu de Montreuil !
- Montreuil ? »
Javert était décontenancé.
SCÈNE IV
M. Madeleine versait du vin à son chef de la police, essayant de le pousser à se détendre et à accepter la discussion.
« Vous faites du bon travail là-bas ! J'envisage d'agrandir l'usine. Cela va attirer de nouveaux habitants. De nouveaux problèmes en perspective ! J'ai besoin de quelqu'un de sûr et d'efficace au poste de chef de la police ! Quelqu'un d'honnête et d'intègre.
- Monsieur..., fit Javert, malheureux.
- Je vais écrire à Paris ! Je vais remettre ce M. Chabouillet à sa place. Cette affaire me concerne aussi. Il est hors de question que vous payez pour une erreur de jugement.
- Ce n'est pas qu'une erreur de jugement, monsieur. Vous auriez pu vous retrouver à la place de Champmathieu !
- Et je n'y suis pas ! J'admets que la prochaine fois, j'aimerai que vous m'en parliez avant. Je n'apprécierais pas une arrestation en pleine nuit ! »
M. Madeleine riait. Javert était estomaqué.
« Mangez, s'il-vous-plaît Javert. Je n'apprécie pas de dîner seul, surtout lorsque je suis en bonne compagnie. Encore du vin ?
- Dieu, non merci, monsieur. Je n'ai pas l'habitude de boire. Je...
- Vous avez peur de perdre le contrôle ? »
Un fin sourire.
Javert ne savait plus quoi penser.
M. Madeleine le regardait en souriant gentiment. Un très beau sourire, très doux. En bonne compagnie ?
Il n'en revenait pas lorsqu'il passa ses mains sur ses joues et les trouva brûlantes. Il rougissait ? Ou il avait déjà trop bu ?
« Monsieur que cherchez-vous à faire ?
- Voir l'impassible inspecteur Javert perdre son contrôle sur lui-même doit être un spectacle rare. Je l'apprécie à sa juste valeur. »
Javert baissa la tête, intimidé et le silence retomba sur la conversation. Le dîner se poursuivit. Rien n'avait été vraiment décidé.
Le maire allait écrire à M. Chabouillet. L'idée horrifiait l'inspecteur de police. Que quelqu'un le défende alors qu'il avait commis une faute. Lui qui n'avait jamais accepté la clémence pour les autres, voilà qu'on allait plaider pour lui.
L'alcool, la bonne nourriture, le sourire du maire... La tête lui tournait un peu. Le repas terminé, Javert voulut aller se coucher. Il vacillait un peu, légèrement ivre.
Le maire l'aida à monter les marches de l'escalier, une main serrant sa taille. Javert se laissa mener, trop estomaqué pour réagir, trop saoul également. Et M. Madeleine était très doux, son parfum, discret, atteignait Javert, de la bergamote. C'était aussi enivrant que l'alcool.
Les deux hommes avaient pris une chambre à l'auberge.
Javert, le mouchard, avait voulu savoir jusqu'où l'homme pouvait aller. Il le regrettait lorsque M. Madeleine, attentionné et gentil, l'entraîna dans sa chambre. Un fin rire tandis que le maire lui retirait son col de cuir avant de s'attaquer à son uniforme. Les doigts glissant sur les boutons bien polis, les défaisant un à un.
« Je n'aurai jamais cru qu'un homme tel que vous ne boive pas du tout. Un policier de surcroît.
- Tous les policiers ne sont pas des ivrognes, murmura Javert.
- Je vois cela. »
Son uniforme tomba à ses pieds, le bruit métallique de l'épée frappant le sol le tira de sa douce torpeur. Javert se recula, farouche.
« Je saurai me débrouiller seul, merci monsieur.
- Vous êtes sûr Javert ? Je m'en voudrais de vous rendre mal à l'aise. »
« Votre présence me rend mal à l'aise » voulait clamer Javert, mais l'inquiétude était visible dans les putains de yeux bleus du maire. Plus sereinement, il répondit :
« Je vais bien, merci. Monsieur.
- S'il y a quoi que ce soit que je peux faire pour vous Javert ? »
Javert hésitait, l'esprit embrumé par l'alcool. Il n'avait pas assez mangé pour en diminuer les effets. Soudain, il sourit, son sourire de loup, effrayant. Très bien, puisque le maire voulait jouer, ils allaient jouer à deux.
« Oui, il y a quelque chose en effet. »
Pas tranquille d'esprit, M. Madeleine s'approcha de Javert. L'homme se tenait dans sa chemise blanche, les bras croisés devant lui. Les boutons étaient défaits dans le haut de la chemise, révélant une poitrine large et une traînée de poils noirs. Un bel homme de quarante ans, grand, fort, musclé. Savait-il à quel point il était attirant ? Valjean n'était pas un pédéraste mais le XXIe siècle était passé par là. Aussi étrange que cette idée soit.
« Puisque tu sembles t'intéresser autant à mon bien être Madeleine, murmura Javert, utilisant le tutoiement pour la première fois, déshabille-toi aussi.
- Javert !, glapit le maire. Que voulez-vous dire ?
- Que cherches-tu à faire ? A me séduire ? A me pousser à la faute ? Je ne m'intéresse pas aux hommes, Madeleine. Sauf... »
Le sourire devenait un sourire de fauve. Javert retroussa les babines, exposant ses crocs.
« Sauf les anciens forçats. Tu joues un jeu dangereux, Madeleine... A moins que...
- Je ne comprends rien de ce que vous dites !
- A moins que ce damné rapport ne soit pas frauduleux. »
Javert quitta sa position de statue et s'approcha de Madeleine, tout près, assez près pour que les poitrines se touchent. Ses mains se posèrent sur les flancs de M. Madeleine, traînant sur les hanches, admirant la musculature. Le policier pencha son visage vers le cou de monsieur le maire pour le sentir, avant de glisser ses lèvres sur la peau de la nuque. Goûter, embrasser...
« M. Madeleine ! Un homme fort. Un homme sorti de nulle part. Je te connais ! Je suis sûr de moi ! Tu es...
- Javert, » murmura M. Madeleine.
Presque un gémissement, M. Madeleine leva les mains, mais c'était difficile de savoir si c'était pour repousser les avances du policier ou pour le rapprocher davantage. En tout cas, elles se posèrent sur les épaules de l'imposant inspecteur.
« M. Madeleine. Voyons ce que ces jolis costumes que vous portez cachent. Mhm ? »
Au XXIe siècle, le corps de Jean Valjean ne portait pas ces damnées cicatrices mais au XIXe siècle, il en était tout autrement. Il fallait se reprendre.
Et se reprendre vite ! Car les doigts du policier avaient commencé le déshabillage, défaisant les boutons de la veste noire de M. Madeleine, les uns après les autres.
« Non, Javert, non, souffla M. Madeleine.
- On ne me dit pas non. Monsieur le maire. »
Un ricanement et Javert poursuivit son travail sur les vêtements de son supérieur. La veste tomba sur le sol, rejoignant l'uniforme du policier. Et cela réveilla M. Madeleine. Valjean. Javert embrassait toujours sa nuque, cherchant à retirer la chemise. Dévoiler les cicatrices.
L'ancien forçat se jeta en arrière, manquant de faire tomber le policier.
« NON !, lança le maire. Un peu de retenue inspecteur ! »
Valjean ne savait pas si Javert jouait un rôle ou s'il était sincère. Le policier le regardait un peu goguenard mais les yeux étincelants de mille feux. Excité ?
« Veuillez me pardonner, monsieur le maire. J'ai mal compris ce que vous attendiez de moi.
- Dîner avec vous, Javert. Juste dîner. »
Javert ne répondit pas mais ses yeux parlaient pour lui, faisant le tour de la chambre.
« Je vous ai vu ivre inspecteur. J'ai voulu vous aider. Je suis navré que vous ayez compris autre chose.
- Mes excuses, monsieur. Peut-être allez-vous repenser votre décision concernant mon poste ? »
Plus difficile de jouer les indifférents, Javert était tout de même inquiet.
« Non, cela ne change rien à ce que je pense de vous, mais il va falloir rester professionnel, inspecteur. Me suis-je bien fait comprendre ?
- Tout à fait, monsieur. »
Et le maire ramassa sa veste et quitta la chambre du policier d'un pas précipité.
Il entra dans sa chambre et ferma soigneusement la porte, avant de respirer longuement. Qu'avait-il espéré ?
Javert ne le désirait pas, il désirait juste mettre la main au collet de Jean Valjean. Et il s'en était fallu de peu que cela n'arrive ce soir.
Même si...même si ce fut difficile d'ignorer l'étroitesse d'un pantalon...
Dans sa chambre, Javert n'était pas mieux que Valjean. Il soupirait avec force, les yeux fermés et les mains glissés dans ses cheveux, assis sur le lit, il tentait de reprendre un souffle régulier. Javert ne désirait pas les hommes et pourtant... Le jeu du mouchard se retournait contre lui... Il avait eu envie d'un homme ce soir. Merde !
Le lendemain, ce furent deux hommes, professionnels, impassibles qui se firent face devant un petit-déjeuner bien garni. Des salutations d'usage, des paroles sans intérêt sur le chemin encore à parcourir pour Montfermeil. Un fermier des environs avait accepté de les mener à bon port, dés le repas terminé. On se débrouillerait pour rentrer à Montreuil-Sur-Mer. La diligence serait une excellente possibilité.
Les deux hommes ne se regardaient que rarement dans les yeux, et seulement pour y lire quelque chose de glacial.
Dans la voiture du fermier, ce fut pareil. Un silence morne.
On ne reprit vie qu'à l'arrivée à Montfermeil. Il était tard, la fatigue pesait sur les épaules. La tension des derniers jours, le procès à Arras, la scène de la veille... Il fallait manger, dormir une fois réglé l'affaire de Fantine le plus vite possible.
M. Madeleine insistait sur la rapidité. Il ne voulait pas attendre avant d'agir. Le policier était un peu surpris par cette inquiétude affichée par son supérieur.
Pour lui, il était évident que la prostituée avait menti, comme elles le font toutes. Avec déférence, professionnalisme, le policier se plia aux désidératas de son chef.
Le policier prit donc les devants, à la joie de l'ancien forçat.
Si seulement, il avait eu Javert à ses côtés la première fois... Cela aurait rendu les choses bien plus faciles.
On demanda pour l'auberge du sergent de Waterloo, on indiqua l'adresse avec soin. Le policier en uniforme était assez impressionnant et intimidant.
Javert en fut surpris. Il s'attendait à ce que l'adresse en elle-même soit fausse.
Il fut surpris puis après sa colère ne fit que monter. Insensiblement. Contre les Thénardier, contre la femme Fantine, contre lui-même.
Car non seulement l'adresse existait mais la gosse existait et sa situation était critique. Maltraitée, frappée, mal nourrie, mal logée.
Javert se révéla terrible.
M. Madeleine en fut impressionné.
Il savait que le policier était quelqu'un de fort et d'autoritaire mais il ne l'avait jamais vu en action. Javert frappa du poing sur la table, exigea de voir les factures de médecin, les demandes d'argent à-propos de la gamine. Il menaça l'aubergiste de faire fermer son établissement. Il fut admirable et Thénardier blêmit de peur.
Devant l'esclandre que faisait le policier, d'autres officiers accoururent du poste de la ville et découvrirent avec surprise le maire de Montreuil et son chef de la police discuter pour une enfant dans l'auberge des Thénardier.
Une lettre signée de la mère de l'enfant permit à M. Madeleine de prendre la petite fille avec lui dés le soir-même. La police reçut une admonestation terrible de la part de Javert. Comment avaient-ils pu laisser agir cet individu de cette façon ? Les policiers eurent beaucoup de mal à se justifier. Puis Thénardier essaya de calmer tout le monde en proposant du vin, un repas et des excuses.
M. Madeleine ne voulut rien de cela. Il voulait juste partir, emporter la petite Cosette. Sa petite Cosette. Et l'emmener en sécurité avec lui. L'enfant lui serrait les doigts de toute sa force, le regardant avec appréhension et M. Madeleine lui souriait, déjà conquis.
Une vie avec Cosette.
Javert abandonna le combat. Il promit de revenir dans quelques jours avec une batterie de policiers et de vérifier avec soin tous les registres, tous les rapports de l'auberge. Pour ce soir, il fallait laisser les choses ainsi.
Il y avait d'autres enfants en jeu. La petite Eponine, la petite Azelma et un bébé appelé Gavroche. Valjean se souvint de la barricade et se jura d'accompagner son chef de la police. Peut-être monsieur Madeleine allait pouvoir sauver tout le monde ? Thénardier avait besoin d'argent, peut-être un soutien financier ? Ou alors lui retirer ses enfants pour leur proposer une vie meilleure ? Mais sans heurter les parents, juste proposer de les adopter ?
M. Madeleine réfléchissait.
Il n'avait pas pu se poser ces questions la première fois. Il fuyait le bagne, il fuyait Javert, il faisait tout pour ne pas être remarqué. Il avait payé pour Cosette.
Une nouvelle auberge. Cosette mangeait avec ardeur, assise entre les deux hommes. M. Madeleine avait acheté des vêtements neufs à la petite fille, il avait acheté une poupée. On n'était pas le jour de Noël, il n'y avait pas de neige cette fois. Il avait acheté ce qu'il avait pu et la gamine était heureuse. Un homme bon, M. Madeleine. Comment pouvait-il être Jean Valjean ? Jean-le-Cric ?
Javert ne disait rien, estomaqué. Il regardait M. Madeleine interagir avec la petite fille, essayant de l'apprivoiser, en lui parlant de sa mère, malade. Et Cosette acquiesçait, les yeux grands ouverts, infiniment bleus.
Alors Fantine n'avait pas menti. Et Javert se sentait mal.
Il écoutait la voix douce de M. Madeleine, ses yeux brillant de joie. Il le trouva beau ainsi et se secoua d'avoir de telles pensées.
« Nous allons voir maman ?, demanda la petite fille.
- Oui, ma petite Cosette, fit Valjean, avec tendresse.
- Je suis contente que vous soyez venu, monsieur.
- Moi aussi, ma petite. Moi aussi. Tu ne peux pas imaginer à quel point. »
SCÈNE V
Un an ! Il avait attendu un an au bagne avant de pouvoir s'enfuir. Il s'était élancé pour sauver la vie de ce marin à bord de l'Orion puis s'était laissé tomber dans l'eau. Mourir noyé plutôt que de mourir enchaîné au bagne. Ses chances de survie avaient été moindres et il avait survécu.
Et la petite était là. A ses côtés. Face à l'inspecteur Javert qui semblait perdu. M. Madeleine le regarda en face, pleinement. Des yeux gris contre des yeux bleus.
Hé oui, inspecteur, parfois les criminels n'en sont pas vraiment et il y a des circonstances atténuantes...
« Vous allez bien Javert ?, fit le maire, perfidement.
- Oui, monsieur le maire, répondit humblement le policier.
- A la bonne heure. »
La petite Cosette bâilla à s'en décrocher la mâchoire. M. Madeleine la prit dans ses bras, heureux de sentir à nouveau ce poids plume entre ses bras. Il ne l'avait pas senti depuis des années.
« Une chambre, Javert. Vous pouvez me trouver cela ?
- Oui, monsieur le maire. »
L'inspecteur se leva et docilement mena son supérieur jusqu'à une chambre. L'aubergiste, une femme ronde et grasse avait prévu deux chambres pour les deux hommes. Un petit matelas avait été ajouté dans l'une d'elle. Il ne fallut qu'un instant pour que Cosette soit couchée, bordée, elle était déjà profondément endormie...
Les deux hommes la laissèrent seule.
Ils avaient à parler, n'est-ce-pas ?
Sans se concerter, ils quittèrent l'auberge. Ils s'installèrent, les bras appuyés sur une barrière, le nez en l'air, oubliant le froid et l'humidité. Il neigeait maintenant. M. Madeleine se sentait tellement soulagé. Il avait rarement ressenti cette sensation de paix dans sa vie.
« Du tabac à priser, monsieur le maire ?, proposa Javert.
- Pourquoi pas ? Merci Javert. »
Il ne savait pas priser mais il regarda le policier le faire. Mettre le tabac sur le plat de sa main, l'aspirer et éternuer et il l'imita...avant d'éternuer violemment. Un feu lui brûlait tout le système respiratoire.
« Seigneur ! Mais c'est horrible ! Comment faites-vous ? »
Javert rit. Il ne riait pas souvent mais la scène était amusante. Et voir le maire, si composé, le visage rougi et les yeux larmoyants valait le détour.
« Vous manquez d'entraînement, monsieur.
- Vous prisez beaucoup ?
- Pas assez souvent. Je ne prise que lorsque je suis content ou satisfait de mes affaires.
- Pas assez souvent ?
- Je n'ai pas beaucoup de raisons d'être satisfait, monsieur.
- Pourquoi ? »
Javert souriait. Il ne voulait pas répondre. Il songeait à la petite fille sauvée par M. Madeleine et...lui-même... Il avait fait quelque chose de bien aujourd'hui et une fois de plus c'était grâce à cet homme étrange.
« Connaissez-vous Toulon, M. Madeleine ?
- Non, inspecteur.
- J'y ai été garde-chiourme, je vous l'ai dit.
- Et alors ? »
Il faisait beau dehors. La nuit était profonde, les étoiles brillaient, il neigeait. Javert avait rangé sa tabatière, il regardait le ciel.
« Je suis désolé, monsieur le maire mais je me dois d'insister.
- A quel sujet ?
- Mon renvoi. Je ne suis pas digne de l'uniforme que je porte.
- Que ferez-vous ?
- J'ai quarante ans, des bras, je travaillerais la terre. Qu'importe ?
- Pourquoi insistez-vous ? »
Javert soupira.
« Vous m'avez empêché de commettre plusieurs fautes graves, monsieur. Une femme malade cruellement arrêtée, une enfant laissée à l'abandon, un homme injustement condamné, un rapport diffamant un maire bon et honnête. Je pense que la mesure est pleine. Je dois être chassé.
- Vous ne voyez que les erreurs Javert. Je vois pour ma part un policier intègre, un peu trop vif peut-être, mais courageux, dévoué, droit.
- Monsieur, je vous en prie.
- Vous avez mis fin à la contrebande à Montreuil, vous avez diminué le crime dans ma ville, vous contribuez au calme et à la paix. Javert, vous êtes un excellent policier et un excellent chef de la police. Je ne saurai me passer de vos services.
- Monsieur, s'il vous plaît... »
Javert ne put finir sa phrase. Deux lèvres lui avaient coupé la parole et lui prenaient son souffle. Il n'était pas un pédéraste. Il n'avait jamais été attiré par les hommes. Et cependant, il répondit au baiser avec ardeur. Deux mains fortes saisirent la taille de M. Madeleine pour le rapprocher.
« A quel jeu jouez-vous monsieur ?
- Je ne sais pas..., murmura M. Madeleine.
- Je n'ai jamais... Je...
- Moi non plus. »
Un fin sourire sur les lèvres, Javert embrassa à nouveau la gorge de son supérieur.
« Alors tu n'étais pas honnête dans ma chambre !? Pourquoi as-tu fui ?
- Je ne savais pas comment tu allais réagir... Je ne sais toujours pas si tu es honnête, toi.
- Une preuve ? C'est ce que tu désires de moi ?! »
Un halètement lui répondit lorsque Javert avait saisi une des mains de M. Madeleine pour la poser fermement sur son sexe. Dur, gonflé. Oui le policier ne jouait pas. Peut-être au départ c'était le but, mais il avait changé.
« Et maintenant ? Me crois-tu ? »
M. Madeleine ne put rien dire lorsque Javert relâcha sa main pour glisser ses doigts sur son entrejambe, tâtant la dureté qui tendait le pantalon de monsieur le maire.
« Bien, je vois que nous sommes tous les deux honnêtes ce soir.
- Javert... Dieu, Javert... Il ne faut pas...
- Mon prénom est Fraco. Quel est le tien ?
- Jean..., » gémit M. Madeleine.
La main de Javert se faisait plus entreprenante et le malheureux maire était submergé. Si Javert jouait avec lui, il devait être pleinement satisfaisait. Une bouche revint sur la sienne et le baiser se faisait plus profond.
« Jean... Je l'aurai parié, n'est-ce-pas ?
- Je t'en prie.
- Nous avons deux chambres. Veux-tu venir avec moi ? »
Est-ce que Javert jouait un rôle ? Putain, comme Valjean aurait aimé le savoir. Il se cambrait dans le toucher de Javert. Il ne le croyait pas lorsqu'il affirmait n'avoir jamais fait cela.
« Nous sommes devenus fous.
- Le veux-tu Jean ?
- Oui... »
Et cela sonna comme une reddition.
La chambre de l'inspecteur Javert était petite mais propre. Le policier avait pris les devants mais une fois devant le lit, il perdait de son assurance.
C'était vrai qu'il n'avait jamais couché avec quelqu'un et surtout pas avec un homme. La sodomie, la fellation, la pédérastie, toutes ces pratiques contre-nature dont il avait été le malencontreux témoin au bagne l'avaient dégoûté de l'amour. Il avait usé avec joie de sa matraque à Toulon pour punir tous ces dépravés. Et aujourd'hui, il était en train de jouer la même comédie de l'amour.
Sauf qu'il désirait furieusement l'homme dans ses bras.
Il avait donc puni à tort dans le bagne aussi ?
Quant à M. Madeleine, il luttait pour reprendre pied. Profitant du calme relatif de son compagnon pour se reculer, lâcher les épaules du policier, se reprendre.
Dieu, il avait envie de Javert mais il crevait de peur de se déshabiller devant lui.
Et sa seule expérience sexuelle remontait à quelques jours. Il était encore trop novice dans ces jeux-là.
Avant que tout cela n'aille trop loin, M. Madeleine se voulut raisonnable.
« Ce n'est pas prudent, Javert. »
Ces mots réveillèrent le policier et le firent revenir à lui.
« Quoi ? Que nous baisions ou que nous le fassions ici ? »
Les mots crus déplurent à M. Madeleine mais ils ne faisaient que refléter la réalité.
« Les deux ! »
Javert eut un rire un peu hystérique. Non, ce n'était pas prudent. Lentement, le policier retira son col de cuir puis son uniforme, faisant glisser le tissu épais sur ses épaules. Dévoilant à nouveau la chemise blanche. Séducteur ?
« Que veux-tu exactement Madeleine ?
- Ce n'est pas prudent, répéta le maire de Montreuil, pâlissant.
- Alors retourne dans ta chambre. Je ne saurai trop te conseiller de dormir avant de retrouver tes responsabilités de maire et de directeur. »
Javert ne s'approcha pas de Madeleine. Il était fatigué. Puisque cet homme impossible ne savait pas comment agir avec lui, il n'allait pas jouer les chiens excités par une chienne en chaleur.
« Javert... Je suis désolé...
- Bonne nuit, monsieur.
- Bonne nuit... Inspecteur... »
Ce fut une nuit difficile. Valjean la passa au côté de la petite Cosette endormie avec sa poupée dans ses bras. Son petit ange. Il mit longtemps à s'endormir mais il était tellement heureux de retrouver sa fille...et tellement énervé par Javert...
Le lendemain eut lieu la même scène que la veille.
Les deux hommes prirent leur petit-déjeuner en chiens de faïence, laissant Cosette entre eux à dévorer le pain et le lait.
La diligence allait emporter tout le monde en direction de Montreuil.
M. Madeleine n'était pas mort. Son usine fonctionnait toujours. L'inspecteur était muselé.
Le voyage en diligence fut une épreuve. La tension était palpable entre les deux hommes. Cosette, inconsciente, se sentait de plus en plus en confiance et se rapprochait de plus en plus de M. Madeleine. Elle l'aimait déjà.
Mais les deux hommes ne se supportaient plus, c'était visible.
Javert restait droit et stoïque, assis comme une statue et Valjean, silencieux et discret, était un fantôme... Écho d'un futur voyage en diligence après les barricades...
A Montreuil, le policier salua avec déférence son supérieur hiérarchique et rejoignit aussitôt son poste.
M. Madeleine fut accueilli à bras ouverts par Sœur Simplice et put présenter sa fille à Fantine. La malheureuse pleura de joie en retrouvant son enfant. Peut-être allait-elle survivre ?
Les jours passèrent.
Maintenant Jean Valjean ne savait pas ce que le futur lui réservait. Normalement, il aurait du se retrouver à Toulon. Marqué au fer rouge, enchaîné et menotté. Jean-Le-Cric de retour au bagne.
M. Madeleine poursuivait ses tâches. Il organisait la ville, gérait son usine, parlait enfin d'agrandissement... Il voulait adopter la petite Cosette, malgré les rumeurs qui se diffusaient en ville sur lui et la prostituée. Cosette était considérée comme sa fille naturelle. Le maire n'en avait cure. Même si cela lui coûtait son mandat. Il n'en avait jamais voulu.
Cosette vivait chez lui, lui redonnant le sourire et le rendant heureux. Tout le monde le vit dans Montreuil.
Le maire, si taciturne, si malheureux, était enfin heureux. Et cela était du à cette petite fille sortie de nulle part. On en fut content. Le maire était toujours bien aimé de ses administrés.
Quant au chef de la police, c'était une autre histoire.
L'inspecteur Javert était l'efficacité faite homme. On commençait à parler de lui avec respect, avec crainte aussi. L'homme était partout. Il se tuait à la tâche, prenait des quarts de travail à rallonge, négligeait sa santé. Dévoué au travail et à son poste. Il multipliait les enquêtes, les surveillances, les arrestations. Il protégeait avec hargne les habitants de Montreuil, se mettant lui-même en danger pour eux. Il avait même accepté de travailler pour une autre municipalité, gérant deux postes pour ne plus arpenter les pavés de Montreuil à chaque heure de sa vie. Il fut remarquable et imprudent. Le maire en reçut des échos du fond de sa mairie. On le félicita d'avoir un chef de la police aussi exceptionnel. On lui proposa même de l'échanger, comme si Javert n'était qu'un simple cheval de travail.
« Trois jours. Monsieur le maire. L'inspecteur est à son poste depuis trois jours sans avoir pris un peu de repos.
- Je vais lui en parler Walle. »
L'inspecteur Walle était un homme pondéré, assez corpulent, très loin de la frénésie de Javert. Mais il manquait d'intelligence et ne savait pas voir plus loin que le bout de son nez, contrairement à son chef, bien plus clairvoyant. Là, il était venu voir le maire en désespoir de cause, assez inquiet pour son chef.
« Monsieur l'inspecteur n'a jamais été prudent mais hier soir, il a failli y rester. Il ne dort pas assez monsieur et ses réflexes s'en ressentent.
- Je vais le convoquer. Amenez-le moi ! »
L'inspecteur Walle hocha la tête, content de voir le maire se charger aussitôt de son problème. Le chef de la police avait évité de peu une blessure mortelle au couteau la veille au soir, une simple bagarre de taverne mais le policier était clairement épuisé. Il ne s'était pas reculé assez vite et l'arme avait frappé l'épaule.
Une blessure sans gravité.
Un coup de chance que la poitrine ne fusse pas touchée. Mais c'était le signe qu'il fallait que Javert lâche du lest et prenne un congé pour raison de santé.
SCÈNE VI
Une heure d'attente avant l'arrivée de l'inspecteur Javert dans le bureau du maire. Le visage impassible, Javert se tenait droit et raide devant son supérieur.
Comme si le voyage à Arras n'avait pas eu lieu, comme s'il n'y avait pas eu les nuits d'Arras et de Montfermeil... L'inspecteur attendait paisiblement que le maire parle le premier. Et M. Madeleine se taisait, horrifié de ce qu'il voyait. Un homme à bout ! Le maire observait les cernes sous les yeux, le visage émacié, la peau pâle... Javert avait maigri, il ne mangeait pas assez, ne dormait pas assez. Oui, il se tuait tout doucement.
« Javert, cela ne peut plus durer, murmura M. Madeleine, atterré.
- Vous n'avez pas encore reçu de courrier venant de Paris ? Monsieur ?
- Non, mais je voulais parler de vos quarts de travail. Vous ne pouvez pas...
- Ce sera tout, monsieur ?
- Javert !
- Je suis attendu, monsieur. Une affaire à régler sur les quais.
- Inspecteur ! Nous devons évoquer ce problème ! Il...
- Je vous remercie des soins que vous apportez à ma santé, monsieur et vous prie de m'excuser. »
Et d'un geste souple, l'inspecteur quitta le bureau de M. Madeleine. Devant la porte, le maire retrouva assez de souffle pour lancer :
« Et votre blessure ? Javert ! »
Peine perdue !
A partir de cet instant, le maire de Montreuil s'efforça de rencontrer le plus possible son chef de la police. Tout le monde avait remarqué l'antagonisme entre les deux hommes, devenu problématique depuis l'affaire de la prostituée Fantine.
La pauvre femme était en convalescence maintenant, elle logeait au couvent des Bénédictines et Sœur Simplice veillait sur elle avec férocité. Son histoire était connue de tout le monde. On la plaignait sincèrement, même si on se demandait toujours quelle part le si gentil maire de Montreuil avait prise dans cette histoire.
Car la fille de Fantine, la petite Cosette, vivait officiellement chez le maire. Il avait entrepris les démarches officielles pour l'adopter, avec l'accord de sa mère.
Les deux êtres touchés par le malheur s'entendaient à merveille, Cosette appelait M. Madeleine « papa » et M. Madeleine appelait Cosette « mon ange. »
Des procédures avaient été mises en place pour que les enfants Thénardier viennent aussi s'installer à Montreuil. On parlait de permettre aux parents de les suivre. Après tout, c'était leurs enfants. Le maire tergiversait mais pourquoi pas ? Thénardier n'était peut-être pas encore un mauvais homme ? Tout le monde avait le droit à une nouvelle chance. Une auberge à Montreuil ? Pourquoi pas ?
Champmathieu était là aussi et travaillait comme cantonnier pour le maire...
Bref, tout allait bien dans le meilleur des mondes. Sauf en ce qui concernait le policier Javert.
On s'attendait à un nouvel esclandre entre les deux hommes. M. Madeleine et Javert se croisaient de plus en plus, dans la ville, sur les remparts, sur le marché. Le maire, tout sourire, saluait son chef de la police et l'inspecteur se montrait déférent et silencieux.
Et cependant, il ne répondait plus aux convocations de son supérieur, il avait d'autres chats à fouetter. Il passait des heures à gérer son poste. L'inspecteur Walle était chargé des rapports quotidiens avec le maire.
« Comment va-t-il ?
- Farouche, monsieur. Impossible de discuter avec lui d'autre chose que du travail.
- Je vois. »
La première fois, M. Madeleine évitait comme la peste son chef de la police pour ne pas se retrouver en compagnie de son ancien garde-chiourme. Aujourd'hui, tout était différent et c'était le maire qui chassait son inspecteur dans la ville.
La situation n'évolua pas jusqu'à la lettre venue de Paris dont parlait manifestement Javert. Cela faisait une semaine que le maire n'avait pas réussi à croiser l'inspecteur, il était plus qu'agacé par cette situation. Et la lettre arriva... Adressée au maire de Montreuil-sur-Mer, elle était claire et concise.
Monsieur le maire,
Nous avons bien reçu la démission de votre chef de la police. Par la présente, nous vous informons de la venue prochaine d'un nouvel inspecteur pour remplacer le dénommé Javert.
A dater de ce jour, le préavis étant terminé, le dénommé Javert a une semaine pour quitter les lieux.
Veuillez agréer l'expression de nos sentiments les plus distingués.
Le préfet de police de Paris
LE COMTE D'ANGLES
Javert l'avait toujours dit. Il trouvait qu'une mise à pied était plus honorable qu'une démission mais il ne reculerait pas devant une telle demande.
Il avait donc pris les devants.
M. Madeleine était atterré.
Aussitôt, le maire convoqua le chef de sa police. Il attendait Javert, espérant pouvoir rattraper les choses avec Paris. Il avait déjà écrit une lettre à M. Chabouillet où il énumérait les raisons pour lesquelles il tenait à conserver l'inspecteur Javert à son poste. Il devait pouvoir arranger la situation.
Il attendait Javert et ce fut Walle qui apparut.
« Où est Javert ?
- Il est parti, monsieur, répondit l'inspecteur, surpris. Vous l'ignoriez ?
- Bien entendu, je l'ignorais. Merde ! Où est-il ? »
Un juron venant du si pieux M. Madeleine, Walle en fut abasourdi.
« Je ne sais pas, monsieur. Il est parti depuis trois jours.
- Trois jours ? Et on ne m'en a pas informé ? »
Le maire était en colère, c'était aussi quelque chose d'inhabituel pour le policier.
« L'inspecteur... Pardon M. Javert... nous a informé de la perte de son emploi il y a une semaine. Il a géré avec soin les affaires en cours. Quand le nouvel inspecteur est-il attendu ?
- Bientôt. Je viens de recevoir sa lettre de nomination.
- A la bonne heure !, lança Walle soulagé. Je ne suis pas un bon organisateur moi. Et Javert a trop bien fait les choses, je n'ai pas les mêmes capacités que lui.
- Où est-il parti ?
- Vous ignoriez son départ prochain, monsieur ?
- En effet, reconnut le maire, d'une voix amère.
- Bah, c'est peut-être pour le mieux, monsieur. La situation entre vous ne pouvait pas durer. Je dois partir monsieur pour préparer le poste du nouveau chef, si vous n'avez plus besoin de moi ?
- Non, merci inspecteur. »
Walle partit lentement vers la porte du bureau de M. Madeleine lorsque ce dernier le rappela, furieusement inquiet :
« Vous a-t-il donné des informations quant à sa nouvelle adresse ? Je souhaiterai le revoir pour essayer d'arranger les choses. Il pourrait retrouver un poste dans la police ailleurs... »
Pour la première fois, Walle quitta son apparence bonasse pour un regard inquisiteur. Il examina le maire avec soin. Mais cela ne dura qu'un temps et le sourire bienveillant réapparut.
« Ce n'est un secret pour personne que Javert est un gitan, monsieur. Cherchez dans un campement. Ou alors à Toulon. Il est né là-bas. Il a peut-être rejoint son clan ?
- Peut-être. Si jamais il entre en contact avec vous, vous serez bon de me tenir au fait ?
- Bien entendu, monsieur le maire. »
La suite résonna dans le silence, « comme si Javert allait informer qui que ce soit de sa vie privée. »
« Merci, inspecteur.
- A votre service, monsieur. »
Dieu ! Il avait fait fuir Javert ?! C'était un retournement de situation dont n'aurait jamais osé rêver Jean Valjean...
M. Madeleine fit plusieurs demandes d'informations concernant le dénommé M. Fraco Javert. Il informa la police et envoya une lettre assez dure à Paris. On lui répondit poliment qu'un inspecteur avait la totale liberté de démissionner quand bon lui semblait et que le pouvoir d'un maire n'était pas total sur sa police.
On le remit gentiment à sa place.
Personne ne bougea le petit doigt pour chercher Javert.
Toulon ?
Ce serait du dernier ridicule de retourner à Toulon pour s'informer d'un ancien garde-chiourme. Lui, Jean-Le-Cric !
Et les jours passèrent, les semaines passèrent... Le nouvel inspecteur de police venu assumer les fonctions de chef de la police de Montreuil-sur-Mer était un homme compétent et dévoué, mais d'une obséquiosité qui dégoûtait Valjean.
Les semaines passèrent et aucune information concernant Javert ne lui fut apportée... Jusqu'à ce qu'un jour, l'inspecteur Walle demanda à rencontrer le maire avec un sourire amusé.
« Que se passe-t-il inspecteur ?
- Javert sera à Arras dans deux jours, monsieur.
- Arras ?
- Il est convoqué pour un nouveau témoignage concernant un homme arrêté par ses soins. Il ne peut pas se permettre de ne pas aller au procès si on veut que l'homme soit condamné. Il s'agit d'un violeur mais il n'y a que l'inspecteur qui l'a pris sur le fait. Et l'homme a agressé physiquement Javert. Sans son témoignage, cette pourriture sera relaxée.
- L'affaire Lebel ?!
- C'est cela-même, monsieur le maire. »
Jacques Lebel, un petit escroc sans importance, il jouait trop, buvait trop mais il y a quelques mois il avait agressé une fille du port et l'avait violée. Javert était intervenu et avait appréhendé le gredin. Seulement la fille était une prostituée et l'homme avait nié qu'il s'agissait d'un viol. Et surtout, l'homme avait agressé physiquement Javert, un inspecteur de police assermenté, dans l'exercice de ses fonctions, cela pouvait lui coûter cher. L'homme avait nié cela aussi. Oui, il fallait le témoignage direct du policier pour obtenir la prison...voire plus...
« Comment êtes-vous informé de cela ?
- La convocation est arrivée ce matin au nom de l'inspecteur Javert. Ils n'ont pas du être informé du changement de fonction de l'inspecteur.
- Arras ! Je vais le ramener à Montreuil ! »
L'inspecteur Walle sembla peiné d'entendre cela.
« Pourquoi monsieur ? Si Javert est parti de son propre chef, il ne souhaitera certainement pas revenir.
- Nous nous sommes quittés fâchés, il a démissionné à cause de moi. Je ne veux pas que son dossier soit entaché pour une incompatibilité d'humeur. »
Walle préféra entendre cela et donna la convocation à M. Madeleine.
« Mais où est Javert ?
- Ce genre de lettre est toujours envoyé en double, monsieur. L'un au domicile de la personne, l'autre à son poste.
- L'autre lettre a du se perdre dans ce cas.
- Pas si notre homme est bien organisé. Et vous savez que l'inspecteur l'est !
- Ce qui signifie ?
- L'ancienne logeuse de l'inspecteur a simplement fait suivre le courrier.
- Elle sait où habite Javert ?
- Elle a transmis la lettre à la malle-poste en direction de Crèvecœur-le-Grand. »
Donc Javert était là-bas.
M. Madeleine avait interrogé la logeuse de l'inspecteur mais la femme avait répondu qu'elle ne savait rien. Soit elle avait été largement payée pour se mêler de ses affaires, soit elle avait préféré se mêler de ses affaires. La vie privée de l'inspecteur Javert ne concernait personne, même le maire de Montreuil. Il était notoire maintenant que l'inspecteur avait démissionné à cause du maire. Enfin, Javert avait toujours défendu la veuve Dubut, sa logeuse, lorsqu'elle avait des soucis de loyers impayés. Elle avait simplement voulu régler ses dettes envers le policier intègre et dévoué.
Arras !
Ces deux jours furent terriblement lents. M. Madeleine quitta à nouveau son poste pour quelques heures. Il prit la malle-poste cette fois pour rejoindre Arras. Il y arriva des heures avant le procès. Il entra dans la salle de la Cour d'Assises pour être aux premières loges. Il dut patienter et assister à divers procès sans intérêt pour lui.
Il était horrifié par les détails des affaires sordides dont il entendait parler. Et enfin, on annonça le procès Jacques Lebel. On fit entrer l'accusé. Et M. Madeleine se dressa pour examiner la salle. Désespéré de ne pas voir Javert.
Le juge commença le procès par un rappel succinct des faits puis il laissa la parole au procureur qui réclama la prison pour voies de fait contre un fonctionnaire de police. L'avocat de Jacques Lebel nia les faits, bien entendu. On appela l'inspecteur Javert à la barre des témoins.
Et un homme se leva dans l'assistance. Un homme que M. Madeleine n'avait pas remarqué. Il lui fallut quelques temps pour le reconnaître.
Il ne l'avait pas vu depuis trois mois.
Javert...
« Vous vous appelez Fraco Javert, c'est cela ?, demanda le juge.
- Oui, monsieur le juge, répondit humblement la voix profonde de l'ex policier.
- Vous n'êtes plus inspecteur de police ?
- Non, monsieur le juge.
- Peut-on savoir pourquoi ? »
C'était le procureur qui parlait, un peu surpris, un peu méprisant.
« Un problème de santé, monsieur. »
Reniflement de dédain.
Un problème de santé ?
Valjean était prêt à le croire sur parole en voyant l'homme aujourd'hui. Javert était un homme tout en longueur, il était grand et maigre, la peau assombrie par le soleil faisait ressortir son ascendance gitane aux yeux de tous. Il ne prenait pas grand soin de sa personne, ses habits étaient propres mais largement usagés.
Valjean blêmit lorsqu'il aperçut la main droite emballée dans un bandage de fortune. En effet, l'inspecteur Javert avait perdu son air si fier, si arrogant.
« Bon. Nous allons faire avec, rétorqua le juge avec dédain. Votre déposition ? »
Javert acquiesça et rapporta les faits que M. Madeleine connaissait bien pour en avoir lu le rapport. L'homme ivre sur les quais, la fille victime de viol, l'agression contre sa personne. L'inspecteur avait reçu un coup de bâton en pleine face pour cette affaire. Le maire avait tempêté contre la témérité de son chef de la police...mais l'homme avait été appréhendé et Javert avait arboré un pansement sur son nez pendant plusieurs jours.
Ceci fait, Javert conservait son visage impassible. Il ne tiqua même pas lorsqu'on l'attaqua sur la perte de son poste, sur ses origines gitanes, sur le fait qu'il devait mentir forcément, comme tous ceux de sa race... Il gardait les yeux éternellement posés sur le mur du fond du tribunal lorsqu'on le railla sur le fait que M. Madeleine avait du le chasser de son poste pour qu'il en soit réduit à travailler comme ouvrier agricole.
Ouvrier agricole ?
Javert ne dit rien et laissa dire. Il se tenait au garde-à-vous et répondait posément aux questions de l'avocat, du procureur, du juge... Enfin, le jury délibéra et on jugea l'homme innocent.
Cela tira tout de même un sourire amusé de l'ex-inspecteur.
Un gitan ?
Il avait fallu que son patron, M. Toutain, le force à partir pour Arras pour qu'il vienne. L'homme, d'une curiosité maladive, avait vu le courrier destiné à son employé et l'avait lu. Il avait ordonné à Javert de venir témoigner. Javert était tellement sûr du résultat.
Un gitan et un policier déchu ?
Que pouvait-il espérer d'autre ?
Le juge se souvenant tout à coup de son existence le renvoya avec mépris. Javert salua humblement, poliment, respectueusement et quitta le tribunal.
M. Madeleine se leva aussitôt et le suivit.
Cette scène était une redite de la dernière fois : M. Madeleine rattrapant son chef de la police. Sauf que cette fois, il ne s'agissait plus d'un policier mais d'un simple ouvrier agricole.
« JAVERT !, » appela M. Madeleine, sans se soucier des passants qui se tournèrent vers ce fou qui criait ainsi dans la rue.
L'homme ne se tourna même pas, il savait qui le poursuivait ainsi. Il lança, la voix fatiguée :
« M. Madeleine... »
M. Madeleine se retrouva face à Javert, un peu décontenancé.
« Dieu, Javert. Je voulais vous voir. Je...
- On m'a dit que l'inspecteur Durand se chargeait avec beaucoup d'efficacité du poste de Montreuil.
- Oui, en effet. C'est un bon policier. Javert. Il...
- Vous m'en voyez ravi, monsieur. Bien, on m'attend ! »
Un geste dérisoire de salut militaire vers un chapeau à cocarde qui avait disparu. Javert s'en rendit compte et grimaça. Les vieilles habitudes avaient la vie dure.
« S'il-vous-plaît, Javert, je voudrais parler avec vous. Il faut qu'on parle. Il...
- HÉ LE GITAN ! Tu ramènes tes miches ?, clama une voix non loin d'eux.
- J'ARRIVE ROUSSIN, cria Javert, agacé. Bien, monsieur. Si vous n'avez pas besoin de mes services ?
- Merde Javert ! Vous ne pouvez pas m'ignorer ainsi ! Je suis venu à Arras pour vous parler ! Je ne vais pas vous laisser disparaître à nouveau.
- LE GITAN MERDE ! »
SCÈNE VII
Cette fois, un homme s'approchait d'eux, le visage mécontent. Un petit homme, râblé, sec comme un coup de trique, une magnifique chevelure rousse expliquait sans souci la raison de son surnom. Il se tourna vers le bourgeois bien habillé qui parlait avec Javert et aboya :
« Vous voulez quelque chose ?
- Je connais Javert. Je voulais lui parler.
- Vous connaissez Javert ? »
L'homme fut surpris et perdit une partie de sa colère.
« Putain ! Tu as des amis le gitan ?
- Non, Roussin. Il s'agit de mon ancien patron.
- Ton ancien patron ? Mazette ! Et qu'est-ce qu'il veut ton ancien patron ?
- Causer. Je lui disais que je n'avais pas le temps.
- Pour sûr, on a pas le temps avec la foire à Gournay. Mais s'il passe à Crèvecœur...
- Il ne passera jamais à Crèvecœur, » rétorqua Javert, sèchement.
Et on fut surpris d'entendre les accents durs du vieux policier résonner dans ces mots.
« Je pourrais passer à Crèvecœur un jour prochain, opposa M. Madeleine, aussi froidement.
- A la bonne heure ! Venez dimanche ! Il y a la fête des semailles, on a bien trimé ! On a mérité le ginglard et les filles ! Hein le gitan ? »
Javert ne répondit pas, il examinait M. Madeleine, les yeux gris étincelants et glacés.
« Où êtes-vous domiciliés ?, demanda M. Madeleine de sa plus belle voix de bourgeois riche et bien nanti, se sachant impressionnant dans ce rôle.
- Chez le sieur Toutain, répondit aussitôt Roussin, tombant comme de juste dans le piège. Vous pouvez pas le manquer, monsieur, il a la plus grande ferme et les plus beaux champs. On les connait bien, on travaille toute la sainte merde dessus, hein Javert ?
- M. Toutain a été bon de m'embaucher.
- Dame ! Tu sais lire et écrire ! Il aurait été con de te laisser partir. Il a besoin d'un contremaître qui pique pas dans la caisse et couche pas avec la daronne. Tu verras, Javert, dans un an tu seras marié à la fille Toutain. »
Un éclat de rire accueillit ses propos auquel Javert ne se mêla pas.
« Et votre main Javert ?, demanda le maire, profitant de la meilleure humeur du dénommé Roussin.
- Accident du travail, asséna Javert, sans volonté d'expliciter davantage.
- Les gars aiment pas trop les gitans. Mais Javert a de la répartie et il cogne dur. Hein Javert ?
- De la répartie ?, répéta M. Madeleine, n'osant pas comprendre.
- Bon, les hommes, on décarre ! »
Roussin voyait le temps passer et ils étaient pressés. L'escapade à Arras avait été un sympathique moment passé à boire et à regarder les filles mais il y avait la foire à Gournay. Il ne fallait pas traîner.
« A dimanche !, lança M. Madeleine.
- Pour sûr ! Je préviendrai le patron et la patronne !, » jeta Roussin, tout sourire.
Mais les mots étaient destinés à Javert et à Javert seul, et ils n'attirèrent qu'un froncement de sourcils et un sourire amer.
La voiture de M. Toutain partit au trot de ses deux chevaux assez légers pour des bêtes de ferme. M. Toutain devait être un homme riche, manifestement.
M. Madeleine prit la diligence et rentra à Montreuil.
Songeant à Javert et espérant que le policier n'allait pas profiter des deux jours d'attente avant la fête du dimanche pour fuir à nouveau.
M. Ma deleine était tellement désolé de ce qu'il s'était passé. D'avoir tenté de séduire Javert avant de le repousser de cette façon si cavalière. Mais si Javert savait...
M. Madeleine se fit beau pour dimanche, il porta son costume officiel. A ses côtés se tenait Sœur Simplice, la main tenant celle de Cosette. M. Madeleine avait trouvé cette excuse pour rendre visite à Javert, sans éveiller les soupçons. La petite fille était ravie du voyage, de la nuit à l'auberge, de la fête des semailles.
Ils partirent la veille pour le voyage et après une étape dans une auberge tranquille de la région, ils arrivèrent le dimanche au matin dans la ville champêtre de Crèvecœur-le-Grand, dominée par un beau château Henri IV, mêlant briques et pierres.
Il y avait des tables disposées sur la place, des musiciens avec des cornemuses, des pipassos, prêts à faire danser les foules. Il y avait des femmes en jolies robes et des messieurs bien habillés. On se préparait à boire, manger, danser, s'amuser... Une sympathique fête campagnarde...qui fit songer douloureusement à Faverolles à Jean Valjean.
M. Madeleine s'approcha d'un groupe d'officiels, parmi lesquels se tenait le maire de la ville, reconnaissable à son cordon.
M. Madeleine salua et se présenta. On se connaissait de nom. On était heureux de faire réellement connaissance. M. Verier entraîna M. Madeleine pour lui faire visiter sa petite ville avant de lui offrir un verre de l'amitié. Cosette était heureuse de montrer son jolie robe et ses beaux rubans aux dames des officiels.
M. Madeleine laissa son collègue lui parler de sa ville tout son saoul avant d'évoquer, enfin, le sujet qui l'intéressait vraiment.
« On m'a parlé d'un Monsieur Toutain. Un homme riche et propriétaire terrien, je crois ?
- En effet, M. Madeleine. Je ne sais pas à quelle occasion vous avez entendu parler de M. Toutain mais c'est en effet un homme riche et bien nanti.
- J'aurai aimé faire sa connaissance.
- Il est membre de mon conseil municipal. Vous souhaitez lui parler ? »
Curieux, un peu surpris, le maire contemplait M. Madeleine. Le Saint Maire de Montreuil-sur-Mer dont la réputation était venue jusqu'ici.
« En fait, je souhaite parler à un de ses employés, avoua M. Madeleine.
- M. Javert, je suppose. Un ancien inspecteur de police. »
M. Verier souriait, il n'était pas stupide et connaissait très bien les affaires d'Arras.
« Oui, il s'agit de mon ancien chef de la police, admit M. Madeleine.
- Vous l'avez renvoyé ?
- Non ! Certainement pas !, opposa violemment le maire de Montreuil.
- Cela m'aurait étonné. L'homme est si droit et si intègre. Je n'ai jamais vu cela. »
M. Verier se tut, attendant simplement la suite. Mais M. Madeleine n'avait pas vraiment envie de parler. Il voulait voir Javert, l'entraîner dans un coin tranquille et mettre les choses à plat...peut-être le ramener à Montreuil...
« Nous avons eu un différend. »
Ce fut la seule concession que fit M. Madeleine à la curiosité de M. Verier. L'homme comprit mais fut un peu dépité.
Il ramena M. Madeleine vers la place principale de la ville, vers le château encore de belle prestance. On dansait déjà. De la viande cuisait et du pain était proposé. La musique était entraînante.
Mais M. Madeleine ne voyait toujours pas Javert. M. Verier emmena le maire de Montreuil vers son conseil municipal. Là, il appela un de ses adjoints.
« Toutain ! Une personnalité pour vous !
- Plaît-il monsieur le maire ? »
Un vieillard un peu édenté mais encore alerte se dressa et s'avança vers son chef.
« M. Madeleine, le maire de Montreuil-sur-Mer.
- Ravi de faire votre connaissance. »
Mais l'homme avait déjà saisi et souriait d'un air suffisant.
« Javert est resté à la ferme, monsieur Madeleine. Il voulait surveiller les poulinages. »
Merde...
« Quel dommage, se permit de dire M. Madeleine.
- Roussin va vous mener à la ferme, monsieur. J'attendais avec impatience votre arrivée ! Javert n'est pas bavard mais il a bien du me faire quelques confidences. C'est un homme efficace ! Un homme bien ! »
Les derniers mots sonnèrent comme une menace. Javert avait du raconter pourquoi il avait démissionné de son poste et le patron avait du comprendre que c'était sur la demande de M. Madeleine.
« Merci, M. Toutain. Je n'importunerais pas Javert.
- Cela ne lui fera pas de mal de lâcher le travail ! Il travaille trop ! Mais mon Émilie n'arrive pas à lui faire tourner la tête. Trop consciencieux pour songer à la bagatelle. »
Une question implicite qui déplut fortement à M. Madeleine.
« Non, Javert ne vit que pour son métier.
- Roussin va vous mener. Ma fille va se charger de votre petite demoiselle. Vous demanderez à Javert de vous ramener à la fête. Il est tout seul à la ferme, il pourra bien abandonner son poste quelques heures ! »
Cosette embrassa son papa avec insouciance, entièrement accaparée par les autres petites filles, dansant et courant avec elles. M. Madeleine pouvait se permettre quelques heures volées à sa vie pour lui.
Roussin apparut de nulle part à l'appel de son patron. Il regarda M. Madeleine en souriant, goguenard.
« Alors le gitan était un ancien cogne ? Ça, je l'aurai pas cru ! Cela dit, cette nouvelle a calmé les gars. On comprend pourquoi Javert sait s'y bien se battre. Et on ne l'a pas encore vu tirer au fusil ! »
Un sourire, mais M. Madeleine était pressé de voir Javert. Il acquiesça et ne se rendit pas compte que ses doigts tambourinaient sur le bois de la carriole.
On avait quitté la ville, on roulait dans les champs et vers une longère perdue dans la nature. Un beau domaine, bien entretenu.
Roussin fit pénétrer ses chevaux dans la cour et s'arrêta à peine pour laisser M. Madeleine descendre. Sur un dernier éclat de rire, il lança à M. Madeleine :
« Pourquoi vous voulez tellement le voir le Javert ? Il vous doit de la thune ? Ou c'est vous qui avez besoin de ses services ?
- ROUSSIN ! Fous le camp !, » jeta une voix profonde et autoritaire.
Roussin claqua ses chevaux et la voiture repartit au trot.
M. Madeleine s'était tourné vers la voix.
Javert était là. Il se tenait contre le mur, les bras croisés, les boutons du haut de la chemise étaient ouverts, ses cheveux détachés flottaient sur ses épaules. L'homme avait fait des efforts pour ce dimanche, il était mieux habillé, plus propre. Il avait retrouvé ses bottes d'officier. On aurait dit un soldat en permission...plus qu'un ouvrier agricole...
M. Madeleine s'approcha de lui, hypnotisé. Javert le regarda venir, le visage impassible.
« Tu ne vas pas jouer encore avec moi Madeleine !, » s'écria-t-il, menaçant.
Mais les lèvres de Madeleine le firent taire. Madeleine avait posé ses mains de chaque côté du visage de Javert et avait pris ses lèvres en conquérant. Javert songea à se débattre mais il se laissa faire, fatigué. Désireux. Il ouvrit la bouche pour laisser entrer la langue quémandeuse de son ancien supérieur, récupérant ses bras pour poser ses mains sur les hanches de M. Madeleine, le rapprocher de lui. Sentir son excitation rencontrer la sienne.
« Imbécile, grogna M. Madeleine. Tu n'es qu'un imbécile !
- Parle pour toi, Jean. Toi et ta chemise !
- Si tu le sais, pourquoi n'as-tu rien fait ? »
Javert lâcha la bouche de Madeleine et sa tête claqua en arrière. Il fermait les yeux, plein de colère. Contre M. Madeleine, contre Jean Valjean, contre lui-même. Surtout contre lui.
« Un putain de saint ! Tu m'as empêché de commettre des erreurs...un faux témoignage... Je ne pouvais plus t'arrêter. Cela aurait été de l'infamie !
- Emmène-moi au lit !, souffla M. Madeleine, cherchant à saisir le lobe d'oreille du policier mais Javert était si grand face à lui. Il se contenta d'embrasser la mâchoire, faisant frissonner l'homme dans ses bras.
- Encore ?! Et tu vas encore te dérober ?
- Non, je te le jure.
- Alors viens Jean. »
Javert saisit fermement le poignet de Valjean, comme pour une arrestation et il entraîna l'homme dans un bâtiment assez délabré. Aussitôt à l'intérieur, Valjean comprit qu'il s'agissait du grenier à foin. Javert ne le lâcha qu'en bas de l'échelle servant à rejoindre les ballots. Le policier se tourna vers le forçat, sans sourire mais les yeux étincelants.
« Et maintenant Jean ?
- Je te suis. »
Un sourire désabusé. Javert monta l'échelle et disparut dans la mezzanine. Valjean ne savait plus comment agir, il aurait du fuir, n'est-ce-pas ? L'homme avait beau n'être qu'un ouvrier agricole, son passé d'ancien policier pouvait lui servir à dénoncer Valjean. Mais alors pourquoi être venu jusque là ? Pourchassant Javert de cette façon si incorrecte.
Juste pour vouloir du sexe ? Ou y avait-il autre chose ?
Valjean hésita et le bruit du foin qui crissait sous des pas le décida. Fermement, Valjean saisit les montants de l'échelle et il rejoignit Javert.
Ce dernier était étendu sur un lit de fortune, fait d'un ballot de foin recouvert d'un drap. Son lit ? Et l'ancien policier attendait, les bras placés sous la tête. Il affichait ostensiblement une attitude sûre de lui, un peu suffisante...mais qui ne trompait personne. Ses yeux brillaient de peur et d'appréhension. Il avait retiré ses bottes et croisé ses jambes.
Valjean obéit au regard et s'approcha. Lentement, il se déshabilla, ne quittant pas Javert des yeux. La position devint moins nonchalante, Javert se redressa et regardait intensément.
Il regardait M. Madeleine retirer précautionneusement sa veste de qualité, puis sa cravate de soie, son veston suivit le mouvement, dévoilant la chemise blanche.
Javert attendait, patient, mais ses yeux étaient brûlants.
M. Madeleine hésita...avant de se jeter à l'eau...et de défaire un à un les boutons de sa chemise...avant de la retirer et de la laisser glisser sur le sol.
Les cicatrices des coups de fouet étaient les plus terribles dans le dos, Valjean se tourna pour les lui montrer, levant les mains en l'air pour exposer les traces des chaînes qui avaient enserrées ses poignets durant des années.
Javert souriait maintenant.
Il savait.
Merde ! Il avait toujours su.
L'homme se recoucha, paisiblement. Son petit sourire amusé toujours visible.
« Viens Jean, » souffla-t-il.
Et Jean Valjean obéit.
SCÈNE VIII
Jean Valjean s'étendit sur le policier, se glissant entre ses cuisses, faisant preuve d'une assurance qu'il était loin de ressentir. Et les bouches se retrouvèrent, les lèvres, les langues. Javert posa ses mains sur les épaules de Valjean, caressant le dos, suivant les cicatrices. Chaque touche faisait frémir le forçat, la dernière fois que quelqu'un avait touché son dos nu dans cette vie, c'était avec un fouet.
« Soulever ce chariot était un acte stupide. Je t'avais prévenu...
- Que pouvais-je faire d'autre ? Laisser Fauchelevent mourir ?
- Une preuve pour moi...
- Comme si tu ne m'avais pas reconnu dés le départ...
- Je doutais...
- Tu avais raison. »
Ces phrases étaient entrecoupées de baisers, de caresses, affamés, sensuels, enivrants. Valjean défaisait la chemise de Javert, pressé de sentir la peau sur la sienne. Il voulait retrouver la toison du Javert du XXIe siècle. Il ne fut pas déçu.
Il caressa aussi l'entrejambe du policier, se souvenant de la fellation que Javert lui avait donnée. En 2019. Deux pédérastes !
Merde ! Ils l'étaient déjà en 1823.
« Et la femme Fantine ?! Me casser ainsi devant mes hommes !, grogna Javert. Je t'ai haï !
- Elle se mourait Javert. Tu étais impitoyable !
- Je le suis toujours... Dieu... »
Javert cessa de se battre. Il ferma les yeux et se cambra sous le toucher de Valjean. L'ancien forçat avait ouvert le pantalon de l'ancien garde-chiourme, sortant le sexe, dur, douloureux, pour le caresser.
Javert était toujours resté vierge. De corps, d'esprit. Et là, ses mains serraient avec force les épaules de Valjean, à laisser des hématomes. Prouvant par là à quel point il perdait son contrôle sur lui-même.
Javert gémissait, sa tête partie en arrière, Valjean en profita pour embrasser et mordre le cou accessible. Il chercha ensuite un lobe d'oreille. Et la voix si grave et si profonde du policier monta dans les aigus.
« Si tu savais depuis combien de temps je te voulais..., souffla Valjean.
- Je...je croyais que c'était la haine...la peur...qui t'opposaient à moi... »
Javert n'avait pas tort, la première fois, ce n'était pas le désir qui les unissait. Valjean en venait à oublier qu'il rejouait sa vie sans comprendre pourquoi ni comment.
« C'est vrai. Tu as raison, admit Valjean.
- Alors...je ne comprends pas...
- Viens ! »
Une adjonction faite sur la voix autoritaire de M. Madeleine. Javert gémit. Il n'était pas loin en effet. Quelques caresses, quelques baisers. Il manquait d'endurance. Il perdait déjà le souffle, il se sentait dériver. Indigne d'un adulte de quarante ans. Il agissait comme un adolescent. Incapable de se contenir. Mais il n'avait jamais... Il n'avait jamais...
« Dieu, Jean..., articula Javert, désespéré.
- Viens..., » répéta Valjean.
Un rire hystérique. Javert redressa la tête pour regarder bien en face Valjean. Ses yeux gris étaient brouillés mais ils ne reflétaient pas que du plaisir. Il y avait de la douleur en eux.
« Tu n'existes que pour me pousser à la faute, jeta Javert. Moi, un pédéraste ! Merde ! »
Valjean le fit taire en capturant sa bouche et la langue dansant avec la sienne fit venir Javert. Son sperme se versa sur la main de Valjean, sur le foin, tandis que l'homme geignait.
Ceci fait, Valjean lâcha le sexe de Javert.
Il était content, fier, un peu inquiet aussi. Il voulait le plaisir de son compagnon et ancien adversaire. Il ne voulait pas lui faire de mal.
« Et toi ?, demanda le policier, encore essoufflé.
- Aucune importance. »
Javert ne fut pas de cet avis. S'il fallait se damner autant le faire entièrement. Le policier n'était pas aussi fort ni large que l'ancien forçat mais il était souple et habile en combat. D'une prise implacable, il fit tomber Valjean sur le dos et retourna la situation.
Le Javert du XIXe siècle était plus agressif que le Javert du XXIe siècle.
Valjean songeait à cela en sentant les dents de Javert mordre ses lèvres alors qu'il l'embrassait profondément, tandis que ses mains défaisaient son pantalon sans tendresse. Libérant le sexe excité et fuyant de l'ancien maire de Montreuil.
Javert avait fait cela doucement en 2019, Javert négligea les préliminaires pour branler efficacement le sexe de Valjean. Cela fit gémir aussitôt Valjean.
Et surtout, le Javert de New-York ne connaissait pas Jean Valjean, ce Javert-là le connaissait très bien et ses paroles le prouvaient.
Javert caressait Valjean, et sa bouche se plaça au creux de l'oreille pour murmurer des paroles assez dures.
« J'ai puni des hommes à Toulon pour cela Valjean ! Dix coups de fouet pour une branlette ! Quinze pour une plume ! As-tu vendu ta rosette à Toulon ? Jean Valjean !
- Jamais !
- Je t'aurai cassé le dos si tu m'avais fait cela à Toulon ! Putain de 24601 ! Je n'ai jamais eu de pensées maudites ! JAMAIS ! Un homme irréprochable ! Regarde ce que tu as fait de moi ! »
La caresse était enivrante mais Javert brisait l'excitation par ses paroles.
« Je t'en supplie Javert ! TAIS-TOI !
- Un homme irréprochable... Merde... »
Javert reprit les lèvres de Valjean, embrassant avec passion, le désir revenait de plus belle. Javert caressait et caressait habilement.
Et il réussit à faire venir Valjean en suçant doucement sa lèvre inférieure...donnant envie à Valjean de cette bouche ailleurs sur son anatomie.
Ceci fait, Javert le lâcha et s'éloigna aussitôt. Nulle question d'un câlin ou de douceur après l'amour. Ce fut Valjean qui se rapprocha de lui et qui posa sa main sur son épaule, surpris de sentir le muscle se crisper sous son toucher.
« Javert... Fraco... Je suis désolé...
- Désolé ? Tu n'as fait que répondre à mes désirs. Je ne savais même pas que j'aimais cela.
- Tu m'as rendu fou.
- Alors nous sommes fous tous les deux, tu le sais. »
Valjean s'était encore plus rapproché et ses bras enveloppèrent le torse du policier. Lui voulait de la tendresse. Que leur histoire ne se résume pas à une simple affaire de sexe...ou de haine... Il força Javert à se caler contre lui et à se recoucher dans le foin.
Javert se soumit et posa sa tête sur l'épaule massive de l'ancien forçat, appréciant la chaleur de la peau, savourant l'odeur musquée de l'homme, aimant les caresses douces des mains larges de M. Madeleine sur son bras...
Les deux hommes se retrouvèrent l'un contre l'autre.
« Et maintenant ?
- Maintenant, je suis fatigué, sourit Valjean. Je voudrais me reposer un peu contre toi et manger quelque chose.
- Je voulais dire et après ça ? »
Valjean avait bien compris le sens de la question, il souriait en sentant l'agacement perceptible dans la voix du policier.
« Après cela, cela ne dépend pas que de moi.
- C'est-à-dire ?
- Je te veux de retour à Montreuil. Je te veux dans ma vie. »
Puis plus bas, tout près de l'oreille, Valjean souffla :
« Je te veux dans mon lit.
- Cela me semble illusoire.
- Comment cela ? Tu ne veux pas rester avec moi ?
- Un ancien cogne déchu ? Comment penses-tu me faire vivre à Montreuil ?
- Javert, il devrait être possible de...
- Non. Tu vas retourner gentiment à Montreuil, poursuivre ta vie de M. Madeleine et je vais rester Javert, ouvrier agricole de M. Toutain.
- Je refuse de te laisser ! »
Javert se mit à rire, sans amusement aucun. Mais toute cette scène était tellement pathétique.
« Tu ne m'as pas cru capable de démissionner, n'est-ce-pas ? Tu as pris cela pour de l'esbroufe.
- Non. Mais je pensais que nous en discuterions...avant...
- Nous l'avons fait. Nous avons déjà trop discuté. »
Valjean se dressa sur un coude et regarda Javert. Face à face. Le policier ne souriait pas, ses yeux brillaient de douleur.
« Je refuse de te laisser ici ! Tu vas venir avec moi. Je vais informer Paris de ton retour à Montreuil. S'il faut que je me déplace en personne pour rencontrer ce d'Anglès, je le ferais. Je vais plaider ta cause et tu reviendras.
- Je ne reviendrais pas ! Je ne suis pas digne de porter l'uniforme. Je t'ai laissé libre. Ta place est à Toulon. »
Le mot fit mal.
Valjean se pencha et posa son front contre celui de Javert. Il ferma les yeux et murmura :
« Je ne te veux pas de mal. Si mon arrestation peut te permettre de retrouver ta place... »
Une main calleuse caressa sa joue, se perdant dans sa barbe, puis des lèvres se posèrent sur les siennes et le baiser fut doux, si doux.
« Je refuse de t'arrêter. Il me semble avoir été clair à ce sujet.
- Reviens, je t'en prie. »
Un baiser, encore un et l'excitation revint. Ils n'étaient pas si vieux en 1823. Valjean avait cinquante ans et Javert quarante ans.
« J'ai encore envie de toi, souffla le policier. Je n'ai jamais connu cela.
- Moi non plus, soupira Valjean.
- Vraiment ? »
Tu as été mon premier, le seul et l'unique, pensait Valjean mais il se contenta de répéter :
« Vraiment.
- Deux pédérastes. Si nous étions à Toulon, je me collerai au mitard.
- Tu nous collerais au mitard. »
Et ils rirent avant de s'embrasser encore et encore. Puis le rire s'éteignit pour devenir des gémissements. Javert était plus calme, apaisé, il caressait Valjean avec douceur cette fois et cela ravissait l'ancien forçat. M. Madeleine rendait la pareille à son chef de la police, prenant sa bouche profondément et menant lentement Javert au bord du gouffre par des caresses bien appuyées.
Ils gémirent encore et encore, murmurant leur prénom au-milieu des halètements.
« Jean... Je ne peux pas revenir à Montreuil... Je ne peux pas...
- Alors dis-moi. Comment faire ?
- Dieu je ne sais pas. »
Ce fut plus long cette fois-ci. Plus long de construire la vague qui allait les submerger. Plus long, plus intense.
Soudain Javert retourna la situation, dominant Valjean, le coinçant sous sa stature. Valjean ressentit soudainement un fol espoir, surtout que le policier se glissait sur son torse, embrassant son cou, sa gorge, cherchant les mamelons, cachés au-milieu de la toison grisonnante de M. Madeleine. Il devenait téméraire et explorait le corps de l'ancien forçat, retrouvant les cicatrices du bagne et essayant de ne pas trop y penser.
Le forçat se mordait les lèvres et ses mains saisirent les épaules du garde-chiourme.
« Et quelle excuse pourrais-tu donner pour expliquer mon retour ?, souffla Javert, en levant la tête et en cherchant les yeux de Valjean.
- Le fait que j'ai besoin de toi à mes côtés.
- Durand est un bon policier, opposa Javert.
- Il est jeune. Mon usine va s'agrandir. J'ai besoin d'un bon chef de la police.
- Tu en as un !
- J'ai besoin de quelqu'un qui connaît bien la ville. »
Javert se mit à rire, amusé, ironique.
La ville de Montreuil ! Ce n'était pas Paris. Un seul chef de la police suffisait.
Les mains de M. Madeleine se perdaient dans la longue chevelure noire et si soyeuse de Javert. Il s'était lavé avec soin pour cette fête campagnarde...ou pour lui ?
« Et si j'obtenais une mutation pour Durand ? »
Là Javert cessa ses baisers et ses caresses sur le torse du maire de Montreuil. Il réfléchit intensément.
« Ça, ce n'est pas idiot, reconnut-il. Si le maire de Montreuil réclame une mutation pour son inspecteur, il peut obtenir un nouveau chef de la police.
- Et ce pourrait être toi.
- Mais il faudrait que Durand soit d'accord. »
Valjean saisit les épaules de Javert et le tira à lui pour l'embrasser fougueusement.
« Il le sera ! Il m'est dévoué ! Comme jamais l'inspecteur Javert ne le fût ! Je peux obtenir son départ.
- Perfide, monsieur Madeleine. Il faut que ce soit une promotion !
- Je vais écrire à Paris puis je vais y aller en personne. Je vais plaider ma cause, la tienne, celle de Durand. Et je vais obtenir gain de cause. »
Nouveau baiser, Javert riait contre les lèvres de M. Madeleine.
« Nous verrons bien. »
Un dernier baiser.
Ils restèrent ainsi, l'un contre l'autre quelques temps puis la décence les obligea à quitter la ferme.
Javert prépara la voiture et emmena M. Madeleine à la fête de Crèvecoeur.
Son patron, M. Toutain, les regarda arriver avec suspicion. Il s'approcha de l'ancien policier, protecteur.
« Tout va bien Javert ?
- Tout va bien, monsieur, » fit Javert, déférent.
Il était visible au sourire réjoui du vieil homme que les manières polies et affables du policier lui plaisaient. Un homme si impressionnant dressé pour être à la botte des plus riches. Valjean eut envie de fracasser la mâchoire de ce propriétaire terrien qui abusait ainsi de son autorité pour soumettre Javert.
« Qu'avez-vous pensé de la ferme de M. Toutain ?, demanda M. Verier à M. Madeleine.
- Un beau domaine. »
Et les personnalités politiques accaparèrent le célèbre maire de Montreuil pour discuter d'aménagements et de modernisation urbaine, laissant Javert, simple ouvrier agricole, profiter de la fête avec des gens de sa classe sociale.
Ce fait n'échappa à personne et Javert s'y plia. Il prit un verre de bière et s'assit à un banc dans un recoin de la place, observant les danses sans vraiment faire attention.
Quant à M. Madeleine, il était assis au-milieu des riches bourgeois de la ville, devant s'extasier sur le château et converser avec les dames, tandis que Cosette sautait de joie d'avoir retrouvé son père.
Faire revenir Javert à Montreuil. C'était une gageure mais Valjean se jura d'y parvenir.
Ce soir-là, on salua M. Madeleine avec gentillesse tandis qu'il prenait la diligence pour retourner à Montreuil, en compagnie de Sœur Simplice et de sa fille Cosette.
Javert avait disparu et Valjean fut attristé de ne pas avoir pu lui reparler... Puis il aperçut sa haute silhouette postée contre un mur, le pied botté nonchalamment appuyé derrière lui. L'homme ne le quittait pas des yeux et il porta sa main à son chapeau absent pour saluer son ancien supérieur.
Promis ?
Promis !
Promis...
M. Madeleine se répétait ces mots en se couchant dans l'auberge-relais. Il allait faire venir Javert à Montreuil, M. Madeleine allait se faire entendre de Paris.
Il se le répétait en s'endormant dans la chambre de l'auberge où il faisait étape avant de rejoindre Montreuil-sur-Mer.
Il se le répétait encore en retrouvant son lit dans la maison de M. Madeleine.
XXIe SIECLE
PARIS
SCÈNE I
Un bras entourant sa taille, la chaleur d'un corps contre le sien, un souffle un peu lourd sur sa nuque.
Merde ! Où était-il ? A Toulon ?
Cela le réveilla en sursaut. Une fois de plus. Et cela réveilla également le dormeur.
« Que se passe-t-il ? »
La voix de Javert ! Cela le rassura et en même temps l'affola. Mais non, il se détendit. Il n'était pas sur une planche de bois, il n'était pas enchaîné, il ne souffrait pas de blessures ni de coups de fouet. Il était libre, sauf, en sécurité.
Il était revenu en 2019 !
« Je vais bien, pardonnez-moi. Je... Je n'ai pas l'habitude de dormir avec quelqu'un. »
On rit doucement puis une bouche embrassa sa nuque et le bras accentua sa pression.
« Moi non plus, sourit Javert. Mais c'est agréable de se réveiller aux côtés de quelqu'un, non ? »
Une main glissa jusqu'à son sexe et se mit à le caresser habilement. Valjean se mit à gémir. Une bouche le dévorait et des doigts habiles l'excitaient peu à peu. Et une dureté bien reconnaissable se colla contre ses fesses.
« Jean... Je pourrais m'habituer à me réveiller à tes côtés.
- Dieu Javert, gémit Valjean.
- Fraco, rétorqua Javert, un sourire dans la voix.
- Fraco. Continue. Je t'en prie.
- Je n'ai aucune envie de m'arrêter. »
Un nouveau rire et une jambe se plaçait sur les siennes, forçant les cuisses à s'écarter pour donner un meilleur accès à l'entrejambe. La caresse devenait plus profonde.
Valjean gémit encore et encore. Sa main se posa sur la nuque de l'homme qui l'embrassait et le caressait ainsi. Il sentit le chaume de la barbe de Javert, brûlant un peu sa peau.
« Tu vas me montrer Paris aujourd'hui ? Mhmm ? Ou alors nous allons rester toute la journée à baiser dans ton lit ?
- Continue... Continue...
- A votre service, monsieur. »
Il ne fallut pas longtemps pour défaire Valjean, quelques caresses bien placées, une bouche mordant sa nuque, des baisers sur sa clavicule et des mots doux dans le creux de l'oreille, expliquant à quel point il était beau... A quel point on le voulait... Et il vint.
Mais il sentait toujours l'excitation de Javert contre ses fesses. Il ne pouvait pas ignorer le sexe se glissant dans sa fente, cherchant son anus. Demande implicite mais sans forcer les choses.
Cela apeura Valjean qui se crispa entre les bras de Javert.
« Tu es en sécurité avec moi, murmura le policier à son nouvel amant. Si tu ne le souhaites pas, je ne le veux pas.
- Que...que désires-tu ?
- Non, joli Frenchie, même un homme aussi candide que toi doit se douter de ce que je désire mais je ne le veux que si tu le désires aussi.
- Je pourrais...
- Chut ! Il n'y a pas besoin de baiser ainsi si on ne le veut pas tous les deux. Permets-moi juste de me frotter contre toi... Tes cuisses par exemple me suffiront.
- Mes cuisses ?
- Tu me permets ? User de toi comme je l'entends ?
- O...Oui...
- Gentil garçon. »
Javert glissa son sexe entre les cuisses fortes et musclées de Valjean puis il se mit à bercer ses hanches lentement, lentement...avant d'accélérer le rythme et de gémir. La bouche du policier retrouva la nuque de Valjean et se mit à la mordre, tout en maintenant le rythme.
Valjean était époustouflé. Il sentait le sexe de Javert glisser sur son périnée, frapper ses testicules et c'était une étrange sensation. Javert perdait de son application. Il haletait tandis que le rythme devenait erratique.
Et Valjean se souvint de ce qui lui était arrivé la veille...en 1823... Sa main chercha le sexe de Javert et le saisit fermement. Il était déjà humide et dur, de l'acier entouré de velours. Javert gémit fortement tout à sa joie. Enfin le Frenchie prenait des initiatives.
La main de Valjean était douce, belle, sans cicatrices, sans callosités, elle caressa lentement le sexe du policier. Un rythme doux, doux, à rendre fou un homme.
« Merde Jean !, glapit Javert. Tu veux m'entendre te supplier ?!
- Non, sourit le philanthrope. J'apprends à te donner du plaisir. Guide-moi !
- Plus vite, bon Dieu ! Plus fort ! Comme ça ! »
Une main tremblante se posa sur la sienne et Javert montra à Valjean comment placer ses doigts et comment le branler efficacement.
Et Valjean apprécia de défaire de cette façon son ancien chef de la police. Javert vint en poussant un cri assez fort.
Puis il se resserra contre le Frenchie et murmura :
« Une bonne branlette du matin ! J'ai une terrible influence sur vous, M. Valjean ! Vous verrez avant la fin de ces deux semaines, la sodomie et la fellation n'auront plus de secret pour vous.
- Fraco...
- Maintenant, une douche, un petit-déjeuner continental et la visite de Paris ! »
Et soudain, comme si l'idée lui venait tout à coup, Javert demanda :
« Et tes usines ? Ils peuvent se passer de toi ?
- Je ne suis pas revenu pour mes usines mais pour toi.
- Tu ne veux pas plutôt dire pour retrouver cette personne disparue ? »
Un certain ton moqueur prouvait assez que Javert était sceptique devant cette histoire de disparition maintenant qu'il avait couché le beau Frenchie dans un lit. Peut-être le philanthrope avait désiré cela aussi et n'avait pas su comment le demander.
Valjean se fustigea pour la maladresse de sa réponse. Mais elle ne faisait que refléter la vérité. Il n'était revenu à Paris que pour y retrouver Javert. Le Javert de 1832. Et accessoirement, le Jean Valjean de 1832.
« Je ne t'ai pas menti, il y a quelqu'un que je veux retrouver en effet.
- Une personne très chère ?
- Une personne très proche.
- Alors raison de plus pour se lever, se laver, s'habiller, manger et partir ! »
Javert et son autoritarisme. Valjean sourit en entendant ces mots ressemblant plus à des ordres qu'à une discussion amicale.
« Oui, inspecteur. »
Javert se tenait, nu, au garde-à-vous devant lui. Il se ressemblait tellement ainsi dans la pénombre de la chambre. Valjean en eut le souffle coupé. Puis il s'inclina avec déférence, naturellement et disparut.
Un bruit d'eau apprit à M. Jean Valjean, riche philanthrope et directeur d'usines prospères que le policier se lavait.
Valjean se leva à son tour, il découvrit une robe de chambre douce et épaisse dans une armoire et s'en vêtit. Puis il retrouva son téléphone et l'ouvrit, appuyant sur les touches jusqu'à ce que l'écran s'illumine.
Le nom de Cosette s'afficha, ainsi que celui de M. Laffitte...puis d'autres, totalement inconnus, qu'il pensait liés à son usine.
Il reposa le tout et quitta la chambre. Il retourna dans le salon et visita les lieux. Il n'avait pas osé le faire la veille. Il était censé habiter là, connaître le contenu des placards...là il découvrait et examinait.
La cuisine était bien équipée. Café, thé, chocolat, du pain, du beurre, de la confiture... Dieu, mais il était richissime ?! Même M. Madeleine n'aurait pas pu se permettre autant de privautés.
Après plusieurs essais infructueux, Valjean réussit à faire chauffer de l'eau dans une casserole, il comprit le fonctionnement de la cuisinière et fut fier de lui lorsque les premiers frémissements de l'ébullition se firent voir.
Un rire amusé retentit derrière lui.
« Pourquoi ne suis-je pas surpris ? Faire bouillir de l'eau avec une casserole ? Tu as une machine à café Jean !
- Heu... »
Il ne voyait pas quoi répondre. Une machine à café ? Javert riait toujours lorsqu'il coupa le gaz. Puis il ne lui fallut que quelques instants pour préparer deux tasses de café.
« Est-ce que tu es seulement capable d'amener du pain, du beurre et de la confiture sur la table ? »
Valjean ne répondit pas, le rire de Javert le fit pour lui.
Javert avait un très beau rire.
Valjean avait hâte de l'entendre au XIXe siècle.
« Allez dis-moi la vérité ! Tu ne vis pas ici c'est cela ?, demanda gentiment Javert.
- Pardon ? »
Un rougissement brûlait ses joues. Javert ne rit plus mais conserva son sourire amusé.
« Je suis un flic, Jean. Il est visible que tu ne connais pas cette maison. Alors soit c'est un logement provisoire, soit ce n'est pas ta demeure.
- Je vis ici, » tenta maladroitement Valjean.
C'était maladroit en effet. Javert perdit son sourire et ses yeux se froncèrent.
« OK. Ne me dis rien. Mais sois plus convaincant dans ton mensonge. Si tu as une double-vie je n'en dirai rien à personne mais ta fille n'est peut-être pas aussi stupide que tu sembles le croire.
- Cosette n'est pas stupide !
- Pour ne pas avoir remarqué que son père lui mentait, elle n'est pas très observatrice en tout cas. »
Valjean baissa les yeux. Puis une main se posa sur la sienne, apaisante.
« Je ne juge pas, Jean. Je ne voulais pas te causer de soucis. »
Une main apaisante, avec de longs doigts, pâles et doux. Valjean accepta la caresse et la rendit, entremêlant leurs doigts, les serrant fort.
« C'est...compliqué... Je n'ai pas de double-vie... Je...
- Je ne te demande rien ! Je ne veux pas empiéter sur ta vie. »
Serrant fort. Il y avait quelque chose entre eux, n'est-ce-pas ? Ce n'était pas qu'une histoire de sexe, hein ?
« Je ne veux rien te cacher ! Je...
- Bien. Alors je suis curieux en effet. Explique-moi ! »
Javert se pencha sur Valjean pour prendre ses lèvres, il avait un goût de café.
« Contrairement aux apparences, je ne juge pas.
- La réponse à cette question doit se trouver dans un cimetière... »
L'incongruité de la phrase fit réagir le policier, qui se recula précipitamment, le regard troublé.
« Sérieusement ?
- Sérieusement. Mais je ne suis pas sûr de trouver...ce que je cherche...
- Mais quelle est cette histoire ?
- Petit-déjeuner, douche et visite de Paris. D'accord ?
- D'accord. »
Mais la voix n'était plus aussi ferme qu'auparavant. Javert ne jugeait pas, non, mais le policier réfléchissait et essayait de comprendre ce qu'il se passait.
Javert était déjà prêt, habillé de propre. Il attendait patiemment Jean Valjean en se tenant dans un des fauteuils du salon. Il lisait un livre pris dans une bibliothèque croulant sous le poids des ouvrages. Il lisait en français !
Donc le Jean Valjean du XXIe siècle avait ceci en commun avec le Jean Valjean du XIXe siècle : l'amour des livres.
Le policier capta le bruit des pas de son hôte et se tourna pour le regarder, un petit sourire posé sur ses lèvres.
Il était vraiment beau le Frenchie, beau et mystérieux. Comment se faisait-il qu'un tel homme soit célibataire ? Ou alors cette fameuse personne proche était son compagnon et le bel homme aux cheveux blancs si soyeux était un fripon.
Javert ne se faisait pas d'illusions.
Baiser quelques fois, pourquoi pas ? Surtout qu'il était un amant habile. Mais vouloir plus ? Certainement pas. Il n'était pas assez bien pour ce riche chef d'entreprises et homme politique international. Il n'était qu'un obscur flic de New-York...même si l'histoire de John Madeleine et de Jean Valjean n'était pas claire...
Quelque chose lui échappait...et il n'aimait pas cela...
« Des soucis ?, » demanda gentiment le Frenchie.
Il s'était approché de Javert et posait doucement ses mains sur ses épaules, avant de se pencher pour l'embrasser, avec tellement de douceur qu'on pouvait s'y tromper et prendre cela pour de la tendresse.
« Aucun.
- Ton bras ?
- J'ai pris des analgésiques. Je vais bien.
- Sûr ?
- Faut-il que je te couche sur ce canapé pour te prouver que je vais bien ? »
Un rougissement. Adorable. Et le Français balbutia en se troublant.
« Non, ce n'est pas la peine. Je m'inquiète juste pour toi.
- Allons voir Paris ! »
Briser cette scène. Ils n'étaient ni amants, ni compagnons, ni amis. Des relations qui avaient déjà une étrange histoire derrière eux et des scènes de sexe torrides. Rien n'allait, tout était bancal.
SCÈNE II
Javert se leva et Valjean se recula, les yeux brillants de joie.
Oui, on aurait dit son Javert, mais sans les favoris et la peau plus blanche. Le sang gitan s'était estompé avec les années. Les cheveux étaient trop clairs aussi mais les yeux ! Ces yeux gris perçant étaient ceux de l'inspecteur Javert.
Valjean était troublé et regardait fixement ces yeux. Il laissa sa main, ses doigts caresser la joue du policier américain. Une tension se construisait dans l'air.
Javert ne souriait plus.
Que se passait-il ?
« Comment va-t-on à Paris ?, demanda-t-il pour recentrer les choses.
- Je ne sais pas, avoua Valjean.
- Tu n'as pas de voiture ? »
Avouer encore qu'il ne savait pas allait vraiment le faire passer pour fou mais il ne trouva rien à dire. Javert ne mit pas longtemps à découvrir la voiture garée dans le garage et les clés, sans aucun souci. Et il siffla avec admiration.
« Une 508 ! Joli ! »
Javert le regarda alors avec soin. Il y eut une entente tacite et Valjean abdiqua. Il monta dans la voiture côté passager et Javert se fit une joie de prendre la place de conducteur.
Javert tenait une clé étrange dans la main avec un boîtier. Il appuya dessus et la porte du garage s'ouvrit.
Valjean était abasourdi. Ce monde continuait à le surprendre. Il n'était tellement pas à sa place. Et Javert commençait à s'en rendre compte.
Toujours silencieux, le policier démarra la voiture puis pianota sur un écran. Une télévision ? Et un plan apparut.
« Bien, monsieur. Où dois-je vous mener ? »
Obséquieux, déférent, cela fit sourire Valjean.
« Paris ?
- C'est que c'est grand Paris, monsieur. Pourriez-vous être plus précis ?
- Maison Gorbeau ? »
Javert pianota, chercha et secoua la tête.
« Cela m'étonnerait que vous trouviez un café Gorbeau ici-même, monsieur. »
Il tenta tout de même la recherche et soupira :
« Inconnu. Autre chose ?
- Le couvent de Pic-Pus ?
- Un couvent ?!, répéta Javert. Bon Dieu, soyons simple ! La Tour Eiffel ! Je trouverais bien une place pour garer ce bel animal une fois sur place. En route, monsieur et bouclez votre ceinture. »
Nouvelle maladresse. Javert aida Valjean à s'attacher. Puis il l'examina avec un regard soucieux.
« Je ne sais pas ce que tu as, Jean, mais j'aimerais savoir si tu consultes un médecin.
- Un médecin ? Je ne suis pas malade !
- Jean, je suis flic. Tu te souviens ? Tu oublies ta maison, tu ne sais pas conduire alors que tu as une magnifique voiture, tu sembles perdu dans la vie. Tu as fait un AVC, c'est cela ?
- Oui, répondit prudemment Valjean, ne sachant pas du tout ce que c'était.
- Un AVC peut laisser des séquelles. Il faut être prudent.
- Je le suis !
- Tu as peut-être besoin d'une aide à domicile. »
Voilà c'était dit. Gentiment. Mais c'était dit. Javert avait essayé de faire cela le plus doucement possible mais il était certain que l'homme assis avec lui était fragilisé par la maladie. Javert pensa amèrement que ce pouvait être aussi le signe d'une sénilité précoce ou de la maladie d'Alzheimer. Un si bel homme...
Et pour lequel il commençait à avoir des sentiments.
Bizarre d'ailleurs ! Il n'était pas du genre à « tomber amoureux du premier regard »...voire tomber amoureux du tout. Son ex avait mis six mois avant de réussir à le convaincre à boire un verre en sa compagnie. Un soir après le boulot. Un flic comme lui.
Et voilà qu'il s'attachait profondément à ce drôle de Frenchie. Il lui semblait le connaître si bien, depuis toujours en fait. Jean Valjean. Même le nom commençait à lui être familier. Comme un souvenir enfoui au fond de sa mémoire et qu'il ne pouvait pas entrevoir.
« Je vais bien !, asséna un peu sèchement Valjean.
- Je sais, je sais Jean. Mais il n'empêche... Je m'inquiète pour toi. »
Un tel aveu. Leurs bouches se retrouvèrent pour un baiser profond. Valjean n'était ni sénile, ni fou, ni malade mais il était perdu au XXIe siècle. Comment l'avouer à Javert ?
Cela le fit rire dans le baiser, Javert se recula, surpris. Une nouvelle caresse sur sa joue, apaisante.
« Partons ! Nous trouverons bien ce que je cherche. Je suis avec le meilleur flic des States, non ?
- Sûr monsieur ! Et entièrement dévoué à votre service. »
La voiture démarra, un doux ronronnement qui fit sourire de plaisir Javert.
« Putain ! Cela ne vaut pas une moto mais c'est une belle bagnole. »
Et rapide !
Dieu, trop rapide !
Javert était un conducteur prudent, normalement, mais il se fit plaisir en poussant un peu la voiture. Valjean n'aimait pas ça mais il essayait surtout de se concentrer sur la ville autour de lui. Sur Paris !
Il ne reconnaissait rien.
Ni les immeubles, ni les rues, ni les gens, ni les squares. Paris avait du subir un bombardement pour être ainsi transformée. Une tour de métal, haute et impressionnante, monstrueuse, apparut sous ses yeux.
Javert tourna un peu dans les rues puis trouva une place libre et la voiture s'arrêta.
« Nous réussirons bien à faire sauter le PV, si PV il y a. Maintenant la tour Eiffel puis nous prendrons le métro pour se déplacer. Plus rapide et plus efficace. »
Le métro ?
Pfff. Et un fiacre ?
Valjean ne dit rien, il était hypnotisé par le paysage. Paris en 2019 ! La population était cosmopolite, il y avait même des noirs ! Et les femmes étaient indécentes, vêtues de pantalons, comme les hommes ! La circulation était intense. Les bâtiments si hauts, si neufs le déroutaient. Et au-milieu d'un espace libre que Valjean identifia avec joie comme le Champs de Mars se tenait cette drôle de tour de métal.
Javert contemplait tout cela avec un regard admiratif. Les yeux étincelant de joie.
« C'est magnifique. Et maintenant, cherchons ce que tu souhaitais voir. »
Javert sortit son téléphone et pianota dessus. Tandis que Valjean s'approchait du bord d'une esplanade. Le Trocadéro ? Inconnu...
Où était la Maison Gorbeau ? Le quartier Pic-Pus ? Le jardin du Luxembourg ? La cathédrale Notre-Dame ? La Conciergerie ? La Seine ?
Il se tenait là, seul, effondré et Javert le rejoignit. L'homme souriait et désigna la vue :
« Joli paysage ! Que veux-tu voir donc ? »
Et Valjean sortit une liste de bâtiments historiques avec méfiance. Javert acquiesça et le nez sur son téléphone, il hocha la tête en souriant toujours avant de tout ranger dans sa poche.
« Bien, direction la Cité. Nous y trouverons l'essentiel de ce que tu veux voir.
- Et le cimetière du Père Lachaise ! »
Le sourire devint plus crispé. Javert ne dit rien et entraîna Valjean jusqu'à un escalier perdu dans un trottoir et descendant dans les profondeurs du sol.
Le métro.
Bien, bien.
Un train sous la terre. Pourquoi pas ?
Valjean n'apprécia pas le voyage mais il préféra cela à l'avion. Javert s'était instinctivement placé devant lui, protecteur, tandis que les deux hommes se faisaient bousculer par la foule. Javert montra la barre centrale de métal à laquelle il fallait s'accrocher. Et, moqueur, il ne put s'empêcher de lancer :
« Tu as trop vécu dans le luxe, Jean. Un chauffeur en plein Paris alors qu'il y a un métro... »
Valjean sourit mais ne dit rien. Il n'avait jamais vécu dans le luxe jusqu'à aujourd'hui.
Ce fut un plaisir de ressortir à l'air libre. De quitter cette atmosphère viciée pour l'extérieur. Et Valjean soupira de soulagement.
La cathédrale était là, défigurée et transformée mais elle était là. Et même la vision de la Conciergerie lui fit du bien. La police ! Il aurait pleuré de joie en apercevant un officier en uniforme, boutons étincelants et bicorne à la cocarde blanche. Javert ?
Paris conservait des quartiers déjà présents en 1830...mais Valjean se promit de lire des documents sur l'évolution de Paris. Il devait bien posséder des livres sur la capitale.
Jean Valjean avait toujours été un homme de livres et de connaissances...du moins à partir de Montreuil... Il devait en être toujours ainsi au XXIe siècle.
On se promena, on visita, on écouta des guides raconter des pans de l'histoire de France... Javert insista pour prendre un bateau sur la Seine et ce fut la visite des bras du fleuve. Valjean attendit avec appréhension de voir le Pont-au-Change mais il fut surpris de découvrir que même les ponts avaient changé...
Paris avait été vraiment transformé.
Quelque part, ce n'était pas une mauvaise chose. Le Paris de Jean Valjean était insalubre, le choléra y était endémique, la pauvreté omniprésente. Là, on voyait un Paris lumineux, fait de beaux immeubles modernes et de trottoirs larges et aérés.
Une belle ville.
Javert était infatigable, jouant à merveille le rôle du touriste et du guide à la fois, menant Valjean où il le souhaitait grâce au GPS incorporé à son téléphone.
A midi, les deux hommes se posèrent dans un restaurant tranquille pour un déjeuner consistant. On repoussa le déjeuner chez Cosette en la prévenant. La jeune femme se plaignit pour la forme, en réalité elle était heureuse de voir son père délaisser son éternel bureau pour une escapade en amoureux à Paris. Que les deux hommes profitent de ces vacances impromptues ! On se verrait le lendemain...
Hors de question de manger un hamburger, Javert rêvait de la gastronomie française.
Donc on se contemplait en vis-à-vis, un sourire fatigué sur les lèvres sur la terrasse d'un restaurant de luxe.
Javert était très prudent avec ses touches, il était sur le territoire du riche industriel français, il ne voulait pas le gêner, donc il restait en retrait. Il se comportait en connaissance, il n'était ni un ami, ni un amant.
Valjean en était chagriné mais il ne savait pas comment agir pour changer la situation. Il n'avait jamais été ni un ami, ni un amant.
« Bon, nous avons vu la Cité, le Marais, la Seine... Je ne sais combien d'églises... Je suis épuisé, admit Javert.
- Je pensais qu'un policier avait de l'endurance ?, le taquina Valjean.
- J'ai de l'endurance mais je suis souvent sur ma moto ou en voiture, » rétorqua Javert, les yeux brillants de défi.
Et j'ai de l'endurance pour baiser toute la nuit, ajoutaient effrontément ses yeux de glace, faisant rougir le vieux Frenchie.
« Il ne reste que le fameux cimetière du Père Lachaise, reprit Javert.
- En effet... »
Oui, en effet car rien n'avait éveillé les souvenirs du policier et Paris avait bien trop changé pour Jean Valjean. Peu de monuments, peu de traces.
La Maison Gorbeau, l'éléphant de Napoléon, les Tuileries... C'était désespérant.
Soudain, la main de Javert, chaude et douce, se posa sur la sienne, réconfortante. Il voyait bien le Frenchie tomber dans de sombres pensées. Peut-être n'était-ce pas un mensonge cette personne disparue... Mais vu le manque de panique, le policier commençait à se demander si cette disparition était si récente. On dirait que le Frenchie faisait un pèlerinage sur les traces de son passé. Ou d'un passé en tout cas.
Peut-être un enfant kidnappé depuis des années ?
« Qui cherches-tu Jean ?, osa demander le policier, serrant plus fort les doigts de Valjean.
- Un ami disparu.
- Depuis longtemps ? »
Depuis 1832 !
« Un certain temps, répondit prudemment Valjean.
- Des années ?
- Des années, admit le Français.
- Pourquoi m'avoir emmené ? »
Valjean baissa la tête. Il examina son assiette dans laquelle le plat principal refroidissait doucement. Du civet de lapin au vin rouge et aux champignons accompagné de pâtes au beurre.
« Je pense que cela peut t'aider aussi.
- Retrouver un ami de ton passé disparu depuis des années ?, fit Javert, sceptique.
- C'est un ami...commun... »
Et Valjean redressa la tête et porta ses yeux dans ceux du policier. Javert l'examina attentivement, fouillant son regard, cherchant la folie, la détresse, le mensonge...mais il ne trouva rien.
« Bon, conclut-il. Tu me présenteras ton ami. »
Il devrait te plaire, c'était un flic comme toi.
Cette idée fit sourire Valjean qui, très audacieux, saisit les doigts de Javert pour les serrer et les glisser jusqu'à sa bouche afin de les embrasser, doucement. Javert retint son souffle.
Au diable les Français et leur séduction !
Ils n'étaient pas amants, ni même amis.
Le serveur les interrompit en s'excusant, le rouge au front, afin de leur demander si tout se passait bien. Ils ne mangeaient pas, ils avaient l'air si perdus. M. Madeleine répondit que tout allait pour le mieux et relâcha la main de Javert.
Il fallait déjeuner.
On mangea et on se tut.
SCÈNE III
Le repas terminé, Valjean paya la note et les deux hommes se retrouvèrent sur le trottoir. Il faisait beau mais le Père Lachaise situé Nation était loin.
Il fallait marcher, prendre un métro... Valjean préféra demander un taxi.
Le vieux forçat commençait à apprécier le confort d'une voiture. Javert ne s'opposa pas, il était d'accord avec cette idée. Dans l'habitacle, les deux hommes se reprirent naturellement par la main.
« Tu es vraiment célibataire Jean ?
- Oui, pourquoi ?, fit Valjean, étonné par la question.
- Je ne comprends pas cela.
- Je n'ai jamais eu d'occasion, » répondit simplement Valjean.
Javert était incrédule mais il ne dit rien. Le Frenchie était-il un menteur ou alors un oiseau rare ? Une exception ?
Le cimetière du Père Lachaise.
Valjean n'y était jamais allé mais c'était le cimetière le plus utilisé de Paris en 1830. On y enterrait tout le monde, riches comme pauvres, les suicidés également...certainement aussi les forçats évadés...
Javert regardait les alentours, curieux.
C'était une drôle d'idée de visiter un cimetière, le policier se serait plutôt vu dans un musée... Le musée de la police par exemple ? Ou le Louvre ?
Valjean rejoignit l'accueil, négligeant le plan du cimetière affiché pour les touristes. Les noms proposés ne lui disaient rien de toute façon, à part Casimir-Périer...
Où était enterré le roi d'ailleurs ? Louis-Philippe Ier ?
A l'accueil, le préposé avait l'air épuisé et d'une voix lasse, il lâcha :
« On fait pas de visites. Suivez le plan !
- Non, non, rétorqua Valjean. Je ne veux pas visiter le cimetière. Je cherche quelqu'un. »
Le préposé leva les yeux et la voix se fit plus sèche :
« Il y a un plan et des sites Internet pour trouver qui on veut !
- Je cherche quelqu'un de spécial.
- Bon Dieu, monsieur. Je ne suis pas un guide !
- Un suicidé ! »
Cette fois, la colère était retombée. Le préposé sembla curieux.
Javert lui était toute ouïe. Un suicidé ?
« Il y a des tombes pour les suicidés...
- Oui ! Il me faudrait le carré des suicidés de 1830.
- Tiens donc ? Les suicidés de 1830 ?
- Vous avez un registre ?
- Pas complet. Mais on peut voir. »
L'homme était furieusement intéressé maintenant. Il tapa fébrilement sur son ordinateur mais abandonna au bout de plusieurs minutes.
Sans mot dire, il se leva prestement et alla chercher un livre, monstrueux, et des plans quadrillés. Il ouvrit le livre et le feuilleta. C'était la première fois qu'on venait le voir pour une question aussi pointue, une gageure ! Ce devait être un jeu ou du géocaching.
« 1830... »
Il examina puis referma le registre. Puis il saisit les plans et les compulsa.
Valjean et Javert ne disaient rien non plus, laissant l'homme se livrer au plaisir de la chasse. Un de ses collègues était venu à la rescousse. Le carré des suicidés de 1830 ? On regardait les deux hommes avec stupeur.
« Vous avez de la chance, annonça enfin le jeune archiviste. Ce carré n'a pas été touché mais il n'est pas accessible au public.
- Pourquoi ?, fit Valjean, déçu et en même temps captivé.
- C'est le coin dans lequel on range le matériel. Pourquoi vous voulez y aller au fait ?
- Je cherche la tombe d'un suicidé. De 1832. Après les barricades de juin. »
Toutes ces informations étaient inutiles pour le préposé. Il connaissait l'histoire de France et de Paris, mais il n'en connaissait pas tous les détails.
« Pourquoi faire ?
- Un travail de recherche, mentit Javert avec conviction. Sur les suicidés au XIXe siècle.
- Un travail de recherche ? Vous allez citer vos sources ?
- Évidemment, rétorqua Javert en haussant les épaules. Si vous souhaitez que votre nom apparaisse...
- J'en serais honoré, fit le préposé. J'ai déjà aidé pour un livre sur les tombes les plus bizarres du cimetière. Il y a la tombe d'Oscar Wilde ou celle de Victor Noir. Vous les avez vues ?
- Bien entendu, asséna Javert, froidement.
- Allez, je vous emmène ! Ce sera ma pause, Matthis comprendra ! »
Le dénommé Matthis hocha la tête, il comprenait.
Quelques pas dans le cimetière, il existe un portail fermé à clé et interdit au public. C'était un coin perdu dans le cimetière du Père Lachaise, caché dans les bosquets. Il y avait des petites maisons servant de hangars, des outils de jardinage, des pelles... Des hommes travaillaient non loin à remplir le coffre d'une voiture avec du matériel.
Le préposé, appelé Pierre, les salua de loin, tout joyeux de cette promenade en compagnie de deux historiens.
Il bavardait, bavardait, évoquant des personnages illustres enterrés dans le cimetière. Valjean se prit au jeu et demanda après des hommes de son époque... Casimir-Perier, oui, et Gisquet, le préfet de police, aussi. Et Dupuytren le médecin. Mais beaucoup de noms étaient inconnus du préposé. Il n'était qu'un simple employé dans le cimetière. Il était là pour l'accueil et pour tenir les registres.
Enfin, le mur du cimetière apparut, noir d'humidité. Devant il y avait quelques tombes, mal entretenues, vétustes et abandonnées.
« On ne les a pas retirées, expliqua le jeune Pierre. On a bien d'autres choses à faire et elles nous servent à poser des trucs. »
Un petit sourire contrit. A force de côtoyer des tombes, on devenait insensible. Puis le jeune homme se frotta les mains avec empressement.
« Alors vous cherchez qui ? »
Une pause avant de répondre simplement :
« L'inspecteur Javert. »
Valjean entendit clairement un souffle à ses côtés. Javert !
« Un policier ?, demanda Pierre, intéressé. Mort en quelle année ?
- Mort le 7 juin 1832.
- On va le trouver. Si il est là, bien entendu. »
L'inspecteur Javert !
L'INSPECTEUR JAVERT !
Valjean n'osa pas regarder Javert. Il sentait juste l'homme dans son dos. Tout proche. Silencieux comme une ombre.
Et ce fut l'examen des tombes.
Certaines étaient dans un état déplorable, d'autres totalement illisibles. Valjean espérait trouver une tombe en assez bon état. Javert, même mort par suicide, restait un policier. La préfecture avait du payer une tombe pour lui. Au moins une pierre tombale.
On chercha.
On examina.
Le préposé utilisait de l'eau pour faire apparaître les inscriptions ainsi qu'une brosse.
Cela dura longtemps. L'homme, fatigué de fouiller, leur abandonna le matériel et retourna à son poste. Il avait aussi un travail à gérer. Mais il leur demanda de bien vouloir passer le prévenir avant de partir.
On le promit.
On reprit la fouille.
Cela dura longtemps...
Valjean commença à désespérer...puis un cri étranglé le fit sursauter...
« Jean !?, » glapit Javert.
Valjean se précipita sur le policier et fut saisi par la vision qui lui apparut. Javert était à genoux devant une tombe, modeste, de pierre blanche.
Il avait frotté, gratté, mouillé et un nom était apparut.
Juste un nom et deux dates.
JAVERT
1779 - 1832
« Merde ! C'est quoi ce bordel ? »
Javert était là ! Son Javert ! Valjean avait perdu son souffle.
Mais le Javert du XXIe siècle s'était relevé et s'approchait de Valjean, la colère brillant dans les yeux. Une colère mâtinée de peur ?
« A quoi tu joues Valjean ?
- Laisse-moi t'expliquer !
- Qui est ce Javert ?
- Un inspecteur de police qui s'est suicidé le 7 juin 1832.
- Putain ! C'est quoi ces conneries ?
- Après les barricades. Il s'est suicidé en se jetant dans la Seine.
- Je vais te foutre mon poing dans la gueule Valjean.
- Il avait laissé courir un forçat évadé.
- TA GUEULE VALJEAN !
- Un homme qui s'appelait Jean Valjean. »
Le poing était parti tout seul. Valjean ressentit une forte douleur avant de tomber sur le sol. Son nez saignait mais n'était pas brisé.
Il resta assis quelques minutes à essayer de se reprendre, lorsqu'il put rouvrir les yeux, remplis de larmes, Javert avait disparu.
Valjean se redressa. Il se sentait mal. Il avait mal. Il ne savait pas quoi faire. Lentement, il s'approcha de la tombe et l'examina. Son mouchoir sous le nez pour endiguer le sang.
« Javert..., » murmura-t-il doucement.
Il caressa la pierre, surpris d'être là, d'être près de lui. Son inspecteur ! Son chasseur ! Son garde-chiourme !
Puis, il se recula et quitta le carré des suicidés. Avant de partir, il eut une illumination, sortant son téléphone de sa poche, il mitrailla la tombe, l'inscription.
Dans l'accueil, le préposé fut surpris de son état.
« Un accident, je me suis bêtement pris le nez dans un caveau. »
L'homme fut désolé mais ses yeux montraient qu'il n'était pas dupe. Les deux historiens avaient du avoir des mots. Divergence sur une date ?
« Je peux faire quelque chose pour vous ?
- Je cherche une autre tombe.
- Ha ! Dites-moi !
- 1833. Un dénommé Ultime Fauchelevent...ou alors Jean Valjean...
- Une ou deux tombes ?
- Une seule, mais je ne suis pas sûr du nom.
- Je vais fouiller dans les registres.
- Merci monsieur. »
Un sourire, on se serra la main. Le préposé adorait son cimetière, l'idée qu'on en parle dans un livre pour dire autre chose que la bouillie habituelle lui plaisait. Valjean donna son numéro de téléphone après avoir perdu du temps à chercher cette information. Puis il s'en alla.
Valjean était perdu.
Il se retrouva à la porte du cimetière, ne sachant comment rentrer chez lui. Puis une voix le fit sursauter.
« Comment va ton nez ?
- Fraco... Je suis tellement soulagé de te revoir.
- Ton nez ?, répéta la voix, agacée.
- J'ai mal mais ça va.
- Je suis désolé. »
Javert était là, debout contre le mur du cimetière, près de l'entrée qu'ils avaient prises. Pas fier, pas content de lui, il avait perdu son air heureux de touriste.
« J'aurai du te prévenir.
- Oui, tu aurais du, fit froidement le policier.
- Tu me laisses m'expliquer ?
- Rentrons chez toi ! Tu es blessé et fatigué. Prenons un taxi ! »
Il n'y eut pas moyen de s'opposer à la volonté du policier.
Javert prit les devants. Il arrêta un taxi, fit jouer de son autorité d'homme de loi pour être amené séance tenante jusqu'à la voiture de Jean Valjean garée non loin de la Tour Eiffel. Valjean avait à peine eu le temps de payer la course que Javert le poussait déjà dans la voiture qu'aucune contravention n'avait touchée par miracle !
Enfin, il fit démarrer le véhicule.
Le tout dans un silence pesant...
Valjean n'osait rien dire.
Il osait à peine bouger, il respirait à peine. Il contemplait les mains de Javert posées sur le volant et dont les phalanges devenaient blanches sous la force exercée sur le plastique recouvert de cuir.
Javert bouillait de colère. Un peu de patience avant qu'elle n'éclate.
Et Valjean n'avait aucune envie de la voir éclater.
Des souvenirs terribles de Toulon lui revenaient à l'esprit.
Arrivés dans la maison de Valjean, Javert se chargea d'ouvrir le garage et de garer la voiture. Enfin, ils étaient en sécurité.
Ceci fait, Javert continua à mener la danse, entraînant le malheureux Frenchie jusque dans son salon.
Le policier se pencha et sans sourire, il examina attentivement le nez de Jean Valjean, le saisissant délicatement, ne quittant pas des yeux le visage du vieil homme.
Valjean murmura doucement :
« Je vais bien.
- J'aurai pu te casser le nez, grogna Javert, entre ses dents serrées.
- Tu ne l'as pas fait. Je vais bien.
- Je suis désolé.
- Je vais bien. »
Valjean posa ses mains sur les avants-bras de Javert, glissant lentement jusque sur les doigts du policier. Il les sentait trembler contre sa peau.
« Putain Jean. Je suis désolé.
- Tu as frappé juste ! Un bon direct du droit !
- Imbécile !, » jeta Javert en baissant la tête.
Mais il souriait de nouveau, un petit sourire contrit, avant de se reculer...au grand dam de Valjean.
SCÈNE IV
Cela ne dura pas, heureusement. Javert était parti dans la cuisine, il revint avec une serviette mouillée d'eau froide qu'il utilisa pour tamponner délicatement le nez de Valjean. Faisant attention à ne pas appuyer trop fort, attentif au moindre mouvement montrant de la douleur. Mais Valjean souriait, toujours. Il avait connu tellement de douleur dans sa vie, et bien plus atroce qu'un simple coup de poing sur le nez.
« Je ne savais pas comment te le dire, énonça paisiblement le Frenchie.
- Je ne comprends pas. Tu cherches un flic mort depuis plus d'un siècle ?
- Oui.
- Un flic appelé Javert, comme moi ? »
C'était toi ! Javert ! TOI !
« Oui.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
- Veux-tu savoir ?
- Je ne suis plus sûr de vouloir... Tu m'as l'air complètement fou le Frenchie.
- Je le suis en effet. »
Un rire, doux. Javert avait terminé de nettoyer le nez. Il était gonflé, certainement douloureux mais il n'était pas brisé. Javert était furieusement soulagé.
« Il te faut un analgésique. As-tu des aspirines ? »
Valjean ne savait pas, bien entendu, ce qui fit se lever Javert avec agacement. Il fallut plusieurs minutes d'inspection avant que le policier ne ramène un verre d'eau et un calmant à Valjean.
« Bois !
- Merci Fraco... »
Javert allait déverser son fiel mais il aperçut les yeux bleus, si beaux, de Jean Valjean. Remplis d'espoir.
« Allez raconte-moi ta folie !, lâcha Javert, avant de s'asseoir à côté de Valjean sur le canapé et d'accepter de prendre sa main.
- Veux-tu savoir pourquoi cette maison n'est pas la mienne ? Pourquoi j'ai tellement peur de l'avion ? Pourquoi une voiture est une énigme pour moi ?
- Putain ! C'est à ce point-là ? »
Javert riait mais son rire était forcé. Il commençait à se demander s'il ne devait pas appeler la fille de Valjean, cette fameuse Cosette, pour qu'elle se charge de son père. Il fallait le faire interner. L'homme était complètement fou. Quel dommage ! Un si bel homme ! Son AVC avait provoqué des dégâts irrémédiables au cerveau.
« Je cherche l'inspecteur Javert mort en 1832 parce que j'ai perdu sa trace. Il est mort à cause de moi.
- Jean..., fit la voix, immensément désolée, de Javert.
- Je l'ai laissé libre à la barricade. »
Javert se pencha et se prit la tête dans ses mains. Quelle était la raison de tout ça ? Un piège magnifiquement élaboré par John Madeleine ? Mais pourquoi ? C'était tordu, ridicule...
« Je pense que je vais me coucher, lança Javert, épuisé physiquement et moralement. Je n'en peux plus.
- Il s'est tué après cela.
- Demain. Nous irons voir un médecin. Avec ta fille !
- Et je suis mort un an après. Je me suis laissé mourir de faim et de chagrin. »
Cette fois, Javert s'est relevé du canapé. Il contemplait le Frenchie avec un regard affolé. Non, il ne pouvait pas gérer cela.
« Jean. Je suis désolé. Je dois... Shit ! »
Et le policier se précipita dans la chambre de Valjean. Il ne lui fallut que quelques instants pour récupérer ses affaires et quitter la maison du riche industriel.
Valjean était resté assis, désolé.
Avant de partir, Javert répéta, sans oser regarder Valjean dans les yeux :
« Je suis désolé. »
Et la porte claqua. Aussi fort qu'un coup de pistolet...
Habituellement, les séjours duraient quelques jours...voire quelques semaines...mais pas quelques mois.
Cela faisait six mois que Jean Valjean vivait au XXIe siècle, usurpant allégrement l'identité du Jean Valjean, riche industriel philanthrope.
C'était à devenir fou ! Mais ne l'était-il pas déjà ?
Valjean apprenait peu à peu. Il devenait un expert en informatique, passant des heures à surfer sur le Web à la recherche de toutes les informations qui lui faisaient défaut pour vivre à cette époque mouvementée.
Son secret résidait dans un petit carnet glissé dans une poche intérieure de sa veste et dans lequel il notait tous les termes inconnus qu'il entendait.
Et il devenait de plus en plus sûr de lui, agissant fermement dans ce Paris du XXIe siècle qu'il découvrait...qu'il apprenait à apprécier...
Dentifrice, Smartphone, Trust, WC, OTAN, Téléréalité, Shampoing, Bourse, NASDAQ, Crédit...
Valjean apprenait les mille détails de la vie quotidienne au XXIe siècle.
Si les premières réunions avec son conseil d'administration avaient été assez houleuses, Valjean pouvait s'enorgueillir d'avoir réussi à charmer son auditoire et à convaincre ses actionnaires de son sérieux et de son efficacité en tant que dirigeant de la société Valjean.
Cosette avait été tellement inquiète pour son père, le voyant si incertain, si maladroit mais elle était maintenant pleinement rassurée.
Le préposé du Père Lachaise ne retrouva jamais la tombe de Fauchelevent… Valjean avait du être enterré de façon anonyme…
Le temps passa d'une atroce lenteur.
On ne parlait plus du tout du policier américain.
Cela n'avait été qu'une aventure sans lendemain.
Valjean vivait donc une vie par procuration et attendait que le couperet tombe...
Six mois.
Six mois avant de revenir en arrière et d'avoir des nouvelles de Javert.
Un coup de téléphone un soir alors que Valjean regardait un épisode d'un feuilleton qu'il avait appris à apprécier. Des histoires sur le XIXe siècle qui l'amusaient follement par leurs bêtises et leurs anachronismes.
Le numéro affichait « inconnu » mais Valjean répondit quand même. Au cas où il se serait agi de quelqu'un en difficulté.
« Allo, ici Valjean.
- Javert. »
Une prise de souffle. Valjean resta dans l'expectative.
Six mois. Valjean n'avait pas oublié l'homme et ses rêves n'étaient pas toujours chastes.
« Comment vas...allez-vous ?
- Je peux te parler ?, demanda le policier, utilisant sciemment le tutoiement.
- Bien entendu. Que se passe-t-il ?
- Ce serait plus simple si tu m'ouvrais la porte. »
Un rire au bout du téléphone et Valjean se précipita sur la porte mentionnée. Il l'ouvrit à la volée et fut saisi par la vision qu'il eut.
Javert était là, son téléphone à la main et un sac assez lourd porté en bandoulière. Le policier était en jean noir et chemise blanche, sous une veste de cuir assez usée. Il était magnifique. Les lunettes de soleil complétaient sa silhouette, accentuant le côté policier américain sorti tout droit d'un feuilleton télévisé.
« Bonsoir Jean.
- Bonsoir...Fraco. »
Un fin sourire. Manifestement, le Frenchie avait enfin appris son prénom.
« Je peux entrer ?, fit Javert, souriant, amusé.
- Bien...bien sûr. Tu es en France depuis longtemps ?
- Ce matin. »
Valjean s'écarta et laissa passer le policier. Sciemment, Javert le frôla de son épaule. On en revenait à la séduction ? Valjean sentit ses joues brûler alors qu'il refermait la porte.
Javert ne l'avait pas attendu, il était allé dans le salon, sachant très bien l'agencement des pièces. Valjean le rejoignit, encore incertain de ce qu'il devait faire.
Cela fit rire Javert.
« Encore ? Tu as eu six mois pour t'habituer non ?
- Oui, oui. Tu me donnes ta veste ? »
Javert eut un mouvement gracieux pour retirer sa veste, accentuant le roulement des épaules. Valjean remarqua aussitôt la largeur des épaules, la force des muscles...rougissant toujours...
Javert retira ses lunettes de soleil.
Merde ! Les yeux de Javert ! Des vitraux de glace, lumineux, étincelants. Le Frenchie lui avait manqué, tout insensé qu'il soit. Et Valjean ressentait la même chose. Il n'avait pas oublié ces yeux, ces mains, ce sourire.
« Un café ?, proposa le vieux forçat, plus sûr de lui maintenant dans cette époque de technologie.
- Volontiers. Le café de l'avion était infect.
- C'est vrai. »
Valjean avait du voyager plusieurs fois en six mois, reprendre l'avion. Ce n'était pas une partie de plaisir mais il s'y était fait. La peur était moins forte.
Quelques manipulations et la machine à café leur servit un excellent expresso. Valjean désigna le canapé à Javert et le policier s'assit, son sac à ses pieds.
Le Frenchie était curieux. Javert s'était enfui avec tellement de hâte la dernière fois, voulait-il reprendre leur relation ? Ou y avait-il autre chose ?
Et les deux hommes se retrouvèrent assis, côte à côte, les cuisses se touchant et les lèvres courbées dans des sourires intimidés. Dieu ! Quel âge avaient-ils à jouer ainsi les adolescents amoureux ?
Javert fut le premier à se reprendre.
Il avait une mission à accomplir.
Et ce n'était pas une partie de plaisir.
Six mois qu'il travaillait dessus, dormant peu la nuit pour ne pas empiéter sur ses heures de travail, accomplissant une besogne d'archiviste titanesque...pour le vieux Frenchie...
Javert ouvrit son sac, après avoir vidé d'une seule gorgée son café et posé la tasse sur la table basse.
« Tu as ramené du travail à la maison ?, » demanda gentiment Valjean.
Une légère appréhension était perceptible dans la voix.
« Il y a du vrai dans ce que tu dis. »
Un dossier, épais, fut sorti et posé à côté de la tasse. Valjean ne plaisantait plus. Cela semblait sérieux.
Et Javert se pencha en avant et contempla intensément le vieil homme. Si beau avec sa chevelure blanche et ses yeux bleus d'azur.
Javert se détesta pour perturber ainsi le repos de l'industriel.
« J'ai réfléchi Jean. Ton histoire m'a fait réfléchir. A en devenir fou. Il n'y a pas tellement d'explications plausibles à ton obsession.
- Jav..., commença Valjean, désolé de cette expression.
- Tu es venu me sauver à New-York, simplement à cause de mon nom, ajouta le policier, coupant sans scrupule la parole au Frenchie. Ma situation t'a rappelée celle de ton policier français. Même nom, même circonstance. J'ai donc commencé par le nom. Il n'y a pas beaucoup de Javert, ce n'est pas un nom très courant. Même en France et encore moins aux États-Unis. Un de mes contacts travaille dans les services fédéraux. Aucun Javert aux États-Unis, hormis ma famille. Tous décédés.
- En prison ? »
Javert contemplait Valjean. Il avait été tellement affolé par le résultat de ses recherches. Il avait même songé au pont de Brooklyn mais avait préféré se saouler au-delà de l'entendement.
« En prison. Miami. Ma mère était une prostituée, mon père un meurtrier récidiviste. Morts tous les deux. »
Javert avait ouvert son dossier et en sortit deux photographies assez anciennes. Un homme et une femme sans sourire, des photographies judiciaires.
On retrouvait le regard froid, les cheveux noirs, le nez fort.
Valjean examinait ces inconnus, attendant fébrilement la suite.
« Puis j'ai changé d'époque. J'ai contacté un service d'archive judiciaire en France via Interpol. Je me suis permis cette demande en axant sur mon nom. Je voulais compléter mon arbre généalogique. Cela a fait rire les collègues.
- Tu l'as trouvé ? Dieu ! »
Javert ne dit rien mais sortit un dessin de son dossier. Une gravure du XIXe siècle, assez caricaturale mais...ressemblante...
Javert...
Ses favoris, sa haute taille, ses yeux perçants... L'inspecteur Javert !
« Mon contact était plutôt arrangeant. Il m'a tiré une biographie de cet homme. Ce Javert. Un inspecteur de police remarquablement bien noté, inspecteur de première classe à quarante ans ! J'ai étudié la police française au XIXe siècle ! C'était un beau parcours. Pour un gitan né au bagne d'une prostituée et d'un galérien.
- C'était un excellent policier..., murmura Valjean, regardant toujours le portrait de Javert.
- Il a été garde-chiourme au bagne de Toulon, puis il est entré dans la police grâce à la protection du secrétaire du préfet de Paris, M. Chabouillet. Il a ensuite travaillé comme chef de la police d'un certain M. Madeleine à Montreuil-sur-Mer.
- Tu as découvert cela aussi ? »
Un souffle.
Javert sortit des coupures de journaux, bien protégées sous des enveloppes plastiques. On parlait de M. Madeleine, on voyait son portrait, le saint maire de Montreuil, refusant la légion d'honneur, ouvrant des hôpitaux et des écoles de charité, développant son usine.
M. Madeleine...
Les yeux de Valjean, la carrure et les épaules. Valjean avait détesté ces articles lors de leur parution, le mettant trop en avant lui qui ne rêvait que de disparaître dans l'oubli.
SCÈNE V
Valjean étudiait les documents posés sur la table devant lui tandis que Javert poursuivait ses explications, en essayant si fort de ne pas laisser trembler ses mains.
« A la fin, je suis venu moi-même faire des recherches dans les archives départementales et aussi à Paris. J'ai discuté par mail, par téléphone. Mes collègues pensent sérieusement que je prépare un livre d'historien sur la police au XIXe siècle. »
Javert tourna les pages de son dossier et se mit à rire.
« Un bon policier ce Javert ! Il a reconnu le forçat évadé caché sous les habits du maire de Montreuil. »
Cette fois, les mains du policier tremblaient en posant les pages des journaux, évoquant l'arrestation, le procès à Arras, Champmathieu...
« C'était ainsi avec John Madeleine ?, demanda gentiment Valjean.
- Putain, souffla Javert. Je ne sais plus si tu es fou, si je suis fou ou si c'est le monde qui a déraillé.
- Je suis désolé...
- C'est la même histoire. La même ! Transposons-là à Miami, à Albuquerque, à New-York... La putain de même histoire ! J'aurai du mourir noyé dans l'East River.
- Je remercie le Ciel de t'avoir sauvé.
- Pourquoi ne l'as-tu pas sauvé ? Lui ? »
Cette fois, on ne tergiversait plus. Il était donc le Jean Valjean de 1832 ?
Javert déposait entre les mains de Valjean l'article du Moniteur évoquant la mort de l'inspecteur Javert, mort des suites d'un suicide, le policier s'étant jeté dans la Seine sur un coup de folie.
Valjean s'en voulait toujours atrocement. Il nota ses mains qui tremblaient aussi en tenant la page si ancienne, si jaunie du journal qu'il avait déjà lu, il y avait plus d'un siècle.
« Je ne savais pas. J'étais fatigué. J'avais sauvé un homme à la barricade, mon gendre, Marius... L'inspecteur m'avait dit qu'il m'attendrait. Il ne l'a pas fait. Son départ m'a immensément soulagé. Après...j'ai simplement cru à la folie... Aujourd'hui, je le regrette. J'aurai du le suivre. »
Valjean se pencha en avant et glissa ses mains devant sa bouche, tellement désolé, tellement plein de remords.
« Dans les archives de la police parisienne, j'ai découvert des rapports à son nom, des courriers écrits par l'inspecteur Javert, dont une lettre datée du 7 juin 1832. Il a démissionné avant de se tuer. »
Javert sortit une photocopie d'une simple liste d'observations devant servir à améliorer le service, concernant les prisonniers, leur tenue, leurs chaussures... Quelque chose de dérisoire mais sachant la date, l'heure et ce qui allait se passer juste après, c'était pathétique.
Valjean posa sa main sur sa bouche, horrifié de ce que Javert avait fait juste après cette lettre écrite à une heure du matin au poste du Châtelet.
« Je me suis dit que tu avais voulu me sauver à cause de mon nom. Une obsession malsaine. Maintenant, je ne sais pas.
- Je ne sais pas ce que je fais là, admit Valjean.
- C'est une histoire tellement incroyable. Tout concorde. J'ai lu des témoignages sur les barricades, j'ai feuilleté Vidocq et les rapports de la police. J'ai retrouvé la trace de l'inspecteur Javert à Saint-Merri.
- Vraiment ? Ils allaient le tuer !
- Les rapports parlent d'une libération par un des révolutionnaires. C'était toi ?
- C'était moi... »
Javert soupira puis se leva soudainement et reprit son discours, plus dur, plus sec.
« J'ai chassé John Madeleine à-travers les États-Unis. J'ai fait de sa vie un Enfer. Il a usurpé une identité, c'était un voleur. A Albuquerque, j'étais sous ses ordres en tant que chef de la police et lui était le maire. J'ai réussi à le démasquer et j'ai perdu sa trace. A New-York, il m'a échappé de peu. S'il n'y avait pas eu Jondrette...ou toi... »
La voix de Javert devint suppliante lorsqu'il se tourna vers Valjean :
« Ne devrais-je pas être mort ? »
Valjean se leva prestement et vint saisir les mains de Javert, les yeux focalisés sur ceux du policier :
« NON ! Tu n'as fait que ton devoir ! J'aurai du sauver Javert à Paris ! Comme je t'ai sauvé à New-York !
- Quelle histoire de fou ! »
Javert était si proche de Valjean. Cela les troubla.
« Si je suis venu vers toi Jean...si je suis venu c'est pour te rendre quelque chose qui est à toi.
- A moi ?
- Quelque chose que ton Javert a fait pour toi et que tu aurais du recevoir avant ta mort.
- Quoi ? »
Javert se recula, forçant Valjean à le relâcher. Le policier se pencha à nouveau vers le dossier et en sortit un document.
Un papier épais, jauni, à en-tête officiel.
Valjean le prit des mains de Javert et le lut avec soin.
Avant de tomber en arrière sur le canapé, frappé de ce qu'il lisait.
Une grâce royale pleine et entière au nom de Jean Valjean.
« Mais que... Mais quand ? Je n'étais pas gracié quand je suis mort ?! Je ne comprends pas !
- Javert a du vouloir régler ses comptes avec toi avant de se tuer. »
Ces mots sinistres ne plurent pas à Jean Valjean, le vieux forçat leva la tête et regarda Javert, l'examinant enfin, avec soin, sans se laisser porter par le désir.
Javert avait maigri, il avait des joues creuses, des cernes assombrissaient ses yeux. L'homme était épuisé, au-delà de tout. Ses yeux étaient fixes, vides.
Et cela frappa Jean Valjean.
Javert avait le même regard juste avant de se tuer. Il était ainsi dans ce fiacre qui les entraînait dans la nuit, lui, Marius et Valjean. Le policier devait faire le point et ne pas trouver d'autres solutions à son dilemme que la mort.
Javert revivait donc la même scène ? Encore et encore ? La Seine valait bien l'East River.
Le sac de voyage de Javert était conséquent. Avait-il démissionné ?
Javert vivait-il maintenant une vie au XXIe siècle ?
« Nous devrions dormir, lança doucement Valjean. Pour digérer tout cela.
- John Madeleine a été gracié officiellement il y a deux jours... Je l'ai demandé durant des semaines.
- Tu as bien agi. C'est bien.
- Il... Je... »
Javert se passa une main sur les yeux, immensément fatigué.
« Je dois y aller, » murmura le policier.
Ho non, mon tout beau, pensa malicieusement Valjean, hors de question que tu me joues une deuxième fois la scène du plongeon dans la Seine.
« Fraco, souffla Valjean. Je n'ai pas encore pu te remercier.
- Ce n'est pas la peine. J'ai...j'ai fait ces recherches pour toi. Je voulais...je voulais te rendre la sérénité d'esprit. »
Javert eut un rire dépité et ses yeux se posèrent sur ses chaussures.
« C'était stupide.
- De vouloir me rendre la sérénité d'esprit ? »
La main de Valjean se glissa sur la joue, toujours mal rasée de Javert et caressa doucement.
« Non… Mais je ne m'étais pas attendu à…
- Ce que tu perdes la tienne, compléta Valjean, souriant gentiment.
- Tu es prenant, Jean Valjean. Briseur de lois.
- C'est quelque chose que Javert aurait pu me dire, admit le forçat.
- Tu as couché avec lui ? »
Une petite question anodine. Était-ce la réelle raison de la venue du policier jusque chez lui ? La jalousie ? L'amour ? Valjean ne savait pas trop quoi répondre mais en voyant les yeux paniqués de Javert, il trouva les mots justes.
« Non. Je n'ai jamais couché avec Javert, ni avec personne. Tu as été le premier...et le seul... »
Valjean accentua la pression de sa main sur la joue de Javert, forçant l'homme à baisser la tête jusqu'à lui afin de capturer ses lèvres et de l'embrasser. Doucement. Juste un pinceau des lèvres. Avant de forcer la bouche de Javert à s'ouvrir pour sa langue.
Valjean, le si pieux maire de Montreuil, le si calme jardinier du couvent du Petit Pic-Pus avait découvert le sexe et il désirait follement l'homme devant lui. Javert gémit sous le baiser, se soumettant à la volonté de son compagnon.
Mais vous pouvez faire confiance à Javert pour complexifier les choses. Le policier se recula et murmura :
« Tu as couché avec moi parce que je lui ressemble ? C'est pour cela que tu m'appelles Javert et non Fraco ?
- Tu parles trop ! »
Et Valjean fit taire Javert par un baiser appuyé. Approfondissant la touche. Lentement, il fit pression sur le policier, le faisant reculer, jusqu'au canapé. Il y eut un instant d'incertitude avant que Javert ne se laisse pousser en arrière pour s'asseoir.
Valjean vint aussitôt se placer à califourchon sur les genoux de Javert, ne quittant pas la bouche de ce dernier.
Il avait manqué les baisers du policier, ses caresses, son odeur. Café et cigarette. Javert n'avait pas tout à fait la même au XIXe siècle, il sentait aussi le cuir et la graisse de pistolet.
Cela fit rire l'ancien forçat, éloignant Javert, le front plissé d'incertitude.
« Qu'y a-t-il Jean ?
- Tu as récupéré ton pistolet à silex ? »
Drôle de moment pour poser cette question, mais le policier ne se formalisa pas. Il n'osait pas, trop inquiet de la raison d'une telle demande.
« Oui. Anderson ne l'a pas abîmé.
- Toute la brigade l'a essayé ?
- Oui, sourit Javert, plus détendu. J'ai même du faire un cours sur le maniement d'un pistolet à poudre noire. »
Un sourire, amusé, et des yeux, flamboyants. Javert examinait l'homme au-dessus de lui. Une rareté, une étrangeté.
Jamais Javert n'avait vu une obsession aussi cohérente, une folie aussi parfaite. L'homme croyait dur comme fer à cette histoire. Et...Javert luttait pour ne pas succomber à la même folie… Il désirait tellement Jean Valjean.
Le lieutenant de police Javert avait minutieusement interrogé John Madeleine, recoupant les faits et examinant les témoignages. Jamais les deux hommes ne s'étaient rencontrés.
Deux imbéciles, candides et naïfs, perdus en prison, condamnés pour un délit qui ne méritait que quelques années au vu de leurs circonstances atténuantes.
C'était incroyable.
Une telle coïncidence !
Et le lieutenant Javert a changé totalement d'attitude. Il a commencé à reprendre le dossier John Madeleine. Il a commencé à hanter les bureaux de ses supérieurs au nom de la justice. Il a commencé à rencontrer des juges et des avocats afin d'obtenir une grâce au nom de John Madeleine. On le regarda d'abord avec surprise puis il agaça de plus en plus, puis...il réussit à convaincre les autorités du bien fondé de cette demande.
Six mois pour tout boucler !
Six mois pour tout changer !
Rendre sa vie et sa liberté à John Madeleine. L'homme avait pleuré de joie en apprenant ce que Javert avait obtenu pour lui.
Rendre son histoire à Jean Valjean. C'était le point. Coucher avec lui était un bonus.
« Fraco, murmurait doucement la voix de Valjean. Tu vas bien ? »
Le recentrer sur le présent.
C'était quelque chose qu'il avait du mal à faire. Le psychiatre qu'on lui avait collé dans les pattes avait été formel. Javert devait cesser de boire et ne pas hésiter à prendre des médicaments. Pour dormir. Pour oublier.
Six mois d'Enfer.
« Je vais bien, » répondit Javert, en souriant.
Mensonge ! Valjean savait bien lire les yeux de l'inspecteur maintenant.
« Tu as démissionné ? »
Maudit Frenchie ! Lui et son flic du XIXe siècle.
« Oui, » lança simplement Javert.
Une prise de souffle ! Donc il avait bien lu les signaux. Javert voulait se tuer. Ce soir, cette nuit. Valjean caressa les cheveux si courts du lieutenant, essayant de lui montrer toute l'affection dont il était capable.
« Reste ici cette nuit.
- Pourquoi ?
- A ton avis ? »
La bouche de Valjean se perdit dans le cou de Javert, embrassant la peau si douce.
« Tu veux baiser ?
- Je veux faire l'amour avec toi. En effet.
- Mhmmm, gémit Javert, laissant sa tête partir en arrière.
- Et peut-être te convaincre de rester avec moi.
- Cette nuit ?
- La vie…
- Tu es tombé amoureux le Frenchie ?, ne put s'empêcher de lâcher Javert, goguenard.
- Tu m'as manqué. Tellement manqué.
- Jeannn. »
Rester pour la vie ?
Javert eut envie de rire. Il était si mal. Sa raison s'effilochait au fil de jours. Il la sentait s'effilocher. C'était une drôle de sensation de sentir qu'on devenait fou. Peut-être était-ce l'influence des recherches historiques ? Ou alors c'était déjà là, avant...et il n'avait fallu que la présence de ce maudit Jean Valjean pour tout remonter à la surface.
Comme des bulles d'air fétide éclatant dans un marais.
Des souvenirs ?
Des cauchemars ?
Javert rêvait de la mer et du soleil, de sang et de sueur… Un bâtiment immense et des hommes en tunique rouge enchaînés pour des travaux de force. Et il se voyait, lui, jeune, le menton levé et le mousquet à la main…
Un rêve ?
Il voyait les yeux bleus de Jean Valjean brûlants de haine éternellement posés sur lui.
« A Toulon, tu as sauvé la vie d'un homme, murmura Javert, le regard perdu dans le vague.
- Oui, admit Valjean, incertain de la tournure des pensées prises par l'homme dans ses bras.
- Et tu as été fouetté pour insubordination…
- Oui. J'avais osé sortir de mon espace attitré. »
Javert ne dit rien de plus.
Valjean pensait que Javert avait lu un rapport sur Toulon. A mille lieues de penser que c'était dans l'esprit du policier.
L'excitation retombait.
Javert était immensément fatigué. Il avait envie d'un verre, comme tous les soirs depuis six mois. Valjean se redressa pour le libérer. Il ne savait pas quoi faire.
« Au lit Fraco. Nous parlerons demain.
-Demain... »
Un sourire laid, avec trop de dents. Le sourire de Javert.
Valjean entraîna Javert dans sa chambre, abandonnant tout en plan dans le salon. Là, il se déshabilla puis aida le policier à se déshabiller, avant de se coucher tout contre lui. Un bras protecteur posé sur la poitrine amaigrie de Javert.
« Bonne nuit Fraco.
- Bonne nuit Jean. »
Et dans la nuit, une petite voix angoissée, si éloignée du baryton, retentit.
« Est-ce que Javert t'a fait du mal à Toulon ? »
Un silence.
Un souffle.
Puis une réponse. Laconique.
« Oui », répondit Valjean.
Et ce fut tout.
XIXe SIECLE
PARIS
SCÈNE I
Le couvent du Petit Pic-Pus fonctionnait selon un rythme précis, fait de chants et de prières. Cosette y était heureuse, entourée d'enfants de son âge, apprenant l'essentiel de ce qu'il faut à une jeune femme de bonne famille, pieuse et soumise. Une nonne ?
M. Ultime Fauchelevent se réveilla au son de la cloche du couvent appelant à l'office des Laudes. Il devait faire vite, s'il voulait apercevoir Cosette, sa précieuse fille, avant qu'elle ne disparaisse, engloutie dans le sombre bâtiment religieux.
Quel jour était-on ?
Quelle année ?
Les douleurs étaient revenues. La misère était décente. Le couvent n'était pas riche, M. Fauchelevent se contentait de peu. Un peu de pain, de l'eau. Voilà pour le matin.
Le jardinier du couvent se redressa rapidement, s'habilla en quatrième vitesse, n'oubliant pas la clochette accrochée à sa jambe, et sortit dans le jardin.
Le printemps resplendissait.
Les portes du dortoir s'ouvrirent, laissant s'écouler le flot des jeunes filles. Donc Cosette avait quatorze années. Elle chercha son père du regard et lui fit un sourire resplendissant. De quoi remplir son cœur pour la journée.
Avant de suivre ses compagnes pour une nouvelle journée de labeur.
Cosette avait quatorze ans. Nous étions en 1829.
Fantine était donc morte à Montreuil ?
Valjean se creusait la tête pour revoir la chronologie de sa vie. Il était à Paris, il se cachait depuis six ans dans le couvent. Le Père Fauchelevent était mort depuis quelques années. Cosette était sa raison de vivre.
Où était Javert ?
Jean Valjean ne comprenait plus rien à cette histoire. Il pensait, espérait !, revenir à Montreuil et vivre en paix avec l'inspecteur Javert. Et le voilà à Paris.
Et il ne savait pas quoi faire de cela.
La mère supérieure le regarda avec stupeur lorsqu'elle passa non loin de lui, étonnée de voir son jardinier, si efficace et travailleur, rester aussi désœuvré.
Cela fouetta l'ancien forçat, qui retrouva une fois de plus ses vieilles habitudes et se mit à son jardin.
Une journée de labeur.
Valjean la passa comme dans un rêve éveillé, se rappelant à la fois du passé, du présent et du futur ?
Cela dura deux jours. Deux jours avant que Valjean ne se décide à prendre un risque. Il ne voulait pas patienter trois ans avant de revoir Javert.
Selon sa précédente vie, Cosette et lui avaient quitté le couvent peu de temps après les seize ans de Cosette. Avant de se promener dans le jardin du Luxembourg où Cosette allait rencontrer l'amour de sa vie, ce malencontreux Marius Pontmercy.
Peut-être fallait-il le sauver aussi dans cette vie ?
Donc M. Fauchelevent demanda l'autorisation à la Mère Supérieure de quitter quelques jours l'enceinte consacrée du couvent. Le vieux jardinier voulait retrouver son pays natal et revoir les tombes de ses anciens.
Ce fut un argument qui convainquit la vénérable Mère Supérieure...ça et la promesse de revenir au couvent dans un délai proche.
M. Fauchelevent fit ses malles, embrassa fort sa fille Cosette, en larmes, lui promettant de l'emmener un jour accomplir ce pèlerinage à son tour.
Et Jean Valjean se retrouva dans la rue, loin de la protection des hauts murs du couvent...se traitant de jobard...mais c'était plus fort que lui.
Il voulait savoir !
Était-ce la même histoire ?
Était-ce la suite de la dernière vie ? Javert était donc resté un ouvrier agricole à Crèvecoeur ?
Valjean prit un fiacre et se fit amener Maison Gorbeau. Imprudent au possible mais l'heure n'était plus à la prudence. Si l'inspecteur Javert voulait le trouver, il allait lui faciliter les choses.
De toute manière, Cosette était en sécurité, même dans le pire des cas. Même dans le cas du retour à Toulon.
Valjean prit une chambre, d'un prix modeste très attractif, et déposa ses aff aires, avant de partir en chasse dans les rues de Paris.
Valjean commença prudemment ses recherches par les alentours du Châtelet. A l'affût de la silhouette si remarquable de l'inspecteur Javert. L'homme devait être aussi sérieux qu'à Montreuil, revenant tous les jours rendre compte à son commissaire.
Et...les heures passèrent…
La fin du jour approcha.
Valjean allait abandonner, dépité. Il était assis à la terrasse d'un café, face à la rue, la vue sur l'immeuble officiel du commissariat du Châtelet.
Et puis…il les entendit et se figea.
Deux voix dont il reconnut parfaitement l'une d'elles. L'inspecteur Javert !
« Tu ne peux pas prétendre que tu ne sais pas Rivette !
- Javert, fit l'homme, las. Je ne suis pas comme toi ! Je ne sais pas tout sur tout.
- Je ne sais pas tout !, grogna Javert. Mais il est évident que Vidocq est mêlé à ce trafic d'armes !
- Javert, répéta le dénommé Rivette. Tu es trop sûr de toi ! Viens, je te paye un café !
- Rivette !, jeta la voix pleine de ressentiment de Javert.
- Tes rapports attendront bien quelques minutes ! Tu as besoin d'un café, j'ai besoin d'un café ! Il fait froid et tu nous as fait sauter le repas.
- Il fallait arrêter ce tire-laine !
- Javert... »
Mais cela sonna comme un rire.
Un souffle agacé et Valjean vit enfin les deux hommes passer devant lui. Deux policiers en uniforme réglementaire, matraque au côté et chapeau sur la tête. Mais Valjean n'avait d'yeux que pour le plus grand, le plus imposant.
Javert était bien l'inspecteur Javert. Ses cheveux, noirs de corbeau, commençaient à grisonner au niveau des tempes. Le dénommé Rivette était un jeune homme, s'efforçant de suivre les pas rapides de son aîné.
Les deux policiers s'assirent à une table, aussitôt servis en boissons et en pain frais. On devait les connaître, deux habitués de l'établissement.
« Un forçat à la tête de la Sûreté, grommela Javert.
- Vidocq est un excellent chef de la Sûreté, Javert. Tu ne peux pas lui retirer cela ! Il a plus d'arrestations à son actif que toute la brigade réunie. Même plus que toi !
- Un putain de forçat chef de la police ! Merde Rivette ! Le monde peut-il être plus fou ? »
Un rire amusé. Rivette observa son compagnon avec un humour moqueur. Valjean les espionnait, prenant garde de ne pas se faire remarquer.
« Tu dois avoir l'habitude de ça Javert !, se moqua gentiment le dénommé Rivette. Avoir un forçat comme supérieur !
- Si tu me parles encore de M. Madeleine, le prévint Javert, la voix menaçante, je te jure que je t'en colle une !
- Javert, Javert, Javert... Tu es trop intransigeant !
- La loi est faite pour être obéie !
- Tu devrais te trouver une gentille petite femme, Javert, cela adoucirait ton caractère. »
Le rire éclata, un peu rouillé. Javert était amusé maintenant.
« Rivette... »
Et les deux policiers burent leur café en silence. Même assis à une table d'estaminet, Javert semblait toujours nerveux, sur le qui-vive. Ses yeux dardaient dans tous les coins.
Son compagnon ignorait son manège, plus intéressé par les silhouettes féminines qui déambulaient dans la rue.
Enfin, Javert claqua de l'argent sur la table et se leva, son verre terminé.
« Je retourne à la préfecture. Ne traîne pas Rivette !
- Mais oui, monsieur l'inspecteur de Première Classe ! Je finis mon zif et je viens. »
Un hochement de tête et Javert reprit son chemin en direction de la préfecture. La silhouette si haute de Javert tranchait sur la petite taille des passants.
Ça et la canne à pommeau plombé faisaient ressortir Javert.
Donc Javert était inspecteur à Paris. Il n'était pas ouvrier agricole et manifestement il n'avait pas été l'amant de M. Madeleine.
Retour à la case départ ?
En fait, cette petite scène se déroula plusieurs fois. Pas tous les jours mais presque. L'inspecteur Javert était un homme de routine. Il terminait sa ronde aux alentours des mêmes horaires, flanqué de son collègue, l'inspecteur Rivette.
Régulièrement, les deux hommes se permettaient un café dans l'estaminet face à la préfecture...et régulièrement, ils faisaient le point sur leurs affaires en cours.
Valjean découvrait le courage de Javert, frisant la témérité avec horreur. A-travers les admonestations de son collègue. Il le savait déjà mais il n'en avait pas vraiment eu cure à Montreuil-sur-Mer et encore moins à Paris.
« Trois ! Ils étaient trois ! Putain ! Tu ne pouvais pas m'attendre ?, s'écriait Rivette, excédé.
- Il fallait agir vite !
- Trois ! Tu aurais pu être tué ! Javert !
- Ils n'avaient que des surins. Tu parles ! »
Le verre claqua fort sur la table, faisant sursauter Valjean qui leva les yeux pour examiner les deux policiers.
Javert était assis, les bras croisés, un pli barrant son front, l'air terriblement agacé. Devant lui, le dénommé Rivette était en colère, le regard mécontent. Il frappait du poing sur la table pour appuyer ses dires.
« Que va dire Marigny ? Merde Javert !
- Trois escarpes arrêtés !? Il va être content !
- Il ne sera pas content, Javert. Non. Il ne sera pas content de toi...ni de nous...
- Pourquoi ?, grogna le policier, étonné.
- Javert. Tu aurais pu être tué. Putain.
- Je ne le suis pas, jeta Javert, avec colère. Merde ! »
Une fois de plus, le grand policier quitta la table, les bottes claquant sur le sol avec nervosité. Il était fâché.
Une autre fois. Javert et Rivette se permirent un repas complet. En mangeant une saucisse accompagnée de haricots, Rivette tentait de circonvenir son collègue.
« Son premier enfant, Javert. Tu pourrais...
- Non, souffla Javert, épuisé.
- Satenay a invité toute la brigade.
- Non !, répéta Javert, plus sèchement.
- Il va être déçu... »
Javert se mit à rire en buvant son vin.
« J'en suis sûr. Satenay a beaucoup d'amitié pour moi.
- Satenay est un con. J'admets mais...
- Et je suis un rabouin. Je sais !
- Pour la brigade ! Javert, tu pourrais faire un...
- NON ! Ce soir, je dois travailler mes rapports. Il y a encore la Veuve Ruellan à interroger et Vidocq m'a fait demander à la Sûreté. Un fric-frac manifestement.
- Vidocq exagère ! Tu as besoin de repos !
- Mais oui daronne. Mais oui. »
Encore ! Le rire de Javert, inusité et rouillé mais il était agréable à l'oreille.
« Vidocq, le grand chef de la Sûreté aime me rappeler ma place dans la hiérarchie. De vieux ressentiments.
- Tu l'as connu ?
- Au bagne de Toulon.
- Lui aussi ? Décidément. Tu as toujours affaire à des forçats défouraillés ! »
Ils riaient, tous les deux, avant que Javert ne lance froidement un simple « non » pour clore la discussion.
L'inspecteur Javert était un homme simple, honnête et dévoué à son métier. Valjean le savait déjà mais il le vit en action...ou du moins il en entendit parler.
Et puis, le vieil habitué du café « Suchet » rencontra aussi d'autres policiers. La préfecture comptait plusieurs inspecteurs et plusieurs sergents.
Le café « Suchet » proposait de bons repas, à un prix abordable, et un excellent café. Cela attirait les cognes.
On parlait de Javert, on parlait de lui avec des sentiments mitigés. Du dédain, voire du mépris devant ce gitan né au bagne et devenu policier du respect et même de l'admiration devant cet inspecteur de police efficace et implacable.
« Tiens Duval ! Tu connais la dernière de Javert ?
- Qu'est-ce qu'il a encore fait le gitan ?
- Il a arrêté la bande de floueurs de la rue Saint-Honoré.
- Mazette ! De la belle ouvrage ! Des mois qu'on était sur leur piste. Combien d'hommes avec lui ?
- Trois. En comptant Rivette. »
Un souffle. Consterné. Avant de conclure.
« Un jour il y restera. Quel con !
- Pas de casse. Juste un coup de bâton en pleine face.
- Nez cassé ?
- Non. Javert a eu de la chance. Il voulait protéger Rivette. »
Consternation.
M. Fauchelevent dut retourner travailler au couvent. Il s'obligea à vivre la douce vie du jardinier si pieux mais Valjean bouillait à l'intérieur.
Son enquête avançait peu.
Il ne savait pas où habitait Javert. Il ne l'avait jamais su et n'avait aucun moyen de le savoir. Demander à un policier le rendrait suspect.
Suivre Javert s'était révélé dangereux et impossible.
Valjean l'avait tenté deux fois. Il s'était juré de ne plus le faire lorsque l'inspecteur Javert se retourna soudainement pour l'examiner avec soin.
L'ancien forçat ne trouva son salut que dans la fuite.
M. Fauchelevent patienta...des jours et des jours avant de chercher à revoir le policier.
Une nouvelle promenade aux alentours de la préfecture de police, le plus discrètement possible. Valjean examina les silhouettes des policiers rentrant de leur patrouille, Javert parmi eux, si droit et raide. Avec parfois un sourire réjoui.
Le sourire du fauve.
Une arrestation réussie ?
SCÈNE II
Et puis tout bascula...
M. Fauchelevent avait trouvé une solution acceptable à son dilemme. Le vénérable jardinier ne pouvait pas se permettre de partir en pèlerinage toutes les semaines, donc il chercha une activité lui accordant le droit de sortir régulièrement du couvent.
Il la trouva.
Un jardinier était manquant dans un autre couvent de Paris. Les nonnes manquaient de fonds pour en embaucher un. Cette affaire empoisonnait l'existence de la Mère Supérieure qui ne pouvait pas offrir d'aide financière à ses filles dans le besoin.
Cosette en parla à son père, répétant les mots prononcés par les nonnes devant les élèves réunies dans leur salle de classe.
Et M. Fauchelevent entrevit une possibilité. Il se proposa pour le poste en attendant l'arrivée d'un autre jardinier.
La Mère Supérieure était désolée de voir son jardinier si efficace quitter son couvent mais M. Fauchelevent se montrait simplement charitable. On lui accorda la permission de quitter l'enceinte du couvent pour se rendre dans l'autre établissement.
On lui accorda un cheval et un véhicule.
On lui accorda une liberté totale sur ses mouvements dans la ville.
Pourvu que l'autre couvent fut satisfait des services du jardinier du Petit Pic-Pus et tout irait bien.
M. Fauchelevent assura qu'on le serait. Et retourna à la chasse à l'inspecteur Javert.
Ce n'était qu'une question d'organisation. Travailler tous les après-midis au couvent de Sainte Hildegarde et rester le matin au Petit Pic-Pus. Le cheval et la carriole permettaient au jardinier de se déplacer avec son matériel dans tout Paris, rapidement et sûrement.
Valjean tint une semaine son joli programme de jardinage avec sérieux et attention. Puis il se permit un café à l'estaminet « Suchet ».
Il n'avait pas vu Javert depuis des jours. Il fut heureux de le revoir. Javert était fatigué, Valjean le voyait dans les mains qui tremblaient en serrant la tasse de café et dans les cernes qui assombrissaient les yeux si clairs du policier.
A ses côtés, l'inspecteur Rivette était aussi épuisé que son collègue mais il était clairement fâché.
« Je ne comprends pas comment ils font !, grogna le jeune policier.
- Tu ne comprends pas comment ils font ou pourquoi ils le font ?, se moqua Javert.
- Les deux, admit Rivette.
- Je peux t'éclairer pour le pourquoi. Les parents de la victime vendent la gamine pour récolter de l'argent. La vie est chère.
- Javert ! Comment peux-tu être si indifférent ?! La gamine a huit ans ! Merde ! Huit ans !
- Je ne fais que t'expliquer Rivette !
- Je ne comprends pas... »
Cette fois, le jeune homme était découragé. A la grande surprise de Valjean, Javert posa une main sur l'épaule de son collègue.
« Rivette ! Nous allons les trouver, je te le promets. Cela prendra le temps que cela prendra mais nous allons les trouver. Et ils comprendront que la matraque d'un policier n'est pas un accessoire de mode.
- Javert... Tu leur casseras les dents ?
- Si nécessaire. Pourquoi pas ? »
Les policiers échangèrent un rire, petit et fragile. Puis Javert se pencha en avant et reprit la conversation :
« Nous les arrêterons, nous les amènerons devant Vidocq et le Mec se chargera d'eux. On ne peut pas lui retirer cela, le fagot a de la répartie. Quant au comment... Je ne peux pas te répondre Rivette, je ne comprends pas non plus comment ils peuvent faire cela ! Vendre son enfant aux plus offrants. Ce sont des êtres vils. La guillotine sera leur seule récompense.
- Tu es sûr ?
- Foi de Javert ! Nous les poisserons et nous leur ferons passer le goût des enchères. »
Un silence.
Les policiers finirent leur verre. De l'eau d'affe. Une période difficile.
Valjean aurait aimé suivre cette histoire d'enfant vendu par ses parents et forcé à se prostituer mais la vie n'était pas facile pour l'ancien forçat.
Deux jardins à gérer et celui du couvent Sainte Hildegarde était mal entretenu. L'ancien jardinier venait de décéder et l'homme, par conséquent, n'avait pas pu se charger du jardin.
M. Fauchelevent se révéla une véritable bête de somme.
Il retourna la terre, sema, entretint avec soin. Il arracha des souches et planta des nouveaux arbres. Il accomplit un véritable travail de forçat...au détriment de Javert...
Les semaines passèrent...puis les mois...
Cosette grandit.
Valjean vieillit.
Les cheveux de Javert grisonnaient de plus en plus. Le policier portait un pli permanent entre les yeux, du aux soucis, aux nuits blanches, au travail excessif...
Il commençait à ressembler à l'homme des barricades.
Valjean essayait une fois ou deux par semaine de se retrouver dans l'estaminet devant la préfecture. On le connaissait bien maintenant, il avait sa place réservée et un café bien chaud pour lui.
On ignorait son nom mais on l'aimait bien. On l'appelait le « birbe » avec affection. La serveuse adorait discuter avec lui, ravie de voir ce vieillard, assez impressionnant, rougir devant ses sourires et ses questions.
« Tiens mais c'est notre vieux « birbe » ?! Un café et une tranche de pain ?
- S'il-vous-plaît. »
Valjean n'osait pas interroger le personnel du café sur les policiers qui venaient se restaurer dans l'établissement. Ce serait mal vu et franchement dangereux de sa part.
Javert était un homme de routine.
Il suffisait de patienter. Le policier allait réapparaître un jour ou l'autre.
Et puis un jour, Valjean fut horrifié par ce qu'il apprit.
Il vit arriver à l'heure habituelle l'inspecteur Rivette...seulement il était accompagné d'un autre policier. Un dénommé Dumars.
Où était Javert ?
Les deux policiers s'assirent et prirent leur café habituel.
Valjean était sur des charbons ardents.
Ou était Javert ?
Et Dieu merci le sujet fut évoqué.
« Alors Rivette ? Et Javert ?, fit le dénommé Dumars, soufflant sur le café trop chaud.
- État stable ! Il est enfin sorti de l'inconscience hier.
- Il survivra ?
- Il a de fortes chances de survivre. Cet imbécile a demandé à rentrer chez lui.
- Déjà ? Cela ne m'étonne pas de lui. Si Chabouillet l'apprend...
- Il était trop faible pour marcher. Je l'ai aidé et il m'a renvoyé. »
Une prise de souffle. Valjean était tétanisé. Manifestement Rivette l'était également, vu le geste apaisant de son collègue envers lui. Une main sur l'épaule.
« Le rabouin est increvable. Ne te fais pas tant de mauvais sang !
- Putain ! Ce coup de surin était pour moi.
- Javert est comme ça ! Il a sauvé la vie de presque tous les cognes de Paris. C'est un jobard et un poilu. Il fait du regout au détriment de sa propre vie.
- Pour moi..., répéta le jeune policier, le nez baissé sur son verre.
- Tu l'as vu depuis ?
- Il ne m'a pas laissé le voir, répondit Rivette, la voix pleine d'amertume.
- Javert est comme ça, Rivette. Il ne laisse personne l'approcher de trop près. Il va vouloir se terrer chez lui et lécher ses plaies comme un loup blessé.
- Je voudrais l'aider ! Il a besoin de soutien avec sa blessure.
- Tu verras Rivette ! Dans une semaine, blessé ou pas, Javert sera de retour dans les rues de Paris et se lancera à la poursuite du moindre tire-laine.
- Si seulement... »
Ils rirent. Sans entrain avant de laisser le silence retomber le temps de finir leur verre. Valjean était prêt à demander où habitait l'inspecteur blessé lorsque la Providence fut de son côté.
« Où habite Javert ?, demanda l'inspecteur Dumars. Je voudrais lui rendre visite tantôt. Il ne va pas apprécier cela mais Marigny a demandé de ses nouvelles ce matin. Javert a oublié d'informer la préfecture sur sa santé.
- M. Chabouillet ?
- Comme de juste. En plus, on le croit encore sagement à l'hôpital...
- Javert habite au 5, rue des Vertus. Mais il ne te laissera pas entrer Dumars. Il a laissé sa logeuse avec des ordres précis.
- Et je suis mandaté par le divisionnaire en personne pour visiter un blessé. Tu crois vraiment qu'elle va me refuser le passage ?
- Elle non...mais lui... »
Le « birbe » avait déjà disparu alors que les cognes finissaient à peine leur tasse de café.
Bien sûr que c'était imprudent. Le comble de l'imprudence. Ce n'était pas Montreuil, ce n'était pas le Paris du XXIe siècle, c'était la vraie histoire.
Javert et Valjean étaient deux ennemis intimes. Ils se croisaient et se recroisaient au gré des années, et toujours la haine les séparait.
Mais voilà !
Jean Valjean n'était plus ce Jean Valjean.
Il voulait revoir Javert, il voulait se rassurer quant à son état, il voulait l'aider...si le policier l'acceptait de la part d'un ancien forçat.
Juste un regard pour se rassurer et Jean Valjean disparaîtrait comme une ombre dans la nuit.
La rue des Vertus était une rue assez étroite, peu de promeneurs, surtout des travailleurs... Valjean ne mit pas longtemps à trouver une arrière-cour dans laquelle il pouvait laisser son cheval et sa carriole en toute sécurité.
Puis, il se dirigea vers le 5. Un immeuble pauvre et vétuste mais assez bien entretenu. Le salaire du policier ne semblait pas s'être amélioré avec les années.
La pauvreté simple et honnête. Un homme travailleur et dévoué à son métier.
Il ne suffit à M. Madeleine que de quelques mots de persuasion pour convaincre le Cerbère de l'inspecteur de le laisser accéder à l'appartement du policier. Ça et quelques pièces de monnaie.
Valjean monta donc l'escalier grinçant de l'immeuble à la suite de Mme Dubois. Cette dernière frappa doucement à la porte du policier avant d'ouvrir avec sa clé.
Un salon plongé dans l'obscurité apparut, dans lequel retentit une voix faible, venant d'un lit placé dans un angle de la pièce :
« J'avais demandé à rester seul...
- Ce monsieur souhaite vous visiter monsieur l'inspecteur. Il dit qu'il est votre ami.
- Je n'ai pas...
- Alors, inspecteur ! On ne reconnaît pas ses amis ? »
Un silence. Puis la même voix résonna, plus circonspecte.
« Merci Mme Dubois. Je vous prierai d'aller chercher la police.
- Pardon inspecteur ?, demanda la vieille femme, affolée.
- Il plaisante, sourit M. Madeleine. Si vous pouviez nous apporter un peu de café, s'il vous plaît, cela fera du bien à l'inspecteur.
- Bien entendu, monsieur. »
La logeuse disparut.
M. Madeleine entra résolument dans la pièce.
Dès la porte refermée, l'obscurité retomba, complète. Il fallut quelques temps aux yeux de Valjean pour s'habituer mais il était possible de se déplacer dans un environnement aussi dépouillé. Un juron éclata, ressemblant plus à un cri de douleur...mais le bruit d'un chien qu'on arme fut clairement perceptible.
Valjean se précipita sur le lit qu'il avait repéré depuis la porte.
« Ne bougez pas ! Vous allez vous faire mal.
- Putain Valjean ! Si tu crois que tu vas me suriner sans problème...
- Lâche ça Javert ! »
Valjean s'était jeté sur le policier, l'immobilisant sans mal et arrachant de ses mains un pistolet à silex qu'il tentait d'utiliser... Javert poussa un gémissement et se laissa épingler, trop faible pour se battre. L'arme tomba à terre, dans un bruit lourd que tout le monde dut percevoir dans l'immeuble.
Javert prit un souffle, tellement content de sentir l'angoisse monter dans l'homme qui le retenait sur le lit, mais il sentait aussi le malaise poindre et luttait pour rester conscient.
« Alors 24601 ? Tu prends ta revanche ? Dépêche-toi alors car ils ne vont pas tarder. Je me ferais un plaisir de te passer les poucettes, même si je dois crever pour cela.
- Javert, non.
- Tu veux quoi ? Du fric ? J'en ai pas ! Alors vas-y ! Tente ta chance ! Mais ne me rate pas car je ne vais pas te rater ! Je te le jure.
- Calme-toi Javert. S'il vous plaît inspecteur. Calmez-vous !
- Tu as choisi le bon moment. Je suis... »
Mais la petite bataille et la pression exercée par Jean Valjean avaient rouvert la blessure de Javert, le sang coulait. Ce fut trop pour le policier qui perdait pied.
Lentement, il ferma les yeux et tomba dans l'inconscience.
Valjean se recula. Furieusement inquiet.
Le cœur de l'inspecteur battait la chamade, son front était brûlant. Javert avait la fièvre et était très faible. Il avait quitté l'hôpital depuis peu aux dires de l'inspecteur Rivette. Il était blessé à la poitrine manifestement, vu l'épais bandage qui lui entourait le torse.
Valjean repoussa doucement le blessé dans le lit, l'entourant délicatement de la seule couverture que possédait le policier.
Javert était inconscient.
Valjean s'éloigna du lit. Il chercha dans l'obscurité de la pièce une chandelle et en découvrit une sur la table de chevet. Il ne fallut pas longtemps pour l'allumer et éclairer la pièce.
Oui, Javert était pauvre. Digne mais pauvre. Une seule pièce pour tout logement, dans laquelle se trouvaient quelques meubles, une table, une armoire... C'était à peu près tout. Le poêle était glacé. Javert ne devait pas chauffer souvent, vu le peu de charbon qu'il possédait et de toute façon son état devait l'empêcher d'entretenir un feu.
Valjean secoua la tête, atterré.
L'inspecteur Rivette avait raison, Javert avait besoin d'aide.
Et le vieux forçat s'y attela.
Profitant de l'inconscience du policier, il se chargea de défaire ses vêtements afin d'accéder plus facilement à la blessure. Le bandage était sanguinolent. La plaie s'était rouverte, expliquant la pâleur de Javert et sa faiblesse.
Valjean resta saisi devant la vision du torse de l'inspecteur. Si maigre, si pâle. Javert ne s'économisait pas, il ne mangeait pas à sa faim, il se poussait hors de ses limites.
Il était déjà comme ça à Montreuil-sur-Mer et M. Madeleine ne s'en était jamais soucié.
SCÈNE III
Valjean avisa un tas de chiffon sur la table, visible dans la faible lueur de la chandelle. Il s'en saisit et entreprit de changer le bandage.
Javert allait plus mal que ce que pensait l'ancien maire de Montreuil. Il ne réagit aux soins de ce dernier que par des gémissements.
« Inspecteur, vous êtes toujours impossible. »
Et Valjean se fit le plus doux possible en manipulant l'inspecteur, il retira le pansement souillé et frémit devant la plaie qui s'étalait sur le torse du policier.
Un large coup de couteau en effet.
« Comment a-t-on pu vous laisser sortir de l'hôpital dans cet état ? », murmura Valjean, horrifié.
Javert devait souffrir le martyr. Valjean eut envie de lui donner un peu de sédatif mais, bien entendu, le policier en était dépourvu.
S'il avait été au XXIe siècle, Valjean lui aurait administré un analgésique et un antiseptique. La blessure semblait saine mais la fièvre du policier indiquait une infection.
« Merde... »
Valjean fit de son mieux. Il n'était pas médecin. Juste un jardinier de couvent.
« Demain, je vous apporte un lot de plantes médicinales. Sœur Kallista connaît bien les plantes. Je devrais avoir quelque chose pour vous. »
Mais toutes ces paroles tombaient dans le vide. Javert était plongé dans un évanouissement profond. Cela inquiétait de plus en plus l'ancien forçat d'ailleurs.
Enfin, ce fut réglé.
Puis, Valjean essaya d'améliorer les choses. Il ouvrit les volets et laissa entrer la pâle lumière du jour, il se chargea également du poêle. Et la pièce, glaciale, se réchauffa enfin. Valjean se promit de faire livrer du charbon à Javert le plus vite possible.
Un faible coup à la porte et la logeuse réapparut, un plateau dans les mains portant deux tasses de café. Valjean vint l'aider.
Elle eut un sourire approbateur en voyant la pièce rendue plus accueillante par les soins de l'ami de l'inspecteur.
« Il dort ?
- Oui, mentit Valjean. Il est fatigué.
- Dame ! Hier, il était encore à l'hôpital. Un coup de couteau. Mais le diable d'homme a refusé que je le soigne. Je ne sais pas comment il s'est débrouillé.
- Oui, je le connais. »
Il lui rendit son sourire, un peu désespéré.
« Je suis bien contente de voir quelqu'un pour lui. L'inspecteur est si seul.
- Je ne le laisserai plus seul dorénavant.
- A la bonne heure ! Je lui prépare un bouillon ? »
Une lueur d'espoir brillait dans les yeux de la logeuse. Il ne fallait pas se leurrer. Elle était contente pour le policier mais aussi elle était contente de recevoir de l'argent pour ses soins.
M. Madeleine avait bien compris et sortit encore quelques pièces de sa poche pour les lui donner.
« Ce serait très gentil. Et si quelqu'un pouvait amener du charbon pour l'inspecteur, ce serait parfait.
- A votre service, monsieur. »
La logeuse disparut à nouveau, diligente et efficace.
Valjean posa le plateau sur la table et se mit à réfléchir posément sur la situation.
Que faire ?
Bien sûr, la première chose à faire était d'appeler un médecin pour examiner le blessé, Javert avait dû voir un médecin à l'hôpital mais depuis sa libération, il devait se débrouiller sans.
L'homme était fiévreux, faible et pâle comme un mort. Il allait mal.
Mais comment faire venir un médecin si la première chose que le policier allait faire était de le renvoyer pour se charger d'arrêter Jean Valjean ? Appeler ses collègues.
Valjean soupira.
L'ancien forçat vint se placer au chevet du blessé et l'examina...
Jean Valjean était un homme courageux...téméraire...et fondamentalement bon... Il le prouva une fois encore.
Avisant un broc rempli d'eau fraîche, Valjean trempa son mouchoir et commença à lutter contre la fièvre en épongeant le front du policier.
L'homme gémit lorsque le froid de l'eau entra en contact avec la chaleur de la fièvre. Cela le réveilla.
Valjean carra ses épaules, prêt à une nouvelle attaque.
Mais Javert était faible. Les yeux gris étaient voilés de brume. Le chien-loup n'arrivait plus à montrer les dents.
« Comment vous sentez-vous inspecteur ?
- Valjean ? Tu es encore là ? »
Le policier chercha à se redresser mais Valjean l'en empêcha, plaçant doucement ses mains sur les épaules de Javert.
« Ne bougez pas ! Vous avez fait assez de dégâts !
- Que veux-tu 24601 ?
- Si je vous réponds « veiller sur vous » vous allez me croire ? »
Javert ferma les yeux et se mit à rire, un simple souffle.
« Non. Laisse-moi un peu de temps et je vais te foutre en tôle...
- Bien. Alors essayons de vous remettre sur pieds.
- Je te croyais intelligent… Jean-le-Cric…
- Moi aussi. »
Un sourire. Partagé.
Et Javert cessa de lutter, il serra les dents et s'abandonna aux soins de l'ancien forçat. Valjean n'aima pas cet abandon. Javert était brûlant de fièvre. Il perdit à nouveau connaissance.
M. Madeleine ne resta pas longtemps au chevet du policier. Il hésita encore quelques minutes et voyant que la fièvre était toujours aussi forte, il fit appeler un médecin. Distribuant encore des pièces de monnaie à la logeuse pour arriver à ses fins.
Une vingtaine de minutes et l'argent de M. Madeleine accomplit des merveilles. Un médecin, nommé Vernet, vint visiter le policier blessé.
Aussitôt alarmé par la forte fièvre, il ausculta l'inspecteur de police avec soin. Son visage fermé exprimait assez le sérieux de la situation. Enfin, il laissa en paix le blessé et se tourna vers l'homme présent.
« Son état est grave.
- A quel point ?
- Je l'ignore. Il ne devrait pas être ici. Il devrait être à l'hôpital. Sa blessure est récente. Un coup de couteau ?
- Oui, répondit prudemment Valjean.
- Bon. Je suppose que l'inspecteur refuserait de retourner à l'hôpital. Un problème de finances ?
- Je suppose. Il n'aime pas les hôpitaux. »
Des réponses évasives. Valjean ne pouvait pas laisser Javert seul, abandonné dans le dortoir encombré d'un hôpital surpeuplé.
« Bon. Nous allons essayer de le soigner dans ce cas. Il va falloir surveiller attentivement sa fièvre. Des compresses d'eau froide devraient suffire. Pour sa blessure, il faut changer le plus régulièrement possible le bandage. La plaie est saine mais elle est très large et loin d'être cicatrisée. Que l'homme soit sorti ainsi de l'hôpital me semble un bel exploit !
- Et pour la douleur ?
- Du laudanum. Il faudra endormir le patient. Un léger sédatif suffira. Enfin, il faut le faire manger et boire. Du bouillon d'abord puis de la viande rouge. Qu'il se refasse une santé ! Il a perdu beaucoup de sang.
- Rien d'autre ? »
L'espoir transparaissait dans la question, il fit lever les yeux du médecin avec surprise. On tenait tant à ce vieux policier fatigué ?
« La prière ! Je repasserai demain. N'hésitez pas à le déshabiller et à l'éponger sur tout le corps. Il faut briser cette maudite fièvre et cela ira mieux.
- Bien, bien. Je me charge de lui, » fit Valjean, l'angoisse visible dans les yeux bleus d'azur.
Le docteur regarda Jean Valjean, avec compassion. Pour la première fois, l'homme semblait touché et perdit son air professionnel.
« Il est robuste. Ce n'est pas le choléra. Ce n'est qu'une blessure mal cicatrisée. Votre homme est imprudent...mais baste ! On ne s'en formalisera pas. »
Et sur un dernier sourire, le médecin se retira, laissant sur la table une petite bouteille de laudanum et une facture...
Valjean se rassit au chevet de Javert, saisissant le broc d'eau et le mouchoir et reprenant la tâche d'éponger le front brûlant et en sueur du policier.
Cela dura quelques heures. La nuit était profonde. Puis un tambourinement retentit. Caractéristique. Valjean sentit les poils de sa nuque se soulever. Avec un sourire bienveillant, M. Madeleine se leva pour accueillir les policiers.
Et en effet, la porte s'ouvrit pour dévoiler les visages abasourdis des deux inspecteurs vus tantôt. Rivette et Dumars.
« Messieurs les officiers ?, lança M. Madeleine, d'une politesse appuyée.
- Nous venons voir l'inspecteur Javert, expliqua le plus âgé, le dénommé Dumars.
- Bien entendu, » sourit M. Madeleine.
Et Valjean s'écarta pour laisser passer les deux hommes. Rivette se précipita aussitôt sur le blessé, étendu sur son lit de douleur mais Dumars était plus curieux. Le cogne tourna autour de Jean Valjean, circonspect.
« Vous êtes un ami de Javert ?
- Oui. »
Un peu laconique. Le sourire s'accentuait. On reconnut la méfiance de Javert et on apprécia.
« Javert ne nous dit rien de sa vie privée. Vous comprendrez notre surprise...
- Javert a toujours été ainsi. Rien de personnel. »
On acquiesça.
Dumars examina Javert posément et secoua la tête. Rivette était assis à son chevet et caressait le front de son collègue.
Merde, ce coup de couteau lui était destiné. Si Javert ne s'était pas interposé, ce devrait être lui qui serait couché à sa place. Et ce serait sa mère qui le veillerait en pleurant.
Rivette en avait les mains qui tremblaient.
« Comment va-t-il ? »
La voix était lasse. Ce n'était donc pas la première fois.
« Je ne vous cache pas, messieurs, que l'état de santé de l'inspecteur est préoccupant. »
Des paroles un peu maniérées.
Dumars examina plus attentivement l'homme qui se chargeait de son collègue blessé. Un bourgeois riche ? Il n'était pourtant pas bien vêtu. Un homme avec de l'éducation ? Il avait pourtant une carrure massive, mieux adaptée à un travailleur de force.
Qui était-il ?
« Bien. Y a-t-il quelque chose que nous pouvons faire pour vous ? Les collègues et moi-même on a organisé une collecte... Javert ne va pas travailler avant quelques jours, si cela peut lui permettre de payer son loyer... »
Dumars sortit une petite enveloppe de sa poche, cela surprit Rivette qui contempla son collègue avec stupeur.
« M. Chabouillet a tout organisé, Rivette, sourit le policier. On n'abandonne jamais un collègue dans l'adversité, comme a dit M. Marigny. C'est pas bien lourd mais il en a pour quelques jours.
- Je vais participer aussi. »
Rivette se releva et plongea sa main dans sa poche, il en sortit quelques pièces de cuivre. Le jeune homme n'était pas bien riche, non plus, mais il donna ce qu'il put au policier.
« Bien, rétorqua Dumars en prenant l'argent de Rivette et en le glissant dans l'enveloppe. Vous transmettrez à l'inspecteur Javert le mécontentement profond de monsieur le secrétaire du Premier Bureau. M. Chabouillet souhaite le recevoir le plus rapidement possible dans son bureau.
- Ce sera fait, monsieur. »
Valjean souriait en recevant l'enveloppe. Elle n'était pas bien lourde mais il y avait de l'argent. Une collecte pour Javert ?! Faisait-il déjà cela à Montreuil-sur-Mer ? M. Madeleine imita les deux policiers et glissant toute la monnaie qui était en sa possession dans l'enveloppe.
Rivette reprit sa veille tandis que Dumars commençait son interrogatoire.
« Vous connaissez l'inspecteur depuis longtemps ?
- Oui. »
Depuis Toulon, vous savez le bagne.
Le policier souriait, attentif mais impérieux. Il fallait lui lâcher une information avant d'éveiller sa méfiance. Après tout, Javert était totalement incapable d'appuyer ses dires.
« Nous étions amis il y a longtemps. Nous nous sommes perdus de vue. J'ai appris sa blessure et je suis venu l'aider. »
Puis, après quelques souffles, M. Madeleine ajouta penaud :
« Je suis arrivé depuis peu à Paris.
- Javert est un homme secret... Et vous vous appelez ? »
Un regard appuyé, autoritaire. Ha ces cognes !
« M. Fauchelevent. »
L'inspecteur Dumars réfléchissait. Non, Javert ne lui avait jamais parlé d'un Fauchelevent.
« Votre qualification ? »
Interrogatoire ! Valjean avait déjà vu tellement pire ! On l'avait interrogé à coups de gifle et de matraque après son vol chez Monseigneur Myriel.
« Jardinier au couvent du Petit Pic-Pus. »
Et voilà, il était grillé.
Si jamais Javert le dénonçait, il perdait tout. Son nom, sa position et Cosette.
« Jardinier ? Je n'aurai jamais imaginé Javert s'intéresser aux fleurs. »
Le policier souriait. Plus détendu, maintenant qu'il avait ses réponses.
« Vous avez raison, monsieur. Javert ne s'intéresse pas aux fleurs.
- Ou alors à celles qui peuvent servir à empoisonner, » renchérit le dénommé Dumars.
Un sourire amusé.
Rivette ne suivait la conversation que d'une oreille distraite. Alarmé par l'état de Javert, il se tourna vers M. Fauchelevent.
Oui, il était bien jeune le dénommé Rivette.
« Vous allez vous charger de lui ?
- Oui, je le veille. J'ai prévenu le couvent. Je reste ici cette nuit.
- Il a la fièvre, fit le jeune policier, accusateur.
- Oui, je vais tout faire pour la faire baisser. »
On remarqua le broc d'eau, l'éponge et on acquiesça. Manifestement, les policiers avaient l'habitude des blessures et des fièvres.
« Bon. Je vais retourner à la préfecture. M. Marigny attend mon rapport. »
Dumars s'apprêtait à partir, il héla son collègue et les deux hommes saluèrent M. Fauchelevent.
Puis ils quittèrent l'appartement de leur collègue sur la promesse de revenir le lendemain.
Rivette s'inquiétait énormément, Dumars lui était curieux de savoir qui était l'homme qui gérait ainsi Javert.
Un jardinier de couvent ?
Quelle histoire abracadabrante se cachait là-dessous ?
Une fois seul, Valjean se permit un long souffle, inconscient qu'il était de la peur qu'il avait ressentie face à ces représentants des forces de la loi.
Il se laissa tomber sur la chaise au côté de Javert et, la main tremblante, il reprit la tâche d'éponger le front du policier...toujours perdu dans les limbes…
SCÈNE IV
Le lendemain matin, la douleur que ressentit dans la nuque Jean Valjean était terrible. Il avait passé l'âge de dormir sur une chaise.
Un ricanement accueillit son gémissement de douleur.
« Réveillé le Cric ?
- En effet, murmura Valjean, en ajoutant sèchement : le cogne.
- Non, non, cela ne va pas !, opposa tranquillement Javert. On ne m'appelait pas ainsi à Toulon...
- Vous le saviez ?, demanda Valjean, surpris.
- Évidemment. Je suis un gitan... Logique qu'on m'appelle le rabouin.
- Il y avait d'autres surnoms... »
Une petite taquinerie mais elle attira un regard noir. C'était comme jouer avec un lion, il fallait se méfier des griffes.
Javert était détendu, la fièvre avait disparu mais son visage était d'une extrême pâleur.
« Il y en avait d'autres..., reconnut simplement Javert.
- Comment vous sentez-vous ? »
Une nuit passée à éponger, caresser les cheveux, faire boire de l'eau fraîche durant les rares moments de lucidité... La fièvre avait enfin diminué vers quatre heures du matin. Valjean s'était endormi vers cinq heures après avoir administré du laudanum à Javert.
« Mieux, » avoua Javert, malgré lui.
Un sourire éclatant impressionna le policier. Valjean était-il devenu fou ? Javert ne savait plus quoi penser de tout cela. Il avait été surpris à son réveil de voir Jean Valjean encore à son chevet, endormi sur sa chaise. Il avait eu furieusement envie de le saisir par le col pour l'emmener au poste le plus proche. Ou au moins de gueuler jusqu'à attirer un voisin et faire venir la police.
Et il n'avait rien fait de tout cela.
Il était resté assis à examiner l'homme profondément endormi. Retrouvant la douceur de M. Madeleine dans les boucles un peu emmêlées de ses cheveux soyeux, retrouvant la force de Jean le Cric dans la masse des muscles au repos, les épaules si larges qu'elles remplissaient les costumes faits sur mesure de l'ancien forçat.
Et il se surprit à apprécier la vue. Il se surprit à vouloir caresser les boucles pour les redresser. Cela l'agaça.
« Que veux-tu Valjean ? Une remise de peine ?
- Même pas.
- Je ne serais pas ton complice, gronda le policier.
- Je m'en doute, inspecteur, » sourit Valjean.
Javert était décontenancé.
Puis Valjean se redressa, s'étirant et relevant ses bras.
« Dieu ! J'ai mal au dos. J'ai passé l'âge de ces enfantillages. »
Javert le regardait intensément. Il ne comprenait pas et il n'aimait pas cela. Et il n'aimait pas non plus la soudaine chaleur qu'il ressentait en voyant les muscles étirer les manches de la chemise de Valjean. Un homme fort et puissant, oui, tellement dangereux. Un passeport jaune !
« Mais que veux-tu à la fin Valjean ?
- Je veux vous aider.
- Alors rends-toi dans le prochain poste de police et constitue-toi prisonnier. »
Ce fut craché entre des dents serrées. Il fallait mettre fin à cette promiscuité malsaine. Jamais Javert n'avait toléré quelqu'un près de lui. Encore moins un criminel.
Valjean baissa la tête.
« Quand vous serez en meilleure santé, je vous obéirais.
- Ben voyons ! »
Un rire ironique, dégoulinant de mépris.
Mais Valjean ne plaisantait pas.
Le jardinier de couvent était un homme de parole. L'inspecteur était réveillé et en assez bonne forme. Valjean se leva et remit son manteau élimé.
Javert regardait chacun de ses mouvements avec intérêt.
L'intérêt du loup pour sa proie. N'est-ce-pas ?
« Portez-vous bien inspecteur !
- Bonne chance Valjean. Maintenant que tu as montré ton museau, je te jure que je vais te chercher et te retrouver. Dés que je pourrais sortir de ce plumard. »
Un bref salut de la tête et les deux hommes se quittèrent.
Retour au couvent.
Il fallait assumer ses tâches.
La Mère Supérieure du couvent du Petit Pic-Pus fut très compréhensive. Elle compatit devant la situation terrible de l'ami du jardinier. C'était la première fois en de nombreuses années qu'elle voyait son farouche jardinier côtoyer quelqu'un. Se trouver un ami. L'homme était si seul depuis la mort de son frère.
On allégea les tâches du jardinier. On prévint le couvent de Sainte-Hildegarde. Il ne fallait plus compter autant sur M. Fauchelevent. Il avait un ami malade à veiller. Sœur Kallista fournit en effet des plantes médicinales. Et la prière accompagna ses pas.
Le soir du lendemain, Valjean arriva chez le policier, fatigué par une journée de travail au jardin.
Il frappa doucement à la porte avant d'entrer.
Ce fut un choc !
Pour les deux hommes !
L'inspecteur Javert était étendu sur son lit, son torse nu était emballé dans un large pansement, sale de sueur. Il n'avait pas du réussir à se soigner lui-même, ou alors il avait abandonné.
Sa vision décontenança Valjean qui s'attendait à le voir couché, endormi, fragilisé.
Et l'inspecteur était abasourdi de revoir Valjean.
« Mais que fais-tu ici ?, grogna Javert, irrité.
- Je viens vous veiller. Comment vous portez-vous inspecteur ? »
Javert lisait à son arrivée. Un dossier, certainement un rapport de police.
« C'est toi qui m'as fait livrer du charbon ?
- Il est arrivé ?! Merveilleux. Je vais pouvoir allumer votre poêle. Il fait si froid dans votre appartement.
- Tu as réglé la facture ? Je n'ai pas eu…
- Ne vous préoccupez pas de cela. Avez-vous mangé ? »
Et une tornade envahit l'espace privé du policier.
Javert contemplait, impuissant, Jean Valjean se charger du feu, puis vérifier ses placards. La moutarde montait au nez du policier.
« Tu vas me foutre le camp Valjean !
- De quand date cette eau ?
- Ce matin ! Valjean !
- J'ai des herbes pour vous, inspecteur. De l'écorce de saule, de l'achillée, de l'ortie, du sureau… Je ne sais plus trop quoi. Cela se boit en tisane.
- Bon Dieu Valjean ! »
Javert se préparait à se lever pour jeter dehors cet importun mais la douleur le fit retomber sur le lit et gémir assez fort. Valjean se précipita à son chevet, paniqué. Il fit glisser ses mains sur le front, les joues.
« Mais que fais-tu Valjean ?, demanda doucement Javert.
- Je m'inquiète tellement pour vous.
- Pourquoi ? »
Une voix incertaine. Javert était effrayé. Jamais on ne l'avait touché gentiment, jamais on ne s'était inquiété pour lui. Et il s'agissait d'un ancien forçat, un homme qu'il avait pourchassé toute sa vie, arrêté et jeté en prison. Il ne comprenait pas. Il s'attendait à être giflé, frappé...outragé...
« Je ne vous veux aucun mal. Jamais, murmura tendrement Valjean, répondant à la question muette dans les yeux du policier.
- Je ne te crois pas. Mais je n'arrive pas à comprendre ce que tu veux.
- Une tisane contre la fièvre et la douleur. Avez-vous mangé ?
- O...oui… Du bouillon. Du fromage.
- Pas de viande rouge ?, fit Valjean, choqué.
- Je n'ai pas les moyens d'acheter de la viande rouge, avoua Javert en baissant les yeux, honteux de devoir l'admettre.
- Demain, vous mangerez du bœuf. Je vous le garantis. »
Javert se mit à rire. Interloqué. Il y avait toujours des mains sur son front, sur ses joues. Et il avait de nouveau la fièvre. C'était cela n'est-ce-pas ? Cette chaleur soudaine qui faisait brûler ses joues.
« Demain, je serais debout et je te mettrais les poucettes.
- Après le repas, si vous le souhaitez toujours. Maintenant, le bandage ! »
Javert ne dit rien. Il souffla de soulagement lorsque Valjean le lâcha enfin.
Le feu réchauffait la pièce.
Cela faisait du bien.
Valjean faisait chauffer de l'eau. Pour laver la blessure de Javert et pour faire la tisane. Javert était déjà déshabillé.
Le policier ne s'était levé qu'une paire de fois dans la journée à vrai dire. Il n'avait pas pu faire mieux. La blessure était douloureuse et il était trop faible. Il avait donc rongé son frein en attendant de reprendre des forces. Et l'idée de revoir Valjean l'avait soutenu. Il l'attendait sans trop y croire. Il l'espérait pour être franc. Même s'il aurait été incapable de dire pourquoi. Ces quelques heures avec le forçat avaient chamboulé l'ordonnance impeccable de sa vie.
Et le revoilà !
Ce damné forçat. Se pavanant dans son appartement, comme s'il était chez lui, ouvrant le placard, cherchant la vaisselle et lui servant une tasse de liquide chaud et parfumé.
L'arrêter oui.
S'il pouvait tenir sur ses jambes, il le ferait.
Pour mettre fin à cette situation inacceptable !
Arrêter Valjean était utopique pour l'instant. Il fallait bien accepter la situation pour le moment. Javert s'y résigna et accepta la tasse de tisane préparée par le forçat.
« Merci Valjean, murmura Javert, poliment. Ta tisane est bonne.
- J'en suis ravi. »
Un sourire éblouissant à nouveau. Cela énerva le policier. Le sourire était trop beau, trop heureux, trop tendre pour être honnête.
« Allez vas-y ! Explique-moi ce qui te pousse à venir me voir. Je dois avouer que j'ai passé la journée à essayer de comprendre tes motivations. Et cela me rend fou.
- Je veux vous voir en bonne santé.
- Te fous pas de moi Valjean !
- Je vous jure que c'est la vérité, inspecteur.
- Tu as besoin de mon aide ? Tu es en danger ?
- Non, rit Valjean.
- Merde ! Alors dis-moi !
- Doucement, ne vous énervez pas ainsi ! Vous allez faire revenir la fièvre. Maintenant le lavage.
- Il n'est pas question que tu me laves Valjean.
- Je vais donc user de ma force de Jean-le-Cric, menaça l'ancien forçat.
- Va au diable ! Tu ne me toucheras pas.
- Laissez-moi au moins changer votre bandage, il est sale et peut causer une infection.
- FOUS MOI LA PAIX !
- Certainement pas ! » renchérit Valjean.
Et l'ancien forçat s'approcha résolument de Javert. Le policier n'avait pas peur de lui, mais il était affaibli. Sa matraque lui manqua tandis que Valjean s'asseyait tout contre lui. Il allait se rebeller cette fois.
« Pourquoi ? Putain !
- Laissez-moi vous aider Javert ou je vous attache à votre lit. »
Un rire hystérique et Javert jeta d'une voix hargneuse :
« A Toulon, tu te souviens 24601 ? Tu avais reçu une blessure dangereuse à l'épaule, elle suppurait mais tu refusais les soins. J'ai du te menotter au lit de l'infirmerie.
- C'est vrai. Je me souviens.
- Pourquoi tu avais lutté autant ? Tu as été mis au mitard après cette révolte ridicule alors que tu aurais pu profiter de quelques jours de repos à l'infirmerie.
- Vous ne comprendriez pas, répondit tristement Valjean.
- Essaye toujours.
- J'espérais mourir à cause de l'infection. C'était une façon comme une autre de s'évader du bagne. »
Javert avait perdu son sourire, il médita quelques instants cette réponse puis acquiesça.
« Très bien Valjean. Puisque tu es tellement prêt à jouer les docteurs avec moi, change mon bandage.
- Avez-vous du laudanum ? Cela va faire mal. »
Le regard était méprisant mais Javert secoua la tête.
« J'en ai grâce à toi mais ce n'est pas la peine. J'ai connu pire.
- Si vous le dites inspecteur. »
Jean Valjean se chargea de retirer doucement le bandage, il avait préparé un broc d'eau chaude et il était méticuleux.
Oui, au bagne, Jean-le-Cric avait souvent été blessé. Combats, flagellations, accidents sur les chantiers... Rarement, on lui permettait un jour de repos. Il était si dangereux, si versatile, si rebelle. Un seul moment sans surveillance et 24601 en aurait profité.
Une fois, il dut être enchaîné pour être soigné. Oui c'était vrai.
Mais le temps avait passé.
Soudain, une horrible idée lui vint ! Est-ce qu'il allait se réveiller à Toulon ?
Ce fut tellement horrible qu'il blanchit instantanément, ce qui inquiéta aussitôt Javert.
« Valjean ? Qu'est-ce qui t'arrive ?
- Rien, rien. J'ai perdu l'habitude des blessures.
- Je ne t'ai rien demandé, lui rappela Javert.
- Je sais, » sourit Valjean.
Mais un regard ferme de la part du policier lui prouva qu'il n'était pas dupe du mensonge.
Et Valjean reprit sa tâche.
Il fallut longtemps avant que le pansement, souillé, soit retiré. Javert serrait les dents, attendant la douleur, mais il ne ressentait que de la gêne. Valjean était si doux, si attentionné. Des doigts caressaient sa peau et Javert détestait cette sensation. Même si...
La peau fut ensuite doucement lavée puis Valjean demanda à Javert de se redresser un peu, le temps d'envelopper son torse dans un nouveau bandage.
La plaie était vilaine mais elle ne suppurait pas, il n'y avait pas d'infection. Le médecin avait raison, la fièvre était un contre-coup de la blessure. Valjean était rassuré.
Puis, l'ancien forçat servit une tasse de tisane au blessé avant de s'asseoir à son chevet. Attentif à la respiration, au tremblement dans les mains…
SCÈNE V
Ceci fait, Valjean récupéra la tasse et reprit sa veille.
Javert ne savait plus quoi dire.
Arrêter cet homme impossible ?
Bien sûr qu'il le fallait !
Valjean lui jouait la même scène qu'à Montreuil. Le très saint maire de Montreuil, M. Madeleine et sa charité, et ses hôpitaux, et ses écoles, et ses orphelinats...etc…
Javert n'était pas dupe.
Oui mais…
Valjean était venu l'aider, lui offrir un soutien, du charbon, une présence amicale…
Une tentative de corruption ?
Cela ne servait à rien de demander pourquoi Valjean agissait ainsi, le vieux menteur allait répondre qu'il voulait seulement aider le blessé.
Mensonge !
Alors Javert ne disait rien et essayait de reprendre la lecture de son rapport. Une série de cambriolages inquiétait Vidocq, il souhaitait que Javert s'en charge. Le Mec relevait à peine la blessure du policier, y faisant vaguement allusion dans la conclusion.
Et Valjean ne supporta plus le silence :
« Comment s'est terminée l'affaire de la fillette vendue par ses parents ? »
Javert coucha son rapport sur sa poitrine et regarda Valjean avec un intérêt appuyé.
« Comment sais-tu cela toi ?
- J'ai entendu votre collègue en parler…
- Mon collègue ? »
Enferré dans ses mensonges une fois de plus, Valjean ne savait pas quoi ajouter. Javert eut pitié et répondit simplement :
« Les parents sont à la Force, la gosse… Je ne sais pas... »
Valjean fut horrifié.
« Vous ne savez pas où est l'enfant ? »
Javert était agacé.
« Je l'ignore Valjean. Je ne me charge pas des mômes. »
Un éclat blessé dans le regard. Le souvenir de Fantine revenait à M. Madeleine. Oui, l'inspecteur ne s'intéressait pas aux enfants. Cosette avait passé un an de trop chez les Thénardier. Le policier aurait pu aller la chercher, même après l'arrestation de M. Madeleine.
Javert voyait très bien dans quelle direction allaient les pensées de Valjean. Bizarrement, il n'aima pas cela et crut bon de se justifier :
« Je ne vous croyais pas Valjean. Ni toi, ni elle. Si j'avais su que l'enfant existait, je serais allé le chercher en effet.
- Vous auriez pu vérifier, tenta maladroitement Valjean.
- J'aurai pu. Mais je n'avais pas confiance en toi. Et encore moins en une pute.
- Javert !, plaida M. Madeleine. Ne l'appelez pas comme cela, s'il vous plaît.
- D'ailleurs, tu me parles de la gamine, tu as été la chercher à Montfermeil, n'est-ce-pas ?
- Oui. Les aubergistes qui la gardaient étaient des brutes.
- Où est-elle aujourd'hui ? »
Une prise de souffle, un instant d'hésitation.
C'était le nœud du problème.
Se taire, mentir ou avouer l'entière vérité ?
« Elle vit au couvent du Petit Pic-Pus. »
Javert était estomaqué. Valjean était-il devenu stupide ? Ou en avait-il assez de la vie ?
« Le couvent dans lequel je travaille comme jardinier. »
Il ne restait plus que le nom mais Valjean venait d'avoir une illumination. Il se pencha tout à coup sur Javert et lança :
« Si la gamine peut entrer au couvent et quitter l'orphelinat, vous seriez d'accord Javert ? »
Un peu dérouté par le changement de sujet de conversation, l'inspecteur mit quelques temps à répondre.
« Bien entendu. Un couvent sera toujours mieux qu'un orphelinat ou la prison… Mais Valjean, il faut… »
Valjean se leva, pressé. Il voulait parler à la Mère Supérieure, offrir de l'argent pour compenser la nouvelle arrivée et convaincre les sœurs d'accepter une nouvelle petite fille.
« Valjean, attends !
- Je reviens demain ! Essayez d'avoir la gamine avec vous, je l'emmènerais avec moi.
- La gamine avec moi ? Comment cela ?
- Au revoir Javert !
- VALJEAN ! »
La porte fut refermée avec force et Valjean retourna le plus rapidement possible au couvent.
Quelque part, cela lui permettait d'avoir un léger sursis. Jusqu'à demain.
La Mère Supérieure ne reconnaissait plus son jardinier. Elle en était ébahie. L'homme taciturne et sauvage qu'elle avait toujours côtoyé était devenu un homme souriant, affable...et compliqué.
Après le deuxième couvent à gérer, après les visites à un ami blessé, voilà que M. Ultime Fauchelevent parlait d'une petite fille victime de maltraitance qu'il fallait prendre sous son aile. Le jardinier était même prêt à payer mais la Mère Supérieure refusa tout net. Une malheureuse enfant martyrisée, elle méritait aide et soutien.
« Mais quand viendra-t-elle ?
- Je vais la chercher dés que vous donnez votre accord, ma mère.
- Alors, je vous le donne de grand cœur. »
Une lettre signée et paraphée avec l'acceptation de se charger de l'orpheline et Valjean retourna vers Javert.
Il était tôt encore mais Valjean était impatient.
Il serrait la lettre entre ses doigts, rempli d'espoir.
Il frappa à la porte de l'appartement de Javert et l'ouvrit. Et il fut accueilli d'un cri :
« Tiens M. Fauchelevent ! Vous venez voir la gosse ? »
Valjean gela.
Deux officiers de police étaient au chevet de l'inspecteur Javert. Droit, sec, vêtu de l'uniforme réglementaire. Une vision d'horreur.
Puis, Valjean reconnut enfin Rivette et Dumars. Javert, plus circonspect, contemplait la scène de son lit, d'un regard noir.
L'appréhension ne disparut que lorsqu'une petite fille, de sept ou huit ans à peine, apparut derrière la jambe de Rivette, les mains accrochées aux pans de l'uniforme du policier.
Valjean s'approcha et se pencha en souriant vers la petite, très M. Madeleine.
« Bonjour, mademoiselle. Comment tu t'appelles ? »
La gamine, terrorisée, tourna son visage de l'autre côté, pour ne pas voir l'inconnu. Valjean en fut dépité. Il se redressa et se retrouva face aux inspecteurs de police.
« Elle est bien jeune. Comment s'appelle-t-elle ?
- Marie Defrocourt. »
C'était Rivette qui avait répondu, Rivette qui contemplait M. Fauchelevent avec un regard brillant de plaisir. Cela surprit Valjean, on l'avait rarement regardé ainsi.
« Vous allez vous charger de la petite ?
- Oui, j'ai un message du couvent à votre intention. »
Le jardinier sortit la lettre de sa poche et la tendit au policier. L'inspecteur Rivette l'examina avec soin puis la transmit à son collègue, avec un sourire éblouissant.
« Voilà un acte très généreux de votre part. Merci M. Fauchelevent.
- C'est naturel. Ma...fille est aussi à ce couvent. Elle est une gentille enfant, elle prendra la petite Marie sous son aile. »
On acquiesça.
Les deux policiers ont décidé d'accompagner M. Fauchelevent jusque dans le couvent pour y déposer la petite, expliquer son cas et laisser des consignes.
Donc on se prépara à repartir...laissant Javert seul…
Rivette contempla Javert et lança en souriant :
« Ton ami est un homme exceptionnel. Tu ne nous as jamais parlé de lui ?! »
Javert sourit. Un peu amèrement.
Je vous ai parlé de lui des centaines de fois… A chaque fois que je parlais de M. Madeleine ou de ce forçat évadé Jean Valjean…
« Non, c'est vrai. »
Valjean leva la tête et croisa le regard de Javert, il était tellement surpris mais il rencontra un abîme d'amertume sans fond.
« Un homme exceptionnel... »
Tout un discours passa par les yeux des deux protagonistes. Valjean lança, le regard tendu :
« Je repasserai tout à l'heure Javert. »
Attendez-moi !
Javert ne dit toujours rien. Immobile comme une statue. Cela fit froid dans le dos de Valjean. Si Javert avait été capable de se lever, il aurait certainement réglé cette affaire définitivement. Par le silence, par les armes, par la Seine...
« Si vous le souhaitez..., » grinça Javert.
On partit sans perdre davantage de temps.
Au couvent, la Mère Supérieure se montra à la hauteur de son bon cœur. Elle accueillit avec joie la petite Marie, elle lui présenta ses nouvelles camarades, sa place dans le dortoir, le jardin bien entretenu par monsieur Fauchelevent... La petite ne quittait pas la main de l'inspecteur Rivette mais lorsqu'elle vit les autres fillettes, elle commença à sourire et à lâcher les doigts du policier.
Cosette apparut, au-milieu des autres filles, une jolie blonde, souriante et affectueuse.
M. Fauchelevent désigna sa fille à Marie avec tendresse. La petite Marie écoutait tous ces adultes, si sérieux, lui raconter comment elle allait vivre dans ce couvent bien fermé au monde.
On tolérait M. Fauchelevent, on ne permit pas aux policiers de pénétrer l'enceinte sacrée. L'enfant dut suivre une nonne pour l'entraîner vers les autres jeunes filles.
Ceci fait, on évoqua l'horrible histoire de Marie Defrocourt et la condamnation à la guillotine de ses parents. La Mère Supérieure compatit puis accepta de se charger de l'éducation de l'enfant.
Peut-être deviendrait-elle une nonne ?
On remercia M. Fauchelevent puis les hommes regagnèrent la rue. Le couvent était un espace interdit aux hommes. Assez de dispenses avaient été prodiguées ce jour-là.
Enfin, les policiers et le jardinier furent satisfaits.
« On boit un glace ?, proposa l'inspecteur Dumars. On a fait de la belle ouvrage. Le daron sera content. »
Un regard vers le jardinier. M. Fauchelevent accepta.
Un peu de sociabilisation s'imposait. Il ne fallait surtout pas que Javert reçoive de mauvais échos.
On marcha jusqu'à un estaminet assez minable dans lequel les policiers commandèrent un verre de bière avec un peu de pain et de fromage.
Un interrogatoire ? Encore ?
Jean Valjean s'inquiétait un peu mais non, Dumars et Rivette étaient simplement contents.
« Une belle fin. Je suis jouasse pour la petite môme.
- Oui, Rivette. Tu as le cœur trop sensible, s'amusa le dénommé Dumars.
- Pas toi ? Après ce qu'elle a vécu... »
Un rire amusé. Dumars secoua la tête en vidant son verre.
« Javert m'a raconté à quel point tu étais touché par cette histoire. Il s'inquiétait pour toi le rabouin.
- Javert a bon cœur en réalité. »
On se tourna vers le jardinier, surpris de l'entendre. Valjean regretta aussitôt de s'être fait remarquer. On s'intéressait à lui maintenant.
Et ce fut Dumars qui lança les hostilités, avec un regard appuyé et un sourire moqueur.
« Ainsi vous connaissez notre Javert depuis longtemps...
- Oui, en effet, fit paisiblement le jardinier.
- Depuis quand exactement ? »
Mentir par omission était la meilleure solution.
« Depuis Montreuil-sur-Mer. »
Cela eut l'effet escompté. On ouvrit des yeux ébahis.
« Montreuil ? Vous avez connu Javert à Montreuil ?
- Oui.
- Il était le chef de la police là-bas, c'est cela ?, demanda doucement Rivette.
- Oui. »
Valjean était laconique mais il ne savait pas ce qu'il pouvait se permettre comme information.
« Alors vous avez aussi connu ce forçat évadé devenu le maire de la ville... Ce...
- M. Madeleine, » compléta Valjean.
Rivette était tellement passionné. Il reprit la conversation avec entrain.
« Vous l'avez connu ? Il était comment ? Javert en parle avec tellement de haine.
- Un homme plutôt terne, fit prudemment Valjean.
- Terne ?! Je ne vous crois pas ! Javert ne serait pas autant en colère s'il s'agissait d'un homme terne.
- Et en plus, il l'a retrouvé à Paris, ajouta Dumars. Enfin selon Javert. Une course-poursuite nocturne dans la ville. On l'a assez ridiculisé pour cela. »
Une pensée pleine de compassion pour le policier moqué par ses collègues alors qu'il avait raté sa proie.
« Un homme simple, ce M. Madeleine, expliqua Valjean. Il était discret. Charitable...
- Discret ?! Tu m'étonnes ! Avec Javert à ses trousses. Le pauvre gonze ne devait pas en dormir la nuit. »
Les policiers se mirent à rire, imité par Jean Valjean. Oui, il n'avait pas bien dormi la nuit en retrouvant Javert en tant que chef de la police à Montreuil-sur-Mer.
« M. Madeleine..., murmura Dumars. Il me semble que Javert utilise un autre nom... »
Une petite réflexion de quelques minutes et le policier lâcha avec un grand sourire fier de lui.
« Jean Valjean. »
Et M. Fauchelevent lutta pour rester impassible.
« C'est possible. Je ne connais que M. Madeleine pour ma part. »
Un regard appuyé et Dumars vida son verre.
« Pour sûr. Ce genre de gonze ne vaut pas la peine qu'on se souvienne de son nom.
- Javert a été garde-chiourme à Toulon, ajouta Rivette. Il a du connaître des milliers de forçats. Comment il a fait pour en reconnaître un ?
- Regarde ce fourbe de Vidocq ! Il est capable de reconnaître des centaines de forçats. Ils doivent tous avoir la même sale gueule. »
SCÈNE VI
Jean-le-Cric sentit la colère monter en lui mais il s'évertua à sourire avec bienveillance. Serrant avec force le verre dans ses doigts.
Dieu merci cette torture ne dura pas. L'inspecteur Dumars consulta sa montre et se leva de table, lançant à l'aubergiste :
« Sur mon compte le mastroquet, je réglerais la semaine prochaine. »
L'aubergiste acquiesça. Dumars se tourna vers les deux hommes restés assis et les salua.
« Rivette, prends ton temps ! Je vais te couvrir auprès du daron. Si tu veux en profiter pour aller voir ton mentor...à toi de voir. A la revoyure ! »
Et d'un pas ferme, le policier quitta les lieux.
Un silence persista quelques minutes que Valjean brisa.
« Votre mentor ?
- Javert est considéré comme mon patron. Il m'a tout appris.
- Vous n'êtes pas un inspecteur ?
- Si. De Troisième Classe. Il est un inspecteur de Première Classe. Un des meilleurs officiers de Paris. Il a arrêté des criminels dangereux et s'est frotté à pas mal de comploteurs.
- Un bon officier... Il était déjà ainsi à Montreuil...
- J'aurai aimé le voir à Montreuil-sur-Mer. Lorsqu'il prit le poste de chef de la police de toute une ville.
- Pourquoi ?
- Ici, il n'est qu'un inspecteur. Il est affilié au poste de Pontoise mais il n'est pas le commissaire. Et il ne le sera jamais.
- Pourquoi ?, répéta Valjean, curieux.
- Pour avoir raté ce fameux M. Madeleine...et parce qu'il est un gitan. Sa présence dans les rangs de la police est mal vue. Mais vous devez savoir cela bien mieux que moi. C'est votre ami après tout.
- Oui, je le sais en effet. »
Non je ne le savais pas.
M. Madeleine avait en effet du se battre contre l'ostracisme dont était victime son gitan de chef de la police. La couleur de peau, l'origine obscure de Javert lui avaient valu l'inimitié de la plupart des habitants de Montreuil-sur-Mer. Un gitan, né au bagne, chef de la police ! On aura tout vu !
M. Madeleine l'avait défendu bien malgré lui mais il se devait d'admettre que Javert était un bon policier, honnête, sérieux, dévoué, incorruptible... Quelle pitié qu'il fusse aussi un ancien garde-chiourme...
Le silence retomba. Rivette perdit son sourire et devint sombre. Le jeune policier avait le vin triste manifestement.
« Javert m'a sauvé la vie, reprit Rivette. Cet imbécile s'est interposé entre un malfrat et moi. Il s'est pris un coup de surin qui m'était destiné. »
Une dernière gorgée avant de conclure.
« C'est un type bien. »
Puis les deux hommes se levèrent d'un commun accord avant de partir. Rivette se tourna vers Fauchelevent et lui serra la main avec effusion.
« Vous êtes aussi un type bien, monsieur Fauchelevent. Je suis honoré d'avoir fait votre connaissance. »
Un sourire, un remerciement...le tout noyé dans l'amertume... Qu'aurait dit ce sympathique jeune policier s'il avait su qui était réellement M. Fauchelevent ?
Rivette hésita puis ne voulut pas revoir Javert, il savait que son collègue serait plus satisfait de lui s'il se chargeait des dossiers en souffrance. Le devoir avant tout !
Et M. Fauchelevent retourna auprès de Javert.
Il s'attendait à tout.
Il s'attendait à le voir mort, le voir absent, le voir debout les menottes dans les mains, entouré d'une escouade de policiers...
Il ne s'attendait pas à le voir toujours couché, dans la même position que plus tôt dans la journée.
« Comment allez-vous inspecteur ?, demanda Valjean avec douceur.
- La gosse est au couvent ? »
La voix du policier était rauque. Il devait avoir soif. Valjean s'empressa de lui servir un verre d'eau. Javert toléra les mains soutenant les siennes et portant le verre jusqu'à sa bouche. Le policier but avidement.
« Oui, elle l'est, répondit Valjean.
- Je suppose qu'il faut vous remercier. »
Le vouvoiement fut noté. Les deux hommes étaient égaux maintenant. Complices. Et dans l'esprit voué à la loi de l'inspecteur Javert, ce n'était pas une bonne chose.
« Ce n'est pas la peine, inspecteur. Ce n'était qu'une question de charité.
- Pas de ça avec moi ! Vous... Vous vous êtes chargé de la gamine. Vous m'avez soigné, veillé... Vous... »
Javert se tut. Il était si mal. Non pas physiquement mais moralement. Javert ne comprenait plus rien. Et il détestait cela.
« Je ne suis pas quelqu'un de mauvais, Javert. J'ai changé.
- Vous m'avez corrompu... J'ai menti à mes collègues.
- Il n'y a pas de faute. Javert. Pas de corruption.
- Foutez-moi le camp Valjean. Je vous en prie.
- Mais...
- Je vous en prie.
- Très bien. »
Javert priait, il n'y avait nulle colère dans son ton juste une insondable tristesse. Valjean se releva et précautionneusement il s'éloigna du policier.
« Je reviendrais demain.
- Ne revenez plus. Dois-je vous supplier ?
- Non, ce n'est pas la peine. Mais êtes-vous sûr de pouvoir rester seul ? Vous êtes encore blessé et...
- FOUTEZ-MOI LE CAMP ! »
Valjean obéit enfin et disparut.
Il disparut de la vie de Javert.
Mais il ne put s'empêcher de graviter autour. Follement inquiet pour la vie du policier.
Un plongeon dans la Seine ! Le policier était prêt à tout pour laver son honneur.
Oui, mais…
Valjean reprit sa vie de Fauchelevent. Une fois de plus, il fut surpris de la vivre sans soucis. Il était sain et sauf. L'inspecteur Rivette passait de temps en temps pour le rencontrer et voir la petite Marie. Le jeune policier était jeune, justement, célibataire et n'avait plus que sa vieille mère avec lui. Il s'était attaché à la petite malheureuse et était heureux d'avoir de ses nouvelles.
La voir s'épanouir.
Et en même temps, il aimait discuter avec le jardinier du couvent du Petit Pic-Pus...et bien entendu le sujet principal restait l'inspecteur Javert.
Javert avait repris le travail après deux jours de convalescence. Il avait été copieusement admonesté par le chef de la police. M. Marigny l'avait sermonné mais cela ne fut rien à côté de la colère de M. Chabouillet.
Rivette eut peur de la mise à pied...mais Javert avait juste été imprudent… On l'attacha à un bureau pour plusieurs semaines. Il était donc enfermé dans la préfecture et devait ronger son frein. Le chien-loup était enchaîné aux pieds de son maître.
Mais il le valait mieux vu l'état du policier. Pâle comme un mort, faible et fragile, Javert ne tenait debout que par la force de sa volonté de fer.
Rivette l'avait vu et n'avait pas pu échanger deux mots avec lui. Javert devenait une ombre dans la préfecture. Il ne s'attachait à personne, ne s'arrêtait plus pour boire un café, il ne devait pas aller bien.
Mais que faire ?
Rivette revint une fois avec un visage attristé. Il ne fallut pas longtemps à M. Fauchelevent pour apprendre la cause de cette tristesse.
Javert avait mis fin à leur collaboration. Il avait officiellement demandé à M. Marigny que le jeune officier soit adjoint à un autre inspecteur. Il ne manquait pas de policier à Paris…
Et une rumeur commençait à se diffuser dans la préfecture de police. Il semblerait que cette demande officielle fut liée à une autre demande. Plus personnelle.
Javert aurait officiellement déposé une demande de mutation. Qu'on le nomme ailleurs. Qu'on le déclasse. Il n'en avait cure.
Rivette ne comprenait pas.
Valjean comprenait très bien.
Il trouvait cela amusant que Javert lui jouait sans cesse la même scène, année après année, siècle après siècle. Le salut était dans la fuite !
Et l'inspecteur s'apprêtait à fuir Paris.
Valjean prit les devants et retourna rue des Vertus. Tant pis pour lui si Javert montrait les dents et décidait de l'arrêter. Il voulait retrouver le policier et avoir une discussion avec lui. Mettre les choses à plat, s'entendre une bonne fois et repartir de zéro.
Mais l'ancien forçat fut décontenancé. Javert n'était pas chez lui et sa logeuse lui apprit que le policier était rarement à son domicile.
Une fois de plus, l'homme se tuait à la tâche.
Toujours la même histoire... Il ne fut pas possible de le revoir après l'affaire de Marie Defrocourt.
Et puis le temps passait. Les jours, les semaines... Novembre 1829 était bientôt là. Cosette allait devoir choisir de prendre le voile ou non. M. Fauchelevent voyait arriver le moment du départ du couvent.
Comme dans l'histoire normale. L'histoire de Jean Valjean.
Jean Valjean continuait à perdre la tête. Allait-il devoir vivre trois ans caché dans la rue Plumet avant les barricades ? Attendant d'être enfin libéré de Javert. Attendant le mariage de sa fille chérie. Attendant de mourir de chagrin abandonné rue de l'Homme-Armé.
Jean Valjean se rebellait et refusait de vivre ce destin à nouveau !
Il arrêta de poursuivre Javert, l'homme était devenu insaisissable. Manifestement, il devait vivre beaucoup en tant qu'espion sous couverture, luttant contre des comploteurs organisant une action contre le roi. L'inspecteur Rivette s'inquiétait beaucoup pour le policier mais Javert avait plus ou moins coupé les ponts avec la préfecture. Il ne rencontrait que le préfet ou son secrétaire. Il vivait quasiment dans son commissariat de Pontoise.
Jean Valjean se mit à préparer le départ du couvent du Petit Picpus avec soin. Il chercha la rue Plumet et fut heureux de se charger du jardin. Cette fois, tout était beau et bien entretenu. Il n'y avait plus de chiens à ses trousses.
De toute façon, il était difficile de se cacher de la police, étant donné qu'il était connu des services officiels. Il reçut également sa tenue de garde nationale et en assuma les fonctions. Il prenait garde de ne pas dévoiler son passé de forçat mais l'amitié des policiers le protégeait.
Bientôt, Cosette demanda à quitter le couvent.
M. Fauchelevent accepta, un sourire réjoui aux lèvres. Beaucoup plus détendu que la première fois.
Jean Valjean organisait son avenir avec soin. Il avait déjà rencontré le dénommé Marius de Pontmercy et ses camarades dans les locaux du Café Musain. Il avait visité le jardin du Luxembourg. Il connaissait maintenant Enjolras, Courfeyrac, Combeferre...et Gavroche... Il connaissait les lieux de la révolte, les issues de secours qu'il pouvait emprunter pour éviter le damné égout.
C'était étrange de préparer ainsi l'avenir mais il s'attela à la chose.
Valjean avait retrouvé tous ces jeunes étudiants destinés à mourir sur les barricades de juin 1832. Encore trois ans avant que tous ne disparaissent. Sauf Marius.
Etait-il possible de sauver tout le monde ?
Déjà, M. Fauchelevent, jardinier émérite du couvent du Petit Picpus se lia d'amitié avec le dénommé M. Mabeuf. Les deux hommes discutèrent flore et botanique. M. Mabeuf était un brave homme. Il était âgé et misérable. Il fournit une excellente excuse pour hanter les locaux du Café Musain.
M. Fauchelevent regretta de ne plus être M. Madeleine. Un tel puits d'érudition aurait été précieux à Montreuil-sur-Mer. Doucement, l'ancien maire essaya de pénétrer dans la vie du vieillard pour alléger ses maux. Valjean lui permit de retrouver quelques-uns de ses livres… Une amitié naissait... Et ainsi Valjean se rapprochait des étudiants révoltés, si farouches.
A la volonté du peuple...
Le sentiment de révolte grondait dans le quartier de Saint-Merri.
Et cependant, des années séparaient les évènements de leurs acteurs.
Grâce à M. Mabeuf, le jardinier fut bientôt admis dans le carré des révoltés. Et Valjean découvrit réellement qui était son gendre.
Un jeune homme exalté, révolté, plein de morgue et de doute. Ses camarades étaient comme lui, parlant des droits de l'Homme et de l'égalité, évoquant des nuits de combat et des lendemains nouveaux.
Et à la santé du progrès...
Marius était beau et jeune, fort et volontaire mais il était sous le charme de son chef : Enjolras. Un magnifique jeune homme à la stature d'un dieu grec et à la parole de fer.
Remplis ton cœur d'un vin rebelle...
Et Enjolras préparait activement le combat ! Soutenu par ses adjoints, dont le plus fervent était Grantaire. La plupart du temps, l'homme était saoul mais il buvait surtout les paroles du bel Enjolras.
Et à demain, ami fidèle...
Des pédérastes ? Eux aussi ? Ou alors Valjean ne voyait le monde qu'à travers un prisme déformé ?
Marius avait aussi des envolées lyriques sur son père, le colonel George de Pontmercy...
Valjean avait commencé à côtoyer les révoltés car il voulait savoir ce qui se tramait dans Paris, à la veille de la révolution.
M. Fauchelevent allait quitter le couvent en novembre 1829. Il voulait connaître la situation.
SCÈNE VII
M. Fauchelevent découvrait Paris et les Amis de l'ABC. Il découvrait les Amis de l'ABC et leurs discours révoltés. Il découvrait leurs réunions et en était ébahi. Il se montra assidu.
Surtout qu'un homme devint récurrent dans les rues du quartier étudiant. Un policier devenu mouchard sur les traces des révolutionnaires.
Javert n'était pas venu par hasard le jour des barricades. Il enquêtait déjà sur les traces des membres de l'ABC.
D'ailleurs, Javert et Valjean se virent dans les fumées du Café Musain et se reconnurent. Deux espions en pays ennemi.
Valjean fut saisi en examinant l'inspecteur Javert. L'homme avait maigri, il allait mal manifestement. Et il faisait profil bas devant les autres clients du Café Musain.
Au bout de la troisième réunion, Valjean tenta de parler avec Javert mais celui-ci s'éloigna précipitamment.
« Apprenez la prudence Fauchelevent, souffla Javert, en se retrouvant coincé contre une porte par le vieux forçat.
- La prudence ?
- Que croyez-vous qu'il se prépare ici ? »
Deux espions en pays ennemi. Javert ne croyait pas si bien dire.
Comment sauver tout le monde de la mort ?
Mais Valjean était tenace, il essaya plusieurs fois. Jusqu'à ce qu'il réussisse à s'asseoir en face de Javert dés le début de la réunion de l'ABC. Le regard mécontent du policier était du genre à fusiller sur place mais le forçat n'en eut cure.
« Un glace ?, demanda le forçat.
- Avec plaisir, monsieur. »
Ce fut dit entre des dents serrées. Javert s'efforçait de rester discret et naturel. Mais ses yeux brillaient de colère. Et les deux hommes se comprenaient très bien.
- FOUS-MOI LE CAMP !
- Bonjour Javert.
- C'est dangereux...
- Je sais...
Un sourire, se voulant rassurant. Javert secoua la tête. Le patron vint servir un verre de ginglard aux deux hommes.
« Qu'en dites-vous ? Les jeunes n'ont pas tort non ?, » lança le mastroquet.
Enjolras était en plein discours sur les droits de l'Homme. Les inégalités flagrantes de la société. Il fustigea Charles X que la mort de son frère avait permis de monter sur le trône, il évoquait la glorieuse Révolution de 1789, il s'en prit ainsi à la royauté, Louis XVIII, mort depuis des années et son frère Charles X, les rois des Français. Ils revinrent sur le trône à la chute de Napoléon.
Louis XVIII fut le roi de la Charte, plus libéral, plus réaliste quant à la situation du peuple, plongé dans la misère après des années de guerre… Mais Charles X… Un roi qui avait vécu la Révolution devait penser à son peuple. Charles X était un émigré revenu en France. Il aurait du comprendre… Mais il se montrait autoritaire, parjure...inacceptable.
Javert buvait, ne montrant aucune émotion, mais Valjean lisait la haine du tigre légal dans la raideur des épaules. Le vieux forçat eut envie d'y passer les mains pour détendre les muscles.
« Pas tort, répondit Javert sur un ton monocorde.
- Vous vous souvenez de 1789 ?, » demanda tout à coup Valjean.
Question personnelle. Elle surprit Javert qui se tourna vers son vis-à-vis. Les deux hommes étaient habillés en simples ouvriers. Des ouvriers venus se désaltérer après le travail et écouter des jeunes révoltés discourir de la révolution.
Ce n'était pas le moment d'évoquer la vie privée. Javert travaillait sous couverture. Mais il y avait les yeux de Valjean posés sur lui.
Ses damnés yeux d'azur qui le fixaient et lui faisaient perdre son impassibilité.
« Je m'en souviens. Et vous ?
- J'étais à Faverolles. Je travaillais comme élagueur.
- Quel âge vous aviez ?
- Vingt ans... »
Javert buvait les paroles de Valjean, oubliant sa mission, la dangerosité de sa mission. Il écoutait et doucement, les deux hommes discutèrent posément...comme deux amis... Ils se connaissaient depuis si longtemps.
« Vous aviez vingt ans... Oui, c'est exact. »
Le rapport de police vous concernant stipule que vous avez été condamné au bagne à l'âge de vingt-six ans.
« Et vous ? »
Javert hésita. Le discours enlevé d'Enjolras et de ses camarades étudiants devenait un simple bruit de fond. L'alcool lui faisait baisser sa garde, un peu.
« Dix ans. »
Un sourire bancal. Valjean le regardait avec une telle chaleur...
« Dix ans ? Vous ne devez pas avoir vu grand chose de la Révolution. Où étiez-vous ? »
Javert se souvenait très bien de la Révolution de 1789. Sa mère était morte dans la cellule glacée qui leur servait de foyer, son père, le bagnard, allait la suivre quelques mois plus tard. Il avait dix ans et une vie déjà marquée par l'infamie. Né dans le bagne, abandonné par ceux de sa race, oublié de tous, il aurait du être jeté dehors par le directeur de la prison. Destiné à mourir de faim ou à se faire voleur...mendiant…prostitué...
Mais il fut conservé. Comme une mascotte, un messager, un être corvéable à merci...un souffre-douleur. On lui sauva la vie. Dieu merci, il allait bientôt entrer dans la garde. Une jeune recrue sous un uniforme gris. La Révolution à ses yeux fut une histoire de couleurs de cocarde sur son bicorne. Blanche sous la monarchie, bleu-blanc-rouge sous la Révolution... Éviter la couleur noire sous la Terreur. Un gosse de dix ans au-milieu des forçats, perdu dans la tourmente, obstiné à bien faire.
« A Toulon, » conclut lugubrement Javert.
Javert s'attendait à un mouvement d'humeur, à du dégoût, de la colère. Il ne s'attendait pas à de la compassion. Il craignit même que Valjean ne pose sa main sur la sienne pour le réconforter.
« Si jeune ? Pourquoi ? »
La boule si dure qu'il dut avaler avant de parler surprit Javert.
« Je suis né en prison.
- Seigneur !... »
Pas de nom ! PAS DE NOM !
Valjean se retint au dernier moment, il fut décontenancé en lisant le soulagement dans les yeux du policier. Oui, ils étaient deux espions en territoire ennemi.
Le silence retomba mais il était trop lourd à supporter. Javert fut celui qui craqua et reprit la conversation. Ce qui était rare de la part du policier.
L'art de l'interrogatoire était de l'art de savoir jouer du silence. Et l'inspecteur Javert en était passé maître. Valjean lui faisait perdre son calme.
« Et vous ? La Révolution à Faverolles ?
- Je n'ai pas vu grand chose de la Révolution. Juste des arbres de la Liberté, des feux de joie... On a brûlé les registres paroissiaux... Mais il y avait un sentiment... Une volonté de liberté. Quelque chose d'indéfinissable.
- La chiourme était détestable. Il fallait redoubler de vigilance. J'ai appris à surveiller avec soin. »
Un tel aveu dans un tel lieu. Javert se troubla. L'avait-on entendu ? Mais personne ne s'intéressait à eux. Deux hommes déjà âgés partageant un verre de vin, faisant connaissance autour de l'alcool. Mais il fallait rester prudent.
« La liberté... Oui, ces jeunes ont raison de vouloir lutter pour la liberté contre l'injustice du gouvernement.
- Rien qu'avec cette phrase..., » murmura Javert.
Javert baissa la tête, consterné. Rien qu'avec cette phrase, je pouvais vous dénoncer comme élément subversif au préfet.
« Les hommes peuvent changer, ajouta Valjean, affirmatif, mais leur soif de justice et d'égalité reste la même.
- Je n'ai jamais connu cela. Il n'y a qu'une seule chose qui compte et qui nous différencie des animaux. La loi. »
Javert se prenait au jeu, Valjean rétorqua à l'ancien garde-chiourme, la vieille colère montait en lui.
« Et si la Loi est mauvaise ?
- La Loi n'est jamais mauvaise ! Mais la Justice n'est pas toujours... »
Mon Dieu ! Que disait-il ? Javert se troubla à nouveau. Il n'était pas le seul mouchard lancé sur les traces des républicains révoltés. Si jamais, on l'avait espionné...
« La Justice n'est pas toujours bien rendue, n'est-ce-pas ? Vous commencez à le comprendre ? Vraiment ?, » fit Valjean, les yeux brillants d'espoir.
Non, Javert ne le comprenait pas. Ne l'acceptait pas. Il avait failli, il s'était compromis, corrompu et se retrouvait mis au ban de la société. Indigne d'être officier de la Loi.
Il ne comprenait pas non plus pourquoi il était toujours là d'ailleurs. La tentation du suicide fut si grande... M. Chabouillet n'accepta pas sa demande de mutation dans une colonie lointaine. Il le convoqua à son bureau, le sermonna et le nomma dans le commissariat de Pontoise. Il voulait garder son protégé près de lui, à Paris. N'avait-il pas assez œuvré pour Javert ? Le policier devait être dévoué à son maître. Le chien de Chabouillet.
Javert avait continué envers et contre tout. Puisqu'il ne pouvait plus être irréprochable, il allait aspirer à être efficace et dévoué. Au détriment de tout. Sacrifiant tout à son devoir. Ce ne serait pas la première fois mais la perte de son honneur était dure à accepter.
« La Justice n'est pas toujours aussi convenable que la Loi, reprit Javert. Il y a des exceptions. Des circonstances atténuantes. »
Les derniers mots furent crachés par l'inspecteur comme si c'était du vitriol.
« Des circonstances atténuantes ? Vous m'en direz tant ! »
Valjean écoutait et n'en croyait pas ses oreilles. A Montreuil-sur-Mer, lors de son arrestation, il avait du subir un sermon de l'inspecteur Javert, long, terrible, implacable. Le chef de la police expliqua à son ancien maire que sa place était sous la lame de la guillotine. Et qu'il n'y verrait aucun inconvénient à lui placer lui-même la tête sous la lame.
24601 était une bête malfaisante et vouée au mal.
Des circonstances atténuantes ?
« Lorsqu'un homme poussé aux abois vole un pain pour nourrir sa famille mourant de faim.
- C'est une circonstance atténuante ?
- Oui, » souffla Javert, admettant sa défaite.
L'inspecteur Javert avait exhumé le dossier Jean Valjean, il l'avait lu et relu, essayant de comprendre le fonctionnement de cet homme impossible. Jean Valjean ! Une brute au bagne. On n'obtient pas un passeport jaune par hasard. Un maire si charitable. M. Madeleine et son usine ont permis à toute une ville de se développer et de s'enrichir en dépensant des millions pour le bien du peuple. Le jardinier du couvent. M. Fauchelevent se sacrifie pour le bien-être de son ancien persécuteur.
Javert avait lu et relu le dossier et n'avait toujours pas compris.
L'énigme Jean Valjean.
« Et ces jeunes gens ? Que vont-ils devenir ? »
Javert regarda Valjean, bien en face avant de répondre :
« Laissons-les mûrir leurs idées. Et les blés seront fauchés. »
NON JAVERT !
« Il n'y a pas un moyen de les sauver ?
- Il faudrait les sauver d'eux-mêmes. Je ne connais pas de moyen.
- Il faut chercher ! »
Javert sourit puis se décida à partir. Il avait trop bu et la réunion se finissait. On commençait à ranger les tables, les sièges. On les regardait de plus en plus.
Enjolras les examinait, essayant de graver leur visage dans sa mémoire.
Merde !
Il allait falloir attendre quelques temps avant de revenir. Javert se leva et salua Valjean d'un hochement de tête :
« Bonsoir le gonze, ce fut jouasse de jaspiner avec tézigue.
- Pour sûr. A la revoyure. »
Les yeux gris, si clairs, si brillants de Javert répondirent clairement « NON » avant que le policier ne se détourne et disparaisse.
Le départ du couvent fut un beau moment.
On se salua, on se sourit et on s'échangea des vœux de félicité éternelle. Puis, on emménagea rue Plumet. On engagea la brave Toussaint, si fidèle et efficace...et silencieuse...
Cosette devint une magnifique jeune fille.
Valjean hanta moins le Café Musain, il organisait sa vie et la vie de Cosette avec soin. Il reçut régulièrement les visites du jeune inspecteur de police, Rivette. Le jeune homme s'était pris d'amitié pour le vieux jardinier. Il avait même voulu lui présenter sa mère. Cette tentative maladroite de rapprochement fit rire les deux vieilles personnes. Gentil Rivette !
Cosette s'intéressa à ce jeune policier si mignon et si sympathique. Valjean vit cela avec surprise mais sans s'inquiéter outre-mesure. Le cœur de Cosette était destiné à Marius Pontmercy.
Rivette apprit à Valjean que Javert avait été attaché définitivement au commissariat de Pontoise. Il n'était donc plus de la préfecture. Il aurait du être nommé commissaire d'un poste quelconque ailleurs en France mais M. Chabouillet avait insisté pour conserver son protégé à Paris.
Fauchelevent sourit, un peu gêné. Il aurait du l'envoyer ailleurs au regard de ce qui attendait le policier.
L'hiver 1829-1830 était un hiver terrible. La Seine gela, on patinait sur ses eaux glacées. Cosette était aux anges. Les promenades au Luxembourg s'allongeaient d'heures en heures. Valjean rongeait son frein... Il attendait de revoir Javert et retrouvait les étudiants de l'ABC...
Des mois à vivre ainsi.
L'année 1829 se termina avec une langueur monotone.
Un père et sa fille.
Marius ne venait pas encore se promener dans le Parc du Luxembourg.
Valjean vivait pour Cosette. Et espérait rencontrer Javert dans les locaux du Café Musain.
Et puis, un jour, dans les derniers jours de décembre, Valjean eut son attention réveillée par un jeune homme lors d'une de leurs promenades… Il reconnut Marius Pontmercy, assis sur un banc, lisant avec application et essayant de porter dignement sa pauvreté.
Cosette ne l'avait pas remarqué, trop attachée à son père et buvant ses paroles.
Ils s'assirent à leur banc habituel et discutèrent de l'hiver si froid et du couvent qui manquait à Cosette.
Les acteurs commençaient à prendre leur place.
Valjean se promit de surveiller les tourtereaux.
SCÈNE VIII
Six mois passèrent ainsi dans un claquement de doigts.
Valjean sortait parfois la nuit à la recherche de Javert et de Marius. Il déguisait cela sous une tournée de charité dans des quartiers dangereux.
Cosette ne comprenait pas que son père voulait partir aider les malheureux sans elle. L'excuse fournie ne la satisfaisait jamais. Mais voilà, son père ne voulait pas la mettre en danger, elle une jeune fille dans une jolie robe à rubans dans des quartiers aussi misérables. Et son père tenait aussi à ce qu'elle étudie l'histoire et la politique de France. Le couvent avait bien éduqué Cosette, les sœurs en avaient fait une charmante petite oie. Un peu stupide, un peu inculte. Elle savait chanter, réciter des prières, se charger d'un foyer… Mais face à un jeune homme accompli comme l'était Marius de Pontmercy, le maire de Montreuil voulait une jeune femme intelligente et cultivée capable de tenir une conversation de cinq minutes sur autre chose que la Vie des saints ou le martyr de Notre Seigneur. Valjean faisait donc étudier Cosette et s'émerveillait de voir cette jeune âme devenir plus belle et plus mûre.
« Mais pourquoi les Saint-Simoniens sont-ils condamnés à la censure papa ?
- Parce que l'État refuse les esprits rebelles.
- Comme j'aimerai rencontrer un de ses esprits éclairés... »
Valjean sourit… Bientôt mon ange, bientôt…
Car M. Fauchelevent continuait à côtoyer les jeunes rebelles des Amis de l'ABC. Il lisait leurs fascicules, il écoutait leurs discours, il s'informait et s'étonnait de la réalité de la société et des inégalités de classe.
Jean-le-Cric n'était intéressé que par l'évasion et la violence.
M. Madeleine n'était intéressé que par Montreuil et son usine.
M. Fauchevelent n'était intéressé que par Cosette et leur survie.
Aujourd'hui, Jean Valjean s'intéressait à la France et à ses révoltes. Et, parfois, dans les rangs des consommateurs se tenait un mouchard dénommé Javert… Alors les deux hommes s'ignoraient royalement...ou discutaient de leur passé avec circonspection...
Valjean et Javert poursuivaient leur jeu de mouchards. Attablés derrière un verre et échangeant des propos aigre-doux sur la loi et la justice.
Mais cela arrivait de façon très irrégulière.
D'une part, Valjean ne voulait surtout pas être reconnu et relié aux Amis de l'ABC. Il n'oubliait pas qu'il était et demeurait un forçat évadé.
D'autre part, Javert avait d'autres chats à fouetter. Les étudiants du Café Musain n'étaient que d'autres subversifs que le policier surveillait. Menant ainsi un travail de mouchard avec soin.
Javert avait aussi son commissariat de Pontoise où il remplaçait très souvent le commissaire. Un homme absent pour cause d'ivrognerie assez régulièrement.
Donc les deux hommes se voyaient rarement.
Et Valjean n'osait pas aller rencontrer directement l'inspecteur au commissariat. Cela aurait été du dernier ridicule et assez dangereux.
Javert était un lion, il lui suffisait d'ouvrir ses griffes pour mettre la patte sur lui.
Six mois !
Juin 1830.
Ce fut sa fille qui lui mit la puce à l'oreille.
« Papa, allons-nous promener ! Il y a longtemps que nous ne sommes pas allés marcher au Luxembourg ! »
La maligne !
« Oui, tu as raison, mon ange. Une promenade nous fera du bien. »
Cosette avait quatorze ans et avait enfin vu Marius Pontmercy.
Cela fit l'objet d'un long débat intérieur pour Jean Valjean. La vieille tentation revenait en lui. Garder Cosette pour lui seul. Abandonner Paris pour Londres et vivre une fin de vie bénie. L'empêcher de rencontrer Marius Pontmercy.
Mais Jean Valjean était un homme bon et bienveillant et il aimait tendrement sa fille. Donc, il avait agi de la même manière que la première fois. Seulement il avait surveillé un peu mieux sa fille et il avait tout vu. Se traitant de jobard de n'avoir rien décelé la première fois car les deux tourtereaux n'étaient pas si discrets.
D'abord, ils s'ignorèrent. Mais c'était trop flagrant. Ils s'étaient remarqués évidemment. Cosette était une jolie jeune fille de quatorze ans et Marius un jeune homme qui n'avait pas encore vingt ans. Évidemment qu'ils s'étaient remarqués.
Il y eut les sourires, les regards, les haussements de sourcils…
Dieu qu'ils avaient l'air de deux idiots et lui passait pour le roi des niais. Cela énerva Jean Valjean. Ne pouvant rien faire contre la nature et l'amour, il s'effaça. Tout simplement. Et laissa Cosette venir se promener avec sa camériste.
Que les deux amoureux se fiancent plus vite, au moins cela sauvera Marius de la barricade.
Deux ans !?
Allait-il vivre cela durant deux ans ?
Valjean prit son mal en patience. Normalement, il aurait du déménager et fuir l'insistant jeune homme. Mais l'histoire s'était accélérée dans le temps. Tout aurait dû se passer en juin 1831. Pas 1830.
Peut-être cela allait changer l'histoire ?
En tout cas, Valjean était prêt à accepter Marius comme gendre plus tôt si cela pouvait sauver le jeune homme et éviter les barricades. Cosette se promenait dans le Luxembourg et devait se rapprocher de son Marius...attendant que le jeune étudiant en droit prenne son courage à deux mains et l'embrasse enfin...
Jean Valjean essayait de ne pas penser à cela. Il vivait tranquille dans son logement de la rue Plumet. Il se sentait en sécurité.
Et puis un événement le ramena en arrière. Dans tous ses calculs savants, Valjean avait oublié quelque chose...quelqu'un…
Thénardier l'avait retrouvé !
Thénardier l'avait retrouvé avec deux ans d'avance !
Et cela, Valjean ne l'avait pas prévu. Il avait oublié ce danger.
Le message apporté par cette famille en difficulté lui fit froid dans le dos. L'acteur Fabantou. Cependant, Valjean n'avait pas commis les mêmes erreurs, il n'avait pas joué les philanthropes église Saint-Jacques. Il avait organisé des distributions publiques sous couvert de la police à l'église Saint-Étienne. L'inspecteur Rivette l'accompagnait et le protégeait dans ses actions de charité.
Il était beaucoup moins seul et vulnérable que la première fois. Mais ce diable de Thénardier l'avait retrouvé. L'histoire était écrite !
Normalement, il devait se rendre en compagnie de Cosette à la Maison Gorbeau.
Il préféra s'y rendre seul…
Puis, il eut une illumination. Javert avait été content d'arrêter la bande de Patron-Minette. Peut-être accepterait-il un moment de complicité ? Et la brûlure ne serait plus une obligation ?
Valjean se décida et fila au commissariat de la rue de Pontoise.
C'était un petit poste, mal pourvu, mal agencé mais c'était le territoire de Javert. Valjean y entra avec circonspection.
Un sergent attaché au poste lui demanda ce qu'il souhaitait. Avant qu'il ne puisse répondre, une voix sèche avait retenti.
« C'est pour moi Postel.
- Très bien, inspecteur. »
On lui désigna une porte ouverte menant dans un bureau. Valjean entra avec encore plus de circonspection.
Javert se tenait là, assis à un bureau, les favoris grisonnants et la mine farouche. Il avait repris un peu du poil de la bête mais son aspect était terrifiant. Il leva les yeux et rencontra ceux de Valjean.
« Merde !, » fit simplement le policier.
Et sans ajouter quelque chose, Javert se leva et ferma la porte de la pièce. Ceci fait, il vint s'asseoir sur le bord de son bureau, les mains glissées dans les poches de sa redingote.
« Mais vous êtes incorrigible ! Bon Dieu ! Rentrez chez vous et faites-vous oublier !
- Javert...inspecteur… J'ai besoin de vous. »
Un rire sans amusement. Javert glissa ses doigts sur ses yeux, ils tremblaient fort.
« Que dois-je faire pour être débarrassé de vous ? Me foutre à la Seine ?
- NON !, » cria véhémentement Valjean.
Un tel éclat surprit le policier qui ne devait avoir parlé que sous le coup de la plaisanterie.
« Valjean. Croyez-vous que je sois vraiment le seul cogne de tout Paris à être capable de reconnaître un fagot ? Si Vidocq vous voit…
- J'ai besoin de vous, répéta Valjean, la voix tendue.
- Rivette me parle de vous sans cesse. Le bon saint de l'église Saint-Étienne. Vous allez finir par attirer l'attention de quelqu'un et je ne pourrais rien faire pour vous. »
La phrase choqua Valjean mais il avait autre chose à faire à cet instant-là.
« Ce soir, vous pourrez arrêter la bande de Patron-Minette. »
Un instant décontenancé, le policier resta muet puis se mit à rire, franchement amusé.
« Alors c'est vous la victime de cette escarpe ?! Cela ne m'étonne pas en réalité. »
Ce fut au tour de Valjean de rester désarçonné. Javert savait ? Il avait toujours su ?
« Asseyez-vous Valjean et devisons un peu. Il me semble que vous avez un rapport passionnant à me faire, n'est-ce-pas ?
- Je… Comment le savez-vous ? »
Nouveau sourire. Laid, avec trop de dents. Javert le chien-loup.
« Parce qu'on est venu me vendre la même camelote il y a une heure. Un certain Marius de Pontmercy, avocat. Un étudiant sans le sou. L'affaire a lieu Maison Gorbeau c'est cela ? »
Valjean sortit la lettre pathétique de demande d'aide de l'acteur Fabantou et la donna au policier. Un enfant en guenilles l'avait apportée ce matin au riche bourgeois de la rue Plumet. Javert examina le message et le rendit à Valjean en haussant les épaules.
« C'est bien dans la manière d'agir de Patron-Minette. Vous êtes donc bien la victime. »
Javert réagissait si calmement mais Valjean bouillait. Il se mit à faire les cent pas, agacé par l'apathie de son ancien chef de la police.
« Et maintenant ? Que faisons-nous ? »
Le ton déplut fort au policier. Javert s'ébroua et se tourna vers M. Madeleine.
« J'ai déjà pris mes dispositions pour ce soir. Je serais là avec mes hommes pour arrêter la bande. J'attendrai dehors. Je n'agirais qu'au coup de feu de ce Marius Pontmercy. »
Coup de feu ? Quel coup de feu ? Il n'y avait eu aucun coup de feu.
« Un coup de feu ? »
Javert eut un sourire mauvais et il claqua du poing sur sa cuisse.
« Je ne vais pas donner tous mes secrets à, sauf votre respect, un ancien forçat en rupture de ban.
- Javert !
- Et je ne suis plus à votre botte. Vous avez sauvé cette gosse, vous m'avez aidé, je vous rends la pareille. N'en parlons plus ! »
Complètement hors de propos, Valjean demanda :
« Pourquoi avoir accepté de me laisser libre ? Pour la gamine ? »
Cela choqua l'inspecteur qu'on ose l'interroger ainsi sur ses motivations. Il se troubla.
« Ce ne sont pas vos affaires !
- Au contraire, je dois savoir si je peux vous faire confiance ! »
Valjean s'était approché du policier et Javert regretta de s'être assis sur le bord de son bureau, il était coincé. Valjean vint se placer juste devant le policier. Il était si proche. Il lui suffisait de placer ses mains sur le rebord du bureau, de chaque côté de Javert...
« Pourquoi Javert ?, murmura Valjean, la voix tendue.
- Vous êtes agaçant. Sortez de mon commissariat. Nous tâcherons de vous sauver ce soir. »
C'était dur, c'était froid, c'était autoritaire...mais il y avait une fêlure dans la voix. Il ne fallait pas pousser à bout le policier. Peut-être que la mention de la Seine n'était pas qu'une simple plaisanterie…
« A ce soir ! »
Un hochement de tête, immensément soulagé.
Il fallait manier prudemment le policier. Très bien, on allait le faire.
« Papa ! Encore une tournée sans moi ?
- Oui, ma Cosette.
- Mais papa ! »
Valjean mettait son affreux manteau jaune. Cosette le contemplait, une moue visible sur le visage. Elle était encore une enfant !
« Et je veux que tu finisses de lire L'Esprit des Lois ma chérie.
- Papa, c'est difficile à comprendre… J'ai besoin de toi pour m'expliquer. »
Petite manipulatrice !
Valjean se mit à sourire, amusé et lui fit un baiser au-milieu du front.
« Travaille ce soir, mon ange et nous en parlerons demain.
- Papa... »
Une moue si adorable. Valjean sentait son cœur se gonfler d'amour devant sa fille.
Ce soir-là la jeune fille rechignait à travailler ses livres tandis que son père partait œuvrer pour la charité. Mais Valjean ne céda pas et prit un fiacre pour se faire déposer ostensiblement Maison Gorbeau…
Sauf que cette fois, il portait sur lui un petit couteau. Histoire de se protéger de la moindre agression. Et puis, il savait qu'autour de lui se tenaient des policiers et que pour une fois c'était des amis.
Et cette pensée fut la plus étrange de la soirée.
Mais ce fut la seule exception dans l'agencement des événements. La représentation fut égale à la dernière fois. On menaça M. Leblanc et on mit bas les masques.
M. Fabantou hurla :
« Je ne m'appelle pas Fabantou, je ne m'appelle pas Jondrette, je me nomme Thénardier ! Je suis l'aubergiste de Montfermeil ! Entendez-vous bien ? Thénardier ! Maintenant me reconnaissez-vous ? »
Une imperceptible rougeur couvrit les joues de M. Leblanc. Il venait d'avoir une illumination. Il n'était pas plus malin aujourd'hui qu'à l'époque. Il était même carrément stupide. Il comptait sur le soutien de la police.
La belle blague !
Javert ne l'avait pas dénoncé ! Mais qu'allait faire Thénardier ?
« Vieux Jocrisse ! Monsieur le donneur de poupées ! Je vais te faire cracher ta thune ! Quelque chose à dire avant qu'on te mette en brindesingues ? »
Valjean remarquait les cinq hommes à la mine patibulaire, la femme Thénardier, l'air plus mauvais que les mâles, et au-milieu Jondrette-Thénardier, maigre comme un loup et plus affreux que ce dernier. Il crachait sur la société des riches et il commençait à faire des déductions sur le bourgeois qui avait recueilli Cosette.
« Mais je remarque que notre bon monsieur n'appelle pas à l'aide. A moi la police ! Hurle-le et nous verrons bien. Aurais-tu quelque chose à cacher vieux drôle ? »
Car Thénardier n'était pas un imbécile. Mais Valjean l'était lui. Il combattit, tenta de s'enfuir et se retrouva attaché. Il se retrouva bien mal en point et affolé. Il prenait tout cela calmement mais il ne rêvait que de s'évader.
« On peut s'entendre... »
Et le feu fut activé dans le réchaud, et le tisonnier brûlait à blanc…
Il n'y eut aucun coup de feu…
Dieu Javert agit, je t'en supplie !
SCÈNE IX
Mais l'histoire poursuivit son trajet. Valjean chercha son sou de cinq francs de forçat pour défaire ses liens. Il l'avait tenu caché dans sa main durant toute la scène.
Une prémonition. Un souvenir.
Puis ce fut la débandade. Chacun voulut fuir vers la fenêtre en hurlant Les cognes sont là. On s'affolait. On se bousculait. C'est à qui sortira le premier. On se gênait et on perdait son temps.
Jondrette grondait devant cette scène ridicule.
« Êtes-vous fous ? Tas de jobards ! Perdre le temps ? On tire au sort ? A la courte paille ? Écrire nos noms et les mettre dans un bonnet ?
- Voulez-vous mon chapeau ?, » cria une voix du seuil de la porte.
Tous se retournèrent. C'était Javert.
Il tenait son chapeau à la main et le tendait en souriant.
La première fois sa vue avait glacé Valjean d'horreur. Il en aurait préféré la chaufferie et l'égorgement.
Cette fois, il avait failli pleurer de soulagement.
Mais quelque chose n'allait pas. Un je-ne-sais quoi qui troubla Valjean.
Javert entra lentement, posément, sans peur. Il était seul. Il avait remis son chapeau, il portait son carrick noir, son épée encore au fourreau, sa canne sous le bras et marchait les bras croisés. Où étaient ses hommes ?
Non quelque chose n'allait pas...et Valjean cherchait furieusement à découvrir quoi.
« Bien, les hommes. Vous ne passerez pas par la fenêtre, vous passerez par la porte. »
Bigrenaille sortit son pistolet et le mit dans la main de Thénardier en lui disant à l'oreille :
« C'est Javert ! Je n'ose pas tirer sur cet homme-là. Oses-tu toi ?
- Parbleu !, répondit Thénardier. Et après lui, je buterais le vieux drôle.
- Eh bien tire ! »
Thénardier prit le pistolet et ajusta Javert. Javert qui contemplait froidement le malfrat, les yeux remplis de haine. Et Javert se montra d'une imprudence folle, il s'avança encore, plus près de Thénardier, lui facilitant la tâche en réalité.
Ça c'était nouveau !
Javert n'avait pas bougé la première fois. Que cherchait à faire le policier ?
Et où étaient ses hommes ? Etait-il venu seul ? Ils étaient au moins une dizaine la première fois. Une dizaine !
« Tu ne toucheras pas M. Fauchelevent, le prévint froidement Javert.
- Ta gueule le cogne ! »
Et là l'histoire changea à la grande horreur de Jean Valjean, encore attaché sur sa chaise. Cette fois, l'évadé n'essayait plus de s'enfuir. Il assistait pleinement au spectacle.
Thénardier n'avait plus rien à perdre, il hésitait une dernière fois à tirer. Javert était juste en face de lui, il le regarda fixement et se contenta de dire :
« Ne tire pas, va ! Ton coup va rater ! »
Thénardier pressa la détente. Le coup ne rata pas. Ce qui était évident ! Fou de Javert !
« JAVERT !, » hurla de désespoir Valjean.
La pièce fut tout à coup envahie par les policiers. Rivette parmi eux. Ils attendaient patiemment dans le couloir, obéissant nerveusement aux ordres de leur inspecteur.
Valjean en fut immensément soulagé. Les policiers restèrent ébahis un instant devant la scène qui s'offrait à leurs yeux.
Un homme était assis sur une chaise, M. Fauchelevent, attaché et manifestement attendant d'être torturé.
Une bande de malfrats, certains portant un masque, restaient immobiles, aussi abasourdis qu'eux après ce qui venait de se passer.
Un des criminels, debout, exhibait un large sourire réjoui aux lèvres, le pistolet fumant dans la main.
Et Javert...l'inspecteur Javert, la main placée sur le côté, clairement blessé et perdant du sang en grande quantité, luttait pour rester debout.
Ce fut le criminel qui mit fin à l'immobilité générale.
« Maintenant, au vieux Jocrisse !, » lança Thénardier, la voix joyeuse d'avoir buté un cogne. Et quel cogne ! L'empereur des cognes !
Sans un regard pour le policier blessé, sans même songer un seul instant aux policiers entrés dans la pièce, dans un mépris total de tous, Thénardier s'approcha résolument de Valjean, armant simplement son pistolet. Une deuxième balle pour le vieux philanthrope.
Valjean était sous le choc, indifférent à tout, il regardait Javert. Il le voyait pâlir. De seconde en seconde, il allait tomber...
Javert était touché, impossible de savoir où. Il soutenait sa poitrine, le sang tâchant ses doigts mais au lieu de s'effondrer, il utilisa ses dernières forces pour se jeter sur Thénardier. Thénardier était surpris, il réagit instinctivement. Il perdit son pistolet sous le coup de poing que lui colla Javert, le faisant tituber. Javert était fort mais il se mourait. Il suffit d'un seul geste de la part de Thénardier pour faire tomber le policier.
Javert se battait comme un lion mais c'était l'énergie du désespoir qui le faisait agir. Il saisit Thénardier par les revers de son habit, le faisant tomber avec lui.
« Crève donc saloperie de cogne !, » grogna sous la stupeur l'ancien sergent de la Grande Armée.
Les deux hommes roulèrent sur le sol, se battant avec vigueur. Javert se démenait, cherchant dans ses poches quelque chose.
Des menottes ?
Cela aurait été pathétique.
Les policiers s'approchaient enfin, mais il y avait d'autres malfrats à arrêter. La petite scène entre Javert et Thénardier avait ragaillardi la bande et chacun se mit à se battre avec violence.
On ne pouvait pas venir prêter main forte à l'inspecteur Javert.
La femme Thénardier nécessita à elle seule l'action de trois policiers, Rivette se retrouva avec un œil fermé par un coup de poing. Des gourdins et des casse-têtes furent manipulés avec violence.
Javert avait raté en beauté son arrestation.
Il fut plus impressionnant la première fois. Plus efficace.
Qu'avait-il cherché à faire ?
Thénardier frappait, essayant d'échapper à l'emprise de Javert. Peine perdue !
Même blessé, même mourant, Javert voulait faire taire Thénardier coûte que coûte. Il devait être le seul à savoir...qui était Jean Valjean… Bientôt, s'il parvenait à ses fins, il n'y aurait plus personne. Les deux derniers témoins de la vie de Jean Valjean seraient morts. Il faillit crier de joie lorsque sa main trouva enfin ce qu'elle cherchait au fond de sa poche. Juste encore quelques instants. Quelques secondes de conscience. Une prise vicieuse pour empêcher Thénardier de bouger et il allait atteindre son but.
« Putain ! Crève !, lança Thénardier en se démenant de plus belle.
- D'abord toi…, souffla Javert.
- Pourquoi ? Tu veux sauver ce vieux fagot ?
- Merde. »
Et tout à coup, les yeux de Thénardier s'ouvrirent largement, remplis de surprise. L'homme se recula de l'étreinte du policier, les mains glissées sur sa poitrine sur laquelle s'étalait une large tâche de sang et le manche d'un couteau. Bien placé, Javert fut fier de lui.
« Merde ! Tu m'as...putain… tu m'as...tué... »
Javert ne répondit pas, il avait fermé les yeux et se laissait dériver. Il souriait, tandis que son sang s'écoulait sur le sol, emportant avec lui le peu de contrôle sur lui-même qui lui restait.
Il avait réussi...
Dieu ! Il avait réussi…
En fait, il venait de comprendre pourquoi il ne s'était pas tué avant. Pourquoi il avait supporté de vivre malgré l'ignominie de sa compromission avec le vieux forçat. Il voulait simplement être sûr que Jean Valjean reste en sécurité. En sécurité…
Maintenant, il pouvait l'être.
Il avait réussi…
La douleur le brisa enfin et Javert perdit toute connaissance, ignorant les cris jetés dans son oreille et le suppliant de rester conscient.
Rivette ?
Mhmmm. Oui, sûrement Rivette. Une voix si jeune et pleine d'angoisse.
Rideau…
L'hôpital était un endroit effroyable. Un dortoir immense rempli de miasmes, de râles, d'odeurs nauséabondes. Valjean était horrifié d'être là.
Il était tellement impuissant.
Est-ce que toutes ces nouvelles vies qu'il vivait devaient nécessairement se terminer par un drame ?
Devait-il toujours pousser Javert à la mort ?
Car là, il était mourant.
Merde !
L'inspecteur Rivette avait veillé, soupiré, pleuré...prié...avant de quitter précipitamment les lieux, vaincu par l'émotion. M. Chabouillet était venu, il avait pesté, grogné, soupiré...prié...avant de partir à son tour, vaincu par le devoir.
Eugène-François Vidocq avait rendu une courte visite à son collègue policier, mais il avait surtout été intéressé par M. Ultime Fauchevelent. Et ses yeux avaient examiné avec soin la silhouette massive et les bras musclés de Jean-le-Cric. Avant de sourire d'un sourire de loup.
« Un ami de Javert m'a-t-on dit ? Vous avez l'air proches en effet.
- Proches ?
- Aux dires des membres de Patron-Minette, Thénardier vous connaissait bien. Il voulait en découdre avec vous. Et Javert s'est interposé. Au péril de sa vie. Ce n'est pas la première fois que ce jobard se sacrifie pour quelqu'un mais c'est la première fois qu'il le fait pour un ancien forçat. »
Un sourire. Mauvais.
« Un forçat ? Tiens donc ? Insinueriez-vous que je suis… »
M. Fauchelevent jouait à merveille les gens outragés mais Vidocq ne fut pas dupe. Le chef de la Sûreté se mit à rire. Un rire déplacé dans ce mouroir qu'était l'hôpital.
« Je n'insinue rien du tout. Je sais ! Brest peut-être ? J'adorerais voir votre épaule ou votre poitrine. Qu'en dites-vous ? »
Cette fois, la pâleur fut intense sur les joues de Valjean. Non, il n'avait pas pensé à tout durant cette nouvelle vie.
Il y avait d'autres dangers que Javert dans le Paris de 1830.
Vidocq se mit à sourire, tellement amusé par toute cette situation. Combien de fois l'ancien forçat avait du tolérer le regard méprisant de l'ancien garde-chiourme posé sur lui ? Les hommes ne changent jamais. Javert avait travaillé avec Vidocq que contraint et forcé. La Sûreté collaborant avec la Préfecture.
Mais cela ne voulait pas dire que Javert acceptait Vidocq. Pour le policier, le chef de la Sûreté était une ordure, digne de retourner au bagne.
Et là, il retrouvait cet homme, si droit, si irréprochable, si dévoué à la Loi, blessé à mort pour s'être compromis avec un forçat. La vie n'était-elle pas délicieusement ironique ?
« Je me demande vraiment pourquoi Javert a agi ainsi, lança Vidocq. Ce n'est pas dans sa nature. Vous doit-il quelque chose ?
- Il ne me doit rien !, asséna durement Valjean. Il est honnête et intègre ! »
Le ressentiment était si fort dans les paroles de l'ancien maire de Montreuil-sur-Mer.
« Je suis d'accord avec vous ! Alors réfléchissons quelques instants ! Pourquoi Javert se serait-il sacrifié pour vous ? Car ce jobard voulait mourir ! A n'en pas douter ! »
Valjean ne répondit pas.
Il ne savait pas. Ou n'osait pas savoir. Vidocq poursuivit, l'homme si impressionnant qu'était le chef de la Sûreté se pencha en avant, les mains croisées devant lui comme pour prier.
« Voyons... La corruption ? Non, Javert n'est pas un homme corrompu. Ou alors je l'aurai acheté depuis longtemps... Une dette ? Possible, mais Javert préfère agir vraiment pour régler ses comptes avec quelqu'un, un suicide ne rembourse rien... Une volonté de protéger ? Mhmmm... Protéger un ancien forçat ? Peut-être... Javert est du genre à se sacrifier dans l'intérêt général. Mais pourquoi vous ? »
Vidocq se tut, examinant Valjean avec soin.
Le visage pâle de l'ancien forçat, les doigts qui se tordaient de peur, l'inquiétude qui agrandissait les yeux...
Se pourrait-il que ?...
« Ou alors il y a un intérêt personnel en jeu. Il voulait protéger votre identité coûte que coûte. De tout autre que lui j'en déduirais des sentiments affectueux... Mais de lui... »
Valjean ne disait rien, immobile devant les yeux perçants de Vidocq. A l'agonie.
« Javert n'a pas de sentiment affectueux. Il n'a que son devoir et c'est tout. Mais se jeter sur Thénardier pour vous défendre n'est pas ce que son devoir lui dictait de faire. Javert a bien changé il semblerait. Une jolie petite énigme… »
Un silence, lourd et désagréable. Le dortoir s'étendait autour d'eux, rempli de râles et de gémissements, mais c'était comme si les deux hommes étaient seuls en plein désert.
Et puis Vidocq se leva, l'air de rien, et lança à Fauchelevent :
« Je vous serai gréé de me tenir au fait de l'évolution de l'état de la santé de notre cher inspecteur. J'adorerais avoir son rapport. »
Le sourire disparut enfin et l'expression devint mélancolique, lorsque Vidocq finit par :
« S'il est en état de le faire un jour. Mes respects, monsieur Fauchelevent.
- Mais...et moi ? Et… ?
- Vous n'êtes pas ma proie, M. Fauchelevent. Laissons le soin à notre inspecteur de terminer sa chasse, non ? Lorsque je saurai votre vrai nom, je me ferais un plaisir de vous chercher dans mes archives personnelles. Brest ou Toulon ? »
Et Valjean avoua en baissant la tête :
« Toulon.
- A la bonne heure. Restez à ma disponibilité. Nous pourrions avoir des choses à nous dire, vous et moi. »
Et la dernière flèche du Parthe fut une phrase pleine d'inquiétude. La première fois que Vidocq exprimait de l'inquiétude d'ailleurs.
« Veillez bien sur lui. C'est mon meilleur élément. »
SCÈNE X
Des heures passèrent. Javert ne reprit pas conscience. Il s'affaiblissait doucement. Glissant lentement dans la mort.
Valjean ne quittait pas son chevet. Abîmé dans la prière.
Des heures. Les médecins n'étaient pas confiants. On mourrait de blessure par balle. On mourrait de l'infection, on mourrait du choc traumatique, on mourrait de l'hémorragie… Bref, on mourrait à coup sûr.
Javert allait mourir.
Valjean était désespéré. Il avait soutenu le corps de Javert lorsqu'il avait été déplacé jusqu'aux fiacres puis jusqu'à l'hôpital. Il avait posé sa main sur un mouchoir qu'il serrait contre la blessure, essayant d'endiguer le sang. Il avait pressé le mouchoir sur le côté. Dieu merci la balle avait frappé le flanc, évitant la poitrine, évitant le ventre...sinon Javert serait mort dans l'heure.
Thénardier avait visé mais visé mal et son pistolet était de mauvaise qualité. Et en fait, Rivette lui avait expliqué qu'à bout portant, les dégâts étaient plus importants mais que la visée était plus difficile. Javert avait voulu tenter le diable.
Le sang avait tâché le mouchoir, rougissant les doigts de l'ancien forçat et le poussant de plus en plus vers la panique la plus totale.
Là, étendu sur ce lit d'hôpital, Javert ne saignait plus. Il avait été étroitement bandé. Mais son visage était pâle comme celui d'un mort.
Il ne restait que la prière. La prière...la prière…
Et M. Fauchelevent pria…
Mais M. Fauchelevent ne fut pas oublié par les sœurs du couvent du Petit PicPus. Dés que la nouvelle de l'agression contre l'ancien jardinier et de la blessure subie par ce courageux policier fut connue, la Mère Supérieure envoya un lot de plantes médicinales et du miel bien liquide...accompagné par une notice d'explication à M. Fauchelevent.
Comment faire un cataplasme de miel ?
Les médecins regardèrent avec consternation et ironie ce vieil homme faire un cataplasme de miel sur la blessure par balle du vieux policier. Un moyen empirique mais il n'y avait plus grand chose à perdre. On laissa agir M. Fauchelevent.
Le vieillard réclama d'une voix autoritaire de l'eau chaude afin de préparer une tisane au policier.
Jean Valjean n'avait pas dit son dernier mot. Il n'abandonnait pas la lutte.
Il souleva doucement le torse du blessé et approcha la tasse de ses lèvres sèches, murmurant dans le creux de l'oreille :
« Putain Javert ! Tu as intérêt à te réveiller ! Crois-moi ! Foi de 24601 ! »
Le liquide pénétra dans la gorge et Valjean fit tout pour qu'il soit avalé.
« Réveillez-vous, je vous en prie. »
Un véritable cri de désespoir.
Mais les prières sont faites pour être entendues… Celles de M. Fauchelevent le furent…
La nuit était tombée depuis longtemps. Valjean aurait du rentrer chez lui mais il était resté à son poste. L'argent de M. Madeleine permettait bien des choses.
La nuit était tombée et l'obscurité était profonde, seulement brisée par la lumière d'une chandelle que M. Fauchelevent avait obtenu le droit d'avoir.
Soudain Javert quitta son immobilité profonde. Sa tête se mit à bouger doucement sur son oreiller. Valjean sentit un fol espoir le prendre.
Le gris des yeux de l'inspecteur réapparut à la grande joie de l'ancien forçat.
L'homme essaya de bouger mais il ne réussit qu'à gémir de douleur.
« Doucement Javert ! Dieu soit loué ! Doucement !
- Val…
- Ne parlez pas ! Je vais vous donner à boire. »
La tempête était là, balayant tout sur son passage, amenant de l'eau vers les lèvres gercées du policier, caressant les cheveux baignés de sueur, cherchant le pouls dans le creux de la gorge.
« Dieu soit remercié… Javert... »
Puis sur un autre ton, plus affectueux, Valjean murmura :
« Fraco... »
Ce qui surprit le policier mais il n'en dit rien. De toute façon, il était incapable de parler ou même de penser.
Jean Valjean…
Le lendemain, Valjean était épuisé par sa veille. Cosette vint le voir et l'exhorter à aller se reposer quelques heures. Mais le vieux forçat fut intraitable.
Et il eut raison. Javert se réveilla encore. Il était très faible mais il était vivant.
Les médecins changèrent ses bandages mais ils ne rirent plus en voyant la blessure saine et sans aucune infection.
Le miel ?
Qui aurait cru cela ?
Javert se réveilla et ne fut plus étonné d'apercevoir les yeux bleus azuréens de Jean Valjean. Il commençait à en avoir l'habitude.
« Encore là ?
- Toujours là. »
Pour vous…
Javert ne dit rien, il souffrait mais il se passa quelque chose d'étrange. Javert ouvrit les doigts, sa main posée là sur les draps, discrètement, dans l'expectative. Et Valjean, prudent, méfiant, glissa ses doigts entre ceux du policier.
La main se ferma, sans force. Les deux hommes se regardaient. Se comprenaient-ils enfin ?
« Je l'espérais tellement, murmura Valjean.
- Et moi... Je…
- Chut ! Il n'y a rien à dire !
- Mais... »
Le policier se rebellait, ses doigts se serraient contre ceux du forçat, avec une force dérisoire.
« Calmez-vous ! Nous parlerons. Nous aurons bien le temps de parler. Après... »
Javert le regarda avec un éclat de crainte dans les yeux. Jamais Valjean n'avait vu la peur dans ses yeux de fer. Doucement Javert acquiesça.
Et avant de plonger encore dans l'inconscience, Valjean redonna de la tisane à Javert. Il le fit doucement, il le fit presque tendrement. Soutenant les mains du policier et caressant les favoris emmêlés.
« Il faudra que je vous rase avant que vous ne sortiez d'ici, » sourit Valjean, tellement heureux d'avoir de telles pensées.
Le regard noir qu'il reçut le fit rire gentiment.
« Oui, ou vous allez ressembler à un forçat évadé. Vous imaginez ?
- Jean...Valjean... »
Et de se noyer une fois encore dans les méandres de l'inconscience.
Les jours passèrent. Cette fois, l'inspecteur ne put forcer les choses pour quitter l'hôpital. Les médecins, et surtout M. Chabouillet, insistèrent pour le garder au lit.
Et M. Fauchelevent paya pour que des repas plus consistants soient servis au blessé. Javert en leva les yeux au ciel d'irritation.
« Je n'ai pas besoin de viande rouge !
- Un homme de votre taille doit manger plus que de la soupe. »
Des mains sur son front, des doigts cherchant le pouls à son poignet, des yeux inquiets examinant ses pupilles.
« Putain ! Fauchelevent ! Je vais bien !
- Laissez-moi en juger ! »
Une part de gâteau préparé par Cosette avec amour. Des sourires devant une tasse de café bien chaud.
« Mon Dieu Fauchelevent ! Vous êtes impossible...
- Cosette vous envoie ses meilleurs vœux de bon rétablissement.
- Tel père, telle fille ! »
Un rire, timide. Le loup s'apprivoisait. Valjean en était tellement heureux.
Les collègues de Javert remarquèrent bientôt ce fameux ami, régulièrement présent au chevet de leur camarade. On en fit des gorges chaudes. Qui pouvait bien supporter l'humeur horrible de l'inspecteur Javert ?
Rivette était le plus assidu. La première fois qu'il vint veiller Javert, il était malade de rage et de tristesse. Là, il se retrouvait calme et apaisé, examinant son mentor et ravi de le voir si bien portant.
« Vous allez pouvoir quitter l'hôpital ?, demanda Rivette, l'espoir perçant dans le ton.
- Bientôt, grogna Javert. Si on m'en donne enfin l'autorisation.
- Si votre santé est vraiment restaurée, » ajouta Valjean.
Des yeux au ciel ! Encore !
Cela devenait la réponse habituelle de l'inspecteur aux remarques agaçantes de l'ancien forçat.
M. Chabouillet visita encore son protégé. Il l'examina avec soin. Il écouta les rapports des médecins et donna enfin son aval.
Mais Javert n'était pas dupe.
M. Chabouillet n'avait rien dit de l'arrestation de la bande de Patron-Minette. Il n'avait émis ni critique, ni félicitation. Il avait simplement tu le fait.
Il était évident que ce sujet serait évoqué avec soin le jour du retour de Javert dans l'active, debout devant le bureau du secrétaire du Premier Bureau de la préfecture de police. Au garde-à-vous. Et ce ne serait pas pour féliciter le courageux policier.
Baste ! On y penserait plus tard. Bien plus tard.
Ce jour-là, Javert était libéré de l'hôpital.
Il entrait officiellement en convalescence. La meilleure des solutions serait que le policier reste chez lui à se reposer mais chacun savait très bien que l'inspecteur Javert serait dés le lendemain de retour à sa patrouille. Le torse bien bandé, la main serrée sur le pommeau de sa canne plombée et les dents serrées sur la douleur agonisante.
L'inspecteur Javert !
Oui, mais...il y avait un impondérable ! Un grain de sable venu enrayer toute cette belle mécanique.
Jean Valjean !
Et ce grain de sable avait fait dérailler l'impassible inspecteur de police.
L'ancien forçat était venu aider le policier à quitter l'hôpital. Il se tenait devant le lit dans l'immense dortoir de l'Hôpital de la Charité et aidait l'inspecteur Javert à enfiler son uniforme. Javert se sentait vieux et impotent.
Il n'avait jamais reçu de blessures par balle. Il était encore sous le choc. Il avait voulu mourir. Mourir pour sauver Valjean.
Et Valjean aidait Javert. Un forçat et son garde-chiourme ?
Le monde pouvait-il tourner plus étrangement ?
Vidocq était venu aux nouvelles. Le chef de la Sûreté avait interrogé soigneusement le policier, évoquant sans hésiter la présence de l'ancien forçat dans la Maison Gorbeau.
« Alors Javert ? On devient sentimental en prenant de l'âge ? Ou alors tu te trouves mieux en cogne corrompu ?
- Que veux-tu Vidocq ?
- Raconte-moi son histoire à ton fagot ! J'aimerais comprendre l'envie suicidaire !
- Tu l'as connu aussi Vidocq ! »
Mouvement de surprise chez le chef de la Sûreté. Javert apprécia l'instant avec plaisir.
« Tiens donc ? Et c'est quoi son bague ?
- Jean-le-Cric. »
La reconnaissance fit briller les yeux perçants du chef de la Sûreté et un magnifique sourire illumina ses traits.
« Le Cric ! Mais oui ! J'aurai du le reconnaître ! Et tu protèges ce vieux fagot ? C'est pourtant ce fameux maire que tu as poursuivi il y a des années si je m'en souviens bien. M. Madeleine.
- Une affaire personnelle.
- Tu m'en diras tant... »
Un sourire, plus carnassier, fit froid dans le dos du policier. Vidocq n'était pas un mauvais homme mais il tenait plus du cogne que du fagot maintenant.
« Un jour...tu me raconteras ?
- Vidocq, tu as d'autres loups à chasser. Celui-là est à moi. »
Une menace dans la voix. D'habitude rien que ce ton faisait blêmir les gens. Mais Vidocq était plus un démon qu'un homme. Il en sourit ironiquement.
« Il me semble que tu as pactisé avec le loup, mon cher inspecteur. Qui aurait cru cela de toi ? Les hommes ne changent pas... Il faut croire que tu faisais fausse route. »
Javert se tut. Impassible, il était sur des charbons ardents. Vidocq le rassura...à peine...
« Personne ne connaît votre petite histoire pour l'instant. Ils pensent tous que tu as voulu sauver un bourgeois de tes amis. Les cognes sont tellement jobards parfois. Hein Javert ? »
Nouveau silence, plus profond, plus mauvais. Mais cela amusa encore plus le chef de la Sûreté.
« Il est sauf. Aucun malfrat n'a évoqué ton Jean-le-Cric. Personne ne reconnaît un fagot quand il en voit un. Et Thénardier est mort avant de pouvoir parler. Un bon coup de surin le cogne. Impressionnant sachant que tu étais en train de crever. »
Un regard brillant de plaisir. Le plaisir de blesser si profondément l'ancien argousin.
« Tu voulais mourir pour protéger ton fagot, hein Javert ?
- Tu vas l'arrêter ? »
Un rire, lourd. Javert regarda partir Vidocq avec un soulagement mêlé d'inquiétude.
Oui, Vidocq était d'une autre trempe que les cognes de Paris. Le chef de la Sûreté avait du répondant.
Et il n'oubliait jamais.
SCÈNE XI
Le jour de la sortie. Javert était tellement inquiet et tellement heureux et tellement surpris et tellement... Tellement vivant...
Valjean se tenait contre lui, l'aidant à marcher. Il faisait rire le policier qui grogna en se reculant :
« Je n'ai pas besoin de ton bras, Fauchelevent. Regarde ! Je marche !
- Tu es encore si faible. Permets-moi de te soutenir. »
On se tutoyait.
Des jours et des semaines de veille à l'hôpital avaient brisé la glace entre eux. On ne passe pas des heures à discuter de tout et de rien sans que cela ne fasse avancer une relation. Et il y avait ces mois de rencontres dans le Café Musain qui les avaient rapprochés sans le savoir.
« Et Fantine ? Tu voulais vraiment la remettre en prison ?
- Mais non, grognait Javert. Je voulais TE mettre en prison. Cette pauvresse a provoqué ma colère en continuant à t'appeler « monsieur le maire ». Je ne voulais pas... Je... »
Remords. Provoquer la mort de la malheureuse prostituée ne fut pas un bel ajout à son dossier.
« Comment as-tu réussi à m'échapper à Montreuil-sur-Mer ? J'étais sûr de t'avoir.
- Sœur Simplice a menti.
- Je vois... Monsieur le maire... »
Un rire. On se pardonnait, n'est-ce-pas ?
Javert s'apprivoisait. Il souriait et acceptait enfin le bras de Jean Valjean.
« Tu as donc vécu ces dernières années dans un couvent ? Tu as du te sentir à ta place, menteur, fraudeur, manipulateur.
- Je me suis senti plus proche de Dieu mais je n'ai jamais oublié mon vrai nom. Comme si je mentais à Dieu en personne...
- Et si... »
Javert se tut, les yeux dans le vague. Il pensait à Vidocq. Et il sentait la peur ronger son cœur. Il était terrifié à l'idée que le chef de la Sûreté ne s'en prenne à Jean Valjean. Vidocq n'était pas un homme mauvais mais c'était un cogne.
« Et si ?, demanda Valjean, curieux.
- Non, rien. Je suis fatigué. »
Ils avaient convenu qu'ils marcheraient jusqu'à l'appartement de Javert. Valjean avait payé pour le loyer et l'entretien du meublé du policier. La logeuse en avait été très soulagée. Mettre dehors le policier n'aurait pas été facile et très bien vu dans sa situation. Mais avoir des dettes à recouvrir était encore pire.
Valjean s'affola devant l'aveu du policier, si impassible d'habitude. Il arrêta un fiacre et préféra l'emmener en voiture jusqu'à son domicile.
Javert respirait fort, cherchant son souffle. Il luttait contre le malaise et la peur. Il n'en revenait pas. Il n'avait jamais connu cela, ou si peu.
Pourquoi paniquait-il ainsi ?
Valjean regardait Javert assis sur la banquette en velours d'Utrecht du fiacre. Il était inquiet. Follement inquiet. L'homme semblait pourtant aller mieux mais la pâleur de son visage, le tremblement nerveux de ses mains, ses yeux fermés avec force dénotaient cette impression.
« J'aurai du m'opposer à ton chef, » murmura Valjean.
Cela fit sourire Javert. Une telle candeur.
« Et de quel droit M. Madeleine ? Je ne suis plus à votre service.
- Allons inspecteur... Comme si vous l'aviez été un jour. »
Les yeux gris, si étincelants, apparurent, magnifiques dans la pénombre du fiacre.
« Juste. »
Le voyage fut tranquille. Javert souffrait, c'était atroce mais il allait survivre.
Survivre...
Rue des Vertus. Valjean aida Javert à descendre du fiacre. Javert en rit ouvertement.
« Cela devient gênant, Valjean. On va nous croire accolés.
- Crois-tu ? »
Mais les yeux de Valjean brillaient de plaisir, sa main était chaude contre la sienne tandis que la force de Jean-le-Cric permettait au policier de marcher avec le moins de souffrance possible.
« Imprudent ! Je devrais te foutre en tôle.
- Chiche ? »
Mais cette vieille menace était devenue une plaisanterie. Elle réussit à tirer un sourire du policier.
Puis, ils furent dans l'appartement de Javert...mais tout avait changé... Valjean déposa le sac de Javert sur le sol. Quelques affaires de première nécessité qu'il avait fallu faire venir à l'hôpital.
Comme de nouvelles chemises par exemple.
Javert s'éloigna de la promiscuité de Valjean. C'était la première fois qu'ils étaient seuls depuis le commissariat de la rue de Pontoise.
Seuls...
Tout avait changé…
Valjean se frottait les mains. Il faisait si froid dans l'appartement du policier.
« Je vais préparer un feu. Tu as besoin de chaleur. De nourriture. Une tasse de café peut-être ? Ou une tisane ? »
La tempête allait se réveiller. Valjean allait tout retourner une fois de plus, étourdir Javert avec son énergie débordante. Le policier l'arrêta d'une main posée sur le bras.
« Attends ! Ce n'est pas la peine. Je... »
Une main posée sur un bras. Un simple geste. Mais il fut à l'origine d'un bouleversement complet. Valjean regarda Javert, Javert regarda Valjean.
« Je... »
La main tremblait, elle ressentait la chaleur du bras de Valjean à-travers la chemise. La chaleur si forte. Elle irradiait de l'ancien forçat et provoquait la fièvre. Javert relâcha Valjean, il voulut reculer en arrière. Mais une main, large et calleuse, le retint.
« Il... Tu dois être...Valjean rentre chez toi.
- Vraiment ? »
Javert baissa les yeux, il avait mal, il était encore blessé, son cœur battait la chamade, la fièvre faisait brûler ses joues, il était désorienté, il paniquait de plus en plus… Il… Il… Valjean, conscient du malaise du policier, murmura doucement :
« Regarde-moi. »
Et comme l'homme n'obéissait pas, Valjean posa ses doigts sous le menton du policier et lui fit relever la tête. Exposer ses yeux si beaux et si remplis de crainte.
« Je ne te veux pas de mal, murmura Valjean.
- Mais que veux-tu à la fin ? »
La main caressa la joue, essayant d'apaiser le policier, glissant dans les favoris qui avaient été soigneusement taillés à l'hôpital.
« Tu n'as pas encore compris ? »
Valjean avait tenu sa promesse. Un jour, il était venu à l'hôpital avec un rasoir, du savon à barbe et une patience à toute épreuve.
Il s'attendait à lutter contre la volonté implacable du policier. Cela ne dura pas. Javert se soumit assez rapidement à Valjean.
Cette scène était trop étrange, trop irréelle. Javert était terriblement conscient des regards suspicieux, surpris...voire dégoûtés...qui étaient posés sur eux…
« Fauchelevent. Ce n'est pas nécessaire. Je peux rester comme ça. »
Valjean riait tout en préparant le savon à barbe, raclant la lame du rasoir sur le morceau de cuir épais… Il était indifférent à tout. Il ne voyait que Javert et c'était tout son monde.
« Cosette m'a dit que si tes favoris continuaient à pousser ainsi, tu allais ressembler à l'un de ces hommes-chiens des îles du Pacifique.
- Ce qui serait tout à fait approprié de ma part... »
Valjean secoua la tête et approcha sa chaise de la tête de lit du policier. Plus près, bien plus près. Trop près. Javert déglutit.
« Mais Valjean…, commença-t-il, un simple filet de voix quasiment inaudible.
- Tu préférerais que ce soit ma fille qui manipule le rasoir ?
- Non, fit Javert, encore plus horrifié. Mais si tu me laisses un miroir, je pourrais faire face. »
Un sourcil levé avec un éclat brillant d'humour dans le regard. Faire face ? Javert n'arrivait même pas à gérer un simple verre d'eau, toute sa force avait disparu. Cette blessure avait brisé toute la puissance de l'inspecteur Javert le laissant plus faible qu'un chaton nouveau né.
« Dieu… Tu ne me laisseras pas en paix, n'est-ce-pas 24601 ? »
Même les chiffres devenaient un surnom presque affectueux. Valjean sourit mais l'éclat se durcit dans ses yeux bleus. Devenant plus froids. Intraitables.
« Non. J'ai un large contentieux à épancher. »
Valjean avait été rasé au bagne, par des mains dures, brutales et des souvenirs revenaient en masse à cette évocation. Les deux hommes ne se souriaient plus.
Comme il fallait avancer, Javert se soumit.
Il acquiesça enfin, provoquant un immense soulagement chez le vieux forçat et le retour du sourire si doux.
Valjean plaça des oreillers dans le dos du malade, l'aidant à se redresser au maximum. Attentif à la douleur. Mais ce diable d'homme ne broncha pas, Javert s'efforça de ne pas montrer la souffrance atroce qui le prenait.
« Au travail inspecteur ! Nous allons vous rendre une apparence humaine.
- En suis-je seulement un ? »
Un rire et Valjean commença le rasage. Doucement, posément, par de petites touches qui troublaient Javert.
Le garde-chiourme aurait préféré la brutalité et la rapidité que cette douceur. Cette tendresse ? Il ne savait pas quoi faire de ses doigts se plaçant sur son menton, glissant sur la mâchoire, parcourant la pomme d'Adam… Et il n'arrivait pas à supporter les yeux si proches de Valjean, posés sur lui avec appréhension.
La peur de le blesser.
Javert aurait préféré qu'on le frappe.
Il n'avait pas l'habitude qu'on le touche. Il détestait cela. Et là… Les doigts de Valjean étaient si doux…
Et Javert était horriblement conscient des lieux. Des regards, des gens, des commentaires.
Deux infirmières passèrent et rirent en les désignant.
« Voilà une excellente idée, M. Fauchelevent. Monsieur l'inspecteur ne ressemblera plus à un sauvage !
- Il sera moins effrayant. »
Valjean rit en entendant ces mots et affirma qu'il ferait de son mieux mais qu'il ne pouvait pas lutter contre la nature profonde du policier.
Un médecin salua la performance mais prévint qu'il ne fallait pas fatiguer le malade.
« L'hygiène est primordiale d'accord mais prenez garde à ne pas le laisser assis trop longtemps. Nous avons eu bien du mal à faire cicatriser la plaie. »
Un cataplasme de miel…
Enfin, ce fut fait.
Valjean avait rasé le plus bas possible les favoris, faisant disparaître aussi la barbe grisonnante qui ornait les joues du policier. Javert se ressemblait enfin.
Et les deux hommes se regardèrent ainsi, fixement. Avant de se détourner pour reprendre contenance.
Mais que se passait-il ?
Après le rasage, Valjean abusa de la situation pour pousser les choses un tout petit peu plus loin. Javert en fut agacé mais le chien-loup était apprivoisé maintenant.
« Me brosser les cheveux ?! Valjean !
- Tu as des cheveux magnifiques mais ils sont magnifiquement emmêlés. »
Ce n'était ni le lieu, ni le moment.
Ce n'était pas un acte digne d'un ami pour un ami.
A peine de la part d'un frère.
C'était un acte intime qu'une épouse pouvait faire pour son mari. Un fiancé pour sa fiancée.
« Fais vite.
- Je ne voudrais surtout pas abîmer tes cheveux ni te faire mal Javert. »
Il ne risquait pas. Valjean brossa lentement, prudemment et bientôt les cheveux si longs de l'inspecteur Javert reposaient sur ses épaules, beaux et brillants. Comme une nappe de vif-argent.
Valjean se permit de laisser ses doigts glisser parmi la chevelure soyeuse.
« Comment as-tu pu garder de si longs cheveux dans ta profession ?
- Il y a toujours eu quelqu'un pour exiger que je les rase. Au bagne, mes cheveux étaient aussi courts que les tiens. Ensuite, je les ai laissés pousser.
- Et donc ?
- Lorsqu'un supérieur réclamait une coupe plus réglementaire, je lui prouvais l'inanité de sa demande.
- L'inanité ?
- Ce n'est pas tant la longueur qui dérange, c'est leur dangerosité.
- Dangerosité ?
- Imagine un malfrat me capturant par les cheveux. Il pourrait me mettre à genoux.
- Dieu ! C'est vrai ! Je n'y avais jamais songé. »
Les cheveux de Javert étaient longs, noirs avec des mèches grisonnantes. Les tempes avaient blanchi. Javert avait vieilli.
A Montreuil, c'était encore un homme assez jeune, les cheveux si sombres, faisant clairement ressortir ses origines, assortis à la couleur de sa peau...et ses yeux étincelants…
« Alors je me montrais indispensable, continua Javert, essayant d'oublier les doigts du forçat caressant ses cheveux, comme on caresse un animal. Je multipliais les heures, je réussissais des arrestations difficiles, je passais mon temps en patrouille...jusqu'à ce qu'on oublie mes cheveux au profit de mon efficacité.
- Mais tes cheveux ?
- Je les coiffe en catogan et lorsque je suis sous couverture, je les tresse. Les cachant sous une casquette.
- En tresse ? »
Oui, à la barricade, Javert n'avait pas de cheveux longs. Valjean ne l'avait jamais remarqué.
Une tresse ?
Valjean adorerait voir Javert avec des tresses.
Cela le fit sourire. Clairement amusé.
Javert leva les yeux aux ciel. Agacé. Comme de juste.
SCÈNE XII
La main sur sa joue, si douce, si chaude, la voix pleine de tendresse. Avait-il vraiment compris ? Bien sûr qu'il avait compris.
Mais ce qu'il avait compris lui faisait peur.
Lui l'homme implacable.
« Était-ce déjà là à Montreuil ?, demanda Javert.
- Oui, » souffla Valjean.
Et le maire se pencha pour embrasser son chef de la police. Tenant fermement son visage entre ses mains, pour empêcher Javert de bouger et pour approfondir le baiser. Une langue quémandait l'entrée de la bouche du policier.
Valjean nota le tremblement du corps, si long, contre lui. Il se recula, terriblement désappointé. Il rêvait de Javert et de ses baisers depuis des mois. Mais le Javert du XIXe siècle était tellement pris dans les convenances sociales…
Il n'était pas pédéraste.
Il se recula mais Javert le retint. Le policier posa son front contre celui du forçat.
« Je ne sais pas…
- Il n'y a rien à savoir. Je suis désolé. Je vais partir et vous laisser Javert. »
Un rire désespéré accueillit ses paroles.
« Je ne sais pas et vous allez me laisser ainsi. Je ne vous savais pas cruel.
- Le veux-tu ? »
Un souffle.
Se noyer dans la Seine devait être ainsi. Perdre son souffle, perdre ses repères, fermer les yeux et disparaître.
« Javert ?, demanda Valjean, avec une inquiétude toujours présente.
- Je ne sais plus que penser. Peut-être devriez-vous partir en effet… Je... »
Valjean lui coupa la parole, encore, avec ses lèvres, avec sa bouche, avec son amour. Et enfin, Javert s'abandonna.
Ses mains se posèrent sur les épaules massives du forçat qui fredonna de contentement. Pour le retenir, pour le rapprocher.
Javert ouvrit la bouche à la langue possessive de Valjean et le baiser devint brûlant. Valjean en oublia la prudence et prit Javert dans une étreinte étroite qui fit crier de douleur le policier.
Un moment de panique. Valjean relâcha aussitôt Javert, le visage rouge de confusion.
« Pardon, pardon. Je suis désolé. Je ne voulais pas te faire de mal. Tu vas bien ?
- Paix ! Je vais bien. »
Cela eut le mérite de faire rire le policier et de détendre l'atmosphère. Valjean entraîna de force le blessé jusqu'à son lit et le fit s'asseoir. Puis M. Madeleine prit les devants et donna ses directives.
« Maintenant, je fais du feu pour réchauffer cette banquise qu'est ton appartement. Je te prépare une tasse de tisane. Ensuite, tu te couches et tu te reposes.
- A vos ordres, monsieur le maire, sourit l'inspecteur de police.
- Bien Javert. Je suis satisfait de vous. »
Javert secoua la tête et entreprit la tâche ardue de retirer ses bottes. Il n'était pas contre le fait de se coucher. Il était épuisé, moralement et physiquement.
Et son esprit avait beaucoup de faits à classer, étudier...analyser...accepter…
Le feu, la tisane, la présence douce de Valjean à ses côtés. Assis sur le lit. Valjean s'était préparé une tasse également et il la buvait en faisant une petite grimace. Le mélange de plantes même sucré au miel n'était pas très bon.
« Comment as-tu pu boire cela toutes ces semaines ?
- Comme si tu m'avais laissé le choix.
- C'est juste, » admit le forçat en riant.
Javert était fatigué. Il avait retiré ses bottes mais il n'avait même pas essayé de retirer le reste de ses vêtements. Trop faible pour agir. Mais il ne pouvait plus rester à l'hôpital, la convalescence se faisait à domicile...ou au travail en fonction des moyens.
Il était évident que le policier n'avait pas l'argent nécessaire lui permettant de perdre des jours de travail. Mais Valjean regardait le tremblement nerveux des mains de l'inspecteur, la pâleur malsaine de son visage et les cernes encore sombres sous ses yeux.
Il décida de prendre le taureau par les cornes.
« Quand dois-tu reprendre ton poste ?
- Demain, répondit simplement Javert, comme prévu.
- Non, » fit catégoriquement Valjean.
Le forçat prit tranquillement une nouvelle gorgée de la tisane, grimaçant horriblement.
« Comment cela non ?, opposa Javert, la voix teintée de colère.
- Tu ne retournes pas au travail dans cet état.
- Et de quel droit tu me l'interdis ? Sauf votre respect, vous n'êtes plus mon supérieur hiérarchique, M. Madeleine et de toute façon, je dois absolument travailler. Cette petite affaire m'a coûté mes économies. Sans compter tout ce que je te dois pour le loyer !
- Il n'y aucune dette, Javert ! Tu ne me dois rien.
- Je ne fais pas de dette normalement, sourit amèrement le policier.
- Et il n'y a aucune dette !
- Je ne sais pas encore combien je te dois exactement Valjean mais je le saurais bien assez vite par ma logeuse. Et je te rembourserais le tout le plus vite possible.
- IL N'Y A AUCUNE DETTE !
- JE NE SUIS PAS UN CAS DE CHARITÉ ! »
Deux voix pleines de colère, un maire s'opposant à son chef de la police... On revenait des années en arrière.
Valjean et Javert se regardaient, le souffle court.
Juste un regard avant...
Le bruit des tasses se brisant sur le sol ne les fit même pas réagir.
Valjean avait saisi Javert par les revers de sa veste pour l'embrasser, heureux de sentir les mains du policier tenir sa nuque. En colère oui mais aussi affamés de contact. Échauffés par un baiser.
Javert accepta d'ouvrir encore une fois la bouche à la langue autoritaire de Valjean et un long baiser profond leur fit perdre l'esprit.
Valjean força Javert à s'étendre sur le lit, doucement, lentement mais fermement, la bouche ne quittant pas celle du policier, attentif au moindre signe d'inconfort. Les deux hommes ne parlaient plus, ils avaient trop parlé déjà. Dansant l'un autour de l'autre toutes ces semaines...ces mois...peut-être même ces années ?
Javert ne savait plus.
Valjean commençait à peine à savoir.
Il avait fallu ce voyage étrange dans le temps et l'espace pour s'en rendre compte.
Une bouche dans une gorge, embrassant et suçant la peau au goût salé. Javert gémissait, la tête claquant en arrière.
« Si beau...si beau..., murmurait Valjean dans la courbe du cou. Déjà à Montreuil...
- Jean...
- Peut-être...plus loin encore... »
Un sujet dangereux. Valjean sentit le garde-chiourme se crisper entre ses bras. Javert n'avait jamais voulu coucher qui que ce soit, ni homme, ni femme. Il n'avait jamais désiré le faire. Se contentant de rester calme et méprisant devant les jeux des prostituées de bas étage...ou les séductions entre hommes au bagne...
Et là…
Les doigts malhabiles de Valjean ouvraient chaque bouton de sa veste, pressés de glisser sur la peau du policier. Avides de posséder.
Javert ne réagissait que par des gémissements qu'il tentait de réprimer. Valjean se rendait compte tout à coup qu'il avait été bien initié par le Javert du XXIe siècle. Ce qui était amusant en y repensant.
Jamais le Javert du XIXe siècle n'aurait su quoi faire avec un homme...ou ne l'aurait souhaité. Mais le Javert du XXIe siècle était un homme expérimenté et assumant pleinement sa sexualité.
Il fallait ralentir.
Valjean se recula et libéra Javert de son étreinte. Le policier était rouge de désir, le visage brillant de sueur, les cheveux défaits s'étalaient sur le lit. Une merveilleuse vague de vif-argent étincelant sur le blanc des draps.
Mais Javert avait fermé les yeux et cherchait son souffle.
Valjean caressa son visage, tendrement.
« Tu vas bien ? »
Cette question si naïve fit sourire le policier et le gris réapparut. Un ciel d'orage, illuminé d'éclairs.
« Non, je ne vais pas bien, » admit Javert.
Un sourire, perdu au-milieu de la douleur. Valjean caressa encore les favoris, les joues.
« Je t'aime, » souffla Valjean.
Un tel aveu venant de Jean-le-Cric surprit le garde-chiourme. Javert leva la main pour caresser précautionneusement la joue de Valjean, découvrant la douceur de la barbe du forçat, si soyeuse...
Valjean captura les doigts et les embrassa, avec affection.
« Je ne te comprendrais jamais, lança Javert.
- Moi non plus. »
Ils rirent avant de s'embrasser à nouveau, mais plus doucement, sans la violence d'il y a quelques minutes.
« Je vais te déshabiller et te coucher. Demain, tu resteras à ton domicile.
- Je..., commença Javert, la colère revenant dans sa voix.
- NON !, s'écria Valjean, un doigt sur les lèvres du policier. Tu vas rester et te reposer, je vais me charger de tes frais.
- Je ne veux pas de ta charité !
- Ce n'est pas de la charité. C'est de l'amour. »
Javert était estomaqué.
De l'amour ? Il n'avait jamais eu affaire à l'amour. Mais au fond de lui, il savait très bien pourquoi il était prêt à mourir pour Jean Valjean Maison Gorbeau. Il le savait très bien.
« Très bien, accepta Javert. Je n'ai pas le choix c'est cela ?
- C'est cela. »
Et ce fut enfin fait. Valjean aida Javert à retirer ses vêtements. Veste, chemise, pantalon, bas… On ne nota pas les yeux brillants de désir, cela aurait été imprudent.
Javert fut bientôt nu, étendu dans son lit, correctement bandé et soigné. Valjean ne savait plus trop quoi faire de lui-même.
Il devait rentrer, aller gérer sa maison, revoir Cosette, la rassurer quant à la santé du policier…
« Tu reviendras ?, demanda tout à coup Javert, une note d'incertitude dans la voix.
- Bien entendu, répondit aussitôt Valjean. Je t'aime. »
Un dernier baiser et ce fut le départ.
Deux pédérastes !
Les pratiques homosexuelles avaient été dépénalisées, certes, mais deux hommes pris à ce jeu-là étaient condamnés par la société.
Combien de temps avant que Javert soit ignominieusement chassé de la police voire de son logement ?
Et combien de temps avant que Fauchelevent perde le peu de crédit qu'il avait auprès des policiers ? Même avec le jeune Rivette ?
Non, ils n'étaient que deux amis. Tout simplement.
Cosette fut contente de voir son père, Toussaint fut contente de voir son maître et une lettre de la préfecture attendait tranquillement le retour de M. Fauchelevent.
Inquiétant.
On devait vouloir sa déposition concernant l'affaire Thénardier.
Inquiétant.
Il ne fallait pas la négliger trop longtemps.
Merde !
Valjean se promit de s'en charger dés le lendemain. Ce soir, il vivait pour sa fille, pour son identité de Fauchelevent. Un brave jardinier à la retraite.
Le lendemain, Valjean pénétra avec appréhension le bâtiment officiel de la préfecture. Ironiquement, il se souvenait d'être venu se promener là au XXIe siècle avec l'inspecteur Javert de la police de New-York…
Le quartier avait changé, mais pas tant que cela aux alentours de la Cité. Les ponts avaient changé, dont le fameux Pont-au-Change. Les pavés avaient disparu. Les trottoirs s'étaient élargis et l'hygiène était plus présente. Plus de déchets, plus de saleté. Valjean avait beaucoup lu sur l'histoire de Paris.
Les noms du préfet Haussmann et du préfet Poubelle n'étaient pas inconnus pour lui...ironiquement...
Valjean aurait fait fortune dans une carrière d'historien, songea le vieux forçat en souriant.
La préfecture de police, accompagnée par la Conciergerie de sinistre mémoire et les vitraux de la Sainte-Chapelle. Le laid et le beau dans le même bâtiment, le profane et le sacré en même temps… Oui, il l'avait visité durant son temps à Paris.
M. Mangin l'avait convoqué sur la demande de M. Chabouillet. On lui fit faire antichambre pendant une heure. La patience était une vertu de roi.
Lorsqu'enfin, on se souvint du vieux jardinier, M. Ultime Fauchelevent fut annoncé avec simplicité et introduit dans un somptueux bureau.
Le bureau de M. Claude Mangin était luxueux, plein de boiseries, mais fonctionnel. Un bureau impressionnant pour un homme puissant.
D'ailleurs, le préfet était assis, imposant, dans son fauteuil face à la porte et ne souriait pas en voyant entrer M. Fauchelevent. Un jardinier de couvent ! Ce n'était pas la peine d'en faire trop.
A ses côtés, debout et tout aussi impassible, se tenait M. André Joseph Chabouillet. On ne retrouvait pas le vieil homme angoissé de l'hôpital mais un policier au regard inquisiteur. Et enfin, posté contre un mur, les bras croisés nonchalamment devant lui et un sourire goguenard, Vidocq, le chef de la Sûreté.
Cela commençait plus à ressembler à un interrogatoire qu'à une simple visite de courtoisie.
Mais M. Madeleine allait faire face. Il avait connu pire. Ces trois hommes réunis ne vaudraient jamais le gris métallique des yeux de l'inspecteur Javert lorsqu'il avait interrogé pendant des heures son forçat de maire.
SCÈNE XIII
« Asseyez-vous, M. Fauchelevent !, lança le préfet, avec une belle indifférence.
- Merci, monsieur le préfet. »
Poli, respectueux, souriant. Oui, M. Madeleine était présent et ne montrait aucun sentiment.
« Vous devez savoir que le rapport de l'inspecteur Rivette est fortement incomplet à votre sujet, l'attaqua aussitôt M. Chabouillet. Nous ne savons pas très bien comment vous avez pu vous retrouver aux mains de Patron-Minette...
- Le hasard fait vraiment mal les choses. »
Un sourire désolé. Non, M. Fauchelevent ne comprenait pas comment un tel drame avait pu se passer dans sa vie si simple. Il était si bon ce brave homme. Vidocq était amusé mais ne disait rien.
L'imposant chef de la Sûreté s'était placé derrière Mangin et Chabouillet. Hors de leur vue mais en plein dans la ligne de mire de Valjean. Et il souriait, cruel, en entendant les mensonges du vieux forçat.
Le chef de la Sûreté devait attendre son heure.
Valjean sentit sa résolution diminuer peu à peu et une sueur froide visqueuse et désagréable se mit à lui couler dans le dos.
« En fait, je me suis rendu de mon plein gréé à la Maison Gorbeau, expliqua le pauvre jardinier. J'avais reçu une lettre de demande d'aide d'un certain M. Fabantou. Je...j'y suis allé. J'ai l'habitude de faire des tournées de charité. »
Un silence profond accueillit ses propos. M. Mangin ouvrit lentement un dossier devant M. Fauchelevent et en sortit un petit bout de papier, bien plié que Valjean reconnut immédiatement. Il le déposa devant M. Fauchelevent qui le saisit et parut soulagé de le voir.
« C'est cela ! C'est Javert qui vous l'a donné ?
- L'inspecteur Javert a au moins un point positif à ajouter à son dossier. Il est méthodique et ordonné. Il a simplement complété le dossier Patron-Minette. Donc vous avez reçu cette demande d'aide ?
- Oui, monsieur le préfet.
- Et vous avez demandé l'aide de la police ?
- Oui. Je ne faisais pas confiance à cet acteur Fabantou. C'était un nom inconnu de moi. J'ai préféré être prudent.
- Pourquoi l'inspecteur Javert ? »
Pourquoi toutes ces questions ? Valjean ne comprenait plus, il s'était attendu à des questions concernant sa propre identité, pas une remise en question du travail de l'inspecteur.
« Parce que Javert est mon ami. »
Vidocq souriait. Un sourire large et lumineux. « Un ami, cause toujours beau merle ! »
Un silence, lourd, encore plus pesant régna quelques instants. M. Chabouillet jeta un regard appuyé derrière lui pour examiner Vidocq. Le chef de la Sûreté s'avança et pour la première fois, Valjean se dit que cette vie allait peut-être se finir sous la lame de la guillotine.
On jouait sa vie à cet instant. Il en fut intimement persuadé.
« Oui, M. Fauchelevent est un ami de Javert, asséna Vidocq. Un vieil ami. Ils se sont rencontrés à Montreuil-sur-Mer.
- La ville de ce forçat évadé ?, demanda Chabouillet.
- Oui. J'ai mené ma petite enquête. Veuillez m'en pardonner l'outrecuidance, M. Fauchelevent, mais la situation l'exigeait.
- Je vous en prie, arriva à souffler Valjean.
- M. Ultime Fauchelevent travaillait pour son frère. Une exploitation agricole familiale, assez riche. Mais la famille a plongé dans la misère et les frères ont quitté Montreuil-sur-Mer pour venir à Paris. Ils sont devenus jardiniers au couvent du Petit Picpus. »
Une vie totalement mensongère. Vidocq la débitait sur un ton monocorde. Valjean avait l'impression qu'on parlait de quelqu'un d'autre. Ce n'était pas lui.
« Et Javert dans tout cela ?, reprit le préfet.
- Perdu de vue, répondit Vidocq, reprenant sa position nonchalante contre le mur.
- J'ai retrouvé l'inspecteur après sa blessure suite à l'histoire de la petite Marie Defrocourt, » lança Fauchelevent.
Encore un mensonge.
Valjean ne les comptait plus, il était complètement enferré dedans.
« Oui, acquiesça tout à coup M. Chabouillet, laconique mais la voix se réchauffait. Nous avons appris comment vous avez veillé et aidé notre inspecteur à se rétablir. »
M. Chabouillet fixa intensément M. Fauchelevent et expliqua enfin la raison de la présence de ce dernier dans le bureau du préfet de si bon matin.
« L'inspecteur Javert a toujours été un élément sûr de notre police. Un peu téméraire mais il sait manier ses hommes et gérer son poste. Cette arrestation Maison Gorbeau ne nous a pas satisfait.
- Javert s'est interposé pour me sauver la vie.
- Nous ne réfutons pas cela.
- Alors je ne comprends pas ! Javert m'a sauvé la vie, il a agi avec précipitation. Il a paniqué.
- Javert n'agit jamais avec précipitation et il ne panique pas. Et surtout ! Javert ne commet pas de meurtre de sang-froid.
- Meurtre ? »
Quel meurtre ? Allait-on condamner Javert pour avoir défendu sa vie contre Thénardier ?
« Les témoignages divergent quant à la mort de Jondrette. Personne ne se souvient si Javert tenait un couteau à la main ou si Jondrette l'avait sur lui... Ou alors si Javert l'avait dans ses poches... Impossible de savoir ! Les policiers n'ont vu la scène que brièvement, ils avaient bien autre chose à faire. Les criminels aussi. Bref, nous avons besoin de votre témoignage.
- Mais que voulez-vous faire avec Javert ? »
Valjean était choqué, scandalisé.
« Allez-vous le rétrograder ? Le condamner ? Le chasser de la police ? »
M. Madeleine s'échauffait et sa voix devenait de glace. Il n'impressionna personne. M. Mangin eut un geste méprisant de la main et M. Chabouillet rétorqua simplement :
« Non. Rien de tout cela. Mais nous avons besoin de savoir si nous pouvons faire confiance à un tel homme. Javert est devenu difficile à gérer. Le placer dans un bureau à la préfecture serait peut-être plus judicieux que de le laisser dans l'active.
- Il n'a jamais eu la volonté de tuer Jondrette. Il s'est interposé. Il a trouvé un couteau dans la poche de ce salopard et il a fait ce qu'il a pu pour ne pas mourir. Il m'a sauvé la vie et a failli y laisser la sienne. »
M. Madeleine se leva, plein de ressentiment et de morgue, captant le regard admiratif mais toujours moqueur de Vidocq. Menteur ! Menteur !
« Et si vous n'avez rien d'autre à me demander, je vais briser là. »
On était surpris. On s'était attendu à la soumission de ce petit jardinier de couvent. Javert avait-il ou non sorti sciemment un couteau de sa poche ?
« Du calme, M. Fauchelevent. Ainsi, Javert n'a agi que par instinct de survie ?
- Mais oui bon Dieu ! Pour quelle raison stupide aurait-il voulu agir ?
- Tuer un homme dangereux. Pour vous. »
C'était la voix sèche du préfet en personne. C'était M. Mangin qui avait parlé et ses yeux étaient froids comme la glace.
« Oui, acquiesça M. Fauchelevent. Il a tué un homme pour moi. Et pour sauver ma vie. En même temps que la sienne. Veuillez m'excuser. »
M. Fauchelevent se leva et quitta précipitamment le bureau du préfet de police.
Fuir Paris était la meilleure solution.
Fuir Paris et Vidocq.
Car il était évident qu'il s'était passé plus de choses dans ce bureau que ce que le malheureux Valjean avait compris.
Fuir Paris...et abandonner Javert...
La meilleure solution.
Et la seule qu'il ne suivra pas.
L'inspecteur Javert obéit exactement dix jours à M. Madeleine. Dix jours ! Avant de se lever, de revêtir son uniforme neuf et de retourner à la préfecture.
Il aurait préféré rejoindre le commissariat de Pontoise mais le policier savait mieux. Il était évident que son patron, M. Chabouillet, devait s'attendre à ce que son protégé vienne le visiter.
Le premier sur la liste des priorités.
« Mon Dieu ! Javert ! Vous avez une mine affreuse ! »
M. Chabouillet était consterné.
L'inspecteur Javert était debout, mais seulement par la force de sa volonté. Il était pâle, souffrant et au bord du malaise.
« Rentrez chez vous !, gronda le secrétaire du Premier Bureau. Je ne veux pas vous voir avant que vous ne soyez pleinement rétabli.
- Monsieur. Je dois...reprendre mon poste. »
Une voix fatiguée, bien loin du baryton si profond du policier. Combien de temps tiendrait-il ainsi à se forcer ?
« Javert...
- Si vous voulez bien me pardonner pour l'attente, monsieur, je vous apporterais mon rapport concernant l'arrestation de Patron-Minette dans la journée. »
Toute la bienveillance de M. Chabouillet disparut à cette mention malheureuse. Le rapport de l'inspecteur Javert.
« Bien, Javert. Vous devez être assez adulte pour savoir ce qu'il vous faut. Je serais satisfait en effet d'avoir votre rapport, complet et circonstancié. Vous me l'apporterez vous-même et vous m'en ferez lecture.
- A votre service, monsieur. »
Une inclinaison du buste avant de disparaître.
Reprendre le travail était difficile mais pas impossible. Javert souffrait, les larmes souvent proches de tomber sous la douleur mais il tenait bon.
Il se cacha dans son bureau au commissariat de Pontoise et passa ses heures à rattraper le retard en paperasse.
Le commissaire, M. Gallemand, était souvent absent. Ce n'était un secret pour personne que l'homme buvait et ne venait plus que très rarement à son poste.
Les sergents qui se trouvaient sous les ordres de Javert furent contents de son retour mais furieusement inquiets devant sa pâleur et ses tremblements.
« Vous voulez un café inspecteur ?
- Merci bien Gembrel, avec plaisir. »
Une tasse de café pour tenir le choc et la journée se passa sans incident notoire. Javert la passa à rédiger ce fichu rapport. Ne minimisant pas ses torts mais faisant tout pour protéger Jean Valjean. S'il devait en payer le prix, il le paierait seul.
Normalement, il aurait du mourir aussi…
Valjean contempla Javert avec tristesse.
Dix jours de repos ! Comme si dix jours de repos pouvaient rétablir un homme victime d'une blessure par balle !
Chaque jour durant cette période de convalescence, Jean Valjean était venu assister Javert. L'aider, lui changer ses pansements, le laver, le nourrir...
La logeuse au départ fut contente de cet intérêt pour le policier, maintenant, elle était plus circonspecte.
Un tel dévouement ? C'était bien rare...surtout de la part d'un ami...
Ce fut une des raisons qui poussèrent Javert à quitter son lit de repos pour reprendre le travail.
Valjean ne dit rien et laissa faire.
Chaque jour, les deux hommes s'étaient retrouvés, à discuter, à rire, à se disputer. Montreuil, Paris, Paris, Montreuil et parfois...Toulon...
Chaque jour, Valjean passait trois heures de sa vie à vivre enfin. Pour l'homme qu'il aimait, dans cette vie et dans toutes les autres.
Chaque nuit, Valjean avait peur de se réveiller à une autre époque et de ne pas voir Javert se rétablir.
Chaque jour, les deux hommes se rapprochaient doucement. Des touches délicates des doigts, des baisers prudents, des promesses de plaisir à venir.
Chaque jour durant ces dix jours les lièrent d'un amour tellement fort qu'il allait passer les âges...et que Valjean allait chercher à revoir Javert. Encore, encore et encore. Malgré la mort, malgré le temps. Une éternité à se retrouver.
Mais bien entendu, aucun ne s'en rendait réellement compte.
Vidocq tournait autour de Javert, intéressé, plein de sous-entendus, comme le requin entoure sa proie.
Le policier en fit part à Valjean.
« Tu dois fuir Jean, murmura l'inspecteur.
- Je sais.
- Cela ne se discute pas ! »
Deux semaines passèrent encore. Javert se remettait peu à peu, il avait repris les patrouilles et les enquêtes. Doucement, lentement, soigneusement.
Valjean ne venait plus quotidiennement.
Les deux hommes avaient prévu deux dîners hebdomadaires.
Les apparences étaient sauves, la logeuse n'avait plus rien à dire, les collègues de Javert ne le taquinaient plus sur son vieil ami si envahissant et Cosette retrouva avec joie les conversations philosophiques avec son père.
Mais les deux hommes étaient désespérés de ne pas se voir davantage.
SCÈNE XIV
Donc ce jour-là, Javert rédigeait son rapport puis l'apporta à son patron. Diligent et sérieux. Et M. Chabouillet le désarçonna avec un petit sourire ironique, l'empêchant de commencer à lire son rapport et à justifier de ses actes.
« Dites Javert ! Il y a eu une drôle d'histoire à la prison des Madelonnettes, lui apprit tout à coup M. Chabouillet.
- Une drôle d'histoire, monsieur ? »
On l'avait convoqué n'est-ce-pas ? Javert devait régler l'affaire Patron-Minette. Le policier était venu, fidèle au poste. Le chien de Chabouillet.
« En effet. Le directeur de la prison m'a envoyé un curieux rapport. Figurez-vous que la femme Thénardier, la femme de Jondrette, demande à rencontrer un policier honnête. Et surtout pas vous !
- Un policier honnête ? Comment cela ?
- La femme affirme que votre Fauchelevent est un fieffé coquin. Il aurait enlevé une enfant lorsqu'ils tenaient une auberge à Montfermeil. Elle répète haut et fort que l'inspecteur Javert est un cogne corrompu, vendu aux riches.
- Croyez-vous ? Une drôle d'histoire en effet, monsieur.
- Je vais envoyer un inspecteur neutre visiter cette javotte. Sans vouloir vous offenser, mon cher Javert, vous ne me semblez pas être assez objectif dans cette affaire.
- Je sais tenir ma place, monsieur, » fit Javert, désolé.
Désolé de décevoir son patron et désolé de ne pas être envoyé aux informations en effet. M. Chabouillet avait raison de ne plus lui faire confiance.
Javert était un homme corrompu.
« Cela dit, j'aimerai beaucoup que vous fassiez des recherches au niveau de l'état-civil de M. Fauchelevent. Où est-il né ? Qu'est devenue sa femme ? Ce genre de détails insignifiants manquent dans nos dossiers et permettent de se faire une idée de la personne.
- Bien entendu, monsieur.
- Très bien, Javert. Mais surtout ne le prenez pas mal ! C'est seulement M. Mangin qui aimerait avoir des précisions sur cette affaire. Votre acte altruiste a coûté quelques réunions avec le procureur au préfet. On tient à classer enfin ce dossier. Les informations concernant M. Fauchelevent manquent cruellement.
- Bien entendu, monsieur.
- Et maintenant, lisez-moi enfin ce fameux rapport. Que je découvre l'entière stupidité de vos actions le jour de l'arrestation de la bande à Patron-Minette.
- Oui, monsieur… »
Et Javert lut, relata, expliqua...plaida mais se fit vertement sermonner. Qu'espérait-il obtenir avec un comportement aussi dangereux ? La légion d'honneur ? Il n'était pas prêt à se retrouver à la tête d'un poste de commissaire… Etc. Etc. Etc.
Javert était atterré. Il frôlait la mise à pied. M. Mangin avait exigé un placement provisoire aux archives judiciaires. Après deux mois de travail administratif, il serait toujours temps de revoir son poste, son grade et ses prérogatives.
Un inconscient dirigeant une police ! Quelle chienlit !
Normalement, il aurait du être mort et tout ceci ne serait pas arrivé.
Ce soir-là, les deux hommes devaient se retrouver pour leur dîner habituel. Ils étaient chez le policier, malgré l'étroitesse de son logement et sa pauvreté. Mais chez Valjean, il y avait Cosette. Une jeune fille curieuse et pleine de questions. Il était impossible de se retrouver seuls, ne serait-ce qu'un instant.
Avant même de dîner, Javert embrassa profondément Valjean, avec passion, avec désespoir...,avec désir, surprenant le vieux forçat.
« Pars ! Putain ! Fuis Jean ! Ils sont sur ta piste et je ne peux rien faire pour toi. Si jamais...
- Chut ! Fraco... Chut ! Tout va bien !, » opposa calmement Valjean, étonné de cette panique soudaine.
Les semaines passées dans le calme avaient rassuré le forçat évadé. Si on le voulait vraiment, on l'aurait arrêté depuis longtemps. Non ?
« Mais non ! Si je refuse de te pister, un autre le fera et ne mettra pas longtemps à découvrir la date de décès du réel Ultime Fauchelevent.
- Je t'aime.
- Mon Dieu... Jean... »
Des baisers succédant aux baisers, des caresses de plus en plus appuyées. Valjean repoussa doucement Javert vers le lit. Oubliant le repas. Une autre faim se présentait.
Ce soir ? Vraiment ?
Javert allait mieux. Il avait repris un peu de poids, il avait moins mal. La blessure était en bonne phase de cicatrisation. Une gêne plus qu'une douleur.
La blessure remontait à presque deux mois.
Les mains partaient en exploration, ouvrant des vestes, tirant des chemises, déchirant des cravates. Javert participait pleinement aux jeux maintenant.
« Je t'aime, murmura le policier. Je ne supporterais pas qu'ils te fassent du mal.
- Embrasse-moi... »
Et Javert de s'exécuter.
Ils n'avaient fait que s'embrasser, ce soir, la peur du lendemain les poussa à être plus hardis.
Ils se déshabillèrent avec une belle impatience, pressés de sentir la peau. Pressés de caresser, de toucher et de serrer. Pressés de s'aimer.
Ils n'avaient jamais connu cela. Ce soir, c'était nouveau. N'est-ce-pas Valjean ?
Javert découvrit soudain les cicatrices du bagne, sur le dos, sur les poignets. Il se troubla et calma son ardeur. Il caressa délicatement la marque au fer rouge du forçat. TFP. Valjean n'accepta pas cela et reprit les préliminaires. Faire perdre l'esprit à l'ancien garde-chiourme.
Un baiser approfondi pour conquérir une bouche. Javert avait du répondant. Il voulait plus. Lentement, il fit basculer Valjean sous sa stature.
Et l'ancien forçat se sentit submergé. Comme à Paris. Comme en 2019. Ses mains se posèrent sur les épaules du policier, ses doigts serrant avec force tandis que Javert lui embrassait le cou, descendait dans la gorge.
Les mains, si longues, si belles, de Javert glissaient sur ses cuisses, les poussant à s'écarter pour lui avant de remonter plus haut, encore plus haut.
« Fraco..., gémissait Valjean.
- Mhmmm Jean... »
Une bouche revenue chercher la sienne. Javert le contempla avec attention, le gris étincelant comme un lac de glace.
« Comment as-tu appris mon prénom Jean ? Personne ne le connaît.
- Je le connaissais.
- Comment ?
- Tu me l'as dit... »
Un aveu dans un gémissement. Valjean se sentait partir, perdu dans le plaisir. Les mains de Javert avaient saisi son sexe douloureux de dureté et doucement, elles caressaient. Découvrant la douceur de la peau et la chaleur du désir.
« Je ne te l'ai jamais dit. »
Le policier ! Toujours en train de mener un interrogatoire. Même en faisant l'amour. Cela aurait fait rire Valjean s'il n'était pas déjà en train de gémir.
Si tu me l'as dit, en 2019. Fraco Javert…
La caresse devenait plus profonde, plus rapide, Javert glissa ses doigts sur le prépuce, cherchant l'humidité qui s'écoulait de la fente du pénis en fines gouttelettes afin que le mouvement de va-et-vient soit plus souple. Meilleur pour Valjean. Javert le faisait comme il l'aimait sur lui-même. Il effleurait les testicules, les sentant se serrer sous ses soins.
« Comme cela ?, souffla Javert dans le creux de l'oreille. Est-ce que c'est bon ?
- Fraco... Mhmmm. Continue. Je t'en prie.
- Dis mon nom.
- Fraco.
- Encore...
- Fracoooo ! »
La caresse cessa tout à coup, au grand dam de Valjean mais ce fut pour reprendre quelques instants plus tard. Avec la bouche.
Javert était amoureux, il était désespéré, il voulait offrir tout le plaisir possible à Valjean. Ne sachant quand les deux hommes se retrouveraient couchés l'un contre l'autre.
Valjean gémissait, les cuisses largement écartées et les mains serrés dans les cheveux de Javert tandis que le policier faisait de son mieux pour sucer avec efficacité le vieux forçat.
Il n'avait jamais fait cela. Mais ce soir, il voulait le faire.
Le plaisir montait, la vague se construisait, elle menaçait de tout emporter.
L'argousin se souvenait avec acuité du bagne et des pratiques pédérastes qu'il avait vues. Doucement, sa main quitta la cuisse qu'elle serrait avec soin pour se placer sous les testicules de Valjean. Les saisissant un instant, les soupesant, attirant davantage de cris et de malédictions de la bouche ouverte de Valjean.
Tout à coup, toutes les sensations disparurent. Valjean ouvrit les yeux et vit son compagnon. A genoux devant lui, le torse entouré d'un épais bandage, les yeux gris assombris de désir, la chevelure défaite se répandant sur ses épaules, Javert était beau. Quelques cicatrices étaient visibles. Valjean reconnut tout à coup l'une d'elles, c'était lui qui l'avait faite au garde-chiourme, une barre de fer plantée dans une cuisse. Une longue estafilade.
Les deux hommes s'étaient mutuellement blessés.
Ils se fixaient, sans sourire. Une question flottait dans l'air aux senteurs de sexe. Valjean ne réussit pas à parler, il hocha simplement la tête.
Javert saisit une fiole qui se trouvait sur sa table d'appoint, une petite fiole d'huile pour ses cheveux que Valjean avait eu la fantaisie d'acheter afin d'entretenir la magnifique chevelure de l'inspecteur de police.
Javert en enduisit ses doigts avant de retourner se placer entre les jambes de Valjean. Les mains se crispèrent à nouveau dans les cheveux tandis que les doigts de Javert se rapprochaient des fesses du forçat, cherchant à pénétrer plus loin, dans les replis secrets...jusqu'au bout.
« Fraco ! »
Cela, Valjean ne l'avait jamais connu et il se cambra sous la sensation d'un doigt qui pénétrait lentement son intimité. Douleur, intrusion mais si lente. Patiente.
Il n'avait pas connu cela pour le plaisir mais uniquement pour la honte et la souffrance dans les cauchemars du bagne de Toulon.
Javert ne l'avait jamais fait pour donner du plaisir mais le garde-chiourme avait souvent procédé à des fouilles au corps. Les doigts couverts de suif ou de pétrole, il examinait et cherchait à extirper la bastringue ou la planque cachées au fond du rectum.
Là, il allait doucement, il frottait et massait, attentif aux bruits que faisait Valjean. Plus de douleur ! De plaisir.
Il lécha et suça avec encore plus de vigueur le sexe gonflé de Valjean lorsqu'au premier doigt s'ajouta un second. Javert avait de longs doigts, il savait que quelque part se trouvait un endroit secret qui rendait fous les hommes.
Le capitaine Thierry l'avait expliqué au jeune argousin en termes très choisis, ses collègues garde-chiourme furent beaucoup plus explicites.
Cet endroit, Javert, s'appelle la prostate. C'est un endroit du diable. La sodomie est un péché mortel, Javert. Si tu vois deux forçats en train de se livrer à cette dépravation, sépare-les et bastonne-les ! Vingt coups de fouet pour une pratique sodomite, c'est la règle.
Le jeune garde acquiesçait et redoublait d'attention. Javert, le garde-chiourme...
Bref, gamin, si tu vois deux fagots qui s'enculent, tu les arrêtes en plein mouvement ! Tu verras, c'est jouasse.
Jouasse ? Javert n'avait jamais trouvé cela jouasse mais c'était une des nombreuses règles à faire respecter aux forçats alors il la fit respecter.
Un endroit diabolique, oui, mais cet endroit donnait du plaisir, Javert l'avait vu et entendu. Certains forçats, des invertis, se vendaient au plus offrant pour améliorer leur quotidien au bagne. Ils n'en recevaient pas que de la douleur.
On lui avait expliqué alors que le jeune garde demandait sans comprendre comment un homme pouvait accepter de s'abaisser ainsi. De se plonger dans le péché.
Oui, monsieur. C'est bon de se faire enculer. Ou d'enculer. Vous devriez essayer, monsieur.
Moqueries. Cela ne durait pas longtemps. Juste le temps de sortir sa matraque et le sourire disparaissait.
Et soudain, Valjean se crispa entre ses bras. Javert sut qu'il avait réussi à trouver l'endroit diabolique. Les petits gémissements discrets de Valjean devinrent des véritables cris de plaisir.
Javert se sentit puissant en voyant Valjean perdre son contrôle sur lui-même. Cela devenait de plus en plus dur d'ignorer sa propre excitation. Sa bouche essaya de garder un rythme soutenu, accordé aux trois doigts qui doucement pénétraient Valjean. Un rythme de va-et-vient. Les doigts de Javert baisaient Valjean et Javert rêvait de les remplacer par sa bite.
Pour la première fois de sa vie, il avait furieusement envie de quelqu'un.
« Fraco... Mon Dieu ! Je vais venir. »
Les mains tiraient sauvagement sur les cheveux de Javert, à la limite de la douleur.
« Viens..., » fredonna Javert, lâchant un instant le sexe de Valjean.
Et Valjean fut trop heureux d'obéir à son garde-chiourme. Il vint et inonda la bouche de Javert.
Ce dernier lutta contre un haut-le-coeur avant d'avaler tout ce qu'il put.
Du plaisir. Aimer, être aimé.
Valjean mit quelques temps à se reprendre, il ouvrit enfin les yeux et regarda Javert. L'homme se tenait assis, devant lui, les mains caressant doucement le ventre et les hanches, de la fierté brillait dans ses yeux perçants.
« Viens m'embrasser !, » grogna Valjean.
Et Javert s'exécuta, il retourna se placer dans les bras de Valjean et l'embrassa tendrement. Essayant d'ignorer où se trouvait cette bouche quelques secondes plus tôt. Le baiser était doux mais Valjean perçut bientôt la dureté du sexe de Javert, placé contre sa cuisse.
« Prends-moi, murmura Valjean. J'ai envie de toi.
- Tu es sûr ?
- Prends-moi ! Que je te sente en moi pendant des jours et des jours. »
Les mots eurent le don de fouetter le garde-chiourme. Auraient-ils des jours et des jours ? Javert embrassa Valjean laissant sa langue le baiser à son tour tandis que ses mains retournaient à ses cuisses. Écarter les jambes, les placer autour de sa taille.
« Serre-moi !, souffla Javert.
- Je t'aime ! »
La préparation avait elle été suffisante pour éviter tout inconfort ? Rien n'était moins sûr. Mais les deux hommes étaient tellement pris dans leurs jeux amoureux qu'ils n'en firent pas attention plus que cela.
De toute façon, Valjean n'était plus vierge et avait connu beaucoup plus d'inconfort qu'un peu d'étirement de son anus. Le bastringue était passé par là.
Javert avait une longue bite, dure et excitée mais ce n'était pas un danger.
« Dis-moi quand tu es prêt, ordonna l'argousin.
- Viens !, » exigea impatiemment Valjean.
Et Javert fit ce qu'on lui a expressément demandé. Lentement mais sûrement, le sexe de Javert força l'entrée de Valjean. Lentement mais sûrement, Javert se mit à pénétrer Valjean, lui laissant le temps de s'adapter à la douleur, à la longueur, à la sensation. Semant des baisers dans le cou, le long de la mâchoire.
Valjean ne disait rien, les yeux fermés pour se concentrer sur ce qu'il vivait. L'homme qu'il aimait lui faisait l'amour.
Et quel amour !
Doux, tendre, profond, brûlant... Les poussées étaient lentes avant d'accélérer. Valjean était déjà venu mais la bite de Javert percutant sa prostate à chaque coup le faisait gémir.
« Mhmmm Fraco... »
Un sourire suffisant. Javert était tellement content de lui.
« Tu aimes ?, demanda le policier, dans un halètement.
- Mhmmm. A ton avis ? »
Un sourire suffisant. Oui, Javert était fier de lui.
Les poussées continuaient mais de façon erratique. Javert perdait pied à son tour, le plaisir devenait trop fort et Valjean avait compris une chose. Il n'avait qu'à contracter son anus pour faire gémir le policier, d'une voix aiguë, inhabituelle.
« Dieu... Jean...
- Viens ! »
C'était au tour de Valjean d'ordonner et Javert d'obéir. Le sperme du policier se perdit dans les profondeurs du corps de Valjean.
Les deux hommes se reposèrent enfin, l'un contre l'autre, essoufflés. Javert préféra se retirer lentement pour ne pas blesser son compagnon.
« C'était bon ? Je ne t'ai pas fait de mal ? »
Une voix remplie d'inquiétude. Valjean ouvrit péniblement les yeux et caressa la joue du policier.
« Non. Tu ne m'as pas fait de mal et c'était bon. Si bon. »
Javert laissa sa tête tomber sur la massive poitrine de Valjean avant de murmurer :
« Je t'aime Jean... »
Je ferais tout pour toi…
Ils s'endormirent sur cette promesse.
XIXe SIECLE
TOULON
SCÈNE I
Ce fut le coup violent porté à son épaule qui le réveilla. Ce fut le cri jeté dans ses oreilles qui le pétrifia de peur. Ce fut la sensation de métal froid et lourd sur sa cheville qui lui fit perdre la tête.
Il se réveilla instantanément et se dressa sur sa planche de bois et il lui fallut du temps pour comprendre que le hurlement qu'il entendait ainsi était le sien.
TOULON !
Son voyage étrange dans ses différentes vies le ramenait à Toulon ! Il en était si horrifié qu'il se cacha la tête entre les mains, se plaçant de son mieux à genoux, recroquevillé sur lui-même. Ne faisant rien pour contrecarrer le balancement nerveux qui le prenait.
Il était à Toulon, il était à Toulon, il était à Toulon...et il allait y passer dix-neuf ans... A cette pensée, il perdit pied et s'effondra en pleurant.
Jean-le-Cric pleurant comme un enfant !
Cette information fit le tour du bagne en quelques minutes et stupéfia tout le monde. Un homme aussi dur et sauvage, aussi farouche et rebelle. Il devait être devenu fou.
Les garde-chiourmes étaient un peu perdus devant la violence de ce désespoir. Ils n'osaient pas intervenir et en même temps le rondier attendait pour vérifier sa chaîne, frapper les fers avec son marteau.
Enfin, un jeune homme s'approcha, on venait de le chercher. Un jeune homme d'une vingtaine d'années mais le regard dur et froid, dans son uniforme gris de la garde.
« Que se passe-t-il ?, lança-t-il d'une voix forte.
- C'est 24601, expliqua un des garde-chiourmes. Il semble avoir une crise.
- Une crise ? »
L'homme s'approcha et Valjean reconnut Javert.
Javert était un adjudant-garde d'une vingtaine d'années, il portait fièrement son uniforme et ses favoris étaient bien taillés. Il était plus dur que le métal et méprisait les forçats qui le lui rendaient bien.
« 24601 ? Que t'arrive-t-il ?, demanda Javert, sans aucune compassion.
- Je voudrais mourir, avoua Valjean.
- On ne meurt pas des larmes. Lève-toi !
- Je suis à Toulon... Seigneur ! A TOULON ! »
Les larmes allaient revenir de plus belle mais Javert se pencha et examina les yeux du forçat. Il passa ses mains sur le front, le cou, cherchant le pouls, cherchant la fièvre.
« Tu n'es pas malade !, constata-t-il sèchement. T'es-tu blessé ? »
Javert commençait à s'impatienter. Cette scène ridicule lui faisait perdre du temps sur le programme de la journée. Les équipes devaient partir pour les chantiers en ville. Il y avait un bateau en cale sèche qu'il fallait préparer le plus rapidement possible. La guerre se poursuivait contre les maudits Anglais et la France avait besoin de sa marine.
Le chef de la garde, M. Vandecaveye, l'avait chargé d'organiser le travail sur les chantiers aujourd'hui. Et tous les autres jours. L'homme, vieux et fatigué, déléguait de plus en plus de fonctions sur le jeune garde. Javert se montrait d'ailleurs efficace et dévoué à sa tâche.
« DEBOUT !, » cria Javert, excédé.
Valjean s'exécuta, désespéré de voir son corps réagir instinctivement à l'autorité des garde-chiourmes. Au moins, Javert ne l'avait pas frappé.
Mais le corps ne put tenir sous la pression des événements. Valjean s'effondra littéralement comme une poupée de chiffon, perdant connaissance. Sans les bras de Javert venus à son secours, il tombait sur le sol.
« Merde !, grogna l'adjudant, en retenant le corps lourd et flasque de Valjean. Qu'on l'emmène à l'infirmerie. C'est peut-être grave. »
On eut peur du typhus. Ou de toute autre maladie infectieuse.
On retira les chaînes de Valjean et deux forçats l'emmenèrent jusqu'à l'infirmerie.
Javert était ennuyé.
Il comptait sur la force de Jean-le-Cric pour faire avancer le chantier de la mairie. Tant pis, il allait devoir se passer de son bœuf à visage d'homme.
Un collègue vint se placer à ses côtés.
« Tu crois qu'il simule ?
- Je ne sais pas, avoua Javert. Il avait l'air vraiment ébranlé. Et il n'est pas assez intelligent pour jouer un rôle.
- Ce n'est pas Vidocq.
- Non, ce n'est pas Vidocq... Dieu merci ! Nous avons assez à faire avec un seul roi de l'évasion.
- Sûr. »
Les deux hommes rirent puis Javert laissa la place à son collègue. Pelletier. Il préféra rejoindre l'infirmerie et voir ce qu'il en était de 24601. En quatre ans de bagne, l'homme n'avait jamais été malade. Il avait connu des blessures, bien entendu, certaines plus graves que d'autres et nécessitant quelques jours de repos, mais il n'avait jamais été malade. Et surtout il n'avait jamais pleuré ainsi !
A l'infirmerie, Valjean était étendu sur un lit doté d'un matelas trop fin pour être agréable mais c'était un lit ! Avec un matelas et des draps !
Il n'arrivait pas à penser correctement. Il essayait de comprendre comment fonctionnaient ces putains de voyages dans le temps. Il voulait revenir à Paris, à Montreuil-sur-Mer, à New-York, n'importe où de n'importe quelle époque. Même son ancienne vie, même les barricades, même l'égout, même le jour de sa mort, mais pas Toulon.
Il voulait fuir quitte à en mourir.
Il ne pleurait plus mais il restait prostré. Indifférent à tout. L'infirmier le contemplait impuissant.
Javert arriva sur ces entrefaites.
« Alors Martin ?
- Je ne sais pas, avoua l'infirmier. Il n'est pas blessé. Il n'a pas de fièvre. Et pourtant, il semble avoir mal.
- Peut-il travailler ? »
L'homme regarda l'adjudant avec un air scandalisé.
« Javert ! Tu ne peux pas le renvoyer sur un chantier dans cet état. Il se tuera !
- Crois-tu ?
- J'en suis sûr. »
Javert regardait Valjean. Couché sur le côté, en position fœtale, l'homme semblait plus petit et plus fragile. Il était correctement enchaîné et incapable de se lever. L'infirmier demanda au garde :
« A-t-il reçu une mauvaise nouvelle ? Un choc ?
- Je ne sais pas. »
Javert se tourna vers Valjean et aboya la question comme pour un interrogatoire.
« 24601 ! As-tu reçu des nouvelles de ta famille ? »
Cela fit rire Valjean amèrement.
« Je n'ai jamais de nouvelles de ma famille. Ma sœur ne sait pas lire et n'a pas les moyens d'envoyer une lettre de toute façon. »
Et de reprendre son immobilité. Indifférent à tout. Furieusement désespéré.
Cette fois, les deux hommes étaient inquiets.
« Il faut peut-être prévenir le capitaine et l'adjudant en chef, risqua l'infirmier. Si Valjean est devenu fou, il faut le placer dans un asile.
- J'y songerai. »
Puis, ayant de nombreuses tâches à assumer et peu de temps à perdre avec ces enfantillages, Javert se prépara à partir.
Un léger remord le poussa à lancer à Valjean :
« Je vais écrire à Faverolles, Valjean. Je te donnerai toutes les nouvelles que je peux. »
Valjean leva la tête, agréablement surpris.
« Merci, insp...monsieur. »
Un hochement de tête avant d'offrir à 24601 une journée de repos, le forçat reprendrait le travail le lendemain.
Le lendemain...
Une journée ne serait pas de trop pour accepter l'énormité de l'horreur qu'il vivait. Être de retour au bagne... Il voulait mourir.
Une journée de repos. Valjean la passa à rester couché sur le flanc, mortellement blessé, luttant contre les larmes.
Une journée.
Puis ce fut le retour à la vie au bagne.
Toute la chiourme connaissait la crise du Cric. On l'évita avec soin. Valjean apprit qu'il était présent ici depuis quatre ans. Quatre ans à se faire un nom. Une réputation de brute. Il frappait vite et fort et il ne laissait personne l'approcher.
Il n'avait même pas encore appris à lire et à écrire. Trop rempli de haine pour songer à l'avenir. Il ne voulait que fuir ou se battre.
Une brute digne d'un passeport jaune.
Il avait donc trente ans à peine. Il avait une vie à mener. Quelle leçon devait-il apprendre ici ? Il fallait le découvrir vite pour pouvoir s'évader de cette vie. Ce ne pouvait être de tomber amoureux de Javert ou de le faire tomber…
L'adjudant-garde Javert était une figure omniprésente du bagne mais il était rarement au contact des forçats en réalité. Il surveillait de loin la chiourme, menant sa troupe de gardes au-milieu de quatre mille forçats. Il avait des tâches à assumer d'organisation, de gestion, de surveillance, faisant office de second de l'adjudant en chef. On savait qu'on pouvait compter sur lui et il était le protégé du capitaine. L'enfant du bagne devenu un garde-chiourme.
Javert n'agissait en personne que dans certains cas, sinon il était une silhouette placée dans le lointain. Sur une digue, en haut d'un mur de guet, parmi d'autres garde-chiourmes... Le plus souvent, il accompagnait l'adjudant en chef, Vandecaveye ou le capitaine Thierry, le directeur du bagne, et les hommes devisaient des soucis de gestion.
Bref, un trop grand écart séparait le forçat et le gardien pour espérer un rapprochement quelconque.
Et puis Javert méprisait les forçats au point de ne plus les voir comme des hommes.
Le lendemain, Valjean reprit le travail. Il retrouva son compagnon de chaîne, Brevet, sans plaisir. Ils étaient chevaliers de la guirlande depuis des mois.
« Alors le Cric ? La Sorbonne ? »
Il retrouva aussi l'argot avec horreur. La langue du bagne... Des années à lutter contre son retour insidieux dans la voix de M. Madeleine. Parfois, un terme lui échappait et il en était peiné.
« Je vais bien, mentit-il. Le soleil... »
On le regarda avec attention. A Toulon, nécessairement que le soleil avait du taper fort. Brevet acquiesça et conclut, lugubrement.
« Sûr. Et cette saloperie de Voynet qui nous a refusé du bouillon.
- Je sais, assura Valjean, l'air mauvais.
- Un jour c't'enflure se f'ra escarper et j'serais jouasse.
- Pour sûr. »
Brevet se mit à rire, dévoilant ses dents pourries. Mon Dieu ! Valjean avait toujours réussi à protéger sa dentition de son mieux. Il épargnait toujours un peu d'eau et de savon à cette fin. Il le payait avec le quart de vin de son repas. Puis un fin bâton et il frottait avec soin.
Cette vision l'horrifia.
Dix-neuf ans ! Merde !
Lorsqu'il sortira d'ici il aura cinquante ans et une dentition abîmée par des années de manque de soin… Une douleur omniprésente à chaque repas...
L'équipe dans laquelle travaillait le-Cric partait pour le chantier de la mairie de Toulon. Des forçats en pleine ville ! Cela ne choquait personne. Ils étaient bien surveillés, les gardes avaient leur mousquet prêt à tirer. Ils étaient bien dressés. Ces animaux-forçats.
Mais Valjean était content de travailler pour oublier sa peine.
Il était si jeune ! Si fort et si puissant ! Il redoubla d'efforts et impressionna tout le monde.
Lors d'une pause pour boire, un des gardes s'approcha de lui, souriant avec bienveillance.
« Dis donc le Cric ! T'as bouffé du lion ? Tiens bois ! Tu as mérité une carafe. »
Machinalement Valjean remercia poliment, ce qui surprit encore davantage le garde.
C'était vrai, Jean-le-Cric était un homme farouche, rebelle et insoumis. Il ne remerciait pas, il grognait.
Mais Valjean n'arrivait plus à redevenir cet homme terrible.
Une autre nouveauté dans la vie de Jean-le-Cric fut la religion. Tous les forçats sans exception devaient aller à la messe. Une obligation qu'ils remplissaient sans plaisir. Mais la peur du fouet était la plus forte.
On suivait donc la messe et on écoutait les serments du prêtre en songeant à autre chose... Mais là aussi, Valjean avait connu Monseigneur Myriel, il était devenu pieux et il sentait bien que la religion pouvait être son seul réconfort.
Pour ne pas plonger dans le désespoir encore plus profondément.
C'était déjà difficile de revivre le malheur. La chaîne, les insultes, les coups... Il se faisait humble et obéissant. Il passa beaucoup de temps dans la chapelle, dés qu'il avait un moment de libre.
SCÈNE II
Son manège attira les regards du prêtre officiant au bagne. Le Père Groshens fut agréablement surpris par cette brebis égaré revenue dans le giron du Seigneur. Il fut encore plus étonné de découvrir l'étendue de l'érudition de ce forçat, illettré. Le Cric connaissait ses prières mais aussi des psaumes, des versets entiers des Écritures et il les déclamait avec ferveur.
Dieu ait pitié de nous !
D'ailleurs, Valjean demanda à entrer dans l'école du bagne pour y apprendre à lire et à écrire. Il le savait déjà mais il devait faire mine de l'apprendre.
Le Père Groshens se fit le protecteur de Jean-le-Cric, à la surprise générale.
« Le-Cric ?! Tu aimes les calotins maintenant ?, lui demanda Brevet, avec un regard stupéfait.
- Je ne les ai jamais détestés. »
On en rit.
On pensa que Le Cric cherchait un moyen pour se faire la belle.
L'adjudant-garde Vandecaveye reçut la demande du Père Groshens, il transmit le dossier à Javert comme à son habitude. Le chef de la garde avait autre chose à faire qu'à se charger d'un forçat en pleine crise de conscience.
Javert fut sceptique mais le prêtre insista et obtint gain de cause. Il harcela pendant des semaines et des semaines le malheureux garde-chiourme.
« Les hommes peuvent changer, mon adjudant. »
Et Valjean fut admis sur les bancs de l'école du bagne.
Des jours et des semaines passèrent ainsi. En fait, le temps s'était accéléré et cependant Valjean avait l'impression d'être figé dans le temps. Chaque jour, de chaque semaine, la vie était rythmée de la même façon.
Six heures le matin, le canon de l'arsenal réveillait la chiourme. Puis les gourdins et les matraques levaient les plus rebelles. Le rondier faisait sonner les chaînes. On distribuait de l'eau et du pain noir aux forçats. Ensuite, les gardes répartissaient les équipes et les forçats partaient par petites équipes jusqu'aux chantiers où ils allaient travailler jusqu'à l'épuisement le plus extrême. Pour les forçats soumis à la Grande Fatigue.
Pour les privilégiés, ceux qui avaient des appuis, des protecteurs. Ceux qui avaient mérité une récompense pour leur comportement exemplaire, c'était la Petite Fatigue. On restait dans le bagne, on nettoyait les salles, on préparait le repas, on se chargeait du secrétariat, on aidait à l'infirmerie...
Vidocq était un maître passé dans l'art de rester dans le bagne pour éviter le travail de force... Valjean, lui, était trop soumis pour chercher à échapper au travail. Et puis, travailler lui faisait du bien.
L'épuisement lui permettait d'oublier son chagrin, de se focaliser sur autre chose que sa vie perdue. Cosette ? Marius ? Javert ?
Où était Jean Valjean ?
Sinon, il serait vraiment devenu fou.
Les gardes et les forçats se rendirent vite compte du changement radical de l'attitude de Jean-le-Cric. On se méfia mais petit à petit on s'habitua à cet homme, fort et puissant, devenu plus doux qu'un agneau. Un homme bienveillant aussi, qui aidait et soutenait ses camarades de chaîne.
Brevet n'avait jamais aimé Le-Cric. Au départ, les deux hommes se supportaient mais leur relation évolua peu à peu. Le-Cric devenait attentionné pour son camarade, sans verser dans l'affection. Brevet en fut tellement surpris qu'il crut bon de prévenir Le-Cric :
« Je te préviens, Le-Cric, si tu es en mal d'amour, jamais je te filerais ma rosette ! Tu vas devoir me casser la tronche !
- Je ne suis pas de la jacquette ! Tu devrais le savoir depuis le temps.
- Oui, mais je comprends pas...
- Quoi ?
- Pourquoi t'es comme ça avec moi ? Qu'est-ce que t'en as foutre de moi ?
- Tu es mon chevalier de la guirlande, non ? Il est normal que je pense à toi. »
Brevet n'était pas convaincu et cette fois il avait peur du Cric. L'homme avait tellement changé, qui sait ce qu'il pouvait lui faire sur leur planche de bois ?
« Et si tu te casses une patte, je serais marron !, » acheva Valjean, percevant le malaise de son collègue.
Cela eut le mérite de rassurer Brevet. Le forçat n'avait jamais été très malin.
« Pour sûr, Le-Cric. Qui pourrait te supporter comme moi ?
- T'as pigé ! Tu vois quand tu veux ? »
Un rire gras. Valjean n'aimait pas Brevet, mais il y avait pire comme compagnon.
Il y avait des forçats qui forçaient leur camarade de chaîne à leur faire des fellations voire à accepter la sodomie. Il y avait des viols parfois.
Le-Cric n'en avait eu cure la première fois, maintenant, il serrait les poings et réagissait violemment en voyant cela.
On se méfiait encore plus de lui. Un homme étrange ce Le-Cric. Il devenait être devenu fou en fait.
Des semaines que le Père Groshens demandait à Javert de venir inspecter la salle de classe. Il voulait lui présenter ses élèves, et surtout son meilleur élève. Jean Valjean.
Javert, à bout d'argumentation et de patience, accepta enfin. Il pourrait en faire un rapport pour l'adjudant en chef.
Javert contemplait la classe du bagne avec une lassitude visible, cherchant du regard Jean Valjean.
« Les hommes ne changent pas !, répondit Javert, la voix pleine d'ironie. Surveillez-le avec soin et ne lui retirez pas ses chaînes ! »
Le prêtre secouait la tête avec tristesse, l'adjudant était un homme dur et sévère. Il ne pardonnait pas, il n'oubliait pas, il ne croyait pas en la rédemption. Ni même en la grâce.
Un homme dur mais juste.
Et puis, le mépris disparut pour laisser la place à l'étonnement. On fut abasourdi par la rapidité d'apprentissage du forçat. Valjean sut lire et écrire en quelques semaines.
Ce fut la raison de la deuxième visite de l'adjudant.
Et Javert lui-même dut en convenir, Jean Valjean était intelligent ! Il dut en convenir lorsqu'il vit les pages d'écriture du forçat Jean-le-Cric couvertes d'une écriture lisible, petite et serrée.
L'écriture de M. Madeleine mais cela il ne le savait pas !
Le Père Groshens était enchanté des progrès de son élève le plus sérieux et travailleur. Valjean venait à l'école le dimanche, négligeant les quelques heures de repos qu'il pouvait avoir pour étudier.
Le Père Groshens commença à lui donner des livres à lire. De la littérature religieuse. Valjean dévorait les livres et en faisait des résumés.
Il s'amusait de revivre les lectures de M. Madeleine. Mais il avait envie de lire autre chose maintenant, de la science peut-être ? Des mathématiques ? De la philosophie ? M. Madeleine avait été un homme bon mais un peu frustre, il manquait de culture et de distinction. On pouvait peut-être changer cela ?
Le Père Groshens était désolé de ne pas pouvoir aider son élève dans ses études. Il ne disposait pas d'une bibliothèque très fournie au bagne. Peu de forçat allait plus loin que les lettres et les chiffres.
« Tu as un don pour cela !, lui lança un jour le Père Groshens en souriant. Je vais voir l'adjudant en chef et le capitaine pour essayer de te faire entrer dans la Petite Fatigue. Je pourrais avoir une certaine utilité avec toi.
- Merci, mon Père.
- Tu connais bien les Écritures. Tu pourrais m'aider à monter mes Mystères. Et je pourrais réussir à te trouver des livres scientifiques. Qu'en dis-tu ? »
Jean Valjean accepta avec entrain. Surpris qu'on commence à le voir comme un homme et non plus comme une bête.
Les Mystères étaient le dada du prêtre du bagne de Toulon. Monter des spectacles théâtraux avec des forçats pour expliquer les grands thèmes de la Bible. Apprendre en s'amusant. Faire de la morale de façon ludique.
Les forçats n'adhéraient pas tous mais cela faisait passer le temps.
Il va sans dire que le Cric n'en avait rien eu à faire la première fois...
1800...
Il avait fait quatre ans sur cinq...
Se pourrait-il qu'il soit libéré plus tôt ?
Un fol espoir s'empara de Valjean. Revivre une vie totalement différente de celle de Jean Valjean, retrouver sa sœur, sa famille et redevenir un élagueur à Faverolles… Ou alors s'installer officiellement à Montreuil-sur-Mer, créer son usine au nom de Jean Valjean et vivre une vie de patron d'industrie… Faire venir sa famille à Montreuil et que tous vivent de sa fortune...
Oui, un fol espoir... Valjean en vint à compter les jours jusqu'à sa libération. Il commença à vouloir vivre cette vie et y rester pour de bon.
Le bagne était fatiguant, déprimant, éreintant. Il y avait toujours de la violence, de la haine mais également de la camaraderie, de l'entraide.
Le dimanche avaient lieu des combats pour l'argent, des jeux de dés, interdits formellement par le règlement mais qui se passaient quand même. Le dimanche, on riait et on pariait sur les résultats des combats.
Les dimanches. Jean-le-Cric les avait passés, enfermé dans le mitard, blessé et rempli de haine, le dos en sang d'avoir été flagellé ou bastonné...
Les dimanches. Jean-le-Cric les avait passés, assis dans un coin de la cour du bagne, à monter des plans pour s'enfuir, à penser à sa sœur et à ses enfants mourant de faim, à vouloir tuer un garde-chiourme...
Une bête !
Brevet était accolé à Valjean, les deux hommes se quittaient rarement. A cette équipe s'ajouta bientôt Cochepaille et Chenildieu, comme il se devait.
Valjean écouta ses camarades de bagne cette fois-ci. La première fois, il les avait ignorés, farouche et sauvage qu'il était.
Chenildieu était au bagne pour avoir violé une fille de ferme. Il avoua les larmes aux yeux que la gamine lui avait fait du rentre-dedans mais qu'au moment de l'addition elle lui avait joué sa mijaurée. Il n'avait pas supporté le mépris et l'avait prise de force. Six ans de bagne.
Cochepaille était un voleur, comme Valjean. Il avait volé à de multiples reprises, de l'argent, de la nourriture, des habits... Il avait été arrêté plusieurs fois et avait connu de nombreuses prisons. Toulon était une nouvelle étape dans sa carrière criminelle. Dix ans de bagne.
Brevet était un pauvre homme. Il avait perdu son travail durant la Terreur. Il était un ancien menuisier mais sa grande gueule l'avait fait renvoyer. Il avait osé chanter des chansons paillardes face à une délégation républicaine... Il avait échappé de peu à la guillotine. Dix ans de bagne.
Et Valjean, vol de pain. Cinq ans de bagne.
On fit connaissance pour la première fois en quatre ans de chaîne.
Valjean se demanda vraiment à quoi il pensait lorsqu'il était Jean-le-Cric.
Le bagne était fatiguant. Valjean s'épuisait à la tâche, il travaillait sans relâche sur les chantiers, en ville, dans la cale sèche. Il réparait les bateaux de guerre, apprenant leur nom, leur histoire.
Pour la première fois, il s'intéressa à la charpente marine. Les gardes étaient surpris par cet intérêt soudain et beaucoup ne savait pas répondre aux questions du Cric.
« Ta gueule Le-Cric et bosse ! Tu demanderas à Javert ! »
Et Javert secouait la tête, agacé mais de plus en plus amusé, par les rapports de ses officiers.
« Le-Cric est pénible. Il pose des questions, se plaignait Voynet.
- Casse-lui le dos !, fit simplement Javert en souriant.
- C'est que le Père Groshens le défend... »
Oui, le Père Groshens protégeait Jean Valjean et de toute façon le forçat avait beau être pénible, il ne méritait pas la bastonnade.
Il n'était d'ailleurs plus maltraité.
L'homme travaillait bien, il était assidu, sérieux, consciencieux. Il était respectueux, poli, déférent. Il aurait eu ce comportement-là depuis le départ, il aurait connu la Petite Fatigue assez rapidement. Et non pas quatre ans d'Enfer.
Jean Valjean se retrouva soudain sous la surveillance étroite de l'adjudant Javert.
Javert le contempla sans aménité. Le gris si clair de ses yeux était fixé sur lui. Valjean fut surpris de voir Javert le suivre sur les chantiers où il allait. Les deux hommes ne s'étaient pas vus depuis des semaines. Valjean s'était bien comporté, docile et travailleur.
De bons rapports avaient été faits sur lui. Trop de bons rapports.
L'adjudant en chef, Vandecaveye, avait demandé expressément à Javert de suivre cet étrange forçat. On craignait une évasion et Le-Cric n'était pas si idiot que cela, il pouvait prévoir une action d'ensemble. Une évasion en masse voire une mutinerie. L'adjudant en chef se méfiait, il envoya donc son second aux nouvelles.
Javert se retrouva donc à jouer les simples gardes à suivre les forçats partant sur les chantiers. Mais Javert voulait voir cela de ses propres yeux. Il ne croyait pas en la rédemption. Il obéit scrupuleusement aux ordres de son supérieur.
Et Javert ne vit rien de répréhensible.
Le Cric perdait peu à peu sa réputation d'homme dangereux. Perdant ainsi de son aura auprès des autres forçats. Mais sa force le protégeait de tous. Brevet était vraiment ahuri de le voir ainsi.
« Mais qu'est-ce que t'as le Cric ? Tu n'as même pas esquinté la gueule de ce fagot ?! Il t'a bousculé quand même.
- Il a pas fait exprès, Brevet. T'as vu sa gueule ?
- Ça, pour sûr. Il était blanc comme un cul. Il a failli se pisser dessus.
- Cela me suffit.
- Fais gaffe quand même Le Cric. Si tu deviens trop tendre, on va te marcher sur les arpions.
- Qu'ils y viennent ! »
Un homme jeune, fort, puissant. Jean-le-Cric avait des épaules larges, des cuisses fermes, des bras durs comme du fer, et ses poings brisaient des mâchoires.
SCÈNE III
Un tel changement de comportement de la part d'un forçat si dangereux finit tout de même par alerter Javert. L'adjudant en était surpris...et suspicieux... Il se méfiait des forçats et surtout de ceux qui se faisaient moutons pour mieux berner les chiens de garde.
L'adjudant en chef fut d'accord avec les conclusions de Javert.
« Continue Javert à suivre ce forçat. Il me fait penser à Vidocq en encore plus vicieux. »
Javert s'inclina et reprit son enquête. Il continua à surveiller Valjean. Il découvrit un homme, encore jeune, puissant, il examina le corps musclé et impressionnant du forçat, les bras et les jambes durs comme du métal. Un dieu grec comme sur les dessins préparatoires de l'architecte M. Maxime Du Florens. Cet Hercule dont l'homme lui avait parlé pour le balcon de la mairie de Toulon... Oui, le corps de Valjean aurait fait un magnifique Hercule.
Cette pensée fit rougir l'adjudant qui préféra cesser là sa surveillance de cet improbable forçat. Il bâcla un dernier rapport expliquant que Valjean était bien maîtrisé et qu'on ne lui retirait jamais ses chaînes. Voilà pour Vandecaveye !
Un jour, alors que la chiourme se préparait à prendre un peu de repos, Javert vint voir Valjean. On était dimanche après la messe, l'après-midi était dévolu aux jeux, aux combats et à la fabrication de jouets en noix de coco... Différents moyens plus ou moins légaux de gagner un peu d'argent... Javert faisait mine de ne rien voir sinon il aurait fallu punir presque l'intégralité de la chiourme. C'était un accord tacite entre la garde et la chiourme qui permettait ces dimanches de loisirs.
Les forçats géraient les combats et les paris. Les gardes pariaient et regardaient les combats. Chacun y trouvait son compte.
Le-Cric ne participait plus à ces jeux dangereux. Durant quatre ans, il avait brillé par sa brutalité et sa cruauté. Il frappait fort et bien. Il frappait avec l'intention de faire du mal. On n'aimait pas se battre contre lui.
Vidocq était aussi une vedette de ces combats, mais l'homme le faisait avec soin. Il était un maître de la savate. Parfois, il défiait un garde et c'était un plaisir pour tout le monde de voir la garde se battre contre la chiourme.
On sifflait, on huait, on applaudissait.
Javert détournait le regard.
Le dimanche, l'adjudant si inflexible devenait sourd et aveugle. De toute façon, M. Vandecaveye lui avait interdit d'agir contre la chiourme le jour du Seigneur.
« Si tu agis contre les forçats, tu vas provoquer une émeute !
- Monsieur, opposa Javert, horrifié.
- C'est ainsi !
- A vos ordres, monsieur. »
Ce fut ainsi donc.
Ce dimanche-là, Jean Valjean lisait dans un coin, assis sur le sol, un ouvrage religieux. Il fut inquiet de voir s'approcher l'adjudant en personne. On voyait rarement Javert le dimanche, il évitait la cour du bagne avec soin.
Un homme si jeune, une vingtaine d'années, mais déjà dur et implacable, dévoué à la Loi. Javert...
« 24601, » salua-t-il, avant de faire un geste pour faire se lever le forçat et marcher avec lui. Un écho à de futures promenades ainsi faites, entre un maire et son chef de la police...entre un ancien voleur et un inspecteur déraillé...
« Ainsi le Père Groshens dit que tu n'as plus besoin d'aller à l'école. Tu as vraiment appris à lire en deux mois ?! »
Javert ne pouvait empêcher sa voix de montrer de l'admiration.
« Oui, monsieur.
- C'est inhabituel ! »
Le forçat ne répondit pas, il baissait modestement les yeux sur le sol. Ne pas regarder dans les yeux, c'était la règle.
« Le Père Groshens te réclame à son service. »
Ce n'était plus de l'admiration, c'était de l'incrédulité.
« Le Père Groshens est bien bon, monsieur. »
Javert regardait Le Cric avec méfiance. L'homme ne pouvait pas avoir autant changé en si peu de temps. C'était un truc. Un complot pour préparer une évasion. Relâcher la surveillance, retirer les chaînes et l'oiseau allait prendre son envol.
« Je ne peux pas te mettre à la Petite Fatigue. Ton passif n'est pas assez bon pour cela. Tu as agressé violemment 775146 et frappé 31089 pour un regard de travers il y a quatre mois à peine. Tu es un homme violent, 24601. Je ne te fais pas confiance.
- J'en suis bien conscient, monsieur. Peut-être d'ici quelques mois... »
De tels mots dans une telle bouche. De la poudre aux yeux ! Comme la religion, la lecture… Javert se dit tout à coup qu'il s'était bien trompé sur le compte de Jean Valjean. C'était le roi des acteurs !
L'adjudant se souvenait des rapports de ses collègues. Chacun surveillait Le Cric avec soin pour le compte de M. Vandecaveye. Le Cric et ses questions, Le Cric et sa soif de savoir. L'homme lisait même un livre ostensiblement dans la cour. Cela agaça Javert.
« Oui. On en reparlera d'ici quelques mois. »
Et Javert disparut dans un claquement de bottes.
Quelques mois…
Valjean frémit… Il avait vécu six mois à Paris durant sa dernière vie...
Il n'était pas sûr d'en supporter autant à Toulon. Même si la vie était bien meilleure maintenant...
Car Jean-le-Cric découvrit une chose importante à laquelle il n'avait jamais songé, tellement animal qu'il était. A se montrer respectueux des règles et des hommes, il ne fut plus maltraité autant par la garde.
On ne le fouetta plus, on ne le bastonna plus, on ne l'enferma plus au mitard. Il ne portait pas le collier ni la double-chaîne. Il était relativement libre de ses mouvements. Il n'était pas encore le monstre qu'il deviendrait après ses multiples évasions. Il n'était pas en butte à l'hostilité de la part de tous les gardes, ni des forçats. Il avait une réputation d'homme brutal et violent, mais c'était tout.
Ses comparses tentèrent bien de temps en temps de le défier mais il lui suffisait de claquer ses poings l'un contre l'autre pour qu'on le laisse en paix.
Cela l'amusait de jouer ainsi les gorilles. Il aurait voulu se frapper la poitrine en poussant un cri sauvage.
Les relations devenaient plus faciles. Et Le-Cric se fit des connaissances. Surtout de la part d'un homme qui ne l'avait jamais approché dans sa vie précédente.
Vidocq !
Car Eugène-François Vidocq, le futur chef de la Sûreté de Paris, était un forçat. Évadé et récidiviste. Intelligent et retors. Et il était à Toulon.
Il n'avait rien en commun avec la brute Jean-le-Cric mais avec l'homme intelligent qu'était Jean Valjean… Cela changeait la donne.
« Bonjour Valjean, lança Vidocq. Il paraît que le calotin [prêtre] t'a à la bonne ?
- Le Père Groshens m'aime bien, en effet.
- T'es une Sorbonne, hein ? Tu sais éplucher [lire] et broder [écrire] à ce qu'on dit.
- En effet, » répéta Valjean, pas tout à fait à son aise en compagnie de Vidocq.
On connaissait l'homme de réputation. Vautrin était un évadé, il était intelligent mais on le soupçonnait de moucharder auprès des argousins. Pas quelqu'un de confiance. Et il faisait souvent cavalier seul.
« Que me veux-tu Vautrin ?, » demanda abruptement Valjean, pour faire fuir l'importun.
Un sourire amusé. Vidocq posa sa large patte sur l'épaule de Valjean.
« Le calotin aime monter les planches [théâtre], il doit avoir des loques de cabotins [acteur] à revendre. »
Valjean comprenait la manœuvre. Il n'était plus l'idiot Jean-le-Cric.
« Pourquoi Vautrin ? Tu veux te lancer sur les planches ? »
Vidocq rit puis il regarda en face Valjean et annonça la couleur :
« Combien pour des nippes de turbineur [ouvrier] ? Donne le prix !
- Y en a pas ! Mais je peux t'avoir la tenue du boulanger [diable] ! »
Vidocq souriait toujours, ses yeux étaient mauvais.
« Non, merci Le Cric. Passe un bon reluit [jour] et ferme ta gueule.
- Pour sûr Vautrin. »
Puis, avant de voir partir cet homme terrible qui pouvait devenir son ennemi, Valjean lui lança pour se justifier :
« Vidocq, je ne suis pas assez jobard pour me faire la belle alors que dans quelques mois, je suis libre... »
Vidocq ne dit rien mais acquiesça.
Oui, Jean-le-Cric n'était plus un imbécile. Car la première fois, il s'était évadé quelques mois avant sa libération.
Quel jobard !
Ce rapprochement n'échappa pas à Javert qui eut un sourire mauvais.
Bientôt Le Cric allait commettre une erreur !
Cette fois, Jean Valjean s'intéressait un peu plus à la vie au bagne. Il était moins concentré sur sa haine et sa douleur. Il était moins blessé aussi et ne connaissait plus le mitard. Donc, il observait...les relations entre les hommes enchaînés, les chevaliers et leurs compagnons, les amitiés fortes et viriles qui se nouaient ou alors les amours qui se créaient. Il voyait aussi les gardes, plus attachés à leur confort personnel qu'à leur devoir. On achetait facilement la complaisance d'un garde, avec de l'argent certes mais souvent le quart de vin du repas suffisait. Tous les gardes ou presque… Bien sûr, Javert était incorruptible.
Ce fut de cette façon que Valjean fit entrer quelques livres dans le bagne sous le manteau car le prêtre avoua qu'il lui était impossible de faire entrer des ouvrages autres que religieux à l'intérieur de la prison.
Valjean se retrouva donc avec quelques ouvrages interdits de Buffon extraits de son Histoire naturelle et même deux volumes de la Théorie de l'unité universelle de Charles Fourier qui éclairèrent beaucoup M. Madeleine…
La prochaine usine de M. Madeleine serait radicalement différente. Valjean en traçait les plans dans son esprit...
Bref...Valjean étudiait, rongeait son frein, apprenait et devenait savant. Ce qui amusait les autres forçats.
On commençait à l'appeler la Sorbonne… Oublié Jean-le-Cric. La Sorbonne connaissait tout sur tout.
Ce qui amusait aussi les gardes. La Sorbonne rêvait-il de devenir professeur ?
Mais ce qui n'amusait pas du tout Javert.
L'adjudant-garde ne savait plus quoi penser de ce forçat étrange et déroutant. Il avait cessé de le suivre sur les chantiers, il l'avait vu travailleur et calme. Bien éloigné de la bête qu'il était il y avait quelques mois.
Puis il y eut l'évasion spectaculaire de Vidocq et Valjean n'y fut pour rien. Au grand dam de Javert. L'adjudant en chef prévint son second de ne pas relâcher sa surveillance.
« Peut-être la fuite de l'un va donner à l'autre l'envie de faire la même chose.
- Oui, monsieur.
- Patience Javert ! C'est la patience et la surveillance qui nous permettent d'arrêter les criminels.
- Oui, monsieur. »
Javert convoqua Valjean à son bureau. Il était obligé.
Il avait des révélations à lui faire et ne savait pas comment le forçat, tout calme et apaisé qu'il soit, allait les prendre.
Le forçat arriva, relativement propre et bien rasé. La tunique rouge était bien entretenue. Javert fut surpris par l'apparition. Il s'attendait à voir une bête, il voyait un homme. En fait, il ne savait pas trop à quoi il s'attendait... Tout ce que faisait Valjean le désarçonnait, même sa présence physique le troublait.
« 24601. J'ai des nouvelles pour toi. »
Un geste. Le forçat garda la tête baissée, humble et respectueux, il froissait entre ses mains son bonnet rouge. Il était debout devant le bureau de l'adjudant-garde, resté assis devant une masse de documents à étudier. Pour une fois, Javert avait envie de voir les yeux du forçat. Il ne se souvenait pas de la couleur des yeux de Jean Valjean. Clairs non ?
« La police de Faverolles a mis du temps à mettre la main sur ta sœur. »
Ce fut impossible de s'en empêcher. Javert eut tout à coup la vision des yeux bleus d'azur, brillants d'inquiétude, de Valjean posés sur lui. Cela lui coupa le souffle. C'était de très beaux yeux.
« Elle... »
Péniblement, Valjean se reprit, se tut. Il devait se taire. Le règlement demandait le silence de la part du forçat. Javert ne releva pas et poursuivit :
« Ta sœur a déménagé à Crèvecoeur-le-Grand. C'est une ville de Picardie. »
Valjean connaissait. Il était sur des charbons ardents, que Javert se dépêche de parler !
« Elle va bien. Elle t'a écrit une lettre. Enfin, elle l'a dictée à un homme, son patron manifestement. Et voici son adresse. »
Donc Jeanne n'avait jamais vécu à Paris, rue de Geindre, elle n'avait jamais travaillé dans une imprimerie, laissant son garçon dernier né attendre une heure seul dans la rue tous les matins. On avait raconté n'importe quoi à Jean-le-Cric. Valjean eut envie de retrouver celui qui lui avait raconté cette blague pour lui fracasser la mâchoire.
Il était tellement soulagé.
Javert repéra le soulagement de Valjean dans le soudain relâchement des épaules si larges du forçat, dans sa posture moins raide. Cela amusa l'argousin qui tendit une enveloppe étroite et un petit papier plié en deux au forçat. Valjean hésita avant de s'approcher du bureau puis il le fit.
Il prit les documents et leurs doigts se frôlèrent. Cela eut l'effet d'un choc électrique. Valjean eut envie de sourire.
Ainsi, dans toutes ses vies, dans tous les lieux où il avait vécu, même en Enfer, il aurait pu tomber amoureux de Javert ? Et cela devait être pareil pour le garde-chiourme à en juger par la couleur rouge apparut sur ses pommettes.
Donc Javert l'avait surveillé toutes ces années avec des arrières-pensées pas si honnêtes que cela ? Cela expliquait comment il avait pu reconnaître Jean-le-Cric sous les habits du bourgeois M. Madeleine.
Il y avait quatre mille forçats au bagne de Toulon ! Comment un garde avait-il pu se rappeler d'un seul de ces hommes-bêtes vingt ans après ?
SCÈNE IV
Ainsi Javert avait remarqué Valjean au bagne de Toulon ? Valjean aurait aimé savoir cela la première fois ! Il aurait pris un malin plaisir à tourmenter son gardien et à l'enfoncer sur sa planche de bois. A l'épingler contre un mur et à lui déchirer son uniforme gris. Javert était jeune, il n'avait que vingt ans. Un plaisir de le monter ! Il devait être vierge, l'argousin.
« Merci, monsieur, fit Valjean avec chaleur, serrant la lettre de sa sœur dans ses mains.
- Bien, Valjean, grogna Javert, troublé par cette promiscuité, par cette conversation, par la joie brillant dans les yeux du forçat. Retourne à ton travail !
- Oui, monsieur. »
Et très respectueusement, le forçat disparut du bureau de l'adjudant, laissant ce dernier en proie à d'horribles pensées.
Mon Jean,
Je suis heureuse d'avoir de tes nouvelles. Quatre ans Jean ! Tu seras bientôt libre. Tu viendras ici. La vie n'est pas facile, mon Jean. Ton départ a été terrible. Nous vivons de peu. L'Église et la charité chrétienne nous ont permis de survivre. Je suis servante chez un monsieur de Crèvecoeur-le-Grand, M. Letellier. J'ai appris que tu étais malade, je prie Dieu de te garder en vie.
Nous attendons ton retour avec impatience, mon Jean.
Jeanne
Elle n'était pas morte. Elle n'était pas à Paris. Les enfants devaient être tous en vie. Elle n'en parlait pas.
Valjean pria et remercia le Seigneur.
Il pria et pleura.
Il écrivit à son tour une lettre, simple, et y joignit la majeure partie de ses économies. Il avait peu d'argent mais il vendit son vin, il vendit quelques jouets en noix de coco, il vendit sa plume et se fit écrivain public pour ses camarades… Il fit ce qu'il put pour offrir un peu d'aide à sa sœur.
Ma Jeanne,
Pardonne-moi de ne pas t'avoir écrit plus tôt. J'étais devenu fou. Je ne pensais qu'à la haine. Aujourd'hui, je suis apaisé calmé et j'ai trouvé Dieu. Je t'envoie un peu d'argent, ma chère sœur. C'est peu mais je peux difficilement faire je t'en enverrais davantage dés que je peux. Je vais mieux. Ne t'inquiète pas pour ma santé.
Je t'embrasse et j'attends avec impatience de te revoir. J'espère que les enfants vont bien. Je vous aime. Vous me manquez.
Ton Jean
Puis il demanda à voir l'adjudant-garde. Il demanda spécifiquement Javert.
Il n'avait confiance qu'en Javert.
Javert accepta de le voir, un peu surpris et toujours suspicieux. Et il n'aimait pas ce que la présence de ce forçat lui faisait. Javert reçut la lettre des mains de Valjean et il entendit la prière du forçat.
Devant lui, Javert ouvrit le courrier et le parcourut des yeux. La censure ! La peur de l'évasion ! Valjean ne dit rien, il n'y avait aucune intimité au bagne. C'était ainsi !
« Combien d'enfants a ta sœur ?
- Sept, monsieur !
- Dieu ! Sept ?! »
Javert était ébranlé. Il ne connaissait pas le dossier de Jean Valjean, il savait que c'était un voleur, d'où la condamnation au bagne mais son histoire, il l'ignorait. Javert contempla l'homme devant lui et pour la première fois, il lui dit :
« Raconte-moi ! Pourquoi as-tu volé ?
- Parce que les enfants de ma sœur mourraient de faim. J'ai volé un pain, monsieur, et brisé une vitrine. »
Javert hocha la tête, revenant à la lettre
« Cinq ans de bagne… Oui, c'est une punition normale pour un vol. »
Une telle désinvolture. Si Le Cric était encore là, il hurlerait de rage et insulterait le garde. Valjean préféra ne rien dire et contempler son bonnet rouge. Il avait possédé un bonnet vert. Il avait été marqué au fer rouge… Dans une autre vie...
« Mais je ne comprends pas comment tu as pu être condamné si durement avec une famille à charge ! »
Valjean regarda à nouveau Javert en face. L'homme ne se moquait pas, il semblait sincèrement surpris.
« J'ai volé, monsieur…
- Pour nourrir des enfants mourant de faim ! Enfin, il ne nous revient pas de critiquer la justice. Tu n'as plus que quelques mois à faire. Comporte-toi bien et tu seras libéré avec un passeport blanc. Tu seras libre de retourner auprès de ta sœur.
- J'espère, monsieur…
- Pour ta lettre, je m'en occupe. Ne t'inquiète pas !
- Je sais, monsieur. J'ai confiance ! »
Une telle chaleur dans la voix. Javert examina Valjean. Le forçat lui souriait gentiment avant de baisser la tête pour observer ses souliers abîmés.
« Retourne au dortoir, Valjean. »
Il obéit.
Le chantier de la mairie lui rappelait de douloureux souvenirs. Il avait vite reconnu les lieux. Ici un des forçats s'était ouvert la main, à tel point qu'on avait du l'amputer. Là, un autre s'était brisé la jambe sous des rochers.
Et surtout il reconnut la cariatide et en devint blême. Il s'approcha de la statue énorme et l'examina avec attention. Il repéra aussitôt la faiblesse dans la structure du piédestal, les deux statues encadraient la porte d'entrée. Il se précipita sur un des gardes.
Un dénommé Voynet. Un type pas très sympathique mais quel autre choix avait-il ?
« Monsieur ! Il faut renforcer la cariatide ! Elle va s'écrouler !
- Renforcer la quoi ? De quoi tu causes Le Cric ? »
Il était ennuyé par Valjean. Il le dérangeait en plein repos, surveiller en dormant les yeux ouverts était tout un art chez certains gardes.
« La grosse statue là-bas, monsieur ! Elle a des faiblesses au niveau du pied, elle va tomber !
- Putain Le Cric, retourne au turbin ou tu vas te prendre un coup de rotin !
- Monsieur ! Je vous en prie ! »
La discussion qui s'envenimait, l'agitation que cela causait attira les autres gardiens qui s'approchèrent curieux. Il y avait longtemps que Jean-le-Cric était calme et paisible. Est-ce que l'état de grâce était terminé ?
On interrogea Valjean. Le forçat répéta son histoire et on se mit à en rire. Méprisant.
« Et depuis quand tu es un architecte, Le Cric ? Allez retourne au turbin ! »
Il le fallut bien. Valjean n'avait pas le choix.
Le chantier dura des jours et chaque jour, Valjean examinait la cariatide. Il était inquiet mais personne ne le prenait au sérieux. Même Javert avait refusé de prendre en compte son avis.
« Valjean, tu exagères, avait-il lancé depuis la cour d'où il surveillait la mise en place des nouveaux tréteaux pour le Mystère du Père Groshens. Tu n'es qu'un forçat. Ne pense pas que tu en saches plus que l'architecte. M. Du Florens a étudié à Paris…
- Oui, monsieur. »
Valjean était désespéré.
Rencontrer l'adjudant en chef était aussi impossible que de rencontrer le capitaine en personne… Valjean rongeait son frein.
Un jour, l'architecte en personne était là, avec le capitaine et les deux hommes visitaient le chantier. Valjean allait s'élancer mais son chevalier de la guirlande le retint.
« N'y pense même pas Le Cric ! Tu vas te retrouver buté pour ça ou au moins joliment arrangé. Si les argousins ne sont pas cons, ils vont prévenir le daron.
- Tu me crois ?
- Tu es devenu fou Le Cric mais t'es pas un jobard. Je te crois. Tu nous l'as assez montré ton gonze ! »
Un de ses comparses s'écria :
« En plus il est plutôt fort comme un Turc, il pourrait nous aider le gonze. »
On se mit à rire, attirant les regards surpris des gardes.
Mais ce fut tout.
Chaque jour. Mon Dieu ! Chaque jour, Valjean vérifiait sa statue, on commençait à l'appeler son homme [mari] et on en riait.
Et un jour, on en rit plus.
Un jour de vent sur la place de la mairie, l'accident eut lieu. Le même que dans le passé de Jean Valjean. Il revit la même histoire.
La cariatide tomba, emprisonnant un des forçats. Les gardes, les forçats étaient affolés et cherchaient de quoi soulever la lourde pierre qui écrasait le dos du malheureux. Valjean le connaissait maintenant, il s'appelait le Bègue et il venait du Nord.
La première fois, il ne savait même pas son nom, il n'en avait rien à foutre des autres. En fait, il avait réagi par instinct, sauvant un homme sans vraiment réfléchir plus loin. La bête humaine avait encore un peu d'humanité en elle.
Ce jour-là, Javert était là, à superviser le chantier en compagnie de l'architecte. Il y avait trop de retard et on leur mettait la pression. Cela aussi la première fois, Valjean ne l'avait pas remarqué. L'adjudant en chef avait donc chargé Javert de l'avancée de ce chantier spécifiquement.
Ce fut comme une répétition. Valjean se jeta sur la cariatide et de toutes ses forces il souleva la lourde statue. Il hurla qu'on devait dégager le blessé. On lui obéit.
Comme la première fois, un silence de mort accueillit ce drame.
Comme la première fois, le Bègue avait une jambe cassée.
Comme la première fois, le Cric ressentit une immense colère le prendre et comme la première fois il la laissa éclater… Mais elle était légitime cette fois.
« PUTAIN ! JE L'AVAIS DIT ! J'AVAIS DIT QUE CETTE FOUTUE STATUE ALLAIT TOMBER ! MERDE ! »
On le laissa gueuler tout son saoul et Voynet s'approcha, pas si fier de lui.
« Ta gueule le Cric, t'avais raison, c'est vrai. Bois un coup avant de pousser le bouchon trop loin.
- Et le Bègue ?, grogna Valjean.
- Il va à l'hôpital. Le bagne c'est fini pour lui. Il va certainement aller à la Force. Retour à Paris. »
Un bien pour un mal. Valjean but de grandes gorgées d'eau pour se calmer. Voynet se frottait le menton. Non, il n'était pas fier l'argousin.
« Comment t'as su pour la statue ?
- Évident ! La structure est fragilisée dans son ensemble car la pierre a été abîmée par les infiltrations d'eau. Elle est victime de l'érosion. Cela se voit en prenant le temps d'examiner la cariatide. »
Voynet ne dit rien. Il ne comprenait pas la moitié de ce que disait ce forçat devenu savant. Mais quelqu'un avait compris et en était abasourdi.
« Comment cela des infiltrations d'eau ? »
Valjean leva les yeux et rencontra le regard interloqué d'un jeune homme, vêtu d'un costume de bourgeois. L'architecte Maxime du Florens. A ses côtés se tenait Javert. L'adjudant-garde n'était pas fier non plus, l'écho de ses propres paroles devait lui revenir en mémoire. Il aurait pu éviter l'accident s'il avait écouté Jean Valjean. Il savait déjà que le chef des gardes n'allait pas apprécier son rapport journalier.
« Oui, monsieur, affirma Valjean sans se démonter.
- Montrez-moi cela ! »
Le jeune architecte vouvoyait le forçat, cela choqua tout le monde mais on ne releva pas. Valjean entraîna l'homme jusqu'à la base de la statue et il expliqua… L'humidité avait attaqué la pierre, certainement une mauvaise conservation. Il fallait renforcer le soutènement des deux cariatides avant qu'elles ne s'écroulent et ne se brisent définitivement. Cela horrifia l'architecte.
Les atlantes ! Signés en 1657 par Pierre Puget, l'architecte nommé sur les ordres de Colbert directeur des décorations du port de Toulon. Mon Dieu ! Leur disparition sonnerait le glas de la carrière de M. Du Florens.
« Il y a d'autres endroits ainsi ?
- Je ne sais pas monsieur.
- Mon Dieu ! Je veux que nous vérifions tout de suite ! Adjudant ! Il faut fermer le chantier ! »
Javert arriva à l'appel de son grade mais il parut abasourdi à son tour.
« Monsieur Du Florens ! Nous ne pouvons pas nous permettre de fermer le chantier. M. Chautard, le maire a dit…
- Je me fiche de ce que le maire a dit, adjudant ! Il y va de la vie d'hommes ! Nous aurions pu perdre des vies aujourd'hui. Mon Dieu ! Nous aurions pu... »
M. Du Florens était jeune. Un peu plus âgé que Javert mais pas de beaucoup plus. L'adjudant se tut, ne cherchant pas à argumenter davantage mais il était visible au pli amer de sa bouche qu'il n'apprécia pas qu'on le remette ainsi à sa place. Et surtout devant des forçats et quelques-uns de ses collègues.
Puis, il donna des ordres et la chiourme retourna au bagne. Il ne resta plus que M. Du Florens, lui et Valjean à examiner le chantier.
L'architecte se voulut autoritaire, il prit la direction de la visite et lança au forçat :
« Cherchons d'autres failles dans le bâtiment monsieur. »
Valjean fut trop surpris pour répondre. On l'appelait monsieur ? Valjean jeta un regard à Javert mais celui-ci se contenta de sourire. Valjean capta un clin d'œil amusé de la part du garde-chiourme.
« Hé bien ? Qu'attendez-vous monsieur ?, lui jeta Javert, avec une pointe d'ironie.
- Votre aval, monsieur. »
L'accident était encore dans les mémoires mais on rit néanmoins.
SCÈNE V
La visite du chantier n'était pas terminée à la fin du jour. Dieu merci, il n'y avait pas beaucoup d'autres infiltrations d'eau. Le bâtiment avait en effet besoin d'être rénové, d'où ce chantier de restauration qui n'en finissait pas. Donc, il allait falloir parer au plus pressé. Cela dit, l'architecte était admiratif, et Javert se devait d'admettre qu'il l'était aussi.
« Mais comment avez-vous vu la faiblesse de cet atlante ? »
Parce que je savais qu'il allait tomber ! Ce n'était pas une réponse possible.
« Un atlante ? Je croyais que c'était une cariatide ?, demanda Valjean pour gagner du temps et trouver une réponse acceptable.
- C'est la version masculine de la cariatide. La cariatide est une femme, l'atlante est un homme. Alors ? La faiblesse de cet atlante ?
- La pierre semblait différente. J'ai passé du temps à transporter des pierres sur le chantier et à regarder ces magnifiques cariatides...atlantes... C'est un bel édifice. »
Admiratif.
M. Du Florens rougit en entendant ces mots sans flagornerie. Il était jeune, tout juste sorti de l'école d'art. C'était son premier chantier, son premier édifice public. Le maire de Toulon M. Martelli Chautard était le premier à lui donner sa chance. Un chantier de rénovation de cette taille était un enjeu dans une carrière.
Et M. Du Florens se tourna vers l'adjudant-garde. Il avait pris une décision.
« Je voudrais que cet homme soit dévolu au chantier durant le temps des travaux. Je voudrais qu'il soit à mes côtés dans mon bureau.
- Mais je n'ai aucune connaissance en architecture, monsieur. »
Javert allait répondre mais il fut coupé par l'architecte qui s'adressa à Valjean.
« Je n'ai pas besoin d'un deuxième architecte mais d'un chef de chantier qui connaisse les dangers et les besoins d'un chantier de construction. Vous me semblez avoir toutes les compétences requises pour cela. »
Un fin sourire. Ce jeune homme était-il stupide ?
« Je suis un forçat, murmura Valjean.
- Et un forçat condamné à la chaîne, ajouta Javert froidement.
- Qu'à cela ne tienne ! Si vous ne voulez pas appuyer ma demande auprès du capitaine, je me passerai de votre accord, adjudant, je parlerai moi-même au capitaine. »
Quel coup bas ! Non, ce jeune homme n'était pas stupide mais il était inconscient. Javert serra les lèvres et eut un sourire mauvais.
« Soit ! Vous voulez Jean Valjean, je vais demander qu'on vous le donne. Si M. Vandecaveye donne son accord, je l'attacherai à votre service. Il ne sera que de votre chantier. L'homme sait lire et écrire, il a quelques connaissances en culture générale qui ne sont pas à négliger. Mais c'est plutôt un agronome qu'un ouvrier du bâtiment. »
Comment Javert savait-il tout cela ?
Valjean n'avait donc pas été assez discret.
« Il sait lire et écrire ?! Merveilleux ! Vous pourrez tenir un journal de chantier ! Je n'arrive pas à m'entendre avec les gardes. Aucun ne sait me dire combien de pierres ont été transportées, combien de tonnes de gravats ont été déplacées… Nous avons à peine commencé les murs et je ne suis toujours pas sûr des fondations. Les atlantes sont un plus mais il y a aussi les festons et les rinceaux qui vont arriver. Et les balcons doivent être terminés le plus rapidement possible. »
L'architecte était enthousiaste. Puis conscient trop tard de ses paroles bien peu sympathiques envers la garde, il ajouta précipitamment :
« Bien entendu, l'adjudant Javert sait tenir un journal mais il a son propre poste à pourvoir. Je ne peux pas le monopoliser. »
Javert s'inclina pour remercier l'architecte.
« Cela dit, si vous ne connaissez pas l'architecture, je vais vous donner des ouvrages à étudier. Ainsi nous pourrons travailler plus vite et l'adjudant sera satisfait. Il dormira mieux. Le capitaine, M. Thierry me disait encore hier que vous n'avez pas dormi une nuit complète depuis le début de ce chantier, adjudant. »
Javert laissa ses yeux parcourir le chantier. Il n'aimait pas qu'on parle ainsi de sa vie privée et encore moins devant un forçat.
« Le capitaine n'a pas tort… Les nuits sont difficiles…
- Nous avancerons mieux avec un bon chef de chantier. Vous verrez Javert ! »
Un sourire réjoui.
Oui, l'homme était candide.
Mais Valjean se permit une chose qu'il ne faisait quasiment jamais. Il se permit de regarder Javert, d'examiner avec soin son visage, son corps. L'adjudant n'allait pas bien, c'était visible. Il avait maigri, son uniforme flottait sur son long corps émacié, des cernes sombres apparaissaient sur la peau blanche sous les yeux brillant de fatigue. Non, l'adjudant n'allait pas bien. Valjean se demanda si le chantier était si dur que cela à vivre ou s'il y avait d'autres soucis qui rongeaient ainsi Javert.
M. Madeleine aurait pu demander à son chef de la police, ici un forçat n'avait rien à demander à un garde. Javert remarqua l'examen de Valjean sur sa personne et n'aima pas cela non plus.
Il n'eut aucun scrupule à briser cette belle ambiance.
« Vous n'oublierez pas, Monsieur Du Florens, que Jean Valjean reste un forçat. Il doit être enchaîné. Malgré tout. »
Cela refroidit le jeune homme.
« Mais cela peut peut-être se négocier… Il semble…
- Non !, fit catégoriquement Javert. Cela ne se négocie pas, sinon je ne vous confie pas Valjean. S'enfuir d'un chantier sera un jeu d'enfant pour un homme aussi fort que lui.
- S'enfuir ? »
Ce fut comme si l'homme tombait des nues. Valjean était un forçat, condamné au bagne, il était enchaîné la nuit, le temps des pauses. Il pouvait se révéler violent… Valjean vit toute la réflexion de l'architecte, peut-être allait-il changer d'avis et s'excuser poliment. Mais non, le jeune homme avait pris sa décision.
« Hé bien, nous l'enchaînerons. Laissez-le juste tenir un cahier et un crayon. C'est possible ou ce sont des armes trop mortelles ? »
Le venin était perceptible et fit sourire Javert avec bonhomie.
« Cela dépend de ce qui est écrit. Et j'ai connu un forçat capable d'éborgner un homme avec un crayon. »
On se tut, sous le choc de cette affirmation avant de rire. Même Valjean se permit d'en rire. Javert ne dit rien et laissa faire.
On dut ensuite se quitter. La nuit était tombée sur le chantier, il fallait rentrer au bagne. Javert enchaîna soigneusement Valjean avant de le ramener.
La marche jusqu'au bagne durait assez longtemps. Javert fut le premier à briser le silence. Comme de juste. Il se tourna vers ce forçat improbable qui le suivait tranquillement, enchaîné comme un chien à son maître. Jamais Javert n'avait vu d'hommes comme lui.
L'adjudant Javert en avait vu des forçats depuis toutes ces années passées enfermé au bagne de Toulon, à commencer par son père.
Il avait vu des hommes brisés par la douleur, des hommes rendus fous par la peur, des hommes redescendus à l'état de bête par la colère, des hommes prêts à tout pour connaître un peu d'amour et de tendresse… Il avait vu quelques hommes que le bagne ne touchait pas voire qui y trouvait du plaisir. Une vie ordonnée où tout était décidé à notre place, où aucun choix n'était à faire.
Javert pensait avoir tout vu et il se rendait compte qu'il n'avait rien vu.
Jean Valjean le surprenait à chaque instant. Cette bête devenue un homme, et quel homme ! Un homme bon, sage et cultivé. Où était Jean-le-Cric ?
Javert voulait avoir confiance mais il s'attendait à être déçu. Qu'il baisse un instant sa garde et Valjean le tuerait pour s'enfuir. De cela, l'adjudant en était tellement sûr.
« Tu vas me faire faux bond n'est-ce-pas ?, demanda simplement Javert.
- Vous faire faux-bond, monsieur ? »
Un regard candide, Valjean et ses damnés yeux bleus. Ils commençaient à envahir les rêves de Javert. Merde l'homme !
Javert répondit en souriant ironiquement.
« Je ne te comprends pas Valjean. Tu étais une brute, égale à tous les autres forçats. Te voilà second d'un architecte, plus cultivé que moi et tu sauves la vie d'un homme… Que veux-tu réellement ?
- Les hommes ne changent pas, c'est cela ? »
Ces paroles que Javert répétait à l'envie, Valjean les lança avec un peu de cruauté.
« Je le croyais, avoua Javert. Je le crois toujours. Voyons si tu peux me faire changer d'avis. Tu serais le premier.
- J'en serais honoré, monsieur. »
Un fin rire.
Puis plus sérieusement, Valjean leva la tête pour regarder à son tour Javert, cherchant le gris perçant des yeux de l'adjudant. Ne pas regarder dans les yeux c'était la règle, Javert ne dit rien et accepta le regard appuyé.
« Faites-moi confiance ! Je ne vous ferais pas faux-bond.
- Je… Nous verrons bien. »
Un instant décontenancé. Les deux hommes étaient trop proches et pour la première fois, Javert se sentit inférieur à un forçat. Il fallait cesser là cette promiscuité malsaine.
Au bagne, Javert laissa Valjean aux mains de Voynet, le repas était terminé depuis longtemps mais le forçat méritait son pain et ses haricots.
L'adjudant-garde organisa la nouvelle vie de Valjean ce soir-là. Il rencontra le chef de la garde puis le capitaine et tout fut réglé.
En fait, si M. Vandecaveye se montra d'une méfiance excessive, le capitaine fut emballé. Le Père Groshens lui avait tellement parlé de son protégé, Jean Valjean. Et le forçat n'avait plus que six mois à faire.
Six mois !
Pourvu qu'il ait le temps de finir le chantier de la mairie !
Plus de grande fatigue ! Plus de chevalier de la guirlande ! Plus de moqueries ! C'était une autre vie.
Valjean se retrouvait sur le chantier pour son premier jour, encadré par M. Du Florens et Javert. L'un lui expliquait comment tenir un journal de chantier, lui montrant des exemplaires. Il fallait dessiner le plan du chantier et expliquer les différentes étapes de la rénovation. L'autre lui rappelait les nouvelles règles de sa vie, pas de tentative d'évasion, on ne s'approche pas des civils. Il fallait respecter les limites du chantier.
Valjean acquiesça et commença son travail de chef de chantier, découvrant la pénurie de pierre, éternel problème de tout chantier de construction, il découvrit aussi les délais si improbables et cela le fit rager.
« QUOI ? La mairie doit être finie pour dans deux mois ?
- N'est-ce-pas ?, » sourit amèrement l'architecte.
Javert levait les yeux au ciel. C'était le fond du problème. Les délais impossibles à tenir, le maire était sans cesse sur le dos du capitaine, donc sur le dos de l'adjudant en chef et donc sur son dos. Et dans le même temps la marine voulait ses bateaux de guerre. Un nouveau navire était entré en cale sèche. Napoléon Ier voulait prendre sa revanche sur l'amiral Nelson. Javert devait être partout, faisant le travail de M. Vandecaveye...
« Vous comprenez maintenant pourquoi notre adjudant ne dort plus ?
- Oui, monsieur. »
Javert souffla de dépit et abandonna les deux hommes. Il avait en effet d'autres chantiers à surveiller.
Valjean le regarda partir avec un peu de tristesse. Il aimait l'avoir à ses côtés. L'architecte s'écria en se frottant les mains.
« Allez on s'y met Le Cric ? »
Mais ce fut dit avec un sourire amusé qui ne choqua pas Jean Valjean.
Tenir un journal de chantier. En soi, ce n'était pas difficile. Il suffisait de noter, de prendre tout en compte. Ce fut plus difficile d'être accepté comme chef par les autres forçats. Et surtout par les gardes ! Les jours où M. Du Florens était présent, cela ne posait pas de problème. On entendait la voix de stentor de Valjean hurler des ordres.
« Putain Brevet ! Attention au mortier ! Il faut aller vite ! Cochepaille ! Gaffe à cette pierre, elle est sculptée animal ! »
On obéissait.
« Voynet ! Monsieur ! Il faut plus de ciment ! Et de l'eau ! On va crever dans ces conditions ! »
Quand l'architecte était là, ou Javert, on obéissait...mais quand Valjean était seul. On répondait violemment.
« Ta gueule Le Cric, je suis pas à ta botte ! »
« Pour qui tu te prends, Le Cric ? Je vais te foutre au mitard ! »
Des jours qui se ressemblaient et en même temps totalement différents.
M. Du Florens était souvent absent. Il avait d'autres chantiers en ville en tant qu'apprenti. Il apprenait le métier encore. Et parfois, il filait sur Paris pour vérifier des comptes, demander des conseils auprès de ses anciens maîtres. Il était consciencieux et perfectionniste. C'était un magnifique bâtiment du XVIIe siècle et M. Du Florens voulait le restaurer afin de lui rendre son style original...mais il avait déjà un retard énorme.
Javert en était tellement agacé. Il devait ensuite expliquer toutes ces nouvelles demandes et tous ces nouveaux retards à ses supérieurs.
« Encore des pierres ? Mais vous les bouffez ou quoi ?, se permit-il de dire une fois à M. Du Florens, sans prendre garde à la vulgarité de ses propos.
- Non, mais je vais consolider la façade ouest.
- Mais pourquoi ? Cela ne va pas fragiliser l'ensemble ?
- Non ! Justement ! C'est Valjean qui a conseillé cela. Il m'a parlé des vents marins. Les vents sont forts ici, il faut consolider la façade ouest.
- Consolider ?!
- Les vents ne sont pas forts ?
- Si si… Mais le délai... »
Un rire désespéré. Javert se soumit et réclama des pierres. Encore des pierres.
SCÈNE VI
Le capitaine Thierry vint en personne en compagnie du maire visiter le chantier. Il ne souriait plus vraiment. Il en avait soupé de ce chantier éternel et M. Chautard le maire était d'accord avec lui. M. Vandecaveye se montra d'une discrétion magnifique, il n'accompagna même pas les deux hommes, laissant cela à un simple adjudant, le jeune Javert.
Mais les deux hommes se turent en voyant les plans, en lisant les journaux de chantier. On avait eu l'impression que le jeune architecte naviguait à vue mais non, il avait un plan d'ensemble bien arrêté. Il savait où il allait et ce qu'il faisait. La restauration était bien pensée. Le bâtiment serait à nouveau magnifique, des sculptures, des balcons, du fer forgé...
Il n'y avait rien à redire. Sauf l'aspect financier bien entendu. Mais ce débat n'avait lieu qu'à la mairie, Dieu merci !
« Mais M. Du Florens, il ne s'agissait que d'une restauration. Vous en faites carrément une œuvre nouvelle !
- Non, monsieur le maire. Je veux juste que ce soit parfait. »
Le maire se tourna en souriant vers le capitaine et lança, désespéré :
« C'est le problème avec M. Du Florens, capitaine. L'homme est perfectionniste ! Il gère ainsi d'autres chantiers en ville. Imaginez où nous en serions sans vos forçats ? »
D'ailleurs, un forçat était présent, à la grande surprise de monsieur le maire.
Jean Valjean se tenait respectueusement devant tous ces hommes importants, il baissait les yeux et ne parlait pas. Javert lui avait remis des fers aux poignets. Ce qui, il était vrai, surprenait tous les hommes présents chaque jour sur le chantier.
On avait pris l'habitude de voir ce forçat en tenue rouge et bonnet rouge se pavaner sans fers.
On regardait avec stupeur ce forçat devenu chef de chantier.
« Qu'était-il avant le bagne ?, demanda le maire en désignant Valjean.
- Un élagueur, monsieur, répondit Javert.
- Un élagueur ?, fit le maire surpris. Mais comment… ?
- Il a étudié, travaillé dur et a appris. »
Javert ne s'en rendait pas compte mais il parlait fièrement de son forçat, comme un père parlerait de son fils.
« Je suis impressionné, admit le maire. Vous avez là un homme précieux. Essayez de le garder au bagne. »
On en rit.
Rester à Toulon ?
Par tous les saints, non ! Même si…
Même si la relation avait changé avec Javert, l'adjudant-garde. Le mépris avait disparu peu à peu. Il restait un vieux fond de méfiance mais les deux hommes s'entendaient bien.
Javert ne connaissait rien aux chantiers, en fait il apprenait en lisant les journaux de Valjean. La censure l'obligeait à lire les rapports avant leur transmission à ses supérieurs.
« Que veut dire une gaine ?
- C'est la partie inférieure d'un terme. »
Un regard noir. Cela fit sourire Valjean.
Tous les soirs ou presque ils se retrouvaient dans le bureau de Javert pour faire le point. Le capitaine l'avait expressément demandé. La promiscuité malsaine avait poursuivi et doucement se transformait en autre chose. Une amitié naissait ? Ou plus peut-être ? Il va sans dire que M. Vandecaveye n'approuvait pas cet échange quotidien qui donnait un mauvais exemple au reste de la chiourme. Un forçat et un garde sur un même pied d'égalité !? Mais le capitaine insistait sur la nécessité des rapports quotidiens, le maire de Toulon menaçait de faire appel à Paris. Il fallait avancer et avancer vite !
« Je vais vous faire un dessin. »
Valjean se penchait au-dessus de Javert, resté assis à son bureau, et sur des feuilles vierges, il dessinait une statue à figure humaine terminée en gaine par le bas, sous la forme d'un ensemble de fleurs et de fruits.
Javert reconnut une des statues encadrant la porte d'entrée de la mairie. Valjean avait appris en dévorant les livres que M. Du Florens lui avait prêtés. M. Madeleine allait peut-être devenir un constructeur immobilier en fait.
Un joli dessin pour expliquer. Les mains de Valjean devenaient habiles, glissant sur le papier devant le nez de Javert.
« Merci Valjean, » fit la voix un peu essoufflée de l'adjudant.
Les deux hommes étaient si proches. Valjean en éprouvait une joie profonde...mais il ne savait pas pour Javert. L'homme était jeune, plus jeune que lui, plus jeune que l'architecte. Il avait à peine vingt ans, même si sa taille imposante, ses épaules massives, ses favoris touffus jouaient à le vieillir. Valjean avait onze ans de plus que lui.
Et ils n'avaient aucune expérience, ni l'un ni l'autre.
Valjean n'avait jamais connu le moindre amour ou même de plaisir physique au bagne. Manifestement Javert non plus.
« D'autres demandes mon adjudant ? »
Cela devenait un jeu. Javert en était bien conscient et il s'y livrait malgré tout.
« Un mascaron ? »
Nouveau dessin pour montrer cette fois un visage grotesque sculpté dans une pierre accolée à la façade. Valjean était proche de Javert, le bras passant au-dessus du sien, sa main toute proche de la sienne. Il aurait suffi d'un geste, un simple écart pour que les deux mains se touchent et que cette innocente discussion prenne un tour complètement différent.
On respectait scrupuleusement les limites mais on les repoussait allègrement soir après soir.
Javert apprenait et appréciait un peu trop ces soirées avec Jean Valjean.
« Si on en est à la finalisation des sculptures de la façade, c'est que ce maudit bâtiment est bientôt terminé !
- Oui, monsieur. Sauf si Monsieur Du Florens ramène encore une idée extravagante de Paris.
- Dieu nous en préserve ! »
Un rire partagé.
Javert dormait mieux grâce à l'action de Valjean, on relâchait la pression sur le capitaine, donc sur le chef de la garde, donc sur lui. Il en était reconnaissant au forçat. Mais il n'avait pas encore confiance en lui.
Puis un jour, Valjean se rendit compte qu'il aurait du s'enfuir ce jour-là. Dans son ancienne vie, il l'avait fait. C'était un jour comme un autre sur le chantier mais il y eut un chambardement qui perturba la bonne marche du chantier.
Une voiture était entrée dans la zone du chantier, les chevaux étaient affolés. Et des forçats en avaient profité pour se faire la belle.
Jean-le-Cric avait été parmi eux. Il avait couru dans les rues de Toulon à en perdre haleine. Heureux de vivre et fou de liberté. On l'avait retrouvé deux heures plus tard, caché sur le port, cherchant un bateau pour fuir le pays. Ce jour-là, il gagna cinq ans de plus et un passeport jaune.
L'accident se produisit. Valjean se précipita pour retenir les chevaux. Et lorsque les bêtes furent calmées, il chercha des yeux ses camarades.
Il n'en restait que deux. Les autres étaient partis.
C'était vrai. La liberté était à deux pas. Avec ses connaissances maintenant, il pouvait espérer se cacher et faire comme Vidocq. Vidocq avait réussi à s'évader quelques semaines plus tôt, en volant un costume de bourgeois. On ne savait pas comment il avait fait, certainement un garde avait été grassement payé. Complicité ! Javert avait tempêté, enquêté mais il n'apprit rien, ni de la chiourme, ni de la garde.
Valjean n'agirait pas comme à sa première évasion. Cette fois, il n'irait pas au port, il volerait des habits et prendrait la diligence. Il mettrait un chapeau pour cacher sa tête rasée.
Mais à quoi bon ? Il allait être libéré.
Jean-le-Cric lui parut vraiment le roi des imbéciles mais il fallait dire que Jean-le-Cric n'était pas un chef de chantier, respecté des gardes et craint des forçats. Il était un forçat, une bête de somme mauvaise et sauvage, soumise au fouet et régulièrement punie du mitard.
Les gardes le virent encore présent sur le chantier, malgré le fait que M. Du Florens lui avait retiré ses chaînes. Comme toujours, au mépris des limites imposées par Javert. Cela était devenu un jeu. Valjean arrivait, escorté par la garde et enchaîné avec soin, l'architecte levait les yeux au Ciel et retirait soigneusement chaque chaîne.
« Un boulet aux pieds ?! Non mais c'est n'importe quoi ! Et pourquoi pas des poucettes la prochaine fois ? »
L'architecte rageait et les gardes souriaient. Des poucettes pour Le-Cric ? Pourquoi pas ?
Cela dit, l'architecte avait raison, Valjean pouvait difficilement se déplacer sur le chantier avec des chaînes au pied. Donc on ferma les yeux sur ce forçat sans chaîne qui parcourait le chantier de long en large en houspillant tout le monde.
Mais ce jour-là, il y eut une grande évasion et le chantier était perturbé. On chercha les forçats et on en fit le décompte. Les gardes virent Jean Valjean et furent agréablement surpris.
Par précaution, Voynet l'enchaîna.
« C'est plus sûr et si jamais Javert te voit sans chaînes un jour d'évasion, il va devenir vert. »
Valjean ne dit rien.
Il était abasourdi.
Il ne s'était pas enfui.
Il n'allait pas vivre dix-neuf ans au bagne, il partait dans six mois. Il allait être libéré dans six mois.
Le chantier reprit avec moins d'hommes. Simplement comme ça.
Ce soir-là, Javert et Valjean se retrouvèrent dans le bureau de l'adjudant avec une certaine appréhension. Sans trop savoir pourquoi, leur relation avait changé après cette évasion.
Les deux hommes se regardèrent. Plus de méfiance. Javert demanda pour la première fois à Valjean de s'asseoir et ils devisèrent du chantier. Comme si de rien n'était.
A la fin de la lecture du rapport, Javert se leva et s'approcha de Valjean et posa sa main sur l'épaule du forçat. C'était rare que les deux hommes se touchent. C'était rare que Javert touche un forçat...ou même un homme…
« Merci Valjean, » souffla-t-il, en se reculant pour raccompagner le forçat à son dortoir.
Valjean se leva à son tour et regarda Javert en face, souriant doucement :
« Je vous l'ai dit, monsieur. Faites-moi confiance !
- C'est quelque chose que je n'ai pas l'habitude de faire.
- Alors essayez !
- Je le fais. Tu es le premier à avoir ma confiance.
- J'en suis honoré. »
Deux hommes, fatigués d'une longue journée. Ils étaient proches. Le bureau de l'adjudant était plongé dans la pénombre, cela faisait ressortir les yeux si clairs du garde. Ils brillaient comme des vitraux de glace. Une image que Valjean avait toujours à l'esprit maintenant. Depuis New-York, depuis Paris, depuis Montreuil, depuis Toulon…
« Vos yeux sont magnifiques, murmura Valjean, avant de se taire, horrifié de ce qu'il venait de dire.
- Ce sont ceux de ma mère. Je n'y ai aucune part. »
Une plaisanterie. Javert ne préféra pas relever davantage.
« Je t'emmène au dortoir !, ordonna Javert.
- Je vous suis, monsieur l'adjudant. »
Il était tard. Ces réunions duraient de plus en plus longtemps, maintenant Valjean mangeait en compagnie de Javert. Cela faisait jaser mais Valjean était protégé. Sa position était intouchable. On se moquait de lui, on l'appelait la pute de Javert dans son dos mais Valjean s'en fichait.
Il n'était pas la pute de Javert mais il était son ami...peut-être un jour davantage ? A en juger par les regards appuyés, les mains se frôlant au-dessus des journaux de chantier, les verres de vin échangés…
La position de Javert était fragilisée, on le soupçonnait de faire autre chose avec son forçat que simplement étudier des rapports de chantier. On commençait à se moquer de lui, à lui rappeler que la dépravation et la sodomie étaient interdites au bagne.
« Vingt coups de fouet pour un acte contre-nature, c'est cela Javert ?
- Ta gueule Voynet. »
On riait. Le capitaine et le chef de la garde se disputaient souvent sur cette situation intolérable.
Mais le chantier avançait bien. Il fallait poursuivre ainsi et attendre que cette foutue mairie soit terminée.
Le chantier serait fini après le départ de Valjean mais il serait fini malgré tout car tout allait être prévu dans cet objectif.
Et le temps passa trop vite.
Les mois s'évanouissaient.
Valjean fut surpris de la tournure prise par ses pensées. Au départ, il avait voulu mourir d'être de retour au bagne, maintenant il ne voulait plus en partir.
Il était tombé amoureux de Javert. Encore une fois !
Cela s'était fait petit à petit. Soir après soir, rapport après rapport. Javert le défendait âprement devant le capitaine, expliquant le retard. Justifiant les dépenses. Il y mettait tout son cœur et son éloquence. M. Vandecaveye avait plutôt des questions sur Jean Valjean, voulant savoir si son second officieux était toujours aussi honnête et dévoué...
Le capitaine acquiesçait et acceptait les explications de son adjudant. Le chef de la garde ajoutait au discours de M. Thierry quelques questions perfides.
« Vous y tenez beaucoup à votre forçat devenu ouvrier du bâtiment, hein Javert ?
- Il est devenu un homme, répondait Javert, un peu trop agressif.
- Non, Javert, opposait tranquillement le capitaine, voulant calmer les deux hommes. Il n'est pas devenu un homme, il l'était déjà, c'est vous qui avez commencé à le voir comme un homme. Et non plus une bête.
- Je ne sais pas, avoua Javert, troublé. Peut-être, en effet. »
De telles réponses avaient le don d'exaspérer M. Vandecaveye. Le capitaine prêchait la patience, Valjean serait bientôt parti du bagne et toute cette affaire serait enfin terminée.
On défendait Jean Valjean et c'était aussi quelque chose que le forçat n'avait jamais connu.
Bientôt la liberté.
Javert discutait avec Valjean, perdant peu à peu de sa froideur, s'ouvrant petit à petit à ce forçat improbable, souriant de plus en plus et les soirées se prolongeaient jusque tard dans la nuit.
SCÈNE VII
Puis ce fut le dernier jour.
Le rondier fit tinter pour la dernière fois sa chaîne au pied. On allait lui retirer la manille le lendemain. Sur le chantier de la mairie, on attendait avec impatience Jean Valjean.
M. Du Florens proposa à Valjean de rester avec lui, il pouvait pousser la mairie à embaucher un passeport de forçat pour continuer le chantier et en entamer un autre.
Valjean ne dit pas non mais il demanda à voir sa famille d'abord.
Il avait raconté sa vie au jeune architecte et M. Du Florens fut horrifié par cette terrible histoire. Il comprit et promit d'attendre des nouvelles du forçat.
Ce fut la dernière réunion dans le bureau de l'adjudant.
Javert paraissait agité, autant que Valjean. Il ne réussit pas à rester assis. Il ne réussit pas à rester concentré sur le rapport.
« Demain, tu t'en vas !, lança-t-il amèrement tout à coup.
- Je suis libéré.
- Bon Dieu ! Tu peux te vanter de m'avoir rendu fou.
- Vous avoir rendu fou ?
- Comme si tu ne le savais pas ! Tout le monde croit que je te couche sur mon bureau et que je te laisse me sucer… Putain.
- C'est ce que tu veux ? »
Une voix douce. Valjean chercha les yeux de Javert, ils étaient remplis de peur et d'envie.
« Non. Je n'ai jamais…
- Dis-moi ce que tu veux…, » murmura Valjean en s'approchant de Javert.
Il vit à quel point l'homme était jeune. Javert était si jeune, effrayé par ses désirs coupables.
« Je ne sais pas, avoua Javert. Tu me troubles tellement et ce depuis des mois.
- C'est cela qui t'empêche de dormir en fait ?
- Oui., avoua Javert, la honte sur le front.
- Viens ici. »
Javert s'approcha à son tour. Valjean se tenait droit devant lui et, avec courage, il glissa sa main sur la joue du garde, cherchant la douceur des favoris. Javert ferma les yeux, il tremblait.
« Tu es magnifique. Je ne veux pas te faire de mal.
- Je ne suis pas magnifique, le contra Javert. J'ai des yeux.
- Justement. »
Cela fit rire le garde-chiourme. Les yeux de Javert étaient devenus si chauds. Si doux.
« Je ne suis pas beau. Mais toi…
- Un forçat beau ? Qu'avez-vous fait de l'adjudant Javert ?
- T'es con, » murmura Javert, amusé. Désespéré.
- Dis-moi ton prénom, demanda doucement Valjean.
- Fraco…
- Fraco Javert… Un très beau prénom pour un très bel homme. »
Javert secoua la tête, amusé malgré tout. La main du forçat caressait sa joue, ses cheveux.
Le jeune garde se pencha sous la caresse et posa son front contre celui de Valjean.
« Que vais-je devenir sans toi ? »
Un tel aveu fit mal au cœur de Valjean.
« Est-ce que je peux t'embrasser ?
- Mon Dieu… Je ne rêve que de cela, » avoua Javert. Et de plus, ajouta son esprit perfide.
Valjean attira la bouche de Javert jusqu'à la sienne et ce fut un simple pinceau des lèvres, quelque chose de doux, de tendre. Un simple baiser.
« Je n'ai jamais connu cela, avoua Javert.
- Moi non plus. »
Un nouveau baiser, chaste et doux…
« Tu vas me manquer. Tellement… Fichu forçat.
- Viens avec moi ! »
C'était dit. Javert tremblait entre les bras de Valjean, car l'homme plus âgé avait saisi le plus jeune pour une étreinte. Juste de l'affection. De l'amour. Rien de sexuel.
« Avec toi ? Quitter le bagne ?
- Pourquoi pas ? Tu aimes vraiment ton travail ? »
Valjean caressait les cheveux de Javert. Ils n'étaient pas aussi longs qu'à Montreuil ou Paris.
« Je me sens utile ici. Et le capitaine Thierry m'a permis d'entrer dans la garde. Il m'a donné ma chance.
- Tu lui es redevable ?
- En quelque sorte oui. Je suis un gitan, je suis né au bagne. Mon père était un forçat et ma mère une prostituée. Sans le capitaine, je ne serais rien. Il m'a permis de devenir autre chose que de l'écume.
- Tu es un homme exceptionnel.
- Dit celui qui a appris à lire en deux mois ! Qui a appris à tenir un chantier !
- Je voulais te plaire !
- Jean... »
Un nouveau baiser. On se contentait de cela, des caresses sur le visage, des mains traînant sur des épaules, touchant des dos.
« Tu ne veux pas quitter le bagne ou tu as peur de quitter le bagne ? »
C'était le nœud du problème. Valjean le sentit bien à la crispation des muscles. Javert se sentait en sécurité au bagne, il était accepté et avait même un poste à responsabilité. Malgré cette histoire avec Valjean, il était évident que M. Vandecaveye ne pouvait pas se passer de son second.
M. Madeleine se souvenait de l'ostracisme et du racisme qui touchaient son chef de la police. Un gitan devenu policier. Quel chienlit !
« Je ne sais pas ce que je peux faire d'autre…
- Tu ferais un merveilleux policier.
- Un gitan policier ?! Tu as vraiment la folie des grandeurs Jean. »
Javert se mit à rire, franchement amusé.
Donc, il n'avait pas encore rencontré son futur patron, M. Chabouillet. Donc, il n'avait rien d'autre en vue que le bagne. Son avenir lui paraissait tout tracé, une carrière de garde-chiourme. Valjean ne dit rien, il n'était pas censé connaître l'avenir, n'est-ce-pas ?
Un dernier baiser avant de se séparer et Valjean se fit pressant.
« Très bien. Je te laisse six mois puis viens me voir à Crèvecoeur-le-Grand. Tu veux bien ?
- Crèvecoeur-le-Grand ?, répéta Javert, perdu dans la montée du désir.
- Tu as bien le droit à un congé non ? Alors viens me voir !
- Dans six mois… Très bien. »
Javert ne permit pas à Valjean de se reculer, il l'embrassa à en perdre haleine. Cette fois, il ne voulait pas le laisser partir.
« Six mois… Dieu du Ciel… Tu as intérêt à tenir ta parole.
- Tu n'as plus confiance ? »
Un sanglot lui répondit.
« Va dans ton dortoir, Valjean. Ou ma réputation sera définitivement foutue. »
Un rire, un dernier et Valjean s'en alla.
Surpris d'être laissé seul dans les couloirs du bagne. Il regagna son dortoir, sa planche de bois et n'arriva pas à s'endormir.
Le lendemain, il fut presque surpris d'être encore à cette époque. Il s'était attendu à disparaître de Toulon pour retourner à une autre époque. Maintenant que les deux hommes s'étaient embrassés.
Mais non, il dut subir le dernier entretien avec le chef de la garde, M. Vandecaveye, soulagé de le voir enfin partir. Il reçut son argent et son passeport.
Il serra la main de l'architecte. Maxime Du Florens était venu au bagne exprès pour le saluer et lui rappeler sa promesse.
Il serra aussi la main du Père Groshens qui le félicita d'un si beau parcours. Le vol avait été une erreur de jeunesse, maintenant il allait pouvoir devenir un homme bien.
Il avait reçu des lettres de recommandation des différentes personnes qui comptaient dans le bagne, histoire de lui faciliter l'intégration dans la société. On embauchait difficilement un ancien forçat mais un ancien forçat avec des recommandations… Pourquoi pas ?
On lui donna des adresses à Paris où il pourrait même trouver de l'emploi.
Enfin, il serra la main de l'adjudant-garde Javert, essayant de ne pas la prolonger trop longtemps. Javert se tenait debout avec un visage impassible.
« Bonne continuation Valjean, lança l'adjudant, la voix sèche et froide.
- Merci, monsieur. »
Et on se quitta.
La vie se poursuivit. Valjean avait un peu d'argent, il préféra l'économiser et marcher jusqu'à la première auberge. Il devait se rendre au relais nommé par le passeport. Un passeport blanc était moins coercitif qu'un passeport jaune mais il y avait néanmoins des obligations de visite. Il était attendu à Pontarlier. Cela lui rappela des souvenirs.
Sur la route, il ne chercha pas à se plaindre des conditions de travail.
Il était jeune, fort. Il accepta les mauvaises paies. Il n'en conçut que du mépris envers les hommes qui le traitaient ainsi. Mais voilà, c'était ainsi. Il mangea du pain qu'il mendia à la porte des églises. Il travailla dés qu'il le put dans les champs.
A Digne, il frappa sans attendre à la porte de Monseigneur Myriel. Il demanda à voir l'évêque avec un fol espoir.
On l'avait chassé de partout, là aussi. Il restait un forçat mais son attitude humble et ses vêtements entretenus faisaient moins peur.
Monseigneur Myriel l'accueillit comme la première fois, avec bienveillance et gentillesse. On eut moins peur de lui et surtout ! Valjean ne vola pas l'évêque.
Il passa la nuit à discuter du bagne et du Père Groshens, et des Écritures, et de la Rédemption. L'évêque était intéressé et très doux dans ses questions.
« Qu'allez-vous devenir maintenant ?, demanda-t-il à cet étrange forçat, devenu presqu'un bourgeois dans sa façon d'être.
- Je ne sais pas. Je voudrais devenir un ouvrier à Montreuil-sur-Mer...ou alors devenir un ouvrier de chantier… Ouvrir une usine un jour... »
Il était jeune, il avait la vie devant lui. Il n'était pas brisé par le bagne et la vie qu'il vivait était une vie nouvelle.
« Que de projets !, sourit l'évêque. Avez-vous de l'argent pour les mener à bien ?
- Non, admit Valjean. Mais je travaillerais et j'y arriverais.
- Je vais vous aider. Mme Magloire apportez l'argenterie !
- Monseigneur !, glapit la vieille femme, horrifiée.
- Monseigneur !, fit en écho la voix désolée de Valjean. Je ne suis pas venu pour vous demander votre argent.
- Pourquoi êtes-vous venu dans ce cas ? »
Pour vous revoir ! A mon époque, vous êtes mort et je n'ai jamais pu vous montrer ce que j'étais devenu grâce à vous.
« Votre réputation est venue jusqu'à Toulon, mentit Valjean.
- Vraiment ?, sourit l'évêque amusé par ce mensonge.
- Je ne sais pas, avoua Valjean. Vous êtes un saint homme, cela ne vous suffit pas ? »
Ses paroles plurent à Mme Magloire et la sœur de Monseigneur Myriel, madame Baptistine, souriante et silencieuse. L'ancien forçat avait l'air d'être un brave homme.
« Pourquoi étiez-vous au bagne ?, demanda la sœur du saint homme, curieuse.
- Pour avoir volé un pain. »
Et de raconter encore une fois son histoire qui bien entendu scandalisa et peina tous ces braves gens.
« Votre famille mourant de faim. J'espère que vous pourrez les secourir maintenant, lança Mme Magloire.
- J'ai fait ce que j'ai pu depuis le bagne. Ce vol était une stupidité.
- Vous n'avez pas réfléchi avant d'agir, le corrigea gentiment Monseigneur Myriel. Vous ne voulez pas de mon argenterie, soit, mais je vais vous faire quand même un don. J'ai deux chandeliers d'argent, vous allez les prendre et vous pourrez les vendre. Cela vous permettra de parer au plus urgent. Si vous pouviez me donner de vos nouvelles, ce serait bien aimable. J'aimerai savoir comment vous allez évoluer.
- Merci, monseigneur. »
Ce fut une nuit douce, ce fut une nuit sans désir de violence, sans volonté de faire le mal. Jean-le-Cric était bel et bien mort.
Le matin, l'ancien forçat prit un petit-déjeuner consistant avec l'évêque et sa famille. Pas de gendarmes pour le ramener pieds et poings liés, pas d'interrogatoire à coups de matraque et de gifles. La vie avait changé.
« Où allez-vous ?, demanda Mme Baptistine.
- J'ai rendez-vous à Pontarlier, mais je veux voir d'abord ma sœur à Crèvecoeur. En Picardie.
- Si loin et à pied ?, s'écria monseigneur Myriel.
- Je veux épargner le peu d'argent que j'ai. Je suis jeune, je peux marcher.
- Je sais que vous ne voulez pas de ma charité mais prenez cet argent et payez-vous un trajet en diligence. Vous arriverez plus vite chez votre sœur.
- Monseigneur !
- On ne discute pas les ordres du Seigneur ! »
Cela fit sourire tout le monde.
On ne discute pas les ordres de Monseigneur.
Valjean prit l'argent, les chandeliers et des habits décents que la sœur de l'évêque voulut lui offrir et il s'en alla.
Il prit en effet la diligence, essayant de ne pas faire peur aux autres passagers par son aspect défraîchi. Rien que le crâne recouvert de cheveux en pleine repousse le désignait comme un ancien forçat.
Mais il était humble et récitait des prières alors on le supporta.
A Crèvecoeur, il arriva le cœur battant. Son sac était léger et peu fourni mais il sentait le poids des chandeliers d'argent.
Les chandeliers d'argent ! Cette fois, il les avait vraiment reçus en cadeau !
Il demanda la ferme des Essares où habitaient sa sœur et ses enfants.
SCÈNE VIII
C'était un beau domaine.
Le frère et la sœur avaient continué à correspondre, pas régulièrement mais Valjean avait fait de son mieux pour envoyer de l'argent à sa sœur. Il savait qu'elle travaillait comme ouvrière agricole et servante chez un riche propriétaire terrien. Il savait aussi que les enfants avaient tous été placés dans des familles d'accueil où là aussi ils vivaient des vies d'ouvriers agricoles et de domestiques pauvres. Elle avait avec elle les deux plus jeunes de ses enfants que le maître tolérait par pure charité chrétienne.
Une vie misérable mais ils avaient survécu.
Jean Valjean entra dans la ferme en demandant à voir le patron. Un homme se chargea d'aller chercher M. Letellier, certainement le contremaître.
On n'avait pas confiance en cet étranger, un bagnard doté d'un passeport blanc. Le patron arriva, entouré de deux solides gaillards et observa sans aménité ce nouveau venu. C'était un homme solide, encore assez charpenté malgré son âge avancé.
« Qu'est-ce que tu veux ?, lui demanda-t-on sèchement.
- Je voudrais voir ma sœur, je vous prie monsieur. Jeanne Duval.
- Tu es le frère de Jeanne ? »
On fut surpris. Le patron ajouta avec horreur :
« Le bagnard ?
- Oui, monsieur. »
Valjean se fit humble, il avait appris. Il tendit ses papiers d'identité ainsi que ses lettres de recommandation. On examina le tout avec soin avant de les lui rendre.
« Tu es libéré ?
- Oui, monsieur. Je ne veux pas vous déranger, je veux juste voir ma sœur et lui offrir un peu d'argent. J'ai ma paie de forçat. Ensuite, je partirais.
- Attends ! Ici, on dit que tu sais lire et écrire ? Et que tu as tenu un chantier de construction ?
- Oui, monsieur. J'ai travaillé pour M. Maxime Du Florens sur le chantier de la mairie de Toulon. »
Il était peut-être temps de savoir se vendre. Le patron parut impressionné.
« Tu peux rester ici, si tu le souhaites. Henri, va chercher la Jeanne. »
Le dénommé Henri sortit pour obéir aux ordres de son maître. On continuait à examiner Valjean, comme une bête curieuse mais avec moins d'antipathie.
« Tu as été voir les policiers ?
- Pas encore, monsieur. Je voulais d'abord voir ma sœur et lui demander de ses nouvelles.
- Ta sœur va bien. C'est une brave femme. Elle travaille bien.
- Jeanne a toujours été une femme sérieuse et honnête.
- JEAN ! »
Un cri de femme et ses bras furent bientôt encombrés de rubans, de cheveux, de chairs féminines. On le serrait fort.
« Jean. Mon Dieu, tu es là.
- Oui, ma Jeannette. »
Le patron contempla cette scène de famille sans rien dire, puis les hommes quittèrent la pièce, laissant le frère et la sœur tranquilles. Valjean se recula et regarda sa sœur. Elle n'était pas fine, la Jeanne, une femme ronde et bien en chair. Elle avait des traits forts, comme tous les Valjean. Elle pleurait en souriant.
« Jean ! Cinq ans sans toi ! Dieu soit loué !
- Et les enfants Jeanne ?
- Ils sont aux champs.
- Même Pierre ? »
Valjean se souvenait. Il n'avait pas oublié les enfants de Jeanne. Il se rappelait toujours leurs visages émaciés et leurs larmes de douleur. La douleur de la faim.
« Pierre a cinq ans Jean. Il aide à ramasser le grain. Hippolyte est avec lui. Ils sont inséparables.
- Et les autres Jeanne ? »
Le sourire réjoui de la mère disparut pour montrer une tristesse insondable. La tristesse de la mère qui a perdu son enfant.
« Ils sont loin de moi mais ils sont vivants. Les filles, Jeanne et Marie sont des servantes chez des gens riches. Margaux est dans un couvent, elle va devenir cornette. Jean et Philippe sont des ouvriers agricoles, comme moi. Ils vont bientôt être en âge de se marier mais sans le sou... »
Pas de mariage pour les Valjean. Une famille trop pauvre pour cela. M. Madeleine sentit son cœur se serrer, un jour il aurait de nouveau ses millions et il pourvoirait aux besoins de sa sœur et de ses enfants. Il marierait les filles à de riches partis et les garçons à de belles filles du pays.
Mais cela aurait lieu plus tard.
Là, il n'était qu'un bagnard récemment libéré. Pas d'usine, pas d'argent, pas d'adresse. Il allait devoir batailler pour réussir mais il y arriverait.
« Viens manger, Jean. Je ne pense pas que le maître te chassera. »
Une petite pointe de crainte dans la voix, Valjean attrapa le bras de sa sœur pour la forcer à le regarder en face.
« Tu vas bien Jeanne ? On te traite bien ici ? Et les enfants ? Sont-ils battus ? »
Un peu d'inquiétude dans le regard en examinant l'homme qu'était devenu son frère. Jean avait toujours été si doux à Faverolles.
Valjean relâcha sa sœur, il ne voulait surtout pas l'effrayer avec sa tête à moitié rasée et son visage de forçat.
« Je vais bien Jean. La vie n'est pas toujours facile mais le maître est bon. Il n'est pas marié. Il a un juste un fils.
- On te traite bien ?
- Oui, on me traite bien. On ne me bat pas, on me nourrit à ma faim, on s'occupe bien de mes enfants. J'ai juste beaucoup de travail.
- On ne te force pas à... Tu n'as pas à... »
Les mots ne sortirent pas de la bouche de Valjean, il n'arrivait pas à imaginer sa sœur obligée de se prostituer pour survivre mais il savait comment fonctionne la vie pour une femme seule avec des enfants à charge. Ce n'était pas rare.
M. Madeleine pensa à Fantine et il se promit d'être là pour accueillir de son mieux la malheureuse femme.
« Non, Jean. On ne me force pas. Je n'ai pas à agir de cette façon. Je suis une femme pas très jolie mon Jean. On ne pense pas à moi de cette façon.
- Que dis-tu ? Tu es très jolie ma Jeannette. »
Un rire. L'atmosphère se détendait. Valjean caressa doucement la joue de sa sœur. Elle avait plus de trente ans, elle était trop grande, trop large mais elle avait de jolis yeux bleus. Les yeux des Valjean. Et ses cheveux étaient d'un joli blond doré.
Un homme seul pouvait songer à en faire une épouse...si elle avait une dot bien entendu...
M. Madeleine y pourvoiera, se promit Valjean avec force.
M. Letellier accueillit le frère de Jeanne à sa table sans rien dire. L'ancien forçat se retrouva en bout de table selon l'usage. Il était accueilli mais pas accepté. On allait le tolérer.
Jeanne ne mangeait pas à la table des hommes. Les femmes, surtout des servantes et des ouvrières agricoles comme elle, mangeaient dans une pièce à part, avec les enfants du domaine.
Jean avait rencontré avec plaisir ses neveux. Cinq ans ! La première fois, il ne les avait jamais revus. On accueillit avec plaisir le fameux oncle bagnard, on écouta avec intérêt ses histoires de forçat. Les plus douces et les plus bénignes.
Les dimanches passés à fabriquer des jouets, les grands bateaux de guerre qu'il fallait restaurer, les haricots qu'il fallait éternellement manger à chaque repas…
« On t'a battu oncle Jean ?, » demanda le petit Pierre.
Des yeux larges, remplis d'admiration et de crainte. Jean le regardait avec affection, l'enfant qui se mourait de faim, il avait volé un pain pour lui.
« Oui, on m'a battu Pierre, admit le forçat.
- Pourquoi ? T'étais méchant ?
- Oui Pierre. Parfois j'étais méchant.
- Maman dit que si on est méchant, on finira en Enfer, renchérit l'autre garçon, Hippolyte, âgé de sept ans.
- Ta maman a raison !, approuva Jean Valjean. J'ai tout fait pour réparer ma faute.
- Alors tu n'iras pas en Enfer ?
- Non, petit Pierre. Si Dieu le veut, je n'irai pas en Enfer.
- Je prierai pour que tu n'ailles pas en Enfer, asséna le petit enfant, le front soucieux. Maman a dit que si on priait Dieu avec toutes ses forces, il nous entendait.
- Merci mon enfant. »
Oui, de belles retrouvailles.
Jean Valjean dut cacher ses larmes…
M. Letellier était un brave homme. Il était célibataire et n'avait qu'un fils pour l'aider à gérer sa grande ferme. Il n'était pas si riche que cela mais il faisait de son mieux pour entretenir son domaine.
Il avait quelques ouvriers agricoles et quelques servantes. Il avait accueilli Jeanne Duval par charité chrétienne. Maintenant, il s'en félicitait. La femme était sérieuse et travailleuse. Elle était économe et intelligente. Ses enfants apprenaient leurs lettres avec d'autres enfants de la famille.
Le fils du patron, Romain, était un peu plus dur que son père. Il n'aimait pas dépenser l'argent de l'héritage pour rien. Il vérifiait soigneusement les comptes et surveillait la maisonnée comme un contremaître le ferait. Il s'était longtemps méfié de cette pauvresse venue de nulle part avec ses deux enfants en bas âge. Ce fut le curé de la paroisse qui la leur présenta.
Une brave femme devenue veuve dont le frère était parti au bagne pour un vol de pain. On en fut scandalisé. L'histoire du frère attendrit les cœurs et on accepta de prendre en charge la malheureuse. On maudit les cognes, on maudit les robins [juges] et on maudit la misère.
Mais le fils se méfia quand même, dans une famille, quand il y avait un voleur, on pouvait en trouver deux.
Puis les mois passèrent et on découvrit que la Jeanne était vraiment une femme honnête et diligente. Cela changea le regard des gens sur elle. De la compassion un peu méprisante et hautaine, on passa au respect et à l'acceptation. Maintenant, Jeanne avait des amies parmi les servantes et faisait de son mieux pour contenter le patron et son fils.
Elle parlait peu de son frère.
En fait, on fut surpris par le silence de ce dernier. Quatre ans sans envoyer une seule lettre?!D'accord, il était illettré tout comme sa sœur mais quel manque d'amour fraternel ! Dieu seul sait comme Jeanne aurait voulu une lettre de son frère ! Des nouvelles de son petit Jean. Même sans argent, juste savoir qu'il allait bien…
Elle fut bien déçue. Et puis la lettre de Faverolles arriva.
Jeanne en fut toute éblouie. Elle ne put finir sa vaisselle, elle courut voir le maître, lui demandant de la lui lire.
Le maître, bien gentiment, lui lut son courrier. Chacun écoutait avec soin et curiosité. Des nouvelles de ce fameux frère bagnard et forçat ? La Jeanne n'avait jamais reçu de lettres.
On fut inquiet en apprenant que la lettre venait de Faverolles, c'était les policiers qui cherchaient Jeanne Duval, la sœur de Jean Valjean.
Jeanne se mit à mordre son mouchoir, elle avait les mains qui tremblaient. Elle avait peur d'apprendre la mort de son frère, guillotiné au bagne ou bastonné une fois de trop.
Mais non.
On demandait juste sa nouvelle adresse. Un certain adjudant-garde du bagne de Toulon, nommé Javert, cherchait à la joindre pour le compte de son frère. Il se trouvait que le forçat était malade et voulait de ses nouvelles.
On lui transmettait l'adresse du bagne et les ordres de l'adjudant-garde. Dans l'intérêt de son frère, il fallait lui écrire.
Jeanne ne savait pas écrire.
Le maître accepta gentiment qu'elle lui dicte une lettre et ce fut cela qui permit à une correspondance de démarrer entre le frère et la sœur.
Les lettres échangées entre le frère et la sœur étaient douces, innocentes. On s'était attendu à des plaintes, de l'argot de la part du forçat, mais non, Jean Valjean écrivait avec un style simple, pour que sa sœur comprenne bien tous les mots.
Lorsque la tournure de phrase ou les mots employés étaient trop difficiles à comprendre, le forçat avait raturé ce qui n'allait pas avant de recommencer plus clairement ses explications. Jean Valjean écrivit peu sur le bagne, il racontait surtout ses espoirs et ses prières. Il attendait de revoir sa sœur et ses enfants avec impatience. Il parla aussi de ses lectures, mais dans des termes très choisis.
« Qu'est-ce que l'agronomie, monsieur Letellier ?, demanda Jeanne, perdue devant ce mot impressionnant.
- La science de l'agriculture. Il faut croire que ton frère lit des livres au bagne. C'est bien !
- Jean a toujours été un enfant très curieux. »
Et elle souriait, fière de son petit frère.
Valjean était là. Il ne parlait pas beaucoup. En fait, il ne parlait que si on lui parlait. Il était modeste et connaissait sa place.
Un bagnard… La lie de l'humanité.
« Et maintenant Valjean, lui demanda le patron, que vas-tu faire ?
- Je dois aller à Pontarlier me faire recenser. Ensuite, je voudrais aller me faire embaucher dans une usine de Montreuil.
- Montreuil sur Mer ? Il y a une vieille usine de verroterie... Mais ce n'est pas brillant. »
C'était le fils qui parlait ainsi, la méfiance était là, présente et dérangeante. Valjean était un forçat, un ancien voleur, il allait peut-être vouloir voler ou demander de l'argent au père Letellier.
« C'est vrai, admit Valjean en souriant paisiblement. Mais il va bientôt y avoir une usine prospère.
- Comment cela ?
- On va développer l'usine.
- Développer l'usine ? »
M. Madeleine rêvait de reprendre sa vie à Montreuil. Une vraie vie sous son vrai nom avec son usine et ses brevets et pourquoi pas ? Un poste de maire et une légion d'honneur.
« Oui, du jais artificiel. »
SCÈNE IX
Une usine de jais artificiel à Montreuil ? On n'était pas au courant de cette information. On se tut. Peut-être le forçat avait-il appris des choses en prison ? La ferme de M. Letellier était bien isolée.
« Donc tu as prévu de partir ?
- Oui, je suis attendu à Pontarlier pour faire valider mes papiers. Après, je serais libre de m'installer où je le souhaite mais il me faudra régulièrement rencontrer la police. »
Il parlait bien, l'ancien forçat, il impressionnait les gens simples qui partageaient la table de M. Letellier.
« Et après Pontarlier ?, demanda le père.
- Après Pontarlier ? Je ne sais pas… Je vais me faire embaucher quelques temps dans une ferme j'imagine ou une usine. J'aurai besoin d'argent pour poursuivre mon voyage jusqu'à Montreuil. Je n'ai pas les moyens de payer pour la diligence. »
Un aveu simple, énonçant une simple vérité.
« Reviens ici !, asséna le père en vidant son verre de cidre. Tu travailleras pour moi le temps que tu voudras. Quand tu en auras marre de la terre, il sera bien temps de tâter de l'usine.
- Père !, grogna le fils, Romain.
- Paix !, rétorqua le père. C'est le frère de Jeanne, ce n'est pas un mendiant ou un voleur. Et c'est un brave homme.
- Si vous êtes sûr père…
- Que Jeanne lui trouve une place pour dormir. Dans l'écurie peut-être. »
Valjean était surpris par cette gentillesse.
Il ne se rendait pas compte que son apparence, soignée, que sa diction, recherchée, que ses façons, agréables, avaient joué en sa faveur. Ce n'était plus Jean-le-Cric sortant du bagne, maigre et noir de crasse, le visage mangé par la barbe et les yeux brillants de haine.
C'était Jean Valjean.
Jeanne remercia avec effusion le Seigneur et le Maître, peut-être avec autant de ferveur pour l'un que pour l'autre.
Valjean dormit à l'écurie cette nuit-là.
Le lendemain, il filait au bourg de Crèvecoeur pour y rencontrer la police. On lut le passeport avec soin mais les lettres de recommandation eurent le don d'adoucir les esprits.
« Et tu loges où ?, demanda-t-on au forçat sans aménité.
- Chez M. Letellier. Ma sœur travaille chez lui.
- Ha ! Tu es le frère de Jeanne Duval ! »
On fut plus sympathique. Le policier se fendit même d'un petit sourire. Un peu égrillard. Cela déplut à Valjean.
Le policier en question était un homme gras et imposant, doté d'une fantastique paire de moustache d'une couleur rousse tellement flamboyante qu'elle en devenait rouge feu.
« Elle est gentille la Jeanne. Mais ton passeport indique que tu dois aller te présenter à Pontarlier, ce n'est pas du tout la région ici.
- Je sais, sourit Valjean. Mais je voulais saluer ma sœur.
- Il y a une diligence pour Paris dans deux jours. Depuis Paris, tu pourras trouver une correspondance. Ce serait plus facile.
- Je n'ai pas les moyens de payer pour un si long trajet. »
Le policier observa attentivement le frère de la Jeanne. Il aimait bien la Jeanne, le policier, elle était gentille, elle avait de beaux seins et de belles fesses.
« Bon. On pourrait peut-être s'arranger. Il y a souvent des types qui partent faire des livraisons à Paris. De Paris, il te sera facile de partir pour Pontarlier. Tu n'aurai pas à sortir la pièce, juste payer un coup à boire. Qu'en dis-tu ?
- Pourquoi vous feriez cela pour moi ? »
Valjean était sceptique.
Les cognes avaient souvent été des salopards avec lui. Même Javert. Surtout Javert.
« Parce que j'aime bien ta sœur, avoua simplement le policier. Mais elle est farouche la Jeanne. »
Non, Jean Valjean n'aimait pas la tournure prise par la conversation. Il n'allait pas vendre sa sœur.
« Je marcherais et puis c'est tout, » affirma le forçat.
La sécheresse de la réponse de Jean Valjean surprit le policier. Puis il comprit et se mit à rire.
« Tu crois que je suis du genre à grimper la bourgeoise ?! Que nenni ! Mais ta sœur est farouche, j'aimerai bien lui parler à ta sœur et lui offrir un verre.
- Pas de tour dans les foins ?
- Elle me laisserait pas faire, conclut en souriant le policier. C'est une femme honnête.
- Je lui parlerais de vous. C'est tout ce que je peux promettre.
- C'est déjà beaucoup. Le fils Letellier m'empêche même de la voir la Jeanne. »
Cette phrase intrigua Valjean qui se promit d'en parler le soir-même à sa sœur.
« Et comment vous vous appelez ?, demanda Valjean.
- Robert Lancel. Inspecteur de deuxième classe.
- Jean Valjean. Forçat libéré.
- Enchanté de faire votre connaissance. »
On se mit à rire. C'était une scène trop ridicule.
« Qui est Robert Lancel ma sœur ? »
Le rougissement qui s'épanouit sur les joues de Jeanne impressionna Valjean.
« Un policier de Crèvecoeur.
- Si fait. Mais encore ?
- J'ai souvent eu affaire à lui.
- Pourquoi ? Tu as eu des soucis ?
- Non. Je voulais savoir comment te retrouver. Je ne savais pas où on t'avait envoyé. L'inspecteur a essayé de savoir où tu étais enfermé mais il n'a jamais réussi.
- Tu l'as vu souvent ?
- Non, murmura Jeanne. De temps en temps. »
Et Valjean sut que sa sœur mentait.
Un cogne comme beau-frère ? C'était Javert qui allait en rire !
« Mais il m'a dit que le fils Letellier l'empêchait de te voir.
- Je suis une servante, Jean. Je n'ai pas de temps à perdre à la bagatelle. »
Valjean ne dit rien. Marier sa sœur à un policier, pourquoi pas ? Que la femme vive quelques années à tenir son propre ménage. Elle était même encore assez jeune pour avoir d'autres enfants. Des petits rouquins comme leur père.
Cette image fit sourire Oncle Jean.
Cela dit, le policier se révéla utile à Valjean. C'était un brave homme, un policier pas très efficace, mais un homme sympathique.
Valjean put compter sur son aide pour aller jusqu'à Pontarlier à moindre frais. Lancel présenta Valjean comme un de ses amis.
Un ami d'un cogne ?
Oui, Javert allait en rire.
Si bien entendu il tenait sa promesse et venait lui rendre visite dans six mois.
Un long, si long voyage pour aller perdre une heure de sa vie à Pontarlier. Valjean regrettait les transports modernes ! En 2019, on se déplace vite et loin, en train, en avion, en voiture…
Là, on usait de la diligence et de la malle-poste...mais les voyages duraient des jours et des jours.
Déjà, aller de Digne à Crèvecoeur avait pris du temps. Voir défiler les jours et les heures sans rien faire d'autre qu'attendre et prier.
Là, il avait fallu partir de Crèvecoeur dans la voiture d'un transporteur de grains. A Paris, Valjean ne perdit pas de temps et réserva une place sur une diligence partant pour l'Est. Pontarlier était dans l'est !
Il fallut patienter avant de pouvoir partir.
Valjean en profita pour retrouver le Paris de 1800. Il voyait des soldats en permission, se pavanant en uniformes au-milieu des jeunes femmes, il voyait des femmes en voile noir de deuil marcher le front baissé, encombrée d'enfants et de malheur, il voyait des hommes affairés, travailler pour assurer la grandeur de l'Empire.
La guerre se poursuivait au loin en Europe.
Valjean eut peur tout à coup d'être rattrapé par la guerre et qu'on le mobilise dans l'armée.
Il se fit humble et discret. Il était déjà âgé mais trente ans n'étaient pas trop vieux pour l'armée.
Valjean quitta Paris avec un soulagement profond !
Et tout cela pour perdre une heure de sa vie à Pontarlier. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas été traité aussi mal. On le mit plus bas que terre.
Un forçat. Un déchet de l'humanité. Un être vil et infect.
Il ressentit tout le mépris en voyant comment on l'examina, comment on lut ses papiers. Il faillit même perdre son calme lorsqu'un policier lui demanda si ses lettres de recommandation étaient des vraies.
Un bon coup de poing pour répondre à cette injure aurait fait plaisir à Jean-le-Cric.
« Oui, monsieur, répondit humblement Jean Valjean, ce sont des vraies. »
Il eut droit à un tampon et à un rappel de la loi.
Il devait se tenir à carreau, travailler et se rendre une fois par mois dans un poste de police. Un passeport blanc lui donnait plus de liberté quant à son lieu d'habitation.
Jean Valjean expliqua qu'il travaillait comme ouvrier agricole. On fut surpris qu'il eut déjà trouvé du travail. Cela adoucit un peu les langues.
Jean Valjean quitta le poste de police avec le cœur rempli de hargne.
Puis il reprit la route pour Crèvecoeur le Grand, il avait le temps maintenant. Il avait la vie devant lui. Il se mit à marcher.
Des jours de marche. Ses cheveux avaient repoussé. Il ne ressemblait plus à un forçat. Il travaillait ici et là, pour quelques pièces, pour un morceau de pain. On le toisait, on le traitait durement...mais parfois on le traitait bien, on l'accueillait gentiment.
Lorsqu'il arriva dans la ferme de M. Letellier ce fut pour y découvrir une lettre de Toulon qui l'attendait depuis longtemps.
Monsieur Jean Valjean,
J'espère que vous n'avez pas oublié votre promesse. Le chantier de la mairie est en passe d'être terminé. Et ce grâce à vous.
Il y aura une cérémonie pour l'inauguration du bâtiment prévue dans trois mois. Je vous transmettrai la date exacte. J'aimerai beaucoup votre présence. Je ne suis pas le seul, figurez-vous que le capitaine a parlé de vous.
Faites-moi savoir si vous pouvez venir et ne vous inquiétez pas des frais occasionnés par les transports et le logement, je m'en chargerai avec plaisir.
Je vous considère plus comme un collègue et ami que comme un forçat ou un subalterne.
Ici, la vie est identique à ce qu'elle était.
Une visite de messieurs venus de Paris a eu lieu, ils ont inspecté le bagne. Il paraît que notre adjudant a remporté un franc succès. On parle d'une possible mutation à Paris dans les rangs de la police.
Vous imaginez notre Javert en tenue de policier ?
Cela lui irait très bien.
Donnez-moi de vos nouvelles mon ami. Et dites-moi si vous voulez revenir à Toulon, malgré les mauvais souvenirs que vous devez avoir de ce lieu funeste.
Votre
Maxime Du Florens
Valjean fut un peu déçu. Il avait espéré des nouvelles de quelqu'un d'autre au bagne de Toulon. Ainsi Javert avait rencontré son patron, M. Chabouillet, il allait se retrouver dans les rangs de la police. Dans vingt ans, il serait envoyé à Montreuil avec le rang d'inspecteur de première classe et le poste de chef de la police.
Valjean devait y habiter déjà, avec son usine et ses millions.
Pour l'instant, Valjean répondit à M. Du Florens.
Monsieur Du Florens,
Je vous remercie de votre gentillesse à mon égard. Venir à Toulon ne sera pas de tout repos mais j'aimerai voir à quoi ressemble le bâtiment que j'ai eu l'honneur de restaurer sous votre égide.
Je serais donc là, selon toute évidence. Donnez-moi juste la date dés que vous la connaîtrez. Mais je serais peiné de ne pas revoir l'adjudant-garde, c'est aussi grâce à lui si cette tâche a pu être menée à bien. Savez-vous où il se trouve en ce moment ? Est-il à Paris ?
Veuillez agréer l'expression de mes sentiments les plus distingués,
Jean Valjean
Il insistait trop sur Javert, il le savait mais il s'inquiétait maintenant.
Les six mois étaient presque écoulés. Valjean était revenu de Pontarlier, cela lui avait pris du temps. Des semaines. Il avait travailler le long de la route, pour divers patrons. Et surtout dans l'agriculture.
Cela lui prit des semaines et comme prévu, il retourna chez M. Letellier. Jean Valjean fut embauché.
Il logeait chez M. Letellier et travaillait comme ouvrier agricole. Il se chargea aussi de l'élagage, retrouvant les gestes de sa jeunesse. Il revoyait son père, lui apprenant à élaguer. Un brave homme son père.
Il continua à lire également. A la grande surprise de la maison Letellier.
Le frère de Jeanne était un lettré. Il pouvait discuter avec le curé de la paroisse. Il pouvait même argumenter avec le patron sur l'agronomie.
« Valjean, tu es un savant !, lui annonça un jour Romain Letellier, admiratif. Jamais je n'aurai pensé qu'on pouvait sauver cet arbre.
- Ce n'était que de l'oïdium, répondit modestement Valjean. Il suffisait d'un purin d'ortie et de prêle.
- Si tu le dis. »
On acceptait maintenant le frère de Jeanne. Valjean avait laissé pousser ses cheveux et ne ressemblait plus à un forçat.
Par contre, il ne pouvait rien faire contre les cicatrices. Le premier jour de fortes chaleurs, tous les hommes étaient torse nu à travailler les champs, même M. Letellier. On avisa Valjean toujours dans sa chemise boutonnée jusqu'en haut et on le hua.
« Allez Jean ! A poil !, lui cria-t-on.
- Je suis bien comme ça. »
On rit de ce mensonge. Jean Valjean suait comme un bœuf et sentait aussi fort d'ailleurs. Comme ses camarades allaient le déshabiller de force devant les filles de ferme riant aux larmes, il préféra le faire seul.
Les rires s'éteignirent en voyant son dos.
Cinq ans de bagne, cela restait cinq ans de bagne. Même si ce n'était que cinq ans et pas dix-neuf. Il portait un réseau de fines cicatrices, marques du fouet, il y avait des traces plus larges, la bastonnade et des blessures difficiles à saisir. Les blessures de chantier et de combats entre détenus. Sa cheville était couverte de cicatrices et on comprenait tout à coup d'où venait le boitement de Valjean.
Un forçat était un forçat et le bagne était le bagne.
« Putain les salopards, » jeta Sébastien, un des ouvriers agricoles.
On fut d'accord, on but du cidre pour remonter le moral de tout le monde et on se mit au travail.
Cinq ans de bagne et Jean-le-Cric avait passé quatre ans à se rebeller sauvagement.
SCÈNE X
La réponse de M. Du Florens arriva trop tard.
Trop tard pour Valjean.
Les moissons avaient commencé. On travaillait avec acharnement depuis plusieurs jours lorsqu'un cheval surmonté d'un cavalier se présenta dans le champ où les hommes moissonnaient.
On s'arrêta et on observa le nouveau venu avec méfiance.
Valjean examinait sans y prendre vraiment garde puis il reconnut la haute stature et il eut un sourire éblouissant.
« Bon Dieu ! Mais c'est Javert !, s'exclama-t-il.
- Javert ?, répéta Romain Letellier, sans comprendre.
- JAVERT ?, » cria Valjean en plaçant ses mains en porte-voix.
Le cavalier fit un signe de la main et claqua son cheval. Il fit les derniers cents mètres en faisant galoper son cheval. Se permettant même de le faire piaffer.
« Cabotin », pensa Valjean en souriant de plus belle.
Puis, sur un arrêt impeccable, l'adjudant-garde stoppa sa monture à quelques pas des travailleurs avant de descendre gracieusement de son cheval. Un regard autour de lui et une ribambelle d'enfants, dont Hippolyte et Pierre se proposèrent pour se charger du cheval. C'était une vieille monture, certainement empruntée à la ville. Il n'y avait nul danger qu'elle ne s'échappe.
Javert confia donc les rênes aux enfants avant de se tourner vers les hommes.
Oui, c'était bien Javert. Six mois ne l'avaient pas changé. Un jeune homme de vingt ans. Il portait une tenue civile, simple et discrète. Seule la canne à pommeau plombé détonait un peu, glissée dans la selle du cheval.
La canne du policier.
Donc Javert était entré dans la police.
Javert s'approcha, il jeta un regard un peu perdu sur tous les hommes torses nus devant lui et le visage couvert de sueur et de crasse. L'un d'eux fit un pas en avant et Javert sourit avec joie, découvrant ses dents, très bien entretenues.
« Valjean ! Ainsi te voilà devenu journalier. Cela m'étonne de toi.
- Bonjour mon adjudant.
- Plus maintenant. Je suis sergent dans la police. »
Un sourire amusé. Les deux hommes se tenaient face à face, ils s'étaient rapprochés sans s'en rendre compte. Un instant d'hésitation puis ils se serrèrent la main, heureux de se revoir.
« Viens que je te présente. »
Une main sur son épaule, Javert obéit à Valjean. Il se retrouva devant la troupe d'ouvriers agricoles et retira son large chapeau. Dévoilant sa longue chevelure, noire de corbeau, et son ascendance gitane.
Javert avait quitté pour la première fois le bagne. C'était son premier voyage. Il était inquiet mais la main de Valjean le rassurait.
« Voici mon garde-chiourme, l'adjudant Javert.
- Ton garde-chiourme ? »
On n'en revenait pas. Un garde-chiourme comme ami ? Valjean était vraiment un étrange forçat. Surtout maintenant qu'on avait vu son dos et les marques des punitions terribles qu'il avait subies de la part de la garde.
« Oui, j'étais un garde-chiourme, admit Javert, replaçant son chapeau sur la tête, le soleil tapait fort, mais bien moins fort qu'à Toulon. J'étais un adjudant-garde au bagne de Toulon il y a encore quelques semaines. »
On admirait la silhouette de Javert, impressionnante. L'homme était si grand, si mince, si imposant et il se savait sûr de sa place et de son rang. Il respirait l'autorité.
« Et aujourd'hui vous êtes ?, demanda M. Letellier, un peu décontenancé devant cette apparition.
- Je suis entré dans la police. C'est une carrière plus intéressante que garde-chiourme.
- Tu étais pourtant un bon garde-chiourme, sourit Valjean.
- Je ne sais pas. Le capitaine Thierry a dit que j'allais lui manquer.
- Plutôt Vandecaveye. »
Un rire complice. Javert se détendait enfin.
« Certainement. L'homme était désespéré lorsque je lui ai donné ma lettre de démission, il m'a promis une promotion si je restais. Et un poste d'adjudant en chef.
- En tout cas, tu ne manqueras pas aux forçats. »
Une telle phrase, si irrévérencieuse, lui aurait valu un coup de matraque dans le bagne, là cela n'attira qu'un sourire amusé des lèvres de Javert.
Les deux hommes se regardèrent encore.
Valjean était tellement heureux que chacun remarqua son sourire lumineux, un sourire qui se reflétait dans celui large de l'ancien garde-chiourme. Valjean était un homme affable mais assez austère. Discret et silencieux. Là, il rayonnait et bavardait, joyeux de vivre.
« Bien… Je vais me chercher à loger à Crèvecoeur, annonça Javert, ne sachant pas quoi ajouter. Je pars pour Paris demain...
- Crois-tu que tu serais capable d'abattre un travail de forçat ? »
Un défi ? Cela amusa le sergent prêt à le relever.
« Ce n'est pas parce que j'étais du bon côté du fouet que je ne suis pas capable de travailler Valjean ! »
Valjean songea un instant à l'inspecteur Javert plaidant pour sa destitution et expliquant avec désinvolture qu'il était encore jeune et pouvait travailler dans les champs…
Aujourd'hui, on allait vérifier la validité de cette affirmation.
Valjean se tourna vers son patron mais M. Letellier ne fit qu'acquiescer. La moisson ne devait pas attendre, des bras en plus étaient toujours les bien venus.
« Bien, mon adjudant ! Après vous ! »
D'un geste habitué à la promiscuité du dortoir, Javert commença à retirer ses vêtements, sans pudeur. Il fit mine de ne pas remarquer les regards intéressés des filles de ferme. Un nouvel homme ? Un jeune en plus ? Voyons…
Valjean, lui, devait lutter pour rester impassible. Il ne connaissait pas le corps de Javert jeune, il l'avait découvert déjà âgé, marqué par les années… Il essaya de ne pas le dévorer des yeux.
Bientôt, Javert se retrouva torse nu et son corps naturellement bronzé ne détona pas au-milieu des corps des paysans vivant au soleil.
Javert était un bel homme, fin, musclé, les épaules larges mais sans être la bête de muscle qu'était Jean Valjean. Il n'avait pas la force de ce dernier d'ailleurs mais il n'était pas chétif. On remarqua les poils sombres parsemant la poitrine et quelques cicatrices impressionnantes attirèrent l'œil.
Valjean reconnut un coup de couteau en pleine omoplate...et des traces de fouet assez anciennes dans le dos.
Javert, enfant né au bagne et élevé dans ses locaux, n'avait pas eu une enfance facile et son adolescence avait été passée à apprendre le métier de garde-chiourme.
C'était vrai, le corps de Javert n'était pas vierge de marques de violence. Valjean se promit d'examiner cela avec soin dans une de ses prochaines vies.
Ce qui en soi était une pensée tellement étrange que cela le fit rire. Javert leva les yeux et le regarda, un peu inquiet.
Le trouvait-on ridicule ? Valjean se fustigea et sourit, désignant une faux à Javert.
« Au travail, mon adjudant.
- A vos ordres, 24601. »
Le travail fut long et n'était pas terminé à la fin du jour. La chaleur était si forte que les hommes prenaient régulièrement des pauses.
Jeanne Duval et les autres filles de ferme apportaient de l'eau pour les hommes. Les femmes ramassaient les gerbes de blé et en faisaient des tas. On remplissait des charrues pour les les transporter jusque dans la cour de la ferme.
Plus tard aurait lieu le battage…
On buvait, on se mouillait le torse, on se jetait de l'eau dessus.
Pour le plaisir de faire crier les filles. Pour le plaisir de voir les chemises féminines devenir transparentes. Pour le plaisir de prendre un peu de fraîcheur.
Les enfants furent envoyés faire la sieste dans l'ombre des arbres, surveillés par les plus jeunes des servantes. M. Letellier abandonna le travail à son tour lorsque la chaleur devint trop forte. Son fils insista tellement, imité par les hommes et les femmes de la ferme que le vieil homme accepta de se reposer à l'ombre.
Et le travail continuait.
Parfois, on levait le nez pour regarder les deux hommes de Toulon. Valjean et Javert avaient transformé ce simple travail agricole en compétition.
Ils s'arrêtaient le moins possible et travaillaient le plus possible. L'eau était un objet précieux qu'ils économisaient.
Jeanne vint les gronder plusieurs fois, les mains posées sur ses hanches, les joues rougies par la chaleur.
« JEAN ! Il fait chaud ! BOIS ! M. JAVERT ! IL FAUT BOIRE ! Vous serez beaux demain lorsque vous aurez de la fièvre et qu'il faudra faire venir le médecin. »
Mais voilà. Le forçat voulait en remontrer au garde, il redevenait le bœuf du bagne, Jean-le-Cric devenu ouvrier agricole. Il fauchait avec une régularité mécanique.
Le garde-chiourme souffrait davantage. Il devait l'admettre, il n'avait jamais fait de travaux de force. Il surveillait, il frappait, il organisait mais il ne travaillait pas de ses mains ! Il apprenait à faucher avec un des hommes de M. Letellier et faisait de son mieux.
On se moqua gentiment du garde qui perdait la compétition.
Javert dut abandonner le combat, il allait se sentir mal. Il n'avait plus de souffle, son dos était douloureux et sa gorge souffrait du manque d'eau. D'un geste habitué aux conflits, il leva les mains et demanda grâce.
« Cela suffit, Valjean. Tu as gagné.
- Tu vois Javert ? Être un forçat a du bon parfois.
- Je m'incline… »
Valjean cessa de faucher et s'approcha de Javert. Il perdit son sourire en voyant le visage pâli de l'argousin. Jeanne n'avait pas tort avec son insolation.
« Tu vas bien ?, demanda Valjean.
- Si je me permets de m'asseoir à l'ombre sous les arbres, on me laissera faire ?
- Mais bien sûr ! Quelle question ? Tu es libre de t'asseoir où tu le souhaites.
- Merci Valjean. »
Et joignant le geste à la parole, Javert alla se poser sous les arbres. Maintenant, il était aussi sale et crasseux que les autres ouvriers agricoles. Une fille lui proposa aussitôt de l'eau et Javert remercia poliment avant de boire de longues gorgées. Puis, il s'installa confortablement et contempla le champ, les moissons, la charrue tirée par des bœufs pour ramener la récolte...et Jean Valjean...
Valjean se retrouvait presque le dernier encore dans le champ à travailler. Voyant le regard de Javert posé sur lui, le forçat redressa les épaules et reprit sa tâche.
Cabotin ? Oui, lui aussi l'était un peu.
Bientôt, il ne resta plus que lui. Chacun admirait les muscles de son dos, large et puissant. Ils roulaient avec soin alors que Valjean manipulait la faux.
« Jean sait-il que nous revenons demain ?, demanda un des ouvriers en riant.
- Il doit vouloir tout faire aujourd'hui !, renchérit un autre.
- Jean doit avoir un rendez-vous galant !
- Alors il devrait s'arrêter car il va puer le bouc.
- C'est déjà le cas ! »
Et les rires fusèrent de partout et durèrent longtemps. Javert se fendit d'un petit sourire. Il était vrai que l'odeur de tous ces corps en sueur était forte mais il avait senti bien pire au bagne de Toulon.
« Etait-il ainsi en prison ?, se permit de demander M. Letellier à Javert.
- Comment cela ?, » répondit Javert, tiré abruptement de son rêve éveillé.
Ses yeux posés sur le dos et les cuisses de Valjean faisaient naître des images involontaires dans l'esprit de l'adjudant. Exactement comme à Toulon.
« Travaillait-il aussi fort ?
- Oui, Jean Valjean était un bagnard exemplaire. Une force de plusieurs hommes et une volonté à toute épreuve. »
On approuva ses propos. Jean Valjean était toujours ainsi, il prenait la tâche de dix hommes et la menait à bien.
« Pourquoi a-t-il été autant battu dans ce cas ?
- Parce qu'il n'était pas toujours soumis aux ordres. Il y a un règlement strict à respecter, le moindre écart est durement puni.
- Durement ! C'est le mot ! »
Javert tourna son regard sur le maître et ses ouvriers. Il n'aimait pas qu'on se permette de le juger ainsi. Il n'avait pas fait le règlement mais il avait été payé pour le faire respecter.
« S'il n'y a pas règles, alors c'est l'anarchie. Les prisons sont un mal utile.
- Quel mal a commis Jean pour aller au bagne ? Un simple vol de pain ! Et vous trouvez cela juste ?
- Ce n'est pas à moi de juger de la loi. Plaignez-vous auprès des juristes.
- Mais vous l'avez battu ! »
On n'en démordait pas. Un homme payé pour en fouetter un autre, pour lui faire du mal. Cela semblait immoral.
Javert en avait assez, il allait se lever pour partir et quitter ce tribunal impromptu lorsque Valjean abandonna à son tour le combat. Il vint s'asseoir à côté de Javert. Et il perçut le malaise.
« Que se passe-t-il ?
- Rien que de très normal, Valjean. Des questions sur le bagne, répondit sobrement Javert.
- As-tu raconté comment tu m'as protégé au bagne ? Comment tu permettais aux hommes d'avoir plus de repos en cas de blessure ? As-tu parlé de la classe de lecture ?
- Non, Valjean.
- Alors je vais le faire. »
SCÈNE XI
Et Valjean s'assit au côté de Javert et raconta la vie au bagne telle qu'elle était, avec ses joies et ses peines, ses injustices et ses lois… Il évoqua certains gardes, corrompus jusqu'à l'os et certains forçats libres d'agir comme ils le souhaitaient. La loi du plus fort ! Enfin, il dressa le portrait d'un jeune adjudant, dur, sévère mais juste, appliquant le règlement à la lettre et punissant aussi bien la garde que la chiourme.
Cela lui avait coûté assez d'ennuis.
On écouta et on hocha la tête, un peu plus à même de comprendre les réalités de la vie dans un bagne.
« Alors, tu n'avais pas de protecteur ?, demanda Jeanne, désolée pour son frère.
- Non. Ma force et ma brutalité m'ont protégé dans la plupart des cas.
- 24601 a passé assez de temps au mitard pour ses crises de violence, » asséna tout à coup Javert, sans trop réfléchir à ses propos.
On sursauta aux numéros énoncés par le garde.
« 24601 ?, répéta Jeanne.
- C'était mon matricule et en effet, j'étais souvent envoyé en cellule d'isolement.
- Tu étais si insoumis…, opposa mollement Javert.
- Je ne pouvais pas accepter l'enfermement sachant que ma sœur se mourrait de faim avec ses enfants. »
Un peu de venin dans la réponse, cela tira Javert de son engourdissement. Jeanne posa sa main sur sa bouche, désolée des propos amers de son frère.
« Il te suffisait d'écrire ! Il te suffisait de demander qu'une lettre soit envoyée ! Tu as été bastonné dés la première semaine !
- Avec quel argent ? On a voulu me casser la gueule dés la première semaine ! »
Ces mots fouettèrent l'adjudant qui se redressa, cette fois complètement éveillé.
« Et tu n'as rien dit ! Tu as préféré régler tes comptes toi-même ! La violence ne mène à rien. Le type a fini à l'hôpital et tu as terminé sous la bastonnade et au mitard.
- Et j'ai eu une réputation de brute qui m'a protégé d'autres combats.
- Et la garde ? Putain la garde ! Et moi ? Pourquoi n'es-tu pas venu m'en parler ? Je t'aurai aidé !
- Il y a cinq ans ? Vraiment monsieur l'adjudant ? »
Javert se tut, défait. Valjean avait raison. Il y avait cinq ans, il avait rencontré un jeune homme de vingt-six ans, perdu dans sa haine et sa détresse, fort comme un bœuf. Il y avait cinq ans, Javert avait quinze ans. Il n'était qu'un gamin que personne n'écoutait, il apprenait son métier de garde-chiourme dans un uniforme trop grand pour lui. Il était employé comme simple pertuisanier. Il se trouvait au bas de l'échelle et avait mis des mois avant d'être simplement toléré par ses pairs. Que le mépris cesse et qu'on lui donne de plus en plus de responsabilités.
« C'est vrai, admit Javert. Il y a cinq ans, tu avais raison de casser la gueule de ce type et de l'envoyer à l'hôpital. »
Javert se leva, fâché. Il avait encore tellement de foi en la Loi. D'un geste brusque, Javert récupéra ses vêtements et se rhabilla.
Valjean se leva et le regarda faire, chagriné.
Au moment où le sergent de police était assis sur sa monture, Valjean le salua timidement.
« Tu reviendras ?
- Je pars sur Paris. J'ai un patron, M. Chabouillet. Je te souhaite une bonne continuation Valjean.
- Donne-moi de tes nouvelles ! »
Un signe de la main et Javert fit partir son cheval d'un claquement fort sur la croupe. Il était vexé, fâché...tellement jeune… A peine vingt ans et encore des idéaux plein la tête. Ce qui était étonnant c'était qu'il les ait gardés jusqu'au bout. Jusqu'au plongeon dans la Seine.
« Un drôle de type ton garde-chiourme, lança Romain Letellier. On jurerait qu'il s'en veut de t'avoir frappé.
- Cela m'étonnerait…, » murmura Valjean, un peu tristement.
Et Javert disparut de la vie de Jean Valjean pendant quelques temps. Pendant plusieurs semaines.
Des semaines que Jean Valjean passa à la ferme.
Durant cette période d'inaction et de travail intense, une lettre arriva et lui rappela Toulon. Une invitation de la part de Maxime Du Florens accompagnée de quelques Napoléons en or pour payer le voyage. La mairie était terminée, on allait l'inaugurer. Jean Valjean était invité.
Cela fit sourire l'ancien forçat.
Quelle vie étrange que la sienne !
M. Letellier fut surpris par la demande de son employé. En fait, pour la première fois, il sembla se rendre compte que l'histoire racontée par Jean Valjean n'était pas un mensonge.
Bien sûr, il accorda un congé...
La mairie était belle ! M. Du Florens avait même embelli le bâtiment par rapport à ce qu'il avait décidé du temps de Jean-le-Cric. Elle était belle et Valjean se sentit fier d'avoir participé à sa construction.
Il examinait les balustrades, les atlantes étaient magnifiques. Une main vint se poser sur son épaule, amicalement.
« Alors, monsieur le forçat ? Que dites-vous de notre mairie ?
- De la belle ouvrage, monsieur l'architecte. »
On rit. Maxime Du Florens était content de revoir son chef de chantier. Il l'examinait, avec un œil critique avant de sourire, ravi.
« Vous êtes magnifique, mon cher Valjean. Les costumes de bourgeois vous vont mieux que la tunique rouge et le bonnet assorti. »
Un sourire. Valjean était d'accord. Il avait fait un effort au niveau de l'habillement. Choisissant une tenue décontractée mais de qualité. Il ne voulait pas ressembler à un parvenu. Et en même temps, il voulait faire honneur à M. Du Florens.
« Venez que je vous présente !
- Monsieur, je vous en prie, » fit Valjean, affolé.
Car si le jeune architecte n'en avait cure de la position de forçat de Jean Valjean, ce n'était pas le cas de ce dernier. Valjean avait terriblement honte de son passé.
« Allez ! Vous n'êtes pas venu ici pour flancher devant quelques bourgeois en culottes et chapeau haut de forme.
- Non. Mais je préférerai des bicornes pour ma part. J'en ai plus l'habitude.
- Il y en a aussi. D'ailleurs... »
M. Du Florens se mit à sourire, amusé comme un gamin qui prépare une bonne blague. Il saisit Valjean par le bras et le fit entrer dans la mairie.
Un très beau bâtiment.
Jean Valjean reconnut le maire discutant avec des officiels, des soldats en uniforme rutilant surveillaient la salle... Le capitaine Thierry se tenait là également avec quelques gardes venus accompagner leur supérieur. Et parmi les gardes, visible par son uniforme bleu nuit et son bicorne à cocarde, il y avait Javert.
Javert en tenue de sergent de police, raide et imposant avec sa canne à pommeau plombé à la main et son épée au côté. Il portait des gants blancs et ses favoris épais lui conféraient un air farouche. Il était magnifique.
M. Du Florens, pris dans son enthousiasme, entraîna Valjean jusque devant le capitaine et son ancien garde-chiourme.
« Regardez qui vient d'arriver capitaine !
- Pardon, monsieur, fit poliment le capitaine Thierry, directeur du bagne de Toulon. Je ne vous reconnais pas.
- C'est Jean Valjean, ajouta en riant M. Du Florens.
- Valjean ? 24601 ? Tu ressembles à un vrai bourgeois ainsi. Que deviens-tu ? »
Javert n'avait rien dit, il examinait profondément l'ancien forçat.
« Un ouvrier agricole, monsieur.
- Quel dommage ! Tu étais quelqu'un d'intelligent. Tu mérites mieux que ça, n'est-ce-pas Javert ?
- Oui, monsieur. »
L'imposant sergent de police hocha la tête. C'était à son tour d'être sur la sellette.
« Que dis-tu de notre adjudant ? Le voici un policier maintenant.
- C'est une belle évolution.
- Il nous manque beaucoup mais la police est une meilleure carrière que la garde. Je suis fier de lui. »
Javert baissa la tête, juste un peu. Pour ne pas montrer son inconfort.
Heureusement, le maire appela le capitaine et l'architecte à le rejoindre pour le discours d'inauguration.
Discrètement, Javert et Valjean s'éloignèrent. Ils savaient très bien qu'ils n'étaient que tolérés ici. Invités par la gentillesse et la générosité de M. Du Florens. Discrètement, les deux hommes quittèrent le bâtiment pour se retrouver à l'extérieur, en plein soleil.
C'était un soleil hivernal. Il faisait doux, presque frais.
Les deux hommes entamèrent une petite promenade aux alentours de la mairie.
« Comment allez-vous ?, demanda abruptement Valjean à Javert.
- Bien, répondit celui-ci, un peu dérouté par la question et par le vouvoiement soudain.
- Et Marseille ?
- Une grande ville avec son lot de crimes et de délits.
- Tu es heureux ? »
Une nouvelle question qui déroutait Javert.
« J'ai plus de possibilités pour mon avenir dans la police que dans la garde.
- Es-tu heureux ?, répéta inlassablement Valjean.
- Je suis satisfait. Je suis utile, j'essaye de faire respecter la loi, je défends ceux qui en ont besoin. Je...
- Pourquoi es-tu parti ainsi la dernière fois ? »
La promenade les avait entraînés dans la ville, ils marchaient sous les arbres des rues. Toulon était une belle ville mais les rues étaient assez étroites. Deux hommes, épaule contre épaule. Un policier et un bourgeois.
« Je suis parti pour ne pas faire de mal.
- Faire de mal ?
- Je ne voulais ni faire un esclandre ni briser quelque chose...
- Briser quelque chose ?
- Notre amitié. Je ne voulais pas faire de mal à qui que ce soit.
- Mais tu ne pouvais pas briser notre amitié Javert.
- J'ai préféré partir... »
Le policier se sentait mal. Il avait voulu fuir Valjean et tous ces hommes car il savait qu'il allait perdre son calme. Il allait être désagréable et insultant. Le nouveau policier était fatigué, soumis à une rude pression.
M. Chabouillet l'avait fait entrer dans la police, certes, mais Javert devait faire ses preuves. Ses collègues n'aimaient pas du tout voir un gitan devenir policier et Javert avait du faire preuve de fermeté pour être accepté.
Il n'avait pas fracassé de mâchoires mais la situation avait été sensiblement la même que celle de Valjean arrivant à Toulon.
Valjean saisit le bras de Javert pour le serrer et forcer l'imposant personnage à se tourner vers lui.
« Tu ne peux pas briser notre amitié Javert, répéta fermement Valjean.
- Pourquoi donc ?
- Parce que ce n'est pas de l'amitié mais de l'amour. »
Un souffle nerveux. Javert regarda Valjean. Valjean regarda Javert.
« Où es-tu logé ?, demanda Valjean.
- J'ai une chambre dans une petite auberge modeste. Je retrouve mon poste demain ou après-demain.
- Crois-tu que cette inauguration va durer encore longtemps ? »
Javert se mit à rire, amusé. Excité. Nerveux.
« Nous avons du rater la plupart des discours.
- Alors, allons finir cette cérémonie et dînons ensemble à ton auberge.
- Plutôt la tienne, sourit Javert.
- Pourquoi donc ?
- M. Du Florens dort dans la même auberge que moi. »
On rit et on retourna à la mairie.
En effet, les discours étaient en passe d'être terminés. Les hommes politiques se congratulaient pour des travaux dont ils n'étaient responsables en rien. Sauf au niveau financier bien entendu. On écouta poliment l'architecte Maxime Du Florens puis un verre de l'amitié fut proposé suivi d'un banquet.
Javert et Valjean n'étaient pas conviés à tout cela. Les pouvoirs de M. Du Florens n'allaient pas jusque là.
Donc, on se salua et on se remercia pour le voyage.
« Demain, je voudrais déjeuner avec vous, lança M. Du Florens à Valjean, avec les yeux pleins d'espoir. Je souhaiterais aussi votre présence bien entendu, ajouta précipitamment l'architecte en regardant Javert avec appréhension.
- Nous en serions honorés, répondit chaleureusement Valjean, parlant pour lui et pour Javert qui acquiesça sans un mot.
- C'est entendu !, fit M. Du Florens, un large sourire aux lèvres. Rendez-vous à l'auberge du Petit Pont, demain vers midi.
- Parfait ! »
M. Du Florens allait ajouter quelque chose mais le maire l'appela pour le banquet où d'autres discours étaient prévus avant la nourriture proprement dite. L'architecte regarda les deux hommes avec un air désespéré.
« Bon, messieurs. Je vous souhaite une bonne soirée. »
Et le jeune homme disparut, laissant Javert et Valjean seuls.
« Où est ton auberge ? »
Un fin sourire.
Deux hommes marchant dans les rues, peut-être un peu trop proches pour de simples relations, deux amis marchant dans les rues.
C'était l'image qu'ils donnaient.
SCÈNE XII
L'auberge de Jean Valjean était une auberge modeste et discrète. Les deux hommes y dînèrent d'une simple soupe de poissons accompagnée de pain et de vin. Le café fut le final indispensable à ce repas. Ils restèrent longtemps à se regarder. Ce n'était pas prudent mais les deux hommes avaient besoin de se voir et de se parler.
« Alors Crèvecoeur ?, demanda Javert, en finissant sa tasse brûlante.
- Un pays rustique. Je pense bientôt partir. »
Cela surpris Javert. Il releva les yeux et examina son vis-à-vis. De magnifiques yeux brillants, toujours les mêmes vitraux de glace qui coupèrent le souffle à Jean Valjean.
« Où vas-tu aller ?
- Je ne sais pas encore. Certainement une ville. Cela sera plus propice à mes projets d'avenir. »
Ces mots un peu guindés, cette diction parfaite... Cela amusa Javert qui songea à ses collègues venant se plaindre de Jean-le-Cric. Un forçat devenu un bourgeois.
« Quels sont tes projets d'avenir ?
- Développer une usine de verroterie. »
Nouveau regard étonné. Valjean souriait, amusé de décontenancer ainsi son garde-chiourme. Javert se remit et servit un dernier verre d'alcool à son compagnon. De l'eau de vie de prune.
« Une usine ? Cela me semble plus à la hauteur de Jean-le-Cric en effet. »
Un dernier sourire partagé.
« Je le crois. »
Un dernier verre, un dernier regard et il fallut se rendre à l'évidence qu'il fallait se quitter ou s'embrasser. Javert fut le plus audacieux. Les yeux fixés sur ceux de Valjean, il murmura :
« Où est ta chambre ? »
Valjean ne put nier le frisson délectable qui lui caressa la nuque.
« Est-ce bien prudent ? »
Un regard flamboyant avant que le policier ne réponde, impassible :
« Non. Mais j'ai envie de toi. »
Bon. La franchise de Javert ! Valjean ne fut pas en reste, il se leva, vida son verre d'eau-de-vie en une seule gorgée, appréciant la brûlure que l'alcool causait au fond de la gorge.
« Alors, qu'attendons-nous ? »
Javert imita son compagnon et se leva à son tour.
Non ce n'était pas prudent. En plus, Javert portait toujours son uniforme de policier. Il allait y avoir des rumeurs... Mais Valjean décida tout à coup qu'il n'en avait rien à faire. Rien ne comptait que la bouche de Javert dans son cou. Que ses mains pressantes déchirant ses vêtements. Que la vigueur de son désir cherchant le sien.
Vingt ans ! Javert était jeune et ardent. Il avait bloqué Valjean contre la porte de la chambre, à peine celle-ci refermée. Valjean tâtonnait avec la clé pour clore prudemment la porte tandis que le policier prenait sa bouche en conquérant.
Aucun mot n'était nécessaire, juste le bruit des étoffes et de la peau glissant sur la peau. Valjean se demanda un instant s'il allait se réveiller demain dans une autre époque après avoir connu de merveilleuses relations sexuelles avec Javert.
Même si le jeune homme était un peu trop impatient, un peu brutal, il avait déjà défait le pantalon de Valjean et le caressait durement, toujours debout contre la porte. Désespéré.
Valjean songeait au Javert du XXIe siècle, doux et habile. Javert allait apprendre...
« Doucement, » murmura Valjean en repoussant son amant.
Javert avait les yeux assombris de désir, un regard que jamais Valjean ne lui avait vu.
« Lit !, souffla Valjean. Ce sera meilleur. »
Javert acquiesça après quelques secondes, cherchant manifestement à revenir à la discussion.
Ce petit intermède ne calma pas la passion de Javert. Le jeune homme s'empressa de déshabiller Valjean, lui retirer un à un ses vêtements, puis lorsque le forçat fut enfin nu devant lui, il essaya de s'apaiser.
« Dieu Jean, murmura le jeune sergent. Tu m'as manqué. Putain ! »
Les mains, longues et fines, de Javert glissèrent sur le corps du forçat, retrouvant la poitrine musclée, les poils épais sur le torse, le ventre dur... Il caressa, ravi d'étudier plus en détail cet Hercule vivant. Ses rêves ne lui montraient que cela depuis des mois et des mois, embarrassant le garde-chiourme au-delà de tout, lorsque ce dernier se réveillait dans une situation douloureuse. Il dut se prendre en main des centaines de fois, se mordant les lèvres au moment de l'apogée pour ne pas gémir le nom d'un forçat.
Le garde-chiourme retrouva aussi les cicatrices du bagne et ses doigts se firent poids plume en passant dessus.
« Je suis désolé Jean… J'aurai du... »
Une bouche pour le faire taire. Valjean murmura :
« Tu n'aurais du rien du tout. J'étais une bête.
- Comment as-tu pu changer autant ?
- Je l'ai fait...pour toi…
- Moi ? »
Nouveau baiser. Javert caressait toujours le corps de son amant.
Jean Valjean le laissa faire, conscient de l'importance de cet examen pour Javert, le policier devait vouloir graver dans son esprit les détails de son corps. Pour s'en souvenir lorsqu'ils seraient séparés.
Mais avaient-ils besoin d'être séparés ?
Avant de pouvoir parler, Valjean gémit alors qu'une bouche s'emparait d'un mamelon pour le lécher avec soin. Ses mains saisirent les cheveux de Javert et tirèrent sur le ruban les retenant. La longue chevelure d'une douceur de satin vint caresser sa peau. Magnifique Javert ! Fougueux Javert !
Le jeune homme se redressait pour revenir embrasser Valjean. Il était encore habillé contre le forçat nu.
« Je veux te voir, » souffla la voix rauque de désir de Valjean.
Avec un sourire un peu incertain, Javert se redressa. A genoux devant Valjean, il se déshabilla. Valjean apprécia de retrouver le corps fin et ferme de Javert, si jeune encore. Javert avait vingt ans, lui-même avait trente ans.
Merde !
Ne pourrait-il pas venir vivre avec lui à Montreuil et abandonner sa carrière de policier ? Mais Valjean, seul, savait l'avenir. L'usine, la mairie, la position, l'argent... Et encore, cet avenir qu'il envisageait s'éloignait de plus en plus de son histoire réelle. Cinq ans de bagne, retrouvailles avec sa sœur, départ pour Montreuil..., amoureux de Javert...
Encore une vie complètement aberrante.
Valjean se tut et contempla l'homme qui se mettait à nu pour lui.
« Jean... »
Javert se coucha sur lui, ses mains saisissant ses hanches et son sexe se frotta contre le sien.
« Mon bel et fougueux inspecteur..., gémit Valjean, en sentant sa bouche embrasser sa gorge.
- Pas encore, sourit Javert. Laisse-moi quelques années pour le devenir. »
Des années ? Mais avaient-ils vraiment cela ?
Ce fut un amour ardent, passionné. Jamais Valjean n'avait connu cela, ni vu Javert ainsi. Leurs mains étaient partout, cherchant le plaisir. Ils se frottaient, se caressaient, se découvraient. Leurs mains furent remplacées par leurs bouches.
Un amour ardent et passionné...et rapide.
Javert réussit à entraîner Valjean jusqu'au bord du gouffre en quelques minutes, les précipitant tous les deux dans l'abîme.
Bientôt, ils se reposaient l'un contre l'autre, nus et apaisés. Et Valjean serrait contre lui Javert, laissant sa main caresser doucement l'épaule et le bras de son amant. Il pouvait jurer qu'il entendait ronronner ce dernier.
« Et maintenant ?, murmura Valjean.
- Mhmmm... Laisse-moi quelques minutes de repos Jean et je pourrais me charger de toi à nouveau.
- Vraiment ? Insatiable ?
- Je le suis... Et tu m'as assez fait danser au bagne. Tous ces mois à te pavaner devant moi. Intouchable !
- Un forçat intouchable ? Voilà une drôle de phrase venant d'un garde-chiourme.
- Quelques minutes...et je m'occuperai de ton cas.
- A vos ordres, monsieur. »
Quelques minutes…
Ils firent l'amour toute la nuit…
Javert commençait à apprendre à jouer avec lui. Il précipitait Valjean jusqu'au bord de la vague avant de reculer. Le ramener dans des eaux plus calmes. Relâchant la bite qu'il suçait, cessant de mordiller un mamelon, arrêtant de lécher son anus…
Ce soir, Javert jouait de lui comme d'un instrument de musique.
Mais Valjean se rebella et soumit son amant à la même torture. Le forçant à gémir son nom maintes et maintes fois. Surtout lorsque ses doigts cherchèrent cet endroit magique situé au fond des hommes et qui les rendait fous. N'est-ce-pas monsieur l'adjudant ?
« Jean… Je t'en prie…
- Oui monsieur ?, se moqua Valjean, tout en baisant lentement Javert avec ses doigts.
- Putain ! Fais-le !
- Faire quoi, monsieur ?, demanda innocemment Valjean tout en croisant et décroisant ses doigts à l'intérieur de Javert.
- Baise-moi ! Merde !
- Combien de coups de fouet ? »
Et Javert griffait ses épaules, laissant des marques de demie lune rouges le long de ses épaules tandis que Valjean le pénétrait lentement.
Profitant de la sensation.
La dernière fois c'était Javert qui l'avait pris ainsi, le sodomisant pour la première fois. Lui faisant découvrir le plaisir fulgurant qu'on ressentait à supporter cet acte d'amour. Là, Valjean découvrait le plaisir qu'on ressentait aussi à donner cet acte. Un plaisir violent.
Javert ne parlait pas, perdu entre la douleur et le plaisir.
Valjean ne quittait pas des yeux le visage du jeune homme, attentif au moindre signe d'inconfort tout en progressant lentement mais sûrement dans le corps. Si chaud, si serré, rendu humide par la salive et l'huile de lampe.
Les longues jambes maigres de Javert encerclaient sa taille et serraient fort. Une véritable prise de combat. Valjean embrassa profondément son amant tandis qu'il atteignait ses limites. Il avançait lentement et se retrouvait maintenant complètement plongé dans Javert.
« Comment vas-tu ?, demanda-t-il tendrement.
- Jean, souffla Javert, ouvrant ses yeux de glace, étincelant.
- Veux-tu que je bouge ?
- Vingt coups de fouet… »
Un rire désespéré. Cela les fit gémir tous les deux, la sensation du rire était impressionnante. Javert serra plus fort ses cuisses et Valjean entama un lent balancement. Un lent va-et-vient qui leur faisait perdre les sens.
Javert avait refermé les yeux et sa tête avait claqué en arrière, la bouche ouverte sur un cri qui ne sortait pas.
« Beau…, murmura Valjean. Tu es magnifique. Je t'aime. »
Un éclat de ciel gris avant de gémir plus fort, Javert ne pouvait pas répondre, il était emporté par le plaisir.
Valjean saisit le sexe de Javert, dur et gonflé, fuyant sur l'estomac du policier. Un jeune homme de vingt ans qui n'avait pas connu l'amour. Valjean remercia le Ciel de ce magnifique cadeau.
Cela coupa le souffle à Javert qui se mit à haleter durement.
Mais Valjean joua un peu lui aussi, alternant les poussées lentes et profondes, frappant directement la prostate et les poussées rapides et fugaces, excitant seulement au-delà de toute mesure.
Javert grondait des imprécations, chantait le prénom de Valjean, priait le forçat de le faire venir.
Valjean se sentit plus fort que Jean-le-Cric lorsqu'enfin il accorda la délivrance à son compagnon. Brisant Javert d'une dernière caresse...avant de remplir son corps de mille étoiles…
« Je t'aime, » répéta encore Valjean.
Une fois revenu des brumes de son orgasme, Javert répondit :
« Je t'aime tellement Jean… J'en deviens fou... »
Un tel aveu ! Cela força Valjean à resserrer sa prise autour des épaules de Javert, le collant contre lui.
« Viens avec moi à Montreuil ! »
Un nouvel essai pour faire changer les choses.
Peut-être maintenant que les deux hommes s'étaient retrouvés et avoués leur amour mutuel cette histoire allait enfin cesser ?
Valjean se voyait bien vivre cette vie. Aller à Montreuil et devenir M. Madeleine. Aller à Montreuil et ouvrir une usine avec un associé. M. Javert et M. Valjean.
Mais le jeune policier ne répondit pas, il serra très fort son compagnon dans ses bras et Valjean sut déjà que son voyage n'était pas terminé. Une montée d'amertume douloureuse pour le cœur le prit.
« Peut-être...peut-être un jour tu pourras venir me voir à Montreuil ?
- Peut-être... »
Au moins ce n'était pas un non définitif. Puis les deux hommes, épuisés par leur nuit d'amour s'endormirent dans les bras l'un de l'autre.
Le lendemain, Valjean fut surpris de se retrouver dans son lit à Toulon. Mais il ne fut pas étonné de constater l'absence du policier.
Il ne fut pas non plus surpris de retrouver M. Du Florens seul à l'auberge du Petit Pont. L'architecte lui apprit, désolé, que le policier avait du repartir précipitamment pour son poste. Son devoir le rappelait.
Surpris, non, désolé, oui.
Le repas fut charmant mais Valjean expliqua ses projets sans mentir au jeune architecte. Celui-ci fut décontenancé mais content pour son ami. Car Valjean, ce forçat étrange, était devenu son ami, non ?
« Une usine de verroterie ? Quelle idée !
- J'ai quelques idées pour fabriquer du jais artificiel. On devrait trouver des débouchés en Allemagne, en Hollande et en Angleterre. Bien sûr dés que la paix sera rétablie en Europe et que le blocus continental de l'Empereur sera terminé.
- Du jais artificiel ? »
SCÈNE XIII
L'architecte ne savait pas quoi répondre en écoutant posément ce forçat lui expliquer les grandes lignes de son futur brevet. Le premier d'une longue série que l'arrestation de M. Madeleine n'avait pas permis de mener à bien.
Et le futur patron d'industrie parlait de débouchés, de matières premières, de bénéfices, de crédits...à en étourdir l'architecte autant qu'il avait étourdi le garde-chiourme avec ses termes architecturaux.
« Vous avez l'air de savoir ce que vous faites…
- Cette fois, oui. »
Valjean souriait mais Du Florens ne pouvait pas comprendre.
Cette fois, dans cette vie, oui.
« Si jamais votre projet n'aboutit pas - ce que je ne vous souhaite pas, bien entendu – venez me rejoindre et nous construisons des bâtiments ensemble.
- Merci M. Du Florens !
- Je vous en prie, appelez-moi Maxime !
- Très bien mais je suis Jean. »
On se serra la main en souriant. Deux amis.
Un long voyage pour voir la mairie de Toulon. Il était évident que c'était une perte d'argent irresponsable mais ce fut un plaisir de revoir la mairie, Toulon, Maxime Du Florens...Javert...
Le retour fut plus lent. Valjean marcha beaucoup, en profitant pour visiter les quelques usines qui commençaient à émailler la France. Le Creuzot avec sa mine, sa fonderie royale et sa manufacture des cristaux et émaux de la Reine devenue une industrie nationalisée depuis sa réquisition par le Comité de Salut Public en 1794.
On y fabriquait de la fonte de qualité pour les canons de Napoléon.
Valjean se fit ouvrier d'usine pour apprendre le métier de fondeur et de métallurgiste.
Après tout, la verrerie, la soufflerie de verre pouvait très bien être accolée à une forge et des fonderies...si l'approvisionnement en matériaux était assuré…
Il allait falloir voir cela avec le port fluvial…
M. Madeleine réfléchissait et préparait ses plans.
On observait avec méfiance et stupeur ce forçat venu de Toulon et dessinant des plans d'architecte jusque tard dans la nuit dans les dortoirs collectifs des ouvriers de l'usine du Creuzot.
« Mais t'es qui toi le gonze ?, lui demandait-on.
- Une aberration chronologique, » répondait Valjean et cela le faisait rire aux larmes.
On ne comprenait pas et on le laissait en paix.
Il y eut un été, un automne, un hiver...puis un printemps et un deuxième été… Valjean avait fini son tour de France, il était rentré à Crèvecoeur-le-Grand et avait repris le travail agricole chez M. Letellier.
Il y avait bientôt deux ans que Valjean était sorti du bagne et quelques mois qu'il vivait chez M. Letellier…
Mais le forçat voulait s'évader maintenant. Il en avait soupé de la vie champêtre, il voulait aller à Montreuil et démarrer la vie de M. Madeleine. Il avait visité assez d'usines et lu assez de livres sur les sciences pour se lancer dans l'aventure.
Il avait eu le plaisir de mener officiellement Jeanne Duval aux pieds de l'autel pour la marier à Robert Lancel. Les deux veufs furent heureux de se jurer un amour éternel avec l'aval du frère.
Les enfants de Jeanne revinrent vivre chez leur mère. Pas tous, bien entendu, les mariés n'en avaient pas les moyens et beaucoup était devenu des adultes. Mais les filles les plus jeunes retrouvèrent leurs petits frères avec joie.
Jeanne Lancel retrouva ainsi quatre de ses enfants. Ses deux aînés préféraient rester au service de leur patron en tant qu'ouvrier agricole et Margaux restait cloîtrée dans son couvent...
Jean Valjean voulait s'évader mais il attendait un signe de Javert. Il espérait des nouvelles du policier. Partir maintenant équivalait à perdre définitivement sa trace. Les mois passaient et il avait l'impression que sa vie était figée.
Enfin, un matin lui apporta la permission de partir pour Montreuil…
Jean,
Je suis muté à Marseille. Je suis donc le plus jeune officier de police du commissariat.
Je vais travailler dur pour faire honneur à mon protecteur et essayer de devenir inspecteur.
J'espère que tu vas bien.
Je pense souvent à toi.
Javert
Sergent de police
Le style inimitable de Javert, froid et concis, rien de personnel. Tout transparaissait dans les quelques phrases qui clôturaient la lettre. Si courte.
Mais la lettre était accompagnée d'une adresse située à Marseille. Une adresse, cela signifiait que Javert voulait que Valjean lui réponde.
Ce que le forçat fit immédiatement, avant de préparer sa malle et de quitter Crèvecoeur-le-Grand.
Javert,
Je suis content d'avoir eu de tes nouvelles. Tu m'as manqué. Je suis très content et très fier de ta réussite. Pour ma part, j'ai végété chez M. Letellier mais je ne suis pas fait pour le métier de paysan. Je vais partir habiter à Montreuil-sur-Mer comme je te l'ai dit. C'est une ville située en Picardie. Là-bas, je verrai ce que l'avenir me réserve.
J'aimerais beaucoup que tu fasses partie de cet avenir.
Écris-moi ! Et peut-être un jour, viens-me voir ?
Jean Valjean
Ouvrier agricole
Les saluts furent longs et fastidieux. Jeanne pleura beaucoup le départ de son frère mais elle savait qu'il avait raison. Valjean avait plus de trente ans, il devait enfin faire sa vie. Elle-même commençait à parler d'un nouvel enfant avec le policier de Crèvecoeur. Ses enfants étaient heureux de cette perspective. La vie s'améliorait enfin pour cette malheureuse femme. L'inspecteur de police ne gagnait pas beaucoup mais Jeanne continuait à travailler pour M. Letellier. Le patron avait aménagé son poste et le couple s'en sortait de leur mieux.
Montreuil-sur-Mer…
Qu'est-ce que l'avenir allait bien réserver à Jean Valjean ?
Il n'y eut aucun bond dans le temps. Aucun voyage inattendu. Valjean vivait pleinement cette vie, espérant presque que ce soit la dernière. La seule. La vraie.
Montreuil était toujours la même ville, même s'il y entrait avec quinze ans d'avance. Il commença par se présenter humblement dans le commissariat de la ville. Il présenta ses papiers, son passeport de forçat et ses lettres de recommandation, venant de plusieurs usines de France et dont la dernière était celle de M. Letellier. Toutes attestaient de son honnêteté et de son sérieux. Son dossier était surprenant et admirable.
Mais voilà, c'était un forçat.
Un des policiers l'examina avec mépris. Et ce fut un véritable flash venu du passé, c'était le père des deux enfants qu'il avait sauvés d'un incendie.
« Monsieur Magnier ?! »
L'homme ainsi interpellé parut surpris et regarda avec encore plus de soin ce forçat déguisé en honnête homme.
« Qui t'as parlé de moi ?
- Pardonnez-moi, se reprit Valjean, se fustigeant de sa stupidité, il allait devoir mentir, encore. On m'a parlé de vous au relais de diligence. Vous êtes le chef de la police de Montreuil.
- En effet. Et je n'aime ni les menteurs, ni les forçats. Qu'est-ce-que tu veux ?
- Je voudrais m'installer à Montreuil. Je cherche du travail.
- Y en a pas ! Fous-moi le camp de la ville ! »
Désespéré, Valjean se rappelait son arrivée dans Montreuil, acclamé par tous après avoir sauvé la vie des enfants, au péril de la sienne.
« Monsieur, je vous prie de me laisser ma chance. Il y a bien quelque chose que je peux faire. Il…
- Il y a bien Monsieur Fauchelevent…, lança un des policiers, sur un ton indifférent.
- Monsieur Fauchelevent ? T'es pas fou ?, rétorqua son collègue.
- Il peut embaucher monsieur. »
Un rire, moqueur, méprisant, ironique démontra assez l'inanité de cette idée.
« Pourquoi pas ?, reprit M. Magnier. C'est une excellent idée, sergent. »
Puis se tournant vers Valjean, il tamponna son passeport et le lui rendit en souriant.
« T'as qu'à demander M. Fauchelevent. C'est le plus riche de la ville. Il a une ferme sur la route de Boulogne.
- Merci, monsieur. »
On salua en hochant la tête. Valjean entendit les rires dans son dos en quittant le commissariat. Ce n'était qu'une sale blague qu'on lui faisait. Ils devaient être tous tellement certains que M. Fauchelevent allait jeter les chiens à ses trousses. Peut-être même que le forçat allait se retrouver en cellule ce soir-là, les pieds et les poings menottés, arrêté pour trouble de l'ordre public… Une plainte contre un forçat libéré et le pauvre gars retournait aussitôt en prison.
Mais M. Fauchelevent avait été son ami, son frère. Le père Fauchelevent !
Valjean voulait le revoir et, qui sait, redevenir son ami.
Il savait qu'une usine de verroterie existait à Montreuil-sur-Mer, c'était là qu'il avait commencé sa vie de Père Madeleine, mais l'idée de revoir M. Fauchelevent le porta à se diriger plutôt vers le domaine de ce dernier.
En effet, le père Fauchelevent était riche. Il travaillait aussi comme tabellion auprès des notaires de la ville. Il était riche et respecté.
Il possédait un domaine composé de plusieurs hectares de surfaces cultivées avec différentes productions. Il essayait aussi de moderniser sa production, utilisant l'assolement quadriennal, drainant au maximum les terres, développant la sélection du cheptel pour améliorer les races et obtenir de meilleurs rendements.
Valjean fut content de ses lectures au bagne. Il était plus apte à devenir agronome.
Mais monsieur Fauchelevent n'était pas encore devenu le Père Fauchelevent, c'était un homme orgueilleux et sûr de sa place, un homme riche et hautain. Il toisa avec mépris le forçat libéré posté humblement devant lui et osant le déranger pour obtenir un emploi.
« Je n'ai besoin de personne, asséna simplement le paysan aisé. Et encore moins de quelqu'un comme toi. »
Valjean avait essayé, il avait espéré mais les aléas de la vie avaient transformé monsieur Fauchelevent en Père Fauchelevent… Au moins, il pouvait espérer s'en aller sans avoir les chiens aux basques ou la bastonnade par les domestiques.
Puis une voix, faible et amusée, brisa la scène du renvoi.
« Gaston, tu devrais lui laisser sa chance.
- Ultime ! Va te coucher ! »
Un jeune homme apparut, souffreteux et faible, il se soutenait à une canne et observait les deux hommes avec un sourire bienveillant.
Valjean ne put rien dire, il observait, abasourdi, Ultime Fauchelevent. L'homme dont il avait usurpé l'identité à Paris et durant de nombreuses années de sa vie.
C'était un jeune homme, à peine sorti de l'adolescence et il était malade, peut-être de la tuberculose ou d'une autre maladie pulmonaire vue la toux qui le prenait régulièrement. Monsieur Fauchelevent se leva et vint soutenir son frère, follement inquiet.
« Va te coucher !
- Tu devrais lui laisser sa chance, répéta le malade.
- Que dis-tu ? Je n'ai que faire d'un forçat !
- Un homme sérieux et travailleur... »
Gaston Fauchelevent avait fait s'asseoir le jeune homme dans son fauteuil de maître. Ultime examina les papiers de Jean Valjean, encore sur la table. Son passeport, des lettres de recommandation. Celle de M. Letellier attira ses regards. L'homme était connu dans la région.
« Il a même travaillé dans l'agriculture, Gaston.
- Normal, cracha l'homme plus âgé. Que veux-tu qu'il fasse comme travail ? Un forçat !
- Il a travaillé dans de nombreuses usines. Le Creuzot… La faïencerie de Creil-Montereau… Pourquoi tellement de patrons différents ? »
Ultime Fauchelevent regarda Valjean avec gentillesse mais ses yeux avaient déjà la profondeur de ceux qui se savent condamnés. Il lui souriait mais en réalité, il n'était déjà plus là. Il se forçait à s'intéresser encore un peu aux vivants et ce forçat l'intriguait.
« Je voulais voir du pays et apprendre les techniques, monsieur. »
Le jeune malade hocha la tête, compréhensif et ajouta :
« Ici, il n'y a qu'une usine de verroterie. Mais elle végète. C'est une ville calme. Seulement le port et les champs.
- Il pourrait y avoir une usine prospère un jour, » souffla Valjean, avec espoir.
Cela donna envie à Ultime Fauchelevent de vivre encore un peu pour voir cela.
« Une usine prospère à Montreuil ?, grogna M. Fauchelevent l'aîné. Quelle stupidité ! Les matières premières sont trop chères. Il n'y a ni charbon, ni métal. »
SCÈNE XIV
Ultime Fauchelevent regarda son frère cette fois, un ciel clair, presque transparent.
« Il sait lire et écrire, renchérit le malade.
- Pourquoi tiens-tu tellement à ce que je l'embauche ? J'ai bien assez avec mes ouvriers. Nul besoin d'une nouvelle bouche à nourrir !
- Tu en as besoin. Pour me remplacer.
- Ultime !
- Il sait lire et écrire. Il a des connaissances en agriculture. Il pourra tenir ta comptabilité.
- Ultime !
- Je ne suis pas éternel, mon frère. Et je me fatigue vite.
- Va te coucher !
- Embauche-le ! Je serais content de parler avec un forçat ! »
Un petit sourire, le premier, se forma sur les lèvres de M. Fauchelevent en entendant ces mots.
« Avoue que c'est cela qui t'a fait sortir du lit. Un forçat !
- Tu l'embauches ?
- Très bien, monsieur Ultime Fauchelevent. J'embauche ton forçat mais seulement à l'essai. Et tu seras responsable de tout ce qui se produit à cause de lui. Si jamais il nous vole ou il nous tue, ce sera ta faute !
- J'assumerais. Vous m'aidez à me coucher, monsieur Valjean ? »
Valjean obéit, un peu perdu et M. Fauchelevent leva les yeux au ciel, agacé.
« Ne le vouvoie pas ! C'est un forçat et un employé !
- Vous me raconterez votre vie monsieur ?
- Oui, je ferais tout ce que vous désirerez monsieur Fauchelevent.
- Au moins, il est poli, » conclut l'aîné Fauchelevent avant de renvoyer les deux hommes.
Son frère parce qu'il était souffrant et crachait le sang depuis quelques jours, le forçat parce qu'il n'aimait pas du tout embaucher un inconnu de cette façon. Et il n'aimait pas qu'on lui force la main.
Mais si cela pouvait faire plaisir à son frère… Il s'inquiétait tellement pour lui…
M. Ultime Fauchelevent était un jeune homme souffreteux, sans cesse malade et ce depuis la naissance. Il n'avait jamais quitté la maison familiale, restant avec son frère qui se chargeait de tout pour lui. D'ailleurs M. Gaston Fauchelevent ne s'était jamais marié en partie à cause de son frère.
C'était de ces secrets qui n'étaient des secrets pour personne.
Et Valjean aida le jeune malade à se recoucher, horrifié de la maigreur du corps et de la pâleur du visage.
« Alors, monsieur Valjean, vous me racontez votre vie ?
- Ne devriez-vous pas vous reposer monsieur ?
- Bientôt je me reposerai bien assez. »
Un sourire navré.
Oui, bientôt le jeune homme allait se reposer définitivement.
Valjean songea en frissonnant que le Père Fauchelevent avait du songer à son frère durant de nombreuses années au couvent du Petit Picpus, à chaque fois qu'il appelait M. Madeleine « Ultime ».
« Je suis un forçat libéré de Toulon, j'ai été condamné à cinq ans de bagne pour un vol de pain... »
Et Valjean raconta sa vie. Encore une fois. Cela faisait combien de fois ? Il était incapable de répondre.
Une longue journée. Ultime Fauchelevent finit par s'endormir. Le bruit de sa respiration fort et rauque prouvait assez par lui-même l'état déplorable dans lequel se trouvaient ses poumons.
Et la vie s'écoula lentement...une fois de plus...
Jean Valjean se retrouva ouvrier agricole à nouveau mais cette fois les choses furent différentes.
Jean Valjean était devenu une sorte d'homme à tout faire du jeune Ultime Fauchelevent. Son secrétaire, son aide, son soutien. Il l'aidait à marcher, il lui faisait la lecture, il lui racontait sa vie. Il lui racontait même ses autres vies et cela faisait rire le jeune homme.
« Des bateaux volant ?! Voyons Jean, tu as une imagination débordante !
- Et des voitures roulant sans chevaux !, » ajoutait Valjean, d'un sourire de conspirateur.
Les deux hommes riaient. Jusqu'à ce qu'Ultime s'étouffe à cause de ses poumons abîmés.
M. Fauchelevent se faisait un sang d'encre pour son frère.
Un soir, une crise terrible avait terrassé le jeune malade. Ultime se reposait enfin, vaincu par le laudanum et la fièvre. Son menton était maculé de sang. Le médecin venait de partir et il n'était pas confiant. La main qu'il posa sur l'épaule de M. Fauchelevent se voulait apaisante.
Les deux hommes s'assirent au chevet d'Ultime, prêts pour une nuit de veille.
Valjean était présent à Montreuil-sur-Mer depuis des mois maintenant. Il était devenu une figure connue de la ville.
Les premiers jours, les habitants étaient venus, l'air de rien, examiner la bête curieuse. Un forçat ! Le chef des gendarmes, M. Magnier, avait pris la peine de visiter M. Fauchelevent pour le mettre en garde. Un forçat ! Les propres employés de M. Fauchelevent avaient demandé à leur patron de revoir sa décision d'embaucher un tel homme. Un forçat !
Si cela n'avait tenu qu'à lui, M. Fauchelevent aurait chassé Jean Valjean. Un forçat ! Mais son frère défendait Valjean, son frère reprenait un semblant de vie en sa présence. Un forçat !
Il fallait plusieurs semaines avant que les mentalités commencent à évoluer lentement. Un forçat, oui, mais...
Jean Valjean était travailleur, efficace, dévoué, intègre, honnête...
Le forçat s'amusa de voir les pièges grossiers qu'on lui tendait pour le faire chasser de chez M. Fauchelevent. Ce fut une bouteille de vin oubliée dans le jardin, propice à une beuverie en solitaire, ce fut une bourse remplie d'argent qu'on abandonna sur un meuble dans le bureau du patron, facile à voler, ce fut une femme venue lui faire des avances, histoire de prouver son besoin de luxure... Un forçat !
Jean Valjean ramena docilement la bouteille de vin au cellier, il reposa la bourse en plein milieu du bureau de M. Fauchelevent, il s'excusa humblement auprès de la femme...
Oui, le vol et le bagne n'avaient pas noirci son âme au point d'en faire une bête malfaisante.
« Je ne t'ai jamais remercié d'avoir pris soin de mon frère, lui lança tout à coup M. Fauchelevent.
- Ce n'est pas nécessaire, monsieur.
- Peut-être pourrais-tu m'aider avec la paperasse ? Ultime gère...gérait le domaine. Je n'ai pas le temps de me charger de la trésorerie.
- Si vous le voulez, monsieur. Je serais honoré de vous aider. »
M. Gaston Fauchelevent leva les yeux, deux perles brillantes de larmes, si tristes. Valjean reconnut le regard de son ami, le Père Fauchelevent et lui sourit par habitude.
« Merci Valjean. Vous pourrez me rendre service. »
On le vouvoyait ? La relation entre les deux hommes était en train d'évoluer.
Ultime Fauchelevent ne sortit pas de son lit pendant des jours et des jours. Le médecin n'était pas confiant. La maladie avait fait de nombreux ravages.
Et Jean Valjean devint le secrétaire de M. Fauchelevent. Il ne quitta plus le domaine et ne vint plus dans les champs. Cela provoqua des critiques bien entendu mais personne n'osa s'opposer à la décision du maître.
Nul n'ignorait que le jeune M. Ultime se mourrait et que le forçat savait lire et écrire. Lui.
Les affaires du domaine, laissées longtemps à l'abandon, allaient mal. M. Fauchelevent avait perdu beaucoup de biens et d'argent. Valjean se souvenait que lors de son arrivée dans Montreuil-sur-Mer, la première fois, M. Fauchelevent était en phase descendante. Il avait déjà perdu son domaine, son poste de tabellion, son argent, sa position de notable... Il n'avait plus qu'une charrette et un cheval et était devenu simple transporteur de marchandises.
Cela allait lui coûter sa jambe et son cheval.
Valjean essaya d'en parler à plusieurs reprises avec M. Fauchelevent mais ce dernier n'écoutait pas. Il passait sa vie chez les notaires de la ville, usant ses yeux à retranscrire leur dossier, en travaillant comme tabellion, ou auprès de son frère, à profiter au maximum des derniers instants de celui-ci.
La situation était critique.
Valjean, nommé officiellement contremaître du domaine, convoqua un à un les employés de M. Fauchelevent. Il reconnut des hommes et des femmes qui allaient un jour travailler pour lui. Pour eux aussi, la chute de M. Fauchelevent allait être dure.
« Mais la ferme des Arnars [renards en Picard] ? Elle a été vendue ?
- L'année dernière, monsieur. Le patron voulait s'en débarrasser. »
On ne tutoyait plus Jean le forçat, on vouvoyait M. Valjean, le contremaître.
S'en débarrasser ? Oui, cela était visible sur les registres. Le patron avait eu besoin de s'en débarrasser, vu l'énorme déficit dans ses comptes. Cela correspondait aux travaux de modernisation du domaine, avec les nouvelles bêtes venues de Hollande et d'Angleterre. Avec de nouvelles charrues, plus modernes, disposant de socs qui pénétraient bien la terre. Un domaine agricole à la pointe de la modernité. Mais les ventes ne suivaient pas et M. Fauchelevent avait du mal à faire face aux dépenses que cela représentait.
Le vieux paysan devait être désolé de voir que toute cette modernité n'arrivait pas à lui permettre de faire mieux que l'ancienne méthode.
Jean Valjean faisait de son mieux pour redresser la barre.
M. Madeleine n'avait pas tenu sa comptabilité. Dés qu'il le put, il engagea un secrétaire pour le faire. Il n'avait pas été longtemps à l'école et ne connaissait que les bases. Il comptait sur ses doigts et comptait mal. Jean-le-Cric avait appris ce qu'il avait pu.
Jean Valjean était un peu meilleur élève et surtout le chantier l'avait obligé à calculer et faire des prévisions. Tenir un budget.
M. Fauchelevent avait un avenir très sombre. Bientôt il allait devoir vendre la totalité du domaine et licencier des employés.
Ces soucis transparaissaient sur le visage de Jean Valjean, il les emmenaient jusque dans la chambre d'Ultime.
« Que se passe-t-il ?, demanda-t-il un jour au contremaître de son frère.
- Rien d'important, répondit Valjean en se secouant. Veux-tu que je te lise quelque chose ?
- Jean ! Que se passe-t-il ? Où est ton sourire ? »
Devant l'exclamation si juvénile du malade, Valjean retrouva un semblant de sourire.
« Mieux !, approuva le jeune homme. Alors maintenant, dis-moi ! Que se passe-t-il ?
- Je ne veux pas t'ennuyer avec des soucis de gestion...
- Tu as vu la faillite de mon frère ? Ce n'est pas un secret.
- Mais, ton frère semble ne pas s'en rendre compte. Il refuse d'en parler avec moi. Je ne sais pas quoi faire !
- Gaston est fier. J'espère qu'il ne souffrira pas trop de la perte de la ferme. »
Une telle indifférence choqua Valjean, mais on pardonna au malade.
« Comment les choses ont-elles pu en arriver là ?, rétorqua Valjean, une pointe de dureté dans la voix, il savait très bien que c'était Ultime lui-même qui avait géré la trésorerie les années précédentes.
- Mon frère dépense à tort et à travers. Pour la ferme, pour moi...pour le prestige. Je n'ai jamais eu gain de cause contre lui. On ne peut que serrer les dents et trouver des solutions provisoires.
- Cela ne suffit plus !
- Des palliatifs en attendant la fin.
- NON !, » gronda Valjean, sèchement.
L'ancien forçat refusait qu'on abandonne ainsi la partie. Cette soudaine velléité surprit le malade qui se redressa pour examiner Valjean. Intensément.
« Tu as vu le portique au-dessus de l'entrée, construit tout en pierre de taille ?
- Oui, c'est un élément magnifique.
- Il nous a coûté notre première ferme. La ferme des Annettes [canne en Picard]. J'ai discuté des semaines avec mon frère mais il voulait un portique pour en imposer à nos voisins. »
Baissant la tête et soupirant de dépit, Ultime ajouta :
« Mon frère est suffisant.
- Que faire alors ?
- Prier pour trouver une solution pour renflouer nos caisses ou alors commencer à chasser des employés.
- Seigneur... »
Ultime Fauchelevent ne dit rien de plus. Il compatissait devant la situation désagréable de Jean Valjean. Il avait connu la même quelques mois plus tôt. Son frère était suffisant, prétentieux et imbécile. Mais c'était son frère.
Ha si M. Madeleine existait déjà avec ses millions...
Jean Valjean essaya de trouver le temps d'écrire une lettre à Javert. L'homme lui manquait
Fraco,
Tu me manques. Je suis enfin installé à Montreuil-sur-Mer. Je ne suis pas encore patron d'industrie mais je ne suis plus un ouvrier agricole. Je suis contremaître chez M. Gaston Fauchelevent.
J'aimerai de tes nouvelles en attendant de te revoir.
Jean
Il n'y eut pas de réponse immédiate. Valjean eut même peur d'avoir perdu la trace de Javert. Le policier aurait pu être nommé ailleurs, dans une autre ville de France.
SCÈNE XV
Il fallut attendre quelques semaines pour qu'enfin le courrier lui rappelle l'éclat de deux yeux gris magnifiques et les senteurs marines de Toulon.
Jean,
Mon poste de sergent m'occupe beaucoup. Marseille est une grande ville, riche et peuplée. Toulon est petit à côté. Il y a de nombreux crimes et délinquants.
Je suis sans cesse sur la brèche. J'ai assisté à de nombreuses arrestations. Je suis choqué par la violence utilisée par la police. Je vais m'efforcer d'arrêter des criminels en utilisant le moins de violence possible.
Je ne sais pas quand je serai libre de venir te voir.
Tu me manques. Fichu forçat !
Et ton usine ? Quand est-ce que je pourrais venir la visiter et te voir dans un costume de patron ? Histoire de te donner des conseils sur la manière de gérer la sécurité.
Fraco Javert
Sergent de police
P.-S. : essaye d'avoir un très grand bureau pour que je puisse te baiser dessus.
La fin de la lettre fit rougir si fort Valjean qu'il jeta un regard affolé autour de lui. Oui, les deux hommes se manquaient.
C'était le seul défaut de cette vie.
Mais l'idée de l'usine était une bonne idée. Valjean revit ses plans, fit ses comptes, prévit un budget. Il n'avait pas les fonds, bien entendu. Il n'avait pas d'argenterie volée à un évêque pour lui permettre de financer les travaux.
Bien entendu, il chercha des mécènes possibles. Comme si il en avait beaucoup à disposition.
Seulement, ce ne fut que lorsqu'il dut se résigner à envisager de vendre une nouvelle part du domaine de M. Fauchelevent qu'il se décida à parler de son projet.
« Encore l'usine de verroterie ?!, fit M. Fauchelevent, estomaqué.
- Oui. On pourrait la reprendre !
- Mais la matière première est hors de prix.
- Je sais monsieur. Mon idée est de créer du jais artificiel.
- Du jais artificiel ? »
Et cette fois, l'homme éclairé par les Lumières et se voulant à la pointe de la science écouta cet étrange forçat lui expliquer comment on pouvait renflouer l'usine, en faire une industrie prospère, enrichir la région et sauver la ferme.
Il suffisait pour cela de substituer dans la fabrication du jais noir la gomme laque à la résine. Pour les bracelets, il fallait les couler en tôle simplement rapprochée et non les couler en tôle soudée. Cela allait permettre de réduire drastiquement le prix de la matière première.
Ainsi, à long terme, on allait élever le prix de la main-d'oeuvre, ce qui serait un bienfait pour le pays, on allait améliorer la fabrication, ce qui serait un bienfait pour le consommateur, enfin, on allait vendre à meilleur marché, tout en triplant le bénéfice, ce qui serait un profit clair pour le manufacturier.
M. Fauchelevent ne savait plus quoi dire. Il était visible que Jean Valjean ne parlait pas dans le vague, il avait étudié le projet, il avait déjà des dessins de bracelet de réalisé et même des chapelets. Magnifiques œuvres d'art.
Valjean se souvenait des paroles qu'il avait prononcé sur son lit de mort à Marius et Cosette, pour expliquer la provenance de la fortune de M. Madeleine.
« Le jais blanc vient de Norvège, le jais noir vient d'Angleterre, la verroterie noire vient d'Allemagne. Le jais est plus léger, plus précieux, plus cher mais on peut faire en France des imitations comme en Allemagne. L'Espagne est très demandeuse. C'est le pays du jais. »
M. Fauchelevent écoutait, perdu dans les explications techniques, il rappelait Marius à Valjean. Le jeune avocat avait eu le même regard estomaqué. Jean Valjean n'était pas un imbécile, il avait déposé un brevet pour son invention. Il avait remporté un franc succès à Paris.
Jean Valjean continua ses explications, dévoilant d'autres plans, des dessins, des idées pour améliorer encore l'usine qui n'était même pas encore à eux.
« Il faut une petite enclume de deux pouces carrés et une lampe à esprit de vin pour amollir la cire. Vous voyez, monsieur, en verroterie, la cire se fait avec de la résine et du noir de fumée et coûte quatre francs la livre. Mais avec de la gomme laque et de la térébenthine, elle ne coûte que trente sous et elle est bien meilleure. Les boucles se font avec un verre violet qu'on colle au moyen de cette cire sur une petite membrure en fer noir. Le verre doit être violet pour les bijoux de fer et noir pour les bijoux d'or.
- Mon Dieu, Valjean. Mais c'est un projet incroyable que tu as là !
- Oui. Mais il me manque l'apport pour entamer les travaux. Racheter l'usine, déposer le brevet, embaucher des ouvriers, acheter la matières premières, aménager les locaux... Il faut des fonds pour démarrer cette activité !
- Combien de temps avant d'être rentable ?
- Trois ans ! »
Cela refroidit M. Fauchelevent. Mais une usine n'était pas un champ, il ne suffisait pas d'une année pour procéder à la récolte.
« Je vais réfléchir. »
Les semaines passèrent. M. Fauchelevent réfléchissait. La situation financière de la ferme devenait catastrophique et Jean Valjean dut se résigner à vendre une parcelle du domaine. Avant de le faire, il n'en dormait plus, y songeant sans cesse, voyant cela comme un échec personnel.
« Que se passe-t-il Jean ?, lui demanda à nouveau Ultime de son lit de douleur.
- Suis-je si lisible ?
- Un vrai livre ouvert ! »
Un sourire triste. Cette fois, les jours étaient comptés. Le jeune homme ne se levait plus, n'ayant plus la force de manger seul. Il prenait des doses de plus en plus affolantes de laudanum pour calmer la douleur. Et ses draps, sa chemise, son oreiller, tout était tâché de sang.
« Toujours la ferme ?, fit le malade, compréhensif.
- Toujours. Je suis impuissant à empêcher la catastrophe. Sauf...sauf...
- Sauf ? »
Il ne voulait pas en parler mais toute sa vie tournait autour de son usine. Le seul moyen de sauver M. Fauchelevent de la ruine. Il ne savait pas quoi faire d'autre.
« Peu importe. Ton frère a dit qu'il réfléchissait.
- Hooo ? Tu as trouvé une solution ! Et Gaston tergiverse, bien entendu. Il a toujours été timoré.
- Timoré ? Pourtant quand on voit les travaux de modernisation de la ferme...
- C'est moi qui l'ai poussé à agir, sinon nous en serions encore à l'assolement triennal et à la jachère. Explique-moi ton projet... »
Et Valjean expliqua, moins sûr de lui tout à coup. La seule réponse qu'Ultime lui donna fut celle-ci :
« Mon frère travaille chez un notaire. Je sais rédiger un blanc-seing.
- Un blanc-seing ?
- Donne-moi du papier et de quoi écrire Jean. »
Ce fut fait. Puis le forçat soutint le jeune malade durant son travail d'écriture. Ce fut court Dieu merci mais infiniment douloureux. Enfin, Ultime donna le document signé et plié à Valjean.
« Comment vous allez appeler cette usine ?
- Je ne sais pas... Ultime ? »
Un rire amusé qui se termina dans une toux atroce et humide.
« Quel horrible nom pour une usine de verroterie ! »
Puis Valjean donna du laudanum à Ultime qui s'endormit, brisé par la conversation.
Le surlendemain, Ultime demanda l'air de rien à son frère où en étaient les travaux. Comme ce dernier ne comprenait pas, Ultime parla tout simplement de l'usine de jais artificiel.
Le regard noir que jeta M. Fauchelevent sur Valjean fit frissonner ce dernier.
« Il n'y a aucune usine de jais artificiel de prévu, mon frère.
- Je ne suis pas d'accord, s'opposa doucement le mourant. J'ai donné mon accord à Valjean pour qu'il fasse le nécessaire en mon nom.
- ULTIME !, glapit M. Fauchelevent, agacé.
- Un blanc-seing pour le rachat et la modernisation de l'usine de verroterie de Montreuil-sur-Mer.
- Ultime, non, fit catégoriquement le maître du domaine.
- Un joli projet pour sauver la ferme des parents et qui sait ? Tu pourras même racheter nos fermes perdues. »
Un argument qui fit mouche. Cela calma le vieux paysan. La vente des parts du domaine Fauchelevent était une douleur éternelle pour le fils aîné de la famille.
« Et si cela ne marche pas ?, demanda doucement M. Gaston Fauchelevent.
- Tu as dit que tu me tiendrais pour responsable. Tout ce que fera ce forçat dans notre maison sera entièrement de ma faute. Tu te souviens ?
- Oui, je me souviens. »
Une conversation qui remontait presque à dix mois maintenant.
« Du jais artificiel ? Quelle drôle d'idée !
- Ce forçat a fait tourner la tête de M. Fauchelevent !
- Il va se trouver sur la paille ! Vous allez voir ! »
Et ils virent... Tous ces curieux de la ville de Montreuil-sur-Mer. Tous surpris devant le rachat de la vieille usine de verroterie par M. Fauchelevent effectué en compagnie de M. Valjean. Deux associés !
L'usine s'appela « Les tailleurs d'image » et se spécialisa dans les articles religieux. Quelques amis de M. Fauchelevent vinrent le conseiller de renoncer à cette folie mais M. Fauchelevent tint bon.
Il allait le faire pour son frère.
Il lui avait promis un chapelet pour son lit de mort.
Valjean partit pour Paris afin de déposer son brevet d'invention. Il avait laissé Fauchelevent gérer l'usine, aménager des salles, acheter quelques machines, vérifier les stocks de matière première, embaucher quelques nouveaux ouvriers...
La ferme des Fauchelevent avait perdu toutes ses dépendances et autres métairies pour ce projet. Un pari sur l'avenir.
La première fois, cela avait marché avec un franc succès. Valjean espéra que cela serait de même dans cette vie-ci.
Et puis Valjean fut heureux d'être loin de tous, seul à Paris. Heureux car il retrouva quelqu'un qui l'y attendait avec impatience.
Un certain sergent de police envoyé à Paris pour se former sur les ordres de son patron, M. Chabouillet. Javert avait vingt ans devant lui pour devenir inspecteur de Première Classe, il devait d'abord monter un à un les échelons de la carrière d'officier de police.
Il l'avait annoncé à Valjean dans une de ses lettres. Il serait à Paris pendant plusieurs semaines, M. Chabouillet voulait le voir à l'œuvre dans les rues de Paris. Le former à la dure. Et Javert était trop content de lui obéir.
Valjean fit simplement coïncider la période de son dépôt de brevet à Paris avec la présence du sergent Javert à Paris.
A son arrivée dans la capitale, Valjean chercha un homme, grand, imposant, tout de noir vêtu et un bicorne à cocarde. Il lui fallut quelques minutes pour repérer la silhouette dans l'ombre d'une porte cochère.
Les deux hommes se rapprochèrent et se saluèrent simplement.
Dix mois !
Dix mois sans se voir, seulement quelques lettres irrégulières et assez froides dans l'ensemble. Ils n'étaient pas des poètes et ne savaient pas grand chose de l'amour. Par contre, ils connaissaient très bien le désir maintenant. Et il irradiait de leurs yeux. Se dévorant l'un l'autre.
« Bonjour, M. Valjean, fit poliment l'officier de police.
- Bonjour, sergent, répondit tout aussi respectueusement le nouveau patron d'industrie.
- Je vous mène à une auberge, discrète et modeste ?
- Faites donc, sergent. »
Paroles pleines de civisme. On marcha quelques temps, épaule contre épaule, ne se touchant pas, se frôlant à peine.
« Donc tu as ouvert ton usine ?, demanda le policier.
- Elle est achetée, je viens déposer le brevet de mon invention.
- Ton jais artificiel ? Je dois t'avouer que je n'ai rien compris à ta lettre d'explication. Tu me montreras un produit fini un jour et je pourrais mieux te suivre. »
Javert avait pris de l'assurance. De la prestance. Ses bottes claquaient fort sur le pavé de Paris et on s'écartait avec soin de son chemin. Javert le policier ! Cela fit sourire Valjean. Il avait hâte de revoir l'inspecteur Javert !
« Donc tu es en formation à Paris ? J'ignorai que les policiers avaient des formations.
- Ils n'en ont pas, répondit Javert. C'est une idée de mon patron. Il veut que je sois le meilleur policier de France.
- Vraiment ? »
Un fin sourire, un peu moqueur. Cela fit lever les yeux au Ciel à Javert.
« Très bien ! M. Chabouillet a honte de mon manque de connaissances en matière juridique. Il m'a forcé à venir à Paris pour suivre des cours de droit.
- Sérieusement ?
- Un policier qui ignore la loi est un mauvais policier. Je sais lire, écrire, compter mais cela ne suffit pas à faire de moi un bon policier. Comment faire respecter la loi si on ignore la loi ?
- Juste. »
Ainsi c'était de cette façon que Javert avait appris la loi. Les articles du Code Pénal et du Code Napoléon n'avaient que peu de secrets pour l'inspecteur Javert. L'homme était procédurier à l'extrême. Mais Valjean ne blâmait pas M. Chabouillet, au contraire, il avait raison. Un policier ne devrait pas ignorer la loi qu'il est censé faire respecter.
Comme Javert avait du haïr profondément M. Madeleine quand celui-ci lui avait sorti les textes de loi !
Mais, même si cela était juste, ce n'était pas la procédure habituelle. Les policiers n'étaient pour la plupart pas formés du tout et certains étaient même illettrés et corruptibles.
Javert était une exception !
« Combien de temps restes-tu à Paris ? »
Une question pour Valjean.
« Combien de temps dure ta formation ? »
Une question pour Javert.
« Je dois passer des examens à la fin de l'année. Je suis nommé à Paris pour encore trois mois.
- Je ne peux pas rester trois mois à Paris avec toi. »
SCÈNE XVI
Et pourtant trois mois ensemble à Paris…
C'était dit. Cela brisa la belle ambiance et amena la tristesse sur leur front.
« Combien de temps prend le dépôt d'un brevet ?, reprit Javert.
- Normalement trois jours. Je peux arguer d'un retard et rester cinq. Mais davantage serait suspect.
- Je peux passer à l'université le matin pour prendre les sujets du jour. Je ne peux de toute façon pas suivre les cours magistraux. J'ai mon poste de sergent à gérer ! Mais j'ai de la lecture et des devoirs à faire.
- Je t'aiderai ! »
Cette exclamation véhémente fit revenir les sourires et les regards tendres.
« Tu me liras des passages du Code pendant que je te sucerai la bite. »
Une intense rougeur macula les joues de Valjean tandis qu'impassible le policier ouvrait la porte d'une auberge.
« Monsieur Javert !, s'exclama-t-on. Vous avez votre invité ?
- Voici M. Valjean. Il occupera la chambre durant cinq jours.
- Bien ! S'il veut bien signer le registre. Voulez-vous déjeuner ?
- Après. »
Un simple mot, aboyé sur un ton impératif. On acquiesça sans rien dire et Valjean reçut une clé. Javert entraîna Valjean dans l'escalier de l'auberge.
C'était plutôt une pension de famille. Les repas devaient être pris en commun. Quelque chose de simple et de familial. Pas cher.
La chambre se trouva être la 117, ce qui fit sourire Valjean. Javert, entreprenant et pressant, fit entrer le forçat dans la petite pièce avec force.
Juste le temps de fermer la porte à clé.
Juste le temps de retirer le bicorne pour le laisser tomber à terre.
Et Javert était contre Valjean, il l'embrassait avec un désir profond. Né de plusieurs mois d'abstinence et de besoin.
« J'ai envie de toi, avoua le policier. Tellement... Tu me rends fou.
- Ho Fraco...
- Tu m'as manqué... »
Il y eut des caresses de plus en plus appuyées. Valjean se mordait les lèvres, soumis à un plaisir de plus en plus intense. Son sexe en devenait douloureux de dureté.
Il ne fallut pas longtemps au policier pour ouvrir le manteau afin d'accéder au pantalon du forçat et en sortir le sexe, rouge d'excitation. Javert embrassait profondément Valjean, ses mains glissaient habilement sur le sexe, un mouvement de va-et-vient qui rendait fou le forçat.
« Fraco..., gémit Valjean.
- Dis-moi à quel point tu me veux... »
Une bouche dans son cou. Il souffla de frustration lorsque Javert lâcha son sexe.
« Je te veux...
- Mhmmmm Jean... »
Les mains revenaient pour défaire ses vêtements. Le manteau tomba à terre, la chemise fut retirée et dévoila le torse de Valjean, les mamelons furent aussitôt caressés et malmenés. Javert embrassa encore et encore Valjean. Il était ivre de ses baisers. Valjean se rebella enfin et déshabilla à son tour le policier.
Le collier de cuir, l'uniforme... Il fut surpris de voir à quel point dévêtir un policier de son uniforme excitait le forçat qu'il était.
« Tu es si beau... Fraco... »
Il caressa à son tour la poitrine, le ventre, descendant vers les cuisses encore vêtues de leur pantalon.
« Nu...nu... Je te veux nu..., » murmura Valjean.
Un rire un peu essoufflé.
Était-ce prudent ? Non ce n'était pas prudent ! Le mieux était de se satisfaire le plus vite possible. Avec les mains et la bouche.
Javert opta pour la bouche.
Il s'échappa des mains caressantes de Valjean pour se mettre à genoux. Et le forçat déglutit. Attendant l'instant magique où sa bite entrait dans la bouche chaude et humide du policier. Ce qui le fit gémir. Il glissa sa main dans sa bouche, mordant un peu pour se taire.
Javert faisait cela divinement bien. A croire qu'il s'était entraîné. La pensée ne plut pas du tout à Valjean. L'idée que Javert avait sucé d'autres bites que la sienne énerva le forçat qu'il était.
Ses mains saisirent violemment les cheveux du jeune sergent et tirèrent brutalement. Javert déglutit mais se lança encore plus hardiment dans sa tâche.
« Mhmmm... Petite salope de cogne..., » souffla Jean-Le-Cric.
Ce qui lui valut un mouvement terrible de la langue de Javert qui faillit le défaire à l'instant.
Javert abandonna la lutte contre lui-même.
Il s'était voulu stoïque, dévoué aux besoins de Valjean, mais son sexe douloureux le rappelait à l'ordre. Alors, Javert lâcha quelques instants la bite de Valjean pour ouvrir son pantalon. Il en sortit son sexe et se mit à le branler efficacement.
Un geste sûr et habitué.
Valjean regarda cela avec envie. L'envie de prendre Javert sur le champ, là contre le mur.
« Tu l'as fait en pensant à moi ?, demanda Valjean, laissant ses doigts caresser doucement, tendrement, les cheveux de Javert.
- Je pense constamment à toi. Ma bite à la main ou pas. »
Ce furent les seuls mots que daigna lancer Javert avant de reprendre la fellation endiablée qu'il avait commencée. Faisant gémir Valjean, la tête cognant contre le mur.
Il ne fallut pas longtemps pour venir.
Une dernière succion profonde, un dernier mouvement tordu du poignet et les deux hommes se laissèrent venir.
Javert avait glissé un mouchoir sur sa bite, histoire d'éviter les éclaboussures intempestives, quant à Valjean, il vint au plus profond de la gorge de Javert et ce dernier avala tout ce qu'il put.
C'était bon. Si bon.
Il fallut quelques minutes pour se reprendre. Lentement, Valjean caressa de nouveau les cheveux de Javert, émerveillé par leurs reflets presque bleuâtres dans la lumière du jour.
Enfin, le policier se redressa et essuya sa bouche. Il se tenait un peu incertain devant Valjean mais ce dernier le saisit par le cou et l'attira à sa bouche.
Un long baiser passionné.
« Putain, tu m'as manqué..., murmura le forçat.
- Il semblerait en effet. »
Un rire partagé.
Ils étaient amoureux et fous de désir.
Mais cette auberge était une auberge de bonne réputation. Il n'était pas concevable que deux hommes s'y aiment ou s'y livrent à des pratiques déviantes. Donc après un long, très long baiser, il fallut se lâcher et rejoindre la vie parisienne.
Dieu merci, la scène dans son entier, malgré son intensité et ses quelques gémissements, n'avait pas duré longtemps. Deux hommes qui discutaient longuement des détails concernant l'installation à Paris... Plausible...
Javert se reprit le premier, tout à coup conscient de son poste et de sa dignité. Il n'était plus le jeune garde-chiourme, perdu dans les affres de l'amour d'il y avait un instant à peine. Il était redevenu un policier et il connaissait maintenant les détails des lois contre l'exhibition sexuelle.
Même si les pratiques homosexuelles n'étaient plus interdites par la loi, un policier pris à ce jeu-là risquait fort la prison ou le renvoi. Et pareil pour un patron d'industrie venu déposer un brevet d'invention.
« Allons déjeuner, Jean. Nous ne pouvons pas nous aimer plus que cela. »
Rien que l'odeur de la pièce pouvait les trahir. Le policier s'éloigna des bras de Valjean et ouvrit les fenêtres pour aérer, jetant un regard critique sur leurs vêtements. Il glissa au fond de la poche de son manteau le mouchoir humide de sperme. Pièce à conviction ?
« Comment dans ce cas ?
- Il faudrait un endroit sûr... »
Valjean était frustré mais il se devait d'admettre la véracité des propos de Javert. Les deux hommes ne pouvaient pas s'aimer n'importe comment. Ce n'était pas une nuit anonyme dans une auberge de Toulon. Il y avait un policier et un patron d'industrie. Ils avaient des noms et des postes à responsabilité.
L'idée de devoir renoncer à Montreuil pour une simple histoire de sexe déplut infiniment à M. Madeleine.
« Je ne sais pas, avoua Javert. Un endroit sûr... Peut-être une baraque en dehors de la ville, à la sortie de la rue de Vaugirard, près de l'hospice militaire...
- Je te laisse me guider. »
Un sourire amusé, Javert revint embrasser Valjean pour faire disparaître ce sourire de la bouche de ce forçat. Valjean retrouva son goût mêlé à la salive de Javert.
« Te guider aux limites de la légalité. Je devrais t'enfermer en cellule pour tentative de corruption de fonctionnaire.
- Vraiment ?, fit Valjean, de sa voix la plus innocente.
- Corruption par des faveurs sexuelles. Je laisserai tous les gonzes te passer dessus.
- Vous seriez jaloux, monsieur l'inspecteur. »
Le titre tant désiré par Javert le fit frissonner.
« Qui te dit que je n'apprécierai pas le spectacle ? »
Nouveau baiser. La chaleur revenait. Il fallait partir. Javert grogna :
« Non, je n'aimerai pas et oui, je serai jaloux. Tu es à moi.
- Oui. A toi ! »
Une bouche dans son cou. N'était-ce pas comme cela que tout avait commencé ? Valjean repoussa Javert.
« Il faut descendre ! »
Et le policier acquiesça.
Oui, oui, oui... Descendons...
Descendons...
Le repas fut tranquille. L'aubergiste les servit peu de temps après que les deux hommes soient assis. Un repas simple, composé de pain, de fromage, d'une omelette avec des lardons. Et du vin.
Les deux hommes furent prudents, avec leur touche, avec leur regard, avec leurs propos, avec le vin. Prudents. Deux amis se retrouvant après une longue absence.
Javert vivait là, le temps de sa formation en droit. Valjean était impressionné par le sérieux du jeune policier. Il apprit aussi avec déplaisir sa témérité toujours présente.
Javert raconta quelques-unes de ses premières arrestations, avec une fierté de jeune homme. L'inspecteur Javert allait perdre ce sourire un peu suffisant et devenir plus modeste. Mais Javert avait quarante ans lorsqu'il retrouva Valjean à Montreuil. Quarante ans et des centaines d'arrestations à son actif.
Il avait vingt ans, un nouveau travail, il vivait dans une nouvelle ville, avec de nouvelles responsabilités. Une vie à vivre !
« Je suis fier de toi !, lança Valjean en souriant.
- Merci, monsieur, répondit Javert, amusé. Parle-moi de ton usine ! »
On parla quand même longtemps avant que le soir tombe. Une après-midi passée dans la salle obscure de l'auberge. Les tasses de café succédaient aux tasses de café. Puis, Javert examina sa montre et se leva, un peu abruptement.
« Une promenade Valjean ?
- Avec plaisir. »
Paris en 1800. La ville sous le Consulat. Une ville encore composée en grande partie de petites ruelles, malodorantes et vétustes. Seul le centre, autour de la cathédrale Notre-Dame et la Seine était un peu aéré.
Il fallait attendre les grands travaux de Napoléon Ier et surtout de Napoléon III pour que la ville devienne ce qu'elle était aujourd'hui. Une ville faite de parcs verdoyants et de rues larges, de monuments magnifiques et de magasins luxueux. Paris...
Valjean marchait auprès de la Seine, en compagnie du policier. Le Pont-au-Change attira ses regards. Il s'accouda au parapet, imité par Javert, totalement inconscient, bien entendu, des pensées de Valjean.
Dans trente ans, un inspecteur de police déraillé et désespéré allait mettre fin à ses jours du haut de ce pont. Par sa faute.
Javert fut saisi en voyant le regard ébloui que lui jeta Valjean.
« Jure-moi une chose, Fraco.
- Quoi donc ? Que se passe-t-il ?
- Jure-moi que si un jour quelque chose devait tourner mal, tu viendrais me parler avant.
- Avant ?
- Avant tout.
- Avant quoi ? Tu es incompréhensible Jean ! As-tu abusé du vin ? »
Javert voulut traiter cela avec désinvolture. Il sourit en regardant la Seine couler sous leurs pas. C'était un endroit dangereux de la Seine. Le Pont-au-Change était l'endroit le plus utilisé par les suicidés, on était sûr d'y rester. La force de l'eau empêchait quiconque de s'en sortir soi-même ou même d'être sauvé par un tiers. La force de l'eau frappant sur les larges piles du pont et provoquant de vastes remous faisait de cet endroit un piège mortel.
Javert n'était là que depuis quelques mois, par les bonnes grâces de M. Chabouillet, mais cela avait suffi pour que le policier voit de nombreux suicidés par noyade.
Une mort horrible mais incontournable.
« Jure-le moi je t'en prie ! »
Une telle détresse ! Cela affola Javert qui, oubliant toute prudence, glissa ses doigts sur ceux de Valjean posés bien à plat sur le parapet de pierre. Une rapide caresse puis les mains reprirent leur position inoffensive.
« Je te le jure.
- Ne l'oublie jamais !
- Je ne risque pas ! »
Javert ne comprit jamais pourquoi cette promesse tenait tant au cœur de Valjean...
SCÈNE XVII
Javert sortit à nouveau sa montre de poche et examina l'heure. Une grimace éloquente prouva assez à Valjean à quel point le policier était mécontent de ce qu'il lut.
« Tu dois partir ?
- Je suis attendu à la préfecture. M. Chabouillet veut ma présence pour une réunion avec le préfet. Je serais officiellement son garde personnel. »
Un regard, désespéré. Javert était déchiré entre son devoir et son amour. Valjean sourit, montrant toute la tendresse qu'il pouvait.
« Quand te reverrai-je ?
- Demain. Je suis de quart toute la nuit.
- Demain, donc. »
Un baiser ? Ils avaient furieusement envie de s'embrasser. Mais Javert glissa sa main à son chapeau et salua simplement Valjean, avant de l'abandonner là, sur le Pont-au-Change.
Jean Valjean se secoua et reprit vie tandis que la haute silhouette, toute de noir vêtue, disparaissait parmi les passants. M. Madeleine se souvint de son invention et se dirigea vers le ministère de l'intérieur, situé rue de Grenelle.
Les brevets d'invention étaient à déposer au dépôt général nommé le Directoire des brevets d'invention. Ensuite, c'était sous la surveillance et l'autorité du ministre de l'intérieur qu'ils étaient délivrés.
Bien entendu, en tant que demandeur d'un brevet, Jean Valjean en avait déjà fait la demande au niveau départemental. En fait, il aurait pu s'abstenir de ce voyage à Paris, mais M. Madeleine avait depuis longtemps compris que les lenteurs administratives étaient vite atténuées lorsque la personne était là à attendre.
Le seul défaut était bien entendu que M. Madeleine était un ouvrier riche tandis que M. Valjean était toujours porteur de son passeport de forçat.
Il fallait trois mois avant qu'un brevet d'invention, de perfectionnement et d'importation soit délivré.
Cela faisait trois mois. Le bulletin des lois ne devait pas tarder à être publié. Valjean était curieux de savoir si on avait accédé à sa demande.
Le secrétaire préposé au Directoire des brevets d'invention fut surpris de le voir.
« Mais, monsieur, les brevets sont scellés et renvoyés au département du demandeur. Il n'y avait aucun intérêt à se déplacer en personne.
- J'ai préféré venir. Pour être sûr. »
Valjean glissa nonchalamment la main dans sa veste de costume et en sortit une liasse de papiers. Ses papiers. Le passeport du forçat attira aussitôt l'œil du secrétaire qui perdit une large part de sa bienveillance.
« Vous avez déposé une demande de brevet ?, lui demanda-t-on sèchement.
- En effet, monsieur.
- Datant d'il y a trois mois ?
- Oui, monsieur.
- A quel nom avez-vous dit ?
- Jean Valjean. »
On ne répondit pas. On se contenta de vérifier dans un registre. Puis le secrétaire ne sembla pas trouver. Il ferma le livre d'un coup sec et annonça simplement :
« Pas trouvé. Vous devez faire erreur.
- Je ne pense pas, monsieur. Auriez-vous l'extrême obligeance de revérifier je vous prie ?
- Non. Et si vous n'êtes pas d'accord, monsieur, je vous rappellerai simplement que votre passeport de forçat n'est pas un document à prendre à la légère.
- Compris, monsieur. »
Valjean préféra quitter le bureau avant de frapper violemment le préposé. Jean-le-Cric n'était pas loin de revenir...
Mais le forçat préféra retourner à l'auberge, prudemment et s'enfermer dans sa chambre, posément.
Là, il se coucha et essaya de se reposer. Mais la colère grondait en lui, forte et indicible. Maudit préposé !
Sans le brevet, pas de jais artificiel, sans jais artificiel, pas d'usine. Merde !
Valjean négligea le repas du soir et tenta de lire un peu avant de s'endormir. Ses doigts tremblaient toujours de rage et de frustration…
Il avait omis un détail important !
M. Madeleine n'était pas un forçat ! Il aurait dû déposer le brevet au nom de Gaston Fauchelevent et perdre tout crédit sur cette invention.
Un forçat n'avait aucune existence.
Le lendemain, Valjean ne savait pas quoi faire. Il avait peu dormi de la nuit, il s'était longtemps demandé comment agir. Rentrer à Montreuil ? Retourner au Bureau des Brevets ? S'abaisser à demander au préposé de l'aide ?
Aucune solution ne lui semblait la meilleure. Le forçat descendit prendre un petit-déjeuner conséquent, il avait faim.
Il fut agréablement surpris en apercevant Javert, dans son uniforme de sergent, assis à une table, un livre à la main. Il lisait avec application en prenant des notes. Consciencieux, sérieux, travailleur. Valjean s'assit en face de lui.
« Bien dormi Valjean ?, demanda Javert.
- Pas très bien, » avoua Valjean.
Javert leva les yeux de ses notes pour examiner son vis-à-vis.
« Que se passe-t-il ?
- Un simple problème. Rien d'important, » répondit Valjean.
Cette fois, le policier ferma le livre d'un geste sec.
« Bon. Dis-moi !, » ordonna Javert.
Un jeune policier, sûr de lui et de son autorité. Valjean expliqua la situation, provoquant la fureur de Javert.
D'un geste sûr, le sergent de police Javert entraîna son compagnon jusqu'au bureau du préposé. Il n'avait pas de temps à perdre en déambulations mais il désirait aider son amant.
Le préposé vit entrer dans son bureau avec agacement le forçat puis inquiétude en apercevant la haute silhouette habillée d'un rutilant uniforme de police qui l'accompagnait.
« Monsieur, je ne suis pour rien dans ce que cet homme a voulu faire ! J'ai refusé de me prêter à son jeu.
- De quoi parlez-vous ?, » grogna le policier, la voix menaçante.
Javert jouait de sa taille imposante, se plantant juste face à l'employé, les yeux glacés et les mains serrant ostensiblement le pommeau plombé de sa canne.
« Hé bien, il est évident qu'un criminel ne peut pas déposer un brevet ! Un forçat ! Donc cet homme a forcément monté une escroquerie, sergent. Dieu merci ! Je ne suis pas un imbécile.
- Pour avoir refusé le dépôt d'un brevet, vous encourez une amende de cinq cent francs assortie de dix mois de prison, asséna Javert, la voix froide comme de la glace.
- Que… Quoi ?, balbutia l'employé.
- M. Valjean est un ancien forçat, certes, mais il a payé sa dette. Aujourd'hui, il a pour objectif d'ouvrir une usine de verroterie. Il n'est pas légal d'empêcher qui que ce soit de déposer un brevet, expliqua le policier en prenant une position intimidante.
- Sergent… Je suis désolé… »
L'employé était horrifié par la situation.
Valjean décida de se montrer magnanime. Il avait pitié de l'homme. Ostensiblement, il posa sa main sur le bras du policier pour le retenir. Javert se retourna pour le regarder, les yeux étincelants de colère.
« Permettez-moi, monsieur le policier. Je comprends très bien la réaction de monsieur le préposé. Qui aurait confiance dans un ancien forçat ? »
Le soulagement qui apparut sur le visage du préposé était intense, un sourire incertain éclaira ses traits.
« En effet, monsieur a tout à fait raison. Je suis désolé mais je n'ai pas eu confiance… Je m'en excuse. »
Javert prit un visage rébarbatif, il semblait méditer sur le sort funeste de l'employé…puis un sourire sans aménité rendit sa face encore plus horrible.
« Bien, bien. M. Valjean n'a pas porté plainte contre vous…
- Il y a peut-être un moyen de s'entendre, fit l'employé, pressant.
- Ne vous avisez pas d'essayer de me corrompre, menaça Javert.
- NON NON ! Certainement pas ! Je voulais simplement dire… Enfin, je ne voulais pas... »
Et Valjean lança d'une voix apaisante :
« Peut-être si mon brevet est accepté ?
- Bien entendu, rétorqua aussitôt le fonctionnaire. Considérez que c'est fait.
- Hé bien…, commença Valjean. Dans ce cas, il n'est peut-être plus nécessaire de faire appel à la police. Enfin, je crois. »
Un regard inquiet posé sur la silhouette imposante qui se tenait silencieuse au garde-à-vous appuyait ses propos. Javert termina la scène avec brio.
« Dans combien de temps les documents seront-ils terminés ?
- Moins d'une semaine, sergent. Je vais m'en charger dés aujourd'hui. »
Dernière réflexion intensive en fronçant les sourcils puis le policier haussa les épaules.
« Une semaine. Vous me tiendrez informé, monsieur Valjean, de la suite des événements.
- Bien entendu, sergent, assura Jean Valjean.
- Faites-moi confiance, monsieur. Je suis mortifié. »
Un dernier hochement de tête avant de quitter le bureau, le sergent Javert rejoignait son poste, laissant les deux hommes ensemble pour régler les détails techniques liés au brevet de Valjean.
Lorsque ce fut enfin terminé, Jean Valjean se retrouva dans la rue. Le cœur léger, l'âme en joie. Le brevet allait être accepté, l'usine allait pouvoir être inaugurée, la fortune de M. Madeleine allait commencée à se former…
Et Javert était amoureux de lui…
Une semaine de bonheur. Présageant d'une future vie commune dans la ville de Montreuil, lui en tant que maire et Javert en tant que chef de la police.
Les journées étaient longues, lorsque le policier avait son service à assurer et que le forçat se retrouvait seul à errer dans la ville. Mais les journées étaient si courtes quand il était possible de se rejoindre pour s'aimer. Deux hommes, habillés en ouvrier, marchaient de concert en direction de la sortie de la capitale. Javert avait loué sous une fausse identité une chambre meublée dans les maisons vétustes aux abords de Paris.
Là, M. Lenoir et M. Leblanc s'aimaient en toute tranquillité. Javert était prudent, il faisait attention de ne pas être reconnu, personne n'aurait pu filer les deux hommes. Javert en faisait un point d'honneur.
Leur amour évolua doucement, au long de ces quelques jours. Les premières fois furent passionnées, violentes et rapides puis les deux hommes devinrent plus lents, plus doux, plus tendres. Ils devenaient attentifs aux besoins de l'autre, ne cherchant plus à se satisfaire le plus rapidement possible.
Ils étaient jeunes. Ils approfondissaient leur amour, se murmurant des serments, se jurant l'éternité.
Ils s'aimaient et faisaient la conquête de l'autre, mille fois, prenant profondément l'autre, s'enterrant dans le corps de l'autre...
Et se mordant les lèvres pour ne pas supplier l'autre de tout quitter pour le rejoindre...à Marseille, à Montreuil-sur-Mer...
« Un jour...un jour, nous serons ensemble..., promettait Valjean.
- Un jour, tu seras à moi..., » ajoutait furieusement Javert.
Puis la semaine toucha à sa fin.
Valjean contemplait avec stupeur le brevet déjà tamponné lui ouvrant son avenir et Javert soulagé de ne pas avoir raté trop des horribles cours à l'université que son patron lui avait forcé à suivre. Ses quelques heures d'école buissonnière étaient passées inaperçues.
On se quittait, bons amis.
Bons amis...
Regards flamboyants et poignées de main fermes.
Bons amis...
Il ne fallut que trois ans à Jean Valjean pour faire de l'usine de verroterie de Montreuil-sur-Mer une réussite industrielle. Il contempla avec amusement les habitants de la ville lui rejouer la même scène que la première fois.
Du Père Valjean, il devint M. Valjean. Le passé de forçat devint un sujet tabou que tout le monde évitait tacitement. Bien entendu, le nom de Fauchelevent apportait l'aura de respectabilité qui manquait à Valjean.
D'ailleurs, M. Fauchelevent devenait l'ami si proche que Valjean avait connu à Paris. L'homme se plongea corps et âme dans la gestion de la ferme, laissant l'usine à son associé. Il fallait oublier le chagrin.
Ultime Fauchelevent était mort durant les premiers mois suivant l'ouverture de l'usine. La tuberculose avait eu raison de lui. Le jeune homme s'était éteint dans la douleur serrant un chapelet de jais noir entre les doigts.
Normalement, ce fait aurait du sonner le glas de la prospérité de M. Fauchelevent. La lente descente aux Enfers du riche propriétaire terrien fut empêchée par les bénéfices de l'usine de verroterie.
Jean Valjean n'avait pas menti ! L'affaire rapportait beaucoup.
Amusant de voir les visages dédaigneux devenir obséquieux. Même le chef de la police se faisait aimable.
Surtout depuis que M. Valjean lui avait conseillé de faire vérifier les cheminées de sa demeure. On évita un incendie de peu aux dires de la populace.
M. Magnier devint un fervent défenseur de M. Valjean. Qui sait ce qui se serait passé sans l'intervention de cet homme ingénieux ?
SCÈNE XVIII
Valjean reçut la visite de sa sœur et de son mari. Enceinte et accompagnée de ses filles. On découvrit l'histoire de cette malheureuse et de ses sept enfants. On comprit enfin la raison pour laquelle un homme aussi gentil que M. Jean Valjean avait pu aller au bagne.
Le mari était un policier.
Donc M. Valjean était un homme honnête ?
Le forçat ne put s'empêcher de rire lorsqu'on lui proposa d'entrer au conseil municipal.
Jean Valjean attendait avec impatience l'arrivée de Fantine à Montreuil-sur-Mer. Il allait lui offrir un poste, peut-être la marier ? Faire venir Cosette, peut-être l'adopter ?
Il rêvait tellement de sa petite Cosette.
Le temps passait si vite.
Trois ans.
Ce devait être sa dernière vie.
Javert se faisait rare. Le sergent travaillait dur. Il écrivait de façon erratique.
Ils ne se virent qu'une fois en trois ans.
Un voyage inattendu à Montreuil-sur-Mer.
Un homme demandant à rencontrer M. Valjean, le patron de l'usine de verroterie.
Quelques minutes d'attente dans un hall encombré de boîtes et d'outils.
Et enfin, un sourire professionnel destiné à accueillir un visiteur se transformant en un soleil éblouissant.
« Fraco ?
- Bonjour, M. Valjean. »
Cabotin, Javert se rapprochait lentement, histoire de faire admirer son uniforme neuf. Ses boutons brillants, son bicorne à cocarde tricolore, sa canne à pommeau plombé, ses bottes bien cirées, son épée d'officier...
Inspecteur de police !
« Tu as réussi ?, s'enquit Valjean, en souriant tellement que son visage pouvait se fendre.
- Inspecteur de troisième classe, opposa humblement le policier.
- Merde ! Allons fêter cela !
- Avec plaisir ! »
Ils ne s'étaient pas vus depuis trois ans.
Javert était un beau jeune homme maintenant, dans toute sa force, musclé par les patrouilles et la dure vie d'un policier, un peu trop maigre peut-être mais le salaire d'un policier était misérable. Valjean se promit de le nourrir avec soin durant son séjour à Montreuil-sur-Mer.
Valjean fit visiter la ville à son compagnon, lui montrant fièrement les remparts, l'usine, la rivière, le port. Déjà M. Madeleine dans son esprit.
Dans dix ans, Javert serait nommé en poste à Montreuil comme chef de la police. Non ?
Javert ne resta que trois jours.
Les deux hommes ne purent se permettre qu'une nuit d'amour dans la chambre louée de Jean Valjean. Les murs avaient des oreilles, les rues avaient des yeux, les gens étaient d'incorrigibles bavards.
Une seule nuit d'amour, la dernière nuit passée par l'inspecteur Javert à Montreuil. Les autres nuits, il fallut se contenter de dîner, de conversations, présenter le policier au chef de la police de Montreuil-sur-Mer, à M. Fauchelevent... Perdre un temps précieux en mondanités.
Oublier le goût de la peau de l'autre le temps d'un verre de vin.
Et rejoindre le néant.
Une nuit d'amour, quelques baisers, quelques caresses avant que le policier ne rejoigne son auberge la nuit encore jeune.
Trois ans !
L'Empire dominait la France. Le Consulat était mort et Napoléon Ier dirigeait en roi absolu. Les lois changeaient, le Code Napoléon régnait en maître. La police embauchait mouchards et indicateurs. On était moins amical avec l'ancien forçat, Jean Valjean.
Les hommes ne changent pas... Javert avait raison en fait.
Sous couvert de M. Fauchelevent, Valjean commença à moderniser la ville. La première école de charité fut ouverte puis il fut question d'un hôpital.
Valjean rencontra Sœur Simplice et les deux âmes pieuses se plurent aussitôt.
Et cependant, trois ans n'étaient rien face aux années qu'il restait à attendre avant de retrouver Fantine, Cosette...Javert...
Tout à coup, pour la première fois, Valjean se demanda s'il voulait vraiment vivre cette vie...
Cette seule nuit d'amour en trois ans fut un beau moment.
Javert avait dévoré des yeux Valjean tout le temps du repas, écoutant d'une oreille distraite les explications alambiquées de l'associé de Valjean et ancien patron, M. Fauchelevent. L'usine, la ferme...oui, oui... C'était sans intérêt pour le policier au regard des yeux d'azur de son amant. Valjean était si beau. Assis à table, face à lui, dans un costume sur mesure, d'une couleur gris anthracite. Sa barbe grisonnante était bien coupée et ses lèvres pleines étaient rougies par le vin.
Il était magnifique et inconscient de l'effet qu'il avait sur le policier. Enfin, il semblait.
Les deux dernières nuits avaient été chastes, un baiser volé dans une ruelle à proximité de l'auberge de Javert. Rien de plus. Trop de danger, trop de passants, trop ostensibles. Valjean ne possédait qu'une petite chambre meublée, rien de vraiment adapté à un amour illicite.
Javert logeait dans une des rares auberges de la ville mais chacun savait son métier, on le connaissait maintenant comme l'ami de M. Valjean. Dangereux !
Mais putain ! Trois ans !
Les journées avaient été consacrées à des promenades, des visites. Le gendarme, M. Magnier, fut content de montrer à ce jeune inspecteur de police comment diriger un poste de police. Les deux hommes avaient été séparés la plupart du temps, il y avait l'usine, le domaine agricole, la mairie... Et ils n'étaient que deux amis.
Déjà la visite du bureau de M. Valjean à son usine avait provoqué un rougissement si intense de ce dernier que son associé, M. Fauchelevent et son secrétaire, M. Brissac, s'étaient inquiétés pour lui.
« Tu veux de l'eau Jean ?, demanda l'aîné, inquiet.
- Vous voulez un peu d'alcool, monsieur ?, ajouta M. Brissac, prêt à partir quérir le médecin.
- Non, non. C'est juste la chaleur des fours, expliqua Valjean maladroitement.
- Nous y sommes restés trop longtemps, c'est vrai, rétorqua M. Brissac, soulagé.
- Un verre d'eau te fera du bien tout de même, » conclut M. Fauchevelent, d'une voix autoritaire.
Attentionné M. Fauchelevent. Il alla chercher de l'eau, demandant à un des employés de l'usine, affolant les ouvriers à l'idée que le patron soit malade. Mais comment avouer la vérité ?
Valjean ne faisait pas de malaise. Il avait juste capté le regard intéressé de Javert en visitant son bureau. La brusque montée du désir visible dans les yeux clairs de son amant à la vue de son bureau.
Un meuble large, épais, en bois solide...juste ce qu'il fallait pour que le policier puisse baiser le patron dessus.
Et c'était cette pensée inappropriée qui l'avait fait rougir, surtout en sentant l'excitation le prendre. Javert avait tout compris bien entendu, il souriait, amusé tandis qu'il se plaçait prudemment derrière le meuble. Cachant sa propre excitation en se livrant à un examen plus poussé du bois de qualité du bureau du patron de l'usine.
« Un beau meuble n'est-ce-pas ?, lui avait demandé fièrement le secrétaire.
- Un meuble solide, répondit sobrement le policier, les dents serrées pour ne pas dévoiler le baryton profond de sa voix, rendu rauque par le besoin.
- Du chêne massif ! Un meuble que ne déjugerait pas l'Empereur lui-même.
- Certes. »
Laconique mais il fallait se calmer sinon la scène deviendrait outrageante. Valjean but avec avidité l'eau fraîche apportée par Fauchelevent, il remercia avec effusion l'employé qui s'en était chargé. Parler en tant que patron le calma.
Surtout s'il évitait de regarder Javert, penché ostensiblement au-dessus de son bureau, un sourire illisible sur les lèvres.
Salopard de Javert !
Valjean faillit s'étouffer avec le verre d'eau.
On abrégea la visite.
Ce soir était le dernier soir.
Demain Javert repartait pour Paris, rendre visite à son protecteur, recevoir les félicitations d'usage pour sa montée en grade et peut-être une nouvelle mutation. Quitter Marseille pour une autre ville. Peut-être Lyon ? Ou Montreuil-sur-Mer ?
Ce soir, Valjean avait rejoint Javert dans l'auberge de ce dernier. Une dernière partie d'échecs. Imprudent mais il fallait qu'ils se voient. Qu'ils s'aiment.
Une dernière partie d'échecs avant que Valjean ne quitte Javert pour de bon.
Ils se retrouvèrent nus l'un contre l'autre dans le lit du policier. Valjean gémissait fort tandis que le policier le caressait et le suçait avec vigueur. Des doigts cherchant sa prostate. Javert était devenu bon à ce jeu.
« Dis-moi si je te fais mal, soufflait Javert dans le creux de l'oreille du forçat.
- Continue… Je t'en prie… »
Un rire essoufflé. Ils avaient beaucoup bu ce soir et ils s'étaient aussi enivrés de se regarder toute la soirée.
« Impatient ! Je ne veux pas te faire de mal. »
Javert apprenait la retenue, il commençait à devenir un bon amant. Doux, attentionné et habile. Quelques doigts encore, une bouche pour clore des gémissements et Valjean n'était plus conscient de rien. Sauf du plaisir fulgurant qu'il ressentait, noyé dans une douleur délicieuse.
« Prends-moi ! Fraco !
- La prochaine fois je vous baiserais sur votre beau bureau, monsieur le singe [le directeur], » sourit l'argousin tandis qu'il abandonnait la lutte et s'enfonçait doucement dans Valjean.
Et ils durent taire leurs gémissements. Mordre leurs lèvres.
Imprudent ! Mais ils avaient besoin de faire l'amour.
Trois ans !
Dieu que c'était long.
Valjean levait les yeux et regardait le visage concentré et couvert d'une fine pellicule de sueur de son compagnon. Il le trouvait beau ainsi, les cheveux lâches retombant sur ses épaules et glissant sur son torse au mouvement rythmique, l'éclair de ses yeux gris n'apparaissant que fugacement, la peau sombre brillant à la lueur de la bougie.
« Je t'aime, » murmura Valjean.
Cet aveu réveilla Javert qui cessa de bouger pour se pencher vers Valjean et capturer sa bouche. Un baiser profond, sensuel, plus de langue qu'autre chose.
« Je t'aime, maudit forçat. Voyons si nous pouvons te faire perdre l'esprit, tu me sembles encore trop conscient des choses.
- Je ne suis conscient que de toi.
- C'est déjà trop ! »
Javert se retira tout à coup, surprenant Valjean, puis il le fit se coucher sur le ventre avant de le pénétrer à nouveau. Profondément.
« Et maintenant ? Arrives-tu encore à parler ?
- Dieu…, » gémit Valjean.
Un ricanement vite perdu dans le murmure d'un prénom.
« Jean... »
Les mains de Javert caressaient le dos, si large et si musclé de Valjean, suivant les cicatrices de coups de fouet, retraçant la colonne vertébrale… Un si bel homme. 24601… Puis il se coucha de tout son long sur son amant afin d'embrasser sa nuque, ralentissant les poussées, murmurant des paroles pleines de tendresse dans le creux de l'oreille.
« Je t'aime… »
Il ne fallut pas longtemps pour les amener au bord du précipice.
« Touche-moi… Fraco, je t'en prie... »
Une plaidoirie transformée en gémissement lorsque Javert força Valjean à relever une jambe afin de lui laisser accéder à son entrejambe. Ses longs doigts s'enroulèrent autour de son sexe et caressèrent durement.
Il ne fallut pas longtemps pour les amener à perdre pied dans le plaisir.
Valjean fut défait le premier, les doigts de Javert serrant toujours sa bite et la branlant efficacement, Javert le suivit de près, l'orgasme de Valjean déclenchant le sien.
« Mon Jean… Mon tendre... »
Il était rare que Javert se permette de tels surnoms, Valjean en fut tellement heureux.
« Je t'aime Fraco. »
Javert libéra doucement Valjean avant de se coucher contre lui, le forçant à se remettre sur le dos pour qu'il puisse s'étendre sur sa poitrine large de forçat.
« Je t'aime Jean... »
Imprudent mais le sommeil vint les saisir là.
Quelques heures volées à une vie...
XIXe SIECLE
MONTREUIL
SCÈNE I
Même son de cloches que d'habitude. Les cloches de Montreuil. Elles réveillèrent monsieur le maire. Comme toujours.
Il faisait beau.
Le soleil brillait.
Et les cris de joie d'une enfant venue le rejoindre dans sa chambre en riant le tirèrent complètement de son sommeil.
« Cosette ?, fit Valjean, surpris.
- Papa ! Tu es encore endormi ? »
Et la petite fille se mit à rire, elle s'assit sur le lit de son père en riant toujours, prenant grand soin de sa robe et de ses rubans.
« Mais que fais-tu ici ?
- Je vais aller à l'école, papa, mais je voulais mon bisou de bonjour ! »
Montreuil !
Fantine malade !
Cosette vivant avec lui !
Javert ouvrier agricole à Crèvecoeur-le-Grand !
D'ailleurs, Valjean songea avec une certaine ironie que sa sœur vivait aussi à Crèvecoeur…
« Tu vas bien papa ? »
La petite fille le contemplait avec inquiétude. Son papa semblait perdu aujourd'hui. M. Madeleine saisit sa fille adoptive et la serra fort contre son cœur, embrassant avec tendresse ses tresses et ses rubans.
« Je suis un peu fatigué mon ange ! Juste fatigué ! Va dire à madame Dubois que je vais descendre sous peu pour prendre le petit-déjeuner.
- Très bien papa. »
Et le petit ange se jeta du lit d'un bond léger de cabri avant de galoper dans l'escalier en criant que papa allait descendre.
Donc, il devait continuer cette vie ?
Valjean se laissa tomber sur le lit, les bras derrière la tête. Il faisait le point en essayant de se souvenir de tout.
Il poussa un long soupir las.
Il commençait à en souper de ces allers-retours dans le temps et dans l'espace.
D'ailleurs, tout le monde remarqua la mauvaise humeur de monsieur le maire. Cosette seule eut le droit à un sourire.
Les autres préférèrent s'éloigner prudemment de M. Madeleine.
La mairie, l'usine, l'hôpital… Jean Valjean remplit avec soin son rôle, gérant ce qu'il devait gérer, mais il le fit mécaniquement.
Oui, il en avait soupé de ces voyages impromptus.
Alors, il décida de se rebeller contre le temps et de tout foutre en l'air s'il le fallait.
Préparant sa malle, plaçant Cosette au couvent des Bénédictines auprès de Sœur Simplice, abandonnant pour quelques temps la fonction de maire au profit d'un de ses adjoints, organisant l'usine pour qu'elle soit gérée par les employés dans une sorte de concordat… Cela lui demanda deux jours et M. Madeleine quitta la ville de Montreuil-sur-Mer.
Il en avait assez de cette vie et il allait se battre pour la détruire ou la voir devenir enfin ce qu'il voulait.
A Paris, M. Madeleine fit le siège de la préfecture de police.
C'était dangereux mais le saint maire de Montreuil-sur-Mer voulait régler ses comptes. On lui fit faire antichambre une heure avant de le recevoir.
Le comte d'Anglès se tenait devant lui, accompagné de M. Chabouillet, le secrétaire du Premier Bureau.
On se doutait de quoi voulait parler cet importun de M. Madeleine.
« Monsieur le maire, commença le préfet de police, est-ce que Javert a encore fait des siennes ? »
On devait s'attendre à ce que l'ancien policier continue de harceler son ancien supérieur.
« Non, répondit froidement M. Madeleine. Il travaille comme ouvrier agricole aujourd'hui. »
M. Chabouillet baissa la tête, chagriné de savoir que son protégé était descendu si bas. Mais Javert avait brisé sa confiance et il avait déposé sa démission.
« Bien, bien, rétorqua le préfet, incertain de ce que voulait le maire de Montreuil.
- J'exige le retour immédiat de Javert dans les rangs de la police de Montreuil. Avec le grade d'inspecteur de Première Classe et le poste de chef de la police. »
Voilà c'était dit. D'une voix forte, dominatrice, impitoyable. La voix de Jean-le-Cric.
Valjean en avait soupé de tourner sans cesse autour de ce qu'il désirait vraiment.
« C'est impossible, asséna sèchement le préfet.
- Pourquoi cela ?, demanda le maire d'une voix tout aussi sèche.
- Javert a déposé sa démission. Il est parti de son propre chef et son dossier n'est pas bon. Il n'est pas digne de servir dans la police surtout après avoir…
- Après avoir quoi ? Soupçonner son maire d'être un forçat ? Sauver un homme innocent du bagne ? Sauver une petite fille de la maltraitance ? Expliquez-moi clairement en quoi son dossier est mauvais ! »
M. Madeleine avait violemment tapé du poing sur l'accoudoir de son fauteuil, ses yeux étincelants de colère.
« La diffamation, monsieur le maire, est un acte grave et inqualifiable. Inacceptable de la part d'un policier ! Un fonctionnaire de l'État !, jeta froidement le préfet.
- Un policier qui a des soupçons ! C'est normal, non ?
- Il y a une différence, monsieur, entre avoir des soupçons et dénoncer officiellement quelqu'un sans preuve. Vous auriez pu vous retrouver à Arras, monsieur ! »
La discussion n'avançait pas. Le comte d'Anglès s'énervait devant ce magistrat provincial venu le critiquer dans son bureau de la capitale. Il était dur et froid. Et M. Madeleine était aussi obstiné que lui.
M. Chabouillet contemplait ces deux volontés s'opposer avec appréhension. Comment sauver Javert ? Le secrétaire avait régulièrement des nouvelles de son protégé, il était en relation avec son patron. M. Toutain avait été un peu forcé d'embaucher cet ancien policier déchu mais il s'en félicitait aujourd'hui.
Javert était toujours un homme droit, dévoué, efficace. Un excellent contremaître.
M. Chabouillet regrettait la colère qui l'avait saisi en voyant son policier se fourvoyer ainsi. Il avait accepté sa démission sans réfléchir.
Une deuxième chance ?
Pourquoi pas ?
« Messieurs, messieurs ! Je vous en prie !, » lança le secrétaire en levant les mains pour apaiser les hommes.
Cela eut le mérite de stopper la discussion. Deux regards brûlants de colère le regardèrent sans aménité.
« Chabouillet ? Qu'y a-t-il ?
- Une proposition, monsieur le préfet. Qui pourrait plaire à M. Madeleine. »
On hocha la tête, les respirations se calmaient doucement.
« Javert ne peut pas espérer retrouver son poste, monsieur Madeleine. C'est impossible ! Et l'inspecteur Durand est un bon gestionnaire. »
Valjean était déjà en train de se redresser pour repartir à la bataille mais M. Chabouillet le fit taire d'un sourire bienveillant.
« Mais il pourrait néanmoins retourner dans la police.
- André !, glapit le préfet, outré. Il a diffamé un maire bon sang !
- Et il s'est excusé, il a démissionné. Nous étions prêts à le nommer dans une autre ville. Jules ! Il s'agit de mon protégé ! »
Le comte d'Anglès était fâché mais il voyait bien que son secrétaire essayait de régler l'affaire au mieux, dans l'intérêt de tous, même de son gitan né au bagne.
« Que proposes-tu ?, demanda le préfet, tutoyant son ami malgré la présence d'une tierce personne.
- Javert revient dans la police avec le grade d'inspecteur de troisième classe. Il est donc réintégré mais il est dégradé. A lui de prouver par un travail sans faille qu'il est digne de ce poste.
- Et ? »
M. Madeleine n'était pas satisfait, ses doigts tambourinaient sur l'accoudoir de bois précieux du fauteuil dans lequel il était assis. Mais lui aussi devait arrondir les angles, n'est-ce-pas ?
« Dans quelques années, après un nouvel examen de son dossier, il pourra être question de lui rendre son poste et son grade. »
M. Chabouillet souriait, content de son idée. Sauver Javert était donc possible ?
Le préfet de police réfléchissait. Il saisit un dossier posé sur son bureau et l'ouvrit. Il le feuilleta avec soin. Comme s'il ne le connaissait pas déjà ?! Le dossier de l'inspecteur Javert ! Que M. Chabouillet avait fait remonter des archives dés qu'on apprit la présence de M. Madeleine dans les locaux de la préfecture.
Oui, l'inspecteur était un bon policier, bien noté, efficace et dévoué, s'il n'y avait pas eu ce malheureux incident avec le maire de Montreuil… L'inspecteur Javert était l'un des meilleurs éléments de la Force.
Seulement, le préfet savait que s'il acceptait un tel compromis, il y avait une chose sur laquelle il resterait intraitable. Il était hors de question qu'un homme déchu comme Javert accède un jour à la capitale. Il ferait sa carrière complète dans la province, peut-être même à Montreuil puisqu'on était si pressé de le retrouver.
« Très bien, j'accède à cette demande, » conclut froidement le préfet.
M. Madeleine n'avait rien à dire.
Il ne pouvait pas parler de toute façon. Surpris de cette évolution.
Javert revenait à Montreuil ! Et c'était grâce à lui ? Grâce à son patron ?
Voilà un événement que l'ancien Jean Valjean aurait été horrifié de voir. Le comte paraphait des documents que lui transmettait son secrétaire.
Un regard noir d'ailleurs foudroya M. Chabouillet qui souriait innocemment. Peut-être le secrétaire avait-il déjà prévu ce retournement de situation ?
« Tu deviens fourbe, André, lança le préfet. Je devrais te nommer à la Sûreté auprès de ce chancre de Vidocq.
- Je te manquerai Jules, » sourit le secrétaire.
Un dernier paraphe et le préfet tendit brutalement une liasse de documents à M. Madeleine. Puis, tout aussi brutalement, il expliqua la suite de la procédure :
« Cela ne suffira pas dans l'état. Il faut que le ministre de la police donne aussi son accord, ce n'est pas anodin de réintégrer un policier accusé de diffamation dans nos rangs. »
M. Chabouillet allait parler mais ce fut à son tour d'être coupé par un geste agacé de son supérieur.
« Je fais confiance à mon secrétaire pour réussir à circonvenir le comte de Corbière. Vous aurez votre inspecteur. Il faut aussi que Javert vienne à Paris. Il va devoir faire amende honorable avant de reprendre son poste. Je veux lui parler ! »
M. Madeleine grimaça à ces mots. Il imaginait bien la conversation que Javert allait avoir avec son supérieur. Il allait devoir être là pour lui éviter la Seine.
Un dernier sourire, mauvais, éclaira les lèvres du préfet.
« Il ne reste qu'une dernière formalité à remplir, monsieur Madeleine. »
Valjean n'aima ni le ton, ni le sourire. Surtout en voyant le visage de M. Chabouillet s'assombrir.
« C'est-à-dire ?
- Convaincre Javert de revenir. »
L'homme était fier, c'était vrai, mais Valjean se faisait confiance. Javert allait accepter. Il l'aimait, non ? Il allait lui faire l'amour jusqu'à ce que le policier cède.
Et puis, chaque jour dans les rues de Montreuil, les deux hommes se salueraient, se croiseraient et chaque nuit, ils allaient se retrouver pour s'aimer.
Valjean se le promit.
Il allait louer un meublé quelque part dans la ville de Montreuil sous un faux nom. Ce ne serait pas la première fois. Et cette chambre abriterait leur amour.
Valjean se le jura.
Il en avait soupé de ces vies qui se finissaient sans qu'il obtienne la seule chose qui compte réellement à ses yeux.
« J'en fais mon affaire, conclut M. Madeleine, agressif.
- Je vous fais confiance, monsieur le maire, » sourit sans sympathie le préfet.
Une chose était certaine, M. Madeleine ne s'était pas fait un allié dans la personne du préfet de police de Paris.
Il valait mieux retourner se réfugier dans Montreuil et se faire oublier.
D'ailleurs, cela se confirma lorsque, souriant de toutes ses dents, le préfet lança au maire, déjà debout prêt à partir :
« Et si vous nous montriez vos poignets, monsieur le maire ?
- Par Dieu, pourquoi donc ?
- Javert a décelé en vous un ancien forçat. C'est amusant quand on pense que ce forçat, Jean Valjean, est toujours en liberté. Les poignets sont marqués chez les forçats, vous savez, monsieur Madeleine. Les cicatrices des menottes et des chaînes ne peuvent jamais disparaître. »
Un sourire horrible.
M. Madeleine préféra en rire et quitta précipitamment le bureau du préfet, mettant cela sur le compte de l'humour mauvais du comte d'Anglès.
Mais Valjean dut se reposer un instant, le cœur battant la chamade. Il se fustigeait de s'être emporté ainsi. Il avait gagné le droit de revoir Javert à Montreuil et il risquait de tout perdre à se laisser porter par la colère de Jean-le-Cric.
Sa main tremblante essuya la sueur qui coulait sur son front. Imbécile !
Il ne lui fallut que quelques minutes pour quitter la préfecture et prendre un fiacre afin de rejoindre son auberge.
Il se fustigeait encore ! Imbécile, imbécile, imbécile…
SCÈNE II
Cela ne demanda que quelques jours à Jean Valjean pour se retrouver à la porte de M. Toutain. A la surprise générale.
Oui, il se compromettait gravement.
Un maire s'abaissant ainsi à réclamer son chef de la police. C'était du jamais vu.
Mais il n'en avait cure. Il en avait soupé de cette situation et la colère le portait toujours.
D'ailleurs, il n'oublierait pas de sitôt le regard horrifié que Javert lui lança en le voyant entrer dans la salle à manger de M. Toutain. M. Madeleine, dans son imposant costume noir, se tenait debout, les mains dans le dos.
On se leva avec empressement pour l'accueillir.
Javert travaillait avec son patron à la gestion des comptes du domaine. Il était officiellement le contremaître maintenant, il avait obtenu le privilège d'être considéré comme le premier des employés de M. Toutain. D'ailleurs, d'autres employés étaient là, se tenant humblement devant le maître, attendant les ordres de son second.
Et il était vrai qu'on parlait de mariage entre la fille de M. Toutain et le fringant contremaître. Javert n'avait que quarante ans, une bonne moralité et il était célibataire. Que demander de plus ?
« M. Madeleine ?, lança M. Toutain avec surprise. Que nous vaut le plaisir de votre visite ?
- Un courrier de Paris à destination de l'inspecteur Javert, répondit M. Madeleine, en appuyant bien tous les mots.
- L'inspecteur Javert ?, » répéta M. Toutain, encore plus désarçonné.
On se tourna vers l'ancien policier déchu. Javert était livide, il s'approcha sans rien dire, saisissant la lettre que lui tendait le maire de Montreuil.
On nota le tremblement des mains du contremaître du patron. Cela fut peut-être ce qui surprit le plus le public présent. Jamais on n'avait vu Javert autant troublé.
Javert lut le courrier et eut une grimace de dégoût.
« Inspecteur de troisième classe ? Sous les ordres de mes anciens officiers ? On se fout de la gueule de qui ?
- Inspecteur en poste à Montreuil, rectifia M. Madeleine. Sous mon autorité.
- Jamais !, » asséna durement le policier.
Leurs yeux s'accrochèrent. Le gris contre le bleu. Un rappel de la scène avec Fantine, n'est-ce-pas ?
« Javert ! Vous allez revenir à Montreuil ! C'est un ordre de votre supérieur ! »
Javert se mit à rire, dédaigneux.
« Merde Madeleine ! Je ne suis pas un chien à votre botte ! »
On commençait à comprendre la situation. Javert était parti pour incompatibilité d'humeur. Il était visible qu'il en fallait peu pour que les deux hommes se jettent l'un sur l'autre.
On comprenait encore moins la décision de M. Madeleine.
« J'ai demandé votre retour dans la police Javert car je ne veux pas que vous démissionniez par ma faute. Vous êtes un bon policier ! Le meilleur ! D'ailleurs le préfet de police a accepté votre retour et M. Chabouillet vous soutient toujours. »
M. Madeleine n'était conscient de rien. Valjean voyait son amant le refuser avec rage et cela le fouettait. Mais Javert était un peu plus conscient de la situation.
Il y avait M. Toutain, son patron, qui les observait, estomaqué. Jamais Javert ne lui avait répondu ainsi, un homme si dévoué et respectueux.
Il y avait les employés de M. Toutain, ses anciens collègues devenus ses subalternes. Ils le regardaient, goguenards, surpris, incrédules. Il allait perdre toute crédibilité s'il poursuivait ainsi.
« M. Toutain, pourrais-je me permettre de quitter la salle, monsieur ?
- Bien entendu, Javert. Une discussion avec M. Madeleine dans un endroit tranquille me semble indispensable. Prenez votre temps, messieurs. »
Voilà pour la bienséance.
Javert s'inclina respectueusement, se jurant de rattraper cette scène déplorable plus tard. Il quitta ensuite non seulement la salle à manger mais la maison elle-même, entraînant derrière lui M. Madeleine, accroché à ses pas, encore furieux de leur échange.
Convaincre Javert de revenir.
Il allait le faire ! De gré ou de force, Javert allait revenir dans sa vie et dans son lit.
Foi de Jean-le-Cric !
Il en avait soupé de ses vies qui les faisait se croiser sans jamais vraiment s'aimer posément.
Javert réfléchit un instant. Où emmener Valjean pour discuter sans témoin avec lui ? Il n'était pas stupide, il se doutait de la tournure qu'allait prendre leur échange. Ils allaient hurler, se battre, peut-être baiser.
Le policier réfléchit puis prit une décision. Il entra dans l'écurie et sortit deux chevaux de leurs stalles. Il les prépara le plus rapidement possible.
« A cheval monsieur le maire ! Je vous emmène en balade !
- Javert ! Nous devons parler !, grogna Valjean.
- Pas ici ! Il y a des cabanes de berger abandonnées dans les champs aux alentours. Nous y serons tranquilles.
- Soit ! »
Et ils montèrent à cheval avant de piquer un galop.
La colère les portait toujours alors qu'ils poussaient leur monture. Javert examinait les environs, cherchant un endroit calme et sûr.
Il préféra entrer dans une cabane perdue au-milieu de tout. La nuit allait tomber lorsqu'ils pénétrèrent dans la maison abandonnée, ouverte à tout vent, un toit abîmé montrant les étoiles mais une structure encore solide.
On attacha les chevaux à des poteaux vermoulus, désignant d'anciennes stalles à bestiaux. Puis Valjean bloqua la porte en déplaçant de lourds morceaux de bois, empêchant quiconque d'entrer...ou de sortir...
Javert le contemplait, les yeux étincelants toujours de rage.
« Ne va pas détruire la maison !, grogna l'argousin au forçat.
- Je sais ce que je fais, » répondit avec vigueur le forçat à l'argousin.
Puis, il se releva et essuya ses mains sur le costume de Monsieur Madeleine, salissant le tissu précieux avec de la poussière et de la crasse.
Ils allaient hurler, se battre et peut-être baiser. Il fut très vite évident qu'ils allaient commencer par la fin au regard du baiser possessif que Valjean donna à Javert, ravi de la réponse toute aussi chaude de ce dernier. Ensuite, Valjean repoussa Javert jusqu'à ce que son dos percute violemment le mur de pierre, le faisant gémir de douleur. Il l'épingla brutalement, retenant ses mains et glissant sa cuisse entre ses jambes, forçant Javert à les écarter pour lui.
Javert luttait mais la force de Jean-le-Cric était bien au-delà de ses capacités, il était submergé. Valjean se pencha pour conquérir les lèvres de Javert, pillant sa bouche, mordant sa langue.
« Je vais te baiser si fort, souffla le forçat dans le creux de l'oreille du garde-chiourme, que tu vas me ressentir durant des jours. A chacun de tes pas.
- Que de la gueule !, » grogna Javert avant de reprendre la bouche de Valjean, mordant férocement la lèvre inférieure, presque à tirer du sang.
Le forçat était fort, il bloqua d'une main les doigts de Javert avant de se charger de son propre pantalon, l'ouvrant avec violence, dévoilant son sexe dur et gonflé.
« J'ai risqué ma liberté pour toi, salopard. Je suis allé à Paris voir ton minable préfet et j'ai exigé ton retour. Je me suis abaissé pour toi ! MOI !
- Dieu…, je ne t'ai rien demandé... »
La bouche de Valjean se faisait vicieuse, elle mordait fort le cou du policier, aspirant la peau. Il voulait le marquer.
« Ils refusaient de m'obéir ! Le crois-tu ? J'ai tapé du poing, j'ai hurlé ma colère.
- On ne peut pas tous te céder, hein Madeleine ? Moi comme les autres !
- Je me serais perdu pour toi. Et tu oses me refuser ? »
Le pantalon baissé sur les cuisses, Valjean se recula, laissant un peu d'espace à Javert. Juste ce qu'il fallait pour le déshabiller à son tour. Sans douceur.
« Mets-toi nu !, » ordonna Valjean, les mains se posant de chaque côté de Javert, sa bouche revenant taquiner sa nuque.
Javert gémit mais se soumit. Il retira ses bottes de son mieux, puis son pantalon, ses bas. Il aperçut la virilité impressionnante de Valjean et s'inquiéta de ce qui allait se passer. Tout à coup, il eut peur de la suite, la colère disparut pour laisser la place à l'appréhension.
« Tu as de l'huile ?, demanda-t-il pour reprendre le contrôle sur la situation.
- Debout ! »
Javert se redressa, droit contre le mur. Il n'était plus si sûr de lui. Mais Valjean était hors de lui, il ne voyait que Javert, il ne se souvenait que de son refus de le suivre, il se rappelait avec âcreté de toutes ces vies passées à danser l'un autour de l'autre. D'un geste assuré, Valjean saisit la taille de Javert et le souleva de toute sa force. Coincé contre le mur, Javert n'avait d'autre choix que de se laisser porter, ses jambes encerclèrent naturellement les hanches du forçat et ses mains se posèrent sur les épaules de ce dernier.
« Jean ? Doucement, je t'en prie.
- Tu mendies maintenant ? »
Une parole prononcée d'une voix dure et Javert sentit des doigts explorer sa fente. Glisser sur son anus. Le policier se contracta mais il ne pouvait rien faire.
« Calme-toi ou ce sera plus douloureux !
- Dieu, Jean. Non. »
Et les doigts de Valjean pénétrèrent d'un coup sec le corps de Javert. Ce dernier posa sa tête contre l'épaule de Valjean tandis qu'il était fouillé sans pitié par les doigts carrés et calleux du maire de Montreuil. Mais était-ce encore le maire de Montreuil ? Aujourd'hui, Javert avait affaire à Jean-le-Cric. 24601 voulait sa revanche.
« A Toulon, jeta haineusement Valjean. A Toulon, combien de fois tu m'as fait cela, hein Javert ? »
L'argousin ne répondit pas, il était à l'agonie. Nul plaisir ne se faisait ressentir, juste une douleur fulgurante et une honte sans fin. A Toulon, il utilisait du pétrole ou du suif. A Toulon, il ne faisait que son devoir et il le faisait vite et bien. A Toulon, il ne blessait pas et il prenait garde à bien laver ses doigts. Humidifier, lubrifier…
« Maintenant, à moi !, » grogna le forçat.
Valjean dégagea ses doigts sans douceur avant de glisser sa bite dans l'anus de Javert. Si serré, si chaud...si bon…
Et il força le corps de Javert à le prendre. Des poussées profondes, brutales. Valjean était tellement en colère contre Javert.
Il avait tout risqué pour lui. Sa position, sa liberté, Cosette… et ce jobard avait l'audace de le refuser avec mépris ?
Il allait payer et il allait obéir ! De gré ou de force, il allait le suivre à Montreuil.
Les poussées étaient profondes, si profondes. Valjean gémissait son plaisir à chaque coup, c'était bon ainsi debout contre un mur.
Est-ce que le Javert du XXIe siècle connaissait cela ?
Il se promit de l'essayer avec lui.
Mais au bout de plusieurs minutes, Valjean comprit enfin que quelque chose n'allait pas. Lui-même gémissait, murmurant le prénom de Javert, se perdant dans le plaisir de leur accouplement. Mais Javert ne disait rien.
Il avait laissé sa tête contre l'épaule de Valjean et il se taisait. Valjean ralentit ses mouvements et repoussa Javert contre le mur. Il voulait voir son visage. Il fut horrifié de ce qu'il vit.
Javert laissa sa tête cogner contre le mur, il avait fermé les yeux et des larmes coulaient sur ses joues, du sang tâchait ses lèvres, il s'était mordu jusqu'au sang. Valjean cessa aussitôt de prendre Javert, il se retira doucement.
« Fraco ? »
Javert ne répondit pas, il desserra lentement son emprise sur le forçat avec l'aide de ce dernier. Valjean jeta un regard paniqué autour de lui, il y avait du foin sur le sol. Des ballots assez anciens et pleins de poussière, il y étendit doucement son compagnon.
« Fraco ?, reprit Valjean, affolé. Je t'en prie, parle-moi ! Même si c'est pour me hurler dessus ! M'insulter. Je suis désolé. »
Il y avait eu des viols à Toulon.
Jean-le-Cric en avait été témoin.
Mais jamais la victime et encore moins l'investigateur.
« Je suis désolé…, » répéta Valjean, caressant les cheveux dénoués de Javert.
Précautionneusement, le forçat se rhabilla puis remonta le pantalon du policier. Javert se défendit mollement contre les mains le manipulant.
« Merde ! Je t'ai fait du mal ! »
Cela acheva de briser le forçat qui se mit à pleurer.
Les caresses dans ses cheveux et la voix effrayée qui lui parlait réveillèrent Javert qui revint à lui.
La vision des yeux bleus d'azur posés sur lui provoqua un mouvement de panique chez le policier. Javert tenta de se reculer mais la force de Valjean le retint encore.
« Putain ! Lâche-moi !, hurla Javert.
- Je suis désolé. Pardonne-moi !
- LÂCHE-MOI ! »
Valjean laissa partir Javert qui se releva avec une grimace éloquente. Valjean se releva à son tour et s'approcha calmement du policier.
« Il faudrait t'examiner, murmura le forçat. Laisse-moi voir, s'il te plaît.
- Tu ne me touches pas !
- Fraco…
- Tout cela pour ça ?! Tu voulais baiser un argousin ? M'enculer ?
- Mais non. Je voulais te faire l'amour. Je…
- Faire l'amour ?! Bon Dieu ! Tu mériterais que je te fouette jusqu'au sang 24601 ! »
Les chiffres furent crachés avec haine.
Valjean se laissa s'asseoir sur le foin, immensément las. Peut-être allait-il se réveiller à Montreuil en 1807 ? Ou à Paris en 2019 ? Il avait foiré cette vie.
Voyant son compagnon plus calme et vraiment incapable de monter à cheval pour le moment, Javert s'assit à son tour sur le foin.
SCÈNE III
Javert n'était pas stupide. Il s'était calmé et acceptait de discuter posément de la situation avec Valjean. Après tout, ils avaient initié ce jeu dangereux ensemble.
« Que s'est-il passé Jean ?, demanda Javert, incapable de saisir comment la situation avait pu déraper à ce point.
- Je ne sais pas. Je n'ai jamais été violent à ce point. On peut dire que ton refus a exacerbé ma colère.
- A ce point ?
- Je suis désolé. Je t'aime Fraco, je ne veux pas te faire de mal. »
Les larmes retombèrent des yeux d'azur du forçat. Valjean serra ses poings devant sa bouche. Honteux, horrifié, malade.
Javert s'approcha lentement et posa son bras sur les épaules de Valjean, afin de faire tomber ce dernier contre lui.
« Tu peux te vanter de m'avoir brisé, souffla Javert, sans joie.
- Ce n'était pas volontaire. Me laisseras-tu t'examiner ? Je ne veux surtout pas que tu sois blessé. »
Javert allait refuser puis il vit les yeux implorants de Valjean et céda. Paisiblement, il s'étendit et se laissa approcher. Il ferma les yeux tandis que Valjean se chargeait à nouveau de son pantalon. Quelques minutes furent utilisées cette fois, Valjean fit cela avec douceur. Il demanda ensuite à Javert de se retourner sur le ventre et de montrer ses fesses. Dieu merci, Valjean n'avait pas blessé Javert. Il n'y avait aucune déchirure grave.
Il aida Javert à remettre son pantalon et s'étendit précautionneusement contre lui. Javert était étendu sur le dos, Valjean se plaça la tête sur son torse.
« Inspecteur de Troisième Classe ?
- Mon inspecteur, renchérit Valjean.
- Je serais sous les ordres de Walle. Putain ! De Walle !
- Tu supporterais cela pendant quelques temps.
- Revenir à Montreuil avec ma position compromise. On va se foutre de ma gueule.
- Crois-tu que quelqu'un oserait s'en prendre à toi ? »
Un rire amer, Javert serra fort Valjean contre lui.
« Tous les gonzes du port vont être heureux de s'en prendre à moi.
- Tu auras ta matraque et tes armes ! Tu auras mon soutien inconditionnel ! Tu iras travailler dans les communes voisines si tu le souhaites !
- Nommé à Boulogne sur Mer. Ce serait plus facile.
- C'est à quatre heures de cheval !
- Un policier déchu de retour dans son poste d'origine n'est jamais à sa place. Mais à Boulogne, je pourrais faire mes preuves. A Montreuil...je n'y survivrai pas Jean si je suis au plus bas de l'échelle.
- Très bien, souffla Valjean. Je verrais si la mairie de Boulogne te veut toujours. »
Un simple cheval de travail.
M. Madeleine acquiesça.
Les deux hommes se donnèrent un baiser mais il ne fut aucunement question de faire davantage. Après plusieurs minutes de câlin, ils se relevèrent. Javert grimaçait, il était secoué mais il supporta le retour à cheval jusqu'au domaine de M. Toutain avec un visage impassible.
Le retour se fit en pleine nuit. Ce ne fut pas une surprise de voir les lumières allumer dans la maison, les employés presque tous présents, le patron encore debout.
On attendait Javert et M. Madeleine.
Les deux hommes étaient-ils seulement encore en vie ?
Leur arrivée jeta le silence sur la pièce.
M. Toutain se leva, un peu indécis et les accueillit avec un petit sourire inquiet.
« Alors Javert… Enfin inspecteur… Je ne sais pas comment vous appeler maintenant.
- Javert, monsieur. Pour vous, cela est et restera Javert. »
Un regard appuyé. Javert connaissait sa place. Monsieur Toutain sembla soulagé et retrouva son air autoritaire.
« Bien, bien. Alors Javert ?
- Il semblerait que mes compétences soient requises ailleurs, monsieur. »
Humble, Javert voulait s'excuser. Monsieur Toutain était ennuyé maintenant.
« Vous partez quand ? »
On nota le vouvoiement du patron et on en fut abasourdi. Mais Javert était un homme sérieux. Un homme dévoué. Un homme honnête.
Un homme irréprochable.
« Je partirai, monsieur, quand vous aurez trouvé un remplaçant. Pas avant que les moissons ne soient terminées, monsieur. Il y a beaucoup de travail.
- Merci Javert ! »
Dire que M. Toutain était soulagé était un euphémisme. Par contre, M. Madeleine était mécontent. Les moissons ? Javert n'allait pas le rejoindre à Montreuil avant six mois au moins !
Sachant fort bien que son amant allait parler sans réfléchir, Javert se tourna vers M. Madeleine et lui coupa l'herbe sous le pied en annonçant :
« Lorsque vous recevrez un courrier de Paris confirmant ma nomination à Montreuil, monsieur, je me rendrais à Paris pour régler la situation. Nous verrons à ce moment-là quand je pourrais réellement retrouver mon poste. Et si je le peux vraiment.
- Mais Javert…
- Ainsi, vous aurez le temps de prévenir mes anciens officiers que je serais désormais à leurs ordres. Walle sera enchanté !
- Je… Fort bien inspecteur. »
Javert ne pouvait pas le nier. Il ressentait un plaisir intense en s'entendant appeler par son ancien titre. « Inspecteur »… Il était orgueilleux.
M. Toutain brisa la scène en lançant à la cantonade :
« Javert, puisque cet incident est réglé, nous pourrions peut-être terminer cette paperasse. Il se fait tard !
- Oui, monsieur. »
Et Javert retourna près de son patron, retrouvant sa place de subalterne dévoué. Bientôt, les deux hommes parlaient de compte, de ferme, de bétail…, ignorant superbement le reste de l'assistance.
M. Madeleine, laissé à lui-même regardait la scène avec stupeur.
Les employés de M. Toutain disparurent les uns, les autres après avoir compris que tout était terminé. Javert était un cogne, certes, mais pour l'instant il restait le second du patron.
Une servante vint chercher M. Madeleine pour l'emmener dans une chambre d'ami préparée pour lui.
Une nuit sans Javert !
Il fallait encore et toujours patienter.
Et Valjean avait passé la mesure de sa patience.
Le lendemain, M. Madeleine se retrouva seul, assis face à M. Toutain dans la salle à manger de la ferme imposante et richement décorée.
Il cherchait du regard quelque chose mais M. Toutain se mit à rire doucement en faisant un geste de dénégation.
« Javert n'est pas là. Il est parti à l'aube pour vérifier les champs. Il s'inquiète du manque de pluie.
- Bien, bien, » murmura M. Madeleine.
Le maire s'assit, aussitôt une servante lui servit une tasse de café, noir, chaud et amer. M. Toutain l'examinait avec attention.
« Pourquoi réclamer le retour de Javert dans votre ville si vous vous détestez ainsi ?, l'attaqua-t-il immédiatement.
- Il a démissionné à cause de moi. Nous nous sommes fâchés et Javert a préféré partir. Ce n'est pas juste pour lui. Ni pour la ville. C'est un bon policier.
- Vous êtes le maire, fit M. Toutain, en haussant les épaules dédaigneusement.
- Justement ! Mon mandat fini, Javert aura un autre supérieur et leurs relations ne seront pas aussi conflictuelles qu'avec moi. »
M. Toutain acquiesça en silence. Oui, Javert pouvait se montrer respectueux et docile. Il avait fallu un drame pour qu'il perde son sang-froid.
« Pourquoi pas ? Vous avez raison sur un point, monsieur Madeleine. »
Valjean ne dit rien, levant les yeux de sa tasse de café pour observer M. Toutain. C'était un vieil homme mais ce n'était pas un imbécile.
« Javert n'est pas fait pour travailler dans l'agriculture. Il n'est pas à sa place. Bien sûr, je n'ai aucune plainte à formuler sur son travail, mais il l'accomplit...comment dire ?...mécaniquement… Il est…
- Compliqué à cerner, n'est-ce-pas ?, sourit M. Madeleine.
- En fait, il est terne. Un homme dévoué mais terne.
- Terne ? »
Jamais Valjean n'aurait imaginé qu'un tel qualificatif puisse être accolé à un homme aussi passionné que Javert.
« Je ne l'ai vu réellement vivre qu'en deux occasions. La première fois a eu lieu au tout début de son arrivée lorsque quelques-uns de mes ouvriers n'ont rien trouvé de mieux à faire qu'à essayer de casser la gueule du gitan. Bon Dieu ! Le temps qu'on vienne me prévenir de ce qui se tramait, ils l'avaient coincé dans la cour. A trois contre lui ! Les salopards ! J'ai vraiment cru qu'ils l'auraient, ils l'ont cru aussi mais Javert les a simplement attendus. Puis, il a eu un sourire...horrible…avant de se jeter sur eux. Il a eu une main blessée par un coup de bâton, mais deux gars se sont retrouvés à terre, assommés d'un coup de pied bien placé. Je n'avais jamais vu cela ! Javert avait saisi le dernier encore debout, l'avait épinglé contre le mur. Le meneur ! Je pense qu'il lui aurait fait sa fête si je ne l'avais pas rappelé à l'ordre. Javert l'a lâché et s'est reculé. Il m'a jeté un regard… Je ne l'oublierai jamais ! Il était terrifiant !
- Il sait se battre. C'est un bon policier. »
Vous l'auriez vu à Montreuil, M. Toutain ! Combien de fois l'inspecteur Javert s'est-il battu contre une brute avinée du port ? A croire qu'il le faisait exprès ? Pour le plaisir du combat, pour l'adrénaline, pour l'honneur...
M. Toutain se tut, finissant sa tasse de café. Il y avait du travail aujourd'hui. Dés que Javert serait de retour des champs, il allait falloir régler l'histoire de cette sécheresse. Il y avait bien un puits mais ils auraient besoin de remplir des tonneaux. Une mauvaise période.
« Et la deuxième fois ?, demanda Valjean, intéressé.
- La deuxième fois a eu lieu hier, monsieur Madeleine, répondit le paysan en souriant ironiquement. Javert a perdu patience à cause de vous. Il s'est rebellé et j'ai revu le même homme, terrible et impressionnant.
- Nous avons un passif lourd…
- A votre place, je ne reprendrai pas Javert à mon service. Un jour, vous allez vous
entretuer. »
M. Toutain se mit à rire, M. Madeleine l'imita, mais sans conviction. La scène de la veille n'était pas un bon souvenir. Il avait violé Javert, quoi qu'on puisse en dire.
Etaient-ils vraiment bons l'un pour l'autre ?
Puis, comme si une idée le frappait soudainement, M. Toutain ajouta une nouvelle anecdote qui le fit sourire, amusé.
« J'oubliais la cave à vin !
- Plaît-il ?
- Un jour Javert était persuadé qu'un voleur s'était introduit chez nous et avait cambriolé la cave à vin. Comme il insistait lourdement, je l'ai suivi et le policier m'a montré les indices. Il était exalté et me parlait comme il parlerait...à un de ses officiers j'imagine… Dur et autoritaire. Une porte mal fermée, des traces de pas sur la poussière, une chandelle laissée à l'abandon… Il avait raison ! Bon Dieu ! Quelqu'un était venu de nuit dans la cave à vin !
- Un voleur ?
- Non, ho non ! »
M. Toutain rit, encore, mais Valjean perçut avec stupeur une certaine amertume derrière ce rire.
« On s'était donné rendez-vous dans la cave à vin. Un rendez-vous sentimental voyez-vous.
- Vous voulez dire que quelqu'un avait… Mon Dieu ! Dans la cave à vin ?
- Javert était devenu rouge lorsqu'il comprit ce qu'il avait découvert.
- Comment avez-vous su que c'était un rendez-vous sentimental ?
- Nous avons trouvé un dessous féminin... »
Ce fut tout.
M. Toutain aurait pu rire à nouveau mais il n'en avait plus envie.
Car ce qu'il ne dirait jamais à M. Madeleine, ce qu'il n'avait pas dit à Javert mais que le policier avait bien compris, c'était que le dessous féminin appartenait à madame Toutain. Il n'était pas rare que la garce couche avec un des ouvriers dans la cave à vin.
Dommage qu'il ait fallu un homme un peu trop observateur pour découvrir le pot-aux-roses.
Javert n'avait rien dit. Il s'était excusé d'avoir fait perdre du temps à son patron et était reparti à son poste.
Javert ne s'était plus jamais permis de vérifier la maison. Il se chargeait de son poste de contremaître. Point final !
« Donc, Javert va revenir à Montreuil ?
- En effet, admit M. Madeleine. Il est plus à sa place dans la police. »
Un regard appuyé, un sourire en coin et M. Toutain lança, d'une voix anodine :
« Quand même, M. Madeleine, vous avouerez que vous avez fait un long chemin rien que pour sauver votre homme. Il y a une autre histoire derrière cela, non ?
- Quelle histoire ?, fit Valjean, aussitôt sur la défensive.
- Je ne sais pas. A vous de me le dire !
- Il n'y a aucune histoire ! Je m'en veux d'avoir traité aussi mal un officier de police aussi intègre. »
Un rire, amusé, profond et M. Toutain servit un nouveau café à ce vieux menteur de M. Madeleine.
Qu'y avait-il entre les deux hommes ?
Une dette de jeu ?
Une histoire de femmes ?
Une complicité dans un crime ?
Ou quelque chose de plus profond, de plus personnel…?
SCÈNE IV
M. Toutain contemplait l'homme devant lui, le saint maire de Montreuil-sur-Mer et ne le comprenait pas.
Madeleine et l'inspecteur Javert semblaient aussi passionnés l'un que l'autre. On était en droit de se poser des questions sur la nature de cette passion.
« Vous êtes marié M. Madeleine ?
- Non, monsieur Toutain.
- Javert non plus. Il ne s'intéresse pas aux femmes.
- Si vous le dites. »
Un regard noir et sombre acheva de convaincre M. Toutain. Le patron se leva, il n'en avait que faire de la vie privée de son employé.
Il n'avait aucune plainte à formuler concernant le travail de Javert. Il devait être le seul à ne pas avoir baisé sa femme. Pas faute d'avoir essayé de le tenter, cependant. Cette foutue salope qui aguichait les hommes avec un sourire et un battement de cils.
Javert était toujours resté correct et froid en sa présence.
Oui, aucune plainte à formuler.
Et M. Madeleine retourna à Montreuil-sur-Mer par la première diligence possible.
Il avait disparu plus d'une semaine.
En fait, il retrouva ses fonctions de maire et de patron d'usine avec étonnement.
Aucune plainte venant de Paris.
Aucune enquête officielle contre lui.
Il fallait s'attendre à tout, malgré tout…
M. Madeleine avait eu raison.
Six mois ! Il avait fallu attendre six mois avant d'avoir des nouvelles de Javert. Un courrier de Paris reflétant le dernier reçu atterrit sur son bureau.
Monsieur le maire,
Nous avons bien reçu la nomination de l'inspecteur de Troisième Classe Javert pour votre ville. Par la présente, nous vous informons de la venue prochaine de votre nouvel inspecteur.
A dater de ce jour, l'inspecteur Javert est rattaché au service de la commune de Montreuil-sur-Mer. Lorsque le besoin s'en fera sentir, l'inspecteur Javert sera convoqué à Paris pour un nouvel examen de son dossier.
Veuillez agréer l'expression de nos sentiments les plus distingués.
Le préfet de police de Paris
LE COMTE D'ANGLES
Salopard de d'Anglès !
Il était visible qu'il ne souhaitait qu'une chose, renvoyer définitivement Javert de la police et souffleter ce petit maire arrogant qu'était M. Madeleine.
Il fallait redoubler d'attention !
Six mois et Javert revint tranquillement par la diligence.
Il arborait un visage impassible lorsqu'il descendit sur la grande place de Montreuil. Sa canne à la main et sa malle sur son épaule, il examina les environs. Mécontent de lui, mécontent d'être ici et prêt à se défendre à la moindre provocation.
Ridicule n'est-ce-pas ?
Personne ne l'attendait, donc Javert put respirer plus librement. Il hésita un instant avant de se décider pour le poste de police.
Commencer le grand cirque avant d'aller retrouver le maire.
Son entrée fut remarquée et remarquable dans le poste de police. On se leva avec respect, oubliant qu'il ne s'agissait plus que d'un inspecteur de Troisième Classe. Il n'était plus le chef, il était le moins gradé des officiers, juste au-dessus d'un sergent.
Javert eut un sourire sans joie et se mit au garde-à-vous, après avoir placé sa malle à ses pieds.
Pardieu ! Si les autres oubliaient sa position subalterne, il allait le leur rappeler avec soin.
« Inspecteur ?, » commença Walle, décontenancé.
On s'était approché, surpris, les mains tendues pour saluer l'officier, puis on se rappela enfin de la situation.
« Inspecteur Javert !, fit un homme, haut gradé. Heureux de faire votre rencontre ! »
L'inspecteur de Première Classe, Durand, le nouveau chef de la police de Montreuil. Son successeur ! Javert s'inclina respectueusement.
Walle ouvrit des yeux grands comme des soucoupes et les autres officiers retinrent leur souffle.
Javert n'était plus leur chef, c'était vrai ! Il était dégradé et M. Madeleine avait été jusqu'à Paris pour exiger son retour.
« Monsieur, lâcha du bout des lèvres Javert.
- J'ai entendu parler de vous, inspecteur, continua simplement Durand. Vous avez démissionné, c'est cela ?
- Oui, monsieur.
- Pour incompatibilité d'humeur avec le maire ?
- Entre autre, monsieur. »
Faites confiance à Javert pour compliquer les situations. Cette réponse alambiquée rendit curieux le chef de la police. L'inspecteur Durand était un bon policier, lui aussi, il ouvrit la porte de son bureau - l'ancien bureau de Javert ! - et y fit entrer ce dernier.
« Racontez-moi ça Javert ! Je serais curieux de savoir ce qui vous a fait partir ainsi et ce qui a poussé M. Madeleine à réclamer votre retour à Paris ! »
Javert obéit.
Walle leva les yeux au Ciel. Imbécile de Javert !
L'inspecteur Walle avait voulu une arrivée en douceur. Personne ne souhaitait poser de problème à Javert.
M. Madeleine avait fait la morale à tout le monde.
Javert revenait !
On fut abasourdi en apprenant la nouvelle.
Javert revenait mais il était dégradé. Il se trouvait en bas de l'échelle. Il était sous surveillance étroite.
On ne voulait pas de conflits.
Et voilà Javert qui ruait déjà dans les brancards ! L'inspecteur Durand aimait beaucoup M. Madeleine, il était dévoué au maire de Montreuil. Il en fallait peu pour qu'il soit remonté contre Javert.
Cela dura une heure avant que le chef de la police libère son nouvel officier. Javert ne montrait rien, son visage restait froid et impassible. L'inspecteur Durand était un peu moins habile à ce jeu, mais il posa une main sur l'épaule de Javert dans un geste réconfortant.
Tout n'était peut-être pas si négatif ?
« Bienvenu Javert ! Walle va te trouver une chambre à louer. Tu commenceras demain ! Tu as de l'expérience, on va l'utiliser à ton avantage et remontrer à ces idiots de Paris que tu vaux quelque chose.
- Merci, monsieur.
- Va te reposer Javert. »
Mais avant qu'il ne quitte le commissariat, soulagé que cela se soit passé si bien, Durand lança, une légère menace dans la voix :
« Mais si jamais je te vois tourner autour de M. Madeleine, Javert, j'en ferais part aussitôt à Paris et je te casserais sans ménagement. Me suis-je fait bien comprendre ?
- Très bien, monsieur.
- M. Madeleine a jugé bon de te faire confiance. Je veux bien le faire aussi. Ton dossier est bon. Meilleur que le mien. On devrait réussir à travailler ensemble.
- Je le pense, monsieur. »
Un renvoi, une mise en garde mais Javert s'attendait à pire.
Walle se plaça respectueusement à ses côtés lorsque les deux hommes se retrouvèrent sur le trottoir.
« Alors vous avez une chambre pour moi inspecteur ?
- Oui, enfin… Oui.
- Je vous remercie, inspecteur.
- C'est normal, mons… Javert... »
Un sourire amusé. Walle était perdu.
Les mois prochains promettaient d'être follement passionnant. Javert se mit à rire silencieusement, tandis que Walle hésitait à saisir sa malle.
La chambre était modeste. Adaptée au salaire misérable de l'inspecteur de troisième classe Javert, car cela aussi avait changé.
Walle se tenait dans l'entrée, attristé de voir son ancien chef logé dans de si piètres conditions.
« Y a-t-il quelque chose que je peux faire pour vous monsieur ?
- Rien, merci inspecteur. »
Un nouveau sourire. Javert s'amusait de troubler autant son ancien officier.
« Bien, bien. Je vais vous laisser... »
Et il disparut, tellement incertain de ce qu'il devait faire avec Javert.
Dés l'inspecteur Walle parti, Javert s'assit sur le lit. Il prit sa tête à pleines mains. Putain ! Que foutait-il là ?
L'entrevue à Paris avait été terrible.
Le préfet de police et le secrétaire du Premier Bureau avaient été d'une froideur extrême. On lui avait patiemment expliqué les démarches de M. Madeleine.
On avait insisté sur le rôle de M. Madeleine.
On avait prévenu, menacé, répété…
Une seule plainte et il retournait à Toulon. Et pas du côté des garde-chiourmes.
Javert avait supporté cela stoïquement, les yeux fixés sur le mur du fond, suivant du regard une fissure perdue dans le stuc.
« Vous avez compris Javert ?, avait hurlé le comte d'Anglès.
- Oui, monsieur.
- Comportez-vous bien !
- Oui, monsieur.
- Rejoignez votre nouveau poste inspecteur. »
Une inclinaison du buste.
« Et n'espérez pas venir à Paris ! »
Un raidissement imperceptible dans les épaules. Javert revenait dans les rangs de la police mais sa carrière était brisée.
« Oui, monsieur. »
Oui, monsieur…
Javert serra ses cheveux avec désespoir. Il se jeta sur sa malle et sortit une bouteille d'alcool. Il ne s'embarrassa pas d'un verre et but à même le goulot.
Que foutait-il là ?
Il n'en savait foutrement rien.
Le lendemain, l'inspecteur de Troisième Classe Javert se tenait à son poste, droit, raide, imposant. Il avait dû prendre ses ordres de Walle, se délectant secrètement du trouble de son ancien officier.
Et les autres policiers étaient dans la même situation face à lui, ne sachant comment interagir avec lui. Il n'y avait que le chef du commissariat pour le tutoyer et le traiter comme il se devait.
« Tu patrouilles sur les quais, Javert, ordonna Durand, et tu te charges de tous les soucis d'ivrognerie que tu vois. Je veux ton rapport pour ce soir.
- Bien, monsieur. »
Merde !
Il avait quarante ans, il était monté si haut dans la hiérarchie. Javert acquiesça et se promit de vider une bouteille ce soir.
Ce soir et tous les autres soirs.
Monsieur Madeleine ne savait pas que Javert était revenu à Montreuil. Il ne le sut que par l'intermédiaire de l'inspecteur Durand.
Un soir, le chef de la police vint faire son rapport habituel à monsieur le maire. Et le fait fut évoqué avec désinvolture par l'inspecteur.
« Tiens, monsieur le maire. L'inspecteur Javert est de retour. »
Il fallut une parfaite maîtrise de soi pour que Valjean reste M. Madeleine, calme et impassible.
« Quand ?
- Cela fait cinq jours, monsieur. »
Durand se méprit sur le visage devenu dur de M. Madeleine. Il lança fermement :
« Ne vous inquiétez pas, monsieur le maire. Si Javert vous harcèle ou s'il ose vous déranger, je le casse sans pitié. Je tiens mes hommes, monsieur !
- C'est tout à votre honneur, inspecteur, mais je crois que vous devriez laisser Javert en paix. Il ne risque pas de devenir un danger. Il…
- Je suis d'accord avec vous, monsieur le maire. Mais il vaut mieux être prudent ! J'ai interdit à Javert d'entrer en contact avec vous. La ville est petite, bien sûr, mais si Javert sait ce qui est bon pour lui, il vous évitera avec soin.
- Merci, inspecteur.
- Je vous suis tout dévoué, monsieur le maire. »
C'était vrai ! L'inspecteur Durand était le symbole du dévouement, obséquieux, respectueux, d'une exquise politesse.
Cinq jours !
Javert n'était pas venu le voir en cinq jours !
M. Madeleine en fut abasourdi et fâché. Il décida de traquer son inspecteur.
SCÈNE V
Traquer son inspecteur.
Ce fut plus facile à dire qu'à faire. Oui, Javert savait ce qui était bon pour lui. Il évitait le maire soigneusement.
D'ailleurs, la nouvelle de son arrivée était encore peu répandue. Javert faisait profil bas.
Valjean en eut la preuve lorsque le hasard les mit subitement en présence.
Un soir, monsieur le maire vint rendre visite à Fantine au couvent des Bénédictines, la malheureuse allait mieux mais sa vie n'était pas encore sauvée.
Monsieur le maire s'assit quelques minutes en compagnie de la pauvre femme malade, histoire de lui parler de Cosette, de lui donner ses derniers dessins. La petite fille ne pouvait plus passer ses journées avec sa maman, l'école était une prison !
Ceci fait, monsieur le maire quitta les lieux, l'esprit assombri et le cœur en déshérence. Peu concentré sur ses pas, Valjean se retrouva dans un quartier pauvre de la ville, au pied des remparts.
Et il entendit distinctement le bruit d'une dispute, se figeant instantanément.
« Ta gueule le rabouin, tu me poisseras pas !
- Parce que tu crois que tu as le choix le Breton ?, grogna un baryton profond. Javert !
- Approche-toi et tu verras !
- Casse-lui la gueule le Breton, personne ne viendra au secours du rabouin ! Hein Javert ? »
Ces mots et ce ton attirèrent Valjean, monsieur le maire s'approcha lentement des voix qui parlaient ainsi.
Javert était dos à un mur, il se tenait droit mais un de ses bras était collé contre son corps, sa canne de combat était à ses pieds, inutile. Face à lui, deux hommes au visage de brute, chacun avec un gourdin.
« Tu as perdu tes réflexes le cogne !, sourit un des hommes. On va voir si on peut te casser la gueule. Après le bras…
- Viens le Breton ! Mais ne me rate pas ! »
Le dénommé Breton se jeta sur Javert et le gourdin frappa fort le policier. Javert poussa un cri étouffé mais il avait réussi à saisir l'homme à la gorge. Le gourdin tomba à terre tandis que le deuxième malfrat se lançait à son tour dans la bagarre.
« Tu vas le payer Javert !
- CELA SUFFIT !, » ordonna M. Madeleine.
Un mouvement de peur et le type fila sans demander son reste. Javert tenait toujours le Breton dans sa prise. Valjean se précipita à son aide.
« Vos menottes ?, demanda Valjean, d'une voix blanche.
- Poche de gauche. »
Valjean s'approcha de Javert et glissa ses mains dans la poche de gauche de son uniforme, il en sortit une paire de menottes lourdes et solides.
Valjean saisit les poignets du type qui se débattait de moins en moins, étouffé par Javert. Il fut correctement menotté.
« Relâchez-le Javert. »
Un léger décalage avant que Javert obéisse. L'homme tomba sur le sol comme une poupée de chiffon.
Valjean et Javert respiraient fort.
Ils se regardèrent un instant, puis Javert se recula.
« Je vais emmener ce jobard au poste, monsieur. Merci pour votre assistance.
- Javert, attendez ! »
Javert avait relevé le criminel et le tenait fortement contre lui, l'homme était incapable de marcher lui-même. Le policier leva ses yeux gris perçants sur le maire et le regarda.
« Je vais vous aider.
- Pas la peine, monsieur. Je me débrouille.
- Javert ! N'insistez pas ! Vous êtes blessé tête de mule. »
La colère montait encore mais Javert ne répondit pas. Il n'argumenta pas. Il laissa le maire l'aider, portant la majorité du poids de l'homme inconscient.
« Comment va votre bras ?
- Bien, monsieur.
- Vous avez pris un coup de bâton ?
- Je vais bien, monsieur. »
Javert agaçait tellement Valjean.
A croire que tous ces instants passés ensemble n'existaient plus. Avaient-ils seulement existé ? Valjean se posa réellement la question. A force de voyager dans le temps et l'espace, il pouvait mélanger les histoires.
La vue du commissariat soulagea les deux hommes.
Les officiers encore présents à cette heure indue se levèrent à leur entrée et se précipitèrent à leur aide.
On entraîna l'homme menotté encore inconscient dans une cellule. L'inspecteur Durand regardait Javert et Valjean avec stupeur.
« Que s'est-il passé ?, demanda-t-il, abasourdi.
- Une simple dispute entre deux hommes, monsieur, expliqua posément Javert.
- Et monsieur le maire ?
- Il m'a prêté main-forte, monsieur. »
L'inspecteur Durand était dévoué au maire de Montreuil, ses yeux se firent admiratifs lorsqu'ils se tournèrent vers M. Madeleine.
« Monsieur le maire, je ne sais pas comment vous remercier d'avoir aidé un de mes officiers. Vraiment, monsieur… Je…
- Ce n'est pas la peine, coupa un peu brutalement le maire. L'inspecteur Javert a été blessé.
- Blessé ? Javert ! »
Cela empêcha Javert de s'enfuir discrètement du commissariat. L'homme rêvait maintenant d'un verre et d'une nuit de repos.
« Rien de grave, monsieur, lâcha Javert, entre ses dents serrées.
- Tu es sûr ? »
Le tutoiement surprit monsieur le maire et lui déplut fortement.
« Oui, monsieur.
- Bon, si tu es sûr ! Je veux ton rapport demain à la première heure !
- Vous l'aurez monsieur. »
Et Javert quitta le commissariat comme cela. Simplement. On n'insista pas sur la blessure, on ne demanda même pas à la voir. Le maire resta bouche bée.
« Et la blessure ?, murmura M. Madeleine.
- Bah ! Ce n'est pas la première fois, lança Durand, indifférent. Le dossier de l'inspecteur fourmille de blessures. Il a l'habitude de les gérer. Encore merci monsieur Madeleine !
- De rien. »
Il ne savait pas quoi dire d'autre. Le maire prit congé mais avant de partir il vit l'inspecteur Walle qui le regardait intensément. Sans plus aucune aménité.
Le maire fit un geste discret pour attirer le policier.
« Où habite Javert ?
- Monsieur…, fit Walle, la voix lasse. Laissez-le en paix ! C'est déjà assez compliqué pour lui.
- S'il vous plaît Walle. Je veux voir comment il va. »
Et du bout des lèvres, Walle lâcha l'adresse de Javert. Un quartier pauvre de la ville, la partie la plus insalubre. Valjean en fut horrifié.
Il ne fallut que quelques minutes à M. Madeleine pour se rendre chez Javert. Un immeuble vétuste. La logeuse n'était pas à son poste. De toute façon, dans ce genre d'immeubles, on ne devait voir la propriétaire que le jour du loyer.
Valjean frappa doucement à la porte et attendit.
De longues minutes avant qu'on ouvre.
Il se retrouva nez à nez avec les yeux gris, fatigués de Javert.
« Putain !, » fit simplement le policier.
Et Javert se recula, laissant entrer M. Madeleine dans son antre. Ne cherchant pas à cacher la pauvreté et la misère.
Valjean n'avait connu cela qu'à la Maison Gorbeau. Il en fut désolé. Il ne dit rien en apercevant les bouteilles de vin vides dispersées ici et là.
Il se tourna vers Javert pour le regarder.
L'homme avait maigri. Il avait rasé ses favoris et coupé ses cheveux. Il ne se ressemblait pas. Il devait chercher à se fondre dans la masse. Il était propre et se tenait de son mieux. Mais l'alcool faisait trembler ses mains.
Il était dans sa chemise et avait remonté la manche pour dévoiler son bras. Il était rouge et gonflé. Valjean s'approcha, hypnotisé.
« Puis-je regarder ?, demanda-t-il doucement.
- Pourquoi ?, rétorqua Javert, rogue.
- Parce que je m'inquiète pour toi.
- Si Durand apprend que tu es là, je suis bon pour faire ma malle.
- Je me fous de ce que pense Durand. »
Un rire, un peu fou. Javert secoua la tête.
« Je ne sais toujours pas pourquoi j'ai accepté de revenir.
- Fraco…
- Fous-moi le camp Jean.
- Non. »
Valjean était face au policier. Il nota l'odeur d'alcool forte, Javert avait bu plus que de raison et vu l'état de son logement, ce n'était pas la première fois.
« Laisse-moi voir ton bras.
- Merde Jean ! »
Il suffit d'un seul geste pour capturer le bras. La force de Jean-le-Cric empêcha Javert de s'échapper. Il put l'examiner à loisir.
Un bel hématome mais rien de brisé.
« Comment a-t-il pu t'avoir comme cela ?, demanda Valjean, incrédule.
- Je n'étais pas aussi prudent que je l'aurai du.
- Fraco…
- Il me faut une réputation. Sinon, je ne survivrai pas Jean. Je n'y arriverai pas.
- Un inspecteur de police ! Efficace, sérieux, dévoué, téméraire.
- Un inspecteur de police de troisième classe ! Putain ! A quarante ans.
- Mon inspecteur de police. »
Valjean caressa doucement le bras avant de se dresser sur la pointe des pieds pour embrasser tendrement Javert sur la bouche. Il le sentit se raidir avant de se laisser aller au baiser.
« Pourquoi n'es-tu pas venu me voir ?
- Je n'ai pas le droit de t'approcher Jean.
- Je me fous de ce que dit Durand. Je me fous de ce que dit le préfet de Paris.
- Il y a de l'embauche à ton usine ? Car je vais bientôt perdre mon emploi si on nous voit ensemble.
- Il y a de la place dans mon lit.
- Jean... »
Un baiser profond. La langue de Valjean força la bouche de Javert à l'accepter et ce fut un délice de danser ainsi, langue contre langue. Mais Valjean n'apprécia pas le goût du vin de basse qualité.
« Ton bras, souffla Valjean.
- Un simple hématome.
- As-tu de l'arnica ?
- Oui. J'ai l'habitude des blessures. »
Valjean trembla de colère en entendant ces mots, prononcés de façon si indifférente.
« Je ne veux plus que tu en aies l'habitude !
- Alors chasse-moi de la police !
- Fraco... »
Un nouveau baiser avant de s'asseoir sur ce qui servait de lit à Javert. Valjean était consterné de voir l'endroit dans lequel vivait son amant.
« Je vais te trouver une chambre mieux que celle-ci. Ce n'est pas sain !
- Je ne peux pas me permettre un plus grand logement, mon salaire est...restreint en ce moment…
- Je vais payer pour toi ! Tu vas déménager le plus tôt possible.
- Impossible Jean ! Si tu souhaites vraiment qu'on se côtoie, il faut se voir le moins possible.
- Je veux que tu sois dans de bonnes conditions. Cet endroit est innommable !
- Il est à la hauteur de ce que je gagne ! J'ai déjà vécu ainsi.
- Oui, quand tu avais vingt ans ! A Toulon ou à Marseille ! Tu as quarante ans et…
- Comment sais-tu que j'ai été à Marseille ? »
Le policier toujours aux aguets, cela fit sourire Valjean qui mentit comme toujours.
« J'ai lu ton dossier ! »
Javert ne dit rien. C'était possible après tout. Et l'alcool l'empêchait de réfléchir avec autant de clarté que d'habitude.
D'ailleurs il avait envie...non besoin...d'un autre verre.
Seulement Valjean était là. Il se chargeait de son bras, le couvrant d'une pommade à l'arnica qu'il avait découvert dans le seul meuble que possédait le policier. Un buffet. Un bandage propre et le bras était correctement bandé.
« Il va falloir patienter avant de retrouver toutes tes capacités, murmura Valjean. Tu as été salement touché.
- Je vais bien, » grogna le policier.
Javert avait la bouche pâteuse, il voulait boire. Valjean lui caressa le front, regrettant l'absence des cheveux, l'absence des favoris. Javert ne se ressemblait pas ainsi, il ressemblait à un forçat.
« As-tu mangé ?
- Certainement.
- Quand ? »
Patient, désolé, Valjean savait que Javert n'avait pas du manger quelque chose de consistant depuis longtemps. On ne se nourrit pas de vin.
« Je ne sais pas, avoua Javert.
- Mon amour, » souffla Valjean.
Ce terme, utilisé pour la première fois entre eux, surprit Javert. Il n'avait été l'amour de personne, même pas de sa mère.
« Je te supplie de me laisser prendre soin de toi. Merde à Durand ! Merde à D'Anglès ! Je t'aime ! Tu peux comprendre cela ?
- Je ne sais pas… Je n'ai jamais… On ne m'a jamais aimé…
- Laisse-moi faire ?! Tu veux bien ?
- Que veux-tu ?
- T'aimer ! »
SCÈNE VI
Javert eut un nouveau rire. Hystérique. Cela rappela tout à coup à Valjean le rire du Javert du XXIe siècle, dans ce New-York futuriste.
« Je ne sais pas si je pourrais faire cela.
- Laisse-moi faire !
- Je suis saoul et incapable de trouver ma propre bite Jean. Demain peut-être ? »
Valjean secoua la tête.
Il ne releva pas et déshabilla Javert. Le policier se laissait faire en effet. Il était assommé par l'alcool de toute façon.
Valjean était affligé de constater la maigreur maladive de son amant. Où était passé l'imposant inspecteur Javert ? Ses bras, ses muscles, sa force. Il était maigre, fragile, malade.
Valjean le déshabilla et l'étendit sur son lit. Javert ferma aussitôt les yeux et ronfla.
Un dernier baiser sur le front avant de partir.
Non, il ne pouvait pas faire l'amour à son compagnon dans ces conditions mais Valjean se promit de revenir le lendemain.
D'enlever toutes les bouteilles et de les casser de rage.
D'emmener Javert dans un autre appartement, plus propre et mieux entretenu.
De parler à Durand de cette situation inacceptable dans laquelle vivait Javert.
Demain !
M. Madeleine allait tout arranger.
Le lendemain, M. Madeleine, tout maire qu'il soit, ne put rien changer à cette situation.
D'une part, le salaire d'un inspecteur de police était décidé par Paris. Jamais le conseil municipal n'accepterait de payer davantage un policier. Et de surcroît un policier déchu !
D'autre part, le chef de la police de Montreuil se montra suspicieux dés que M. Madeleine prononça le nom de Javert.
Valjean se tut aussitôt. Javert devait être sous l'emprise de l'alcool assez souvent en réalité. Si jamais son chef le serrait de trop près, il pouvait avoir des soupçons et obtenir son renvoi pur et simple pour ivrognerie.
M. Madeleine n'allait pas tout arranger.
Il n'y eut que la chambre. M. Madeleine réussit à trouver un meublé de meilleure qualité dans un quartier plus tranquille. Le prix du loyer était un peu élevé mais le maire marchanda un peu et offrit une compensation.
On accepta.
Le policier emménagea dans la journée.
Javert était fatigué de lutter.
Javert était fatigué de vivre.
Qu'est-ce qu'il foutait là ?
Il avait perdu son honneur de policier. Sa dignité. Le reste, il s'en foutait royalement et laissait les choses dériver.
Il y eut aussi les bouteilles de vin que M. Madeleine brisa une à une dans la cour de l'immeuble. Avec un soin frôlant la rage.
Merde Jean Valjean !
Les choses évoluèrent peu à peu.
Déjà la ville sut enfin que l'inspecteur Javert était de retour. On se moqua de cet homme, si autoritaire, descendu si bas. On n'hésita plus à lui montrer tout le mépris qu'on éprouvait pour lui.
Javert encaissait et saluait poliment.
Cela se réglait le soir entre deux bouteilles de vin.
Un alcoolique fonctionnel ! Voilà ce que devenait tout doucement Javert. On ne remarquait rien. Javert était prudent. Il faisait attention à l'odeur. Il rangeait son logement pour que sa logeuse ne découvre rien.
D'ailleurs, il ne buvait presque plus de vin rouge, c'était trop cher pour sa bourse. L'inspecteur Javert de la police de Montreuil avait conclu un accord tacite avec un de ses mouchards.
Un contrebandier qu'il avait arrêté sur le port. Il transportait de l'alcool frelaté et de l'opium.
En fait, Javert aurait dû l'arrêter.
Il était incorruptible, irréprochable, honorable.
L'homme s'était attendu à porter les poucettes et à être traîné au poste. Mais Javert examinait les bouteilles d'alcool, une vague odeur de fruit et un fort degré. Le contrebandier avait remarqué l'hésitation du policier et il s'était mis à sourire. Charmeur. Tentateur.
« C'est de l'alcool de bonne qualité, inspecteur. Et ceci, cela s'appelle de l'opium.
- Je sais, » grogna Javert.
Il manipulait ses poucettes, jouant avec la chaîne des cabriolets au fond de sa poche. Le vin rouge était cher et sentait fort.
« Nous pourrions peut-être nous entendre inspecteur ? »
Un nouveau mouchard sur le port ?
Javert était incorruptible, irréprochable, honorable… Enfin il l'était. Il avait tout perdu lorsqu'il avait pactisé avec le diable.
« Fais-moi voir ton eau d'affe.
- Avec plaisir inspecteur. »
Un accord tacite. L'homme fournissait des informations sur le port contre sa liberté. L'homme fournissait Javert en alcool.
Il espérait un jour fournir l'inspecteur en opium. Ainsi, Javert n'allait pas mettre longtemps avant d'en crever.
Oui, Javert dissimulait bien et l'eau de vie se cachait à merveille derrière l'odeur de sueur, de cheval… On ne remarquait rien.
Et M. Madeleine ne le voyait pas assez souvent pour déceler quoi que ce soit.
De toute façon, le maire n'arrivait pas à voir son ancien chef de la police.
Après le déménagement, Javert ne rentrait quasiment plus chez lui. Il était toujours sur la brèche, sur une patrouille, dans une ronde… Il travaillait sans repos. Mangeant quand il y pensait et il y pensait rarement.
Durand était agréablement surpris par sa nouvelle recrue. Le dossier n'avait pas menti. Javert était un excellent policier.
D'ailleurs, M. Madeleine le fit nommer aussi à Boulogne sur Mer, comme promis. Et Javert était sur deux postes.
On mit sur le compte du stress et de la fatigue le tremblement devenu visible des mains de l'inspecteur.
Et les semaines passèrent ainsi.
M. Madeleine crevait d'envie de voir son amant. Mais Durand exerçait une surveillance étroite de Javert.
Quelques rares nuits, la patrouille de Javert coïncidait avec les tournées de charité du maire de Montreuil. On se croisait, on se saluait, on se parlait quelques instants.
« Que diriez-vous d'un verre ce soir après votre quart Javert ?
- Je dois encore remplir mes rapports, monsieur le maire. »
Une autre fois.
« Avez-vous déjà dîné Javert ? Le froid est vif et ma gouvernante a prévu un rôti de porc aux choux.
- Je vous remercie, monsieur le maire. J'ai déjà dîné et je dois aller surveiller le quartier nord de la ville.
- Pourquoi donc ?
- On a peur que le choléra ne soit en train de s'y installer. Je dois aller rendre compte de la situation, monsieur.
- Soyez prudent Javert ! »
Soyez prudent…
Quelques fois, M. Madeleine se faisait plus insistant. De rares fois car tout le monde était intéressé par leur relation. On les observait, on les écoutait, on les espionnait. Un vrai calvaire.
Ces soirs-là, M. Madeleine rejoignait le policier dans son meublé. Il se faisait discret, il retrouvait la tenue de Jean Valjean, le forçat. Il se couvrait le visage de crasse et parlait de façon bourrue à la logeuse de Javert.
Mais cela se devait d'être rare. Car Javert n'avait pas une bonne réputation, maintenant.
L'inspecteur Durand interrogea durement Javert sur cet homme qui lui rendait visite nuitamment.
« Un mouchard, monsieur.
- Son nom ?
- Jean, monsieur. Il vient de Boulogne.
- Un mouchard des docks ? Bien, si tu sais ce que tu fais Javert…
- Oui, monsieur. »
Bien sûr, monsieur. Je sais.
Dieu, je sais.
N'est-ce-pas ?
Les rares soirs où Valjean venait voir Javert, les deux hommes ne perdaient pas de temps en conversation. D'ailleurs, Javert ne laissait pas Valjean parler. Il ne voulait pas entendre M. Madeleine et ses admonestations. M. Madeleine et ses inquiétudes.
Il voulait juste entendre M. Madeleine et ses gémissements de plaisir.
Donc Javert se faisait entreprenant, embrassant Valjean à peine était-il entré dans son appartement. Et il en fallait peu pour faire perdre la tête au vieux forçat.
Un baiser appuyé, des caresses sensuelles. Javert retirait les vêtements du forçat prestement avant de l'enfoncer dans son lit.
L'épingler sur son matelas et se délecter des petits cris de plaisir que poussait son compagnon. Une main glissant sur la cuisse, si ferme de Valjean, parcourant son ventre, ses hanches. Une bouche léchant un mamelon, perdu au-milieu d'une toison grisonnante. Une langue jouant avec une autre.
Javert était pressant, ardent, amoureux.
Et prudent !
Il ne buvait pas les soirs où venait le voir Jean Valjean. Il ne laissait plus traîner les bouteilles vides ou pleines. Il apprenait la dissimulation et était bon à ce jeu, le mouchard. Il était irréprochable sur ce point.
Tandis que les autres soirs, il était saoul bien avant minuit.
Inspecteur de Troisième Classe ! Non, il n'arrivait pas à l'accepter.
La perte de son honneur ! Non, il n'y survivrait pas.
Donc, Valjean était ravi de faire l'amour avec Javert.
Il se laissait sucer avec entrain, ses mains cherchant les longs cheveux de l'inspecteur et ne trouvant que quelques cheveux durs et courts.
Valjean avait demandé un soir pourquoi Javert les avait coupés. Il savait à quel point l'inspecteur tenait à ses cheveux. Une petite pointe de vanité !
« Plus pratique, moins dangereux.
- Tu les laisseras repousser ? »
Un ton plein d'espoir.
« Tu le voudrais Jean ?
- Oui. Par Dieu oui.
- Alors prépare-toi à patienter, je ne les avais pas coupés depuis des années.
- Je veux te revoir avec tes cheveux longs et tes favoris. »
Javert sourit, sans répondre. Il avait tout coupé pour recommencer une nouvelle vie.
Plus de favoris, plus de cheveux longs, plus d'arrogance, plus d'autorité. Javert était devenu un homme obéissant, soumis...brisé ?
Mais cela Valjean ne le voyait pas puisqu'il ne côtoyait pas assez l'inspecteur Javert.
Ils faisaient l'amour irrégulièrement.
Cela se passait un peu toujours de la même façon.
Javert suçait Valjean jusqu'à ce que ce dernier mendie. Javert faisait cela avec habileté maintenant, ses mains caressant ses testicules, cherchant derrière le périnée l'entrée secrète cachée entre les fesses du forçat. Les gémissements devenaient plus forts lorsque la langue du policier se chargeait de l'anus et le léchait avec entrain.
« Javert… Fraco… Mon Dieu… »
Une litanie de prières et de blasphèmes coulait de la bouche de M. Madeleine. Puis, plus rien. Invariablement, Valjean ouvrait les yeux et grognait de frustration.
Il se redressait et coinçait Javert sous sa stature avant de saisir le flacon d'huile laissé négligemment sur la table de chevet. Des doigts pour forcer Javert à s'étirer, pénétrant doucement à l'intérieur de son corps.
Des yeux inquiets ne quittant pas son visage, guettant le moindre signe d'inconfort.
Des paroles douces lui rappelant à quel point il était beau, combien il était aimé.
Enfin, les doigts étaient remplacés par une bite, dure comme du métal et Valjean prenait profondément le policier.
Son inspecteur de police !
« Amour, amour...
- Jean… Putain… »
Un baiser pour les rapprocher.
Invariablement cela se passait ainsi. Valjean prenait Javert, le tenant sur le dos, les cuisses bien écartées pour l'accueillir dans son entier. Et il prenait son plaisir tout en songeant aussi à celui de Javert.
Et Javert essayait de se perdre dans les brumes du plaisir pour ne pas voir sa vie qui partait lentement à la dérive.
Invariablement, il venait et ses cris de plaisir étaient très proches d'être des cris de douleur.
SCÈNE VII
Des jours, des semaines…
Combien de temps pouvait-on survivre en étant dépendant de l'alcool ?
Javert songeait amèrement à son propre père. Le galérien qui trafiquait de l'alcool au bagne pour avoir plus de confort. Il était souvent ivre, même au bagne. Il était souvent ivre lorsqu'il recevait le droit de rencontrer sa femme et son fils. Il était toujours ivre lorsqu'il se chargeait d'elle avec soin avant de passer ses nerfs sur son fils.
Même au bagne…
Un verre pour chasser des pensées sombres.
Ne dit-on pas « tel père, tel fils » ?
Javert avait toujours su qu'un jour il tomberait mais il ne pensait pas le faire d'une façon aussi complète.
Dépravé, sodomite, corrompu, ivrogne, déshonoré…
Son père en aurait tellement ri.
« Tu vas bien Javert ?, » demanda une voix près de lui, inquiète.
Un temps de réflexion avant de revenir au présent. Walle, comme de juste. Il était de plus en plus difficile pour le policier de rester concentré sur le présent.
« Oui, grogna Javert, ajoutant précipitamment, inspecteur. »
Walle le tutoyait maintenant. On avait enfin accepté sa position de subalterne, on l'envoyait en mission ici et là, parfois comme simple messager, à la limite de le traiter comme un sergent.
Javert n'avait rien dit, il avait laissé faire, il se montrait calme et soumis. Irréprochable...
« Pourtant, tu as l'air...fatigué ?
- Je le suis, inspecteur.
- Tu veux que je parle à Durand ? Tu as besoin de plus d'heures de repos. Après cette affaire de cambriolages à Boulogne…
- Merci, inspecteur. »
S'éloigner, s'isoler. Rêver d'un verre. Et fonctionner, encore et toujours.
Les choses allaient en s'améliorant, n'est-ce-pas ?
L'inspecteur Durand ne tarissait pas d'éloges sur son travail, il avait déjà envoyé un rapport circonstancié à Paris où il racontait les différentes affaires menées par le policier dégradé, soulignant son sérieux, son dévouement, son intégrité.
Javert avait même eu le droit à une lecture de son rapport personnel dans le bureau de son chef. Son ancien bureau.
Cela n'avait réussi qu'à lui tirer un sourire contraint. Durand se méprit sur sa signification et leva les yeux au Ciel :
« Je sais Javert ! Je sais ! Mais il faut leur laisser du temps ! On t'a prévenu. Des années ! Avec un peu de chance, peut-être tu seras inspecteur de deuxième classe dans cinq ans ? Voire plus tôt. Qui sait ?
- Merci, monsieur. »
Javert avait du partir en catastrophe, les larmes brouillant ses yeux. Ne voulant pas ajouter la honte à son ignominie.
Les mois passaient.
Enfin eurent lieu de nouvelles élections municipales. M. Madeleine ne se présenta pas. Il ne voulait pas d'un nouveau mandat. La première fois, on l'avait choisi sans son accord, une ville entière pour lui forcer la main à accepter au nom de l'intérêt général. Aujourd'hui, il voulait se consacrer à son usine, à Cosette et à Javert.
Il ne put rien dire.
Son nom fut choisi à l'unanimité et le préfet donna son accord. On pouvait même dire qu'il avait un peu poussé à la nomination de M. Madeleine.
Un nouveau mandat.
M. Madeleine était enchanté qu'on ait encore tellement confiance en lui mais Valjean était fatigué de toute cette comédie. Il voulait Javert.
Le soir de l'élection, tandis que chacun congratulait M. Madeleine et se félicitait de son retour en tant que maire, M. Madeleine observait la foule avec bienveillance.
En réalité, il regardait Javert, l'inspecteur. Droit et raide, posté contre un mur, le visage impassible, indifférent.
L'inspecteur Durand vint serrer chaleureusement la main de M. Madeleine, heureux qu'il reste son supérieur.
M. Madeleine distribua des sourires, serra des mains à n'en plus finir, accepta même une danse avec la femme d'un de ses conseillers municipaux. Il essayait de s'approcher de Javert, resté immobile dans son coin. Le policier avait été placé là comme gardien pour la nuit.
Une longue soirée, plusieurs danses, avant de pouvoir accéder à l'inspecteur Javert.
Mais M. Madeleine le vit se raidir davantage lorsqu'il s'approcha de lui. Javert avait les yeux brillants tout à coup, nerveux et prêt à fuir, comme un fauve qu'on dérange. Le maire nota aussi l'ambiance légèrement plus tendue. Chacun connaissait l'antagonisme entre les deux hommes.
On se félicitait d'ailleurs de voir qu'ils avaient réussi à se supporter sans générer de conflits dans la ville.
M. Madeleine hésita avant de passer outre et de terminer les quelques pas qui les séparaient.
« Comment allez-vous Javert ?, lança le maire.
- Mes félicitations, monsieur le maire. »
M. Madeleine tendit la main, obligeant Javert à l'accepter pour la serrer. Ignorant le regard sombre de son amant, l'empêchant de s'enfuir sur une inclinaison du buste.
Javert hésita avant d'accepter la main tendue et de la serrer avec soin.
« Avez-vous bu en mon honneur Javert ? »
Ces mots, si naïfs, firent sourire l'inspecteur. Non, il n'avait pas encore bu, pas en service. Il arrivait au moins à respecter cela. Mais ce soir...
« Non, monsieur le maire.
- Ce soir, vous allez boire en ma compagnie. »
Impossible de refuser.
Pas en compagnie de tout ce monde.
Pas quand l'inspecteur Durand examinait avec un air inquisiteur l'attitude de son officier.
« Si vous le désirez, monsieur le maire.
- Je le désire, Javert. »
Un claquement de doigts pour attirer un serveur avec un plateau couvert de coupes de champagne. M. Madeleine en saisit une et la tendit à Javert, avant de s'en servir une à son tour. Javert s'efforça de ne pas vider la coupe d'une seule gorgée. Savourant l'alcool. Cela lui faisait si peu d'effet aujourd'hui.
Comme son alcoolique de père.
« Vous m'écoutez inspecteur ? »
Un sourire amusé, des dents assez bien entretenues, une barbe grisonnante et des yeux furieusement inquiets posés sur lui.
« Veuillez m'excuser monsieur le maire.
- Vous étiez distrait, Javert. Un souci ? »
Un souci ? Lequel ? Son déshonneur ? Son ostracisme ? Sa complicité ? Son alcoolisme ? Sa dépravation ?
« Aucun, monsieur le maire.
- La fatigue alors ?
- Certainement, monsieur le maire. »
Ces réponses laconiques irritaient Jean Valjean.
Les deux hommes se tenaient dans un angle de la salle de réunion municipale. Il y avait un petit bal, un banquet, des discours… On fêtait simplement le nouveau maire. M. Madeleine portait un costume vert bouteille, du plus bel effet, sur lequel était passée l'écharpe du maire. Javert exhibait son uniforme bleue nuit d'inspecteur, l'épée au côté et le bicorne à cocarde blanche bien visible.
Les deux hommes regardaient les danseurs.
Une jeune femme dansait avec Cosette, la faisant tournoyer dans ses rubans et sa robe rose à volants, les rires amusés de l'enfant résonnaient dans la salle.
Cela fit sourire Javert et Valjean.
« Comment va sa mère ?, demanda tout à coup Javert.
- Mal, répondit tristement Valjean. La maladie est trop développée. On ne pense plus à une rémission. La tuberculose est une terrible maladie.
- Et Cosette ? »
Enfin, cette conversation commençait à ressembler à quelque chose. Javert se détendait en buvant une nouvelle coupe de champagne que lui avait apportée un serveur. La troisième ? Ou davantage ?
« Elle est ma fille maintenant et je pense que bientôt elle n'aura plus que moi.
- Je sais que les Thénardier ont perdu leur auberge de Montfermeil, lança Javert.
- Mince ?! Et leurs enfants ?
- Aucune idée, monsieur le maire. »
M. Madeleine se tourna vers Javert et le toisa. Il n'avait donc rien appris ?
« Il faut chercher Javert ! Il faut les retrouver ! Les amener à Montreuil ! »
Javert sursauta devant cette soudaine véhémence. Il fut une époque où il aurait rétorqué d'un ton rogue que ce n'était pas ses affaires.
Aujourd'hui…
Aujourd'hui, il ne savait plus trop quelles étaient réellement ses affaires.
« Je vais en parler à l'inspecteur Durand, monsieur le maire. »
On revenait à la formalité. Valjean se fustigea de sa brutalité. Il regardait Javert reprendre sa position de statue. Il était le fantôme de ce qu'il était...avant...
Oui, Javert était devenu terne. Transparent.
« Javert, je vais en parler à l'inspecteur Durand. Je pense que vous avez besoin d'un congé pour vous reposer.
- Savez-vous ce qui me manque le plus, monsieur le maire ? »
Une fois de plus, Valjean était désarçonné par la tournure prise par la conversation. Il avait toujours tellement de mal à suivre Javert.
« Non, je ne sais pas inspecteur.
- La mer.
- La mer ?
- J'aimerais partir monsieur.
- Comment cela ? »
Pour la première fois, Javert se tourna résolument vers Valjean, le laissant voir ses yeux, examiner tout à loisir le bord rouge des paupières, les veines trop visibles, la couleur un peu jaunie de l'iris. Bientôt, l'alcoolisme touchera ses dents, son nez. Javert le savait, il avait vu son père devenir peu à peu une loque humaine.
« Bon Dieu Fraco, murmura Valjean. Tu ne vas pas bien ?
- J'aimerais partir, monsieur. A Boulogne ? A Dieppe ? A Toulon même…
- Fraco ? »
Javert souriait, follement amusé par l'ironie de la situation. Mais Valjean était sincèrement inquiet. Son visage attira aussitôt l'inspecteur Durand, méfiant et protecteur.
« Un problème, monsieur le maire ?
- C'est l'inspecteur Javert, il n'est pas bien portant. Il a besoin de se reposer. »
Méfiant, tellement méfiant, Durand se tourna vers Javert et aboya :
« Tu es fatigué Javert ? »
Un rire. Le champagne était bon. Il l'était non ? Combien de coupes avait-il bu ?
« Un peu, monsieur » reconnut le policier.
Devant ses deux supérieurs, Javert cacha sa bouche de sa main, exposant sans le vouloir le tremblement intense qui le prenait lorsqu'il ne faisait pas attention. L'alcool lui faisait baisser sa garde. Il devait toujours boire chez lui, solitaire et protégé par une porte fermée à double tour.
L'inspecteur Durand n'était pas un mauvais homme, il comprit que l'inquiétude du maire n'était pas si déplacée que cela.
« Tu vas rentrer chez toi, Javert. Va dormir.
- Je dois régler la paperasse, monsieur. Je n'ai pas eu le temps aujourd'hui.
- Va dormir ! »
A une époque, Javert pouvait tenir trois jours sans dormir. Il affolait Walle, il impressionnait ses hommes. Maintenant, il battait régulièrement son record dans l'indifférence générale.
« Javert, je crois vraiment que vous devriez rentrer chez vous, » ajouta le maire.
Cela pouvait faire une scène si le jeu se poursuivait trop longtemps. Javert s'inclina profondément et remercia pour cette gentillesse à son égard.
Il s'en alla, claquant des bottes sur le sol, un pas raide et nerveux.
« Il ne va pas bien, lança le maire, avec un peu d'humeur envers le chef de la police.
- Bah ! Javert est un homme solide. Il va dormir cette nuit et reviendra en forme demain.
- Depuis combien de temps il n'a pas eu de quart de repos ?
- Voyons, monsieur le maire ! Il a des quarts de repos comme tous mes officiers.
- Vérifiez, je vous prie inspecteur Durand. Avant votre arrivée, l'inspecteur pouvait « oublier » de s'arrêter. Et là, Javert me fait l'effet d'un homme poussé à bout.
- Vous croyez ? Mais non monsieur le maire. »
Mais non…
Mais si !
Ce soir-là, Valjean n'arriva pas à se faire accepter dans la chambre de l'inspecteur Javert.
Et la prochaine fois qu'ils se virent, Javert s'enroula autour de lui avec une envie de faire l'amour si intense qu'il fit perdre le fil à Valjean.
Baiser, faire l'amour, baiser, s'aimer, baiser…Baiser...
Perdre toute notion du temps durant quelques minutes.
SCÈNE VIII
Cette affaire était bien tombée.
Une histoire de bandits de grand chemin. Quelque chose de dangereux. Quelque chose qui pouvait faire que Javert n'avait plus à essayer de fonctionner.
L'inspecteur Durand avait été bien embêté devant la demande d'aide venant de plusieurs communes du centre de la Picardie. On soupçonnait une troupe d'anciens chouans de n'avoir pas accepté que la Révolution soit terminée. Ce qui était tellement stupide !
On pensait à d'anciens soldats de la Grande Armée, déserteurs, violeurs, rançonneurs… Tout aussi stupide !
Il fallait aller enquêter sur place.
On demandait de l'aide à toutes les communes du nord. Un soutien logistique.
On s'imaginait tellement de choses.
L'inspecteur Durand était bien embêté et ne savait pas comment agir. Javert n'était pas néophyte dans ce genre d'affaire. Gérer plusieurs communes, gérer plusieurs équipes, gérer plusieurs bandits. Il l'avait déjà fait et avec brio. Comme lors de l'affaire de la Louve de Rainecourt dans la Somme, la lutte contre les Chauffeurs de Santerre...
« Javert, l'appela Durand, qu'en dis-tu ? »
Car le chef était assez intelligent pour reconnaître la valeur de Javert en tant qu'officier supérieur. En tant que chef.
« Je ne saurais m'avancer, monsieur, sans avoir lu les rapports et constaté les faits.
- Certes, certes, » fit Durand, agacé par la prudence de Javert.
L'ancien inspecteur de première classe était un homme efficace et autoritaire. Son dossier mentionnait sa témérité mais aussi sa tendance à l'individualisme. Mais jamais Durand n'avait eu à faire face à une révolte de son subalterne.
Javert était dompté.
« J'ai besoin de ton avis Javert ! »
L'inspecteur de Troisième Classe s'approcha. Il se pencha sur les dossiers et les examina. Ce faisant, le chef remarqua ses doigts qui tremblaient. Encore !
Cela le choqua.
Il avait pensé qu'une nuit de sommeil suffirait. Il avait vérifié les quarts de travail de Javert et avait pesté contre le nombre d'heures intolérable. Il avait restreint son poste. Javert en avait conçu un certain dépit. Si on l'empêchait de travailler que lui restait-il ? Mais il n'avait rien dit, laissant son chef briser ses dernières volontés de survivre.
Le chef contempla un peu plus précisément son inspecteur. Javert avait maigri, il était trop mince, trop pâle pour être en forme. Des cernes sombres noircissaient son regard, faisant ressortir la transparence de ses yeux clairs. Des vitraux de glace !
Cela le choqua d'autant plus.
Javert laissait pousser des favoris et ses cheveux devenaient une masse folle d'une couleur sombre, émaillée de cheveux blancs au-niveau des tempes. Quel âge avait Javert ? Il semblait avoir tellement vieilli en quelques semaines.
« Javert, comment vas-tu ? »
Cette question fit sursauter Javert et reculer soudainement. On nota le mouvement avec stupeur.
« Bien, monsieur.
- J'abuse peut-être encore de tes heures, remarqua le chef, désolé. Je vais te donner ta nuit.
- Non, monsieur !, » s'opposa brutalement Javert.
Tiens ? Le chien-loup était encore capable de se révolter ? L'inspecteur Durand en fut surpris et curieux.
« Tu es pourtant fatigué, Javert. Depuis quand n'as-tu pas bien dormi ?
- Je vais bien, monsieur.
- Mais Javert…, commença Durand, avant d'être coupé sans vergogne par son officier.
- Il faut envoyer un officier sur place, monsieur. Pour se rendre compte. Je connais ces engeances, monsieur. Une forêt leur sert souvent de base de départ pour organiser leurs larcins.
- Une forêt ?
- Compiègne ? Chantilly ?
- C'est assez éloigné cependant, réfléchissait le chef de la police, oubliant l'état de santé de Javert. Comme l'avait voulu ce dernier.
- Ou alors une ferme abandonnée ! Il y a tellement de champs en friche depuis la chute de l'Empire. J'ai connu cela mais plutôt à-propos de chauffeurs. »
Javert avait connu cela !
Car Javert était un bon officier.
Car Javert avait quarante ans et une longue carrière derrière lui dans les rangs de la police.
Durand réfléchissait puis il prit une décision.
« Très bien ! Je t'envoie en reconnaissance Javert ! Tu vas me faire le plaisir de visiter les lieux qui ont été attaqué par ces bandits et tu m'enverras un rapport régulier.
- Très bien, monsieur. »
Javert se redressa et claqua des talons.
« Je vais t'adjoindre un second.
- Monsieur…, » commença Javert, dépité.
L'inspecteur sourit et ce fut à son tour de couper la parole à son subalterne sans aucun scrupule.
« C'est un ordre Javert.
- Bien monsieur. »
Il ne fallut que quelques heures pour que Javert disparaisse de Montreuil, accompagné comme attendu par l'inspecteur Walle.
La colère qui prit M. Madeleine fut mémorable. Il blâma l'inspecteur Durand de ne pas lui avoir demandé l'autorisation pour monter cette expédition.
Le chef de la police fut désolé d'avoir déplu à son maire.
M. Madeleine se calma difficilement et accepta d'entendre les arguments empressés de son chef de la police.
Protéger les populations, représenter la commune, sauver le poste de Javert… Sauver le poste de Javert…
Monsieur le maire acquiesça et ne dit plus rien.
Oui, il fallait sauver le poste de Javert.
Cela prit plusieurs semaines.
Cela prit un temps infini.
Ce n'était pas une bande organisée de brigands comme durant l'Ancien Régime. Il s'agissait de pauvres diables chassés de leurs terres par le chômage et la cherté de la vie. Il ne s'agissait pas non plus de bandes organisées à la manière des brigands des montagnes de Provence, de l'Aude, de la Montagne Noire. Ils agissaient nuitamment, pénétraient dans des fermes isolées et se comportaient comme des chauffeurs de pieds des guerres de Vendée. Sept ou huit hommes désespérés par la misère et se lançant dans le brigandage.
Il suffisait de trouver leur repère et c'était fini.
Plusieurs communes touchées unirent leurs efforts et leurs polices.
Cela prit plusieurs semaines.
Avant l'hallali final.
M. Madeleine ne vivait plus, ne dormait plus. Il se rongeait les sangs. Il interrogeait Durand dés qu'il le pouvait.
« Alors et ces brigands ?
- Aucune nouvelle, monsieur le maire, mais faites donc confiance à Javert ! »
L'inspecteur Durand commençait à comprendre les raisons de l'antagonisme qui opposait les deux hommes.
M. Madeleine n'avait aucune confiance dans le travail de Javert. Car ce devait être le pourquoi de toutes ces questions sempiternelles sur l'inspecteur de Troisième Classe.
« Il travaille bien, monsieur le maire. Croyez-moi ! C'est un bon policier, vous savez.
- Oui, je sais, inspecteur Durand. »
Et M. Madeleine se taisait, horrifié qu'on puisse se poser des questions sur Javert et lui-même. Sur leur relation.
Cela prit plusieurs semaines.
Quelques rapports succincts. Avant l'hallali.
Durand arriva en plein désarroi dans le bureau de monsieur le maire.
« Inspecteur ?, fit ce dernier, bientôt aussi affolé que lui.
- Ils sont de retour. Ils…
- Qui ? Que se passe-t-il ?
- Javert et Walle. Ils sont de retour.
- Merde ! »
M. Madeleine se leva prestement et quitta sa mairie.
Ils étaient de retour.
Walle se tenait, livide sur son cheval. Il accompagnait une voiture attelée à deux chevaux. Le cocher était un policier également. Le cheval de Javert était attaché derrière le véhicule.
M. Madeleine et l'inspecteur Durand se précipitèrent sur la voiture pour ouvrir la portière.
Un policier était là et soutenait Javert, l'empêchant de tomber de la couche provisoire qui lui avait été faite sur les sièges de la voiture.
Javert termina sa course à l'hôpital.
Durand s'assit au côté du cocher et le guida jusqu'à l'hôpital. M. Madeleine monta à l'intérieur de la voiture. Il se retrouva en face de Javert.
L'inspecteur Javert était pâle comme un mort, perdu dans les brumes de la drogue, l'esprit uniquement tourné vers une seule chose. Tenir bon. Tenir bon. Tenir bon.
On le descendit de la voiture à plusieurs, le plus doucement possible, après avoir lutté pour lui faire lâcher les bords du siège. Javert était inconscient avant même d'être étendu sur un lit.
« Une balle, monsieur le maire, expliqua Walle, affolé. Javert a insisté pour revenir à Montreuil.
- Une balle ? Où ?
- Épaule droite, monsieur.
- Il faut un cataplasme de miel, rugit M. Madeleine.
- C'est trop tard, monsieur. La gangrène s'est installée.
- Un cataplasme de miel je dis ! »
L'inspecteur Durand ne souriait plus. Il savait ce que la gangrène voulait dire. Javert était foutu. M. Madeleine s'installa au chevet de Javert.
Ce n'était pas nouveau. Monsieur le maire était une âme charitable. Il avait veillé M. Fauchelevent, il avait veillé Fantine, maintenant il veillait l'inspecteur Javert.
Walle expliqua comment Javert avait reçu cette balle. Il fit un long rapport devant l'inspecteur Durand et le maire de Montreuil.
Ils traquaient les brigands aux alentours de Senlis. Un long chemin parcourut pour les serrer.
De témoignages en témoignages, de fermes en fermes, on put retracer leurs parcours.
Javert travaillait avec d'autres officiers venus d'autres communes. Bien entendu, il n'était qu'un inspecteur de troisième classe mais il savait de quoi il parlait. Il connaissait les criminels pour les avoir côtoyés assez en quarante ans de vie.
On l'écouta.
Un instant, Javert crut être redevenu l'inspecteur de Première Classe qu'il était par le passé. Les officiers l'entouraient et lui obéissaient.
Il ordonnait, déléguait, gérait et chacun le suivait.
Le chef de la police de Boulogne-sur-Mer, Ysambert, le connaissait bien. Il l'avait côtoyé avant et après sa déchéance. Les deux hommes s'appréciaient et Ysambert était le seul à vraiment connaître Javert.
Durant la chasse, il se rapprocha de Javert et lui parla, clairement :
« Je suis content de te retrouver Javert, fit-il en souriant.
- Je n'ai jamais été perdu, répondit le policier, faisant exprès de ne pas comprendre l'allusion.
- Un titre n'est qu'un titre. Ce qui compte c'est la qualité de celui qui le porte. »
Ysambert vit la bouche fine de son collègue et subalterne se serrer et les yeux se noyer de tristesse.
C'était là !
C'était toujours et encore là !
Ysambert en fut désolé. Il posa sa main sur l'épaule de Javert, ne sachant pas comment le ramener de si loin.
« Un titre n'est qu'un titre ! Veux-tu que je demande expressément ta nomination à Boulogne ? Tu serais dans mes services et là-bas personne ne te connaît vraiment. »
Partir de Montreuil ?
C'était peut-être ce qu'il fallait en effet ?
Javert l'avait même demandé à une époque lorsqu'il pensait encore à survivre.
Mais c'était loin maintenant et il était trop tard.
Javert tendit simplement sa main et la maintint droite.
Ysambert vit le tremblement incessant et comprit.
« On en survit si on cesse de boire !, fit le chef de Boulogne en secouant la tête. Et tu ne trembles pas en tenant une arme à la main, je t'ai vu !
- Non. Je suis encore bon à tromper mon monde. »
Amer, Javert regarda autour de lui.
Personne n'avait suivi la conversation entre les deux policiers. On était dans une petite forêt, aux environs de Senlis, on traquait des tueurs comme on traquait du gibier.
Javert allait s'éloigner pour rejoindre les hommes mais Ysambert le retint :
« Putain ! Javert ! Si je peux faire quelque chose…
- Tu aurais été bien bon de me prendre à Boulogne. Un chic type ! »
Un sourire et Javert se dégagea.
Il revint vers les policiers et annonça haut et fort à tous ces cognes paumés que la piste était clairement visible.
Il fallait trouver des cabanes de charbonnier.
Ou alors une ferme abandonnée.
En piste !
SCÈNE IX
Il fallut encore des semaines mais on débusqua enfin les brigands aux alentours de Senlis dans une ferme abandonnée. De pauvres diables, mal nourris, mal logés, misérables...et armés…
Javert prit la tête de l'attaque, dispersant les hommes venus des autres communes. Il fut téméraire, imprudent… En fait, la blessure ne fut pas surprenante, voyant comment le policier s'exposait. A croire qu'il voulait être touché ?
Javert fut donc blessé le premier, une balle à l'épaule, mais ne se laissa pas démonter pour cela. Il poursuivit le travail, un simple bandage de fortune, son bras pendant inutile à son côté. Il but plusieurs verres d'eau de vie pour gérer la douleur et ce fut tout. En fait, on ne s'inquiéta pas plus que cela, vu comme le policier était infatigable, buvant peut-être plus que de raison.
Le chef de la police de Boulogne, Ysambert, était mécontent, il voulut retirer Javert de la chasse et l'admonesta avec force. Il lui fallait un médecin.
Javert le renvoya à son travail. Il fallait poursuivre la bande et capturer tous les criminels. Il affirma qu'il allait bien.
Agacé et inquiet, Ysambert accepta.
On mit plus d'une journée à faire sortir les brigands de là. On attendit la nuit pour foncer à l'attaque.
Les enfumant comme des renards, attendant qu'ils aient épuisé leurs cartouches. On déplora d'autres blessés.
Javert lutta jusqu'au bout avant de s'avouer vaincu. Il s'effondra enfin alors que les criminels étaient finalement arrêtés et chacun correctement menotté. Certains avaient réussi à s'enfuir. Quelques hommes désespérés qu'il fallut traquer dans les bois avec des chiens et des mousquets.
On se chargea de Javert, on l'étendit sur un lit dans une ferme des environs, pas plus inquiet que cela. Toujours. On l'abandonna une journée ainsi, une réserve d'alcool à ses côtés et la promesse qu'il allait bien. Il y avait tant de choses à faire et Javert refusait qu'on s'occupa de lui tant que tout ne serait pas réglé. Le médecin était débordé, il allait au chevet des policiers blessés, Javert refusa d'un sourire qu'on lui donne la primeur.
Il n'était qu'un inspecteur de troisième classe, il était conscient, il avait déjà un bandage et l'alcool lui tenait compagnie. Les autres étaient davantage blessés, ils étaient jeunes, mariés, pères de famille. Lui ? Baste !
Il fallait la bande au grand complet, Javert était désolé de ne pas pouvoir participer à la chasse. Il ne pouvait plus se lever.
Javert demandait même des nouvelles des criminels. On les capturait dans les bois, on les ramenait un par un, on les menait sur Paris. Il en fut réjoui. On l'assura que son nom serait cité en première place. Le courageux inspecteur Javert. Cela le fit sourire, tandis que sa peau prenait une teinte cendrée qui déplaisait. On commençait à s'inquiéter.
Enfin !
Puis Walle resta à ses côtés, incertain de ce qu'il devait faire.
Et Ysambert ?
L'affaire terminée, l'officier de police vint veiller Javert. Mais il était atterré. Il ne savait plus quoi dire à son collègue, le voyant couché et fiévreux.
« Tu voulais crever ? C'est cela ?, » demanda le vieux policier, chef de la police de Boulogne-sur-Mer.
Javert ne répondit pas, il avait obtenu ce qu'il voulait.
Le reste...n'avait plus d'importance.
A la demande de l'officier Ysambert, un médecin vint enfin vérifier la plaie du blessé à un moment donné mais une journée complète était passée par là, ainsi qu'une autre, une nuit, avec la boue, la sueur, la poudre de pistolet. Il ne fut pas confiant.
Il administra du laudanum, lava la plaie et l'incisa à la recherche de la balle. Elle n'était pas ressortie donc elle avait dû se loger dans l'os de la clavicule.
Walle perdit le fil de son récit en se souvenant de la boucherie.
M. Madeleine et l'inspecteur Durand le regardaient blanchir en se remémorant ses souvenirs.
Walle revoyait la scène !
Une chambre surpeuplée, un lit dont les draps étaient poisseux de sang, un homme brisé par la douleur...
Un médecin se transformant en boucher.
Javert gémissant doucement tandis que la drogue lui faisait perdre pied. On lui colla un bâton entre les dents pour ne pas qu'il se morde trop profondément.
Peine perdue !
Le médecin n'arriva à rien. Il abandonna au bout d'une heure d'acharnement. Javert avait depuis longtemps perdu connaissance.
Le médecin était désolé, il frotta ses mains pleines de sang sur son tablier. On se serait cru durant les Guerres Napoléoniennes. Puis le docteur exigea qu'on transfère Javert à Paris.
Une voix faible, un baryton presque inaudible, refusa tout net. Javert pria qu'on le ramène à Montreuil.
On s'opposa violemment à la décision du policier blessé mais Walle voyait les yeux de Javert lutter pour ne pas se refermer à nouveau. La douleur était atroce.
On se disputait dans la chambre du blessé, le médecin, les policiers et chacun élevait la voix pour se faire entendre des autres.
Javert...Javert n'avait plus la force de parler haut et d'ordonner.
Il lui aurait fallu le calme et l'attention.
Une douleur terrible le prenait et lui faisait perdre pied. Il fermait les yeux et s'évanouissait peu à peu dans le brouhaha.
On répétait qu'il fallait aller sur Paris.
Qu'il fallait emmener le blessé sur Paris.
Que là-bas, on pourrait le soigner et le sauver.
Il allait surtout y mourir !
Il serait mort demain !
Et l'image de Jean Valjean vint perturber cette souffrance et l'obliger à terminer son rôle.
L'inspecteur Javert se dressa de son mieux sur sa couche couverte de son propre sang, usant de ses dernières forces, pour lancer :
« Quitte à crever, que je crève chez moi.
- Mais…
- Walle ! Mon cheval ! »
L'inspecteur Walle obéit à son chef car Javert était son chef !
Mais Ysambert, un des officiers les plus gradés présents sur les lieux, refusa de les laisser partir ainsi à cheval. Il fit préparer une voiture attelée et Javert fut étendu du mieux possible sur les sièges. Et il accompagna le voyage avec quelques-uns de ses hommes.
Que le chef de la police de Senlis et les gendarmes locaux se chargent de clore l'affaire de chauffeurs…
De Senlis à Montreuil-sur-Mer à cheval cela représentait deux jours mais en voiture, on pouvait espérer réaliser le voyage en une journée.
Mais ce ne fut pas possible. Il fallut deux jours ! Le moindre cahot provoquait une douleur si intense que le policier se trouvait aux portes de la mort. Il fallait aller doucement, au pas. On en devenait fou !
Deux jours ! Javert les traversa dans une brume droguée. Il tenait les bords des sièges comme si sa vie en dépendait. Et par Dieu, sa vie en dépendait.
Arrivés dans la première auberge, il fallut changer son bandage. Walle fit venir un médecin. L'homme fut horrifié !
La plaie était immonde, rouge, gonflée, suintante. L'infection était profonde et la gangrène s'installait. Le médecin fit de son mieux. Il incisa, nettoya et fit partir le pus. Enfin, il préconisa l'entrée immédiate dans un hôpital.
Lui aussi !
Il y eut une discussion houleuse. Walle n'était pas seul, il y avait deux autres policiers qui l'accompagnaient. On commençait à l'accuser de meurtre. Walle se défendait, il ne savait pas quoi faire. Il regardait son chef avec détresse.
Ysambert contemplait Javert et ne le comprenait pas.
Mais Javert refusait. Même dans le délire induit par le laudanum, il restait intraitable.
Comme l'inspecteur Walle refusait de lui obéir, fermement cette fois et que les autres policiers appuyaient ses dires, Javert leur dit en souriant, la sueur coulant sur son visage, abondante, due à la fièvre atteignant des niveaux alarmants :
« Walle, je vais mourir, tu le sais. Vous le savez tous ! Je veux mourir chez moi. Auprès de monsieur... »
Javert se mordit la lèvre pour se taire.
Imbécile !
Walle ne dit rien et se rendit encore aux souhaits de son chef, malgré les refus éhontés de ses collègues.
Ysambert ne dit rien non plus mais il commençait à saisir les choses. Nul n'ignorait l'histoire houleuse de M. Madeleine et de l'inspecteur Javert. Il laissa faire.
De toute façon, Javert allait mourir. La plaie était infectée, la balle était à l'intérieur. C'était déjà un miracle qu'il soit encore debout.
Il y eut une dernière discussion, il y eut des portes claquées puis on se rendit aux désirs de l'inspecteur Javert. De toute façon, Walle était prêt à conduire la voiture tout seul s'il l'avait fallu.
A Montreuil, on attendait des nouvelles de l'affaire.
Durand, confiant, gérait son commissariat avec soin et sans souci. Il ne s'inquiétait pas. Aucune missive ne lui était parvenue.
Mais la capture d'une bande de criminels demandait du temps et de l'habileté. Durand savait maintenant que Javert ne manquait pas d'habileté mais il fallait lui accorder du temps.
« Monsieur le maire, fit la voix toujours douce mais un peu lasse du chef de la police à M. Madeleine, il faut attendre.
- Mais cela fait des jours !
- Oui. Et cela va peut-être en prendre encore beaucoup. La Picardie est une grande région...et qui sait ? Ces sauvages ont peut-être changé de pays ? »
Patience…
Monsieur le maire ne manquait pas de patience mais il s'inquiétait horriblement pour son compagnon.
Javert était un homme efficace et courageux...mais il n'allait pas bien… Qui sait ce qu'il était capable de faire dans un tel état d'esprit ?
M. Madeleine pria longtemps.
Le dernier jour de voyage se fit encore au pas. Atroce. Javert sentait sa résolution s'enfuir peu à peu. Il serrait le siège, essayant de taire ses gémissements de douleur. Ysambert, le policier assis à ses côtés le contemplait, désemparé.
La sueur due à la forte fièvre dégoulinait sur ses yeux, se perdait dans les favoris et se mêlait à ses larmes de souffrance.
On pouvait pleurer de douleur physique. C'était admis.
De toute façon, Javert aurait été incapable de s'en empêcher. Il se sentait déjà partir et faisait tout pour rester.
Encore, encore…
Au bout du chemin l'attendait Jean Valjean.
Les remparts de Montreuil furent un soulagement physique pour l'inspecteur Walle.
« On est arrivé monsieur, lança Walle en hurlant de joie, se plaçant à la hauteur de Javert et se penchant par la portière de la voiture.
- Dieu merci. »
Ce furent ses derniers mots.
Leur entrée dramatique en ville fut remarquée et il ne fallut qu'un instant pour que tout le monde soit au courant.
Jamais on ne vit l'inspecteur Durand courir si vite dans la ville.
Jamais on ne vit le maire perdre autant son sang-froid.
Etait-il utile d'ajouter que jamais on n'avait vu l'inspecteur Javert blessé à ce point ?
Nouveau médecin, nouvelle auscultation.
La gangrène ?
L'affaiblissement général ?
La perte de sang ?
Il n'y avait plus rien à faire. On lava la plaie, on lava le policier, on changea ses vêtements et on attendit pour publier son avis de décès.
La voiture repartit, personne ne se faisant d'illusion quant à la suite des événements. Ysambert ne demanda même pas à rencontrer le maire ou le chef de la police, il disparut.
M. Madeleine vint veiller son ancien chef de la police, un chapelet de jais dans les mains et une colère si forte dans le cœur qu'elle menaçait de brûler le monde entier. La colère de Jean-le-Cric.
Aujourd'hui la colère...demain la tristesse…
« Mon Dieu Fraco... »
Valjean caressa les cheveux propres et bien peignés du policier, retrouvant la douceur des favoris. Ils n'avaient pas l'épaisseur d'autrefois mais ils étaient là.
Javert ouvrit tout à coup ses yeux gris fatigués.
Les deux hommes se sourirent puis Javert eut une grimace de souffrance.
Valjean avait tenté une fois de plus le cataplasme de miel mais il ne se faisait aucune illusion lui aussi. La balle était restée dans la plaie.
« Chut ! Doucement !, lança-t-il à son amant.
- Jean... »
Une voix rauque, loin de la voix de Javert.
Valjean en avait soupé de ses voyages dans le temps et l'espace. Si chacun devait se terminer par un drame, il préférait poursuivre son propre voyage.
Il était mort de chagrin, les mains baignées par les larmes de Cosette.
« Je t'aime, murmura le forçat à son argousin.
- Je sais… »
Ce fut tout.
M. Madeleine avait tellement prié.
Il ne savait pas quoi faire de plus.
Et les heures s'échelonnèrent…
La douleur était si profonde. La drogue endormait les sens du policier mais la douleur était si forte que Javert la ressentait quand même. Il fallait plus de drogue.
Les prières de Valjean changèrent peu à peu. Il avait prié pour le rétablissement de son amant, il priait maintenant avec persévérance pour sa mort.
Il fallut quelques heures, quelques temps, quelques prières. Javert ne revint plus, s'enfonçant doucement dans sa nuit. De rares fois, un éclat gris apparaissait qui laissait M. Madeleine à bout de souffle.
Enfin Javert ferma ses yeux gris, si beaux, si étincelants.
Valjean ferma aussi les siens et pleura.
Cela ne prit pas longtemps de plus.
On ne put rien faire contre la gangrène.
L'avis de décès de l'inspecteur Javert fut officiellement publié cinq jours après l'arrestation des brigands en fin de journée.
M. Madeleine ne cessa pas pour autant de prier. Seulement, il pria pour que cette vie cesse.
Il ne songea qu'à Cosette et la confia à Sœur Simplice. Il se savait lâche mais il ne pouvait plus faire face.
Son usine, sa mairie, sa position…
Tout le reste n'était que poussière dans son esprit.
Il pria pour que tout s'arrête.
Au bout d'un mois, il dut s'en charger lui-même. M. Madeleine avait toujours aimé se promener dans les champs avec son fusil.
XXIe SIECLE
PARIS
SCÈNE I
Valjean se dressa sur son lit avec un cri de détresse, effrayant aussitôt l'homme qui était endormi à ses côtés.
Mais le visage de Javert mort flottait encore devant ses yeux.
Javert mort…
Mon Dieu !
Javert mort…
« Que se passe-t-il le Frenchie ?, murmura une voix inquiète à ses côtés.
- Fraco. »
Valjean se recoucha contre Javert et le serra fort contre lui, essayant d'atténuer ses tremblements, sa panique.
C'était un rêve ? C'était cela n'est-ce-pas ? Un rêve éveillé ? Il devait s'être endormi après la visite de Cosette et de Marius et son esprit fatigué lui jouait cette sinistre plaisanterie.
« Jean, qu'y a-t-il ? »
La voix était plus éveillée maintenant, plus proche de celle de l'inspecteur Javert.
« Je t'aime, avoua le forçat. Mon Dieu, je t'aime.
- Moi aussi, souffla Javert, surpris de l'admettre aussi facilement. Je suis revenu parce que j'avais besoin de te voir.
- Ne me quitte pas. J'en mourrais.
- Jean... »
Un rire un peu désespéré.
Baiser un coup. Il semblerait que cela avait suffi à pousser les choses un peu trop loin.
« Lorsque j'ai entendu ton nom prononcer à la radio, poursuivit Valjean, j'ai eu si peur pour toi que je n'ai pas hésité une seule minute. Je devais te sauver.
- A cause de ce Javert du XIXe siècle ?
- Non. A cause de toi.
- Tu ne me connaissais pas Jean.
- Je t'aime. »
Une folie si remarquable.
Javert était tellement désolé.
Et le pire, c'était qu'il se sentait le rejoindre dans sa folie.
Il n'était jamais venu en France. Il ne connaissait pas Toulon. Et pourtant… Des souvenirs de soleil et de sueur, de cris de rage et de poudre noire lui revenaient en mémoire comme des flashs vite effacés.
Il perdait doucement l'esprit.
Après avoir obtenu la grâce de John Madeleine, Javert avait mis son poste au net et offert sa démission. On ne s'y opposa pas tellement en fait. M. Chabouillet tempêta pour la forme mais il était évident que Javert n'était plus à sa place.
En fait, il semblait que la machine, même un instant déraillée, reprenait son rythme implacable. Valjean sauvait Javert, certes, mais le policier devait se tuer, à un moment ou à un autre.
Et il n'y avait rien à faire pour y changer.
L'histoire était implacable.
Les deux hommes se serrèrent l'un contre l'autre, silencieux, attentifs au souffle de l'autre.
Javert ne comprenait pas ce qu'il se passait. Valjean avait eu l'air terrifié en se réveillant, tellement soulagé de le retrouver.
Cela le fit sourire, un peu amusé en fait. N'était-il pas celui qui était catalogué comme étant « dangereux avec des tendances suicidaires » ? On lui avait retiré son arme de service, on l'avait attaché à un bureau et on l'observait s'enfoncer dans sa dépression avec consternation. On l'avait inscrit aux Alcooliques Anonymes et on supportait sa mauvaise humeur.
L'inspecteur Javert avait réglé l'affaire John Madeleine et Jean Valjean une bonne fois pour toute puis il avait démissionné.
Une journée comme une autre.
On le regardait avec compassion, il haïssait cela. Il était maintenant accolé au bureau de Gregson qui ne le quittait plus d'une semelle. Il avait rendez-vous chez un psychiatre une fois par semaine. Azelma l'y traînait et attendait à la porte pour être certaine qu'il reste une heure.
Il allait bien.
Il allait bien.
Ce jour-là, il allait bien, c'était vrai. Un poids était tombé de ses épaules. La veille, la grâce de John Madeleine avait été acceptée. La veille, il lui avait apporté les documents et l'avait laissé en larmes.
Il avait dormi sans médicaments pour la première fois depuis des semaines. Sans alcool.
Une journée comme une autre.
Javert était arrivé avec son V-Max. Il déposa son casque sur son bureau. Un bureau, bien rangé, tout était en règle. Il l'avait rangé la veille avec soin.
Tout était à sa place.
Et l'inspecteur Javert entra dans le bureau de son chef. Il en ressortit dix minutes plus tard, devenu simplement monsieur Javert.
Un simple geste pour saluer ses collègues et Javert reprenait son casque de moto.
Tout le monde avait compris.
Azelma voulut courir pour lui parler mais Gregson la retint, d'une main sur le bras. Un geste de dénégation de la tête.
Et Javert disparut de leur vie.
Comme ça.
Un claquement de doigts.
Mais tout le monde savait que l'inspecteur Javert était mort depuis des mois maintenant, depuis cette fameuse nuit sur le Pont de Brooklyn.
S'il survivait, Javert reviendrait.
« Jean, tu vas bien ?, murmura Javert, pressant un baiser dans les cheveux blancs du vieil homme.
- J'ai fait un cauchemar, admit Valjean.
- Un cauchemar ? Raconte-moi.
- Mon Dieu ! Je ne suis pas certain…
- Raconte-moi, » répéta Javert, plus pressant.
Le policier new-yorkais se redressa et fit basculer Jean Valjean sous sa stature. Ils n'avaient pas baisé la nuit dernière mais il avait eu envie de son Frenchie. Malgré la folie.
Valjean se retrouva épinglé sur son matelas, perdu dans l'odeur de l'homme. Il retrouva les sensations de Montreuil.
« Fraco…
- Au moins je t'ai appris mon prénom... »
Un long baiser, enivrant, profond, sensuel. Valjean cataloguait les différences et les points communs, malgré lui.
Javert était plus brutal au XIXe siècle, il était plus pressant, il le défaisait vite et s'offrait ensuite à sa propre convoitise. Deux volontés implacables qui luttaient pour la domination avant que l'une ne se soumette à l'autre.
Le Javert du XXIe siècle était plus doux, tellement plus doux, plus prévenant. Il le caressait avec affection et ce dés le départ. Il était un amant attentionné.
Javert…
« Raconte-moi le Frenchie ! Tu as peur de me choquer ? »
Le policier se mit à rire. C'était bon de l'entendre rire. Javert ne riait pas souvent et Valjean encore moins.
« Non…Oui…
- Putain, tu m'as manqué, » gémit Javert.
Des caresses profondes, Javert ne négligeait jamais les préliminaires au XXIe siècle. Il cherchait avant tout le plaisir de son partenaire, le préparer à quémander pour plus. Valjean écarta ses cuisses à la demande des mains de son amant.
Ils n'étaient pas nus, ils portaient encore leurs sous-vêtements. Javert se fit taquin en passant une main le long de la bite dure de l'industriel coincée dans son boxer.
« Tu es un homme magnifique Jean, dit Javert. Quand tu m'es apparu dans cet entrepôt Musain, je ne pouvais pas comprendre ce qu'un homme si beau pouvait me vouloir. Vouloir faire avec moi.
- Fraco… Tu es aussi un bel homme. Tu as des yeux magnifiques.
- Ce sont ceux de ma mère. Je n'y ai aucune part. »
Un sourire. Valjean ne souriait pas. Toulon ?
Ses vies se croisaient et se mélangeaient. Javert lui avait déjà dit cela non ?
Le sourire disparut et une main caressa sa joue, se perdant dans la barbe soyeuse. Javert le regardait, tellement inquiet.
Est-ce-que le Frenchie avait vraiment souffert de son absence ?
« Bon Dieu, raconte-moi Jean ! Ou je vais devoir te faire gémir jusqu'à ce que tu mendies pour que je te suce la bite.
- Fraco ! »
Mais Javert plaisantait à peine. Jean Valjean rendit la caresse, il posa ses doigts tremblants sur la joue du policier. La barbe mal rasée, juste des poils noirs et drus. Javert ne s'entretenait pas. Il n'avait pas de favoris et ses cheveux étaient coupés courts, une coupe militaire. Mais les yeux ! Les yeux étincelants de l'inspecteur Javert.
Valjean les avait bien regardés maintenant. Assombris de désir, perdus dans le plaisir, pleurant de douleur, reflétant la peur, la colère, le désespoir… Quelques très rares fois, il les avait vus briller de joie et de bonheur. Mais c'était si rare... Et il les avait vus se fermer dans la mort. Cela le fit frissonner et trembler.
« Merde Jean ! Raconte-moi je t'en prie ! »
Javert essuyait les larmes qui coulaient doucement des yeux bleus d'azur de son compagnon, de plus en plus affolé devant la crise d'angoisse qui prenait le Frenchie.
« Je t'ai vu mort, avoua Valjean.
- Mort ? Tu m'as vu au pont ?
- Non. Tu avais reçu une balle.
- Cela m'est arrivé Jean. J'ai survécu ! Je suis prudent, tu sais. Je porte un gilet par-balle.
- Je t'ai vu mourir de la gangrène. »
Javert comprit et eut un sourire amer.
« Non, tu ne m'as pas vu Jean. Tu as vu l'autre.
- Mais c'était toi !, opposa faiblement Jean Valjean.
- Tu es fou Jean. Je t'adore. »
Un baiser pour le faire taire.
Jean Valjean était fou.
Même ses rêves étaient fous.
Javert l'embrassa, un pincement douloureux au cœur.
Jean l'aimait-il ?
Non, Jean aimait une image mentale qu'il s'était fabriquée d'un policier du XIXe siècle, il avait été abusé par la ressemblance physique et par le nom. Son esprit, fragilisé par un récent AVC avait créé cette attirance de toutes pièces.
Javert le savait depuis les aveux à Paris.
Il avait fui pour ne pas sombrer dans la folie avec le beau Frenchie.
Mais il s'était retrouvé de retour à son poste à New-York comme un imbécile. Il avait repris le collier avec une rage terrible.
Chacun le vit revenir de son séjour parisien avec stupeur.
« Et le Frenchie ?, lui demandait-on.
- Pas intéressé par la bite. »
Il choquait sciemment par ses mots mais c'était ce qu'il voulait.
« Il n'était pas gay ?, ajoutaient quand même certains, plus courageux que d'autres.
- Si, mais pas au point d'accepter un vieux flic new-yorkais comme partenaire au long terme.
- Ho ! Javert ! »
Et ce fut tout.
On le surveilla plusieurs jours, on le fila même. Comme si Javert n'allait pas le découvrir ! Il les mena à pleine vitesse dans les autoroutes urbaines de New-York. Son V-Max rugissait alors qu'il slalomait entre les voitures. Ravi de voir la poursuite abandonnée en quelques minutes.
Le lendemain, il attendait avec un sourire réjoui ses collègues et lançait à la cantonade :
« La circulation est terrible après 17 h, non ? »
Il y avait toujours eu un visage qui devenait pâle et honteux.
« Je pourrais donner des leçons de pilotage, » ajoutait Javert.
Puis, l'incident clos, il reprenait son travail.
Il cherchait Jean Valjean et Javert, il cherchait John Madeleine, il se documentait sur la France en 1830, il faisait des heures supplémentaires à n'en plus finir.
Il s'arrêtait souvent sur son pont à examiner l'eau en contre-bas.
Il aurait du finir là. Et il ne savait toujours pas si c'était une option encore valable.
Il se mit à boire pour éviter de penser.
Il aurait du cesser de chasser Jean Valjean, ce qu'il apprenait le consternait et l'horrifiait. Toulon et Miami.
Montreuil-sur-Mer et Albuquerque.
Paris et New-York.
Le Pont-au-Change et le Pont de Brooklyn.
Quand ses recherches l'obligèrent à venir à Paris, le policier avait été marcher sur le pont de Javert, mais il avait trouvé l'endroit si paisible qu'il comprit aussitôt que ce n'était pas le pont de l'inspecteur. Plonger de là ne devait donner qu'une jambe cassée et une belle hypothermie. On ne devait pas se noyer depuis ce pont. Ou alors avec des menottes ? Avec une bonne dose de médicaments et d'alcool dans le sang ? Peut-être…
Javert resta accoudé sur le parapet et examina l'eau qui coulait en contrebas.
Mais voilà, malgré toutes ces belles paroles, malgré tous ces bons conseils qu'il se donnait, Javert poursuivit ses recherches.
Il découvrit qui, quand, pourquoi, où.
Il découvrit l'histoire de ce forçat devenu maire d'une ville et pourchassé par un policier trop procédurier. Il découvrit comment chacun était mort.
Et cela le plongea dans une dépression noire.
Alors, oui.
C'était une belle journée que la journée de sa démission.
Il abandonna son logement, il envoya un simple texto à Gregson pour lui demander de tout vendre ou donner à des œuvres de charité. Son ancien collègue avait répondu simplement :
« Et ton V-Max ? »
Ce à quoi il répondit :
« Tout. »
Il ne reviendrait pas, n'est-ce-pas ?
SCÈNE II
Les baisers étaient si bons, aussi bons que dans son souvenir. Ils n'avaient pourtant pas baisé si souvent mais Javert était chaste depuis des mois et le souvenir de son Frenchie demeurait bien ancré dans sa mémoire.
Les caresses se poursuivirent. Mais quelque chose avait changé qui surprit le policier new-yorkais.
Dans ses souvenirs, le vieux Frenchie était timide, voire timoré, il ne savait pas et n'osait pas. Là, il savait et avait appris.
Javert le sentit aussitôt lorsque Jean le retourna pour le placer sur le dos, coincé sous sa stature. Il en fut surpris mais ravi. Ses mains vinrent serrer les épaules du vieil homme, glisser dans son dos, heureux de sentir la musculature du Frenchie bouger sous ses doigts.
« Tu es magnifique…, sourit Javert.
- Non, toi tu l'es. »
Le sourire disparut lorsque Valjean embrassa le cou de son policier, son lieutenant de police. Une bouche se perdant dans le creux de l'oreille, suçant un lobe à en faire gémir Javert.
Non, Valjean n'était pas ainsi dans ses souvenirs.
« Tu as eu combien d'amants pendant mon absence ?, le taquina Javert, un peu désolé tout de même de savoir que le beau Frenchie ne l'avait pas attendu.
- Aucun, répondit Valjean, surpris par la question.
- Jean… Je suis flic, tu te souviens ? »
Mais Valjean ne comprenait pas. Il n'avait eu aucun amant, à part Javert. Encore et toujours Javert.
Le policier souriait sans rien dire. Le Frenchie était un peu menteur. Mais cela ne déplaisait pas à Javert. Il se laissa embrasser, caresser, permettant à Valjean de découvrir son corps. Il ne l'avait pas vraiment fait.
Et Valjean découvrait.
Le corps de Javert.
Toujours la même force dans une telle fragilité, Javert était élancé. On pouvait compter ses côtes. L'homme avait-il seulement mangé à sa faim un jour durant ses nombreuses vies ? Valjean se promit de lui faire un repas digne de ce nom tout à l'heure.
Il avait appris en six mois de vie à Paris.
Car Jean Valjean, riche industriel et philanthrope de ce monde, vivait seul. Il n'avait ni femme, ni mari, il n'avait aucun petit-ami. George Laffitte était ce qui pouvait s'approcher le plus d'un ami. Ça et quelques-uns de ses collègues de travail.
Au départ, Jean Valjean avait eu des scrupules à vivre la vie de Jean Valjean. Mais les jours avaient passé, puis les semaines et il fallait bien vivre.
Donc, il avait appris.
Seulement, il voulait savoir pourquoi le Jean Valjean du XXIe siècle vivait aussi solitairement, donc il chercha. Il feuilleta les albums photos, il lut quelques lettres perdues dans le secrétaire du vrai Valjean.
Jean Valjean avait vécu une vie plutôt retirée. Aucune femme. Puis il y eut la mention d'un certain François.
Une lettre inachevée dont il reconnut l'écriture pour la sienne. Juste quelques mots.
François,
Je suis désolé pour tout. Je ne souhaite que ton retour pour pouvoir te prouver à quel point je suis désolé. Je...
Mais cela suffit à lancer l'enquête.
Il en parla à Cosette, l'air de rien, mais elle ne connaissait aucun François.
« Mais je ne sais rien de ta vie, papa. Tu le sais ! »
Elle souriait, si belle dans ses vingts ans, son beau Marius à ses côtés.
« Il n'y a rien à savoir, ma chérie. »
Elle souriait toujours mais ses yeux étaient devenus plus durs.
Donc il y avait des choses que le riche mécène cachait à sa fille chérie ?
Valjean creusa plus profondément mais ne trouva rien.
En désespoir de cause, il interrogea George Laffitte, son associé. Les deux hommes semblaient se connaître depuis des années et beaucoup s'apprécier.
Laffitte dînait parfois chez Cosette et ramenait Valjean chez lui.
Valjean profita d'une de ces nuits. Les deux hommes se trouvaient dans la voiture de George Laffitte et devisaient gaiement de la soirée. Le riz au curry avait été bon mais Dieu ! Que le poulet avait été trop cuit ! Cosette n'était vraiment pas une cuisinière et Marius non plus.
« George, commença courageusement Jean Valjean. J'ai retrouvé une lettre de François. »
Ce prénom provoqua un raidissement visible dans les épaules de Laffitte, sa main se crispa sur le volant.
« J'ignorai qu'il restait quelque chose de lui. Je suis désolé Jean.
- Attends ! Parle-moi de lui ! »
Laffitte avait des yeux couleur noisette, toujours pétillants de vie, surtout lorsqu'il s'agissait de déjouer les pièges de la Bourse. Laffitte était dans son élément dans les milieux de la Finance. Un homme sérieux et efficace. Indispensable dans la nouvelle vie de Valjean.
Ces si beaux yeux noisette témoignaient d'une intense tristesse.
« Jean, il ne faut pas.
- S'il-te-plaît. George, je viens de me rendre compte que je ne me souvenais pas de lui.
- C'est pour le mieux ! Au moins ton AVC a eu cela de bon s'il l'a effacé de ta mémoire !
- George ! »
Un doux plaidoyer !
M. Madeleine savait faire plier ses employés, non par la force et l'autorité, mais par la bienveillance et la gentillesse.
George Laffitte soupira.
« François était un policier qui travaillait à Montreuil lorsque tu y vivais. Tu venais de rencontrer Fantine et tu allais l'épouser.
- Épouser Fantine ?
- Oui, tu as voulu sauver sa fille Cosette. Dieu, Jean ! Tu as oublié cela aussi ?
- Non, non. Pardonne-moi ! Continue ! »
Mais le regard passait de compatissant à suspicieux.
« Donc François était un policier. Je ne l'ai jamais rencontré personnellement mais je crois que tu l'as rencontré au cours d'une cérémonie quelconque.
- J'ai été maire de Montreuil ? »
Nouveau regard suspicieux mais Laffitte préféra en rire.
« Marius est bon en punch, je suis d'accord ! Il a réussi à te faire perdre l'esprit ! »
Mais Valjean ne plaisantait pas. Laffitte le sentit et commença à s'inquiéter.
« Tu es malade Jean ? Dis-moi ! Dois-je t'emmener à l'hôpital ? Ta tête ? Pas de douleurs ? Le médecin nous a prévenu Jean, un nouvel AVC peut se révéler mortel.
- Non, je vais bien. Je veux juste savoir !
- Tu n'as jamais été maire de Montreuil. C'était juste une cérémonie. Je ne sais pas. Peut-être un arbre de Noël ? As-tu regardé les photos ? J'ai tout jeté mais j'ai pu en rater quelques-unes.
- Je n'ai remarqué personne.
- Il détestait que tu le prennes en photos.
- Je ne me souviens pas de lui.
- Il était policier. Vous vous êtes fréquentés. Je crois que tu l'aimais beaucoup et qu'il t'aimait beaucoup. Il te forçait à sortir de ta coquille ! Vous faisiez des balades à moto. Tu détestais cela.
- Des balades à moto ?
- Oui, il avait un monstre de moto. Il n'était pas prudent ! Cent fois, tu me le disais. »
Puis George Laffitte se tut, concentré tout à coup sur la route.
« Que s'est-il passé ?, demanda Valjean.
- Jean. Il vaut mieux laisser le passé où il est. Si ton subconscient a effacé ces souvenirs, c'est pour le mieux. Si tu veux, je reprendrai rendez-vous chez le docteur Vitani. C'était un bon psychiatre, il t'a bien suivi.
- George ! Bon Dieu !
- Je ne sais pas ce qu'il s'est passé ! Vous avez rompu, il t'a quitté. Un mois après, il se tuait en moto. »
Un accident de moto !
« Que s'est-il passé ?
- Je ne sais rien de plus Jean.
- Mais il y a bien eu quelque chose ! »
George Laffitte soupira et avoua :
« Tu as fait une dépression durant trois ans avant de remonter la pente Jean. Tu en es encore troublé, je le sais. Tu refuses de sortir rencontrer des gens, autrement que dans le cadre de ton travail. Tu ne vis que pour ton usine et ta fille.
- Mais…
- En fait, ce policier new-yorkais, ce Javert… C'était la première fois que tu avais des sentiments pour quelqu'un depuis dix ans Jean ! Dix ans ! Pourquoi est-il parti ? »
Ce fut au tour de Valjean de se troubler.
« Nous avons découvert que nous n'avions pas les mêmes centres d'intérêt.
- Quel dommage Jean ! Il aurait peut-être mieux valu que tu fasses un petit effort pour le conserver. »
Un long, long, si long silence puis Laffitte cracha du bout des lèvres :
« Peut-être a-t-il découvert ton passé Jean ? La prison de Fleury Merogis ?
- La prison ? »
Mais ce fut tout pour cette nuit-là.
La demeure de Valjean apparut devant eux et Laffitte fut trop heureux de déposer son ami.
Valjean ne put rien demander de plus, George lui souhaita une excellente fin de nuit et disparut précipitamment.
La prison de Fleury Merogis ?
Mais qu'est-ce que Jean Valjean avait pu faire dans cette vie ?
Le corps de Javert était si beau. Tout en muscle et en longueur. Valjean caressait les muscles bien dessinés des abdominaux. Un bel homme.
Javert avait cinquante ans mais il était encore solide.
Il découvrit aussi les cicatrices. Une blessure horrible l'horrifia. Il la toucha précautionneusement. Une blessure à l'épaule.
« Une blessure par balle, expliqua simplement le policier.
- Par balle ? Je croyais que tu avais un gilet par-balle ?
- Un oubli de ma part. »
C'était dit d'une voix indifférente. Javert avait envie de faire l'amour, pas de discuter de ses blessures de guerre. Une autre blessure fit frissonner l'ancien forçat. Il n'osa même pas la toucher.
« Accident de moto. J'avais vingt ans. Là, j'aurai pu y rester, c'est vrai.
- Mon Dieu. Je ne veux plus que tu fasses de moto. »
Ces mots remplis d'angoisse firent rire Javert.
Cela lui faisait du bien de voir quelqu'un s'inquiéter pour lui.
« Jean. Je vais bien. »
Javert tendit les bras et saisit le beau Français, l'obligeant à se coucher sur lui. Il écarta les cuisses pour l'accueillir au plus près.
« Tu veux que je te le prouve ? »
Une prise de combat et Valjean se retrouva à nouveau étendu sous l'emprise de Javert.
« Et maintenant, il me semble avoir parlé d'une bite et de faire mendier. Voyons si mes compétences n'ont pas rouillé en six mois. »
Non, elles n'avaient pas rouillé.
Javert était habile dans l'art de la fellation. Il faisait cela à merveille et Valjean perdait la tête dans la vague de plaisir qui le submergeait. Une bouche douce et humide, chaude, qui le prenait profondément, des doigts qui caressaient ses testicules, les soupesant, les serrant un peu, presque jusqu'à faire mal. Des bruits obscènes et des fredonnements qui le rendaient fou.
Javert…
Javert…
Javert faisait cela aussi très bien au XIXe siècle…
Après l'avoir sucé, lâché à deux doigts de l'orgasme, Javert se recula, moqueur. Valjean ne souriait pas. Combien de fois Javert lui avait-il joué cette scène au XIXe siècle ? Avant que Valjean ne le prenne avec vigueur.
Le sourire ne disparut que lorsque Valjean lui fit écarter les cuisses. Ainsi le Frenchie avait appris l'art de la sodomie ?
Quel vieux menteur…
« Le veux-tu Fraco ?, demanda doucement Valjean, ne le quittant pas des yeux.
- Voyons ce que tu peux m'apprendre Jean.
- Je vais te baiser si fort, souffla le Frenchie dans le creux de l'oreille du flic, que tu vas me ressentir durant des jours. A chacun de tes pas.
- Que de la gueule !, » grogna Javert avant de se permettre d'embrasser durement la bouche de Valjean.
Entendre le beau Frenchie si composé, si imposant s'abaisser à parler salement le fouetta. Javert n'était pas un amant doux aux dires de ses rares conquêtes. Il se contraignait avec Jean Valjean mais si le Frenchie voulait jouer à un autre niveau, il était tout à fait d'accord.
Javert se recoucha et saisit le montant du lit pour se retenir. Il allait pouvoir gérer les poussées de cette façon.
Valjean le regarda agir, un peu surpris. Javert se méprit sur le sens de ce regard.
« Tu préfères m'attacher ? Je n'ai plus de menottes mais une cravate peut faire l'affaire.
- T'attacher ?
- Dieu ! Mais avec quels mecs as-tu couché pour ignorer comment épingler un type ?
- Je n'ai couché qu'avec toi. Je te le jure !
- Alors tu as regardé les mauvais pornos. Prends ma place ! »
Confiance.
Il fallait faire confiance.
Javert se releva et laissa Valjean se coucher. Doucement, il lui saisit les mains.
« As-tu une cravate ?
- O...oui, dans le meuble. Là-bas. »
SCÈNE III
Javert se leva, nu comme un ver, le désir bien haut. Il aimait aussi bien être pris que prendre. Il ouvrit un tiroir dans une armoire de qualité et découvrit en effet une belle collection de cravate. Taquin, il choisit la plus douce et la plus précieuse. En soie.
Il revint vers le lit et regarda avec soin Valjean tandis qu'il saisissait les mains, descendait vers les poignets, les caressant avant de les attacher aux montants du lit.
Béni soit le Frenchie et ses goûts de luxe ! Un lit avec un montant de bois !
Valjean était attaché. Il n'aimait pas cela, l'impuissance, mais il sentait qu'il lui suffisait d'un geste pour se libérer. Il était prisonnier mais pas enchaîné.
« Maintenant, as-tu du lubrifiant ? »
Le Frenchie rougit adorablement avant de confirmer. Il désigna le tiroir de sa table de chevet.
Javert ouvrit le dit-tiroir et fouilla. Il y avait des livres, des lunettes et un flacon de lubrifiant spécial masturbation.
Il n'avait donc pas menti ? Il avait vécu ces six mois en solitaire ?
Javert allait lui rendre tout le bien qu'il pouvait. Il était bon en fellation, certes, mais se débrouillait pas mal en sodomie.
« Maintenant, si cela ne va pas ! Si cela est douloureux, tu m'arrêtes ! Il n'y a pas de crainte à avoir, ni de volonté de sacrifice. On est deux !
- J'ai envie de toi ! »
Cela apaisa les craintes de Javert qui se pencha et embrassa profondément Valjean. Caressant ses cheveux et fermant ses yeux merveilleux.
Javert…
« Moi aussi j'ai envie de toi ! »
Un doigt vint taquiner son ouverture tandis qu'une bouche prenait sa bite avec ardeur. Valjean se mit à gémir.
Un doigt le baisait lentement.
Valjean essayait de ne pas penser. Il perdait tout contrôle sur sa voix.
Oui, il avait une jolie voix le Frenchie quand il gémissait ainsi. Javert décida d'utiliser un deuxième doigt.
Mais ce ne fut qu'au troisième doigt que Valjean comprit enfin tout l'intérêt d'être attaché de cette façon. Il pouvait se cambrer et accompagner les mouvements. Le rythme.
« Prends-moi Fraco ! »
De mauvais films pornos mais Javert devait avouer que les plaidoyers de Valjean fouettaient son sang. Il retira ses doigts, couvrit son sexe de lubrifiant, négligeant le préservatif.
Et il pénétra doucement le corps du Frenchie, les jambes si fortes de Valjean entourant sa taille.
« Putain… Tu es si serré. Dis-moi…
- Fracoooo, gémit Valjean, la tête claquant en arrière.
- Dis-moi si c'est bon.
- Mon Dieu... »
Javert s'arrêta lorsqu'il fut enfoui entièrement. Il ne voulait pas blesser Valjean. Il savait qu'il y avait de la douleur mêlée au plaisir. La douleur prédominait d'abord. Il fallait attendre que l'intrusion soit acceptée.
Valjean était incapable de penser maintenant. Il n'y avait que lui, Javert et cette chaleur en lui.
« Dis-moi.
- C'est bon. Continue !
- Impatient ! »
Mais Javert était soulagé. Il prit un rythme lent, observant les mains de Valjean saisir les bouts de la cravate de soie et tirer dessus. De belles mains, larges, avec des doigts épais. Javert se concentra dessus pour ne pas venir trop tôt. Pour apprécier la chaleur, les gémissements, les prières du beau Français qui criait parfois son nom.
Oui, la cravate était une bonne idée. Pas indispensable mais Javert avait vu que le Frenchie allait faire cela mécaniquement.
Il avait encore de nombreuses choses à apprendre.
Et Javert était trop heureux de jouer les professeurs.
Les poussées devenaient si profondes et tout à coup la cravate disparut. Javert l'avait retirée. Surpris d'être libéré, Valjean glissa ses mains sur le dos du policier.
Puis ses doigts cherchèrent le bas du dos de Javert et le poussèrent plus loin, plus profondément et ce fut si bon.
« Voilà comment on baise, murmura Javert, tandis qu'il embrassait les lèvres de son amant.
- Je ne savais pas, avoua Valjean.
- Je m'en doute. Tu ne sais rien Jean. Ma jolie petite fleur de mai. »
De l'argot ? Voilà une parole que Javert aurait pu tenir en effet.
« Tut, tut, on ne se déconcentre pas ! Pas quand je baise !
- Je n'oserai pas, lieutenant. »
Un sourire avant de terminer dans un gémissement.
Javert avait décidé de complexifier les choses. Il poussa plus fort, plus vite, plus durement. Valjean avait voulu jouer un jeu tantôt, rappelons un peu quels étaient les enjeux.
« Nous disions donc que tu voulais me baiser si fort que je devais le ressentir durant des jours, souffla Javert dans le creux de l'oreille du Français.
- Ou...oui…
- Voyons si je peux tenir cet objectif.
- Fraco... »
Que c'était bon !
Il y avait une douleur, mais en filigrane, perdue dans le faisceau de plaisir que ressentait Valjean à chaque poussée de Javert en lui. Il avait remarqué un peu plus de brutalité cette fois-ci.
L'homme perdait clairement son contrôle sur lui-même.
« Viens Fraco, murmura Valjean. Viens… Je veux te sentir.
- Putain, si tu me dis des choses comme cela, je ne vais pas durer Jean.
- Je te veux. »
Les poussées devinrent erratiques mais Javert refusa de se laisser aller. Ses mains saisirent le sexe ignoré de Valjean et le caressèrent de leur mieux. Perdant un peu le rythme des poussées mais ce fut au profit des gémissements sans frein de Valjean.
Les ongles du Français griffaient ses épaules, marquant la peau de demie-lunes.
« Tu es proche Jean ?
- Fran...co…
- Viens… Mon bel homme. Tu es si magnifique. Si beau. »
Valjean mordit ses lèvres tandis qu'il se sentit venir. Se brisant entre les mains de Javert, se déversant sur ses doigts, sur son estomac.
L'orgasme de Valjean provoqua l'orgasme de Javert. Le policier se perdit au fond de l'industriel.
Bien sûr Javert ignorait alors que Valjean était un voleur.
Comme dans toutes ses vies.
« Jean… Jean... »
Ce fut tout ce que put dire Javert.
Un des plus beaux orgasmes de sa vie. Et pourtant il avait couché avec quelques partenaires dans sa vie.
Doucement, laissant le temps à Valjean de ne pas être blessé ou mal à l'aise, il se retira. Mais avant qu'il ne puisse se lever, Valjean le retint.
« Reste ! Je veux te sentir contre moi.
- Lorsque nous allons nous réveiller, le sperme séché ne sera pas une partie de plaisir Jean.
- Je m'en fous. On prendra une douche ! Nous n'avons rien à faire aujourd'hui.
- Vraiment ? Où est passé l'industriel sérieux et travailleur ?
- Il a envie de rester au lit avec son petit-ami.
- Petit-ami ? Nous sommes trop vieux pour s'appeler ainsi Jean. »
Javert obéit néanmoins et se recoucha dans les bras de son compagnon.
« Que dis-tu de partenaire ?, proposa Valjean.
- Cela me fait penser à une mauvaise série. « Partenaires dans le crime ».
- Pas faux, » reconnut Valjean.
Cela les fit rire. Valjean caressait les cheveux doux de son amant. Javert avait posé sa tête dans le creux de l'épaule du Frenchie. Impressionnant à quel point sa tête allait bien là, comme si cette épaule avait été faite pour lui.
« Amant ?
- Je te mets au défi de réserver une table au restaurant en nous présentant comme amants Jean ! »
Nouveau rire. Javert releva le menton et captura un baiser de son amant.
« Compagnon ?
- C'est déjà mieux. Je me vois bien te présenter à Azelma et Gregson comme étant « mon compagnon ».
- Tu les vois encore ?
- Non, répondit Javert, perturbé.
- Tu as vraiment démissionné ?
- Oui.
- Pourquoi ? »
La main de Javert caressait doucement les poils grisonnants du torse de Jean Valjean, jouant avec un mamelon, le durcissant lentement. Valjean, lui, laissait ses doigts caresser le bras du policier, avec affection, tendresse...amour…
« Je ne pouvais plus faire ce travail Jean.
- A cause de John Madeleine ?
- Entre autre. Je ne suis pas si bon policier que cela. J'ai fait des erreurs.
- On en fait tous. Tu devrais reconsidérer ta décision.
- Tu veux me chasser de ton lit ? Après une seule baise ? J'ai été si mauvais que cela ?
- Tu as été parfait ! Je n'ai jamais connu autant de plaisir. »
Ils riaient, à moitié endormis.
Mais c'était un rire jaune.
Javert était dans une impasse, sans travail, sans argent, sans adresse. Normalement, il avait prévu de se retrouver au fond de la Seine à cette heure-là.
Une fois de plus ses plans avaient été perturbés par ce maudit Frenchie.
« Je vais te garder auprès de moi Fraco, si tu me laisses faire. »
Javert ne répondit pas.
Il pensait à New-York. Il pensait à son poste. Bizarrement, il pensa même à sa moto.
Et ils s'endormirent…
Valjean avait été certain de ne pas se réveiller à cette époque. Il s'attendait à entendre les cloches de Montreuil, le pas des chevaux sur les pavés de Paris, le tonnerre du canon à Toulon…
Mais pas les doux ronflements d'un homme couché dans ses bras.
Valjean se sentait...étrange…
Quelque part, il était encore sous le choc de la mort de Javert. Les dernière semaines qu'il venait de vivre restaient un cauchemar dans son esprit. La culpabilité de l'inspecteur Durand qui n'osait pas le regarder en face, la haine de l'inspecteur Walle qui osait répondre vertement à monsieur le maire, la douleur qui le prenait à chaque instant…
Il hantait le cimetière, apportant des fleurs, des prières, se compromettant aux yeux de la population.
« Allons, Monsieur Madeleine… Reprenez-vous ! »
Ce n'était qu'un cogne… Ce n'était qu'un gitan...
Il n'y avait que Cosette pour lui tirer un semblant de sourire.
« A l'école, ils ont dit que tu étais devenu fou, papa. Tu es devenu fou ?
- Je suis très triste, mon ange. Un de mes amis est parti.
- Ce policier ? C'était ton ami ?
- Oui, ma Cosette. C'était un bon ami. »
Il n'osait pas pleurer. C'était la seule concession qu'il faisait aux convenances.
Une lettre était venue de Paris, succincte et procédurière, annonçant simplement que le décès de l'inspecteur Javert était enregistré. On insista bien sur le grade de Javert. Inspecteur de Troisième Classe.
Valjean la déchira dans sa rage.
Un mois à supporter l'absence et la tristesse. Avant de se décider enfin à passer le pas.
M. Madeleine embrassa sa douce Cosette, prit son fusil et partit faire une dernière promenade dans les champs aux alentours de Montreuil, admirant les remparts dans les couleurs de l'automne.
Il suffit de si peu...
Quelque part, il était encore sous le choc de la perte et d'un autre côté, il était reconnaissant pour l'amour qu'il avait trouvé.
Le lieutenant Javert de la police de New-York.
L'homme l'aimait, il l'avait prouvé. Six mois qu'il travaillait pour lui rendre la paix. Espérant qu'avec quelques dossiers bien complets, il pouvait lui prouver sa folie.
Car Valjean se rendait bien compte que le policier le prenait pour un fou. Cela se lisait dans la brume de ses yeux. Nostalgiques, attristés, déçus…
Valjean embrassa le haut du crâne du Javert du XXIe siècle.
Enfin de celui-ci.
Cela était si drôle quand on y pensait.
Plusieurs Valjean vivant des vies parallèles dans plusieurs mondes à plusieurs époques et rencontrant plusieurs Javert…
Car le Jean Valjean du XXIe siècle avait rencontré son Javert…
La piste de François, le policier de Montreuil…
George Laffitte lui avait fait deux révélations de choc.
La première, l'idée qu'un policier de Montreuil était tombé amoureux de lui.
La deuxième, la nouvelle qu'il avait un lien avec une prison parisienne, Fleury Merogis.
SCÈNE IV
Jean Valjean préféra d'abord savoir ce qu'il avait fait avant de se lancer à la poursuite de François.
Il se rendit donc en personne à la prison de Fleury-Merogis et demanda à rencontrer le directeur. L'ironie voulait qu'il s'appela M. Thierry, comme de juste.
Il ne reconnut pas tout de suite son ancien pensionnaire mais il connaissait Jean Valjean. L'ancien voleur devenu un riche industriel et homme politique mondial. En apprenant le nom de son visiteur, le directeur se fâcha.
« Que vous arrive-t-il pour que vous preniez le risque de venir me voir ?
- Le risque ?
- Quand on vit sous couverture, on ne revient pas en arrière ! C'est dangereux !
- Sous couverture ? Écoutez, je ne comprends pas ce que vous dites. Expliquez-moi je vous prie.
- Vous avez oublié ?
- J'ai fait un AVC et manifestement ma mémoire en a pâti. Je n'ai entendu parler de la prison que récemment. »
Valjean avait fait de nombreuses recherches sur les AVC ou accident vasculaire cérébral. Il savait maintenant qu'il s'agissait d'une défaillance de la circulation du sang pouvant affecter le cerveau. L'excuse de l'AVC lui permettait de justifier quelques-unes de ses bizarreries, quand Laffitte employait un mot qui lui était encore inconnu, quand Cosette évoquait une personne qu'il ne connaissait absolument pas.
On le voyait se figer et réfléchir, on le regardait avec compassion. Et Valjean en jouait.
Il joua la même scène au directeur de la prison, un homme en place depuis des années, et obtint gain de cause.
L'homme soupira et se gratta la joue. Puis, il se mit à pianoter sur son clavier d'ordinateur, à la recherche du dossier de Jean Valjean.
« Votre vrai nom est Jean Mathieu. Vous êtes né à Faverolles en 1962. Vous avez appartenu à une bande de cambrioleurs qui œuvraient dans la région de Digne. Vous avez été arrêté en 1983 à la suite d'un casse chez un évêque. Vous étiez jeune, l'homme vous a défendu.
- Monseigneur Myriel ?
- C'est cela. Vous avez été mis en prison mais vous avez collaboré avec la justice. Toute la bande a pu être mise sous les verrous. Vous avez bénéficié d'une remise de peine et on vous a donné une nouvelle identité.
- Je suis resté combien de temps en prison ?
- Cinq ans. Vous auriez du faire dix-neuf ans normalement. »
Une prise de souffle avant de reprendre l'interrogatoire.
« Avez-vous eu un gardien du nom de Javert ? »
La question était si inattendue qu'elle surprit quelques minutes le directeur.
« Pas à ma connaissance mais je vais vérifier. »
Le directeur, très obligeamment, pianota quelques instants sur son clavier. Il connaissait très bien Jean Valjean, le riche industriel. Il avait été surpris de voir cette ancienne petite frappe qu'était Jean Mathieu devenir quelqu'un de bien.
Il espérait qu'une fois ses réponses obtenues, l'homme reprendrait son existence dorée et oublierait à nouveau les affres de son passé. Tous les membres de la bande étaient soit morts, soit portés disparus.
Mais on ne savait jamais ce qui pouvait arriver…
« Aucun Javert dans nos services.
- Et en 1983 ?
- Non. Aucun Javert n'a été recensé.
- Bien, bien. »
Le directeur pianota encore quelques minutes avant de lâcher, la voix un peu plus circonspecte :
« Par contre je vous conseille de prendre garde, quelques anciens membres de votre bande ont été libérés en 2009. Patron-Minette. Dont le chef, un certain Jondrette.
- En 2009 ?
- Soyez prudent. Si jamais ils vous retrouvaient… N'hésitez pas à en parler à la police.
- Merci de ces informations. Je ferais attention.
- Cette affaire remonte à si loin mais on ne sait jamais. »
2009… Il allait sans dire que la date ne lui disait rien du tout.
Donc, il était un ancien voleur vivant sous couverture depuis des décennies. Cela expliquait la modestie de sa demeure, le peu de relations qu'il avait, la timidité excessive qu'il ressentait à l'égard des inconnus.
En fait, Valjean ne comprenait pas comment il avait pu accepter de se lancer dans la politique internationale ? Il avait du être poussé à le faire, comme lorsqu'il était devenu le maire de Montreuil.
George Laffitte d'ailleurs le confirma, en secouant la tête et en souriant :
« Ce fut une demande officielle du président de la République à l'époque. Cela te fut longtemps reproché. Mais il faut dire que le président avait su se montrer convaincant et tu as accepté de parler au nom de la France à l'ONU. A l'époque, tu parlais de la pauvreté en Afrique. Aujourd'hui, tu parles de la pauvreté en générale.
- Et des enfants ?
- Toujours les enfants ! C'est un sujet qui te tient tellement à cœur Jean. »
M. Madeleine et les enfants.
S'il avait pu, il aurait adopté tous les enfants malheureux de Montreuil-sur-Mer.
La prochaine visite fut plus difficile. Valjean se rendit à Montreuil-sur-Mer, découvrant une jolie petite ville touristique, assez calme et dotée de splendides remparts du temps de Philippe-Auguste et d'une citadelle de Charles IX. La chartreuse était aussi un des joyaux de la ville.
M. Madeleine reconnaissait sa ville avec joie. On l'avait bien entretenue même si les dégâts des guerres l'avait tout de même défigurée.
En apprenant l'existence des guerres devenues mondiales, le forçat évadé du XIXe siècle en avait conçu une terrible affliction. Il avait connu les troubles de la Révolution, les Guerres de l'Empire… Il avait vu les victimes de la Terreur…
Et deux siècles plus tard, l'homme n'était pas mieux. Il n'avait pas évolué. Toujours vindicatif, toujours violent, toujours poussé à commettre le mal.
Ce monde, si beau, dans lequel la technologie était omniprésente, où la médecine était capable de soigner la plupart des maux qui tuaient à son époque… Ce monde était celui de la pauvreté, de la domination et de l'inégalité.
Il fallait un Enjolras pour soulever les masses et changer les choses radicalement.
Ces pensées faisaient toujours sourire Valjean.
Il était devenu socialiste dans l'âme et suivait toujours les membres des Amis de l'ABC sur Facebook.
D'ailleurs en six mois, Jean Valjean, le porte-parole des malheureux, ce si riche industriel, avait été invité à parler dans plusieurs capitales du monde.
Bref, Jean Valjean arpentait les trottoirs de Montreuil-sur-Mer et retrouvait quelques reliques de la ville de M. Madeleine.
Son usine était là, imposante.
D'ailleurs, le grand patron n'osa pas se présenter officiellement dans les locaux de l'usine. Il ne voulait pas déranger les employés.
Il n'était pas venu en tant que Jean Valjean mais sur les traces de Jean Valjean...et de François…
Le poste de police de Montreuil-sur-Mer était petit. Quelques officiers de police suffisaient à une ville aussi calme et tranquille.
Valjean entra et demanda à voir le commissaire.
On sourit à son erreur et Valjean se corrigea.
« Pardon, le capitaine.
- Bien entendu, monsieur. Pour quelle raison ?
- Affaire personnelle. »
Le regard amical du policier placé à l'accueil se teinta de méfiance.
« Votre nom monsieur ?
- M. Valjean. »
On fut impressionné par le nom et il ne fallut à Valjean que quelques minutes d'attente avant de se retrouver accepté dans le bureau du commissaire de Montreuil.
Un homme, large, se tenait assis devant un bureau encombré. Des rapports et des dossiers étaient empilés, en équilibre à côté d'un ordinateur et d'un mug marqué d'un « I love Montreuil » écrit en rouge vif. L'homme portait une soixantaine encore vigoureuse et Valjean fut surpris de reconnaître le préfet Gisquet.
« Entrez, monsieur Valjean et venez vous asseoir. »
Pas d'aménité.
Valjean obéit et attendit, légèrement inquiet. Ce qui était ridicule, n'est-ce-pas ?
« Alors, que me vaut le plaisir de votre visite, M. Valjean ?
- Bien. J'aurai aimé avoir des informations sur un de vos anciens officiers… Si c'était possible, bien entendu. »
Le manque d'aménité devint une franche hostilité.
« Avec dix ans de retard, hein ?
- Pardon ?
- Mais ce fut un accident. Un accident, n'est-ce-pas ? Foutez-moi le camp Valjean.
- Non, non. Attendez ! »
Décidément, Valjean passait maintenant son temps à quémander. Le commissaire s'était levé et semblait prêt à le saisir par le col pour le jeter dehors.
« Pourquoi aujourd'hui ?
- Je viens de me souvenir de lui il n'y a que quelques semaines.
- Vous l'aviez oublié ? »
Un sourcil levé dédaigneusement, le commissaire le regardait sceptique.
« J'ai fait une dépression et un AVC, il semblerait que ma mémoire ait subi une amnésie…
- Une amnésie, hé ? Facile... »
Le policier se reprenait. Il se posa sur le bord de son bureau et contemplait sans aucune sympathie le magnat de l'industrie assis dans un fauteuil devant lui.
« Dix ans !
- Je voudrais me souvenir de lui.
- Il ne parlait pas beaucoup. Il n'a jamais cité votre nom de manière inappropriée. Vous pouvez être rassuré sur ce point. Votre réputation n'a pas eu à en souffrir.
- Je… »
Un silence. Le policier observa ses mains et fut surpris de les voir trembler de colère. De tristesse peut-être aussi ?
« François Jimenez était un excellent policier. Un excellent homme. C'était mon ami.
- François Jimenez ? »
Donc pas Javert ? Valjean en fut presque choqué.
« Il était tellement sérieux. Il était irréprochable, un peu trop procédurier peut-être. Toujours à son poste. Il n'a changé qu'après vous avoir rencontré à ce gala de charité.
- Moi ?
- Il a commencé à parler de vous. M. Valjean, par-ci, M. Valjean, par-là. Mais toujours avec respect.
- Que s'est-il passé ? »
Le policier se rebiffa, il n'aimait pas qu'on l'interroge ainsi dans son propre bureau.
« Un accident de moto ?! Merde ! François était un champion en courses de moto dans sa jeunesse. Il a eu assez de casses dans sa vie pour savoir conduire son engin. Je l'ai vu conduire les yeux bandés sur cette route ! LES YEUX BANDES ! Il avait trop bu et réglait un pari ce con. Je l'ai collé à la circulation pendant quinze jours après cela. Et on est venu me dire qu'il était mort d'un accident de moto ! J'ai du reconnaître son corps ! Ce qu'il en restait ! UN ACCIDENT DE MOTO !
- Qu'est-ce que ce serait d'autre ?, osa demander doucement Valjean.
- Foutez-moi le camp Valjean ou je vous jure que je vais perdre mon sang-froid. »
Cette fois, la menace ne semblait pas vaine. Prudemment, Valjean se leva et se dirigea vers la porte.
« Nous étions amis. Putain ! Il avait quarante ans ! Il s'est retrouvé en larmes dans mes bras un soir après le boulot. Ho, il ne m'a rien dit, il a juste pleuré votre nom. »
Valjean restait figé la main sur la poignée de la porte, attendant la suite.
« Un mois après il se tuait dans un accident de moto. Le con ! Et vous n'êtes même pas venu à son enterrement. Une autre soirée de gala je suppose ?
- Je ne me souviens pas. Je suis désolé. »
Et Valjean s'en alla, laissant le policier à sa douleur.
Un gala ?
Une rencontre fortuite ?
Ils étaient tombés amoureux ?
Ne sachant que faire d'autre à Montreuil, Valjean se dirigea vers le petit cimetière de la ville. Il chercha la tombe de François Jimenez.
Cette histoire ne le concernait pas en réalité. Elle n'avait rien avoir avec sa vie.
Mais Valjean était incapable de reprendre sa voiture et de repartir.
Le cimetière était petit mais il y avait des tombes. Des tombes. Des tombes… Après de longues minutes infructueuses et devant l'ampleur de la recherche, Valjean allait abandonner lorsqu'il remarqua une vieille femme penchée sur une benne à ordures, jetant des fleurs fanées.
Valjean s'approcha et lui demanda de l'aider à retrouver la tombe de François Jimenez. La vieille femme sourit sans rien dire et l'entraîna jusqu'à une tombe, simple, une pierre blanche et un nom avec des dates.
FRANÇOIS JIMENEZ
1969-2009
SCÈNE V
Donc voici le Javert du Valjean du XXIe siècle.
Valjean regardait la tombe et tout à coup on déposa un vase de fleurs fraîches. Valjean sursauta et aperçut la vieille femme de tout à l'heure le regarder en souriant.
« Vous êtes venu voir mon Fraco ?
- Fraco ? Je croyais que c'était François.
- Pour les gadgos. L'un de ses prénoms était Fraco.
- Et Jimenez ?
- Mon nom. Fraco a pris mon nom quand il est devenu assez grand pour comprendre.
- Comprendre ? »
La vieille femme était heureuse de parler. Ce fut comme si la foudre venait de frapper Valjean.
« Vous êtes la mère de François ?
- Oui. Je suis contente que quelqu'un vienne le voir. Il est tellement seul mon Fraco. Il l'a toujours été. Vous voulez boire un verre ?
- Oui, madame. »
La vieille femme se mit à rire en terminant de placer les fleurs. Valjean se porta à son secours. Elle se releva en soupirant de douleur.
« Fraco détestait les fleurs. Mais je ne peux pas voir sa tombe sans fleurs. Je viens le plus possible pour les changer. Je ne sais pas quoi mettre d'autre sur sa tombe. »
Valjean soutenait la vieille femme. Quel âge avait-elle ? Elle sourit et lui dit :
« Pas madame, appelez-moi Dolores. »
Elle regarda la tombe de son fils et resta quelques instants silencieuse, avant de se décider à partir. Valjean la suivit, la main sous son bras.
Elle était si fragile.
La mère de Javert…
Les ronflements étaient doux. L'homme était clairement épuisé. Qui sait depuis quand Javert n'avait pas dormi ?
Valjean reprit ses caresses. Délicatement, il touchait le dos, les épaules du policier, admirant la musculature. Il regrettait les cheveux longs à la couleur de Mercure.
A Crèvecoeur, dans ce grenier à foin où ils firent l'amour pour la première fois, les cheveux si longs du policier avaient fait comme une vague sur l'oreiller rempli de foin. Une vague de Mercure, douce et soyeuse. Valjean l'avait caressée avec euphorie, émerveillé par ses reflets à la lumière.
Là, les cheveux étaient courts. Un peu durs.
Valjean regrettait mais il apprenait à apprécier le lieutenant Javert.
« A quoi tu penses Jean ?
- J'ai faim. Pas toi ?
- Une douche et un repas seraient merveilleux. »
Javert s'étira comme un chat au soleil. Valjean trouva cela adorable. Il lui avait déjà joué cette scène à l'hôtel de New-York.
« Quelque chose de gras, de lourd et d'alcoolisé ? »
Javert se mit à rire doucement.
« Mhmmm. Un beau programme. »
Le policier se leva, indifférent à sa nudité et se dirigea vers la salle de bain. Devant la porte, il se tourna vers Valjean.
« Et le Frenchie ? Je la prends seul cette douche ou tu m'accompagnes ?
- Je pensais que tu voulais de l'espace.
- Merci pour ça, c'est gentil, mais je préférerais me laver avec ton joli cul. »
Valjean se leva et rejoignit Javert.
La douche était assez grande pour accueillir les deux hommes. De toute façon, une plus petite douche aurait été suffisante vu le peu de place que prenaient les deux amants. Javert embrassait Valjean, ravi de sentir à nouveau les muscles si bien dessinées du Frenchie sous ses doigts. Valjean lavait soigneusement le dos de Javert, oubliant peu à peu le reste…
La douche prit un très très long moment.
Ils ne firent rien d'autre que s'embrasser, se découvrir, s'apprendre. Leurs bites étaient à moitié dures, aucune envie de baiser pour le moment.
Après la douche, ils revêtirent une simple serviette et redescendirent dans le salon.
Tout était resté en l'état.
Les dossiers de Javert.
Les verres d'alcool.
Le sac de voyage.
Valjean ne laissa pas son compagnon penser trop loin, il posa ses mains sur ses épaules nues et murmura :
« On commande des pizzas ou tu te sens d'attaque pour sortir ?
- Non, restons ici aujourd'hui. On verra demain. »
Valjean fit tourner l'homme plus jeune dans ses bras et le serra fort contre lui.
« Je t'aime, » murmura Valjean, essayant d'enfoncer ses mots dans l'esprit désorienté du policier.
Javert n'allait pas bien. Ses tremblements convulsifs le prouvaient.
Ils avaient fait l'amour, oui, mais rien n'avait été réglé.
Valjean lâcha Javert le temps de saisir son téléphone et de commander deux pizzas. Car maintenant, l'homme du XIXe siècle savait téléphoner, il connaissait la différence entre une Margarita et une Quattro Stagioni.
Puis, il décida de ranger son salon, cacher tout ce qui pouvait faire du mal à Javert.
D'ailleurs, il le retrouva dans le salon, en train d'examiner une photographie placée sur un mur.
Cette vision glaça le sang de Jean Valjean.
La photographie de François Jimenez, alias Fraco Javert.
« Mon Fraco n'a pas eu une enfance facile et j'y suis pour quelque chose. »
La mère de Jimenez vivait dans un appartement dans des petits logements sociaux dans un quartier résidentiel de la ville, situé en-dehors des remparts, loin du centre historique. La ville lui payait une petite allocation. La femme avait travaillé comme agent d'entretien au service de la commune. Un immeuble aux couleurs rosâtres et à la façade sans fioritures.
Dolores Jimenez expliqua d'ailleurs que c'était grâce à son fils qu'elle avait obtenu tout cela.
Le logement était petit et assez pauvrement décoré, mais il était à elle. Fraco le lui avait acheté. Des années d'économie pour bien loger sa mère.
« Une enfance difficile ?
- Je n'ai pas été une bonne mère pour Fraco. Je l'ai battu. »
Qu'elle l'accepte aussi facilement choqua Valjean.
« J'ai battu mon fils et j'ai laissé son salopard de père le battre encore plus fort.
- Son père ? »
Mme Jimenez but son verre de bière et laissa passer quelques minutes pour réfléchir.
« Vous voulez voir des photos ?
- Je vous en prie, ma...Dolores.
- Fraco détestait être pris en photos. Mais j'en ai quelques-unes. »
Elle se leva, lentement.
Ces temps-ci, elle avait une douleur à la hanche qui l'handicapait. Elle avait beau serrer les dents, la douleur restait. La vieillesse.
Valjean reconnut tout à coup son fils dans le froncement de sourcils, le nez retroussé et les yeux clairs.
La mère de Javert !
Elle avait de longs cheveux mais devenus grisonnants avec l'âge. Un jour, ils seront blancs comme les siens l'étaient aujourd'hui.
Elle disparut dans une autre pièce et revint avec un album-photo. Elle s'assit tout contre lui sur le canapé de cuir et l'ouvrit.
Cela commençait comme un album-photo ordinaire.
Un nourrisson, nu, les fesses à l'air et la goutte de bave coulant sur le menton, un large sourire d'ange.
Un enfant au visage renfrogné, devant une baraque de fête foraine. Quatre ans ?
Valjean leva les yeux pour examiner la femme, elle expliqua sans se faire prier :
« Nous sommes des gitans, je suis une voyante. J'ai longtemps suivi les voyages. Aujourd'hui, je reste près de mon fils. »
Quatre ans, cinq ans, puis plus rien.
La prochaine photographie montrait un jeune homme, souriant à peine, avec des cheveux longs, d'une couleur noire, et une paire de lunettes de soleil glissée dans la poche d'un uniforme de police. Il se tenait, les bras croisés, devant une magnifique moto, flamboyante. Une V-Max.
Fraco Jimenez.
Il était superbe.
Valjean reconnaissait aussitôt son Javert. Celui de Toulon ! Et il restait hypnotisé par cette image venue du passé.
De ses passés.
« Par décision du juge, mon fils m'a été retiré. On l'a placé dans une famille d'accueil. Je ne l'ai plus jamais revu jusqu'à ce que ce soit lui qui vienne me chercher.
- Où habitiez-vous alors ?
- Toulon. Il venait d'entrer dans la police, il a vingt-trois ans sur cette photographie. Il est beau mon Fraco, non ? »
Elle souriait, elle le taquinait un peu. Comme si elle ne connaissait pas Jean Valjean. Fraco lui en avait parlé, un peu. Elle avait compris, beaucoup.
« Oui, il est beau.
- Il est venu me chercher et m'a emmenée avec lui à Montreuil où il avait été nommé. Il m'a trouvé un logement, un travail. Il avait déjà pris mon nom, il voulait assurer ma sécurité.
- Et son père ?
- Une ordure ! Fraco est entré dans la police pour pouvoir le trouver et le foutre en tôle.
- Pardon ? »
Nouveau verre de bière. Dolores Jimenez apporta des petits biscuits apéritifs. Elle n'était pas fière de sa vie. Mais elle était contente de parler au compagnon de son fils, même si… Même si cette histoire ne s'était pas bien finie.
Jean Valjean avait rendu heureux son fils et c'était bien le seul être sur cette Terre qui avait réussi cet exploit.
Même si cela n'avait duré que quelques mois.
« Paco Javert. Une saloperie ! Il nous a tout fait ! Il a volé, tué… Il nous a abandonné alors que Fraco avait cinq ans. Peu de temps avant qu'on me retire mon fils pour défauts de soin et maltraitance.
- Mon Dieu !
- Quand Fraco a eu seize ans, il a demandé à changer de nom de famille. Le juge a accepté et mon fils a pris mon nom. Il a aussi francisé son prénom, devenant François Jimenez.
- Et son père ?
- Aucune idée. Il a du pourrir en prison. Fraco ne l'a jamais retrouvé. »
D'autres photographies montrant la mère et son fils. On reconnaissait les yeux, les cheveux. La mère était si petite dans les bras de son géant de fils.
Puis il y eut quelques photographies montrant des courses de moto. François participait et était vainqueur.
« Un champion de course de moto ?, demanda en souriant Valjean, caressant sans s'en rendre compte le sourire réjoui du policier sur la photographie.
- Un vrai champion ! Course de côte, course de vitesse… Il a eu quelques accidents mais rien de dramatique. Il savait conduire son monstre.
- Une V-Max ?
- Je n'y connais rien en moto. Je lui demandais juste d'être prudent. J'essayais de me comporter en mère. »
François vieillissait. Il avait trente ans, quarante ans. Il souriait rarement, il montait en grade. Sa mère se ratatinait de plus en plus, perdue dans l'ombre de son fils.
Et ce fut la fin.
Une dernière photographie montrant le policier en grande tenue. Il souriait enfin mais le regard agacé prouvait à lui seul à quel point l'insistance du photographe l'irritait. Derrière lui, fidèle au poste, la V-Max, merveilleusement entretenue.
Javert était tellement beau. Le Javert de Montreuil !
« J'aimerai un souvenir de lui…
- Prenez une photographie si vous voulez. Pour vous, je veux bien.
- Pour moi ? »
Elle sortit la photographie délicatement de son écrin de plastique, elle collait un peu. Elle regardait intensément son fils.
« Il a quarante ans. C'est le jour de son anniversaire. Ce fut son dernier.
- Quelle tristesse. »
Une parole pleine de compassion.
La mère de Javert plaça la photographie entre les mains de Valjean. Il perçut le tremblement des doigts.
« Il faut dire ce qui est. Fraco ne fut jamais heureux. Parfois, il était satisfait. Mais il n'était pas heureux. Jusqu'à ce qu'il vous rencontre.
- Moi ?
- Ne me prenez pas une conne, s'il vous plaît ! Je ne suis pas idiote. Fraco ne me parlait pas beaucoup de sa vie privée et j'avais perdu le droit de l'interroger depuis longtemps. Mais cela ne veut pas dire que nous ne parlions pas. »
Un silence.
Pesant.
SCÈNE VI
Valjean regardait la photographie. Il ressemblait à Javert lui aussi. C'était incroyable. Et en même temps, il ne lui ressemblait en rien.
« Il m'a parlé de vous. M. Jean Valjean. Il m'a raconté votre rencontre. J'avais compris qu'il vous aimait sans même qu'il me le dise.
- Il vous a dit qu'il m'aimait ?
- Non. Il était trop secret pour ça. Mais la façon qu'il avait de parler de vous, de sourire… Il était si doux à ce moment-là et ses yeux brillaient de mille étoiles. »
Oui, les yeux de Javert brillaient de mille étoiles quand il lui parlait d'amour.
A Montreuil, à Toulon, à Paris...Javert lui avait parlé d'amour et ses yeux brillaient… Il l'embrassait ensuite et Valjean oubliait tout…
Dolorès Jimenez rappela Valjean au présent en l'interpellant assez sèchement :
« Alors dites-moi monsieur Valjean, pourquoi avez-vous quitté mon garçon ? Un accident de moto ? Mange tes morts ! Mon fils savait conduire une moto !
- Nous avons eu un différend.
- Lequel ? Fraco était impulsif mais il savait écouter.
- Je suis désolé de l'avoir laissé partir. »
Que dire de plus ?
Certainement que Javert avait découvert son identité, une fois de plus, et que tout était parti à vau-l'eau… Une fois de plus.
« Fraco acceptait de pardonner. Il avait horreur que d'une chose : le mensonge.
- Je suis désolé, madame. »
Il n'y avait rien d'autre à dire.
La vie toute entière de Jean Valjean reposait sur le mensonge, que ce soit dans cette vie ou dans les autres.
Une erreur tragique dans le passé, une condamnation honteuse et une vie fabriquée sur le néant.
Valjean avait l'impression de vivre sans cesse la même histoire, seuls les décors changeaient...et quelques nouveaux personnages apparaissaient…
On but en silence puis la mère de Javert décida que la conversation avait assez duré. Elle était contente d'avoir rencontré l'homme que son fils avait aimé et en même temps, elle rêvait de le frapper jusqu'au sang pour avoir traité son Fraco de cette manière.
Madame Jimenez raccompagna Valjean à la porte. Elle paraissait tellement vieille.
« Lorsqu'on est venu me dire qu'il s'était tué en moto, je ne l'ai pas cru. On ne m'a pas laissée voir son corps, je n'ai vu que sa moto. Une épave !
- J'aurai du être là…
- Fraco m'a dit que vous étiez occupé. Vous étiez le patron de l'usine.
- Il vous a parlé vraiment de moi ?
- Pas vraiment. Mais il m'a parlé de vous plus souvent. Fraco ne s'intéressait pas vraiment aux gens. Et puis un jour il a commencé à me parler de vous. Il m'a même raconté qu'il vous emmenait faire des balades en moto. Comme s'il emmenait des gens en promenade avec sa moto ! »
Elle souriait, perdue dans ses souvenirs.
« Il était heureux de parler de vous.
- Je voudrais me souvenir de lui... »
Elle ne comprit pas. Il lui débita le même mensonge qu'à son habitude. Dépression, AVC, amnésie… Elle ne donna aucun signe qu'elle le croyait ou non.
« Je ne peux pas tirer les cartes pour moi. Fraco ne voulait pas que je les tire pour lui. Voulez-vous que je les tire pour vous ?
- Non, merci madame. Je vais prendre congé.
- Il vous aimait assez pour vous avoir permis de l'approcher plus près que n'importe qui sur cette Terre. Aujourd'hui, vous seriez mariés.
- Certainement. »
Un dernier salut et Valjean s'enfuit, le cœur lourd.
Valjean quitta Montreuil, après une dernière promenade sur les remparts et une dernière vision de sa ville en plein XXIe siècle.
La halle aux grains, l'abbatiale Saint-Saulve, la mairie…
M. Madeleine resta cloué devant la façade de sa mairie durant de longues minutes. Durant des années, il avait travaillé derrière la plus haute fenêtre, il y avait rencontré quotidiennement son chef de la police.
L'écho de leurs disputes devait encore résonner dans les salles de l'hôtel de ville.
« C'est de l'argent perdu, monsieur le maire.
- Je ne vous demande pas votre avis, inspecteur !
- Une école de filles !? A quelle fin ?
- Sortez Javert ! »
Et le bruit des bottes de l'inspecteur martelant les planchers de la mairie dans un pas nerveux ne faisait qu'exacerber la colère de monsieur Madeleine.
Javert ne comprenait rien !
Ni à la rédemption, ni à la charité, ni à l'indulgence !
Aujourd'hui, il était plus ouvert d'esprit !
Du moins, c'était ce que pensait Valjean…
« Qui est-ce Jean ?, demanda la voix froide du policier.
- Un ami. Mort aujourd'hui.
- Tu ne réponds pas à ma question !, aboya le flic new-yorkais.
- François Jimenez. Il est mort il y a dix ans.
- Allez surprends-moi ! Chute d'un pont ?
- Accident de moto. »
Valjean s'était rapproché, doucement. Pour ne pas effrayer Javert.
« Un flic ? Tu fais dans les flics donc ?
- J'avoue. J'ai un faible pour l'uniforme.
- L'uniforme ? Tiens donc ? »
Un sourire. Javert se détendait, Valjean l'imita. Il glissa lentement ses bras sur la taille du policier et serra. Amoureusement.
Ils regardaient la photographie. Bien entendu, Javert avait repéré la moto, une V-Max.
« Il a quel âge sur cette photo ?
- Quarante ans.
- C'était ton mec ?
- Oui.
- Il est beau.
- Il l'était. Il m'a fallu dix ans pour remonter la pente.
- Et aujourd'hui, tu as été jusqu'aux States pour te trouver un nouveau cop ?
- C'est cela. Et je suis tombé à nouveau amoureux. Amoureux fou. »
Oui, François Jimenez était un bel homme et jamais Valjean ne saurait vraiment pourquoi il s'était tué.
Certainement le même dilemme qui brisait la raison de l'inspecteur Javert. La découverte de la fausse identité de Jean Valjean, peut-être un délit oublié dans le temps, un vol ? Qui sait ?
En tout cas, jamais François Jimenez ne travailla à la prison de Fleury-Merogis.
L'histoire de Jean Valjean avait connu une nouvelle version.
Et soudain !
Soudain, Valjean eut une illumination ! En 2009, les membres du gang Patron-Minette étaient sortis de prison. Le chef Jondrette le premier. Ils avaient du retrouver sa trace. Il fallait dire que Jean Valjean ne se cachait pas. Sa photographie apparaissait dans les journaux et même à la télévision. Un sage de ce monde !
Oui, et un ancien criminel repenti !
Mais si Jondrette l'avait retrouvé ? S'il avait menacé de briser sa carrière avec un chantage ? Si Valjean en avait parlé à Jimenez ?
Si le policier, si irréprochable, s'était chargé de Jondrette au mépris de la loi ? Pour ne pas nuire à la réputation de Jean Valjean ?
Cela aurait suffi ! Oui, cela aurait suffi à briser leur relation. A pousser Javert à se suicider. L'accident de moto était une méthode comme une autre. Rapide et efficace.
Et Valjean n'avait jamais pu lui envoyer sa lettre d'excuse pleine d'amour…
Le policier new-yorkais sentit le Frenchie trembler derrière lui.
Oui, le Frenchie était difficile à comprendre. Donc il avait déjà eu un compagnon ? Donc il n'était pas totalement vierge en matière de relation ?
Une sombre histoire avait du se produire dans le passé de Valjean et détruire sa santé mentale.
« Un cop ! Je vais porter mon plus bel uniforme un jour alors, souffla Javert, et tu vas choisir lequel tu préfères. Entre l'uniforme des flics français et celui des flics américains. »
Valjean rit, mais c'était un son triste.
Javert referma ses bras sur ceux de Valjean et les serra fort.
« En tout cas, je ne peux pas rivaliser avec la coiffure. Je n'ai pas de cheveux longs !
- Tu es très beau ainsi, murmura Valjean.
- Tu es bien un Frenchie, se moqua le flic new-yorkais. Flatteur !
- Je ne flatte pas, se défendit Valjean.
- Je devrai l'enregistrer et le garder comme sonnerie pour mon Phone : « Tu es un très bel homme et j'ai envie de toi. »
- Fraco, sourit Valjean.
- Non ? Alors : « Tu es le plus beau flic des States et j'ai envie de te sucer la bite. »
- Tu es impossible !
- Merde !, rit Javert. Je ne suis pas le plus beau flic des States ?
- Si, répondit Valjean en riant à son tour.
- Et tu n'as pas envie de me sucer la bite ?
- Contrairement à ce que tu crois, je ne pense pas qu'à ta bite !
- Vraiment ? A quoi penses-tu d'autre ? »
Les bras de Valjean serrèrent, fort, la taille de Javert et il se dressa sur la pointe des pieds pour réussir à poser sa tête sur son épaule. Conciliant, Javert se courba un peu.
Cela les fit rire.
« Je pense à tes yeux et à ton sourire. A ta douceur et à ta prévenance. Tu es un homme bon.
- Merci Jean. »
Javert essaya de ne pas trembler.
Ce fut difficile.
Et les deux hommes restèrent ainsi, dans les bras l'un de l'autre, refusant de penser à leur passé...
Il fallut se reprendre et reprendre le cours de l'existence.
Javert et Valjean rangèrent le salon, faisant disparaître les dossiers de Jean Valjean dans le sac du policier. Ensuite, les verres furent lavés et rangés.
Il fut enfin temps de s'habiller avant que les pizzas ne soient livrées. Accueillir un livreur avec une simple serviette éponge autour des reins était un peu osé.
Et puis, les petits sourires, les petits attouchements, les petits baisers échauffaient les deux hommes.
Valjean n'avait pas connu cela. Cet amour doux et simple. Quelque chose de doux qui pouvait amener à faire penser qu'il était possible de vivre ainsi. Une vraie relation.
Le sac de voyage trouva sa place dans la chambre de Valjean. On le viderait demain. Javert réapparut, vêtu d'un jean noir et d'un t-shirt blanc avec le symbole des Rolling Stones. Valjean portait un simple jogging, gris et ample.
On se jugea du regard, on se trouva à son goût.
Javert se dit, pour la première fois, que peut-être, il pouvait espérer quelque chose d'autre que la Seine. Valjean s'assit sur le canapé et tendit la main, attirant l'homme plus jeune à ses côtés.
Oui, peut-être un avenir était possible...mais Valjean savait qu'un jour il allait devoir laisser la place au vrai Valjean pour retrouver le néant…
Sa tristesse dut se lire sur son visage car le lieutenant de police se rapprocha de Valjean et doucement lui caressa la joue, avec une tendresse si pleine d'amour que le forçat eut envie que cet instant s'arrête.
On ne l'avait jamais regardé avec autant d'affection.
Il sourit et les doigts du policier glissèrent sur les lèvres, suivant la courbe du sourire.
« Un film avec les pizzas ?, proposa Javert.
- Excellente idée. »
Puis un baiser, doux, comme jamais Javert ne lui avait fait dans ses différents voyages, le fit gémir de plaisir.
Javert était mort de la gangrène à Montreuil...mais il était aussi vivant, en pleine possession de ses moyens et tellement doux dans l'amour au XXIe siècle…
Valjean se demandait, une fois de plus, s'il n'avait pas simplement perdu la tête. Il était mort en tenant les mains de Cosette, il était mort en sentant les larmes de sa chère fille mouiller ses doigts, il était mort de faim et de chagrin…
La livraison eut lieu, on se gava de pizza et Javert se mit à critiquer avec rage les erreurs de procédure de la réalisation…
« On se fout de qui ? Une perquisition sans juge ?
- Fraco… Pardonne-leur !
- Le flic le plus benêt de n'importe quel pays leur aurait dit que pénétrer par effraction dans le logement d'un suspect est interdit ! »
Valjean rit et se colla contre Javert.
Lentement, l'homme se décala et souleva son bras, laissant la place pour que Valjean se couche contre lui.
Puis le bras de Javert se plaça sur lui et le serra avec douceur.
Valjean posa sa tête contre Javert et ferma les yeux, enveloppé dans l'odeur de la douche et le parfum du policier.
Un instant de paix entre deux tempêtes.
Valjean s'endormit contre son compagnon, bercé par la musique du film et les cris outrés d'un policier américain, dopé au coca-cola.
XIXe SIECLE
PARIS
SCÈNE I
Les cloches de Paris n'étaient pas les mêmes que celles de Montreuil. Il y avait une sonorité différente qui réveilla M. Fauchelevent.
Le vieux jardinier se réveilla, seul, dans sa chambre parisienne, rue Plumet.
Il entendait Cosette chantonner dans le jardin.
Il écouta la jolie mélodie avec plaisir avant de se redresser dans son lit. A la recherche de quelqu'un.
Il était à Paris ? En 1830 ? Cosette avait déjà rencontré Marius au Jardin du Luxembourg, elle apprenait la vie à Paris, elle grandissait, elle embellissait. Elle était amoureuse.
Et M. Fauchelevent se cachait derrière les grilles du jardin de la rue Plumet.
Prestement, l'ancien forçat se leva et se dirigea vers le jardin. Etait-il envahi de mauvaises herbes ? Était-ce la vraie histoire ? Ou la suite de ce qu'il avait commencé à vivre ?
Javert et lui avaient-t-ils fait l'amour la veille ?
Valjean ne pouvait pas savoir. Il s'habilla avec soin et descendit dans le salon. Toussaint l'accueillit avec un grand sourire avant de lui servir une tasse de thé avec du pain beurré.
« Cosette est de bonne humeur ce matin ?, demanda Valjean, cherchant comment demander s'il était rentré la nuit dernière du logement de Javert.
- Mademoiselle Cosette a décidé de faire un bouquet de roses, monsieur. L'inspecteur Rivette a dit qu'il passerait aujourd'hui.
- Ce jeune homme est bien sympathique, sourit Valjean.
- Oui, il a le béguin pour mademoiselle. Mais mademoiselle est bien trop prude pour se rendre compte de quelque chose.
- En effet. »
Toussaint était donc aussi aveugle que lui.
Elle n'avait rien remarqué des sourires des deux amants du jardin du Luxembourg.
Cela fit sourire Valjean dans sa tasse de thé.
« Comment va l'inspecteur Javert, monsieur ?, demanda à son tour Toussaint. Vous êtes rentré tard hier soir. »
Donc, Valjean avait fait l'amour avec Javert la veille, il avait du se réveiller en pleine nuit dans les bras du policier et avait du quitter subrepticement le logis du policier, pour ne pas éveiller les soupçons. Il était revenu rue Plumet.
Une nuit d'amour.
Toussaint avait du remarquer son absence.
« L'inspecteur va mieux. Sa blessure est quasiment guérie.
- A la bonne heure ! Il nous a bien fait peur !
- Nous avons un peu abusé de l'alcool hier soir, Toussaint. Avez-vous quelque chose pour la tête ? »
La servante se mit à rire, se moquant gentiment de son maître.
« Vous n'êtes pas raisonnables tous les deux ! Je vais vous faire une tisane. »
Une tisane avec du miel et du thym. Toussaint insista pour lui faire un cataplasme d'argile sur le front.
Valjean se laissa faire. Il devait tenir son rôle.
Cosette le vit ainsi et se mit à rire, les dents brillants et les yeux étincelants de joie. Quinze ans et un cœur découvrant l'amour. Elle se moqua gentiment de son père en arrangeant les roses dans un vase sur la table.
L'inspecteur Rivette devait les visiter pour l'heure du goûter. Il avait promis de ramener des livres sur la vie dans les bagnes pour la jeune fille. Un peu surpris par cette demande mais Cosette n'était plus une oie blanche, elle se souvenait de la chaîne du bagne et trouvait cela injuste. Inhumain !
Elle avait du en parler avec Marius Pontmercy car son discours ressemblait beaucoup au discours d'Enjolras.
Puis, la petite Alouette courut dans le jardin chercher d'autres fleurs.
Valjean, lui, resta assis à la table, sirotant sa tisane et essayant de se souvenir de cette première nuit avec le Javert du Paris de 1830…
Valjean se mit à rire, un peu fou. Chacun de ses réveils devaient donc forcément suivre une séance de sexe ? Mais le rire s'éteignit. Non, il avait quitté Montreuil de son plein gré après la mort de Javert.
Quel étrange voyage que le sien !
L'inspecteur Rivette visita en effet et apporta les livres demandés. Il bavardait le jeune homme en essayant de capturer le regard de Cosette. Mais la jeune fille était bien élevée et jouait la fille de la maison avec soin.
Parlant quand son père lui parlait.
Approuvant quand son père exprimait un avis.
Souriant quand son père lui souriait.
Une jolie petite poupée de porcelaine.
Vivement qu'elle devienne l'épouse de Marius Pontmercy et prenne enfin son envol.
Un simple goûter puis le jeune homme repartit. Il salua avec soin M. Fauchevelent.
Il devenait clair pour le vieux jardinier que le policier commençait à échafauder ses plans. Si la fille ne voulait pas de lui, baste !, il suffisait d'avoir l'accord du père.
« Bonne fin de journée M. Fauchelevent.
- Merci de votre visite, inspecteur. C'est gentil de votre part. »
Un sourire. Un regard appuyé.
On se comprenait n'est-ce-pas ?
Valjean eut un sourire candide. Non, le vieux jardinier ne comprenait pas.
Les jours passaient, les semaines…
Javert et Valjean ne se virent plus.
Il fallait être prudent.
Valjean rongeait son frein...jusqu'au drame…
Une nuit, un inspecteur Rivette, échevelé et paniqué, frappa à sa porte. Toussaint était au lit, Cosette dormait déjà profondément, Valjean lisait dans le salon à la lueur de la chandelle.
Il ouvrit, un peu inquiet.
« Inspecteur ? Que se passe-t-il ?
- Fauchelevent, vous devez fuir ! Javert arrive ici !
- Javert ? Mais que se passe-t-il ?
- Il a l'ordre de vous arrêter ! Vidocq l'accompagne.
- M'arrêter ? »
Valjean perdit toutes couleurs. Donc le couperet tombait.
« Sur l'accusation d'être un forçat évadé. Jean Valjean. »
Voilà.
C'était fait.
Bizarrement, Valjean se sentit envahi d'un calme immense.
« Ma fille ?
- Je suis venu vous emmener en sécurité. Vous allez chez ma mère ! »
Brave Rivette ! Mais Valjean secoua la tête.
« Non, emmenez juste ma fille et ma servante. »
Les deux hommes se regardèrent.
« Bien, monsieur Valjean. J'attends là. Réveillez votre fille et votre servante. »
Un hochement de tête.
Tout s'écroulait ce soir.
Il ne fallut pas longtemps à Valjean pour chambouler la maison. Il expliqua à sa fille qu'un malheur était arrivé et qu'elle devait fuir la maison.
Il lui jura de tout lui expliquer plus tard mais elle devait partir, avec Toussaint.
Cosette voulut discuter mais Valjean ne lui en laissa pas le temps.
Toussaint se fit diligente, elle remplit une malle de l'essentiel. Cosette l'imita enfin. Puis les deux femmes se retrouvèrent à la porte de la maison.
Cosette aperçut l'inspecteur Rivette.
Elle fut choquée de voir le jeune homme sans son uniforme. Puis, après un dernier baiser à son père, les deux femmes s'enfuirent dans la nuit.
Est-ce que Cosette se souvenait de la fuite devant Javert la nuit de leur arrivée au couvent ? Car la jeune femme ne traîna pas.
Rivette leur emboîta le pas.
Valjean les vit disparaître avec un long soupir de soulagement. Il referma la porte et retourna s'asseoir dans son fauteuil, prenant machinalement son livre et continuant sa lecture à la lueur de la chandelle.
L'affaire avait pris dix minutes au plus.
Valjean attendit.
Et le tambourinement caractéristique se fit entendre.
Valjean se leva, se sentant si vieux tout à coup. Donc il ne verrait pas les barricades, il ne verrait pas le mariage de Cosette, il ne vieillirait pas en vivant un amour caché avec Javert… Il ouvrit la porte.
Cinq policiers en uniforme se tenaient dans la rue, avec des lampe-sourdes. Javert au-milieu d'eux, imposant dans son uniforme d'inspecteur et portant sa canne à pommeau plombé avec ostentation. A ses côtés, sans sourire, il y avait le chef de la Sûreté en personne, Eugène-François Vidocq.
Tous observaient fixement Jean Valjean.
Ce dernier eut un sourire et lança :
« Il vous en a fallu du temps pour venir m'arrêter.
- Silence Valjean !, rétorqua durement Javert. Les poucettes ! »
Soumis, Valjean tendit ses mains et les poucettes encerclèrent ses pouces avec soin.
« A la Force ! »
On le poussa jusqu'à une voiture grillagée stationnée dans un coin. Un des policiers demanda au chef de la Sûreté :
« Il a une fille ! On l'arrête aussi ?
- Ma fille et ma servante sont absentes, répondit doucement Valjean.
- Vérifiez !, » ordonna Javert.
Valjean essayait de capter les yeux de son amant.
Il voulait lire ses yeux mais Javert tournait la tête vers la maison. Il ne regardait personne, il serrait les dents.
Deux policiers étaient partis vérifier. Cela prit cinq minutes avant qu'ils ne reviennent, désolés.
« Le nid est vide.
- Posez des scellés sur la maison. Nous chercherons ces dames plus tard, » reprit Vidocq.
Claquement de doigts. On embarqua le fagot et Valjean se retrouva transporté comme dans un rêve dans une cellule de prison.
Il cherchait dans sa mémoire le moment où tout avait dérapé…
A partir de là, les jours se ressemblèrent.
Peu de lumière, peu de nourriture, peu d'espoir...
Valjean s'abîmait dans la prière. Espérant pour sa fille. Espérant qu'elle ignore ce qui se passait. Il mangeait très peu, laissant repartir les plateaux presque pleins.
Il aurait voulu avoir confiance en Javert. Il aurait voulu parler à Rivette.
Valjean souffrait et Jean-le-Cric réapparut. Cherchant la faille, comment s'évader de cette prison. Il avait réussi à fuir la bagne de Toulon. Une prison restait une prison.
Il y eut de temps en temps les visites de l'aumônier de la prison. L'homme fut surpris de rencontrer un esprit rempli de piété. On l'avait envoyé visiter l'ancien forçat car sa grève de la faim ennuyait le directeur.
Les deux hommes se virent assez souvent. Le prêtre parlait de charité et de prière, d'espérance et de pardon. Valjean acquiesçait et racontait ses doutes.
Il y eut aussi l'avocat de Valjean.
Que dire ?
Il s'agissait de Marius Pontmercy, venu sur les instances d'un inspecteur de police. Un certain Javert du poste de Pontoise.
Marius Pontmercy connaissait Fauchelevent de vue, le père de Cosette. Il découvrit Jean Valjean. C'était étonnant comme la vie les rapprochait tout à coup ?
Et les barricades alors ?
La première fois, Valjean ne sut pas quoi dire en voyant son futur gendre dans sa cellule.
« Comment va Cosette ? »
Marius n'hésita qu'une seconde.
« Elle va bien. Elle et Toussaint sont en sécurité.
- Dieu soit loué.
- Parlons de vous, M. Valjean. Votre dossier n'est pas bon.
- Alors parlons de moi... »
Et Jean Valjean se raconta encore. Encore. Encore. Marius prenait des notes. Un jeune avocat sans le sou mais dévoué à son métier.
« Avez-vous besoin d'argent ?, demanda tout à coup Valjean.
- Vous voulez corrompre le juge ?, fit Marius horrifié.
- Mais non ! Je veux vous aider ! »
Un silence. Une hésitation. Encore. Marius baissa la tête et lâcha du bout des lèvres.
« Vous en aurez peut-être plus besoin que moi, M. Valjean. »
Et Marius disparut.
La prochaine visite fut un peu plus organisée. On entra dans sa cellule, on le menotta avec soin. Les mains, les pieds. Il était impuissant. Un instant, Valjean eut peur d'être frappé, voire pire.
Des souvenirs du bagne. Certains gardes, sadiques, faisaient subir les pires outrages aux forçats.
On ouvrit la porte à nouveau pour laisser entrer un homme. L'inspecteur Javert se tenait là, il chassa d'un geste les deux policiers qui l'accompagnaient.
« Je saurai m'en débrouiller.
- Mais inspecteur !
- LA PAIX ! »
On les laissa seuls, la porte soigneusement refermée.
Valjean était impuissant. Puis Javert fut sur lui, la bouche sur la sienne. Il l'embrassait avec passion.
« Je te l'avais dit, putain ! Je te l'avais dit !
- Calme-toi Fraco ! »
SCÈNE II
« Calme-toi Fraco ! »
Plus facile à dire qu'à faire, Javert avait perdu tout son contrôle sur lui-même. Il lui fallut de longues minutes pour retrouver une respiration normale. Son front posé contre celui de Valjean.
« Dis-moi !, murmura Valjean.
- Vidocq n'y est pour rien. Moi non plus. L'ordre est venu d'en haut.
- Ils ont découvert le vrai Ultime Fauchelevent ?
- JE TE L'AVAIS DIT !, grogna Javert. On m'a donné l'ordre de t'arrêter et Vidocq devait m'accompagner. Ordre du préfet ! »
Javert était debout, il faisait les cent pas.
« Calme-toi !
- Je voulais me dénoncer aussi mais Vidocq m'en a empêché. J'ai envoyé Rivette te prévenir, j'ai parlé à Pontmercy.
- Pourquoi Pontmercy ?
- Il me connaît depuis l'affaire de Patron-Minette, il me craint. Je peux le manipuler. Je peux... »
Valjean voulait se lever pour calmer le policier.
Javert n'avait pas du dormir depuis des jours. Il avait les mains qui tremblaient. Il devait faire preuve d'une volonté de fer pour ne pas le montrer devant les autres.
« Je ne suis pas sorti de l'auberge moi aussi, avoua Javert. Le préfet m'a mis en congé sans solde. Je fais l'objet d'une enquête. On pense que je suis corrompu.
- Toi ? Corrompu ?
- Oui, M. Fauchelevent ! Logique non ? Tu es libre ! Comment cela se peut-il si je ne t'ai pas protégé ? Ce qui n'est pas faux.
- Merde ! »
Javert se passa les mains dans les cheveux avant de reprendre :
« Je suis assigné comme témoin à charge. Ton procès commence dans un mois. Je n'ai pas le droit de venir te voir. Aujourd'hui est...une erreur...et un besoin…
- Tu protégeras Cosette ?
- Je ferais de mon mieux pour elle, Jean. Rivette les héberge.
- Bien. Merci Fraco.
- Bon Dieu Jean ! »
Un dernier baiser puis l'inspecteur se recula, il retrouva un visage impassible et frappa du pommeau de sa canne sur la porte. On lui ouvrit aussitôt.
Et Javert partit ainsi, sans rien dire de plus.
Un mois !
Un mois de vide entrecoupé de discussions avec le prêtre et de conversations avec Marius. Sur les instances de Valjean et avec l'aide de Javert, l'avocat constituait un dossier sur M. Madeleine. Sur M. Fauchelevent. Sur Jean Valjean.
« Comment va Cosette ?, demandait Valjean, désespéré.
- Elle va bien. Elle sait maintenant.
- Dieu tout puissant. »
Cela provoqua les larmes de Valjean. Les premières depuis longtemps. Le procès de Valjean n'attirait pourtant pas les foules. Il n'était pas un meurtrier, juste un vieux forçat évadé. Non, ce fut Cosette qui interrogea Marius Pontmercy et l'inspecteur Rivette jusqu'à ce que les deux jeunes hommes avouent la vérité.
Cosette en fut horrifiée.
Pas de savoir que son père était un ancien forçat.
Mais de savoir qu'il était en prison et risquait sa tête.
Marius apporta une fois, une seule, une lettre de Cosette. Faire davantage aurait éveillé les soupçons. Il ne fallait pas oublier que le chef de la Sûreté avait eu beau remuer ciel et terre, il n'avait pas retrouvé la fille de Jean Valjean.
Papa,
Je t'aime papa. Je suis follement inquiète pour toi. J'espère que tu vas bien, qu'ils ne te font pas de mal dans cette prison. Marius et Antoine me disent que l'inspecteur Javert fait de son mieux pour te protéger.
Je prie pour toi, papa.
Que tu sois un ancien forçat m'indiffère papa. Je t'aime et je n'oublierai jamais que tu es l'homme qui m'a sauvée des Thénardier. Je n'oublierai jamais ta main m'aidant à porter mon seau.
Je t'aime papa. Reviens-moi.
Cosette
P.-S. : quand tu sortiras de prison, papa, Marius et moi aurons quelque chose à te dire.
Encore fallait-il qu'il sorte de prison !
Cette lettre fut un baume au cœur du vieux forçat. Sa fille l'aimait. Malgré tout.
Un mois !
Valjean maigrit au point de se retrouver envoyé à l'infirmerie.
Il connaissait déjà cela, le vieux forçat. Le fait de se laisser mourir de faim.
Mais normalement, il le faisait après le mariage de Cosette.
Un mois…
On vint le chercher pour l'emmener au tribunal. Traverser Paris dans une voiture grillagée. Le forçat baissait les yeux sur ses poignets. Menottes.
Ne pas regarder les gardes dans les yeux.
Ne pas parler à un garde.
Ne pas parler. Tout simplement.
On le fit attendre dans une petite pièce, un bureau. Avec une chaise. On le fit s'asseoir et un policier resta de garde.
Silencieux.
Valjean avait déjà connu cela. Après le vol de Faverolles, il était apeuré et bégayait en s'expliquant, ne sachant que faire à part répéter que les enfants mourraient de faim… Après sa deuxième arrestation à Montreuil, il était calme et détendu mais ses pensées tournaient sans cesse vers Fantine morte et cette petite fille perdue, Cosette...
Là, il était vidé. Épuisé. Il ne songeait à rien d'autre qu'à Cosette. Peut-être aussi Javert...
Son entrée dans le tribunal ne provoqua pas un remous considérable. Il y avait peu de public et il n'était qu'un ancien forçat évadé.
Le procès de M. Madeleine avait attiré plus de foule.
Valjean se retrouva placé à la place de l'accusé. Marius Pontmercy était assis devant lui et se retourna pour lui faire un sourire encourageant. Mais le jeune homme portait la peur inscrite sur son visage. Il n'était pas confiant.
Et le jeu commença.
Le procureur était un homme droit et implacable. Il réclama aussitôt la tête de Valjean. Il expliqua la duplicité de cet homme, évadé du bagne, caché pendant des années dans un couvent. Une institution sainte ! Les effets de manche du procureur provoquèrent des cris outrés dans le public. Certainement aussi parmi les membres du jury.
Valjean garda la tête baissée. Il ne voulait pas voir les regards méprisants, la haine, l'horreur portés sur lui. Cela lui suffisait d'imaginer et de se rappeler.
Le réquisitoire fut court. On réclamait juste la tête d'un homme, frauduleux, menteur et immoral.
Le juge remercia le procureur et appela le seul témoin du procès.
L'inspecteur Javert.
Cette fois, Valjean leva la tête et vit.
L'inspecteur Javert, raide dans son uniforme complet, le bicorne sous le bras et les épaules droites.
Si les cheveux du policier n'avaient pas grisonné, si les années n'étaient pas passées...Valjean aurait pu se croire revenu à Arras. Il attendait les paroles définitives de Javert, le condamnant à la guillotine. Valjean n'avait été sauvé in extremis de la mort que par une décision royale. On avait commué sa peine en travaux forcés à perpétuité.
« Reconnaissez-vous cet homme inspecteur ?, demanda le juge.
- Oui, monsieur le juge.
- Est-ce Jean Valjean, anciennement un forçat du bagne de Toulon ?
- Oui, monsieur le juge.
- Bien. Nous vous remercions, inspecteur. »
Le masque d'impassibilité se fissura tout à coup, dévoilant un malaise profond.
« Monsieur le juge ! Attendez ! J'aurai quelque chose à ajouter.
- Ce ne sera pas nécessaire, inspecteur. Nous avons déjà votre témoignage pour le premier procès de Jean Valjean.
- Il se pourrait, monsieur le juge, que de nouvelles révélations soient à ajouter à ce dossier. »
Procédurier Javert !
On apprécia les paroles professionnelles et on attendit, attentif, ces nouvelles révélations.
« Vous avez la parole, inspecteur.
- M. Valjean est en effet un forçat évadé, monsieur le juge, mais c'est aussi un brave homme.
- Pardon inspecteur ? »
On contemplait avec stupeur l'inspecteur Javert.
Le juge le connaissait de réputation et pour l'avoir côtoyé au fil de quelques procès. C'était un homme intègre et irréprochable. Lorsqu'il tenait une proie, il ne la laissait pas partir, il se montrait plus dur que la plupart des procureurs. Aboyant des chefs d'accusation d'une voix de stentor, claquant les talons de ses bottes devant la lenteur de certaines plaidoiries, assénant vérité sur vérité avec un soin presque cruel.
« Un brave homme ? Un forçat évadé ? Un passeport jaune ? Vous voulez plaisanter inspecteur ?
- Puis-je parler librement monsieur le juge ? »
Un regard appuyé. Une prière muette dans le regard. Javert ne prie pas ! Le juge hésita. Il connaissait Javert et se montra curieux de connaître la déposition du fier inspecteur.
« Allez-y inspecteur ! »
Le procureur était aussi surpris que le juge. Il connaissait aussi Javert. Un homme aussi intransigeant que lui.
Quant à Marius Pontmercy, il croisait les doigts pour que Javert réussisse à faire tourner les tables.
« Jean Valjean est né à Faverolles en 1769. Dans une famille pauvre. Le père était élagueur, il transmit ce métier à son fils.
- Inspecteur, fit le juge, voulant passer à l'essentiel.
- Jean Valjean ne fut pas un homme paresseux mais il s'est retrouvé à la charge d'une famille de huit personnes à la mort de son beau-frère. Il ne gagnait que 18 sous par jour.
- Inspecteur !, opposa le juge, plus sèchement cette fois.
- En 1795, à l'âge de 26 ans, Jean Valjean commit son premier vol. Un pain, monsieur le juge.
- Nous savons déjà cela, inspecteur !, rétorqua le procureur, irrité.
- Un pain, une famille de huit personnes dont sept enfants mourant de faim. Le plus jeune avait un an, le plus âgé, huit, continua Javert, imperturbable.
- Mon Dieu !, » fit une voix dans l'assistance, choquée d'apprendre la situation extrême dans laquelle se trouvait Valjean quand il a failli.
Pour la première fois, le juge croisa le regard entendu de l'inspecteur et comprit ce qu'essayait de faire le policier.
Cela ne lui déplut pas.
Un combat ?
L'inspecteur ne voulait pas sauver la tête d'un homme, il voulait faire le procès des manques de la justice.
« Certes, inspecteur, reprit le procureur. Nous savons que le mobile de Valjean fut « noble » mais il n'empêche que ce dernier a volé. Et il y a aussi des accusations de braconnage. »
Javert eut un sourire, petit et amusé. Ne quittant pas des yeux le juge, il lança :
« La Révolution a supprimé les droits seigneuriaux, dont celui de la chasse. C'était la disette en 1795.
- Que cherchez-vous à dire, inspecteur ?
- Quel jeune ne braconne pas, monsieur le procureur, lorsqu'il s'agit de survivre ?
- Braconner est interdit par la loi inspecteur ! Je ne comprends même pas que je sois en train de vous le rappeler !
- Une famille mourant de faim… Qui n'aurait pas braconné ?
- Vous l'auriez fait vous inspecteur ?, » demanda le juge, souriant gentiment.
Il connaissait très bien l'inspecteur Javert.
Le juge Rolland se promit d'en parler avec son ami, le secrétaire du Premier Bureau de la préfecture de police, M. Chabouillet.
« Je ne compte pas, monsieur, se troubla Javert.
- Vous l'auriez fait vous ?
- Non, » avoua Javert entre des dents serrées.
Si facile à remporter ?
Le juge fut déçu.
Le procureur était agacé maintenant, il dut reprendre sa plaidoirie.
« Puisque l'inspecteur Javert nous oblige à reprendre toute l'affaire depuis le départ, obligeons-le ! Jean Valjean a en effet brisé la vitrine du boulanger Maubert Isabeau en 1795. Il vola un pain et s'enfuit. Il fut arrêté, le pain ayant disparu mais son bras ensanglanté parla pour lui.
- Un voleur, sourit le juge.
- Savez-vous ce que sont devenus les enfants Valjean ?, grinça le policier.
- Ceci ne nous concerne pas, inspecteur », rétorqua sèchement le procureur.
Javert était debout, à la barre, en plein centre de la salle du tribunal. La Cour d'Assises de Paris, proche de la Préfecture, proche de la Conciergerie, proche de son patron. Proche de ses collègues. Javert frappa du poing violemment sur la barre.
Il se perdait aux yeux du juge s'il devenait violent.
Cela fit sursauter tout le monde.
« Ils sont morts ! MORTS ! Je n'ai pas réussi à les retrouver.
- Reprenez-vous inspecteur ou je vous fais chasser du tribunal !
- Seigneur !?, » murmura une voix dans l'hémicycle.
On se tourna vers l'homme qui avait parlé. Pour la première fois. Valjean tenait ses mains devant ses yeux, la chaîne glissant sur les poignets.
Dans cette vie, ils étaient morts ?
Le temps avait donc tout effacé ?
On se tut et on se calma.
SCÈNE III
Le juge et le policier se mesuraient du regard et le public commençait à se prendre au jeu. Ce procès, si anodin à l'origine, promettait d'être passionnant. Un homme se mit à prendre des notes fébrilement. Un journaliste ?
« Bon, reconnut le juge. Cette conséquence malheureuse ne ressort pas du tribunal. Ce fut dommage que le maire de Faverolles ne songea pas à se charger de ces malheureux. »
Javert claqua des talons, sa posture irradiait de colère.
« Oui, monsieur le juge. Dommage que personne n'y ait pensé.
- Avançons messieurs !, clama le procureur. Il y a d'autres affaires en attente ! »
On le regarda, surpris.
Et Marius Pontmercy décida d'enfoncer le clou. A son tour de se mettre en avant :
« Monsieur le juge, si je puis me permettre, j'ai ici un rapport de la police de Faverolles. L'officier, M. Delignières, n'était pas encore à son poste en 1795 mais il a sorti le dossier Valjean des archives et j'ai pu en faire une copie. »
L'intervention du jeune avocat abasourdit le juge.
En le voyant, il avait pensé qu'il allait être facile à contrer mais voilà que ce Pontmercy entrait en lice.
« Montrez ! »
L'avocat se leva et bravement il marcha jusqu'au pupitre du juge et de ses assesseurs. Il portait bien la robe noire et sa jeunesse pouvait jouer en faveur du vieux forçat.
Le juge feuilleta le dossier, fatigué de devoir le lire. Il le glissa devant un de ses assesseurs.
« Résumez-le, maître.
- A votre service, monsieur. Il est clairement rapporté que M. Valjean avait fui par peur d'être arrêté. Mais à aucun moment, il ne s'est opposé à son arrestation. Il a été obéissant et soumis. Sa blessure était grave, il a été soigné et a attendu son transfert à Arras sans poser aucun problème. Il a juste demandé qu'on se charge de sa sœur. Il l'a demandé plusieurs fois ! Ceci est clairement stipulé dans son dossier ! »
Même impression qu'avec l'inspecteur Javert.
Donc ils avaient partie liée !
Il allait y avoir du sport dans cette enceinte !
Marius Pontmercy attendait avec désespoir LA question. Prêt à prier Dieu pour cela !
« Pardonnez-moi, monsieur le juge, mais pourquoi rien n'a été fait pour la famille de Valjean ? »
Une voix parmi le jury. Choquée. Marius eut envie d'embrasser l'homme. Le juge dut avouer, coincé :
« Je ne sais pas, monsieur.
- Il faudrait savoir ! Clairement, quelqu'un n'a pas fait son travail, gronda la même voix.
- Je vous prie de ne pas oublier où vous vous trouvez monsieur.
- Pardonnez-moi, monsieur le juge. »
Le juge Rolland porta son regard sur Javert. Le policier le contemplait, sur la défensive, mais un léger sourire trahissait ses pensées.
Oui, vous remportez cette première manche, inspecteur.
« Avançons !, clama le procureur. Peut-être la famille de Valjean fut un malheureux oubli lors du premier procès mais on ne peut pas revenir en arrière.
- Pas un oubli, monsieur le procureur, opposa durement Marius Pontmercy. Des circonstances atténuantes qui auraient du alléger la sentence de Jean Valjean. Cinq ans de bagne pour un pain volé pour nourrir une famille en détresse ! Cinq ans devenus dix-neuf ans ! »
Touché !
La salle était en plein émoi !
On parlait, on discutait, on critiquait le premier procès… Valjean observait tout cela avec stupeur. Ses procès avaient été vite jugés. Coupable !
Le juge frappa son bureau de son marteau.
« La séance est ajournée ! La suite aura lieu dans trois jours ! M. Pontmercy, je vous prierai de transmettre vos dossiers et rapports à l'avance. Que nous puissions les examiner à loisir.
- Oui, monsieur le juge.
- Quant à vous, inspecteur. Je vous convoque dans trois jours mais j'ai comme l'impression que vous changez de titulature, inspecteur.
- Monsieur ?
- Vous passez de témoin à charge à témoin à décharge.
- En effet, monsieur le juge.
- Bien… Dans trois jours. »
Trois jours !
Jean Valjean fut tellement étonné de retrouver sa cellule.
Trois jours !
Sa vie allait donc être décortiquée ?
Les mots de Javert tournaient dans son esprit, à le rendre malade.
« Un brave homme »…
Et sa sœur… Sa sœur morte… Les enfants disparus… Valjean passa ces trois jours à pleurer et à prier.
Il fallut pousser le vieux forçat pour qu'il mange. Bizarrement, les gardes devenaient plus doux avec lui.
Trois jours de prière.
Valjean avait eu le droit de se laver et de se changer pour son nouveau jour de procès. Même organisation, mêmes acteurs, mais le public était plus nombreux.
Cette fois, on chercha à le voir, vraiment.
Un homme condamné à cinq ans de bagne pour un vol de pain...et qui en avait fait dix-neuf. On cherchait à le voir et à comprendre.
Valjean se fit humble comme la dernière fois et ne regarda rien d'autre que ses mains. Marius Pontmercy était là, ses yeux toujours inquiets étaient un peu plus tempérés. Plus confiants manifestement.
Peut-être… Peut-être...
Puis ce fut l'entrée de la Cour. On se leva avec empressement.
Le juge Rolland était impressionnant.
Le procureur était impressionnant.
Toute la pompe de la justice était impressionnante, destinée à écraser et à soumettre.
Un claquement de bottes. Valjean jeta un regard vers l'origine du bruit.
L'inspecteur Javert était impressionnant, lui aussi.
Uniforme complet, épée au côté, bicorne sous le bras, il posa sa canne à pommeau plombée contre la barre des témoins et se mit au garde-à-vous.
Réquisitoire du procureur. Moins sûr de lui, il ne réclama plus la tête de Valjean mais demanda le bagne à vie.
Tiens ?
Valjean en fut décontenancé.
Le juge observa l'inspecteur, un léger sourire aux lèvres.
« Alors inspecteur ? Donc notre forçat évadé est un brave homme ?
- Oui, monsieur le juge. Je ne change pas ma déposition sans de mûres réflexions.
- Et cependant notre accusé dispose d'un passeport jaune. Pourriez-vous nous expliquer cela ? »
Hier, le juge avait perdu, aujourd'hui, il entendait bien remporter la mise. Il avait fait une concession déjà. Le forçat ne mourrait pas sous la lame de la guillotine mais finirait ses jours à Toulon. Il s'était trouvé très indulgent.
« Hé bien, monsieur le juge... »
Mais Javert fut coupé dans sa plaidoirie. La porte du tribunal avait été ouverte et le secrétaire de la préfecture était entré. M. Chabouillet se tenait, debout, les mains glissées dans le dos et contemplait sans aménité son protégé. Salué poliment par le juge, le secrétaire vint s'installer aux places d'honneur, sa canne à tête de loup entre ses doigts.
« Poursuivez inspecteur ! Vous avez été garde-chiourme à Toulon il me semble ? »
Salopard de Rolland !
Javert baissa la tête, il n'avait pas prévu cela. Il avait prévu de parler de M. Madeleine. Marius avait un dossier complet, rempli des dépenses organisées dans la ville de Montreuil-sur-Mer avec l'argent personnel de M. Madeleine. Deux écoles, un orphelinat, un hôpital… Une vie simple faite de charité et de piété.
Mais à Toulon…
Jean Valjean n'avait pas eu par hasard un passeport jaune.
Javert prit son souffle et leva la tête, fièrement. Il était en train de se damner mais ce n'était pas la première fois.
« 24601 était un homme dangereux. J'ai prévenu le capitaine Thierry dés le premier jour.
- Pourquoi inspecteur ?, sourit le juge.
- Car je savais que l'homme allait nous donner du fil à retordre. Il était vindicatif.
- Aviez-vous raison ? »
Un temps d'hésitation.
Marius Pontmercy regardait Javert avec désespoir. Non, non, non.
« Oui, monsieur le juge. Jean Valjean a tenté de s'enfuir quatre fois du bagne de Toulon. C'est pour cela qu'il a passé dix-neuf ans en prison au lieu des cinq ans initiaux.
- Donc, c'était un homme dangereux ?
- Oui, monsieur le juge. »
Javert baissa la tête. Battu.
Le silence était profond dans la salle.
Le juge souriait, sans douceur.
Voilà pour l'insolence et l'indiscipline !
Seulement Javert ne s'avoua pas encore vaincu. Il avait perdu tout l'orgueil de sa position mais le chien-loup montra encore les dents.
« Jean Valjean était violent mais il avait encore un fond d'humanité même au bagne. Il a sauvé la vie d'un forçat sur le chantier de la mairie de Toulon. Une statue était tombée, il s'est précipité pour la retenir, au mépris de sa vie. Il portait souvent ses comparses trop faibles. Il…
- Un forçat avec un fond d'humanité ? Vous entendez-vous parler inspecteur ?
- Il était un forçat, certes. Il a fait preuve de violence envers les gardes lors des évasions ! Mais il n'était pas un monstre. Bon Dieu ! Il a sauvé un marin qui allait tomber du navire l'Orion. Il..
- Reprenez-vous inspecteur !, ordonna sèchement le procureur, content de voir le policier perdre son sang-froid.
- Veuillez me pardonner, messieurs. »
Valjean regardait la scène affligeante devant lui.
Javert se reprenait doucement, il avait perdu de sa superbe. Il était visible qu'il ne savait pas quoi faire pour sauver le forçat. Ses deux mains étaient posées devant lui et serraient la barre de bois avec force.
« J'ai connu des centaines de forçats, reprit plus calmement le garde-chiourme. J'en ai connu des violents, des désespérés. Des hommes prêts à tout pour améliorer leur condition de vie au bagne. Par la brutalité, par la soumission, par la corruption. Valjean ne fut jamais comme cela. Il était solitaire. Dur et plein de rancœur mais jamais il n'a brisé quelqu'un.
- Vous voulez nous faire croire qu'en dix-neuf ans Valjean n'a jamais frappé quelqu'un ? »
Un rire amusé.
Le policier secoua la tête, irrité.
« Non. Il y a eu des combats mais jamais du fait de Jean Valjean. Il était assez fort pour s'en protéger. Il n'a jamais blessé sciemment quelqu'un.
- On l'attaquait ?
- Dix-neuf ans de bagne, monsieur le juge. Il a été fouetté pour indiscipline et évasion, mis à la double-chaîne, mais jamais pour violence sur ses co-détenus. Sinon, il ne serait pas là !
- Et sur les gardes ?
- Il y a eu des actes de violence lors des captures. Mais c'est logique, monsieur le juge. Un forçat tentant de s'enfuir ? Comment ne pas réagir par la violence lorsqu'on va être capturé ?
- Jean Valjean vous a-t-il personnellement fait du mal ? »
Une hésitation.
Le juge réitéra sa question. Content de coincer le fier inspecteur de police.
« Oui, monsieur le juge.
- C'est-à-dire ?
- J'ai pris une barre de métal dans la cuisse. J'ai failli en mourir.
- Et vous continuez à soutenir que Jean Valjean est un brave homme ? »
Le juge jubilait. Il avait gagné.
L'inspecteur Javert s'échauffait et il clama en pleine salle de tribunal :
« Jean Valjean est un brave homme ! Je le soutiens car c'est la vérité. Si la justice condamne Valjean à retourner au bagne...je ne comprends plus rien à la justice…
- Car ce n'est pas votre rôle inspecteur, expliqua froidement le procureur. Retournez à vos arrestations et laissez-nous juger les criminels. »
Marius Pontmercy ne savait pas quoi faire. Son dossier était complet sur M. Madeleine mais Toulon était le point noir de Valjean…
On le savait bien.
« Vous semblez vouloir à tout prix sauver ce forçat, inspecteur, reprit le juge. On pourrait se poser des questions sur votre objectivité dans cette affaire. »
Le juge pensait briser définitivement le policier mais ses paroles ne provoquèrent qu'un rire amusé du policier.
« Évidemment ! Je suis son complice.
- Pardon inspecteur ? »
Javert riait encore. Etait-il saoul ? Valjean en eut peur tout à coup.
« Expliquez-vous inspecteur ou votre place se retrouvera aux côtés de Jean Valjean.
- Allons, monsieur le juge ! Ne tergiversons pas ! Je suis surpris de ne pas y être déjà.
- JAVERT !, aboya une voix dans le public. M. Chabouillet.
- M. Valjean est connu aujourd'hui sous le nom de M. Fauchelevent. Avant cela sous celui de M. Madeleine. Il a été jardinier au couvent du Petit Picpus. Avant cela, il était le maire de Montreuil-sur-Mer. Et à chaque fois, je croisais sa route et le ratais. Lamentablement ! Alors, nous sommes en droit de se poser la question n'est-ce-pas ?
- Poursuivez ! »
Froid, dur, mauvais.
Javert ne jouait plus pour gagner. Il avait déjà perdu.
SCÈNE IV
Devant la cour estomaquée, Javert asséna durement :
« Je jure que j'ai poursuivi avec rage ce forçat. M. Madeleine et M. Fauchevelent méritaient de retourner au bagne. Je l'ai raté. C'est un fait. Je ne suis pas un bon policier.
- Vous avez parlé de complicité, lui rappela le procureur.
- Parce que c'est la vérité ! J'ai reconnu Valjean lorsque ce dernier est venu me prêter assistance après une blessure obtenue lors d'une enquête.
- Vous avez été corrompu ?
- Oui, monsieur le juge, avoua simplement Javert.
- NON !, cria Valjean. Ce n'est pas la vérité ! Je n'ai jamais payé Javert.
- Que l'accusé se taise ou ce procès se fera en son absence !, » lâcha sèchement le juge.
Deux paires de mains solides se posèrent sur les épaules de Valjean et le contraignirent à rester assis et à se calmer. Marius Pontmercy n'osait pas intervenir.
« Je vais donc vous poser à nouveau la question, inspecteur. Prenez garde à votre réponse ! Avez-vous accepté de l'argent de la part de Jean Valjean pour le laisser libre ?
- Non !
- Alors comment vous a-t-il corrompu ?
- En sauvant une petite fille victime de maltraitance.
- Pardon ?
- L'affaire Marie Defrocourt, » expliqua Marius Pontmercy, étonné d'en parler là, à un tel moment.
L'inspecteur Rivette, devenu son ami Antoine, lui avait relaté cette histoire. Il en était encore tellement choqué et Jean Valjean avait été un homme si bon.
« Defrocourt ? »
Le juge, un instant désarçonné, regarda ses assesseurs. L'un d'eux se pencha vers lui et lui rappela l'affaire de la gamine vendue par ses parents et condamnée à la prostitution. Ce ne fut pas une affaire du juge Rolland.
« Quel rapport avec Jean Valjean ?, fit le juge, perdu.
- C'est cela qui m'a empêché d'arrêter Valjean, reprit Javert, fatigué.
- Vous avez découvert que vous aviez un cœur inspecteur ?, le railla le procureur.
- Non. Je sais…ce que cela fait…, bafouilla le policier, pour la première fois depuis le début de ce procès.
- Quoi ? Parlez plus distinctement inspecteur !
- Je sais ce que cela fait d'être condamné à se prostituer, monsieur. »
Un silence, profond, désagréable régna quelques instants avant que chacun ne comprenne la réelle teneur des paroles du policier.
« Où êtes-vous né inspecteur ?, demanda le procureur, intéressé.
- Au bagne de Toulon, monsieur.
- Et vous avez du…
- Suffit Duhamel ! Il n'y a nul besoin d'interroger l'inspecteur sur sa vie privée, » jeta le juge.
Mais le silence était encore trop profond. Les gens étaient choqués. On observait le policier comme une bête curieuse. Javert serrait les doigts sur la barre, les jointures blanchissaient.
« Très bien. L'affaire Defrocourt vous a empêché de dénoncer ce forçat.
- J'ai protégé l'identité de Jean Valjean. »
Ce n'était pas de l'argent qui avait sauvé le forçat, c'était une petite fille maltraitée et brisée.
« Je ne peux pas dire que je vous absous, inspecteur, mais je peux dire que je vous comprends.
- Où est l'enfant ?, demanda le procureur.
- Dans le couvent du Petit Picpus, » répondit le policier.
Mais Javert semblait épuisé. La barre devait être la seule chose lui permettant de ne pas s'effondrer.
Soudain, il leva les yeux et regarda le juge, affolé. Un éclair de gris brillant qui impressionna le juge.
« La gosse n'y est pour rien, monsieur le juge. Elle est bien au couvent ! Elle…
- Calmez-vous inspecteur ! La petite ne sera pas retirée du couvent.
- Merci, monsieur le juge, » soupira le policier, soulagé.
Et maintenant ?
Javert ne savait pas quoi ajouter. Il attendait que le couperet tombe.
Seulement, Marius Pontmercy n'était pas un imbécile. Il avait côtoyé les Amis de l'ABC, il connaissait bien la rhétorique, il avait fait des études de droit, il profita de l'ambiance générale, délétère pour avancer ses pions.
« D'ailleurs ce ne fut pas le premier enfant sauvé par Jean Valjean, » lança tout à coup le jeune avocat.
On le regarda.
Le combat se poursuivait ?
« Comment cela maître ? »
Le procureur lui offrait la parole et l'avocat la prit avec plaisir.
Marius Pontmercy était jeune mais il avait l'étoffe d'un grand avocat. Valjean observa son futur gendre avec stupeur...plaisir.
Il était à la hauteur de sa Cosette. Un homme sérieux et honnête ! Sans peur !
L'avocat de M. Madeleine sortit enfin son dossier et ses rapports et fit dévier les débats sur l'époque de Montreuil-sur-Mer. Les écoles, l'orphelinat, l'hôpital, la charité.
On découvrait un homme bon, en effet.
Les comptes de la commune puisaient sans vergogne dans la fortune de M. Madeleine. Pas très régulier mais M. Madeleine avait pensé à sa ville.
L'inspecteur s'était repris peu à peu, redressant les épaules et laissant son regard flotter dans le lointain.
Le juge était aux prises avec Marius Pontmercy maintenant.
« Vous parlez de charité mais n'était-ce pas plutôt une tentative de cacher son identité derrière une image de respectabilité ?
- Je l'ai longtemps cru…, souffla Javert.
- Peut-être, répondit fermement l'avocat, ignorant ostensiblement l'interruption du policier. Mais Jean Valjean a aussi recueilli et élevé la fille d'une prostituée de Montreuil.
- La fille d'une prostituée ? »
Là, on était surpris.
Ces faits de charité publique du temps de M. Madeleine étaient connus depuis le premier procès à Arras, ce fut la raison de la grâce royale. Le juge et le procureur s'étaient attendus à ce que la défense évoque ce fait puisque c'était la seule chose qui pouvait réellement sauver le forçat.
« Je voudrais appeler un témoin à la barre, affirma l'avocat.
- Non !, plaida l'accusé.
- Un témoin, maître ? »
Le juge était de nouveau désarçonné. Et il n'aima pas cela.
Ce jeune avocat savait donc jouer ?
« Nous étions convenus que vous deviez prévenir de vos attentions à l'avance !, menaça le juge.
- Un témoin de dernière minute, monsieur le juge, plaida Marius Pontmercy.
- NON, répéta Valjean, se levant avec force, avant d'être rejeté violemment sur sa chaise par les policiers postés à ses côtés.
- Faite, maître, » accepta le juge, curieux de voir qui était ce fameux témoin qui faisait perdre son calme à l'accusé.
L'avocat se tourna vers la salle et s'écria d'une voix forte :
« J'appelle Mlle Cosette Fauchevelent.
- Seigneur !, » souffla Valjean, perdant toutes couleurs.
Cosette était là, dans sa jolie robe à volants, Toussaint à ses côtés, belle et inquiète. La pâleur la rendait plus belle encore. Elle ressemblait tout à coup à sa mère, avant sa déchéance. La jolie Fantine !
Elle s'approcha de la barre des témoins. Javert lui laissa la place.
De toute façon, le policier était sonné par ses révélations. Il alla s'asseoir dans les gradins, parmi les autres policiers présents et baissa la tête pour regarder ses pieds.
« Bonjour, messieurs, » souffla la jeune fille.
Un bouton de rose.
Le juge apprécia le joli coup en connaisseur.
L'avocat pensait gagner le jury en faisant témoigner la fille du forçat.
Et ce fut ce qui se passa.
Seulement, il y eut d'abord un drame qui se joua dans la salle.
En voyant sa chère fille témoigner dans son procès, être témoin de sa honte, Valjean ne put y résister et il fit un malaise, perdant connaissance et glissant de sa chaise.
On crut d'abord que c'était un jeu d'acteur.
Les policiers le redressèrent tandis que l'accusé tombait de son siège.
Le juge, ennuyé de voir tant de faux semblants, ordonna sèchement à Valjean de se ressaisir mais devant la mine inquiète des policiers, il demanda que l'accusé soit emmené immédiatement à l'hôpital.
« Papa !, hurla Cosette, les mains tremblantes.
- Veillez sur lui, exigea le juge avant de se tourner vers le témoin que l'avocat avait sorti de sa manche. A vous, mademoiselle ! »
Un sourire qui se voulait rassurant et la jolie jeune fille répondit aux questions.
Cosette était bien jeune pour témoigner, elle n'était pas majeure, donc ce fut la servante qui parla en son nom. Toussaint bégayait, elle n'était pas très maligne mais elle adorait son maître.
La jeune fille parlait, la servante appuyait ses dires. Les yeux du juge quittèrent un instant le visage adorable de Cosette Fauchelevent pour partir à la recherche de l'inspecteur Javert.
Il le chercha dans les gradins et fut choqué.
L'homme avait disparu. Il avait du partir chercher des informations sur la santé du forçat.
Le nom de la Mère Supérieure du Couvent du Petit Picpus fut cité. L'avocat Pontmercy apporta aussitôt le témoignage de la Mère Supérieure. Les Saintes Femmes ne pouvaient pas sortir du couvent selon leur règle stricte.
La Mère Supérieure évoqua le Père Fauchevelent, elle parla avec chaleur de son jardinier, de sa fille.
Puis, elle finit sur un aveu qui ébranla à nouveau la salle
La Mère Supérieure avoua qu'elle connaissait parfaitement la vérité sur le frère de son jardinier. Il n'y avait pas de frère et n'en avait jamais eu.
Il n'y avait eu qu'un pauvre homme aux abois qu'il fallait protéger.
Et ce fut ce qu'elle fit.
Les lois humaines pouvaient la condamner, elle attendait qu'on vienne la chercher au couvent, mais elle savait que les lois divines l'absoudraient.
Un nouveau brouhaha !
La salle était en effervescence !
On parlait de Valjean et de sa duplicité ! On parlait de Cosette et de sa candeur ! On parlait à tort et à travers !
Le juge dut se résoudre à ajourner une fois de plus.
Il avait l'impression que cela n'avançait pas.
Il reporta le procès à trois jours plus tard.
Cette fois, il admonesta le jeune avocat. Si Marius Pontmercy ne respectait pas les règles, il serait remercié !
Trois jours !
Ces trois jours passèrent dans la douleur.
Valjean pleura, pria, refusa fermement de manger. On dut le forcer.
Il ne retourna pas dans sa cellule, il resta à l'hôpital, gardé par deux policiers. Bien inutilement d'ailleurs. Le forçat ne bougea pas de son lit sauf pour les besoins indispensables.
On contemplait, impuissant, cette souffrance intense.
Cette fois, Valjean pria pour mourir.
Une nouvelle vie qu'il fallait terminer.
En trois jours, il eut pour la première fois accès aux journaux. Un des policiers lui en tendit quelques-uns. Les relations changeaient en effet.
Un forçat ? Oui mais...un brave homme ? Aussi…
Les journaux parlaient de cette affaire en Une. Un procès remettant en cause le système judiciaire ! On parlait de lui, soit en tant que brute épaisse à peine sortie du bagne, soit en tant que martyr ayant été maltraité en prison..
Valjean n'était ni l'un ni l'autre. Il n'était qu'un homme.
Valjean lisait avec application les journaux, redécouvrant son histoire et retrouvant les détails de son procès avec amertume.
Marius Pontmercy était présent dans de nombreux articles. On l'avait même interrogé mais le jeune avocat avait tenu soigneusement sa langue.
Un coup au cœur brisa à nouveau le vieux forçat lorsqu'un dessin représentant sa chère fille fut visible dans un des journaux. Accentuant sa beauté par la tristesse de ses yeux.
Quant à Javert…
Les avis étaient mitigés.
Un policier corrompu ? Ou un complice ? Ou un homme faisant son examen de conscience ?
En tout cas, tous les journaux se perdaient dans des détails sordides sur la vie en prison...et sur la prostitution…
Valjean n'en revenait pas de cet aveu.
Jamais son Javert de Toulon ne lui avait parlé de cela. Que diable lui était-il arrivé en prison ? Ou alors il parlait de sa mère ?
SCÈNE V
Trois jours.
Le procès reprenait. Valjean s'était préparé fermement à accepter de voir sa fille. Il avait fait un effort pour se vêtir décemment. Il avait quémandé pour avoir des vêtements de sa propre garde-robe. Sa servante Toussaint obtint le droit de visiter son maître à l'hôpital et de lui fournir quelques habits.
Les policiers surveillèrent avec attention l'échange entre les deux personnes. Mais rien ne fut dit. Sauf une simple question :
« Comment va-t-elle ?
- Bien, monsieur. »
Trois jours.
Lorsque la Cour entra dans la salle pour poursuivre les débats de ce procès à rallonge, Valjean ne vit pas l'inspecteur Javert. Ni sa fille.
Les débats furent longs et ennuyeux, procéduriers au possible.
Les comptes de Montreuil-sur-Mer furent examinés avec soin.
Bataille d'experts !
On en vint à la conclusion que monsieur le maire avait en effet œuvré pour le bien de sa ville. Ne conservant que le strict nécessaire pour survivre.
Les débats furent longs.
Marius ne céda pas un pouce de terrain à l'accusation. Il contra, développa, expliqua. Il était superbe et impressionnant.
Tiens ? Lui aussi ?
« Est-ce que l'inspecteur Javert appuyait monsieur Madeleine dans ses projets ?, lança vicieusement le procureur.
- Non, monsieur. »
Et de prouver l'opposition éternelle entre les deux hommes, le maire et son chef de la police, visible dans le moindre procès-verbal des réunions du conseil municipal de Montreuil-sur-Mer.
« Une école ? L'argent public ne doit pas servir à financer la lie de l'humanité !
- Ce sont des enfants Javert ! Pas la lie de l'humanité !
- Un homme ne change jamais ! Ils finiront dans la rue ! Vous feriez mieux d'employer l'argent de l'État à la création d'ateliers, monsieur le maire. Pour leur apprendre un métier.
- C'est une idée valable Javert mais pour ma part je penche pour l'éducation ! »
Un autre rapport sur une autre réunion…
« Revoir le système d'assainissement du quartier nord ?
- Oui, le choléra risque d'y devenir endémique, il faut agir Javert !
- Détruisez le quartier et reconstruisez ! Un quartier plus aéré sera plus salubre.
- Cela serait parfait Javert mais nous manquons de moyens ! Et les loyers seront plus élevés si nous modernisons le quartier. Ce sont des familles pauvres qui vivent là.
- Ils travailleront davantage pour payer leur loyer. C'est tout !
- Javert ! Ce sont des ouvriers ! Ils travaillent déjà trop !
- Augmentez leur salaire, monsieur le maire et embauchez des enfants dans votre usine ! Cela fera des compléments de salaire pas négligeables.
- JAVERT ! Vous êtes…
- Quoi monsieur le maire ? Réaliste ? Vous êtes saint-simonien monsieur Madeleine. Cela est illusoire de vouloir l'appliquer à l'échelle d'une ville. »
Des rapports et des rapports faisant état de relations houleuses.
L'incident avec la prostituée Fantine ne fut qu'un jalon dans une relation conflictuelle parvenue à son summum.
Le juge chercha du regard l'inspecteur Javert, surpris de ne pas le voir. Il voulait l'interroger sur M. Madeleine.
« Où est l'inspecteur Javert ?, lança-t-il soudainement.
- Il a été retenu à la préfecture, monsieur le juge, » expliqua simplement le procureur.
Donc, on voulait museler le chien-loup et l'empêcher de témoigner.
Cela déplut au juge Rolland qui se promit d'en parler à Chabouillet.
Où était le plaisir du jeu si on gênait les joueurs ?
Une séance mortellement ennuyeuse.
Pas de Cosette, venue parler au nom de son père.
Pas de malaise de Valjean, survenu en voyant sa fille chérie.
Pas de révélation choquante de l'inspecteur Javert, alors qu'il est poussé dans ses retranchements.
Une séance mortellement ennuyeuse qui n'aboutit qu'à prouver à quel point le forçat Jean Valjean était devenu un honnête homme.
Le jury n'était plus à chercher. Il penchait du côté du forçat, visiblement.
Ce fut amusant de constater que les mêmes mots allaient avoir les mêmes effets ! M. Madeleine allait sauver une fois encore Jean Valjean.
Jusqu'à ce que, perfide, le procureur demande au jeune avocat :
« Qu'est devenue la fortune de M. Madeleine ?
- La fortune de M. Madeleine ?, » répéta Marius Pontmercy, sans comprendre.
Le procureur général avait aussi potassé le dossier Jean Valjean. Il sourit, vicieux.
« Hé bien oui, maître ! La fortune de M. Madeleine qui s'élevait à 600 000 francs lorsque Jean Valjean fut obligé de fuir Montreuil-sur-Mer. Où est-elle ?
- Je...je l'ignore, monsieur le procureur. »
Marius Pontmercy se troublait.
Tiens ? La victoire d'aujourd'hui serait pour la justice ?
Le juge eut un sourire satisfait en regardant le jeune homme rougir.
Ces jeunes !
Bien entendu, la justice se devait d'être neutre et objective mais le préfet avait parlé avec le juge de cette affaire lamentable qui commençait à faire parler d'elle. Sa Majesté en entendait parler à son tour.
Un forçat qu'un roi avait gracié et qui se retrouvait au tribunal ?! Il fallait clore les bouches !
« Qu'en avez-vous à dire M. Valjean ? »
La fortune de M. Madeleine ? Enterrée à l'abri dans une forêt parisienne. L'avenir de Cosette ! Pour la première fois, Valjean mentit au tribunal.
« Il n'y a jamais eu de fortune de M. Madeleine, monsieur le juge. Elle a été perdue lorsqu'il fallut s'installer à Paris.
- Vraiment ? Cependant les comptes de M. Madeleine et le témoignage du banquier M. Laffitte parle d'une somme que vous auriez prise chez lui avant votre fuite !
- Je ne le nie pas, monsieur le juge. Mais je n'ai plus cet argent aujourd'hui. Il m'a servi à payer les logements.
- 600 000 francs !, glapit le procureur. Vous aimez vivre dans le luxe, monsieur Valjean.
- Non, monsieur le procureur. Mais je n'ai aucun moyen de vivre depuis des années, monsieur. L'éducation de ma fille, Cosette a demandé des moyens. Je voulais le mieux pour elle.
- 600 000 francs !? Combien vous reste-t-il aujourd'hui ? »
La totalité, pensa Valjean. Thésaurisée avec soin. Valjean n'avait vécu qu'avec les quelques fonds fournis par le couvent.
« Je peux vous apporter mes comptes, monsieur le juge. Il doit rester quelques milliers de francs. »
Le juge contemplait fixement le forçat, cherchant la faille, le mensonge mais le forçat était honnête. Ses yeux ne cillaient pas.
Il ne mentait pas ?
« Bon. Nous reparlerons de cet argent. Ajournons la séance ! »
Cela surprit le procureur. Aujourd'hui, la séance était calme. Ils avaient fait le tour de M. Madeleine, ils avaient fini de parler de Toulon, ils avaient évoqué M. Fauchelevent… Que dire de plus ?
La complicité avec l'inspecteur Javert avait été discutée et écartée.
Que restait-il ?
On se quitta pour se retrouver dans trois jours.
Deux semaines de procès !
Ce procès si simple durait depuis deux semaines !
C'était à n'y pas comprendre et maintenant la foule se battait pour avoir des places dans le tribunal.
On connaissait l'histoire de Valjean sur le bout des doigts. On espérait revoir sa si jolie fille. On attendait les coups de gueule du policier.
Valjean était éteint, assis dans sa cellule.
Il n'écoutait même plus les paroles pleines de sagesse de l'aumônier. Les gardes avaient accepté de lui laisser des livres. Mais le forçat n'avait pas envie de lire. Il voulait sortir d'ici, il se sentait devenir fou entre ces quatre murs.
Deux semaines de tension permanente.
Valjean flottait dans ses costumes.
Et la prochaine fois qu'il vit Javert, il remarqua que le policier n'était pas au mieux de sa forme.
Le même cirque eut lieu.
L'entrée de la Cour.
L'empressement à se lever pour la saluer.
La foule devenant silencieuse.
Cette fois, le secrétaire du premier bureau était déjà là, présent dans le public. A ses côtés, d'autres membres de la préfecture et surtout !, le chef de la Sûreté en personne, Eugène-François Vidocq.
Jean-le-Cric eut envie de cracher par-terre.
Qu'on abrège cette comédie une fois pour toute.
Enfin, ce fut l'entrée de l'inspecteur Javert et chacun se tordit le cou pour le voir. Le juge en fut tellement content qu'il le salua avec un grand sourire.
Javert se plaça à la barre et s'inclina respectueusement.
« Alors inspecteur ?, l'attaqua d'emblée le juge. Vous avez lu les rapports sur M. Madeleine ?
- Lu et côtoyé. Oui, monsieur le juge, » répondit le policier, retrouvant son mordant.
M. Chabouillet leva les yeux au Ciel, le juge apprécia l'échange et le public était aux anges.
« Qu'en pensez-vous ?
- De quoi monsieur le juge ? »
On lui avait fait la morale !
On l'avait menacé de le chasser de son poste !
Et voilà Javert qui se révélait insoumis.
« De M. Madeleine ! »
Javert se redressa et se mit au garde-à-vous, les bras croisés dans le dos. Impeccable.
« Un homme indigne de la fonction de maire, monsieur le juge. Il se chargeait trop des misérables au détriment des nantis.
- Vraiment ? Je croyais que c'était un brave homme ?, s'amusa le juge.
- Mais ça l'est, monsieur le juge. Un brave homme et un maire déplorable. Donner la primeur à la parole d'une prostituée sur celle d'un bourgeois !
- JAVERT !, gronda M. Madeleine. Fantine était malade ! »
Valjean n'avait pas pu s'en empêcher. La colère le portait en entendant ses mots. Comme par le passé.
Marius posa aussitôt sa main sur celle de Valjean, pour le calmer.
Et manifestement, il aurait fallu la même chose du côté de Javert, le policier se tourna, les yeux étincelant de colère vers son ancien supérieur.
Les bottes claquèrent tandis que Javert s'approchait de Valjean, les mains dans le dos.
« Quel chienlit ! Un forçat devenu maire d'une ville ! Un forçat se permettant de me donner des ordres ! »
Attendez ! Attendez un peu ! Javert changeait-il son fusil d'épaule ? Le juge fut décontenancé.
« Fantine était malade Javert, poursuivit Valjean, se dressant sur son siège et se penchant en avant. Vous la traitiez avec cruauté !
- Je vous ai dénoncé M. Madeleine lorsque j'ai vu une pute cracher sur un maire et s'en sortir libre.
- JAVERT !, cria le juge. Un peu de respect ! »
Javert et Valjean se contemplaient ardemment, les yeux dans les yeux. Des années de haine !
« M. Madeleine n'était pas un bon maire. Il ne respectait pas les règles lorsqu'elles touchaient des miséreux. Il cherchait toujours la circonstance atténuante. Il intervenait souvent dans les affaires de police, demandant d'être indulgent, plaidant pour que la justice soit plus humaine. Mais la loi n'a pas à être humaine !
- Vous étiez cruel Javert !
- Non, monsieur le maire, j'étais un représentant de la loi ! »
Les deux hommes se jaugeaient et se cherchaient. C'était impressionnant !
Le chef de la police de Montreuil se tenait debout, les mains croisées dans le dos, aboyant plus qu'il ne parlait. Et en face de lui, monsieur Madeleine, le maire de Montreuil, était là. Plus aucune trace de l'accusé Jean Valjean, livide de crainte et résigné à son sort. On voyait maintenant un homme rempli d'autorité et les yeux étincelants de colère qui soumettait son subalterne.
Le juge laissait faire, impressionné. Était-ce un jeu ? Était-ce la vérité ? Le public était heureux de cette confrontation. Mais le procureur n'apprécia pas cette déviance dans une salle de tribunal. Il arrêta les deux hommes en s'exclamant :
« SUFFIT ! Javert à votre place ! Valjean asseyez-vous ! »
Le policier se recula et Valjean se rassit.
Le juge regretta l'intervention du procureur.
Duhamel était un excellent procureur de la république mais il était pointilleux sur le respect de la procédure.
« Donc un brave homme mais un mauvais maire ?
- Oui, monsieur le juge.
- Et si c'était à refaire, vous le dénonceriez ?
- Oui, monsieur le juge. C'était un forçat évadé. »
Le juge respira quelques instants avant de résumer la pensée de tout le monde :
« Mais alors inspecteur, Valjean doit-il ou non retourner en prison ?
- Cela dépend, monsieur le juge.
- Non Javert ! La justice doit trancher ! »
SCÈNE VI
Javert se mit à rire.
C'était si drôle. Si ridicule.
« M. Jean Valjean est un forçat évadé. Il a fui le bagne en 1823. Il a été déclaré mort. Il est vivant. C'est un forçat en rupture de ban. A ce titre, il doit être condamné.
- Donc vous estimez que sa place est au bagne ?
- Mais voilà… Jean Valjean est un homme bon. Depuis le début. Il s'efforce de faire le bien. Au péril de sa vie. Il est venu s'offrir à Arras contre la vie de Champmathieu. Il est venu se placer entre mes griffes lorsque j'étais blessé. Il a sauvé une petite fille alors qu'il savait que cela brisait le secret de son identité.
- Donc vous estimez qu'il mérite d'être gracié ?
- Oui, monsieur le juge. Mais à une condition pour que cela soit équitable. »
Tiens ?
Le policier se croyait-il dans un tripot à jouer des enjeux ?
« Laquelle ?
- Je dois être condamné pour ne pas avoir rempli mes devoirs.
- Pardon ?!
- Je dois être cassé. Accusé de complicité et chassé de la police. Voire plus. A votre convenance. »
Et voilà, c'était dit.
Cela provoqua un nouveau brouhaha.
Mais Javert n'en avait cure. Il était fatigué. Des jours qu'il ne dormait pas, cherchant à sortir Valjean de prison. Il se tenait à la barre des témoins, la tête penchée en avant, les mains posées bien à plat sur le bois rendu lisse par le nombre de mains qui l'avaient touché. Caressé. Serré. Avec haine, avec terreur, avec bonheur.
Le policier avait parlé à M. Chabouillet, il avait plaidé la cause de Valjean. Il avait supplié pour sa libération.
Le secrétaire avait été dur.
Ainsi son protégé était corrompu ? Il avait laissé courir les forçats évadés ?
On l'avait gardé dans les locaux de la préfecture, ne sachant trop que faire de lui. Javert avait été envoyé aux archives.
Le juge était estomaqué. Il ne s'était pas attendu à une telle conclusion. Valjean était sauvé, soit, mais au détriment de Javert ?
Il ne savait plus quoi dire.
Et la situation s'envenimait dans le tribunal, les discussions devenaient houleuses, le bruit atteignait des proportions inusitées. Le procureur hurlait pour obtenir le silence.
Valjean était devenu livide. On pouvait craindre un nouveau malaise.
Quant à M. Chabouillet, il était froid comme la pierre, figé dans une expression hautaine. Le chef de la Sûreté, à ses côtés, cherchait manifestement comment sortir tout le monde de cette situation embarrassante.
Il fallait ajourner la séance.
Jamais de mémoire de greffier une séance en Cour d'Assises fut aussi courte !
Trois jours ?
N'était-ce pas plaisant que toute la vie de Valjean tourne autour de trois jours ?
Trois jours pour sauver l'enfant de Fantine. Trois jours pour cacher la fortune de M. Madeleine en pleine forêt de Montfermeil. Trois jours pour entendre le verdict du jury, appuyé par le juge.
Trois jours.
Valjean ne fit aucun effort cette fois. Il en avait soupé de ce procès.
Qu'on le condamne ! Il ne leva pas la tête à l'entrée de la Cour, effectuant machinalement les salutations d'usage.
Le juge en avait assez également.
On l'avait vertement rabroué la veille au sujet de cette affaire.
« Réglez-moi cela Rolland ! Cela n'a que trop duré ! Réglez cela et réglez cela bien !
- Oui, monsieur le ministre. »
Réglez cela bien !
Oui, mais comment ?
Le juge en avait assez, il ne perdit pas de temps avec le réquisitoire du procureur, il refusa d'entendre le plaidoyer de l'avocat de la Défense.
Il expliqua que toutes les parties avaient parlé , et assez parlé, il demanda aux jurés de décider en leur âme et conscience.
Coupable ou non coupable ?
Quelle peine en cas de culpabilité : mort ou bagne ?
Voilà les enjeux.
Un peu décontenancés, les douze jurés disparurent dans une pièce attenante où ils pouvaient délibérer, discuter, voter…
Où était l'inspecteur Javert ?
Valjean avait peur tout à coup. Peur pour lui, peur pour Javert.
La foule discutait, on pariait allégrement sur le résultat du procès. Le procureur s'approcha du juge et les deux hommes conversèrent paisiblement. Marius Pontmercy était trop inquiet pour pouvoir bavarder. Les deux policiers de garde restèrent silencieux aussi.
Où était l'inspecteur Javert ?
Dix minutes ! Il ne fallut que dix minutes pour arriver à un résultat. Le jury revint et chaque homme prit sa place dans son gradin avec un visage fermé.
Le juge demanda :
« Quel est le verdict ?
- Le jury a voté à l'unanimité non-coupable. M. Valjean a payé de dix-neuf ans de bagne son premier vol. Il a déjà été condamné pour ce délit. Pour l'usurpation d'identité, M. Valjean n'a jamais utilisé ses fausses identités à des fins criminelles mais juste pour sa protection personnelle. Il doit être acquitté.
- Je déclare l'accusé Jean Valjean non coupable et libre de toute poursuite. »
Fin du procès.
Fin de l'histoire.
Il y avait toujours un moment à la fin d'un procès où le silence règne. La tension était toujours présente même si tout était terminé. C'était ce moment-là.
Valjean était toujours assis, immobile dans l'expectative.
Marius Pontmercy était toujours sur son siège, le dos raide, angoissé.
Le procureur de la République, M. Duhamel, attendait toujours le résultat des débats.
Le public attendait, incertain d'avoir bien entendu le jugement du tribunal.
Puis, on comprit et chacun reprit vie.
Marius se retourna et serra la main de son futur beau-père.
Les deux policiers retirèrent les menottes de Jean Valjean.
Le procureur vint saluer le jeune avocat et le félicita pour son premier procès.
Le juge soupirait d'aise. Cette affaire était enfin terminée.
Et l'inspecteur Javert ? Aucune idée !
Il ne fallait pas faire de lien entre l'accusé et l'avocat. Neutralité, objectivité, équité. Si le procureur ou le juge avaient su que l'avocat hébergeait la fille de l'accusé et sa servante, les débats auraient pris une autre tournure et Marius Pontmercy aurait été destitué.
Prudemment, Valjean et Marius se saluèrent comme deux alliés, et non comme deux personnes proches.
Le juge Rolland descendit de son piédestal pour s'approcher majestueusement de l'accusé, nouvellement gracié.
« Alors M. Valjean ? Vous voilà libre !
- Oui, monsieur le juge.
- Vous pouvez dire merci à votre avocat. Je suis certain que nous retrouverons ce jeune homme prometteur dans d'autres procès.
- Merci monsieur, répondit Marius Pontmercy, » souriant en rougissant.
Diable ! Qu'il était jeune !, pensa le juge.
« Vous pouvez rentrer chez vous, monsieur Valjean. Je suis sûr que ces derniers jours ont été éprouvants et votre fille doit vous attendre avec impatience.
- Et pour l'inspecteur Javert ?, » demanda Valjean, un soupçon d'autorité dans la voix.
Le juge, honnêtement, ne savait pas.
La veille, il fut question de tout à-propos de l'inspecteur Javert.
Le chasser, le destituer, le renvoyer à Toulon, l'ignorer, le récompenser, le faire monter en grade… Tout ! De la guillotine à la légion d'honneur. Tout et son contraire.
« Je ne sais pas, M. Valjean. Je ne suis pas dans les secrets de la préfecture. »
Menteur ! Il n'était juste pas dans ce secret-là.
On se salua et le juge rejoignit le procureur.
Les deux hommes quittèrent la pièce. Marius Pontmercy resta à régler la paperasse avec un des assesseurs. Le procès était terminé, certes, mais on ne sortait pas comme ça d'un tribunal. Il fallait signer, parapher, examiner…
La lourdeur administrative…
Enfin, ce fut fait.
La salle était vide. Le public était parti. Les deux policiers laissèrent enfin Jean Valjean libre.
Bientôt, il ne resta que Valjean et son avocat dans la salle.
« Je vous emmène chez vous, M. Valjean.
- Je vous remercie M. Pontmercy. »
Les deux hommes étaient vidés de leur énergie.
Peut-être Javert était rue Plumet à attendre le retour de Valjean ?
Un trajet en fiacre dans un silence de mort. En écho à un futur trajet en fiacre ? Valjean ne savait pas.
Il ne savait plus.
Sa vie avait radicalement changé. Il était Jean Valjean, il était un forçat, il était acquitté.
Devant sa demeure, Marius Pontmercy fit patienter le fiacre.
« Vos affaires vous seront rendues dans la semaine, je m'en charge personnellement, M. Valjean.
- Merci M. Pontmercy. Merci pour tout. »
Un regard appuyé. Les deux hommes se serrèrent la main.
« Passez me voir demain, fit Valjean, et nous parlerons un peu de Cosette. »
Les yeux de l'avocat brillèrent de plaisir.
« Avec joie, M. Valjean. Je serais là demain pour le goûter. Reposez-vous ! »
Et le jeune homme, en tout bien tout honneur, remonta dans le fiacre et s'en alla.
Objectivité, neutralité, équité.
Les deux hommes ne se connaissaient pas et n'avaient aucun lien. Parfait ! M. Valjean chercha machinalement ses clés dans la poche de son manteau mais ne les trouva pas. Elles devaient être quelque part dans l'inventaire de la prison.
Il se résigna à frapper.
On lui ouvrit aussitôt.
Et toute pensée cohérente le quitta dés l'instant que les bras doux et tendres de sa fille le serrèrent avec force contre elle.
« Papa…, souffla Cosette.
- Mon ange. »
Et ces deux âmes blessées se mirent à pleurer.
Toussaint, inquiète, les retrouva là dans la même position, plusieurs minutes suivant l'ouverture de la porte. Maugréant pour le principe la vieille servante fit entrer son maître et sa fille dans la maison. Et la porte fut fermée à double-tour.
On ne se lâchait ni des yeux, ni des mains.
« Papa, comment vas-tu ?
- Je vais mieux dormir, maintenant que tu es là.
- Que tu m'as fait peur ! Si Marius n'avait pas été là... »
Elle rougit et rectifia :
« Si M. Pontmercy n'avait pas été là, tu serais peut-être encore en prison.
- Nous parlerons demain de ce sympathique jeune homme, ma chérie. Ce soir, parle-moi de toi !
- De moi ?
- Fais-moi oublier la prison s'il-te-plaît ! »
Elle y réussit, elle bavarda à tort et à travers sur la maison, les fleurs, le jardin, les livres qu'elle avait essayés de lire… Elle dériva sur Marius, sa gentillesse, sa douceur, sa beauté… Elle parla aussi de l'inspecteur Antoine Rivette, un allié toujours présent.
Elle palabra longtemps.
Le dîner avait été mangé qu'elle parlait encore.
Toussaint faisait couler un bain pour son maître.
Tandis que Cosette évoquait sa réunion avec la Mère Supérieure du Couvent. Comment la vieille dame avait reconnu avoir toujours su que quelque chose n'allait pas avec Ultime Fauchelevent mais qu'elle s'était tue sur ses doutes.
Un si brave homme avec une si gentille fillette.
La soirée se termina ainsi sans aucune mention de l'inspecteur Javert.
A quoi bon ?
Il n'était pas là.
Le lendemain, Jean Valjean se réveilla, avec une drôle de sensation au cœur. Une sensation qu'il n'avait jamais connu.
Il comprit que c'était le sentiment de la sécurité. Il était acquitté. Libre !
Il se leva de son lit prestement, perdant vingt ans de sa vie.
Il était acquitté ! Libre !
Il s'habilla en chantonnant, il se présenta le sourire aux lèvres dans la salle à manger. Il vit Toussaint en train de servir le thé. Il la fit sursauter en glissant ses mains autour de sa taille.
« Monsieur ?!
- Une valse Toussaint ?
- Mais monsieur ! »
La servante pestait pour le plaisir, elle souriait en acceptant de danser avec son maître. Les mains bien placées cette fois-ci, M. Jean Valjean fit valser sa servante. Des rires se firent entendre. Cosette les contemplait, amusée.
« Papa ?! Tu as bu ?
- Attends ma chérie ! A ton tour ! »
Et ce furent des rires à n'en plus finir.
SCÈNE VII
Le si sérieux M. Fauchelevent dansait comme un jeune homme avec sa jolie fille. Il la verrait mariée, il la verrait heureuse.
« Papa ! Que t'arrive-t-il ?
- Tu me poses la question ma jolie petite oiselle ? Je suis libre ! »
On rit puis on se calma.
Puis les yeux de M. Valjean se posèrent sur le journal. Il fronça les sourcils en lisant le titre apparu en Une. Son acquittement.
Il espérait que ce serait la dernière fois qu'il apparaîtrait dans le journal.
Et Javert ?
Valjean se promit de le chercher aujourd'hui.
« As-tu parlé à Marius Pontmercy, papa ?, demanda la jeune fille, profitant de l'humeur joyeuse de son père.
- Hier, oui. Il vient tout à l'heure pour le thé. Dois-je savoir quelque chose à ce sujet ? »
Le rougissement qui apparut sur les joues de sa fille fut saisissant.
« Non, papa. C'est un jeune homme sérieux qui s'est bien chargé de nous. Lui et l'inspecteur Rivette nous ont logées tour à tour pour ne pas éveiller les soupçons.
- Ce fut intelligent. Je ne sais pas ce qui ce serait passé si la police avait pu mettre ma main sur vous ou si le juge avait eu des soupçons concernant Marius Pontmercy.
- Marius est un jeune homme très intelligent papa. Il connaît très bien les Saint-Simoniens. Il appartient à un club de discussion, papa, où lui et ses amis parlent de refaire le monde. »
Un petit nuage venu perturber le beau soleil de cette journée.
Valjean fronça les sourcils.
« Tu n'y es pas allée, dis-moi ?
- Hé bien… Il y a des femmes aussi… La politique ne devrait pas être une affaire d'hommes papa. Je connais Olympe de Gouges, papa.
- Marius t'a emmenée au Café Musain ?!, rétorqua Valjean, scandalisé par ce manque de prudence.
- Oui, papa, avoua Cosette. Mais je le lui ai demandé papa. Il me parlait tellement de ses amis. Courfeyrac, Lesgle, Joly et Enjolras leur chef. Tu devrais les écouter papa ! Ils annoncent la venue des Temps Nouveaux !
- Je les connais ma chérie mais je n'apprécie pas que tu suives leur discussion. C'est dangereux.
- Papa ! Je ne risque rien ! Je suis avec Marius. »
Évidemment.
Elle était amoureuse et avec son amoureux. Elle ne décelait pas de danger.
Valjean se promit d'en parler avec Marius Pontmercy.
Et Javert ?
Un autre petit nuage qui brisait l'harmonie de cette journée.
Valjean passa la journée avec sa fille, Cosette ne le laissa pas souffler un instant. Elle avait eu tellement peur de le perdre. Elle le tenait contre elle, l'entraînait dans le jardin. Ils s'asseyaient dans l'herbe et profitaient de la simple présence l'un de l'autre.
Cosette lut des poèmes à son père.
Une fille aimante avec son père attendri.
Qui aurait pu imaginer qu'il y avait quelques heures à peine ils étaient séparés et Valjean dormait en prison ?
A la fin n'y tenant plus, Valjean coupa la parole à sa fille et l'interrogea :
« As-tu des nouvelles de l'inspecteur Javert mon ange ?
- L'inspecteur Javert ? L'homme qui t'a arrêté ? Non, papa.
- C'est aussi l'homme qui m'a défendu au tribunal, ma douce.
- Aucune nouvelle. »
Un froncement de sourcils, un geste de la main pour chasser un moustique imaginaire et Cosette reprenait sa lecture, voulant son père tout à elle.
Demain, elle l'interrogera sur le bagne, sur sa famille, sur sa mère...la prostituée…
Aujourd'hui, ils étaient une fille aimante et son père attendri.
Demain…
Demain, il serait temps de parler…
Valjean réussit à s'éclipser quelques minutes, prétextant le froid pour chercher une veste de laine.
En réalité, le père avait menti à sa fille et rédigea quelques lignes à destination de l'inspecteur Javert, du commissariat du poste de Pontoise.
Inspecteur Javert,
Je souhaiterais vous rencontrer pour discuter avec vous d'une affaire privée.
Jean Valjean
Rien de plus.
C'était si dangereux.
Puis le vieux forçat trouva un messager et la lettre partit tandis qu'il rejoignait sa fille dans le jardin et reprenait leur discussion amicale.
Le jardin, les fleurs, les robes, les livres, les poèmes…Marius…
Des heures passèrent ainsi, douces et belles. Valjean était libre et n'en revenait pas. Il contemplait sa fille, la trouvant un peu amaigrie après ces deux semaines de drame. Lui-même, il avait été horrifié en apercevant son reflet dans un miroir. Mal rasé, mal coiffé, aminci, il ressemblait à un forçat sorti récemment du bagne.
Furieux, il se rasa et retrouva un aspect acceptable.
Des heures passèrent avant que la réponse arrive, précédant l'arrivée de Marius Pontmercy.
M. Valjean,
L'inspecteur Javert n'appartient plus au commissariat de Pontoise.
Commissaire Gallemand
Ce fut un coup au cœur du vieux forçat. Il pâlit tellement que Cosette, paniquée à l'idée d'un nouveau malaise, jeta son livre sur l'herbe et se précipita sur son père.
« Papa ?! Papa tu vas bien ? TOUSSAINT ! Papa ! Réponds-moi !
- Je vais bien, je vais bien mon ange.
- Que se passe-t-il mademoiselle ? C'est monsieur ? Mon Dieu ! »
Et Valjean se retrouva emporté dans la maison par deux femmes affolées. Il ne put rien dire avant d'être étendu sur le canapé. Le col de la chemise ouvert et un chiffon imbibé d'eau fraîche sur le front.
Ce ne fut que lorsque Toussaint parla d'appeler un médecin que M. Madeleine s'insurgea.
« Je vais bien. Ne vous inquiétez pas, mesdames !
- Vous dansez, vous ne vous reposez pas monsieur ! Vous n'êtes pas sérieux !
- Je vais bien. Vraiment. »
Vraiment…
Mais où diable était Javert ?
Avec la fin de l'après-midi arriva Marius de Pontmercy, tout sourire. Le jeune homme, pauvre, avait fait des efforts pour se vêtir.
Cosette n'ignorait rien de sa situation pécuniaire. Elle avait vécu chez lui.
« Comment vous portez-vous monsieur Valjean ?, fit le jeune homme, inquiet de voir l'ancien forçat, étendu et blême.
- Je vais bien. Un simple malaise en recevant une mauvaise nouvelle.
- Papa ? Tu ne m'en as rien dit, fit Cosette, accusatrice.
- Cela n'est rien de grave. Va nous chercher le thé ma colombe. Aujourd'hui, Toussaint est un peu perturbée.
- Oui papa. »
Mais le front buté prouvait à lui seul à quel point la jeune fille ne croyait pas son père. Et elle avait raison.
Dés que la jeune fille avait quitté le salon, Valjean se redressa, surprenant le jeune avocat.
« Où est l'inspecteur Javert ?
- Je l'ignore, monsieur.
- Cherchez-le, je vous prie.
- Il est inspecteur au poste de Pontoise. »
Valjean secoua la tête désespéré.
« Non, j'ai envoyé un billet aujourd'hui. On m'a répondu qu'il n'y était plus.
- Vous croyez qu'on l'a renvoyé ?, fit Marius, accablé.
- Après ce qu'il a dit... »
Ce n'était pas la première fois que Javert demandait son renvoi pour une faute professionnelle. Et puis, personne n'en avait fait mention mais il y avait l'affaire Patron-Minette qui ne jouait pas en sa faveur.
« Je vais chercher, monsieur Valjean.
- Merci, monsieur le baron de Pontmercy.
- Comment savez-vous que je suis baron ?, rétorqua Marius, étonné.
- Votre père ne m'était pas inconnu. Un colonel de la Grande Armée et un baron de l'Empire. »
Valjean venait de se faire un allié. Marius le regardait avec admiration.
Cela fit sourire le vieux forçat.
Il ne mourrait pas de faim et de chagrin dans cette vie, seul dans une chambre dépouillée.
« Que complotez-vous messieurs ?, fit une voix fâchée à la porte.
- M. Pontmercy me parlait de son père, ma chérie.
- Son père ? Marius ne m'a jamais parlée de son père. »
Cosette vint s'asseoir près d'eux, follement intéressée par les propos de Marius. Très vite, le forçat n'écouta plus la conversation.
Les deux amoureux respiraient le même air, aimaient les mêmes choses, avaient les mêmes avis.
Le forçat laissa sa tête retomber sur le canapé et s'endormit doucement…
Il fut réveillé plus tard par une douce main qui lui serrait l'épaule.
« Papa, Marius s'en va. Il veut te saluer.
- Pardonnez-moi les enfants. Je suis un peu vieux pour ne pas faire de sieste. »
On sourit avec indulgence.
La nuit tombait. Marius tendit la main et serra avec force les doigts du forçat.
« Je vous remercie de m'avoir invité, monsieur.
- Je suis désolé de ne pas avoir pu me montrer un meilleur hôte. Revenez quand vous le pourrez, monsieur Pontmercy. »
Un nouveau sourire si heureux illumina les traits du jeune avocat. Valjean lui payait toutes ces nuits de travail pour le sortir de prison.
« Je vous dirais quand je pourrais. Demain, je dois aller au tribunal. Le juge Rolland veut me voir.
- Pourquoi donc ?, s'enquit Cosette, alarmée.
- Pour me parler de travail. Il semblerait que j'ai impressionné la cour en sauvant votre père.
- Vous avez été exceptionnel, Marius.
- Il faudrait remercier l'inspecteur Javert, mademoiselle. Sans lui, je n'aurai rien pu faire.
- Il a arrêté mon père, opposa durement la jeune femme.
- Il n'avait pas le choix, la reprit doucement Marius. Il m'a choisi comme avocat de votre père, il m'a aidé à constituer les dossiers devant servir à le sauver. Sans lui, je n'aurai rien pu faire et c'est la vérité mademoiselle.
- J'aimerai que l'inspecteur Javert vienne ici, murmura Valjean, pour que je puisse le remercier. »
Et l'embrasser.
Et lui faire l'amour.
Se débarrasser de cette angoisse qui lui collait encore au cœur.
On verrait cela demain…
Ce ne fut pas Marius Pontmercy qui retrouva Javert.
Ce ne fut pas Javert qui vint voir Valjean pour l'informer de sa situation.
Ce fut l'inspecteur Rivette.
Une semaine après l'acquittement du forçat, lorsque les esprits s'étaient calmés, le jeune homme se présenta chez M. Valjean.
Il était plus retenu que la dernière fois.
Quelque chose avait changé la situation.
Le mensonge peut-être ? Personne n'aime découvrir qu'il avait été joué pendant des semaines.
L'inspecteur Rivette se montra très amical, mais assez froid dans ses manières.
« Inspecteur, fit Valjean, heureux de revoir le jeune policier. Comment allez-vous ?
- Fort bien. J'ai vu la petite Marie Defrocourt, elle se porte comme un charme. »
C'était donc l'excuse officielle ?
Cosette vint prendre le thé en compagnie des deux hommes. Cela gêna la conversation. Il était clair que le jeune homme n'espérait plus obtenir la main de Cosette.
Il avait dû la voir interagir avec Marius Pontmercy et, bon prince, le policier s'était retiré.
« Cosette ! Tu devrais aller au marché avec Toussaint. Tu te plaignais tantôt que ta robe commençait à ne plus être à la mode. Il serait peut-être temps de voir si quelque chose peut y être fait. De nouveaux rubans ?
- Papa ! La mode n'est plus aux rubans !
- Alors quoi ? De la dentelle ? »
Un sourire un peu lointain. Vaniteuse Cosette !
« De la dentelle… Oui, cela arrangerait ma robe… Mais je ne vais pas te laisser seul avec l'inspecteur papa ! Que va-t-il penser de moi ? Que je suis une fille vaine ?
- Je n'oserai pas, mademoiselle, rétorqua aussitôt le policier.
- Tu vois !? L'inspecteur Rivette sait ce que les jeunes filles ont dans le cœur. Va t'acheter quelques rouleaux de dentelle et améliore ta robe avec Toussaint. Marius sera enchanté de te voir avec elle demain.
- Papa ! Merci mon papa. »
Un baiser et la petite Alouette s'enfuit du salon, appelant à grands cris Toussaint. Il ne suffit que de quelques minutes pour que la porte d'entrée claque.
« Alors Javert ?, s'enquit Valjean, soucieux.
- Il a été nommé à la Sûreté.
- A la Sûreté ? »
SCÈNE VIII
Cela semblait irréel à Valjean que Javert accepte de travailler pour un ancien forçat, tout gracié qu'il soit.
« Sous les ordres de Vidocq, ajouta inutilement Rivette. Il n'a pas été déclassé ni destitué mais le préfet a demandé un déplacement. Nous ne reverrons pas de sitôt l'inspecteur Javert dans les locaux de la préfecture.
- Mais si Vidocq tombe ?
- Pourquoi tomberait-il ? Il a beau être un forçat, il fait bien son travail. Vous, plus que les autres, vous devriez le comprendre !
- Je sais que son travail est excellent mais je sais aussi qu'il n'est pas si bien accepté que cela par la préfecture.
- C'est vrai. Mais cela aurait pu être bien pire pour Javert. M. Chabouillet a été très dur avec lui. Le préfet a exigé aussitôt le renvoi. C'est Vidocq qui l'a sauvé en demandant qu'on le nomme à son service. »
Bon…
Au moins Javert était sauf…
Encore fallait-il que le damné policier accepte une telle déchéance sans tenter de mettre fin à ses jours.
L'inspecteur Rivette et Jean Valjean discutèrent encore quelques temps. Puis, avant de partir de la rue Plumet, le policier lança :
« C'est Javert qui m'a envoyé vous prévenir cette nuit-là.
- Je sais, inspecteur. Javert me l'a dit.
- Il ne voulait pas que je vous le dise car il voulait que vous ne jouiez pas un rôle. Si vous deviez avoir peur de lui, il fallait le montrer. Surtout avec la présence de Vidocq.
- Je ne lui en veux pas.
- Il s'en est beaucoup voulu, vous savez. Il n'a pas beaucoup dormi durant le temps de votre procès. Il a passé des heures à essayer de trouver le moyen de vous sauver. Et durant les séances au tribunal…, je ne sais pas… Il ne devait pas savoir quoi dire pour convaincre le juge.
- Javert est quelqu'un de bien, vous l'avez dit, inspecteur.
- Et vous en êtes un aussi, monsieur. Mais prenez soin de Javert, monsieur.
- Prendre soin ? Comment cela ?
- Cette affaire l'a...perturbé… Il a vraiment été obligé de se...au bagne ? Il n'en a parlé à personne mais on se demande tous…
- Je ne sais pas, inspecteur. Honnêtement, je ne sais pas.
- Au revoir, M. Valjean.
- Au revoir, inspecteur. »
Honnêtement…
Impossible de le savoir…
Il fallut encore quelques jours de courage à Valjean pour quitter son abri de la rue Plumet. Les journaux ne parlaient plus de lui.
Il se dirigea vers le domicile de Javert.
Il se demandait honnêtement pourquoi il ne l'avait pas fait avant.
Il trouva la porte close et la logeuse intéressée par un nouveau locataire possible. Elle fut déçue lorsque Valjean lui posa des questions sur l'ancien locataire.
« Où est l'inspecteur Javert ?
- Aucune idée, monsieur. Il a déménagé il y a plusieurs jours. Parti sans laisser d'adresse. »
Valjean rentra rue Plumet.
Les nuages commençaient à cacher les rayons du soleil.
Valjean envoya un message à la Sûreté. On l'ignora superbement.
Il en envoya un autre. Et un autre.
Le quatrième message attira un simple billet sur lequel une main avait nerveusement écrit :
Fiche-lui la paix Le-Cric !
Et ce fut tout.
Valjean ne s'avoua pas vaincu pour autant.
Il était libre.
Libre de faire ce que bon lui semble. Libre d'aller où bon lui semble.
Et ce fut ce qu'il fit.
M. Madeleine se posta devant le 6, rue Petite-Sainte-Anne, devant les bureaux de police de Vidocq et attendit.
Il avait tout son temps.
Il attendit.
A la tombée de la nuit, un éclaireur public vint allumer les lampadaires devant la façade des locaux de la Sûreté.
Il attendit encore.
Puis sa patience fut récompensée.
Deux fiacres arrivèrent dans la rue et s'arrêtèrent devant les bureaux de Vidocq. Les portières furent aussitôt ouvertes et des hommes en descendirent. Une demie-douzaine au moins. Les uns se serrant contre les autres, plusieurs semblaient épuisés.
Même dans cette lumière crépusculaire, Valjean reconnut Javert. L'inspecteur ne portait pas son uniforme de policier mais son long carrick noir. Il tenait sa canne à la main mais n'avait ni son bicorne, ni son épée d'officier.
On parlait fort, on s'invectivait.
« Putain Ronquetti ! Tu vas devoir revoir ton rapport pour le Mec !
- Ta gueule Coco. Tu n'as rien fait pour améliorer le jeu !
- Ha, mais pardon, monsieur l'Italien ! Je ne me pose pas en joueur professionnel, moi ! Je connais mes limites, moi ! Tu nous as bien foutu dedans.
- Combien de pertes ?, demanda tout à coup le baryton profond de Javert.
- 5000, répondit le dénommé Ronquetti.
- Merde ! Rentrez chez vous les gonzes ! Je vais voir le Mec.
- Mais Javert, tu vas en prendre plein la gueule !, opposa Ronquetti. Autant y aller en bande ! Le Mec ne peut pas foutre des blâmes à tout le monde.
- Chiche ?, rétorqua Javert, moqueur. Foutez le camp.
- Si tu es si décidé à te faire casser la gueule Javert… A la revoyure ! »
Un haussement d'épaule visible depuis la cachette de Valjean.
Le forçat, voyant venir tant d'agents de la Sûreté, avait préféré se révéler prudent et se mettre à l'abri. Il était libre d'aller où bon lui semble mais il ne valait pas mieux tenter le diable.
Les fiacres repartirent, emportant leur lot d'agents de Vidocq.
Il ne resta plus que Javert, seul dans la rue.
« Sors de là Valjean ! Tu es grillé. »
Valjean obéit et quitta le renfoncement de porte cochère dans l'ombre duquel il se tenait.
« Je ne me cachais pas !, répondit Valjean, amusé et en même temps irrité.
- Non. Tu examinais le bois de la porte je suppose.
- Tout juste. Un peu vermoulu d'ailleurs. »
En échangeant ces propos absurdes, Valjean s'était rapproché de Javert. Maintenant les deux hommes se tenaient l'un en face de l'autre.
« Comment vas-tu ?, demanda doucement Valjean.
- Je me porte à merveille. Et toi ?
- Javert… Fraco… Tu me manques… »
Ces mots provoquèrent une réaction de surprise chez Javert. Le policier se retourna vers Valjean, incrédule.
« Tu veux encore me voir ?
- Mais bien entendu !? Pourquoi ne le voudrais-je pas ?
- Tiens, tiens ? Un nouvel élément dans mon équipe ?, » lança une voix ironique non loin d'eux.
Le chef de la Sûreté, imposant dans son costume de prix, se tenait devant les portes de la Sûreté. Un sourire ironique aux lèvres et les bras croisés avec nonchalance.
« J'ai entendu les fiacres et vu ces capons se faire la malle. Alors mon rapport sur les floueurs du Cercle de Saint-Mandé ?
- Ratés. Et nous sommes grillés, le Mec.
- Merde ! »
La posture perdit de sa nonchalance. Vidocq était en colère.
« Merde, répéta le chef de la Sûreté. Mon rapport ?
- A l'instant. »
Javert s'apprêtait à entrer dans les locaux de la Sûreté mais Vidocq le retint, souriant malicieusement.
« Et ton poteau ? Tu l'abandonnes en pleine rue ? »
Un regard, dur, mauvais du policier sur le chef de la Sûreté. Vidocq ne fit qu'en rire.
« Ce bon dieu de procès est terminé. Il t'a coûté assez cher pour que tu te permettes de côtoyer ton fagot.
- Vidocq… Allons nous charger de ce foutu rapport. Je suis fatigué.
- Et Valjean ?, » fit le chef de la Sûreté, insistant.
Avant que Javert ne rétorque brutalement quelque chose à son nouveau supérieur, Valjean leva les mains en signe d'apaisement.
« Je vais rentrer chez moi de toute façon. Je voulais juste voir comment allait Javert. C'est grâce à lui si je suis libre.
- Grâce à moi ?, répéta Javert, désarçonné. Non, c'est grâce à Marius Pontmercy. Moi, je… Je… »
Et le policier chercha ses mots, un instant perdu. Vidocq ne souriait plus, il posa sa main sur l'épaule de Javert pour le faire entrer dans l'immeuble. Avant de clore la porte au nez de l'ancien forçat, le Mec lança :
« Fous-lui la paix, Valjean, ce n'est pas une plaisanterie. »
Et les deux hommes disparurent.
Valjean, inquiet et perturbé, retourna chez lui, le front bas.
Les nuages cachaient le soleil maintenant. Tout était sombre et noir.
Valjean n'osa pas retourner à la Sûreté. Il ne savait pas quoi faire pour revoir Javert. Il avait tellement peur que le policier ne lui rejoue la même scène qu'à Montreuil. Se laisser mourir à petits feux par l'alcool avant d'accepter une mission dangereuse pour mourir au champ d'honneur.
Car M. Madeleine avait découvert le pot-aux-roses. La police de Montreuil avait fini par arrêter ce minable contrebandier qui fournissait l'inspecteur Javert en alcool frelaté.
Valjean en tomba des nues.
Bien sûr, il avait repéré les mains tremblantes, les yeux veinés de rouge, la capacité de vider un verre sans sourciller…mais il l'avait placé sur la fatigue, le stress, l'habitude… Pas sur le malaise. Pas sur l'alcoolisme.
Le contrebandier avait terminé dans les cellules de Montreuil, dégoisant sur le compte de l'inspecteur Javert.
Ce fut Walle qui le fit taire d'un coup de poing en plein visage.
On se chargea de l'homme en toute célérité et avec la plus grande discrétion. Envoyé sur Arras, condamné par un juge ami de M. Madeleine. On le fit, vite et bien. Paris ne fut jamais mis au fait de cette affaire.
Rien ne devait ternir la réputation de l'inspecteur Javert.
Et là, Valjean avait peur que Javert ne lui rejoue la même scène.
Dés le lendemain, Valjean écrivit une lettre à destination de Vidocq. Il ne l'envoya pas rue Petite-Sainte-Anne mais au domicile privé du chef de la Sûreté.
Vidocq,
Je comprends que je doive me retirer de la vie de Javert. Je ne veux pas lui faire davantage de mal. Mais je t'en prie. Veille sur lui !
Prends garde à l'alcool !
Prends garde aux enquêtes dangereuses !
Prends garde à lui !
Jean Valjean
Il n'eut qu'un simple billet comme réponse :
Comment crois-tu que je veille sur mes hommes Le-Cric ? Javert est mon meilleur élément.
Ce fut tout, donc.
Il fallait laisser du temps à Javert pour se ressaisir. Soit, Valjean allait lui en laisser. Même si ce n'était pas ce que désirait l'ancien forçat.
Seulement, il avait vu ce qui s'était passé à Montreuil lorsqu'il avait harcelé Javert. Le policier, poussé dans ses retranchements, s'était laissé prendre mais il ne vivait déjà plus.
S'il fallait s'effacer, Valjean s'effacerait...
Et ce fut ce qu'il fit.
De toute façon, Valjean se retrouva tout à coup accaparé par sa vie.
L'été 1830 fut un été terrible. La Révolution de Juillet chassa le roi Charles X et porta Louis-Philippe Ier sur le trône de France.
La première fois, Valjean s'était caché devant cet événement, là, il le vécut de plein fouet. Il pria pour la survie de l'inspecteur Javert, content de le savoir de la Sûreté. Au moins, il ne devait pas se trouver sur les barricades ou dans les combats de rue.
Après l'été vint l'automne 1830. Les semaines passaient et Marius et Cosette s'aimaient de plus en plus. Les rencontres se faisaient dans la maison de la Rue Plumet, sous l'aval du père de la jeune fille. Mais il fallait régler la chose officiellement.
Valjean voyait bien que malgré son extrême jeunesse, Cosette aimait follement son Marius et le jeune homme, encore mineur au regard de la loi, désirait par-dessus tout la main de sa chère Cosette.
Marius avait beau être un avocat énergique, il était timide dans sa vie privée. Complètement sous le charme de Cosette. Il allait falloir attendre des mois avant que le jeune homme n'ose parler de fiançailles avec le père de Cosette, tout ancien forçat qu'il soit.
Ou peut-être à cause de cela justement ?
SCÈNE IX
L'été était passé, l'automne était déjà là. Il fallait régler les choses officiellement. Marius devait demander la main de Cosette à Jean Valjean… Il n'osait pas. Valjean rongeait son frein en voyant passer les jours et les semaines, sans nouvelles de Javert et devant le spectacle agaçant des deux tourtereaux, aussi candides l'un que l'autre.
Puis un jour de novembre, Valjean décida d'agir lui-même ! Il en avait soupé de cette situation ridicule.
Jean Valjean en eut assez un jour, car les deux amoureux avaient été particulièrement lénifiants avec leur discours sur la pluie, le soleil et le Jardin du Luxembourg.
Valjean se montra autoritaire tout à coup et renvoya Cosette à la cuisine :
« J'aimerai plus de thé, ma chérie. Va voir Toussaint ! »
Un certain ton dans la voix fit plier Cosette sans que la jeune fille ne discute. Marius était un peu inquiet en se voyant seul avec le père de Cosette. Même s'ils se côtoyaient depuis des semaines, les deux hommes s'étaient peu retrouvés en tête-à-tête depuis le procès.
« Bien. Parlons peu et parlons bien Marius. Vous êtes un jeune homme charmant et je vous soupçonne de vouloir la main de ma fille.
- Ho, monsieur !, fit Marius, soulagé que quelqu'un ose enfin en parler. J'en serai honoré ! C'est une jeune fille accomplie. Un ange ! Je…
- Oui, je sais tout cela. Je vous accorde sa main très volontiers. Mais il va falloir régulariser votre situation mon jeune ami.
- Ma situation ?
- Votre grand-père ! M. Gillenormand ! »
Les yeux aux teintes verdoyantes du jeune avocat se fermèrent et devinrent durs.
« Non, monsieur. Je n'irai pas voir mon grand-père !
- Je voudrais cependant que vous le fassiez, M. Pontmercy. Je suis un ancien forçat. Pas une relation acceptable pour un futur avocat de la Cour mais vous représenter comme le petit-fils de M. Gillenormand peut vous ouvrir des portes !
- Il a insulté mon père, monsieur !
- Je ne pourrais laisser ma réputation briser la vôtre !
- Il ne s'agit pas de vous, monsieur, mais de votre fille. »
Valjean glissa ses mains sous son menton et baissa la tête. Dans sa première vie, il n'y avait pas eu ce problème. Il n'était qu'un obscur jardinier de couvent mais il était riche. Là, quelle famille de la bourgeoisie ou de la noblesse voudrait d'un forçat dans ses rangs ?
Marius Pontmercy vivait sur un nuage.
« Parlez à votre grand-père ! Que son nom cache le mien de son mieux ! Une fois Cosette devenue Euphrasie de Pontmercy, il n'y aura plus de problème.
- Mon grand-père n'acceptera jamais ce mariage, admit Marius, désespéré tout à coup devant la vérité énoncée par Jean Valjean.
- S'il refuse, parlez-lui de la dot de Cosette, cela devrait adoucir ses paroles.
- Quelle dot ?
- 600 000 francs. »
Marius Pontmercy l'avocat intègre comprit aussitôt. L'argent de M. Madeleine ! Ainsi, Valjean allait tout de même bel et bien acheter une conscience. La sienne !
Un silence. Les deux hommes se regardaient, froidement, fixement.
« Du thé ? Que se passe-t-il ? Papa ? Marius ?
- Rien ma chérie, répondit gentiment Valjean. Mais notre cher Marius vient de se rappeler un rendez-vous qu'il avait à honorer.
- Ho ! Quel malheur !, fit Cosette. Quand reviendra-t-il ?
- Dés qu'il le pourra ma Cosette. »
La jeune femme souriait, tristement. Regardant son amoureux se lever machinalement et chercher son chapeau.
« Au revoir ma Cosette. Je...je dois aller voir Courfeyrac.
- Passe-lui le bonjour !
- Je n'y manquerai pas. »
Marius Pontmercy quitta la rue Plumet, moins souriant qu'en arrivant et plus perturbé.
Et Marius disparut pendant plusieurs semaines.
Cosette n'en dormait plus.
Elle pleurait souvent et se fanait comme une rose oubliée dans un bouquet… Mais Valjean savait qu'il avait raison.
La fortune de M. Madeleine était une chose.
La position de M. Gillenormand en était une autre.
Un mois passa sans nouvelle de Marius Pontmerçy. L'hiver était là, l'hiver 1830. Pour la première fois, Valjean se mit à compter les jours qui le séparait des barricades. Bizarrement, il lui semblait qu'il s'agissait d'une sorte de finalité dans son voyage.
Décembre 1830… Juin 1832 était loin encore mais il semblait à Valjean que le temps s'était accéléré comme si ce n'était qu'une affaire de mois.
Valjean eut peur tout à coup de juin 1831 !
Il fallait régler les choses avant cette date.
Pour être certain que le jeune amoureux transi ne fasse pas de bêtises, Valjean retourna rôder dans le Café Musain. Grimé, méconnaissable et discret. Il s'assit à une table éloignée des jeunes étudiants en pleine discussion. Il chercha des yeux Marius et le vit assis auprès d'un des jeunes, un dénommé Joly. Il était mélancolique et son ami avait l'air d'essayer de le rasséréner.
C'était dur mais Valjean avait raison d'agir ainsi !
Valjean était rassuré d'avoir vu son futur gendre. Il laissa ses yeux voyager dans la pénombre du café et faillit pousser un cri de surprise en apercevant...Javert…
Ce dernier l'avait repéré tout de suite et se tenait, raide, prêt à fuir. Valjean hésita quelques instants puis se décida à tenter le tout pour le tout.
Des semaines sans voir Javert.
Des semaines sans avoir embrasser ses lèvres.
Des semaines sans le goût de sa peau.
Des mois à vivre séparés.
Le vieil ouvrier se leva et saisissant son verre de bière à la main, il s'approcha de la table où Javert se tenait seul, farouche et amer.
« Une partie de piquet ?
- Non, répondit sèchement le mouchard.
- Alors un peu de compagnie ?
- Putain ! Fous-moi le camp ! »
C'était dit dans un murmure. Il ne fallait pas attirer les regards. Se fondre dans la masse. Javert avait demandé à Vidocq de le remettre sur l'affaire des Amis de l'ABC.
Valjean ne voulut pas obéir à Javert et s'assit résolument en face de lui.
Ce faisant, il provoqua la fuite de ce dernier. Javert se leva à son tour mais la main, forte et puissante de Valjean le retint.
La force de Jean-le-Cric.
Javert ne put que se rasseoir en face de son compagnon.
« Du nouveau ?, demanda Valjean, relâchant doucement les doigts de Javert.
- Le daron paye bien mais il y a beaucoup de turbin à écoper.
- Es-tu heureux ?
- Jouasse ? »
Javert souriait soudainement. Mais son sourire était amer. Il avait caché ses favoris dans une écharpe épaisse et avait tressé ses cheveux pour les placer sous sa casquette d'ouvriers. C'était vrai qu'il tressait ses cheveux.
« Non, je ne suis pas jouasse mais je survis. C'est tout comme.
- Pourquoi ? »
Les yeux de Javert, scintillants comme des diamants à la lumière, contemplaient Valjean comme si le policier était certain de ne plus jamais le revoir.
« Pourquoi ?
- Tu me manques, » souffla Javert.
Et sur ces paroles, le policier prit sa chope de bière et la vida d'un coup. Avant de se lever enfin et de quitter le Café Musain sans se retourner.
Valjean allait le suivre mais M. Mabeuf l'avait aperçu depuis le début, lui aussi, et il avait patiemment attendu que l'ouvrier s'en aille pour prendre sa place.
« Bonsoir M. Fabre. Vous m'avez manqué, savez-vous ?
- M. Mabeuf. Comment va votre santé ?
- Pas trop mal mais j'ai du me séparer d'un autre de mes ouvrages… Une édition originale. Rabelais… Vous imaginez ? »
La douleur de cette pauvre âme brisée empêcha Valjean de se lancer à la poursuite de Javert. Il essaya d'apaiser les malheurs de M. Mabeuf par quelques paroles gentilles…
Valjean retourna encore et encore au Café Musain. Il avait été repéré par Enjolras. Il ne sut pas si c'était une bonne chose ou pas…
Quant à Javert, il ne revint plus…
Cela dura un mois encore.
On arrivait à la fin de l'année 1830. Les esprits s'échauffaient, le mot « barricade » faisait son apparition dans les discours des étudiants révoltés. Et Valjean eut peur d'avoir raison ! Est-ce que toute son histoire avait été bizarrement avancée d'un an ?
Ou il allait vivre l'année 1831 en comptant les jours jusque 1832 ?
1832 arrivait et les barricades avec elle.
A la volonté du peuple…
Le discours d'Enjolras devenait pratique. Il fallait des alliés. Des meneurs. On se répartissait les tâches. Feuilly parlait aux ouvriers-métallurgistes, Jean Prouvaire se chargeait des beaux-arts, Joly visitait les usines de textile, Courfeyrac avait ses entrées dans quelques cafés de la haute bourgeoisie grâce au nom de son père, Bahorel hantait les salles de la faculté de médecine, Lesgle distribuait des tracts aux journaux de l'opposition qui osaient encore publier malgré la censure, Combeferre était connu du milieu du théâtre et Grantaire… Grantaire était tout désigné pour les marchands de vin…
Marius Pontmercy visait l'université de droit, au mépris de sa nouvelle position d'avocat débutant à la Cour. Quel gâchis !
Enjolras, lui ! Était le chef ! Le Napoléon de toute cette petite troupe de généraux.
Et à la santé du progrès…
Les discours devenaient plus durs. Plus vindicatifs. On citait des affaires scandaleuses. On énumérait les griefs contre l'État. Des invités se présentaient et parlaient au nom d'autres factions. La Société des Droits de l'Homme envoya des représentants.
Remplit ton cœur…
On se mit à parler d'armes et de munitions. On se mit à étudier le plan de Paris à la recherche des points faibles. Où construire des barricades ? Où tenir le plus longtemps possible face aux assauts de l'armée ?
D'un vin rebelle...
Le discours devenait militaire et stratégique. Des femmes entraient dans la lice. Eponine Thénardier apparut un soir, petit chat perdu mais follement amoureuse de Marius Pontmercy. On apercevait aussi l'ombre de son petit frère, Gavroche.
« Il y avait des armes à la Bastille !
- Allons nous servir dans les casernes ! »
- Non, concluait froidement Enjolras ! Nous les prendrons sur les cadavres des soldats !
- Enjolras, opposait la voix avinée de Grantaire. Nous ne les prendrons pas, les soldats se rallieront à nous ! Comme en 1789 !
- L'Union de tout un peuple ! »
Et à demain, ami fidèle…
On se saluait en hurlant ! 1789 était dans tous les esprits, sur toutes les bouches ! La lutte contre le pouvoir monarchique ! Et parfois, en fin de soirée, lorsque les esprits étaient bien échauffés par l'alcool et les discours...on évoquait la Terreur et la lame de la guillotine...
« Qui avait raison ? Gracchus Babeuf ou Robespierre ?
- Difficile à dire, Lesgle ! Les deux hommes ont eu de bonnes idées !
- Non, ce n'est pas du jeu, Feuilly ! Tu dois choisir !
- La Terreur contre tous les ennemis du peuple !
- VIVE ENJOLRAS ! »
Si ton cœur bat aussi fort…
Valjean écoutait et en était horrifié ! Il avait connu la Révolution ! Il avait connu ce souffle de liberté qui avait tout balayé ! Les arbres de la Liberté plantés dans l'ivresse de la joie, les danses devant les bûchés des droits seigneuriaux, les prêtres sommés de bénir les arbres… Il avait connu la joie…
Que le tambour dans le lointain…
Et il avait connu les débordements de la Terreur. Il avait connu la Terreur et les condamnations à mort par dizaines. Des voisins dénoncés par d'autres voisins. La mort du roi Louis XVI guillotiné à Paris avait stupéfait tout le monde. Comme si, tout à coup, la Révolution, si belle jusque là, se drapait de longs tissus noirs et se transformait en une Danse Macabre…
C'est que l'espoir existe encore…
Les Guerres de Vendée étaient un sujet dont parlait régulièrement la Gazette. Et la guerre contre l'Europe coalisée. Puis la mort de la reine, guillotinée à son tour. On ne la célébra pas chez les Valjean. Les Valjean étaient pauvres mais attachés à la royauté. On eut peur de l'avenir tout à coup. De tels gens à la tête de l'État ? Que leur réservaient-ils ?
Pour le genre humain…
Valjean se promit d'interdire, par la force s'il le fallait, à Cosette de venir aux réunions des Amis de l'ABC. Ce n'était plus des parleurs mais des révolutionnaires. Leurs discours étaient énergiques mais ils annonçaient la guerre civile et la mort...
Ces soirs où Valjean partait écouter les Amis de l'ABC, il rentrait, horrifié, dans sa maison cachée de la Rue Plumet. Il écoutait le silence de la nuit avec effroi.
Il n'avait pas connu cela la première fois. Il regrettait de l'avoir connu maintenant.
Et pourtant il restait encore six mois avant que la révolte ne gronde dans la ville !
« Tu ne manges pas papa ? Tu es fatigué ! J'aimerais que tu cesses d'aller à tes tournées de charité sans moi !
- Je vais bien, mon ange. Je suis juste vieux !
- Tatata ! Quelle histoire ! Toi vieux ?! Tu es juste trop protecteur avec moi, papa. Je peux t'accompagner le soir.
- As-tu fini de lire Rousseau ma chérie ?
- Oui, papa, répondit fièrement la petite Cosette, du haut de ses seize ans. J'ai adoré La Nouvelle Héloïse !
- La Nouvelle Héloïse ? Mais je voulais que tu lises l'Émile de Rousseau !
- Disons que j'ai élargi le champ de mes lectures papa. »
Et la jeune fille souriait.
SCÈNE X
Cosette était une jeune fille aimante avec son père attendri.
Elle n'avait pas encore osé parler de Fantine, sa mère et de Montreuil. Un jour, il le faudra bien. Ou alors, elle allait devoir interroger ce policier horrible, cet inspecteur Javert.
A cette pensée, cocasse, la jeune fille se mit à rire.
« A quoi ris-tu mon ange ?
- Je me demandais si un jour je serais obligée d'écrire des lettres d'amour à Marius pour le faire revenir ! Un mois sans donner de nouvelles ! Je me vengerais. »
Un rire, légèrement amer, résonnait dans ce jardin endormi sous la neige de la rue Plumet.
Valjean ne riait pas.
Il voyait sa fille mincir, perdre sa beauté et son enjouement.
Il voyait Marius Pontmercy s'investir de plus en plus dans les Amis de l'ABC et oublier sa jolie fiancée.
Donc M. Gillenormand avait du opposer son veto.
Le jeune homme, si fier, n'avait pas du parler d'argent mais juste d'amour à son grand-père, voire il n'était peut-être même pas allé voir le vieil homme.
Jean Valjean se souvenait de l'adresse de M. Gillenormand. Il y avait transporté un homme, blessé, aux portes de la mort le soir des barricades, en compagnie de Javert.
Le 6, rue des Filles-du-Calvaire.
Il suffisait d'y aller en personne et de plaider la cause des deux jeunes gens. Redevenir M. Madeleine le temps d'une ultime négociation.
Ce que fit Jean Valjean.
S'habillant d'un beau costume, se rasant et se coiffant avec soin, il se retrouva dans la peau de M. Madeleine.
M. Gillenormand ne l'accepta dans son salon qu'au bout de plusieurs minutes d'attente. Il s'en était fallu de peu qu'il ne le renvoie tout simplement.
Valjean rencontra le vieil aristocrate de l'Ancien Régime. Des souvenirs de sa première vie lui revenaient. M. Gillenormand avait fait la fine bouche alors jusqu'aux fameux 600 000 francs de dot.
L'argent était encore présent chez les Gillenormand-Pontmercy mais les années avaient diminué la fortune initialement imposante.
« Vous êtes M. Valjean, le père de Cosette. Je sais tout cela ! Marius m'a parlé de vous. Et les journaux également ! Vous êtes un ancien forçat, monsieur. Que voulez-vous ? »
Une entrée en matière agressive et sauvage. Mais Valjean ne s'attendait à rien d'autre de la part de l'ancien aristocrate. Et, n'avait-il pas raison dans le fond ? La fille d'une prostituée dans sa famille ? La fille adoptive d'un ancien criminel ? Quel chienlit aurait dit Javert !
« Je suis en effet Jean Valjean, ancien forçat et récemment acquitté, monsieur.
- Hé bien ?, fit abruptement le vieillard.
- Je suis venu vous demander la main de votre petit-fils pour ma fille Cosette.
- Mais ce n'est pas vrai ! Allez-vous en monsieur ! Avec votre Cosette ! Il est hors de question qu'un Gillenormand-Pontmercy épouse une fille de rien !
- Certes, je saisis, monsieur. Marius vous a donc demandé le droit d'épouser ma fille ?
- Oui ! Quel imbécile ! Il m'a parlé d'amour l'idiot ! Mais je vous assure, monsieur, que l'amour ne sera pas une excuse pour votre fille pour entrer dans ma famille ! Je m'y opposerais jusqu'à ma mort et le ferais stipuler dans mon testament ! Marius sera déshérité s'il épouse votre fille ! Que cela soit dit et compris ! »
Intraitable, le vieillard serrait les accoudoirs de son fauteuil avec hargne. Les yeux mauvais parcouraient le corps et le visage de Valjean, irrité de voir un bourgeois là où devait se cacher un forçat ! La lie de l'humanité !
Marius avait eu honte en avouant le nom du père de sa tendre fiancée. Jean Valjean.
« Quoi ? Le Jean Valjean des journaux ? Là ? Le forçat ? Le voleur ?
- Oui, grand-père.
- Mais quel jobard tu fais ! Le fourbe a trouvé une bonne poire pour marier à sa fille ! Une fille de prostituée ! Il doit l'avoir mise sur le trottoir lui aussi ! Une prostituée comme sa mère !
- Monsieur ! N'insultez pas ma femme !
- Ce n'est pas ta femme et crois-moi ! Cela ne le sera jamais ! »
Marius n'avait rien dit. Le visage fermé, il avait quitté la demeure de son grand-père en claquant la porte. Ils ne s'étaient pas vus depuis des années. M. Gillenormand avait compris que ce devait être la dernière fois qu'ils se verraient.
Mais Valjean était une fine mouche. Il venait pousser le grand-père Gillenormand à bout. Le forçat avait flairé l'argent et souhaitait marier sa fille la putain pour pouvoir vivre dans le luxe.
Il allait avoir affaire à force partie.
« Marius vous a donc parlé de ma fille, monsieur, reprit paisiblement Jean Valjean.
- OUI ! Et maintenant déguerpissez avant que je ne sonne mon domestique pour vous faire mettre à la porte !
- Vous a-t-il parlé de sa dot ?
- Sa dot ? »
Cette fois, le vieillard était ébranlé. Non, Marius n'avait pas parlé de dot mais d'amour. Les deux jeunes gens s'aimaient et voulaient se marier.
« Quelle est cette galéjade ?
- Ce n'est pas une galéjade, monsieur Gillenormand, mais une réalité. Ma fille possède une dot de 600 000 francs. Son vrai nom est Euphrasie. Sa mère était en effet une femme déchue mais je possède les papiers prouvant que la naissance de sa fille ne fut pas due au métier malheureux de sa mère.
- Qui est le père alors ?
- Un inconnu qui a séduit Fantine et l'a lâchement abandonnée. Je suis devenu officiellement le père de Cosette lorsque celle-ci a perdu sa mère.
- Euphrasie Valjean…
- Rayez le Valjean et remplacez-le par Pontmercy.
- 600 000 francs ? Comment est-ce possible ?
- J'ai longtemps travaillé pour gagner cet argent et je souhaite le donner à ma fille pour son mariage.
- Je ne suis pas convaincu, monsieur Valjean. Je souhaite voir l'argent avant de donner un quelconque accord.
- Non ! Vous avez ma parole ! J'apporterai l'argent le jour où l'on signera le contrat de mariage.
- Baste ! Vous exagérez monsieur le forçat !
- Parlons de votre petit-fils, monsieur ! Un avocat de la Cour perdu dans les méandres des actions révolutionnaires. Croyez-vous que cela soit un bon parti ?
- Marius dans la révolution ? Quelle est cette ineptie ?
- Il prépare le temps des barricades avec ses amis. Marions-le le plus vite possible ! Votre petit-fils oubliera sa révolte et ma fille trouvera une position ! Les 600 000 francs permettront d'arrondir les angles. »
M. Gillenormand écoutait et s'étouffait de rage. Pas seulement contre ce criminel venu le contrer jusque dans son salon. Il était énervé contre Marius. Il était certain que le forçat ne mentait pas. Marius était assez sot pour se lancer dans la Révolution ! Il avait le sang tellement chaud et le même esprit rebelle que son père, le colonel de la Grande Armée.
« Très bien, accepta le vieil aristocrate en crachant ses mots de colère. Je veux signer le contrat la semaine prochaine. Auparavant, je veux voir votre fille. Voir si elle sait se tenir ! Je ne veux pas d'une gourgandine parlant argot à table et rotant fort à la fin des repas.
- Cosette a été élevée chez les bonnes sœurs. C'est un esprit tranquille et pieux.
- Bon, bon… C'est entendu ! Amenez-moi votre fille et cet imbécile de Marius et nous parlerons de mariage.
- Voilà qui est sage au regard de la situation de votre petit-fils…
- J'ai juste une dernière question à faire, M. Valjean. »
Le sourire était devenu hypocrite et mauvais. Valjean se redressa, incertain.
« Laquelle ?
- Que deviendrez-vous après ce mariage ?
- Je resterais vivre dans ma maison rue Plumet. Je ne souhaite pas emménager chez vous. Je ne veux pas d'une vie de luxe ici. Je ne suis venu vous rencontrer que pour le bien de ma fille qui s'étiole loin de votre petit-fils et pour celui de Marius qui se laisse prendre par le désespoir au point de préparer sa mort. »
Ces mots firent disparaître le sourire vilain et M. Gillenormand hocha la tête.
« Pour la paix et la tranquillité de nos enfants, revoyons-nous dans une semaine. »
Valjean se leva, assez satisfait du résultat de l'entrevue. M. Gillenormand le rappela, inquiet tout à coup. Un grand-père et son petit-fils.
« Marius va bien ?
- Il ira mieux lorsqu'il sera revenu auprès de vous et qu'il sera marié à la femme qu'il aime.
- Sa mère, ma fille, était comme lui ! Elle m'a désobéi pour épouser un homme que je refusais. Un soldat de Napoléon ! Un colonel ! Et elle est morte dans la pauvreté…
- Vous n'allez pas vivre cela une deuxième fois, M. Gillenormand. Marius vous aime mais il aime aussi ma fille.
- Vous savez où il habite ?
- Non. Mais je sais où le contacter. Ne vous inquiétez pas ! Dans une semaine, il sera là.
- Bien. Au revoir, M. Valjean.
- Au revoir, M. Gillenormand. »
Une semaine.
Valjean la passa à traquer Marius aux Amis de l'ABC. Ce fut en discutant avec M. Mabeuf que Valjean apprit que les jeunes étudiants avaient deux lieux de réunion. Ici, au café Musain, près du Panthéon, sur la place Saint-Michel. Mais aussi près des halles, dans un cabaret appelé le Corinthe.
Valjean n'y avait pas réfléchi mais il aurait du se souvenir, c'était près de ce cabaret, rue Saint-Merri que la barricade avait été construite.
Il ne fallut pas longtemps à Valjean pour se grimer en ouvrier et se rendre au cabaret Corinthe. C'était un bâtiment plus grand.
Les réunions étaient plus impressionnantes, le public plus nombreux. Enjolras était en effet un meneur. Il invectivait, prenait à parti et développait ses projets. Le public était plus nombreux et de tous les horizons.
En fait le café Musain était un quartier général dans lequel l'état-major d'Enjolras se réunissait mais le Corinthe était la tribune des Amis de l'ABC et des autres factions comme la Société des Droits de l'Homme. Des ouvriers parlaient, des bourgeois argumentaient et des journalistes faisaient le lien. On évoquait les autres capitales d'Europe.
Si Paris, Rome, Berlin, Londres, Prague...se levaient toutes d'un seul mouvement, ce serait la fin des Anciens Temps et le début d'une Ère Nouvelle.
C'était ainsi la première fois ?
Parmi le public se trouvaient Eponine, sa sœur Azelma et leur petit frère Gavroche.
Valjean écoutait ces jeunes révoltés et se sentait touché lui aussi par ces discours énergiques.
Si tous les hommes se levaient et se dressaient contre l'Autorité née de l'Absolutisme et du Droit Divin…
Valjean était trop concentré sur les propos d'Enjolras et des autres révolutionnaires pour remarquer que quelqu'un s'était assis à ses côtés. Une ombre noire discrète et silencieuse.
« Bon Dieu ! Que faut-il faire pour que vous ayez un peu de plomb dans la cervelle ?
- Ja… Vous ?
-Ici, ce n'est pas la petite cour des Miracles. Il n'y a nulle charité à faire ! Ce sont des révolutionnaires.
- Que fais-tu ici ?
- La question se pose pour toi ! »
Les yeux gris perçants étaient étincelants de colère. Un fond de crainte régnait également. Bien entendu, la question était stupide. L'inspecteur Javert était là car il jouait le rôle du mouchard et le jouait très bien. Sur la piste des insurgés depuis le départ.
« Je suis venu parler à l'un de ces jeunes étudiants.
- Lequel ? »
Discussion faite avec des murmures. Nul ne les écoutait mais Javert connaissait trop le risque d'être entendu. Il fallait renvoyer ce fou de Valjean à ses pénates.
Un ancien forçat pris au jeu de l'insurrection ! Tout acquitté qu'il soit, il retournait en prison aussitôt.
« Marius Pontmercy.
- Notre avocat file un mauvais coton. Quel gâchis !
- Je peux le sauver de cette folie.
- Comment ? »
Javert but une longue gorgée de sa chope de bière, imité en cela par Jean Valjean. Deux ouvriers, buvant un verre en écoutant des discours politiques illégaux.
« Marius aime ma fille et veut l'épouser.
- Et ?
- La famille refuse la mésalliance. »
Javert eut un petit sourire, légèrement dédaigneux. Il comprenait très bien la position de la famille et ne dit rien. Valjean lui en fut gréé.
Il contemplait son compagnon.
Javert avait l'air d'aller mieux. Il avait repris du poil de la bête et ses yeux scintillaient à nouveau. Magnifiques et troublants.
« Comment vas-tu accomplir un tel exploit ?
- M. Madeleine va m'y aider. »
Les yeux de Javert étaient magnifiques. Le policier les darda sur le voleur et Valjean sentit les poils de sa nuque se dresser. Frissons de peur et d'autre chose. Excitation.
« Bien. Nous sommes donc deux à avoir menti au tribunal.
- Deux ?
- Ma mère était une pute mais crois-tu vraiment qu'elle m'aurait livré ? En plein bagne ? Sous les yeux des gardes et du capitaine Thierry ?
- Tu as menti ?
- Disons que je sais jouer des rôles. Je suis un mouchard. Vidocq m'a applaudi d'ailleurs lorsqu'il a appris ma performance. C'était digne de Talma, selon lui.
- Putain ! J'ai cru…
- Tu n'es pas le seul ! »
SCÈNE XI
Un sourire mauvais. Javert avait une assez bonne dentition. Il avait appris à l'entretenir dés le bagne. Eau, saponaire, bâton…
Les deux hommes se regardèrent. Nouvelles chopes de bière.
« Où habites-tu ?, demanda tout à coup le vieux forçat.
- Pourquoi ?, jeta Javert, tout en baissant la tête sur le côté, les yeux plissés.
- Je voudrais régler quelques sujets en suspension entre nous. »
Un sourire encore plus profond. Javert reporta ses yeux sur la salle. Il était en mission et il pensait ne plus jamais revoir Valjean. Pas après le mal qu'il lui avait fait.
Et tous ces mois passés ont été infernaux.
Enjolras et ses envolées lyriques.
Nous ferons des barricades le symbole d'une ère qui commence…
« Je ne sais pas Jean. Je pensais…
- Tu pensais mal !, » opposa fermement Valjean.
La main que posa le forçat sur celle du mouchard pouvait être interprétée de mille façons. Désir de marquer son point, volonté d'appuyer un argument, colère devant l'incompréhension...ou encore amitié profonde entre deux vieillards, peur devant une mauvaise décision…, affection illicite entre deux hommes…
Difficile de trancher dans la fumée du Corinthe, difficile de savoir à moins d'être au plus près des deux buveurs de bière et d'écouter avec soin leurs murmures.
Nous partons en croisade au cœur de la Terre Sainte de France…
« Après le procès, j'étais tellement sûr que tu ne voulais plus me voir…
- Pourquoi ?
- C'est moi qui suis venu t'arrêter. Je n'ai pas su te protéger. »
La main se libéra de la poigne de Valjean pour venir se perdre dans les cheveux tressés du policier. Discrètement cachés sous la casquette.
« Non, Fraco. Tu es venu me sauver, nuance ! Imagine que quelqu'un d'autre se soit présenté cette nuit ?
- Que veux-tu dire ? »
Des yeux effrayés se posèrent sur lui. Javert allait mieux mais il n'avait pas encore réussi à passer le cap.
« Tu as sauvé ma fille et ma servante. Tu as plaidé pour moi. Tu as aidé Marius à composer son dossier. Sans toi…
- Tu serais libre Jean.
- NON, » clama Valjean.
Et cette soudaine explosion attira quelques regards sur eux. Cela déplut au mouchard. Javert se leva et annonça qu'il allait se mettre au pieu.
Valjean lui dit de l'attendre.
Avec les yeux ! Un ciel bleu d'azur brillant de désir et de promesses. Javert en eut le souffle coupé.
Nous sommes désormais les guerriers d'une armée qui avance...
« Je t'attends dehors alors... »
Putain !
Pourvu que Javert tienne sa parole cette fois-ci !
Valjean se leva quelques minutes plus tard et avisa Marius Pontmercy assis dans un angle, le regard trouble et le verre plein d'eau-de-vie.
Le forçat s'assit face à l'avocat et sans sourire, il l'attaqua de front :
« Comment vous portez-vous maître ?
- Pardon ? M. Valjean ?
- Chut ! Vous manquez à Cosette, monsieur.
- C'est mieux comme ça. Oui, c'est mieux. Je… Je ne pourrais jamais l'épouser. Le cher ange… »
Des yeux larmoyants.
Valjean saisit doucement l'avant-bras de Marius Pontmercy et expliqua, bien posément :
« J'ai été voir votre grand-père ! Nous sommes parvenus à un arrangement. Il accepte le mariage.
- Qu...Quoi ?
- Dieu ! Ecoutez-moi Marius ! Vous devez m'accompagner chez votre grand-père dans cinq jours !
- Cinq jours ? Je suis saoul ou c'est la vérité ?
- C'est la vérité ! Venez demain rue Plumet !
- M. Valjean ?! Ce n'est pas une blague ? Hein ? Parce que j'aime Cosette, moi ! Je l'aime à en mourir !
- Je le sais ! Demain ! Vous venez pour le déjeuner et nous parlerons de votre contrat de mariage.
- Merci mon Dieu ! »
Marius semblait avoir enfin saisi ce qui se tramait. Il prit les mains de Valjean et les embrassa avec affection.
« Je serais là. Merci monsieur.
- A demain, monsieur. »
Valjean se retira, essayant de ne pas trop attiré les regards. Même s'il savait que c'était impossible. Courfeyrac l'avait repéré avec Marius et observé longuement. Et les yeux clairs d'Enjolras avait longuement examiné sa silhouette.
Pourvu qu'il ne fasse pas le lien avec le Café Musain. Il ne voulait surtout pas attirer de problèmes à Javert.
L'inspecteur Javert n'avait pas menti cette fois.
Une longue silhouette longiligne se tenait dans l'ombre de la rue et attendait patiemment. Les sens en feu et la tête vacillante.
Valjean apparut et les deux hommes, d'un commun accord, partirent en promenade dans les rues obscures.
« Où est ton appartement ?
- Rue des Francs-Bourgeois. »
Tellement proche du danger. Mais Valjean ne dit rien et suivit le policier déguisé en ouvrier.
Au 15, rue des Francs-Bourgeois, Javert ouvrit la porte de l'immeuble plongé dans l'obscurité et entraîna son compagnon dans le meublé qu'il louait au quatrième étage. Javert n'était pas riche. Il faisait face aux nécessités de la vie et ne s'octroyait qu'un peu de tabac comme seul luxe.
Valjean vit tout cela à la lueur d'une chandelle qu'alluma Javert.
L'appartement, pauvrement meublé, le manque de confort, le peu de livres…
Il se tourna vers Javert, les yeux brillants de rage. Javert ne comprit pas la raison de cette colère. Il se recula prudemment lorsque, d'un pas décidé, Valjean s'approcha de lui.
Son dos rencontrant le mur l'empêcha de reculer davantage.
« Jean ? Que se passe-t-il ?
- Je voudrais te forcer à quitter cette misérable existence pour te garder avec moi ! Tu mérites le meilleur Fraco.
- Moi ? Allons Jean, soyons... »
Le reste de la phrase disparut dans le baiser langoureux que Valjean donna à Javert pour le faire taire. Puis le forçat posa son front contre celui du garde-chiourme.
« Je t'aime. Est-ce si difficile à croire ? A comprendre ?
- Dans l'état actuel des choses... »
Javert eut un rire un peu étrange. Avant de saisir les revers du veston de Valjean, tirant sur le tissu pour le rapprocher.
« Je ne sais plus quoi penser…
- Embrasse-moi Fraco. »
Et d'obéir aux ordres sans tergiverser.
La pression diminua, Valjean recula et tira Javert avec lui. La bouche encore sur la sienne. Un baiser profond, si profond. Doux, si doux.
« Ta logeuse ?
- Saoule les trois-quarts du temps.
- Tes voisins ?
- Rien à foutre ! Je ne suis là que sous couverture.
- Ce qui signifie ?
- Qu'on peut baiser. Personne ne le remarquera. Ou ne s'y intéressera.
- Bien. Alors qu'attendons-nous ? »
Un fin sourire et Javert murmura dans le creux de l'oreille de Valjean :
« Votre aval, monsieur le maire.
- Dévoué et intègre inspecteur Javert ! Déshabillez-vous ! »
Des rires, moins sauvages.
La bière était passée par là. L'alcool pesait sur leurs gestes mais sans les avoir abrutis. Javert tâtonna avec les boutons du costume de Valjean, Valjean jouait la même scène avec ceux de Javert. Embrassant la bouche, le cou, la gorge de Javert, pressé de sentir la peau. Partout…
« Tu m'as manqué…, souffla le policier en caressant les épaules larges du forçat, le dos puissant peu à peu dévoilé par la lente descente de la chemise sur le corps.
- Vraiment ? Pourtant j'ai bien eu du mal à te revoir. »
Cette phrase, prononcée sur le ton de la dérision, brisa l'excitation. Javert repoussa Valjean et ce dernier recula, surpris.
Javert se tenait debout, dans la lumière de la bougie qui lui retirait des années et le faisait tellement ressembler à ce qu'il était à Montreuil.
« Honnêtement, je ne pensais pas te revoir. Ces dernières semaines ont été...difficiles... »
Valjean se rapprocha, encore, de ce si bel homme qui lui jouait le rôle de la fiancée effarouchée.
« Pourquoi ? Tu as vraiment cru que je t'en voudrais ?
- Je suis venu t'arrêter ! Bon Dieu ! C'est moi qui ai donné l'ordre de te mettre les poucettes. »
En disant ces mots, Javert s'empara des doigts de Valjean et les embrassa tendrement. Précautionneusement. Ses doigts de travailleur manuel, rendus calleux par les soins apportés au jardin. Touchés doucement, comme s'il s'agissait d'objets précieux.
« C'est moi qui t'ai fait mettre en prison... Moi ! Et personne d'autre. »
Étaient-ce des larmes qui mouillaient ses doigts ? Javert pleurait ? Non, ce n'était pas concevable !
« Tu as obéi à un ordre venant de tes supérieurs ! Tu n'avais pas le choix !
- J'aurai du m'insurger ! J'aurai du... Pardon Jean !
- Il n'y a pas de pardon à donner. Tu n'as fait que ton devoir !
- Tu aurais été libre ! Tu n'aurais pas eu à connaître la prison.
- Je n'étais pas libre ! J'étais un forçat évadé se cachant sous une fausse identité !
- Toi en prison… Je ne sais pas comment j'ai pu le supporter... »
Lentement, Javert se laissa tomber à genoux, relâchant les doigts de Valjean. Le forçat accompagna le mouvement et se retrouva à genoux à son tour. Il prit Javert contre lui, le serrant fort contre sa poitrine nue. Les mâchoires serrées de rage lorsqu'il murmura :
« Je suis libre ! Je suis acquitté ! Tu as plaidé pour moi ! Tu étais prêt à risquer ta tête ! Ta liberté pour moi ! Je t'aime nom de Dieu ! Personne n'a jamais fait cela pour moi.
- Mon infamie… J'étais prêt à me constituer prisonnier. Je n'attendais qu'un mot du juge pour m'asseoir à tes côtés.
- Dieu soit loué ! Il n'en a rien fait !
- Dans le bureau du préfet, raconta Javert, on a fait mon procès en règle. A huis-clos. Rappelant l'affaire Jondrette ! Rappelant la mort de ce salopard ! Examinant ma complicité !
- Les salopards !
- On était à deux doigts de m'envoyer en tôle, loin de Paris. Peut-être au château de Joux… C'est Vidocq qui a trouvé la solution. Il a proposé de me prendre à son service. On m'a accolé à son bureau comme un chien qui change de maître.
- Tu n'es pas un chien ! Quitte ce ramassis de misérables ! Viens vivre avec moi ! »
Un éclat de rire. Perdu dans les poils de son torse. Javert se moquait gentiment de cette idée.
Mais la vérité était là.
L'inspecteur Javert se souvenait amèrement de sa convocation dans le bureau du préfet. On avait parlé de lui, devant lui, sans lui adresser une seule fois la parole. Il était resté debout, au garde-à-vous, les yeux fixés sur le mur.
« Un policier corrompu ! Il faut le chasser ! Pas de procès ! C'est déjà assez humiliant pour la police ! »
La voix de M. Mangin avait tonné, haut et forte, enflée par la colère.
« Non ! Pas de procès ! Mais pas de renvoi ! Javert peut être dégradé et nommé ailleurs. Dans une petite ville. Limoges ? »
M. Chabouillet essayait de sauver encore et toujours son protégé, mais il ne pouvait pas faire grand-chose. La chute de Javert était trop spectaculaire.
« Toi et ton gitan ! Regarde-le ! Regarde dans quel foutu pétrin on est à cause de lui ! Qu'il soit chassé ! Je ne veux plus en entendre parler. »
Et une voix, doucereuse, dégoulinante de mépris, se fit entendre et sauva Javert :
« Moi, je le veux bien, affirma Vidocq, un petit sourire suffisant sur les lèvres.
- Quoi ?, grogna Mangin. A la Sûreté ?
- Sauf votre respect, vous me semblez oublier une chose très importante, messieurs.
- Laquelle ?
- L'inspecteur Javert est notre meilleur élément et je ne suis pas jobard au point de le laisser filer.
- Javert à la Sûreté, murmura Chabouillet. C'est une excellente idée ! »
Mangin hésita. Il n'aimait pas Vidocq. Lui et sa troupe de criminels. Mais il devait avouer que les chiffres de la Sûreté étaient impressionnants. Efficace, rapide, bien organisée. La Sûreté était un élément sur lequel il fallait compter dorénavant.
« Très bien, conclut Mangin. Prenez Javert avec vous et gardez-le dans vos locaux. Je ne veux plus de lui à la Préfecture. »
Vidocq se tourna vers Javert et lui sourit, aimablement. Le policier ne tiqua pas, froid et raide comme une statue de marbre.
« Disparaissez maintenant ! Les criminels restent avec les criminels ! »
Vidocq se leva et quitta le bureau du préfet de police. Il ne lui fallut qu'un simple hochement de tête pour faire venir l'inspecteur Javert.
Comme un chien qui change de maître…
SCÈNE XII
Javert avait eu du mal à accepter son renvoi, il souffrait profondément de la perte de son poste. On l'appelait toujours « inspecteur » mais qu'était-il réellement ?
Il se força à revenir au présent et à Valjean étendu contre lui.
« Venir vivre avec toi et te plonger dans l'infamie ?
- Ce n'est pas de l'infamie ! C'est de l'amour ! »
Un temps. Un souffle. Avant que Javert ne murmure :
« C'est vrai. Tu me l'as déjà dit. »
Il fallait cesser cette scène navrante. Valjean connaissait bien son policier maintenant. Javert comprenait mieux les gestes que les mots. Valjean se releva mais glissa ses mains sous le corps de Javert et de toute la force de Jean-le-Cric, il souleva le policier.
Javert en fut un instant décontenancé et ses mains se posèrent sur les épaules du forçat par automatisme.
« Bien…, approuva le forçat. Comme ça. Tout doux. Comme une mariée. »
Et le forçat entraîna le policier jusqu'au lit sur lequel il déposa son doux fardeau.
« Une mariée ?, sourit Javert, les larmes brillant encore dans le coin des yeux.
- Si tu étais une femme, tu serais dans mon lit depuis longtemps et tu porterais ma bague. »
Un baiser, profond, sensuel. Juste ce qu'il fallait pour faire baisser sa garde au policier.
« Tu porterais ma bague, mon nom…mes fils…
- Jean... »
Un prénom perdu dans un gémissement.
Les actes pesaient plus que les mots et ils avaient trop parlé. Valjean termina de se dévêtir et complètement nu, il s'étendit à côté de son compagnon, afin de capturer sa bouche, encore et encore...et de retirer les derniers vêtements qui l'empêchaient d'accéder à la peau cachée dessous. Chaude et ferme.
« Je suis trop vieux pour avoir des enfants, rétorqua Javert, tandis que Valjean mordillait son lobe d'oreille.
- Mais tu serais depuis longtemps à moi ! Depuis Montreuil ! Tu serais mon épouse depuis des années !
- Jean… Tu as trop bu… »
C'était vrai mais cela n'empêcha pas le forçat de caresser Javert, cherchant son sexe, dur et humide. Le branlant efficacement.
Valjean avait connu de nombreuses fellations de la part de Javert, et ce dans différentes époques, mais il n'avait jamais rendu la pareille à son inspecteur.
Il innovait ce soir.
Doucement, il lâcha le sexe, faisant gémir de frustration Javert avant de descendre lentement le long du corps anguleux de l'inspecteur.
« Jean ? Que fais-tu ?
- Devine ! C'est toi le policier !
- Dieu ! Putain ! »
Un flot d'insanités venues du plus bel égout parisien s'échappa des lèvres de l'inspecteur Javert alors que la bouche de Valjean prenait la bite du policier le plus profondément possible. C'était maladroit, malhabile mais cela faisait perdre la tête à l'inspecteur. Il n'avait jamais connu cela lui non plus.
Les mains du policier, de longs doigts nerveux, serraient les draps avec force, le sculptant en de folles arabesques, alors qu'il sentait le plaisir monter si haut dans le creux de ses reins.
« Dieu, continue… Je t'en prie… Jean… Jean... »
Et des litanies de prières… Javert n'arrivait plus à contrôler sa pensée, sa parole. Valjean se sentait le plus puissant. Pour la première fois dans sa vie, il dominait vraiment l'inspecteur Javert. Le tenait à sa merci. Cela le grisa.
Les mains de Javert saisirent durement les cheveux blancs si soyeux de Valjean et tirèrent dessus à en faire pleurer de douleur le forçat. La perte de contrôle était totale.
« Attends ! Arrête ! Je vais… Je vais venir… »
Valjean fredonna et ne cessa pas. Bien au contraire ! Il expérimentait, lâchant le sexe pour lécher les testicules, plongeant sa langue dans la fente du pénis, laissant sa fantaisie prendre le dessus sur le rythme.
« Tu me taquines ?, gronda Javert. Je... »
Et un nouveau gémissement lorsque Valjean prit la bite dans sa bouche, aspirant et suçant avec entrain. Ce fut la main glissant sur ses testicules qui eut raison de l'endurance de Javert.
Valjean fut surpris par la venue du policier. Chaude, épaisse, amère. Il eut du mal à avaler. Il en recracha une partie.
Javert était étendu, les yeux fermés et le souffle court. Valjean s'essuya la bouche avec le drap et s'étendit à son côté.
Il avait encore tellement envie de cet homme. Javert le sentit lorsque le sexe dur de Valjean se retrouva contre sa cuisse.
Il ouvrit les yeux et regarda cet homme impossible.
Jean Valjean.
Un voleur, un forçat, un inverti,...un amant…
« Tu me prendrais Jean ?
- En es-tu sûr ?
- J'ai envie de te sentir en moi. Pendant des jours et des jours.
- A vos ordres, inspecteur. »
Un petit sourire.
Javert se retourna lentement sur le ventre et laissa œuvrer Valjean à son idée. Le forçat se coucha sur le dos de Javert, embrassant la nuque, les épaules, dessinant les contours de ses clavicules. Ses doigts découvrirent d'anciennes cicatrices et les suivirent.
« Tu as connu le fouet ?
- Une enfance difficile.
- Qui a fait cela ? J'espère que ce n'était pas…
- Ma mère ? Non, non. Elle en prenait pour son grade. J'ai été élevé au bagne, Jean. Logique que l'éducation s'y fasse au fouet et à la matraque. Je n'étais pas le plus facile des enfants.
- Un enfant ? Comment peut-on frapper ainsi un enfant ?
- M. Madeleine et son Émile de Rousseau… Je suis un peu plus pragmatique.
- Fraco… »
Les doigts caressaient révérencieusement. Javert se retourna d'un coup et coinça Valjean sous sa force. Avant de prendre sa bouche, se goûtant avec étonnement, et de faire gémir monsieur le maire.
« Un enfant difficile, une enfance difficile. C'est ainsi et je ne le regrette pas ! Lorsque je suis arrivé en âge de me défendre, je me suis vengé.
- Vengé ?
- Je suis devenu leur supérieur à tous ! Le second de l'adjudant-chef ! Et tous étaient obligés de se plier à mes ordres.
- Que leur as-tu fait ?
- Rien Jean. Rien. Sauf leur montrer qui était le maître désormais.
- Adjudant-garde Javert !
- Oui. »
Un nouveau baiser, fait de langues et de dents, tandis que la main de Javert caressait profondément le sexe de Valjean. A lui faire perdre la tête à son tour.
« Inspecteur Javert !
- Oui. »
Encore un baiser. Javert mordit et suça la lèvre inférieure de Valjean, le faisant gémir fort.
« Tu en oublies un Jean.
- Vraiment ? Lequel ? »
Glissant ses lèvres tout près de son oreille, Javert murmura :
« Inspecteur en chef de la police de Montreuil.
- Inspecteur en chef.
- Oui...monsieur le maire. Et si vous m'en donnez l'autorisation, je vais sucer votre belle bite, monsieur.
- Dieu ! Faites donc… Inspecteur... »
Une bouche remplaça la main et Valjean se sentit submerger dans une vague de plaisir sans fin.
Ce furent les dix mois les plus heureux de la vie de Jean Valjean. Les meilleurs de toute son existence. Même à Montreuil, même avec Cosette, même avec sa famille, il n'avait jamais été aussi heureux.
Un peu égoïste quand on y pense mais c'était simplement un fait clairement établi.
Cosette et Marius furent mariés en janvier 1831. Leur contrat de mariage avait été dûment signé, le grand-père avait été obligé de lâcher du lest. Il avait du présenter le père de la marié comme M. Fauchevelent.
Personne ne connaissait la véritable identité du père de la mariée. Cosette l'apprit mais ne dit rien, Marius le sut mais ne s'opposa pas.
M. Valjean, tout acquitté qu'il soit, restait encore et toujours une mauvaise fréquentation.
Personne ne reconnut le forçat évadé dont le procès avait fait grands bruits.
M. Madeleine était si bien habillé, dans ses beaux costumes noirs, il était si bien peigné, avec sa chevelure blanche si solennelle, il était si doux, lorsqu'il racontait gentiment des anecdotes sur sa fille, Cosette.
Un homme simple, un ancien patron d'industrie...un ancien jardinier de couvent...un ancien magistrat municipal… Mille histoires pour mieux tromper les nombreux membres de la famille Gillenormand-Pontmercy ou leurs amis. Le cousin de Marius, Théodule, le soldat, trouva le vieillard charmant et essaya de le dérider toute la soirée avec des histoires de femmes.
M. Madeleine se contenta de sourire, espérant qu'on vienne le sauver de l'ennui.
Ce fut un beau mariage.
Le père de la mariée laissa le grand-père de Marius signer à sa place, comme la première fois. Il s'était blessé à la main, le pauvre homme.
Comme la première fois, sauf que cette fois-ci tous les acteurs de la pièce savait que c'était du chiqué.
Valjean voulut fuir le repas de noce mais sa fille l'en empêcha.
Là, ce fut différent de la première fois.
Elle le coinça dans l'entrée de la magnifique demeure des Pontmercy.
« Papa ! Où vas-tu ?
- Je ne me sens pas bien, ma chérie. Je préfère rentrer rue Plumet.
- TU viens à table, papa. TU restes avec nous ce soir. Il est hors de question que TU t'effaces ainsi de nos vies.
- Ce n'est pas ma place, mon ange.
- Je regrette que l'inspecteur ne soit pas là pour te forcer à obéir ! Te faut-il des poucettes ? »
Une vilaine blague. Mais elle eut le don de faire sourire Valjean et ainsi sourire sa fille. Le vieil homme acquiesça et retira silencieusement son manteau.
Ce fut une longue soirée.
Valjean pria en effet pour que l'inspecteur soit là en sa compagnie.
Javert n'avait pas été invité.
Toute cette histoire de fausse identité était dangereuse. Il ne valait pas mieux attirer l'attention.
Cosette Valjean devint la baronne Euphrasie de Pontmercy d'un joli trait de crayon. Elle se maria en belle robe blanche à l'église Saint-Paul-Saint-Louis , la paroisse des Gillenormand. Elle dansa avec son mari, avec son beau-père…, avec son père…
Elle était heureuse, éblouissante. Marius était à ses pieds, oubliant en un instant la révolution et les Amis de l'ABC.
L'affaire était donc réussie.
Dix mois de bonheur.
Le temps pour Cosette d'apprendre à tenir une maison.
Le temps pour Marius d'apprendre à devenir un avocat à temps plein.
Le temps pour M. Gillenormand d'apprendre à laisser les rênes de la maison à la si jolie Euphrasie.
Le temps pour Jean Valjean d'apprendre à vivre avec l'amour de Javert.
Car le policier avait enfin accepté qu'on puisse l'aimer. Il avait enfin accepté qu'on puisse le vouloir. Lui ? Le gitan né au bagne ?
Le temps pour Javert d'apprendre à vivre avec l'amour de Valjean.
Les deux hommes ne se voyaient pas souvent, bien entendu. Mais la maison rue Plumet était vide maintenant. Toussaint était restée avec son maître mais elle était si vieille. Aveugle, sourde, muette.
Dés qu'elle voyait arriver l'inspecteur, si raide dans son uniforme, elle laissait les deux hommes entre eux et rejoignait sa chambre.
Aveugle, sourde, muette. Par choix ?
Toussaint aimait beaucoup son maître.
Javert visitait Valjean deux fois par semaine. Un repas puis un jeu qui s'éternisait dans la nuit. Qui durait toute la nuit.
La rue Plumet et son couloir secret donnant rue Babylone. Qui aurait cru qu'elle allait abriter les amours secrets d'un forçat et d'un policier ?
La première fois que Valjean avait raccompagné le policier aux petites lueurs du jour par ce long couloir secret, caché entre deux bâtiments, celui-ci n'en revint pas.
« Cela ne m'étonne plus de toi ! Comment veux-tu que je puisse capturer un homme aussi habile ?!
- Tu es pourtant un policier habile.
- Tu parles ! M. Fauchevelent, frère du Père Fauchevelent, réfugié au couvent du Petit Picpus devant le mur duquel j'ai perdu ta trace. Je suis un jobard.
- Je t'aime. »
Un dernier baiser et les deux hommes se quittaient.
L'inspecteur de police qui débouchait dans la rue Babylone avait l'air si farouche que personne n'aurait pu le croire à peine sorti d'un lit d'amour.
Et quel amour !
Oui, la première fois a été magique !
Cosette et Marius étaient mariés depuis une semaine. Javert et Valjean s'étaient retrouvés quelques fois dans le salon de la rue Plumet, à boire du thé en compagnie de Cosette. La jeune fille, d'abord réticente et froide, comprit que l'inspecteur n'était pas un si mauvais homme. Elle s'était peu à peu ouverte à lui et ses sourires devinrent plus vrais.
Enfin, il fut clairement établi que l'inspecteur et le forçat étaient amis.
Quelques fois, le policier acceptait de rester à dîner. Des repas un peu formels durant lesquels la jeune fiancée ne parlait que de son futur mariage, de son futur époux, de ses futurs enfants.
Javert captait parfois le regard de Valjean.
« Sauve-moi !
- C'est comme ça tous les jours ?
- Oui ! Par Dieu ! »
Et le sourire de l'inspecteur se cachait derrière les verres de vin.
Parfois...parfois, Valjean reprenait ses tournées de charité et rejoignait Javert dans son meublé rue des Francs-Bourgeois.
SCÈNE XIII
Dix mois à vivre en secret.
Il y eut un hiver, un printemps, un été, un automne et un nouvel hiver commençait.
Javert menait sa vie d'agent de la Sûreté avec soin, prouvant à tous que l'opinion de Vidocq à son propos était bonne. Un excellent policier, le meilleur des mouchards.
Javert vivait toujours sous couverture. Il était toujours sur la piste de l'ABC. Il était aussi sur la piste d'autres comploteurs. Des noms échappaient à Javert, malgré lui. Auguste Blanqui, Considère, le comte Raoul de La Sayette... On craignait un attentat contre le roi. Ce ne serait pas le premier complot déjoué par le mouchard.
Javert suivait d'autres activistes que les Amis de l'ABC, Javert était de plusieurs complots, Javert était l'homme du préfet de police et du chef de la Sûreté…
Et une année passa ainsi. Quelques soirées, quelques nuits, quelques heures d'amour dans un océan d'angoisse et de vide.
Valjean était horrifié d'apprendre à quel point la vie de l'inspecteur était dangereuse. Il n'oubliait pas ses blessures mais il découvrait d'autres aspects. Bien plus terribles.
« Mais tu pourrais être capturé ?
- Oui, Jean, répondit placidement Javert.
- Tu pourrais être torturé ?
- C'est en effet une éventualité à ne pas négliger. »
Ces mots, ce calme, avaient le don de faire sortir Valjean de ses gonds.
« Tu pourrais…
- Suffit !, claqua le policier, agacé. On dirait que tu n'as pas confiance en moi ?!
- Si, mais le danger...
- Existe et je ne le néglige pas.
- Tu n'es pas invincible. Fraco…
- Dis-le encore !
- Fraco… Dieu… Continue… »
Javert souriait, tellement suffisant, tellement fier de lui, et il continua, bien entendu.
« Dis encore mon nom !
- Fracoooo. »
Valjean perdait pied sous la douceur de Javert. Sous ses caresses amoureuses. Sous sa bouche, ses lèvres, ses doigts…, sa bite…
La première fois que Javert rejoignit officiellement Valjean pour une soirée rue Plumet, Cosette et Marius étaient mariés depuis une semaine.
Les deux hommes ne s'étaient pas vus depuis une semaine.
Javert pénétra dans la maison avec circonspection, cherchant partout du regard la jeune fille blonde et bavarde.
« Personne au logis ?
- Ma servante !, répondit Valjean, amusé de voir l'imposant inspecteur Javert marcher comme un fauve arrivant sur un nouveau territoire. Prudence, précaution, beauté.
- Peut-elle nous entendre ?
- Non. Sa chambre est loin.
- Alors, viens m'embrasser ! »
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Un baiser profond, enivrant. Javert caressa doucement les cheveux de Valjean, avec tendresse. Puis le policier, bien plus grand que le voleur, glissa ses doigts sous le menton de ce dernier pour bien examiner ses yeux.
« Dis-moi comment s'est passée ta première semaine sans elle ? »
Javert connaissait très bien Valjean maintenant. Sa tristesse de perdre sa fille, son amour inconditionnel pour elle, il craignait de ne pas pouvoir remplacer sa perte dans le cœur du vieux forçat.
« Je vais mieux maintenant que tu es là.
- Jean Valjean. Je suis là. Pour toi. Cette semaine infernale m'a rendu fou sans toi. »
Un rire un peu désespéré.
Plus tard, lorsque Javert sera à la retraite, lorsqu'il aura accepté de quitter ce métier qui lui tient tant à cœur, peut-être acceptera-t-il de vivre en compagnie de Valjean ?
« Qu'as-tu prévu pour le dîner ?
- Un poulet avec des pommes de terre. Cela te va-t-il ?
- Parfait ! »
Deux bras saisirent Valjean à la taille et le serrèrent fort, l'enveloppant d'un parfum masculin enivrant. Javert sentait le cuir, l'encre...parfois la sueur lorsque c'était la fin du jour et que la journée avait été dure. Valjean se tenait tout contre Javert, son dos contre la poitrine du policier.
« Et pour le dessert ?, susurra une voix profonde dans l'oreille de Valjean. Soyeuse et douce.
- Une tarte aux pommes…
- Mhmmmm. Non. Je souhaiterai un autre dessert… »
La bouche qui mordillait son lobe d'oreille faisait fermer les yeux de Valjean. Automatiquement.
« Que souhaites-tu ? Je peux peut-être envoyer le chercher.
- Je n'aime que les madeleines. Trempées dans mon café.
- Fraco.
- M. Madeleine. »
La bouche se perdit dans la nuque, embrassant la peau douce de l'ancien maire de Montreuil.
Oui, la première fois fut parfaite à tous points de vue. Javert et Valjean mangèrent un bon repas en ne se quittant pas des yeux. Valjean s'amusa à jouer les serviteurs tout le long du dîner. Il se retrouva souvent assis sur les genoux du policier, à l'embrasser tandis que ses vêtements disparaissaient. Le policier, canaille, se tenait avachi sur sa chaise, l'uniforme ouvert, dévoilant une chemise blanche, d'assez bonne qualité, les yeux brillants de luxure. Une image digne d'un bordel.
La chemise s'ouvrit également et les poils sombres du torse de Javert apparurent.
« Je trouve que tu es encore trop vêtu. »
Un sourire libertin. M. Madeleine retira sa veste, sa cravate puis s'arrêta. Contemplant le regard assombri de désir du policier avec amusement.
« Voulez-vous du dessert inspecteur ?
- La peste soit de cette tarte aux pommes ! Mène-moi à ta chambre ! »
Un rire, pas trop fort. Toussaint avait beau être sourde, aveugle, muette, elle ne méritait pas d'être le témoin involontaire d'une nuit de débauche.
On rangea du mieux qu'on put.
On récupéra les vêtements tombés sur le sol et on abandonna la table avec toute sa vaisselle. Le plat était encore en place et la tarte intacte.
Mais les deux hommes avaient assez joué.
Javert bloqua Valjean contre la porte de sa chambre, il ferma la porte à clé et prit sa bouche en conquérant. Forçant son ancien supérieur à accepter sa langue.
« Tu es un putassier [séducteur], Jean. Maintenant que tu m'as bien chauffé, il va falloir passer à l'acte !
- Je croyais que tu aimais les madeleines.
- Tu vas voir à quel point je les aime. »
Jean Valjean sentit en effet à quel point Javert aimait les madeleines. Javert le prit profondément, après l'avoir consciencieusement léché et caressé. Valjean ne se connaissait plus lorsque la bite de Javert le pilonnait, encore, encore et encore.
« Monsieur Madeleine ! Si on m'avait dit qu'un jour je t'aurai sous ma bite...
- Fraco. Plus fort ! »
Et d'obéir aux ordres de son supérieur. Comme toujours. Comme de juste.
Dévoué inspecteur Javert !
La première fois qu'ils couchèrent ensemble rue Plumet fut aussi la première fois qu'ils dormirent ensemble.
Valjean fuyait toujours le meublé de Javert après leurs jeux amoureux. Il y avait sa fille à l'attendre.
Mais là… Il n'y avait personne… Et ce fut un bonheur de s'endormir l'un contre l'autre. Valjean se colla contre Javert et le bras, possessif, du policier glissa sur sa taille.
Cela amusa Valjean.
Le Javert du XIXe siècle dormait comme le Javert du XXIe siècle. Possessif et protecteur.
Ils se réveillèrent aux petites lueurs de l'aube et Valjean montra le secret de la rue Plumet à l'inspecteur.
« Cela ne m'étonne plus de toi ! Comment veux-tu que je puisse capturer un homme aussi habile ?!
- Tu es pourtant un policier habile.
- Tu parles ! M. Fauchevelent, frère du Père Fauchevelent, réfugié au couvent du Petit Picpus devant le mur duquel j'ai perdu ta trace. Je suis un jobard.
- Je t'aime. »
Un dernier baiser et les deux hommes se quittèrent.
Oui, la première fois fut magique et elle fut suivie de nombreuses autres fois. L'inspecteur Javert venait visiter officiellement deux fois par semaine Jean Valjean pour un repas, une conversation et une partie de cartes…
Officieusement, en passant par la rue Babylone, il y eut d'autres visites. Plus rares, moins régulières mais Javert avait besoin de voir Valjean.
Les temps étaient durs et sa vie de mouchard était éprouvante.
Dix mois de vie heureuse.
On arrivait en novembre 1831… La colère grondait parmi le peuple, on fustigeait ce roi né d'une révolution, Louis-Philippe Ier commençait à provoquer l'ire des foules. Bientôt les barricades seraient construites et l'armée allait tirer sur la foule.
Il suffisait d'attendre encore quelques mois pour le voir.
Valjean commença à compter les semaines et à chercher un moyen de détourner Javert de son travail.
Mais les admonestations du vieux forçat, les inquiétudes qu'il avait pour le policier ne changèrent rien au dévouement de ce dernier. Javert était un policier et il avait retrouvé son poste à la Préfecture.
Il l'annonça avec plaisir et fierté à Valjean. Enfin, on oubliait l'affaire Valjean pour se souvenir de l'inspecteur Javert.
« Je retravaille pour le Premier Bureau !, annonça Javert en montrant une bouteille de vin de prix qu'il avait achetée pour l'occasion.
- C'est merveilleux !, » lança Valjean, mais le cœur n'y était pas.
De retour aux ordres de M. Chabouillet et du nouveau préfet Gisquet, Javert allait être envoyé à la barricade de Saint-Merri et il allait y mourir !
Novembre, décembre 1831, puis janvier, février 1832. Les semaines et les mois passaient et Valjean sentait monter l'angoisse pour son amant.
Même Cosette s'inquiéta pour son père.
« Dors-tu assez papa ?
- Oui, mon ange.
- C'est l'inspecteur qui t'inquiète ?
- Non, non. Un policier risque sa vie, c'est tout naturel.
- Bien sûr, bien sûr. Mais c'est ton ami ! Il est normal que tu t'inquiètes pour lui. »
Gentille Cosette, adorable Cosette, elle caressait la joue de son père et essayait de lui rendre le sourire.
Mais les mois passaient si vite et Javert était plus un espion qu'un policier.
Février 1832.
Le complot dit « de la rue des Prouvaires » fit grands bruits. Javert participa à un bal donné aux Tuileries sous le déguisement d'un membre du personnel. On arraisonna des conjurés légitimistes qui avaient prévu de capturer, peut-être même de tuer le roi et la famille royale. Afin de proclamer roi Henri d'Artois, le petit-fils de Charles X.
Javert avait infiltré le réseau avec d'autres policiers.
Cela redora son blason et le préfet adoucit sa sentence. L'inspecteur appartenait de nouveau pleinement à la préfecture de police.
Un an était passé maintenant, depuis le mariage de Cosette, depuis le procès de Valjean...les barricades devenaient un présage de mort. Et Valjean ne savait pas comment arrêter le temps.
Février fut un mois difficile. Il y eut un attentat manqué contre le roi Louis-Philippe Ier par Bertier de Sauvigny. Il y eut la première victime du choléra à Paris…
Cependant, Frédéric Chopin donnait son premier concert dans les salons Pleyel de la rue Cadet à Paris…
Ces faits faisaient hurler de rage les Amis de l'ABC, d'un côté le peuple misérable victime d'une malade due à la pauvreté et de l'autre les bourgeois bien nantis écoutant de la musique de chambre alors que le souffle de la liberté emplit les cœurs.
Do you hear the people sing...
Et en première ligne, le général Lamarque, figure de l'épopée napoléonienne, devenu fervent républicain et député de la gauche populaire, s'opposait bruyamment au gouvernement et au roi en personne en plein hémicycle parlementaire.
Valjean lisait les journaux et sentait monter la vieille angoisse au fond de lui.
Les mois de mars et d'avril virent la colère du peuple s'accroître au fur et à mesure des scandales politiques et sociétales.
On citait avec indignation la loi relative à la liste civile qui fixait à douze millions de livres par an, plus un million pour le prince royal, la fortune de la famille royale.
On parlait de la loi Soult imposant un service militaire de sept années.
Le peuple murmurait de plus en plus fort contre le roi.
Et le choléra devenait une véritable épidémie…
On compta plus de dix mille morts du choléra rien que pour avril.
D'autres faits scandalisèrent le peuple et cristallisèrent sa haine.
SCÈNE XIV
Valjean ne comprenait pas qu'il n'ait rien vu la première fois.
Les réformes du Code Pénal et du Code d'instruction criminelle remplaçant la déportation par la détention perpétuelle, supprimant les châtiments corporels, étendant le domaine d'application des circonstances atténuantes…, abolissant la peine de mort dans plusieurs cas… furent de belles avancées mais elles ne purent faire oublier au peuple la misère et l'injustice.
On parlait aussi de la Duchesse de Berry, toujours en cavale après sa tentative de soulèvement de la Vendée, fin avril. Marie-Caroline de Bourbon, princesse de Naples et de Sicile, épouse de Charles-Ferdinand d'Artois, le duc de Berry, le second fils du roi Charles X et mère de Henri d'Artois, le comte de Chambord, le prétendant légitimiste au trône de France était recherchée par toutes les polices de France.
Javert ne dormait plus. Il était aux ordres du préfet, Gisquet, il obéissait aux directives de Vidocq, le chef de la Sûreté.
Valjean s'inquiétait de plus en plus pour Javert. Le policier hantait les bas-fonds, évitant par miracle le choléra et la capture par les révoltés. En fait, on aurait pu croire que tout avait commencé en juin 1832 mais les barricades ne furent que la conséquence inévitable d'une situation devenue explosive.
Il y eut des rixes sanglantes en mai place Vendôme, il y eut le manifeste de trente-neuf députés de l'opposition parlementaire contre le refus de l'État de laisser la liberté d'expression au peuple. Plus du tiers de la Chambre des députés, soit plus de cent cinquante députés donnèrent leur adhésion.
Valjean allait encore écouter les discours d'Enjolras et de la Société des Droits de l'Homme. On invectivait le roi, on n'hésitait pas à parler de combat, cela faisait des mois qu'on se préparait.
Plus de discours ! Des actes !
Le général Lamarque tomba malade du choléra. Le mois de mai se finissait. Il allait mourir début juin.
« Tu devrais démissionner, proposa un soir Valjean à Javert.
- Pourquoi donc ?, répondit Javert, surpris d'une telle idée.
- Il y a du danger ! Le peuple va se révolter ! Tu seras en première ligne. Tu…
- Ce ne sera pas ma première révolution, Jean ! Comment penses-tu que j'ai vécu les Trois Glorieuses ?, répondit en souriant Javert, se voulant rassurant.
- Tu risques ta vie !
- Oui. Tous les jours et ce depuis le jour où j'ai enfilé cet uniforme !
- Oui, je sais ! Mais…
- LA PAIX ! »
Javert était fâché. Il se retourna dans le lit et nu comme un ver, il darda ses yeux scintillants sur Valjean.
« Que se passe-t-il Jean ?
- Je m'inquiète pour toi. C'est tout.
- Tu ne me crois pas compétent ? Je suis un officier compétent ! Même si je n'ai jamais réussi à te capturer, je suis compétent.
- Je le sais Fraco. Je ne discute pas de ta compétence.
- Alors de quoi parlons-nous exactement ? »
De ta mort probable qui va survenir le 7 juin après la barricade de Saint-Merri.
De ta mort probable que je ne pourrais pas empêcher.
« Des risques que tu vas encourir alors que…
- Alors que ?, répéta sans pitié Javert.
- Alors que ton visage est aisément reconnaissable. Ta couleur de peau. Ton origine. Ton métier. J'ai peur pour toi. »
Valjean ne savait pas quelle excuse trouvée pour faire réfléchir Javert sur les dangers d'aller sur les barricades.
« Donc, tu penses que je risque d'être reconnu car je suis un gitan ?
- Car tu es un policier ! Avec une silhouette reconnaissable ! Je t'ai reconnu moi, toujours et partout. Imagine si l'un d'eux te reconnaissait ?
- Donc, c'est bien ce que je dis ! Tu n'as pas confiance dans mes compétences.
- Fraco ! »
Javert s'était levé du lit avec rage. Ses doigts tremblaient fort en refermant les boutons de sa veste d'uniforme. Il était venu en policier ce soir.
Avant de partir, il jeta à Valjean, les dents serrées de colère :
« J'ai toujours fait mon travail de mon mieux ! Toi, au moins, tu devrais le savoir. »
Et il quitta la maison de la rue Plumet sans perdre un instant.
« Je le sais Fraco, murmura Valjean en plaçant sa tête entre ses mains. C'est bien pour cela que j'ai peur pour toi. »
Le général Lamarque était mort, on allait l'enterrer la journée du 5 juin.
Valjean ne vivait plus.
Cosette vint le visiter, un sourire heureux sur le visage pour annoncer à son père qu'il allait devenir grand-père.
« Et Marius ?, demanda le vieux forçat, pensant soudainement à Marius, blessé à la barricade et traversant les égouts sur son épaule.
- Au tribunal, papa. Avec le juge Rolland, Marius veut montrer ses sympathies républicaines. En hommage à Gustave de Beaumont et Tocqueville. J'espère que cela ne va pas lui attirer trop d'inimitiés mais Marius est un homme de principe ! »
Valjean regardait Cosette et la voyait pour la première fois.
Une jolie femme mais forte et prête à tout, prête à suivre son mari en exil, prête à rejoindre le combat. Ne sachant trop pourquoi il faisait cela, Valjean saisit la main de sa fille et l'embrassa :
« Je suis fier de toi, ma chérie. Et fier de ton mari.
- Papa ? Tu vas bien, n'est-ce-pas ? »
Le joli front se fronça d'inquiétude. Valjean eut un sourire engageant.
« Bien sûr que je vais bien. Je suis juste un vieil homme.
- Encore ?! Où est ton policier pour te rabrouer vertement ?
- Au travail, mon ange. Comme ton Marius. »
Ce fut la phrase de trop, sans nul doute. La petite phrase qui changea légèrement l'angle des choses. Cosette regarda attentivement son père.
Elle connaissait Enjolras, elle connaissait Grantaire, elle n'était plus une oie blanche.
« Oui. C'est vrai. Nos hommes sont au travail. Puisse Dieu les protéger de tout danger.
- Oui, mon ange. »
Une toute petite phrase qui provoquait un retournement complet de la situation. Cosette ne dit rien de plus et retourna auprès de M. Gillenormand.
Valjean était mécontent de lui.
Fallait-il qu'il ajoute inverti et sodomite à la liste de ses péchés pour sa fille ?
Juin 1832.
Juin 1832 !
JUIN 1832 !
La journée du 5 juin fut le jour de l'enterrement officiel par les royalistes du général Lamarque, mort du choléra. Valjean n'avait eu aucune nouvelle de Javert.
Il tint la journée.
Il était à l'agonie.
La nuit, il quitta sa maison en catimini. Comme dans sa première vie.
Mais il n'allait plus sauver Marius de Pontmercy, l'amoureux de sa fille, il allait sauver l'inspecteur Javert, son amant dans cette vie.
Il avait revêtu l'uniforme de la Garde Nationale que M. Fauchelevent avait reçu, avant que son procès ne lui rende sa vie, son nom et sa liberté.
Rue Saint-Merri, les abords du Corinthe étaient jonchés de déchets, perturbant la bonne marche des passants. L'armée était là et un soldat l'arrêta.
« Pas par là, le bourgeois ! On s'y bat !
- Je dois traverser les lignes ennemies !
- A cette heure ? Tu vas y crever l'homme.
- C'est un ordre de mon commandant.
- Et il t'envoie dans cette tenue ? Ton commandant est un salaud. Qu'à cela ne tienne ! Les ordres sont les ordres. »
On s'écarta et Valjean put passer. Aussi facilement que la première fois. Allait-il s'en sortir de la même façon ?
Mais Thénardier était mort ?! Qui allait lui ouvrir la grille des égouts ?
Le cabaret était sens dessus, dessous. La première fois, Valjean s'était fait accepter en sauvant la vie d'Enjolras, allait-il réitérer cet exploit ?
Il saisit son fusil et leva l'arme en l'air à la vue de la barricade Saint-Merri.
C'était exactement comme la première fois. Il allait sans peur vers les révoltés. On l'accueillit, on s'écarta et on le laissa souffler.
« D'où viens-tu grand-père ?, demanda une voix, remplie de méfiance.
- De la rue des Francs-Bourgeois. Il y a l'armée qui se tient à l'affût.
- Tu es venu pour nous aider ?, reprit un autre.
- Vous vous battez pour les bonnes idées ! Vive la République ! »
Et tous en chœur :
« VIVE LA RÉPUBLIQUE ! »
Mais une petite voix, gouailleuse et moqueuse, rétorqua :
« Vive la Rousse [la police] ! C'est un mouchard ! »
Valjean sursauta, il était surpris. Non, la première fois n'avait pas été ainsi. L'enfant, Gavroche, s'approcha de lui, amusé.
« Je l'ai vu avec l'autre raille [policier] ! Ils sont de mèches !
- Mais c'est le beau-père de Marius, » opposa une voix que Valjean reconnut avec soulagement.
Le dénommé Courfeyrac. Il ne l'avait pas rencontré personnellement mais il l'avait vu le soir où il était venu chercher Marius pour lui parler de son mariage avec Cosette.
« Il a beau être l'alpaga [le beau-père] de Marius, reprit Gavroche, goguenard. C'est un mouchard !
- Gavroche dit la vérité !, » lança une voix forte et autoritaire.
Enjolras apparut. Le jeune chef de la Révolution se tenait droit, du sang tâchant ses vêtements et le regard farouche.
« J'ai vu monsieur Fauchelevent à de nombreuses réunions et souvent il était en compagnie de ce policier.
- Est-ce que l'inspecteur Javert est ici ?, demanda Valjean, fermement.
- Vous allez retrouver votre ami bien assez tôt. Qu'on l'emmène et qu'on l'attache à un pilier lui aussi ! Il nous faudra deux balles donc. »
Ce fut dit sans frémir. Une parole de chef. Une parole de meneur. Une parole de juge.
Valjean se laissa mener jusque dans l'arrière-salle, enfumée dans laquelle il retrouva les mêmes êtres que la première fois.
Grantaire, saoul, avachi sur une table, la tête entre les bras.
M. Mabeuf, mort, première victime de la barricade, étendu sur une table.
L'inspecteur Javert, vivant, attaché solidement contre un pilier de bois.
Leurs yeux se rencontrèrent et Javert baissa les yeux.
« Comme c'est simple. »
Jean Valjean fut donc placé en vis-à-vis de Javert. Il fallait tourner la tête pour se voir. Mais il n'y avait nul témoin de leur échange. Sauf un mort et un ivrogne.
« Pourquoi Jean ?, souffla Javert, la voix rendue rauque par le manque d'eau.
- Je voulais te sauver, avoua Valjean, cherchant encore à comprendre comment la situation avait pu déraper à ce point.
- Et tu espérais qu'ils allaient te livrer ma personne sur ta simple demande ? »
Ben oui…
La première fois, ce fut bien le cas…
« Je suis désolé, je n'ai pas réfléchi. J'ai eu tellement peur pour toi. »
Javert eut une grimace éloquente. Il tourna sa tête au maximum pour regarder Valjean, montrant une ecchymose sur le front assez vilaine et du sang coulant d'une arcade sourcilière.
« Ce qui me navre le plus, Jean. C'est que tu avais raison.
- Raison ?
- Sur mon incompétence !
- Mais non voyons ! »
Valjean ne put continuer à parler. Le bruit était terrifiant. L'armée attaquait et tirait sur la barricade. Des morts allaient affluer. Jean Prouvaire était fusillé par l'armée, l'enfant Gavroche également…
Valjean n'avait réussi à sauver personne cette fois-ci. Il y pensait amèrement.
« Jean !, appela tout à coup le policier.
- Oui ?
- As-tu ta pièce de cinq francs ? »
L'outil du forçat ?
« Non, répondit Valjean.
- Merde ! »
Le bruit s'arrêta et les insurgés apparurent dans l'arrière-salle. Enjolras, hors de lui, portait Gavroche, mort, dans ses bras. Il le déposa délicatement près de M. Mabeuf et se jeta sur Javert. Son pistolet se colla tout contre la gorge du mouchard.
« Tes amis ont signé ton arrêt de mort !
- Il leur en a fallu du temps !
- Ton arrêt de mort et le sien ! »
Enjolras désigna le vieux forçat. Javert perdit de sa superbe et demanda la clémence :
« Laisse-le partir ! Il n'est pour rien dans cette folie.
- Ton mouchard ?! Tu te fous de ma gueule ? »
Le pistolet fut poussé plus brutalement, Javert déglutit.
« Toi et ton mouchard vous y passerez à la prochaine attaque ! Gavroche nous a ramené des munitions. Deux balles pour vos têtes !
- Pourquoi pas maintenant ?, grogna le policier, indomptable.
- Nous ne sommes pas des bourreaux !, » s'écria un des autres étudiants.
On s'approchait d'Enjolras et on le fit lentement reculer.
« Lorsque la barricade tombera, ils tomberont avec nous. C'est plus juste !
- Qui les tuera ?
- Je m'en chargerai ! »
Enjolras acquiesça et donna un pistolet à Lesgle.
« Robespierre, hein Enjolras ? Plutôt que Gracchus Babeuf ?
- La mort pour les ennemis de la République ! »
On cria « Vive la République » et on retourna au combat.
Les heures passèrent. Les morts s'accumulaient, les blessés les rejoignaient. La dernière attaque allait avoir lieu, Valjean le savait.
Normalement, il sauvait Javert, là et ensuite il prenait le corps évanoui de Marius et filait par les égouts.
Normalement, il survivait à cette journée et à cette nuit.
Normalement, il survivait aux barricades.
La dernière attaque eut lieu. Les étudiants revinrent de regrouper dans la salle basse. Enjolras lança tranquillement en partant :
« Qu'on casse la tête aux deux mouchards. »
Il ne fut pas question de la rue Montedour. Il n'y avait plus le temps de jouer les dégoûtés. Javert et Valjean se retrouvèrent face à un jeune homme souriant et désolé.
« Vous savez ce que c'est une Révolution ! On est bien obligé de se défendre et de lutter pour obtenir nos droits. Vous avez déjà connu cela, non ?
- Abrège !, rétorqua Javert. Tes amis t'attendent. Ne sois pas trop long ! »
Un peu vexé, le révolté posa son pistolet sur la tempe de Javert et s'apprêta à tirer. Le cogne ne ferma pas les yeux, il les fixa sur le jeune homme, devenant un bourreau au service de son meneur.
Javert voulait qu'il le sache, qu'il le sente et qu'il ne l'oublie jamais ! De sa vie !
« Tu attends quoi ? L'ordre de tirer ?
- Tu fais chier le mouchard. »
Et Lesgle tira. Fermement. Une balle en pleine tête. Le sang éclaboussa son plastron. Son visage. Il en fut dégoûté.
Valjean était tétanisé. Il observait le corps de Javert, encore droit contre le pilier. La tête en sang. Puis, lentement, il s'affaissa.
« A l'autre mouchard, maintenant. Vous avez aussi des remarques à faire ?
- Non, faites donc votre office.
- La prochaine fois, Enjolras fera ses commissions tout seul. Il fait chier lui aussi. »
Une balle. Une seule.
Et cela mit fin à l'histoire.
XIXe SIECLE
MONTREUIL
SCÈNE I
Jean Valjean se réveilla en sursaut, un fois encore. Il avait le dos en sueur et il poussa un cri de terreur. Il était seul, il était vivant, il était vivant ! VIVANT !
On frappa à sa porte violemment et une voix terrorisée retentit :
« MONSIEUR VALJEAN ! Vous allez bien ? »
Sa logeuse ? Laquelle ? Il ne savait plus. Il était vivant !
Il se laissa retomber sur le matelas, ne pouvant s'empêcher de tâter son visage.
« Je vais bien, répondit-il. Je vais bien.
- Mais vous avez crié ?!
- Un cauchemar. »
La femme sembla accepter cette explication. Elle disparut en maugréant.
Ses mains ne rencontrèrent ni sang, ni douleur, son visage était intact. Il était vivant.
Valjean poussa un long, très long soupir de soulagement. Il décida de se permettre de se rendormir. Il avait bien le droit, il était mort la veille. Exécuté comme mouchard.
Mais la vie ne lui permit pas cette privauté.
La logeuse revint frapper à sa porte :
« M. Valjean ! M. Fauchevelent vous demande à l'usine, monsieur. »
Dieu… Qu'on le laisse en paix…
« Oui, oui. Je me lève. »
Il n'avait pas encore quarante ans, il était à Montreuil, il était patron d'une usine de jais artificiel réputé. Il était vivant.
Valjean se leva, s'habilla et descendit dans la salle de séjour de la pension de famille où il louait une chambre.
« Hé bien, M. Valjean, lui sourit la patronne. C'est bien la première fois que je vous vois en retard au petit-déjeuner. Vous n'avez pas du être raisonnable cette nuit avec votre ami le policier.
- Non, je l'avoue.
- C'est un homme impressionnant votre ami, poursuivit l'incorrigible bavarde. Il parle pas beaucoup mais il a une sacrée autorité. M. Lebel m'a parlé de lui tantôt, il est sauvage votre ami.
- C'est un jeune policier très prometteur, répondit simplement Valjean, essayant de garder son calme.
- Certes, on dirait bien. Il a fait peur à Mme Leroux avec son…
- Pourrais-je avoir du café je vous prie ? Je suis en retard au travail, c'est un fait.
- Oui. Oui, c'est vrai. »
Et de glousser en le servant copieusement en café et en pain beurré.
Donc Javert était là hier soir.
Ils avaient fait l'amour, Valjean était parti aux petites heures de l'aube et le policier avait quitté la ville.
Valjean soupira de lassitude.
Il n'avait plus envie de vivre cette vie sans Javert, surtout pas après les nombreuses morts du policier.
Valjean commençait à avoir peur de vivre ses vies que dans un seul but ! Avoir été condamné à cette sentence terrible après sa mort.
Vivre, encore et toujours, rencontrer Javert, en tomber amoureux, l'aimer...pour mieux le perdre…
Il y avait une dégradation visible. La première fois, Javert était mort, noyé, loin de ses yeux et loin de son cœur. Maintenant, il mourrait devant lui, il le voyait mourir. Et cela lui faisait d'autant plus mal.
« Vous n'avez pas faim ?, demanda la vieille femme avec douceur.
- Je dois aller voir M. Fauchelevent. »
Il abandonna le café, le pain, le beurre et prit son manteau.
Dans la rue, Valjean vit à quel point les choses avaient changé à Montreuil. La ville s'était enrichie grâce à l'usine.
Trois ans s'étaient passés. Il se souvenait.
Mais il n'avait plus envie de jouer...
L'usine était belle. Valjean s'arrêta devant elle pour la contempler. C'était la seule chose dont il était fier. Sa seule réalisation. Si la vie l'avait voulu…
En le voyant entrer dans l'usine, chacun put remarquer à quel point le patron n'allait pas bien. M. Valjean était un homme souriant, affable, un peu trop discret mais extrêmement attentionné.
Là, il baissait la tête, gardant les yeux obstinément fixés sur le sol et rejoignit son bureau, sans vraiment rien voir au-dehors.
Même M. Fauchelevent le vit. Il s'approcha aussitôt de lui, furieusement inquiet pour son ami.
« Que se passe-t-il Jean ? Des mauvaises nouvelles ? Ta sœur ? L'inspecteur Javert ? »
Amusant que parmi les sources de préoccupation qu'on lui attribuait figurait le nom de son amant.
« Tout va bien. Que disent les derniers chiffres ?
- Les derniers… ? Mais Jean ! Je peux m'en charger avec Brissac ! Tu n'as pas l'air dans ton assiette.
- S'il te plaît Gaston... »
Valjean ne tutoyait jamais M. Fauchevelent. Cela surprit ce dernier qu'il le fasse et l'affola davantage quant à son état de santé. Le souvenir d'Ultime malade lui brouillait l'esprit.
« Bon, bon. Très bien Jean, mais je vais envoyer chercher le docteur Vernet. Que tu le veuilles ou non !
- Je vais bien. »
Non. Il n'allait pas bien.
Ces voyages avaient usé son corps. Au XXIe siècle, Cosette lui aurait conseillé d'aller consulter un psychologue. « Papa, tu as besoin de soutien. » Au XXIe siècle, on lui aurait prescrit des calmants pour apaiser ses crises d'angoisse et ses cauchemars récurrents.
Mais voilà, au XIXe siècle, il n'y avait rien de tout cela. Rien d'autre que le médecin lui demandant de se reposer et de prendre un peu de tisane à base de valériane, millepertuis, camomille… Sa logeuse lui en préparait des théières pleines et veillait comme sur lui avec autorité pour qu'il les boive jusqu'à la dernière goutte.
Les cauchemars étaient les pires de sa vie. Il avait eu des cauchemars durant sa première vie, des souvenirs du bagne qui le harcelaient bien après soixante ans, des rappels de ses évasions ratées, des yeux glacés, brûlants de haine posés sur lui. 24601.
Il connaissait et savait y faire face. Se lever pour marcher un peu dans sa chambre, parfois changer les draps de son lit avec honte, rester immobile à respirer en se répétant sans cesse : « tu es en sécurité, tu es en sécurité, tu es en sécurité. »
« Tu es en sécurité, Javert ne t'a pas trouvé. »
Là, les cauchemars étaient pires car ils reflétaient ses peurs les plus profondes et ramenaient sans cesse le souvenir de la barricade. Javert, mort, la tête en sang. Javert, mort, exécuté par un des étudiants. Javert, mort, sans qu'il ait pu faire quelque chose pour l'en empêcher.
Et son esprit, malade, lui rejouait sans cesse la même scène atroce.
Les crises d'angoisse étaient terribles, elles aussi. Valjean avait peur ! De quoi ? Il n'en savait rien. Il n'avait plus aucune raison d'avoir peur. Mais voilà ! Il avait peur.
Il arrivait à déceler les crises avant qu'elles ne s'installent vraiment. Un gouffre dans la poitrine, une détresse incommensurable, une volonté de s'enfuir irrépressible.
Ridicule. Et après ces moments de panique durant lesquels Valjean essayait de paraître tout à fait normal devant les autres, il trouvait une excuse valable pour quitter la pièce. Car après ces moments venaient les larmes invariablement.
Valjean se cachait, en effet, pour que personne ne soit témoin de sa peine.
Il n'allait pas durer longtemps à ce jeu-là, il le savait.
Trois ans avant de revoir Javert ?! Combien de temps allait-il lui falloir cette fois-ci ? Valjean ne put se résigner à attendre aussi longtemps. Il allait envoyer une lettre désespérée à son amant, lorsque la révélation lui revint en plein visage avec force.
Il ne savait pas où habitait Javert aujourd'hui.
L'inspecteur de Troisième Classe lui avait dit qu'il allait être nommé dans une autre ville. Il allait quitter Marseille pour poursuivre sa carrière ailleurs.
Il fallait attendre patiemment une lettre…
Mais Valjean commençait à manquer de temps…
« Vous devez faire attention à votre cœur, monsieur Valjean, lui dit le médecin, d'un air sévère. Je vais en parler à M. Fauchevelent et à M. Brissac.
- Ce n'est pas la peine de les ennuyer avec ce détail.
- Un détail ?! Quel détail ?! Votre cœur ne va pas bien. Je vous ai dit de vous reposer ! Je vous ai dit de prendre de la tisane ! Je vous ai dit de manger des repas digne de ce nom ? Le faites-vous ?
- Je me repose de mon mieux. Il y a du travail à faire, » claqua Valjean, agacé.
C'était rare de voir s'énerver le patron de l'usine « Les tailleurs d'image ». Le médecin décida de se montrer plus conciliant.
« Je sais, monsieur Valjean. Vous prenez les intérêts de l'usine à cœur et c'est tout à votre honneur, mais là, vous les prenez trop à cœur justement. Votre cœur a des ratés et j'ai peur d'une apoplexie.
- Je vais faire attention. Merci, docteur. »
Il ne fit pas attention. Il se plongea encore plus profondément dans le travail, pour ne pas voir son chagrin, son manque et sa douleur.
La première crise le prit en pleine réunion à l'usine avec son secrétaire et son associé. Il sentit une douleur forte le prendre dans la poitrine, puis une sueur abondante dégoulina sur son front et une nausée terrible le fit vaciller, mais ce ne fut que lorsqu'il s'évanouit sur son bureau que l'on remarqua enfin qu'il se passait quelque chose.
Une douleur dans la poitrine, une forte sueur, un étourdissement, une nausée…
Le médecin commanda le lit et Mme Donchet fut de son avis. La logeuse de Valjean se chargea de veiller le patron de l'usine, en compagnie d'une des sœurs du couvent des Bénédictines. La plus jeune, une dénommée Sœur Simplice.
« Je vais bien, murmurait Valjean.
- Arrêtez de mentir M. Valjean, le reprenait gentiment Sœur Simplice. Mentir est un péché ! »
Cela le fit rire, en réalité. Est-ce que dans cette vie ce serait lui qui abandonnerait Javert ?
Valjean était en convalescence, étendu sur son lit à essayer de s'intéresser à un livre lorsque Mme Donchet vint lui apporter son courrier.
Parmi les habituelles lettres officielles pour l'usine et autres factures se trouvait, bien en vue, un courrier aux armes de Lyon.
Il l'ouvrit fébrilement, c'était l'écriture de Javert.
Il n'avait pas eu de nouvelles du policier depuis des mois.
Mon Jean,
Lyon est mon nouveau poste. Jolie ville, jolis gredins. Je suis maintenant un des officiers les mieux notés. J'ai déjà réalisé plusieurs arrestations avec brio. L'inspecteur en chef a envoyé un courrier à Paris pour y chanter mes louanges.
Peut-être la prochaine étape sera Paris ? Tu seras plus proche de moi et je pourrais te voir plus souvent ? Tu me manques, maudit forçat.
Je vais essayer d'obtenir quelques jours de repos, histoire de vérifier si les trajets en diligence entre Lyon et Montreuil-sur-Mer sont aussi horribles que ceux entre Marseille et Montreuil-sur-Mer.
Tu me manques.
Je t'aime.
Fraco Javert
Inspecteur de Troisième Classe
Cette lettre fit plus de bien au cœur meurtri de Valjean que toutes les tisanes, que tous les repos forcés qu'on pouvait lui faire prendre. Il y avait une adresse à Lyon, Valjean répondit aussitôt.
Fraco, mon amour,
Ton absence est un tourment. Viens dés que tu le peux. Ma santé n'est pas des plus florissantes.
Je t'aime.
Jean Valjean
Co-directeur de l'usine « Les Tailleurs d'image »
Il se leva, se sentant un peu rasséréné, il s'habilla et partit visiter son usine. Même s'il se rendait bien compte à quel point ses mots sonnaient pathétiques, ils ne faisaient que refléter la vérité. Il était malheureux et se rendait malade de désespoir.
Et il en avait soupé de cette vie.
Il aurait voulu revenir à Paris, retrouver Javert durant les dix mois précédents les barricades. Dix mois de bonheur. Et les vivre, encore, et encore, et encore, et encore...
Cela le rendait neurasthénique et tout le monde le voyait plonger avec consternation.
Il attendait.
Il lui semblait n'avoir fait que cela de sa vie.
Attendre l'inspecteur Javert.
SCÈNE II
A la grande surprise de Jean Valjean, Javert fit un effort pour venir le voir plus tôt que trois années.
L'hiver était là. Noël était là.
M. Jean Valjean était définitivement vu comme un industriel, riche et bien nanti. Il appartenait au conseil municipal, il œuvrait pour la charité, il était aimé du peuple.
Un chapelet de jais se retrouvait maintenant entre les mains de Monseigneur Myriel.
On connaissait bien sa gentillesse, sa douceur, son excessive timidité. Mais même riche, Jean Valjean était un ancien forçat. Il n'était pas une relation acceptable aux yeux de la société. Alors le directeur de l'usine conservait une façon de vivre, simple et correcte.
Le prêtre de Montreuil, le Père André, se rapprocha par la force des choses de ce paroissien si différent des autres.
Un ancien forçat, un homme si pieux, un homme riche qui n'était pas heureux.
« Vous avez des chagrins, monsieur Valjean ?
- Pas le moindre, mon père. Hormis la pauvreté de certaines familles de mes ouvriers.
- C'est Noël ! La charité permettra de soulager quelques détresses. »
La charité de M. Valjean. Oui. Mais lorsque le directeur plongea la main dans sa poche pour en sortir quelques billets, le prêtre l'arrêta en plaçant sa main sur son bras.
« Non, je ne parlais pas de cette charité-là, monsieur Valjean.
- Mais alors je ne vous comprends pas, mon père.
- La charité signifie la bienfaisance envers les pauvres et vous l'avez compris à merveille mais elle a une autre signification, toute aussi importante que la première.
- Une autre signification ?
- L'amour de son prochain. Vous êtes trop seul, monsieur Valjean.
- Je ne suis pas seul, mon père. J'ai mon usine à gérer et je suis conseiller municipal ! »
Le prêtre examina Valjean, le parcourant d'un long regard méditatif.
« Bien entendu, M. Valjean. Personne ne l'est vraiment en ce monde... »
L'hiver était là, Noël était là.
M. Valjean fit comme M. Madeleine avait fait. Il organisa des soupes populaires sur les fonds de l'usine. Cela ne plut pas tellement à M. Fauchelevent mais il le laissa faire. Si cela pouvait chasser cette mélancolie dans laquelle son ami s'enfonçait.
La neige tombait, le froid était vif. Et les pauvres avaient besoin d'aide et de soutien. Il était tard, c'était la nuit et M. Valjean revenait d'une de ses tournées de charité.
Valjean avait présumé de ses forces, encore, et il dut s'arrêter contre un mur pour reprendre son souffle. Inquiet de faire un nouveau malaise.
Un bras se glissa sur sa taille et M. Valjean allait remercier automatiquement pour l'aide reçue lorsqu'une voix, bien connue, résonna, profonde, dans le creux de son oreille :
« Que fais-tu dehors par ce froid ?
- Fraco ?! C'est toi ? »
Un rire, amusé et dépité, retentit dans le froid de l'hiver.
« J'ose espérer que je suis le seul à avoir le droit de te saisir de cette façon. Et de te coller ainsi. »
Ce faisant, le policier, vêtu de son uniforme réglementaire, serra son bras sur la taille de Valjean, le rapprochant davantage de lui.
« Mon Dieu… Comme tu m'as manqué…, souffla Valjean.
- Tu vas mal, mon tendre. Allons chez toi ! La peste soit des autres ! »
Il n'y avait pas de mots pour dire le soulagement, la joie, le bonheur que ressentait Valjean. Il se sentait libéré, plus qu'après son procès, plus qu'après sa libération du bagne de Toulon. Mais le policier s'inquiétait de cette faiblesse, il ressentait les tremblements qui saisissaient son compagnon et cela ne lui plut pas.
D'un geste autoritaire, l'inspecteur Javert s'éloigna du mur contre lequel il avait eu la désagréable surprise de voir Valjean se tenir, les yeux fermés par la douleur.
Il fallut longtemps avant de rejoindre l'immeuble dans lequel vivait Jean Valjean. L'homme était presque évanoui dans les bras de Javert et ce dernier en retenait l'essentiel du poids, horrifié de voir à quel point Valjean avait maigri durant ces quelques mois d'absence.
Javert aboya de sa plus belle voix de garde-chiourme pour attirer la logeuse.
Lorsque cette malheureuse, paniquée, arriva, elle en fut encore plus horrifiée.
En quelques minutes, tout fut réglé. La force de l'habitude, pensa amèrement Javert.
Mais le fait demeurait.
Jean Valjean se retrouva étendu dans son lit, vêtu d'une chemise de nuit épaisse. Le médecin était venu le voir. Un certain docteur Vernet qui admonesta le directeur de l'usine, avec une voix assez blasée pour prouver à quel point son discours était redondant.
Le médecin se tourna, exaspéré, vers la longue silhouette assise, silencieuse, au chevet du directeur.
« Vous êtes son ami je crois ? Le policier de Marseille ? Essayez de mettre un peu de plomb dans sa cervelle !
- Qu'a-t-il ?, demanda sèchement Javert, les yeux scintillants de colère et les doigts croisés élégamment devant sa bouche.
- Un cœur fatigué ! Il ne se repose pas assez, il ne mange pas assez ! Il a déjà eu un malaise ! Je crains l'apoplexie mais j'ai beau le mettre en garde… Cela n'a aucun effet.
- Docteur, murmura doucement Valjean. Je vais bien, n'ennuyez pas l'inspecteur avec ces histoires. Je…
- Silence Jean !, claqua la voix irritée de Javert. Que tu joues ainsi avec ta vie me... »
Le policier se tut, par crainte d'en dire trop.
Son coup de gueule avait surpris le médecin qui examina un peu plus le fameux ami de M. Valjean.
Grand, imposant, toujours vêtu de son uniforme d'inspecteur, son bicorne posé sur ses
cuisses, il paraissait réellement préoccupé. Ses yeux étaient brillants, clairs. Le médecin n'arrivait pas à trouver comment les définir.
Des vitraux de glace ? Des lacs de montagne ? Des ciels de brouillard ?
« Je vais veiller sur lui cette nuit, annonça le policier, sans laisser la place à la discussion.
- Il doit dormir !
- Je me charge de lui !, grogna l'inspecteur, se montrant protecteur...malgré lui.
- Il doit manger aussi, » ajouta le docteur, voulant avoir le dernier mot.
Javert acquiesça d'un geste nerveux de la tête.
Le médecin préféra quitter la chambre, ne sachant trop si les jointures blanches des doigts du policier étaient en train de se fermer pour former des poings à son intention.
Une fois seuls, Javert se tourna vers la fenêtre, derrière laquelle la neige tombait, à gros flocons. Il respirait profondément pour se reprendre avant de parler :
« Ta lettre m'a fait peur, avoua Javert. J'ai cru à un stratagème. Mais j'ai prié mon chef de m'octroyer quelques jours pour Noël.
- Je ne voulais pas t'inquiéter Fraco. »
Un reniflement de dédain.
Le policier baissa les yeux, les cachant derrière ses doigts.
« Je suis venu dés que j'ai pu. Que s'est-il passé ?
- Je suis tombé malade. Je…
- Non, je t'en prie, murmura la voix brisée de Javert. Ne me fais pas ça !
- Ne fais pas quoi ?
- Ne me mens pas ! Pas toi ! Je suis un policier, tu te souviens ? »
Javert le regardait, désolé. Valjean n'y tint plus, il tendit les mains et attira son compagnon à ses côtés sur le lit. Javert se leva, mais il ne s'approcha pas. Il était inquiet.
« Et ta logeuse ?
- La porte est fermée à clé ?
- Je vais le faire. Mais ce n'est pas prudent !
- Quoi ? Que nous baisions ou que nous le fassions ici ? »
Ces mots firent sourire Javert mais le policier était attristé. Il ferma la porte et s'assit à côté de Valjean. Puis il se permit de caresser doucement la barbe soyeuse de son amant.
« Ton cœur. Merde Jean ! Si jamais tu meurs… Si jamais je te perdais…
- Je ne suis pas mort ! Amour, amour, je ne suis pas mort. »
Valjean n'en revenait pas.
Ses doigts caressèrent la joue de Javert et trouvèrent des larmes.
« Putain ! Tu as intérêt Jean. »
Les deux hommes n'étaient pas prudents. Lentement, ils se penchèrent l'un vers l'autre et laissèrent leurs lèvres se toucher. Un baiser doux, si doux.
« Je t'aime. Jean… Mon tendre…
- Je t'aime. Je vais mieux maintenant que tu es là.
- Qui aurait cru que Jean-le-Cric était si sensible. »
Un rire, un peu nerveux. Le baiser reprit mais resta tendre et affectueux. Rien de sexuel.
La logeuse frappa à la porte et Javert se releva prestement. Il vint ensuite ouvrir, le visage impassible.
Si la femme nota quelque chose, elle n'en dit rien. Sans nul doute, elle dut remarquer l'éclat plus brillant des yeux de M. Valjean ou les cheveux un peu emmêlés du policier, mais elle préféra se taire.
Un plateau avec deux soupes chaudes et du pain. Javert fut surpris qu'elle ait pensé à lui aussi.
« Il y a une chambre de libre, inspecteur. Je sais que vous logez à l'auberge du Petit Pont. Je peux les prévenir et faire amener vos affaires ici. Si vous le désirez. »
Javert fut décontenancé puis il accepta.
« Si je dois veiller Jean, autant que je sois près de lui durant sa convalescence. Merci madame.
- C'est tout à fait normal, inspecteur. Vous semblez être le seul capable de faire plier M. Valjean. Cela fait des semaines que le docteur lui demande de se reposer et de manger.
- Je vais me charger de lui !
- Je n'en doute pas un instant, monsieur. »
Deux paires d'yeux se mesurèrent du regard, unies dans le même combat, puis Javert prit le plateau. Il le glissa sur les cuisses de Valjean et posa son bol de soupe à même le sol.
La logeuse les laissa seuls.
« Peux-tu manger tout seul ou faut-il qu'en plus je t'enfonce la cuillère de force dans la gorge Jean ? »
Javert était tellement en colère.
Valjean secoua la tête et se mit à manger.
Il était fatigué, c'était un fait, mais regarder vivre Javert, l'entendre manger sa soupe à grandes lampées, le voir mordre violemment dans son pain, lui faisait du bien. Il était donc si amoureux ? Devenir comme Cosette lorsqu'elle se laissait faner loin de Marius ?
« Mange plutôt que de rire !, grogna Javert.
- Oui, mon amour. »
Des yeux levés au Ciel mais cela fit sourire les yeux gris. Un rayon de soleil dans un ciel de brume.
« Fini ! »
Valjean leva les mains en l'air pour montrer qu'il avait en effet terminé. Le policier rit, amusé et vint vérifier.
« Alors ? Satisfait inspecteur ?
- Bien, monsieur. Maintenant, vous allez dormir et nous parlerons de vos stupidités demain.
- Mes stupidités ?
- Demain ! »
Javert était en uniforme, il portait son col de cuir. Valjean tendit la main et saisit le collier de cuir et tira comme s'il s'agissait d'un chien pour l'approcher de sa bouche.
Les yeux de Javert s'assombrirent. Il sourit en montrant les dents et les gencives. Son sourire de fauve, très laid.
« Attention !, prévint-il.
- Attention de quoi ?
- Je suis calme, silencieux…,soumis...mais si tu me tentes trop…
- Soumis ? Toi ?
- Des mois sans baiser… Que penses-tu que je voulais te faire dans cette ruelle ?
- Vraiment ? Un policier en uniforme baisant un homme contre un mur ?
- Mhmmm. Je ne dis pas que l'éventualité ne m'a pas traversé l'esprit. »
Un sourire, encore plus mauvais. Javert se laissa tirer par le collier et sa bouche retrouva les lèvres de Valjean. Mais le baiser n'était plus doux, il était dur et profond.
« Je voudrais te baiser là, maintenant, murmura Javert, un souffle chaud sur des lèvres.
- Pourquoi pas ?
- Ne me tente pas Jean !
- Tu m'as tellement manqué...Fraco... »
Javert ne comprenait pas pourquoi Valjean était si mal. Il sentait les mains de son compagnon trembler en le serrant fort. Des mains si faibles par rapport à ce qu'elles pouvaient réaliser dans le bagne.
Cela frappa Javert aussi fort qu'un coup de poing en plein ventre.
« Je t'aime Jean. Tu le sais ? Je ne suis pas un correspondant sérieux. Je ne t'écris pas beaucoup. Je suis désolé de te faire du mal.
- Fraco. Je t'en prie. »
Les mains tremblaient si fort. Javert chercha les lèvres de Valjean pour l'embrasser affectueusement. Amoureusement.
« Je suis désolé de te faire encore du mal. Je te jure que je vais demander ma mutation à Montreuil. Cela prendra peut-être encore des années mais je vais supplier mon protecteur. M. Chabouillet pourra peut-être agir pour moi.
- Fraco. Parlons-en plus tard ! »
SCÈNE III
Un baiser plus profond fit fermer les yeux aux deux hommes. Jean Valjean ne voulait pas être soigné, plaint ou rassuré. Il voulait être aimé. Mais Javert avait peur de lui faire du mal.
« Non, ce n'est pas raisonnable. Bon Dieu ! Il faut que je me calme, souffla Javert en se reculant.
- Fraco… Je t'en prie.
- Merde ! »
Les langues se trouvaient et Javert commençait à oublier pourquoi il devait être prudent. Ses mains quittèrent le matelas sur lequel elles se tenaient afin de retenir son poids pour voyager sur le corps de Valjean. Le cherchant à-travers la couverture.
Valjean tira davantage sur le collier de cuir, attirant un grognement de Javert.
« Soumis ?, souffla le forçat. Et que se passe-t-il si je retire le collier ? »
Deux yeux brillants de luxure le regardaient, oubliant la modération, le calme, la retenue.
« Essaye. Tu verras. » soupira Javert.
Les doigts de Valjean réussirent à trouver la boucle sur la nuque, Javert se pencha et délicatement offrit son cou au forçat.
Le col de cuir glissa doucement sur le cou de Javert et tomba à terre dans un bruit mat. Le policier se pencha encore pour prendre la bouche de Valjean, la prendre en conquérant.
Valjean sentit son cœur battre si vite. Javert était vivant, là entre ses bras, il l'embrassait et il était visible qu'il le désirait fort. Il était vivant.
Ses cauchemars n'avaient pas lieu d'être.
Ils parlaient d'un temps révolu.
Il avait vu mourir Javert tant de fois. La blessure par balle gangrenée, une balle en pleine tête… Il avait appris sa mort tant de fois. Le plongeon dans la Seine, un accident de moto…
Là, il était vivant, amoureux et affamé de lui.
« Je ne sais pas où vont tes pensées Jean, mais je dois clairement ne pas bien faire quelque chose. »
La voix se voulait humoristique mais les yeux l'étaient beaucoup moins. Une nouvelle caresse sur sa joue, Javert était vraiment inquiet.
« Je suis peut-être fatigué, c'est vrai.
- Alors tu vas dormir et je vais te veiller, comme prévu. Et tu vas arrêter de me chauffer de cette façon. »
Javert se redressa et remit de l'ordre dans sa tenue. A sa grimace, Valjean sut qu'une certaine partie de son anatomie était douloureuse. Cela le fit sourire.
Javert ramassa les bols et les plaça sur le plateau qu'il déposa devant la porte. Il la laissa ouverte, ne voulant plus la fermer à clé. Il fallait être prudent et il voulait que Valjean dorme.
D'un geste habitué, le policier se dévêtit de son uniforme, il plaça la veste sur le dossier de la chaise. Le policier souffla les bougies et une pénombre s'installa, propice au sommeil.
Enfin, il s'assit et étira ses longues jambes, bottées de cuir noir, devant lui.
Valjean le distinguait dans la nuit de sa chambre.
Une silhouette faite d'ombres, une respiration apaisante…
Javert était là. Il était vivant.
Valjean allait pouvoir dormir cette nuit…
La première chose que fit Valjean en se réveillant fut de se tourner vers la chaise dans laquelle Javert s'était assis. Elle était vide.
Le directeur d'une usine, riche et reconnu, se leva, affolé.
Il avait peur d'avoir rêvé ou d'être allé dans une autre époque. La porte s'ouvrit au moment même où Valjean était debout, en train de revêtir sa robe de chambre.
Javert contempla la scène avec stupeur, suivi par la logeuse.
« Je...Je…, balbutia le digne directeur, rougissant de honte.
- Retourne au lit !, claqua Javert. Tu m'as l'air encore assez malade.
- Je… Oui... »
Penaud, Valjean se recoucha.
La logeuse, Mme Donchet, n'avait rien dit mais elle approuvait le policier avec force. C'était la première fois qu'elle voyait se plier ainsi M. Valjean.
Un nouveau plateau. Un café et une tisane calmante pour le malade du cœur. Valjean eut une grimace de dégoût. Mais Javert lui colla la tasse dans les mains sans le laisser discuter.
« Du pain, une omelette, du jambon… Mme Donchet et moi-même avons parlé. Je ne suis pas satisfait. Mme Donchet est une personne efficace et intelligente. Mais elle ne peut pas forcer un homme adulte à lui obéir. Par contre, moi... »
La suite disparut dans les limbes. Javert se tint au-milieu de la chambre tandis que, diligente, la logeuse plaçait un plateau rempli de victuailles sur les cuisses de Jean Valjean.
« Tu ne manges pas assez ! Ta logeuse m'a parlé de tes plateaux revenant presque pleins. Elle m'a parlé de tes heures supplémentaires passées à la mairie et à l'usine. Ceci doit cesser !
- Mais Fraco…, commença Valjean.
- Non. Tu as mis en danger ta santé. Je veux juste t'informer d'un accord passé avec ta logeuse. Je ne peux malheureusement pas rester plus que quelques jours. Mon poste est à Lyon, mais Mme Donchet est devenue mes yeux et mes oreilles. Elle dispose de mon adresse à Lyon. En cas de problème, elle s'est engagée à me contacter et je te jure, Jean, que je serais là dans les plus brefs délais ! »
Mais ce ne serait pas pour lui faire l'amour !
Les yeux de Javert irradiaient de colère. Il avait été horrifié d'apprendre à quel point le si gentil M. Valjean s'était laissé aller. Mangeant rarement, dormant quelques heures irrégulièrement, passant son temps à travailler et à aider les pauvres. Perdant de précieuses heures de sommeil à aider les pauvres.
Javert savait déjà que Jean Valjean était un homme bon et bienveillant, pieux et charitable, mais il ne savait pas encore à quel point il aimait être un martyr.
« Ce n'est pas une question négociable. Je vais gérer ta vie si tu ne peux pas le faire toi-même ! Et s'il le faut... »
Javert eut son mauvais sourire, cruel, vicieux, il fit peur à Valjean.
« S'il le faut, j'en aviserai ta sœur. J'ai toujours son adresse.
- Non ! Fraco, je t'en prie. La chère âme sera bouleversée.
- Alors, tu sais ce que j'attends ! »
Javert était resté un garde-chiourme quelque part. Valjean acquiesça et but sa tisane. Javert prit enfin son café et s'assit dans sa chaise, au chevet du malade.
Mme Donchet s'en alla pour mieux revenir avec un plateau de victuailles pour le policier. Javert avait du se mettre d'accord avec elle sur le prix et le logement. Il la remercia et attaqua son repas.
Il jeta un regard brûlant à Valjean et celui-ci se mit à manger. Un peu amusé tout de même qu'on le traite ainsi en enfant irresponsable.
Puis, le café bu, Javert claqua des doigts, comme si une idée lui venait tout à coup :
« D'ailleurs, je vais aussi discuter de tes horaires avec ton associé, ce Fauchelevent. »
Cette fois, Valjean se rebella et claqua sa fourchette sur le plateau, un son clair contre le bois.
« N'exagère pas Fraco !
- Qui exagère ici ? Tu m'écris que ta santé n'est pas des plus florissantes, je me fais un sang d'encre, je demande un congé à mon chef et j'arrive ici pour te trouver malade du cœur. Et pourquoi ? »
La colère enflait la voix du policier.
Javert le savait mais il n'arrivait pas à se contrôler. Il avait si peur maintenant. Et il était si fâché.
« Parce que tu n'as pas su prendre soin de toi ! Merde Jean ! Tu ne manges pas, tu ne dors pas, tu travailles trop ! Mais que t'est-il arrivé ? Ce n'est pas la première fois que nous étions séparés ! Et par Dieu, ce ne sera pas la dernière, tu le sais. »
Javert regarda Valjean réfléchir posément avant de lui répondre.
« Et ne me mens pas, je t'en prie. »
Mais que répondre ?
Qu'il s'était laissé à mourir de faim et de chagrin car il l'avait vu mourir, assassiné par un révolutionnaire ? Que cette image tournait en boucle dans son esprit et empoisonnait la moindre de ses pensées.
« La vérité, Fraco, est que tu me manques.
- Jean…, commença Javert mais Valjean le coupa aussitôt :
- NON ! Je t'ai laissé parler. Je t'ai laissé me rabrouer comme un gamin devant ma logeuse. A ton tour de m'écouter. »
Javert se tut et écouta, les mains croisées devant lui, posées sur ses cuisses.
« Tu me manques et je ne sais pas comment faire pour vivre sans toi.
- Mais c'était comme cela avant !
- Justement, je ne veux plus passer trois ans sans te voir. J'ai besoin de toi. »
Les mots allaient ils jusqu'à Javert ?
Le policier était estomaqué par ce qu'il entendait. Jamais on ne l'avait aimé et encore moins aimé à ce point.
« Peut-être venir te voir plus régulièrement ne serait pas une mauvaise idée…
- Non, cela ne me suffira plus, je le crains.
- Mais que veux-tu exactement ? »
Javert paniquait. Il perdait de sa suffisance et retrouvait le visage qu'il avait au bagne lorsqu'il découvrit que Valjean avait aussi des sentiments pour lui. Il était si jeune.
« Viens à Montreuil ou démissionne !
- Ce n'est pas possible ! Tu te rends compte de ce que tu me demandes Jean ?!
- Je...voudrais t'avoir près de moi.
- Je ne peux pas ! Je ne peux pas tout jeter comme cela ! »
Javert ne put terminer son repas, il le laissa ainsi et saisit sa veste d'uniforme. Il s'habilla et prit son manteau avant de quitter la chambre en claquant la porte.
Il croisa la logeuse dans l'escalier mais en voyant le regard farouche du policier, elle n'osa pas lui adresser la parole.
Javert n'était pas le chef de la police de Montreuil-sur-Mer, il n'y connaissait pas encore les pas de sa ronde qui lui faisait le tour par les remparts de la ville. Il la découvrait aujourd'hui. Un policier en uniforme qui patrouillait sous la neige et dans le froid. Tout le monde le remarqua et le commenta.
« Mais n'est-ce pas l'ami de M. Valjean ?
- Il doit être venu le voir pour les fêtes.
- Espérons qu'il arrive à lui rendre la santé, M. Valjean ne va pas bien.
- C'est vrai. Mme Donchet me disait encore la semaine dernière que... »
Des mots et des mots. Des phrases et des phrases. Javert les entendait et son sang bouillait de rage.
Comment Valjean osait-il ?
Javert était prêt à faire des concessions, il pouvait essayer d'avoir des jours de congé sans solde. Il pouvait les accumuler pour venir à Montreuil et rester quelques temps. Il pouvait tenir une correspondance plus régulière. Il était prêt à faire des efforts mais de là à quitter son poste.
Il n'avait pas trente ans ! Il était déjà inspecteur de Troisième Classe ! Bien noté par ses supérieurs, son protecteur M. Chabouillet ne tarissait pas d'éloges sur lui, il parlait de le faire muter à Paris.
Le rêve de Javert ! Le couronnement d'une carrière !
Mais voilà Valjean et ses demandes insensées venaient tout briser.
Javert marcha plusieurs heures dans le froid et la neige. Il découvrit les différents quartiers de la petite ville de M. Madeleine, il examina le port fluvial qui fut par le passé un port prospère, il visita l'église du centre de Montreuil, charmé de voir la richesse du bâtiment, même si la Religion ne signifiait pour lui que d'autres règles à respecter.
Et qu'il ne respectait pas vraiment avec cette relation contre-nature… Un homme avec un homme !
Cette pensée le rendit amer.
« Vous êtes le policier de Marseille, c'est cela ?, » fit une voix douce dans son dos.
Javert sursauta, il pouvait compter sur les doigts d'une main les instants où quelqu'un avait réussi à le surprendre ainsi. Et la plupart de ces instants concernait un certain forçat.
« Je suis maintenant le policier de Lyon, rectifia-t-il, se retournant vivement pour ne pas rester le dos tourné devant un inconnu. Question de sécurité !
- Lyon est une jolie ville dit-on, sourit l'homme. Un prêtre manifestement.
- Il semblerait, répondit froidement Javert.
- Semblerait ? Vous ne le savez pas ?
- Je n'ai pas vraiment le temps de faire des visites, mon père.
- Je comprends… Comment se porte M. Valjean ? »
Un regard appuyé. Bien entendu, toute la ville connaissait leur relation. Une amitié forte, étrange, liant un ancien forçat et un inspecteur de police.
« Pas bien, avoua Javert, cherchant à connaître les intentions du prêtre.
- Vous m'en voyez désolé. M. Valjean est une si belle âme. Il ne vit que pour faire le bien autour de lui.
- C'est juste, mon père.
- Vous êtes son ami ?
- Oui, mon père. »
Le prêtre se mit à marcher doucement, entraînant le policier dans son sillage. L'inquiétude remplaçait la curiosité sur le visage du Père André.
« M. Valjean n'a pas une bonne santé.
- Je sais, mon père.
- Il a besoin de soutien mais c'est un homme si solitaire.
- Il a des amis, mon père. M. Fauchelevent par exemple.
- Non, vous vous trompez, inspecteur.
- Plaît-il ?
- Ce ne sont pas des amis, ce sont des collègues de travail. M. Valjean n'a pas d'amis. »
Javert se tut, incertain de la direction que prenait le discours du prêtre.
« Sauf vous, monsieur. Vous êtes son seul ami. »
Le prêtre avait des yeux, marrons, couleur chocolat, et des cheveux grisonnants qui adoucissaient son regard car ses yeux fouillaient le gris métallique des yeux de Javert.
« Que cherchez-vous à me dire, mon père ?, demanda Javert, durement.
- M. Valjean a un chagrin. Je ne sais pas lequel et il ne me le dira jamais mais peut-être vous pourriez lui apporter votre soutien ?
- Un chagrin ?
- J'ai déjà vu cela de nombreuses fois », expliqua simplement le prêtre, cessant enfin de marcher pour indiquer quelque chose à l'inspecteur.
SCÈNE IV
Javert suivait le prêtre, se demandant ce que le saint homme voulait lui démontrer par tout ce discours. Et ayant peur de le comprendre.
Leur petite promenade les avait menés dans le cimetière étroit de la ville, situé autour de l'église. Le prêtre montra une pierre tombale, un couple récemment enterré, la femme précédant de peu son époux.
« Que cherchez-vous à me dire ?, répéta Javert, décontenancé.
- J'ai connu cela lorsqu'un couple est séparé par la mort. Le survivant se laisse aller à mourir de chagrin.
- Quel rapport avec Jean Valjean ?
- L'homme semble se laisser mourir. Je ne vois que cette explication. »
Javert ne dit rien, il examinait les faits et ne trouvait rien à répondre. Il ne connaissait pas la vie privée de Valjean durant son absence. Et si… Et si… Mais les mots furent douloureux à prononcer, du vitriol brûlant sa bouche.
« Valjean vous a-t-il donné l'impression d'être proche de quelqu'un ?
- Non, inspecteur, mais M. Valjean a un don exceptionnel pour le secret, » répondit le prêtre en souriant.
Javert regardait la plaque tombale, ensevelie doucement par la neige. Il était policier, la prochaine question était logique.
« Avez-vous enterré quelqu'un les derniers mois passés susceptible d'avoir intéressé Valjean de manière...intime ? »
Une phrase tellement alambiquée mais comment poser la question en restant stoïque ? Javert ne pouvait pas simplement demander : « qui baisait Jean durant mon absence ? »
« Personne. Sauf si M. Valjean s'intéresse aux vieilles dames et aux enfants. Mais il y a d'autres communes que Montreuil et je sais que M. Valjean allait parfois à Paris. »
Oui, pour le rejoindre.
Javert avait du mal à respirer.
« Faites-le parler, monsieur, fit le prêtre, pressant. Sinon j'ai bien peur d'avoir une nouvelle tombe dans mon cimetière et cela me brisera le cœur. »
Et le mien ?, hurla l'esprit de Javert.
« Je vous promets de faire de mon mieux pour aider M. Valjean. »
Le prêtre parut soulagé, il posa une main, constellée de tâches de vieillesse sur le bras du policier.
« Merci, inspecteur. J'espérais être compris de vous. Dés que j'ai appris votre présence en ville et le nouveau malaise de M. Valjean, je me suis promis de vous en parler dés que ce serait possible.
- Je suis son ami, admit ouvertement Javert, je vais me charger de lui.
- Dieu vous entende ! Et que la santé de M. Valjean s'améliore !
- Il vous est cher ?
- M. Valjean ne laisse pas les autres s'approcher. J'aimerais beaucoup l'appeler du nom d'ami.
- Je vais me charger de lui, » répéta Javert, comme un mantra.
Mais le policier était sonné.
Valjean était tombé amoureux ? Ou alors c'était son absence ? Etait-il si dépendant de lui au point de se laisser mourir par son absence ?
Javert quitta le cimetière et se décida à rejoindre l'immeuble dans lequel vivait Jean Valjean. Et pour la première fois, il faisait le point sur ses propres décisions.
Il avait quitté le bagne pour devenir policier.
Cela lui avait permis de prouver à tous qu'il était meilleur que l'opinion qu'ils avaient de lui. Un gitan devenu cogne !
Il avait été nommé à Marseille où il s'était brillamment comporté. Il avait été bien noté et était monté en grade.
Il venait d'être muté à Lyon pour y poursuivre sa carrière. Devenir inspecteur de Deuxième Classe et progresser, encore et encore.
Il pouvait être fier de lui !
Pourquoi alors ne l'était-il pas ?
A cause de Valjean, lui répondit vicieusement son esprit.
Il l'aimait, oui, mais il avait placé son devoir avant ses sentiments.
Il entretenait une correspondance sporadique, il n'était venu le voir qu'une fois en trois années. La révélation lui fit mal. TROIS ANS !
Et il se permettait de rabrouer son amant.
Javert observait les flots de la Canche, glacés durant l'hiver.
Il devait faire des efforts. Pour le bien de Valjean.
Mais de là à démissionner ?
Javert pouvait-il s'y résigner ?
« Merde !, » cria le policier, mécontent de lui et de la situation.
Il retourna dans la chambre de Valjean. Le forçat était étendu, pâle et endormi. Il avait mangé, certes, mais il était clairement malade.
Javert s'en voulut atrocement.
Bon, il démissionnerait. Il avait des bras après tout, il travaillerait dans l'agriculture… Le policier essaya de ne pas faire de bruit mais il réveilla Valjean par sa simple présence.
« Fraco ?
- C'est moi.
- Tu vas bien ?, » demanda précautionneusement le forçat.
Cela fit rire Javert, un rire amusé teinté d'amertume.
« Ce devrait être à moi de poser cette question.
- Tu es parti si vite ce matin…
- Je sais. Je suis désolé. »
Machinalement, le policier s'était assis sur le lit de Valjean. Le forçat attrapa les mains, longues et brunes, de son compagnon et frémit sous le froid qu'il ressentit.
« Mon Dieu ! Tu es glacé ! File te changer ! Tu dois être trempé ! Tu vas attraper la fièvre.
- Et c'est toi qui me dis cela ! »
Javert posa une des mains sur le front de Valjean, soulagé de ne pas sentir de fièvre. Valjean frissonna sous la caresse glaciale.
« Tu es si froid ! Mais qu'as-tu fait ?
- J'ai marché.
- Tout ce temps ?
- Je devais réfléchir Jean.
- A quoi donc ?
- A nous. »
La panique montait dans l'esprit de Valjean, il sentait venir une crise d'angoisse. Javert ne l'avait jamais vu ainsi, il ne devait pas le voir !
Valjean combattit les larmes, la peur, les tremblements.
Mais comment se cacher lorsqu'on se trouvait positionné juste devant les yeux perçants de l'inspecteur Javert ?
« Tu es si mal. J'ai réfléchi.
- Mon Dieu... »
Valjean ferma les yeux. Il songeait avec horreur que Javert allait prononcer des mots définitifs. Il allait le quitter, lui dire que tout était fini, qu'il devait partir de Montreuil. Un pouce essuya lentement les larmes qui coulaient sur ses joues.
« Hey mon tendre. Je n'ai pensé qu'à nous.
- Je suis désolé, je suis désolé. Je devrais être plus fort. Je devrais…
- Silence ! Je ne suis pas bon avec toi si je te fais pleurer autant. »
Valjean entrouvrit les yeux et fut touché en apercevant le regard désolé de son compagnon posé sur lui.
« Je t'aime, murmura le policier. En doutes-tu ?
- N...Non.
- Alors réponds à deux questions Jean ! Réponds clairement et simplement.
- Que veux-tu savoir ?
- La première est celle-ci : m'as-tu trompé Jean ?
- Pardon ? »
Les yeux du policier se durcirent. Il ne plaisantait pas. Javert avait besoin de savoir avant d'aller plus loin.
« Mais non ! Qu'est-ce qui a pu te faire croire cela ?
- La deuxième question découle de la première.
- Mais c'est ridicule ! Je n'ai jamais regardé quelqu'un d'autre. Je…
- Pourquoi ou pour qui te laisses-tu mourir de chagrin ? »
Là, Valjean hésita et cette petite hésitation suffit au policier pour tirer la conclusion qui s'imposait. Javert se recula et ses mains se croisèrent devant lui.
« Ce n'est pas ce que tu crois, Fraco. Je ne t'ai pas trompé.
- Je veux bien te croire. Je suis tout prêt à te croire Jean. Explique-toi.
- Je fais de mauvais rêves… Je dors mal…
- Quels mauvais rêves ? Le bagne ?
- Non. Des rêves dans lesquels...je te vois mourir…
- Moi ? Je ne suis pas mort.
- Je sais ! Je ne comprends pas ! J'ai peur de cela.
- Mais pourquoi ? »
La colère s'était envolée aussi vite qu'elle était venue, la soudaine flambée de jalousie également. Javert était sincèrement surpris.
« Je te vois mort. Tout le temps. Je suis en train de devenir fou. Et de ne pas avoir de tes nouvelles, de ne pas te voir… Cela me brise Fraco.
- En fait, tu es en train de me jouer la scène de l'épouse inquiète pour son mari policier ? »
Javert n'en revenait pas. Bizarrement, cela fit sourire les deux hommes, le premier sourire depuis longtemps.
« Il semblerait. Je suis ridicule, n'est-ce-pas ?, fit Valjean, penaud.
- Ridicule, non. Je ne dirais pas cela. Mais je suis étonné qu'un homme tel que toi, avec un parcours comme le tien, soit aussi touché.
- Je t'aime, murmura Valjean, c'était sa seule excuse.
- J'ai des collègues qui m'ont parlé de leur épouse. Il me bassinait avec leurs inquiétudes pour elles. Ces dames refusaient qu'ils participent aux quarts de nuit ou alors elles voulaient savoir exactement dans quels quartiers ils devaient aller. J'étais à mille lieues de penser que j'avais le même problème de mon côté. »
Javert se détendait. Bien entendu, il se demandait toujours si Valjean lui mentait, l'homme mentait si bien. Lentement, ignorant ses doigts froids, ses habits humides, l'inspecteur se pencha sur son compagnon et l'embrassa profondément. Montrant par là à quel point il était vivant, amoureux, ardent.
« Ma petite largue [épouse] inquiète pour son homme [mari]… Il va falloir que je me charge d'elle avec soin, c'est cela ? Mhmmm.
- Tu ne sais pas ce que c'est. L'absence.
- Tu me crois sans cœur ? Je souffre aussi de ton absence, mon tendre, mais je suis plus pragmatique que toi, je crois.
- Je ne peux plus vivre sans toi. Ho Dieu Fracooo. »
Un gémissement indigne. Mais Javert avait quitté ses lèvres pour embrasser son cou, sa mâchoire, Valjean sentait ses favoris humides glisser contre sa peau surchauffée et sa bouche froide se réchauffer peu à peu.
« Je ne suis pas le meilleur des maris mais je peux être le meilleur des amants, souffla la voix soyeuse de Javert dans le creux de l'oreille.
- Tu es trempé et ce que nous faisons est imprudent.
- Tu es si désirable, ma jolie petite largue. Je voudrais bien te contraindre à me rendre ton devoir conjugal.
- Fraco !
- Plus tard… »
Ils se sourirent, si proches.
Ils ne remarquèrent pas la porte entrouverte et le visage effaré de la logeuse, venue apporter une tisane pour M. Valjean. Elle était restée, debout, horrifiée par la scène intime dont elle venait le témoin involontaire.
Javert se recula et remit de l'ordre dans sa tenue.
« Bien. Donc tu ne m'as pas trompé, tu n'es pas tombé amoureux de quelqu'un d'autre, tu n'es pas en deuil pour une maîtresse, tu es juste désespéré par mon absence.
- Oui, juste cela, » sourit Valjean.
Et par ta mort dans une barricade.
« Cela devrait s'arranger alors.
- Pourquoi cela ?
- Je vais demander à M. Chabouillet de me nommer à Montreuil. »
C'était dit comme s'il suffisait de demander pour obtenir. Valjean en fut estomaqué.
« Et il acceptera ?
- S'il refuse, je démissionnerai.
- Tu… ? Tu vas quoi ?
- Démissionner.
- Mais...mais qu'est-ce-que tu feras ? Tu aimes ce métier. Que vas-tu devenir ? »
Un nouvel élan d'affolement, Javert se précipita pour serrer les mains de Valjean et se jeter à genoux.
« Aucune importance tant que nous sommes ensemble. Même si je dois t'avouer que travailler comme ouvrier dans ton usine ne me tente pas.
- Tu ne seras pas ouvrier ! Bon Dieu ! Fraco ! Jamais tu ne travailleras comme ouvrier. Tu…
- Calme ! Je sens ton cœur qui s'affole.
- Fraco, je ne veux pas… Je ne veux pas que tu fasses quelque chose que tu regretteras plus tard. Tu aimes le travail de policier.
- Oui, je ne le nierais pas. Mais il y a une chose que tu oublies Jean.
- Laquelle ?
- Je t'aime plus qu'un uniforme ! Je l'ai déjà fait au bagne.
- Oui, oui, c'est vrai.
- Maudit forçat...qui m'a poussé à la faute.
- A la faute ?
- Tu crois que j'avais l'habitude de ne pas suivre le règlement au bagne ? Tu crois que j'avais l'habitude de désirer des forçats ?
- Non, je ne crois pas.
- Tu es le premier et le seul. Je t'aime. »
SCÈNE V
Le policier se tenait à genoux au chevet de Valjean, ce dernier caressa doucement la joue de Javert, touchant les favoris. Ils étaient devenus fournis maintenant, les fameux favoris de l'inspecteur Javert. Cela mettait en valeur la profondeur de ses yeux, si clairs, si perçants.
« Bon ! Nous sommes d'accord ? Tu vas reprendre une hygiène de vie digne de ce nom. Repas, repos, horaires de travail raisonnables ! Et dans six mois au maximum, je serais à tes côtés.
- Six mois ?
- Je dois laisser une chance à mon protecteur de comprendre quelle erreur monumentale il risque de faire en me laissant partir.
- Une erreur monumentale ?
- Je suis le meilleur des cognes !
- Fraco ! »
Ils rirent. C'était meilleur que le sourire partagé.
Mme Donchet, remise de ses émotions, entendit ces rires avec stupeur. Oui, M. Valjean et son policier étaient des invertis, punissables par Dieu, mais elle ne l'avait pas entendu rire depuis des mois. Elle ne l'avait pas vu manger, dormir depuis des semaines.
La pauvre femme, perdue dans ses pensées, se jura d'en parler avec le Père André durant une confession. Elle devait le dire à quelqu'un avant de l'avouer malgré elle à une voisine...et que cette information fasse le tour de la ville…
Et les deux hommes semblaient s'aimer, vraiment, surtout en voyant leurs regards échangés, leurs gestes trop proches, leurs discussions si privées…
Oui, elle allait devoir en parler avec le Père André avant que le secret ne lui fasse faire un faux-pas. Elle ne voulait surtout pas nuire au directeur de l'usine, sachant que sa fille travaillait là-bas, sachant que de nombreux habitants de la ville dépendaient de M. Valjean…
« Mon Dieu, murmura Mme Donchet, si les gens savaient… »
L'inspecteur Javert et Jean Valjean furent imprudents mais ils avaient eu si peur l'un pour l'autre. Après cette scène inconvenante, Mme Donchet pénétrait dans la chambre de M. Valjean, l'appréhension au ventre.
Mais elle ne vit plus rien.
L'inspecteur Javert était toujours assis, correctement, au chevet de M. Valjean. Il lui lisait des ouvrages. Des romans manifestement. Faisant profiter le convalescent de sa belle voix profonde de baryton.
Car l'inspecteur avait une belle voix, la logeuse était obligée de l'admettre.
M. Valjean était couché dans son lit, largement vêtu de sa chemise de nuit et recouvert par le drap et les couvertures. Il écoutait la voix de Javert et se reposait.
Car l'inspecteur avait réussi cet exploit de faire se reposer M. Valjean dans son lit, sans rechigner.
L'inspecteur ne devait rester que quelques jours à Montreuil. Il n'était venu que pour passer les fêtes en compagnie de son ami.
M. Valjean se leva le soir de Noël pour aller à la messe de Minuit, en compagnie de sa logeuse et de son ami, l'inspecteur.
Mme Donchet fut surprise de le voir debout, mais elle ne dit rien. Elle aperçut le bras, passé sur la taille de M. Valjean et l'aidant à descendre les escaliers.
Oui, ils étaient intimes, cela sautait aux yeux...lorsqu'on savait le voir…
« Mme Donchet, nous allons vous accompagner, lança M. Valjean, souriant gentiment.
- Avec plaisir, monsieur. Si vous pensez pouvoir tenir quelques heures debout…
- Je le peux et si je ne le peux plus, Fraco se fera un plaisir de me ramener à la maison. »
Un regard un peu appuyé sur le bras serrant la taille et Mme Donchet eut un sourire bienveillant.
« Je n'en doute pas.
- En route pour la messe de Minuit !, » lança Valjean, heureux de vivre.
Heureux de vivre pour la première fois depuis des mois !
La messe de Minuit fut un beau moment. Chacun fut content et soulagé de voir le patron sorti de chez lui. On le salua, on lui demanda des nouvelles de sa santé, on l'admonesta d'être déjà debout.
Puis, on salua le policier, l'ami de M. Valjean. Javert répondait aux salutations avec raideur et froideur.
L'inspecteur Javert !
Cela amusait Valjean. Il se sentait si bien. Et il avait le droit de tenir le bras de Javert contre lui, sa convalescence le lui permettait.
Un beau moment passé en compagnie des habitants de la ville, Javert se tenant à ses côtés.
Et Valjean songeait…
« Je l'aime, je l'aime, je l'aime... », au point de se sentir ridicule. Vraiment, il devenait pire que Cosette.
Après la messe de Minuit, le prêtre se rapprocha de M. Valjean et l'homme, malin et observateur, remarqua aussitôt la brillance des yeux du directeur de l'usine. Il aperçut aussi la main serrant le bras du policier, mais il préféra ne pas relever davantage.
« Vous avez réussi à sortir notre directeur de sa chambre !, remarqua le prêtre en s'adressant à Javert.
- M. Valjean se sentait en assez bonne santé pour venir à l'église, mon père, répondit aussitôt le policier, sur la défensive.
- Je vais bien, » répéta encore et encore M. Valjean.
Et pour la première fois, on le crut.
Après la messe de Minuit, Javert et Valjean se permirent des promenades dans la ville. On remarqua la maigreur du directeur et la prévenance de son ami à son encontre. Le policier ne le quittait pas des yeux, prêt à bondir en cas du moindre malaise.
« Je vais bien, Fraco, riait Valjean.
- Je préfère être prudent. »
Les deux hommes se regardaient et souriaient, tandis que les habitants les contemplaient. Imprudents.
« Croyez-vous que ces deux-là soient… ? »
Imprudents.
Il en faut si peu pour lancer une rumeur.
Après les promenades, il y avait des dîners. Certains pris en ville, en compagnie des membres du conseil municipal, ravis de retrouver leur confrère, en compagnie de M. Fauchevelent, soulagé d'entendre rire Valjean, en leur propre compagnie...et là personne ne pouvait connaître l'objet de leurs conversations…
« Non ! Ils ne peuvent pas être... »
La rumeur est une chose si mauvaise et néfaste.
Puis, après les promenades et les dîners, il y avait les nuits. Le policier ne veillait plus M. Valjean, on le savait par Mme Donchet. M. Valjean dormait mieux et il dormait seul. On appuyait bien sur le mot « seul ».
« Comment pouvez-vous imaginer que... »
Oui, mais après ?
Lorsque la nuit était profonde, lorsque la logeuse dormait à poings fermés, qui pouvait savoir ce qui se tramait dans l'obscurité des chambres ?
La rumeur galopait déjà avant même que Valjean et Javert en soient conscients.
Mais il n'y a pas de fumée sans feu n'est-ce-pas ? Et là, le feu existait bel et bien.
Dans la profondeur de la nuit, en veillant à ne pas faire grincer le lit, deux hommes s'aimaient le plus discrètement possible. Taisant leurs gémissements par leurs bouches posées en guise de bâillon, retenant leurs mouvements pour rester le plus lent possible et cependant c'était un amour doux, ardent, pressant, fait de caresses interdites et de serments d'amour.
On se comprenait par le moins de paroles possibles, juste « Oui... Encore... Là... Plus... Tu aimes ? » et leurs prénoms gémis dans le creux d'une oreille.
Chaque matin, Mme Donchet trouvait chacun des hommes dans sa propre chambre, le visage impassible. Elle en venait à se demander si elle n'avait pas rêvé la scène qu'elle avait vue.
Deux hommes s'embrassant à en perdre haleine et se caressant avec tendresse.
Non, elle avait du la rêver dans un moment d'hallucination.
Puis l'inspecteur Javert quitta Montreuil par la diligence et Valjean se reprit à espérer.
Attendre l'inspecteur Javert.
Encore et toujours.
Les cauchemars se firent plus rares, il savait maintenant que Javert était toujours vivant.
Six mois sans aucune lettre.
C'était à en devenir fou !
Valjean était fébrile. A l'hiver avait succédé un printemps humide et un été chaud et sec se profilait à l'horizon.
L'usine de messieurs Valjean et Fauchelevent devenait vraiment prospère, en six mois, M. Valjean l'avait agrandie et les commandes affluaient de tout l'Empire.
Six mois !
Valjean eut envie de se changer les idées en revoyant sa sœur. Il savait qu'elle préparait les mariages de ses filles, toutes très bien dotées par leur oncle. L'argent de M. Valjean !
Jeanne Lancel eut donc le plaisir de voir son frère revenir à Crèvecoeur assister aux mariages de ses filles.
Six mois !
Valjean discuta du sort des fils de Jeanne. Il voulait les marier aussi. Jeanne en rit. Elle était heureuse maintenant et son mari, le policier, était bon pour elle.
Jeanne taquina son frère sur son célibat bien trop long et lui présenta des femmes de bonne naissance, des veuves pour la plupart.
Valjean ne s'intéressa pas à une seule, répondant poliment aux questions et ne cachant pas son passé de forçat. Cela suffisait généralement à les faire fuir. A moins que sa fortune ou son bon cœur soient plus intéressant que son passé.
« Tu dois te marier Jean ! Que dirait maman si elle était encore de ce monde ?
- Dieu Jeannette ! Je ne préfère pas l'imaginer. »
Ils riaient en devisant gaiement autour d'une tasse de café.
La santé allait mieux mais Javert manquait à Valjean. Encore et toujours.
Merde Javert !
Six mois avant que tout bascule. Encore.
C'est que le temps avait tendance à s'accélérer dans ses voyages, Valjean s'en rendit compte cette fois-ci. Le début était lent. Difficile à mettre en place. Mais une fois que la machine était enclenchée, une fois que certaines décisions, bonnes ou mauvaises, avaient été prises, le temps s'accélérait et rien ne pouvait l'arrêter.
Et les décisions étaient la plupart du temps mauvaises.
Six mois et ce fut le retour de Javert.
Une scène qui ressembla à d'autres. M. Valjean était dans son bureau lorsqu'on lui annonça un visiteur. Le patron était pris dans la comptabilité jusqu'au cou, il accepta la visite d'un geste agacé.
Il ne nota pas le sourire de son secrétaire lorsque M. Brissac fit entrer l'inspecteur Javert dans son bureau.
« Veuillez me pardonner, monsieur. Je suis à vous dans un instant.
- Un instant ? Je peux attendre, monsieur. »
La plume tomba et tacha la page vierge du registre d'une jolie éclaboussure d'encre. Valjean leva la tête et aperçut Javert, dans sa tenue de policier.
« Tu es là...pour combien de temps ?
- Définitivement. Sauf si le maire se débarrasse de moi avant, bien entendu.
- Tu as été nommé ici ?
- M. Chabouillet, et monsieur le préfet de police de Paris, ont su se montrer persuasifs.
- Mon Dieu ! »
On nota le rire réjoui et le cri de joie dans la salle de travail de l'usine.
« Tiens, le patron a retrouvé son bougre.
- Ta gueule !, » jeta brutalement le contremaître.
Mais il ne s'opposa pas à l'appellation.
La rumeur avait fait son chemin.
Six mois d'attente. Valjean s'était préparé à l'arrivée de Javert. Il était évident que les deux hommes ne pouvaient pas vivre ensemble. Il ne fit pas la folie de louer une maison pour y loger en compagnie du policier.
De toute façon, l'inspecteur Javert se plaça aux ordres de M. Magnier dés son arrivée. On lui trouva une chambre, louée pour une somme modique dans un quartier tranquille de la ville. Javert avait peu de biens sur cette Terre et dans ses vies, il prit possession de ses chambres immédiatement.
Il rendit ensuite visite à son ami, M. Valjean, et les deux hommes fêtèrent leurs retrouvailles par un dîner pris dans une auberge de qualité. Vin, repas fin, dessert et mille anecdotes à raconter. La venue à Paris, l'ultimatum lancé à M. Chabouillet, l'incompréhension de ce dernier puis l'acceptation de la nomination à Montreuil.
Bien entendu, Javert se tut sur la suite de la réunion. L'incompréhension laissa la place à une amère déception. M. Chabouillet n'apprécia pas d'être ainsi mis au pied du mur.
« Monsieur, c'est bien simple. Soit vous me nommez à Montreuil, soit je démissionne de mon poste.
- Mais qu'est-ce qui vous prend Javert ? Vous étiez pourtant content d'être envoyé à Lyon ! Je n'ai reçu que de bons rapports sur vous.
- Je souhaite aller à Montreuil, monsieur.
- Donnez-moi une seule raison valable Javert et j'accède à votre demande. Mais de vous obéir comme cela, Javert, je m'y refuse ! »
Ce fut le préfet de police, Louis-Nicolas Dubois qui trouva la solution à ce dilemme en lançant en passant près de son secrétaire, un peu égrillard :
« Paix André ! Tu ne vois pas que tu gênes ton protégé ?
- Comment cela ?, grogna le secrétaire du Premier Bureau.
- Il y a une histoire de femme là-dessus, hein Javert ? Et une belle, vu l'empressement de partir de notre inspecteur émérite. »
SCÈNE VI
Un sourire, goguenard, deux paires de yeux amusés.
Javert ne put cacher le rougissement qui le prit et qui stupéfia son protecteur.
« C'est vrai Javert ? Il y a une femme ?
- Monsieur, » commença Javert, mais sa voix s'éteignit devant le mensonge éhonté.
Son balbutiement et son trouble firent rire le préfet et impressionnèrent M. Chabouillet.
« Tu vois André ?
- Une femme ?! J'espère que vous m'annoncerez un heureux événement dans ce cas Javert ! Je suis content pour vous.
- Merci monsieur, » répondit Javert en s'inclinant.
Il avait mal à la tête, il mentait sans vergogne à l'homme qui l'avait sorti du bagne, qui lui avait donné sa chance, qui avait confiance en lui.
Décidément, il n'était pas digne de l'uniforme qu'il portait.
« Et lorsque cette amourette sera terminée et que vous serez officiellement marié Javert, je vous convoquerai à Paris. Lyon ne sera plus possible pour vous mais un mariage n'empêche pas une carrière de progresser.
- Sûr !, rit le préfet. Nous pourrons ainsi rencontrer la dame qui a réussi à faire tomber l'austère inspecteur Javert. »
Il sortit de la préfecture, brisé par cette entrevue qui laissa de lui une image de séducteur...totalement erronée… Mais peut-être était-ce pour le mieux ?
Six mois.
Javert et Valjean ne durent pas espérer davantage que quelques semaines après cela.
La rumeur est une chose terrible, vivante, malveillante.
L'inspecteur Javert en fut la première victime, comme de juste. Le policier avait pris son poste avec sérieux et efficacité, comme à son habitude. Il avait connu d'autres postes et d'autres villes. Il se montra diligent, efficace, dévoué. Son inspecteur en chef était content de lui.
Il l'était, n'est-ce-pas ?
Et pourtant… Un petit je-ne-sais-quoi dérangeait le policier. Des sourires sur son passage, des chuchotements dans son dos. Javert les plaça sur son origine controversée. Il était un gitan, né au bagne...rien de convenable dans la société…
Plusieurs soirs par semaine, la patrouille de Javert rencontrait les pas de M. Valjean, rentrant chez lui après une longue journée à l'usine.
« Bonsoir monsieur Valjean, lança Javert, en tendant sa main vers son chapeau à cocarde, un peu taquin.
- Bonsoir inspecteur, » répondait M. Valjean, souriant jusqu'aux oreilles.
La rencontre finissait par un verre pris ensemble au café de la place. M. Valjean riant fort aux plaisanteries du policier.
M. Valjean allait mieux depuis que son ami était venu le rejoindre à Montreuil. Il n'y avait qu'à regarder ses yeux brillants, sa silhouette épaissie, le retour de sa santé et de sa force.
Imprudents !
« Mais que voulez-vous, madame…, c'est honteux !
- Qui aurait cru cela de ce gentil M. Valjean ?
- Ce doit être ce gitan... »
La rumeur courait et courait, s'amplifiant et parcourant la ville.
Quelques soirs, les deux hommes se permettaient un repas pris en commun, à l'abri de l'appartement de l'un ou de l'autre.
« Mais que font-ils tous les deux ?
- A votre avis, madame… ? Vous voulez un dessin ?
- Mon Dieu ! Que fait monsieur le curé ? »
Mme Donchet en avait parlé au Père André, le curé était en effet au courant...mais le pauvre homme était dépassé par les évènements.
Et, à part quelques instants volés à leur vie, les deux hommes avaient toujours un comportement irréprochable. Ils ne se touchaient pas, ils parlaient seulement et marchaient dans la ville, épaule contre épaule.
La rumeur...la rumeur...était trop forte pour être endiguée maintenant.
Elle frappa de plein fouet l'inspecteur Javert.
L'inspecteur Javert n'était là que depuis un mois lorsqu'il découvrit ce qui se disait en ville depuis des mois maintenant.
Une arrestation réussie. Javert avait joué des poings et menotté un homme brutal et aviné sur le port. Il était content de lui, pas de casse et pas de violence, mais l'homme se tourna vers lui et cracha sa haine :
« Me touche pas sale bougre ! Si tu crois que je vais te sucer la bite, tu peux te brosser ! »
Cela surprit le policier mais il était habitué aux insultes.
« Tu tiens ta gueule, je t'emmène au poste.
- Et il me faudra te sucer combien de fois pour que tu me laisses partir ? »
Ces propos firent rire les personnes présentes dans les alentours et témoins de cette arrestation. Javert en conçut une certaine colère :
« Ta gueule !
- Pourquoi ? Tu préfères me sucer ? »
Javert était jeune. Il avait le sang chaud et l'agressivité facile, il frappa le contrevenant d'un bon coup de poing en pleine face. On se tut, impressionné...choqué…
Dans un silence de mort, Javert entraîna l'homme, la bouche en sang, jusqu'à une cellule du commissariat dans lequel il l'enferma. Puis, pour se calmer, il passa sa main dans l'eau fraîche d'un broc qu'un sergent avait rempli pour lui.
Javert pensa que l'affaire allait s'arrêter là.
Il n'en parla pas à Valjean, préférant profiter d'une soirée en sa compagnie pour parler de tout et de rien.
Mais le lendemain, la rumeur revint en force.
Le chef, Magnier, convoqua Javert dés la première heure dans son bureau. Il désigna le rapport de l'inspecteur posé sur son bureau.
« Nous devons parler Javert.
- Oui, monsieur. »
Javert se plaça devant son chef, dévoué, attentif, impassible.
« Asseyez-vous Javert. Cela risque d'être long.
- Bien, monsieur. »
Javert s'assit et attendit. A mille lieues de s'attendre à ce que son chef allait lui dire.
« Vous êtes sûr de votre rapport Javert ?
- Mon rapport monsieur ?
- Oui. Concernant l'arrestation de Martin hier soir.
- Oui, monsieur. »
Le chef parut mécontent de cette réponse. Il secoua la tête.
« Vous me décevez, Javert. Votre dossier est pourtant bon. Quel gâchis !
- Que se passe-t-il monsieur ? »
Le chef évita les yeux de Javert lorsqu'il lui annonça :
« J'ai reçu des plaintes vous concernant, Javert. Il est stipulé dans ces dépositions que vous avez agressé le dénommé Martin avant de lui passer les menottes.
- Pardon ? Monsieur ? »
Javert était à mille lieues de comprendre mais le chef lui mit immédiatement les points sur les « i ».
« Ces façons d'agir étaient peut-être acceptables dans une grande ville, comme Marseille ou Lyon. Ce qui m'étonnerait quand même. Mais ici, dans une petite ville calme comme Montreuil, ce n'est pas envisageable.
- Quelles façons d'agir ? Je ne comprends pas, monsieur.
- Cela dit, je commence à comprendre pourquoi vous avez été nommé ici, Javert, fit le policier, arrangeant. Mais ce ne sera pas possible de vous défendre, Javert.
- Monsieur !, exigea Javert. Je ne comprends pas ! Quelles façons d'agir ? Quelles plaintes ?
- Votre vie privée ne devrait pas entrer en ligne de compte, je sais, mais ici dans une petite ville, il était certain que vous alliez être jugé par rapport à cela. Et si en plus vous vous montrez violent... »
La révélation se faisait doucement mais sûrement, Javert n'était pas un imbécile. Il avait connu la même chose au bagne.
« Vingt coups de fouet pour un acte contre-nature, c'est cela Javert ? »
Javert avait plusieurs solutions devant lui. Se soumettre et baisser la tête en acceptant les plaintes, retourner vers Paris la queue entre les jambes ou faire face et lutter !
Il choisit la dernière option !
Il se dressa, fier et menaçant.
« Mon rapport est juste. J'ai arrêté le dénommé Martin alors qu'il faisait du grabuge à la Taverne du Bœuf de Mode. Il s'est montré irrespectueux et violent durant son arrestation.
- Vous niez avoir frappé le dénommé Martin ?, demanda sèchement le chef de la police de Montreuil.
- Je ne le nie pas mais je…
- Ce sera tout, inspecteur.
- Je ne me suis pas montré violent, je…
- SORTEZ ! Avant que je réclame un blâme pour vous de Paris ! »
Javert était glacé. Il se leva et s'inclina, avant de sortir du commissariat. Il comprenait tout à coup, les sourires, les chuchotements, les conversations qui s'arrêtaient à son arrivée…
Merde !
Ils n'avaient pas été assez prudents.
Sa patrouille fut si longue cette nuit-là que Valjean s'inquiéta de ne pas le croiser dans la rue, comme tous les soirs.
La rumeur avait atteint Javert, laissons-lui le temps de frapper le directeur de l'usine.
« Il a frappé un malheureux client !
- Mon Dieu ! Vous vous rendez compte monsieur… ?
- Ces invertis sont une engeance du diable !
- Vous avez bien raison, madame… »
Des paroles qu'il avait fait mine de ne pas comprendre. Javert déambulait dans les rues, les trouvant hostiles pour la première fois. Jamais il n'avait senti un lieu hostile de sa vie. Même dans les cellules du bagne, il avait été à sa place.
Un enfant né au bagne, il avait appris à marcher dans ses cellules, il avait appris à parler avec les forçats, il avait appris à lire avec les gardes. Ce furent des années difficiles, sombres, mais il avait survécu, il avait grandi, il s'était formé contre l'adversité.
Javert se reprit et poursuivit son poste. Avec acharnement.
Mais très vite, l'inspecteur se rendit compte qu'il ne pouvait pas gagner.
Chacune de ses arrestations était sujette à caution, Magnier lui adjoignit un collègue pour l'épauler mais en réalité il s'agissait de le surveiller, les insultes fusaient…
« Tiens voilà le bougre du daron !
- La belle paire que voilà !
- Remarque, il a une belle gueule de suceur ! Tu veux une bite ? »
Javert serrait les dents, il ne frappait pas, il faisait son travail de son mieux.
Mais la rumeur est toujours la plus forte, non ?
Valjean ne découvrit le pot-aux-roses que le jour où ce petit jeu dégénéra. Il avait peu vu Javert depuis quelques semaines. Le policier lui avait expliqué qu'il avait besoin de temps pour se faire accepter, qu'il avait plusieurs affaires à gérer, que les rapports s'accumulaient… Valjean n'avait rien dit, il savait que Javert prenait son métier à cœur.
Lui aussi la rumeur le frappa de plein fouet.
Le directeur de l'usine se tenait dans son bureau lorsqu'il entendit des cris provenir de la grande place. Comme un attroupement ou une bagarre. Intrigué, Valjean se leva et vint aux nouvelles. Il appela son secrétaire.
« Que se passe-t-il Brissac ?
- C'est le nouvel inspecteur, monsieur.
- Javert ? Mais que se passe-t-il ?
- Je crois qu'il se bat, monsieur.
- QUOI ? »
Valjean oublia son manteau, son chapeau, il courut dans la rue et il s'arrêta, estomaqué. Dix personnes au moins entouraient l'inspecteur et l'insultaient. Javert avait perdu son chapeau et du sang coulait de son arcade sourcilière, il tenait sa canne de policier dans une main et la faisait tournoyer.
« Allez le bougre ! Viens sucer ma bite !
- Finis-le Gustave !
- Un gitan devenu cogne ! En se mettant à quatre pattes pour sûr ! »
Des rires gras. Un caillou vola et frappa Javert sur le bras. Il grimaça mais ne lâcha pas son arme. C'était son seul soutien.
Valjean n'en crut pas ses yeux, ni ses oreilles. Il reconnut des ouvriers travaillant pour lui parmi les tourmenteurs mais aucun policier n'était visible.
D'une voix forte, Valjean hurla :
« ARRÊTEZ ! »
Cela calma la populace...un instant. On se tourna vers le directeur, goguenard.
« On vous ramène votre chien, patron.
- Vous voulez qu'on lui coupe les couilles ?
- Non, il sera moins bon au lit ! »
De nouveaux rires prouvant assez l'état aviné de la foule.
« Mais que dites-vous ? Laissez l'inspecteur en paix ! Javert posez votre arme. »
Le regard que posa Javert fut explicite. Il ne voulait pas obéir, c'était son seul soutien. Mais Valjean ne comprenait pas encore la gravité de la situation. Il ne voyait qu'une foule en colère et un policier en danger. Il fallait apaiser tout le monde. Quoi de mieux que de commencer par déposer les armes ?
« JAVERT ! Obéis ! »
SCÈNE VII
On nota le tutoiement avec joie, cela fit sourire un peu plus les hommes et les femmes. Mais l'ordre porta.
Javert recula et laissa tomber son arme sur le sol, où elle fit un son mat en heurtant la pierre.
« C'est bien ! Vous tenez votre bougre, monsieur, fit une voix gouailleuse.
- Ce n'est pas mon bougre, » expliqua Valjean.
Monsieur le directeur accumula plusieurs erreurs stratégiques ce soir-là. Au lieu d'envoyer son secrétaire appeler la police, il voulut parlementer avec les brutes avinées. Il avança d'un pas et s'approcha du groupe.
Plusieurs choses se passa en même temps.
D'abord le directeur reçut un crachas en plein visage, ce qui l'interloqua et fit réagir violemment Javert. Ce dernier se jeta sur l'homme qui avait craché et tout le monde se précipita pour le retenir.
Puis pour le frapper.
Puis pour le finir.
M. Valjean contempla ce déchaînement de haine avec stupeur depuis la porte d'entrée de son usine. M. Brissac vint discrètement le chercher pour le mettre à l'abri. Mais Valjean ne put bouger. Soudainement, il voulut se lancer dans la mêlée, Brissac le retenait de toutes ses forces.
Mais que faire face à des dizaines de personnes en furie ?
La police arriva enfin et il fallut plusieurs coups de matraque pour faire reculer les gens. Alors, seulement, on put accéder à l'inspecteur Javert.
Il était vivant ?
Peut-être.
Seul l'hôpital pouvait le dire avec précision.
La rumeur avait gagné la première manche. Comme toujours.
Javert était vivant mais inconscient. Et le médecin prévit que cela dure ainsi très longtemps. L'inspecteur Javert avait la mâchoire fracassée, deux côtes enfoncées sinon cassées, un bras était brisé, on craignait pour un poumon...quant à la blessure à la tête, la fracture du crâne était indéniable.
On avait pris son temps, dix personnes acharnées sur une seule. C'était déjà un miracle qu'il ait survécu à l'attaque.
Il était vivant...oui mais pas vraiment.
La douleur devait être si forte que Javert gémissait en étant étendu sur le lit de l'hôpital. On le gavait de laudanum et on priait.
Valjean ne quitta que rarement son chevet. Il ne priait pas. Il sentait la colère de Jean-le-Cric monter en lui.
Un passeport jaune !
Parfois le directeur venait dans son usine, mais il ne faisait rien d'autre que regarder la place au pied de l'usine.
Des délégués des ouvriers vinrent voir le patron, désolés de ce qu'il s'était passé. On lui apporta un papier avec une liste de noms. Le directeur écouta leur discours et les renvoya sans jeter un regard à la liste.
« Donnez la à la police !
- Mais cela va causer des problèmes à des familles d'ouvriers honnêtes, monsieur. Soyez indulgent ! Vous comprenez, ils avaient bu et ce Javert était un gitan… Pas quelqu'un de chez nous. Et il était... »
Là, le directeur reprenait un semblant de vie, ses yeux étincelants, glacés, attendant que quelqu'un ose traiter l'inspecteur Javert d'inverti devant lui.
On se taisait et on baissait les yeux.
La rumeur avait déjà atteint le directeur, mais Valjean n'en avait que faire.
« Vous devriez aller vous reposer, monsieur Valjean, lui disait gentiment Sœur Simplice. Il ne se réveillera pas de sitôt.
- Il souffre toujours ! Ne peut-on lui donner quelque chose de plus fort ? »
La colère de Jean-le-Cric se portait aussi contre l'hôpital.
« Non, monsieur Valjean. Le laudanum est ce que nous avons de plus puissant.
- Alors augmentez les doses !
- Mais le médecin dit que c'est bien suffisant !
- Suffisant pour un vulgaire gitan c'est cela ? Pour un homme comme lui ?
- Mais non, mais non. Qu'allez-vous penser là ? »
Un claquement de porte était devenue la réponse habituelle de Valjean.
Les nuits, Valjean ne dormait plus. Il contemplait l'obscurité. Elle faisait le pendant avec celle qui régnait en lui. Il n'allait plus aider les pauvres, il n'allait plus à l'église. Il laissait la colère et la haine le dominer.
« Monsieur Valjean ! Vous ne pouvez pas chasser tous ces hommes !, » lui dit le chef de la police, M. Magnier, doucement, pour ne pas fâcher le directeur.
Il était venu en personne rencontrer le directeur de l'usine et il avait déjà du attendre une heure dans l'antichambre le bon vouloir du patron.
« Et pourquoi pas ?, répondit sèchement Valjean.
- Parce que cela fait des familles sans aucune ressource, monsieur.
- C'est mon usine ! Ces personnes ont failli à leur tâche.
- J'ai lu des rapports plutôt bons sur leur travail.
- Et pour l'agression de l'inspecteur Javert ? »
Le chef de la police parut agacé par cette remarque.
« Certes. L'enquête se poursuit, lorsque nous aurons arrêté les hommes coupables de ce crime, vous aurez tout loisir de les licencier.
- Bien. Nous en reparlerons à ce moment-là.
- Mais monsieur Valjean… »
La colère de Jean-le-Cric montait et montait...à chaque pas fait dans la ville. On l'observait avec crainte maintenant. Monsieur le directeur chassait les hommes qui avaient agressé son ami.
Des personnes venaient en dénoncer d'autres auprès du directeur, afin de sauver leur poste.
« Ce n'est pas moi, monsieur Valjean. Je n'ai fait que suivre le mouvement. J'avais bu... »
La rumeur enflait ? Pas vraiment. Elle attendait son heure. C'était tout.
Une nuit, la douleur fut si forte que Javert se mit à pleurer dans son coma. Valjean saisit sa main et lui parla pour l'apaiser…mais cela n'eut aucun effet.
« Il faut réembaucher les ouvriers que tu as licenciés, Jean, l'attaqua un jour M. Fauchelevent. Ce sont de braves gens. Ils ont beaucoup bu ce soir-là.
- Indulgence, pardon, pitié, cracha Valjean, amer.
- Tu sais ce que c'est Jean. S'ils perdent leur travail, ils perdent tout. Et l'usine est tout pour cette ville.
- Mais pas l'inspecteur Javert, je sais. »
L'amertume frappa M. Fauchelevent, il posa sa main sur l'épaule de Valjean.
« Viens, je vais t'emmener boire un verre. Tu avais tes habitudes au café de la place je crois ?
- Tu n'as pas peur d'être vu en compagnie d'un bougre Gaston ?
- Allons, tout le monde sait que tu n'es pas un bougre ! Ce sont des racontars idiots.
- Des racontars qui ont coûté sa vie et son honneur à mon ami.
- Il n'est pas mort Jean. Allez viens ! Tu ne sors plus de ton bureau à moins d'aller à l'hôpital. Viens avec moi !
- Fous-moi le camp Gaston !
- Jean… S'il te plaît !
- FOUS-MOI LE CAMP ! »
L'usine est tout pour la ville ?
Vraiment ?
Une idée germa dans l'esprit malade de Jean-le-Cric. Il ne fallut qu'une petite étincelle pour la cristalliser.
Simplement la mort de l'inspecteur Javert.
La première fois, l'inspecteur s'était suicidé en se jetant dans la Seine, la deuxième fois, il était mort des suites d'une blessure par balle gangrenée, la troisième fois, il fut exécuté par un révolté à la barricade… Valjean ne comptait pas l'accident de moto, il n'avait pas connu personnellement François Jimenez.
La quatrième fois ?
La quatrième fois, ce fut Valjean lui-même qui mit fin à ses jours. Le policier souffrait, il ne pouvait pas bouger, la colonne vertébrale avait du être touchée aussi. Il pleurait, gémissait, n'arrivant pas à former des mots avec sa mâchoire brisée.
Ce pouvait être « maman, Jean »… Ce devait être « pitié, arrêtez »… Le médecin refusait d'augmenter la dose de laudanum.
La mort allait faire son office dés que l'inspecteur aurait fini de lutter. Mais l'homme était tenace. Il luttait encore et toujours.
« Je t'en prie, murmura Valjean, la tête baissée sur le visage brisé de son amant. Laisse-toi mourir. »
Des paroles.
Javert ne mourrait pas. Et cela durait depuis des jours.
Un soir, Valjean ne put le supporter. Il avait commandé de l'opium. La contre-bande était forte sur le port de Montreuil. Valjean se souvenait de Javert luttant contre cette peste. Ce soir-là, Valjean se comporta comme tous les autres soirs, il vint se placer au chevet de Javert afin de le veiller quelques heures.
En réalité, il était venu pour le tuer.
Son premier meurtre !
Une dose excessive de drogue allait endormir définitivement la douleur. Valjean saisit doucement la tête de Javert et inclina le menton, il déversa l'intégralité d'une fiole. Il essuya ensuite le menton et les joues du policier.
Il prit la main et chercha le pouls sur le poignet...puis il compta… Lorsqu'il ne le sentit plus, il chercha le pouls sur la carotide… Il n'y en avait pas…
Et ce faisant, il se recula.
L'inspecteur Javert n'était plus.
Il n'allait pas pleurer maintenant.
Il quitta l'hôpital, croisant une sœur sans la reconnaître.
« Vous nous quittez tôt M. Valjean. Comment allez... »
Il ne lui répondit pas.
M. Valjean alla à son usine.
L'usine de monsieur Madeleine !
Quelque chose qui lui avait tenu à cœur, durant toutes ses vies, tous ses voyages. Il avait rêvé de la construire, rêvé de la reconstruire, rêvé de la développer.
Encore et encore. Durant toutes ses vies, tous ses voyages.
Peut-être…
Peut-être aurait-il dû y renoncer ?
En fait, Jean Valjean avait espéré que le changement viendrait de Javert...mais s'il aurait dû venir de lui ?
Abandonner Montreuil et partir vivre à Paris ? A Lyon ? A Marseille ?
Dés le début de cette nouvelle vie…, rester dans le sillage de Javert et vivre avec lui.
Il n'avait pas été capable de comprendre cela.
Obnubilé comme il était par la vie perdue de monsieur Madeleine.
Cette vie qu'il avait retrouvé, certes, mais sans l'avoir réellement retrouvée.
Un homme riche, adulé, puissant.
Oui, Valjean avait aimé être monsieur Madeleine.
Mais c'était avant.
Là, il avait été malheureux, solitaire, désespéré.
Il avait raté la seule chose qu'il voulait réellement dans la vie.
L'inspecteur Javert.
Valjean mit ses deux mains sur le visage et le premier sanglot retentit.
Malade de tristesse.
Et puis…
Et puis, la tristesse le quitta et Valjean se redressa, enragé.
Puisqu'il avait raté cette autre vie, il allait en faire le payer le prix.
A tous !
C'était la nuit. Il n'y avait plus personne.
La colère de Jean-le-Cric était un brasier qui pouvait détruire le monde. Il était temps de la laisser prendre son envol.
Jean Valjean avait été ouvrier, il avait travaillé dans les forges. Il alluma les feux des fours, il brisa les tables des ateliers, il jeta les dossiers et les rapports en tas dans la salle principale. Il fit cela sans rien dire, les yeux concentrés sur le vide.
Un tas de bois, un tas de papier, les fours en marche, Valjean prit deux bouteilles de vin. Il en ouvrit une et la vida sur le bûcher puis il jeta une bougie précédemment allumée. Il jeta plusieurs lampes à pétrole. Le verre se brisa dans un joli son cristallin.
Le feu prit, devenant aussitôt brasier, colorant des couleurs de l'Apocalypse les murs de l'usine. Rouge et noir.
Cela fit rire Valjean. Il était devenu fou, non ?
Il y avait tellement cru à cette vie. Bon Dieu, tellement cru !
Il retourna dans son bureau. Il entendit tout à coup des tambourinements désespérés contre la porte d'entrée de l'usine. On l'appelait avec force, on cognait, on le suppliait d'ouvrir. La force de Jean-le-Cric lui avait permis de bloquer l'entrée avec des meubles et des meubles. Impossible d'entrer et les fenêtres étaient si hautes.
Valjean ne s'arrêta pas.
Dans son bureau, si solide, sur lequel Javert ne l'avait jamais baisé, Valjean posa ses pieds. Puis il ouvrit la deuxième bouteille et la vida en quelques instants. Ensuite, il prit la fiole de drogue et la but aussi.
Il espéra que le sommeil le prendrait avant que le feu ne le fasse.
Ce fut le seul vœu que Dieu entendit.
Jean Valjean était déjà mort au monde lorsque l'usine s'effondra sur elle-même, vaincue par le feu.
La population de Montreuil contempla cela avec consternation. Ce fut magnifique à voir et en même temps une horrible image. L'usine de M. Valjean en feu et ses cendres recouvrant toute la ville.
Est-ce que la rumeur avait gagné ? Rien n'était moins sûr…
XXIe SIECLE
PARIS
SCÈNE I
Mon Dieu ! Le cauchemar était si terrible ?
Javert secoua doucement puis plus nettement Jean Valjean.
Le vieil homme tremblait contre lui et murmurait son prénom, Fraco, d'une voix brisée.
« Qu'y a-t-il Jean ? Réveille-toi ! »
Il fallut plusieurs minutes pour que Valjean entende enfin la voix de la raison et ouvre les yeux.
Et ce qu'il vit le fit pleurer. Aussitôt.
« Mon Dieu ! Fraco, c'est toi. C'est toi… Seigneur. »
Valjean se jeta dans les bras de Javert, serrant le policier new-yorkais avec force contre lui.
« Mais qu'y a-t-il ?, répéta Javert. Tu as fait un mauvais rêve ? »
Cela fit rire Valjean, un peu hystérique.
Il lui semblait sentir encore le souffle du feu sur ses joues, l'odeur de la fumée qui empoisonnait ses poumons avant que la drogue ne l'endorme. Il lui semblait sentir encore le pouls de Javert s'éteindre lentement sous ses doigts.
Oui, un mauvais rêve.
« Putain ! Parle-moi Jean ! Tu me fais paniquer !
- Juste un mauvais rêve, admit Valjean.
- A ce point ? Mais de quoi as-tu rêvé ? »
La réponse fusa avant que Valjean ne puisse contrôler sa langue.
« De toi.
- Moi ? »
Il ne fallait pas. Il ne fallait pas inquiéter un homme déjà fragile comme le lieutenant Javert.
« De quoi as-tu rêvé Jean ?, » demanda Javert, avec horreur.
La culpabilité était là, terrible, et lui donnait nausée. Javert connaissait bien la culpabilité, six mois qu'il vivait avec. Depuis qu'il avait compris que John Madeleine était un homme bon et lui une merde.
« Je t'ai vu mort. Mon Dieu.
- Tu m'as vu mort ? Au pont ? »
Cette fois, Valjean était pleinement réveillé. Il recula loin de son compagnon et retrouva les yeux gris métallisé de l'inspecteur Javert.
« Tu es là, murmura Valjean, la voix tellement soulagée. Tu es là.
- Mais oui. Bien sûr que je suis là. Tu me croyais parti ? Je ne t'abandonnerai plus Jean.
- Tu es là. Merci mon Dieu. »
Valjean se jeta à nouveau dans les bras de Javert et le serra contre lui. Fort, fort, fort. Il l'avait vu mourir dans trois vies.
Il ne voulait plus le voir mourir encore une fois.
« Paix, je vais bien, Love. »
Il le disait à l'anglaise, Love pour dire Amour.
« Vois ! Je vais bien. »
Valjean ne répondit pas, il laissa ses larmes couler enfin. Elles n'avaient pas coulé à Montreuil le soir de la mort de Javert. Valjean ne se l'était pas permis. Javert était touché par ce chagrin si profond.
Il se demanda si Valjean pleurait la mort de François Jimenez, la sienne ou celle de ce policier du XIXe siècle…
Le beau Frenchie était définitivement fou.
Prenant les choses en main et malgré l'heure encore tôt dans la journée, Javert décida que le Frenchie avait besoin de repos. Il l'aida donc à se lever et l'entraîna jusque dans la chambre. Ce matin-là, ils avaient pris tendrement une douche commune, la journée avait plutôt tourné au désastre là.
Retrouvant son attitude protectrice de policier, Javert étendit le Frenchie, lui retira ses chaussures et le couvrit d'une couverture. Il ferma les lourds rideaux destinés à protéger de la lumière et du froid et s'apprêta à quitter la chambre...lorsqu'une voix le rappela depuis le lit.
« Viens, s'il-te-plaît. »
Et, comme à son habitude, le policier obéit sans discuter, retirant ses chaussures à son tour et s'étendant aux côtés de son compagnon.
Jean Valjean se colla tout contre lui, tremblant encore de son mauvais rêve. Ce devaient être des souvenirs, pensa Javert, et non pas des cauchemars.
C'est souvent pire.
Il ne fallut pas longtemps pour que les deux hommes s'endorment. Ils avaient tous les deux passés des mois difficiles. Ils avaient besoin de se reposer et de reprendre des forces.
Ils étaient aussi fragiles l'un que l'autre.
Ils se réveillèrent en pleine nuit. Leur rythme était complètement déséquilibré.
Les deux hommes restèrent l'un contre l'autre, à écouter le silence. Ils ne voulurent surtout pas troubler le calme de la nuit.
Ce fut la lumière filtrant sous le lourd rideau qui les poussa enfin à parler.
« J'ai tenté de me suicider, avoua Javert.
- Comment ?, demanda calmement Valjean.
- Ma moto. Un jour, je roulais en direction du commissariat, à une vitesse raisonnable et j'ai vu un camion arriver en face. Ce ne fut que lorsque j'entendis le klaxon du camion que j'ai compris que je me déportais dans sa direction. J'ai rectifié ma position sur la chaussée. J'ai décidé de démissionner ce jour-là car je fis cela sans m'en rendre vraiment compte. Un flic suicidaire est impensable dans une équipe.
- J'ai voulu mettre fin à mes jours moi aussi, admit Valjean.
- Vraiment ?
- Lorsque ma folie est trop profonde et que je mélange la réalité et le rêve. »
Ces mots rassurèrent le policier. Le Frenchie était donc conscient que quelque chose n'allait pas. Javert se pencha pour fouiller dans les poches de sa veste, posée sur une chaise non loin. Il y pêcha son paquet de cigarettes et en offrit une à Valjean.
« Je n'ai jamais fumé, sourit Valjean.
- Hé bien, il est temps que tu commences ! Je t'ai appris la fellation, la sodomie, laisse-moi t'apprendre le tabac, et si j'arrive à trouver un bon revendeur, je te montrerai ce que fait le haschich.
- Tu prends de la drogue ? »
Valjean était estomaqué. Il se redressa pour regarder Javert avec tellement d'incrédulité que le policier se mit à rire.
« Je me drogue, je fume, je bois, je mange gras et je suis accro au café. Étonnant que j'ai atteint cet âge ! »
Javert plaça les deux cigarettes dans sa bouche et les alluma toutes les deux avec son briquet. Il en glissa ensuite une entre les lèvres de Valjean. Il observa le vieux Français prendre sa première bouffée. Le voir s'étouffer le fit rire.
« Comme ça Jean ! »
Une longue bouffée et Javert relâcha doucement la fumée par son nez, puis sa bouche. Valjean tenta de l'imiter mais il ne réussit qu'à tousser atrocement.
Un nouveau rire et Javert jeta en souriant :
« Tu es adorable Jean. Attends ! Laisse-moi faire. »
Javert prit la cigarette des doigts de Valjean et la déposa sur le bord de la table de chevet, après l'avoir éteinte en l'écrasant dans un bout de papier sorti du paquet. Puis il prit une longue inspiration. Il garda la fumée dans ses poumons et il se pencha sur Valjean, le faisant s'étendre sous lui avant de l'embrasser profondément.
La fumée passa des poumons de l'un aux poumons de l'autre. Javert avait des baisers au goût de fumée. Valjean laissa glisser ses doigts sur le dos du policier. Et griffa doucement.
Cela fit tourner la tête du forçat peu à peu. L'excitant et l'étouffant. Puis Javert se releva et souriait.
Valjean poussa un long soupir et la fumée s'échappa. Javert prit une nouvelle inspiration.
« Alors, qu'en dis-tu ?
- C'est...étrange…
- Attends de faire cela avec de la drogue. Baiser en étant sous l'emprise de la drogue est magique.
- Parce que tu as aussi… ?, » fit Valjean, à nouveau choqué.
Et Javert se mit à rire, rire.
Les deux hommes se couchèrent, doucement, l'un contre l'autre. Le temps était venu de se raconter un peu.
« J'ai un problème d'alcoolisme, asséna Javert, observant les doigts de Valjean dans le peu de lumière que le rideau laissait passer.
- Depuis le pont ?, osa demander Valjean.
- Oui, mais je n'ai jamais fait attention à la quantité d'alcool que je buvais auparavant. C'était peut-être latent. Maintenant, je dois faire plus attention.
- J'ai commis mon premier meurtre, avoua Valjean.
- Putain !, s'écria Javert, et cette fois ce fut lui qui s'étouffa. C'est quoi ces conneries ?
- Je ne savais pas quoi te dire de plus grave alors j'ai jeté cela.
- Malin le Frenchie ! Tu veux faire dans la surenchère ?
- Non, c'est le pire que j'ai fait. »
Et j'ai incendié une usine ! Dieu merci, la chance a voulu que je la brûle de nuit, j'aurai pu le faire de jour et ainsi tuer une grande partie de la population de Montreuil.
Ce qui en soit n'aurait pas dérangé Jean-le-Cric.
« J'ai tué un homme, fit Javert. Un type qui tenait en joue un de mes collègues. J'ai fait les somations d'usage, il s'en foutait. Il pensait que j'avais pas les couilles pour tirer. Je lui ai prouvé que je les avais.
- Tu as eu des soucis ?
- Avec les flics, non. Avec la justice, un peu plus. Mais on m'a blanchi. »
Un nouveau silence, Javert fumait profondément. Il se souvenait du visage de ce criminel, on l'appelait Gueulemer. Une saloperie.
« On fait un beau couple de malades, » asséna Javert et il se remit à rire.
Valjean se mit à rire aussi.
Oui, un beau couple de malades.
Mais au moins ils avaient le droit de former un couple.
Jean Valjean savait par ses lectures que même au XXIe siècle être homosexuel ou lesbienne était mal vu dans beaucoup d'États, voire interdit par la loi, voire même puni par la peine de mort. En France, au temps de Napoléon Ier, les pratiques homosexuelles n'étaient pas interdites mais être un inverti était très mal vu de la société.
La preuve…
Un policier assassiné par une foule en colère, juste excitée par l'alcool.
Valjean ne sut pas vraiment ce qui s'était produit pour justifier cet acte de violence inqualifiable. On lui avait rapporté que l'inspecteur Javert avait simplement fait sa patrouille, comme tous les soirs. Mais sur les quais, un homme l'avait interpellé. Entouré de ses amis, tous plus saouls les uns que les autres. Si Javert avait réfléchi, si la colère ne l'avait pas aveuglé, si son collègue avait été présent…, Javert aurait tout bonnement poursuivi sa route… Mais voilà, l'inspecteur était fier, il a rétorqué violemment. Il a menacé d'embarquer tout ce beau monde pour insulte à un officier représentant de la loi. On s'est moqué de lui. Des femmes, manifestement des prostituées, l'avaient insulté des pires termes. Javert avait alors réagi, il a sorti ses menottes et a franchement demandé qui le suivait le premier.
Il n'en fallut pas davantage pour faire dégénérer la situation. On s'est jeté sur le policier, Javert était seul, personne ne le respectait, personne ne le craignait.
Javert a frappé le premier et frappé fort, sa canne a fait reculer ses assaillants. Mais voilà, de trois au départ, le nombre s'est accru. Une bagarre, un policier en mauvaise posture, un gitan et un inverti de surcroît. C'était du pain béni !
Javert s'est pris plusieurs projectiles avant de comprendre dans quel guêpier il s'était imprudemment lancé.
Il a préféré être plus intelligent et a fui le combat.
Il a couru pour sa vie en direction du poste de police. Mais là, on l'attendait de pied ferme. Il comprit qu'il était fait.
Il reprit la course pour finir sur la grand-place. Son objectif apparut clairement aux yeux de tous. Il voulait se réfugier dans l'usine de M. Valjean.
On le vit et on agit en conséquence. Il ne fallut pas longtemps pour l'encercler. Au départ, ils étaient trois, maintenant ils étaient une vingtaine.
Des gars, avinés, excités, énervés. Des filles qui excitaient les hommes à se battre. On riait, on plaisantait. Rien de bien méchant...au départ… Javert prit tout cela avec sérieux, il se plaça en position et fut prêt à se battre jusqu'à la mort s'il le fallait.
Les projectiles qu'il avait pris le faisait saigner.
Il espérait le salut par l'intermédiaire de M. Valjean mais ce dernier ne prit aucune des bonnes décisions qui s'imposaient...et Javert mourut sous les coups de ses assaillants.
D'autres évoquèrent un guet-apens monté de toutes pièces contre l'inspecteur Javert. Enfin, certains parlèrent d'une attitude inqualifiable de l'inspecteur lui-même qui avait justifié cette violence de masse. Une attitude hautaine et méprisante inacceptable chez un gitan à tendances homosexuelles. Il fallait le corriger.
Valjean avait eu envie de corriger l'intégralité de la population de la ville de Montreuil. Incendier une cité entière !
Sentir ses cendres se mêler dans l'air de la nuit !
Et pleurer de rage et de douleur.
SCÈNE II
« Nous n'avons pas de bons souvenirs, tous les deux, murmura Javert, sentant son compagnon se tendre si fort contre lui.
- Non.
- Et si nous nous fabriquions de nouveaux souvenirs ?
- Comment cela ?
- J'ai envie de faire l'amour avec toi.
- Vraiment ? Ne sommes-nous pas trop vieux pour cela ?
- Cela dépend de ce que tu me permets de faire Jean.
- Tout ce que tu veux si tu peux éteindre la merde dans ma tête.
- Je peux te promettre cela.
- Alors faîte inspecteur ! »
Javert avait fini sa cigarette. Il voulait oublier ses soucis et ses problèmes en s'envoyant en l'air.
Tout d'abord, il se coucha sur Valjean et lentement il embrassa le Frenchie, ravi de le sentir répondre aussitôt. Faire l'amour est un remède au désespoir.
Cela fit sourire Valjean.
Javert se chargea doucement des vêtements de Valjean, lui retirant son jogging, ses chaussettes, lui enlevant son t-shirt puis enfin son boxer. Et voyant son compagnon nu, Javert fit de même avec ses propres vêtements.
Un nouveau baiser, languissant, avant de partir en promenade sur le corps magnifique de Valjean, embrassant un mamelon, caressant un ventre à peine relâché, glissant ses doigts dans les poils grisonnants du torse...Javert savait y faire.
Valjean devait d'ailleurs le reconnaître. Ce Javert-là était le plus habile de tous. Il regardait le bel industriel français avec un regard égrillard avant de prendre l'érection à peine durcie de Valjean dans sa bouche.
Valjean se perdit aussitôt dans le plaisir.
Javert lui avait fait des fellations. Il lui en avait fait à Montreuil, à Paris… Aujourd'hui, avant… L'avait-il fait à Toulon ?
Le plaisir s'arrêta tout à coup et Valjean ouvrit les yeux, frustré, mais il fut hypnotisé par ce qu'il vit. Javert se doigtait avec soin. Il avait pris le lubrifiant et il se préparait pour la pénétration. Il avait du commencer en suçant Valjean.
Cela dura quelques minutes.
Valjean tendit la main et doucement il caressa le sexe dur et gonflé de Javert, le faisant gémir.
« Putain ! Attends ! Si tu...si tu me touches, je ne pourrais pas tenir…
- Tu es magnifique, » murmura Valjean, sincère.
Javert se mordait la lèvre pour ne pas gémir puis, fatigué de se contorsionner, il se redressa. Valjean ne savait pas ce que voulait faire Javert. Il attendait des directives. Puis il sut qu'il n'y en aurait pas. Javert avait enduit la bite de Valjean de lubrifiant puis il se plaça à genoux devant son amant et lentement le policier s'empala sur le sexe du Frenchie.
Dieu ! Que ce fut bon ! Douloureux mais bon. Même la douleur était bonne. Javert voulait cela depuis le début.
Valjean gémissait aussi, c'était si bon. Javert était si étroit, si serré, si chaud. Il devait se retenir pour ne pas le prendre brutalement. Il laissa Javert gérer la profondeur, la vitesse, le rythme.
« Tu es magnifique, répétait le Frenchie en caressant le bel homme qui prenait son plaisir de lui.
- Jean… »
C'était murmuré entre des dents serrées, par la douleur, par le plaisir, par la vague qui se construisait, lentement mais sûrement, et qui allait tout emporter. Les mains de Valjean se posèrent sur les hanches de Javert et restèrent là, à simplement le tenir, le suivre dans chaque mouvement.
« Plus fort, » gémit Javert.
Valjean serra ses doigts sur le policier et lui infligea des poussées plus rapides et plus profondes.
« Ouais, comme ça. Tu es si fort, Jean…
- Tu veux venir sur ma bite, comme ça ?, souffla Valjean, audacieux.
- Plus fort ! »
Valjean se redressa et saisit Javert pour le serrer contre lui. Il utilisa sa force en effet pour submerger le policier. Javert gémissait sans frein maintenant et ses doigts s'accrochèrent aux épaules de Valjean, ses ongles s'enfonçaient dans la peau.
« Viens, murmura Valjean. Viens, viens, mon amour. Fraco.
- Jean… Jean... »
Ils vinrent en s'embrassant. Valjean fut le premier à être brisé par la vague mais il pilonna encore Javert pour lui permettre de le suivre. Le lieutenant avait saisi sa propre bite et l'avait branlée efficacement.
Une fois leur besoin de proximité rassasié, les deux hommes se regardèrent. Ils n'étaient pas destinés à se trouver dans cette vie et dans ce monde.
Le Javert de Valjean dormait depuis presque deux cents ans dans un cimetière parisien.
Le Valjean de Javert vivait dans une ville située à des milliers de kilomètres de là.
Leurs lèvres se retrouvèrent et ils s'embrassèrent. Profondément.
Ils n'étaient pas destinés à se trouver dans cette vie et dans ce monde mais ils allaient briser le mauvais sort.
Ils ne quittèrent pas le baiser pendant de longues, très longues minutes.
Valjean murmura dans la courbure du cou de Javert, glissant ses mains dans le dos de son amant :
« Reste avec moi !
- Toute la vie, vraiment ?
- Je mourrais sans toi.
- Mais suis-je vraiment celui que tu veux ?
- Oui. »
Javert voulait croire Valjean. Il le voulait.
Car s'il perdait cela, que lui restait-il à part la Seine ?
« Très bien, je resterai Jean.
- Je t'aime, souffla Valjean. Et je parle bien de toi ! Lieutenant Fraco Javert, de la police de New-York !
- Je ne suis plus un flic !
- Pour le moment… Nous en reparlerons quand tu te sentiras prêt. Ou alors à ta guise ! Tu feras ce que tu souhaites.
- Je voudrais ma moto. »
Ce n'était pas ce que voulait Valjean mais il acquiesça sans rien dire.
« Tout ce que tu souhaites. »
Sa moto ?
C'était vraiment tout ce qu'il souhaitait ?
Javert ne sut jamais d'où venait cette réponse.
Les jours suivants furent doux et touchants. Les deux hommes apprenaient à vivre ensemble. Javert avait déjà connu la vie commune, mais il était le plus souvent absent. Là, sans métier, il errait à la maison, désœuvré. Valjean n'aimait pas cela, il aurait préféré voir le policier s'intéresser à quelque chose. Mais Javert était souvent assis, devant la télévision, s'abrutissant devant elle.
Valjean prit quelques jours de congé par l'intermédiaire de M. Laffitte. De toute façon, à son âge et vue sa position élevée dans la hiérarchie, son absence ou sa présence dans les locaux de la société ne changeait pas grand-chose. Les affaires se menaient très bien derrière un écran d'ordinateur avec un téléphone portable à la main.
En six mois, Valjean avait bien appris à se débrouiller.
Javert le regardait faire parfois, debout dans l'encadrement de la porte, révérencieux et impressionné.
« Continue Love, j'admire le maître ! »
Valjean souriait à son Love et reprenait les discussions avec quelques intermédiaires asiatiques ou américains.
Cosette et Marius furent heureux de revoir le policier américain. Cosette n'arriva pas à tenir dix minutes avant d'attaquer ce dernier sur son départ précipité :
« Vous avez fait énormément de mal à papa ! J'espère que vous avez prévu de rester cette fois ?
- Cosette !, lança Valjean, dépité.
- Tu as été malheureux papa ! Il faut le lui dire !
- Rassurez-vous, mademoiselle, asséna poliment Javert. J'ai moi aussi souffert de ma décision irréfléchie, je suis venu pour rester...si votre père veut encore de moi bien sûr.
- Bien sûr que je te veux ! »
Et les deux jeunes furent surpris par la vue du père de Cosette, si timide, si tranquille, saisir le policier et l'embrasser profondément.
« Voilà qui répond à toutes les questions, sourit Valjean lorsque le baiser s'arrêta enfin. Maintenant, où est le bœuf bourguignon que vous nous avez promis ?
- C'est Marius qui a trouvé la recette, se défendit Cosette.
- Il faudra être indulgent, Jean, lançait la voix amusée de George Laffitte, venu en compagnie de sa femme, encore un peu choquée par la scène qu'elle venait de voir.
- Mais ne le suis-je pas toujours ? »
On remarquait les mains entrelacées, les sourires heureux, les yeux scintillants de joie. Oui, Jean Valjean allait bien et manifestement il en allait de même de son policier américain, Fraco Javert.
Ils savaient si bien jouer la comédie tous les deux.
Le voleur et le mouchard.
Ils vécurent des jours de vie commune. Apprenant à se lever ensemble, à dormir ensemble, à regarder la télévision ensemble… Javert n'était pas un bon cuisinier mais Valjean le surprit.
« Un rôti bœuf au four ? Tu sais cuisiner le Frenchie ?
- Et des pommes de terre persillées. Je me débrouille.
- Et pour le dessert ? »
Javert avait demandé cela simplement dans la conversation, il ne comprit pas pourquoi Valjean pâlissait.
« Tu vas bien Jean ?
- Un simple vertige. Je suis vieux, sourit Valjean.
- Viens t'asseoir. Tu as travaillé toute la soirée. Je m'occupe du service et de la vaisselle.
- Mais tu…
- Je ne fais rien de mes dix doigts, laisse-moi au moins m'occuper de toi.
- Très bien, » répondit Valjean, retrouvant peu à peu des couleurs.
Il avait failli répondre à la voix douce et soyeuse : « des madeleines naturellement… »
Naturellement…
Un jour Javert trouva le courage d'envoyer un texto à Gregson :
« Hello.
- Content de te lire. Comment vas-tu ?
- Bien.
- Quand reviens-tu ?
- Je ne sais pas. »
Puis plusieurs minutes plus tard, il aborda la vraie raison de son appel :
« As-tu toujours la moto ?
- Oui.
- Envoie-la moi. [adresse transférée]
- Bien. Azelma veut savoir si tu es avec le Frenchie ?
- Oui. »
Javert le présumait et cela le fit sourire de n'attendre que quelques secondes avant l'arrivée d'un nouveau message rempli d'emojis :
« Super ! Je suis contente !
- Oui.
- Tu es heureux ?
- Oui.
- Quand reviens-tu ?
- Je ne sais pas.
- Alors envoie nous des photos ! »
Javert ne savait pas que Valjean le regardait depuis la porte. Le vieux Frenchie arborait un sourire affectueux en contemplant son amant. Javert discutait sur son portable et portait une expression douce, joyeuse...comme il n'en avait pas eu depuis longtemps…
Javert patienta et un nouveau texto apparut. Un selfie d'Azelma avec Gregson et Anderson. On voyait le mur du commissariat sur lequel se tenaient les photos des flics travaillant dans l'agence. Et parmi les photos encadrées, Javert savait qu'il y avait la sienne.
Javert hésita puis conclut la discussion :
« Salut. Merci pour la photo.
- Content d'avoir de tes nouvelles ! Ecris-nous !
- Je n'y manquerai pas. »
Valjean s'était approché lentement et il s'assit aux côtés de Javert sur le canapé, il posa son bras sur les épaules du policier pour le réconforter.
Des jours passèrent...et puis un soir, Valjean revenait du travail, épuisé par une journée de palabres avec le conseil d'administration de son usine...enfin de sa société...et il vit Javert, livide, en train d'écouter son téléphone.
Il répondait à quelqu'un en anglais et Valjean sut immédiatement de qui il s'agissait.
« J'arrive. Je te le jure !
- ….
- Ne fais rien de stupide ! Putain !
- ….
- Ne t'affole pas ! Il ne peut rien faire !
- ….
- DEMAIN ! Je n'ai qu'une parole ! »
Et Javert referma son téléphone, il avait les doigts qui tremblaient en sortant une cigarette d'un paquet dans sa poche. Ils n'arrivaient pas à se stabiliser pour utiliser le briquet. Valjean s'approcha doucement et l'aida à l'allumer. Javert prit une longue inspiration en fermant les yeux.
« Il y a un avion ce soir. Onze heures, annonça calmement le vieux Frenchie.
- Putain, Jean !
- Non. Il n'y a rien à dire. C'est ton Valjean. »
SCÈNE III
Javert eut un rire désespéré en regardant Valjean, il caressa la douce barbe blanche et le contour des yeux, si bleus. John Madeleine avait des yeux marrons, des yeux qui l'avaient regardé avec haine, avec colère, avec douceur… Jean Valjean avait la peau blanche, des poils grisonnants sur le torse… John Madeleine était noir, sa peau était couverte de tatouages venant de la prison de Miami, dont un magnifique tatouage ethnique sur le cou, entourant sa nuque. Il avait eu bien du mal à le cacher à Albuquerque quand il était le maire…
« Mon Valjean… Et ton Javert ?
- Mort. Depuis des années. »
Dix ans ? Deux cents ans ?
Javert hocha la tête. Il était perdu. Madeleine l'avait appelé en panique, Thénardier menaçait sa famille. Il ne pouvait rien contre Madeleine, l'homme était gracié, mais il voulait s'en prendre à Cosette et à Marius.
Il avait découvert l'affiliation de Marius avec les Amis de l'ABC. Cela pouvait coûter sa liberté au jeune étudiant. Cela coûterait sa vie à la jeune Cosette.
Madeleine ne savait pas vers qui se tourner. Il avait cherché désespérément à joindre le lieutenant Javert...mais Javert avait quitté son poste…
Madeleine avait contacté le commissariat avec désespoir et une certaine lieutenant Azelma lui avait répondu. Azelma Thénardier. Elle comprit l'urgence de toute l'affaire, le besoin du secret. Elle était la fille du criminel en cavale.
Sans hésiter, elle avait donné le numéro de téléphone personnel de Javert. Elle savait que les deux hommes avaient un passif. Elle s'était dit que peut-être cela ferait office d'électro-choc pour son ancien collègue et ami. Peut-être que cela le ferait revenir à son poste. Chabouillet l'espérait toujours, Javert n'était pas officiellement rayé des cadres, juste en congé longue durée pour maladie.
Il pouvait revenir dés qu'il le souhaitait.
Mais voilà… Il y avait Jean Valjean…
Les deux hommes ne s'aimaient pas. Il fallait en convenir, il y avait de l'affection, de la camaraderie...mais ce n'était pas de l'amour.
« Putain, répéta encore Javert. Je ne peux pas te quitter comme ça. Encore une fois.
- Tu vas prendre ce putain d'avion ! Tu vas aller sauver John Madeleine et je veux que tu te sortes les yeux du cul ! Tu vas lui dire que tu l'aimes.
- Jean…
- Et si Dieu est un tout petit logique ! Il va te le dire aussi ! Et je veux un faire-part de mariage !
- Un mariage ? Carrément ? Tu exagères Jean ! »
Javert riait, dans les larmes. Valjean n'était pas mieux que lui. Les deux hommes s'approchèrent l'un de l'autre et se saisirent avec force, leurs lèvres se retrouvant pour un baiser désespéré.
« S'il n'y avait pas Madeleine…
- Je sais. Va préparer tes affaires. Je t'emmène à l'aéroport.
- Je te jure, s'il n'y avait pas Madeleine,...je t'aimerais…
- Fraco Javert ! Prends garde à toi !
- C'est prévu ! »
Ils s'embrassèrent encore et encore.
Puis Valjean se recula. Il souriait, incertain. Il fallait prendre des décisions et il les prit. Il espéra que c'était les bonnes !
Valjean se révéla un homme d'action. Il appela Laffitte et réserva un billet d'avion pour New-York.
« Un aller-simple Jean ?
- Oui, un aller.
- C'est fini ?, fit la voix horrifiée de George.
- Oui. D'un commun accord cette fois.
- Merde ! Je suis désolé Jean.
- Ne le sois pas ! Cette histoire n'allait pas bien de toute façon.
- Bon, bon. Je m'occupe du billet. Tu vas le recevoir d'ici peu par mail. »
George Laffitte se révéla efficace et rapide, comme à son habitude.
Javert était toujours perdu.
Cela fit étrange à Valjean d'être l'homme autoritaire pour une fois. Il poussa Javert à faire ses valises, il sortit la voiture du garage. Il programma l'ordinateur de bord et attendit Javert.
Le policier arriva bientôt, vêtu de son jean noir et de sa veste de cuir sur son tee-shirt blanc. Un bel homme.
Valjean ne résista pas et le captura pour un long baiser. Le dernier. Il sentait bien que sur un seul mot de lui, Javert resterait.
C'était tellement étrange.
A l'aéroport, Valjean déposa Javert. Les deux hommes se saluèrent et Javert disparut dans les entrailles de l'aéroport de Paris.
Valjean se retrouva seul. Surpris tout à coup de l'être.
Il manœuvra sa voiture et rentra chez lui.
Dans son salon, vidé des quelques affaires de Javert, il regarda son téléphone. Quelques textos l'attendaient.
Cosette… Laffitte… Javert…
Il lut seulement le message de Javert. Il n'y en avait qu'un :
Merci Jean. Tu es un homme exceptionnel. Tu es tellement fou et aussi adorable. Je regrette de ne pas avoir su être l'homme que tu méritais. Je sais que je t'ai dit plusieurs fois que je t'aimais. Je ne suis pas sûr que ce soit un mensonge tu sais. Adieu Jean.
Valjean répondit simplement :
Va sauver ton Madeleine et rend-le heureux ! Ainsi je serais heureux. Tu es aussi un homme exceptionnel. Je le sais ! Je t'ai couru après durant deux cents ans. Adieu Fraco...du moins dans cette vie.
Valjean savait que les dernières phrases allaient faire sourire Javert. Le vieux Frenchie était fou, autant continuer dans ce registre.
Ce ne fut que là que Valjean se permit quelques larmes.
Il se demanda aussi s'il aurait du suivre Javert. Peut-être pour le sauver, une fois encore ? Mais clairement, ce n'était pas la chose à faire. Valjean avait déjà perturbé l'histoire une première fois, il fallait maintenant laisser l'histoire suivre son cours.
De toute façon, ce n'était plus la sienne désormais.
Valjean fut étonné de se réveiller le lendemain dans sa chambre à Paris en 2019. Il pensait vraiment se réveiller ailleurs, à une autre époque. Même si maintenant, il ne savait plus trop quand et où. Il avait épuisé toutes ses vies et visité tous ses territoires. Sauf peut-être Faverolles. Mais il n'avait aucune envie de revivre une vie entière. Il en avait soupé de ces voyages.
En fait, Valjean voulait mourir maintenant. Cela aurait du être le chemin normal après le mariage de Cosette et ses aveux à Marius. Il voulait poursuivre cette vie-là. Achevée !
Puis les jours passèrent et Valjean sentait monter l'inquiétude pour Javert.
Il ne savait pas quoi faire.
Partir à New-York ? Le contacter ?… Il préféra rester silencieux et attendre…
Il attendit une semaine avant de recevoir un nouveau texto de Javert.
Hello le Frenchie ! Je vais bien. Thénardier est sous les verrous et je suis à nouveau le lieutenant Javert de la police de New-York.
Pour ne pas que tu t'inquiètes.
[image transférée]
Valjean sourit, tellement heureux et soulagé, devant la photographie que Javert lui envoyait. Un selfie du policier, en uniforme complet, il s'était enfin rasé, coiffé et ses lunettes de soleil étaient rangées dans la poche avant de sa chemise, derrière lui il y avait la fidèle V-Max, rutilante. Gregson n'avait pas eu le temps de l'envoyer à Paris.
Javert était magnifique. Il souriait gentiment à Valjean.
Valjean répondit simplement avec :
Et John Madeleine ?
Ce à quoi Javert lui répondit :
Nous sommes arrivés à un accord acceptable concernant notre précédent conflit.
Cela fit rire Valjean. Il referma son téléphone et fondit en larmes.
Cosette s'inquiétait pour son père. Jean Valjean s'affaiblissait, il ne mangeait pas assez, il ne dormait pas assez, il se jetait dans le travail et ne comptait plus ses heures. Laffitte avait tiré la sonnette d'alarme.
Le médecin fut appelé par Cosette et Valjean fut sommé d'accepter une auscultation.
« Votre cœur ne va pas bien, M. Valjean. Vous l'avez trop fatigué. Je ne réponds plus de rien si vous ne vous reposez pas davantage. Après votre AVC, un malaise cardiaque pourrait se révéler fatal.
- PAPA ! Tu vas arrêter tes bêtises !
- Oui, mon ange. »
Mais Valjean ne s'arrêta pas, bien au contraire.
Il voulait partir. Au XIXe siècle, il se serait couché pour attendre la mort dans le dénuement le plus total. Au XXIe siècle, c'était plus compliqué. Cosette le surveillait, Marius passait à l'improviste visiter son beau-père et George Laffitte l'examinait d'un œil inquisiteur.
Donc, il se fatiguait, s'épuisait. Il travaillait à domicile.
Franchement, il ne comprenait pas ce qu'il faisait encore dans cette vie !
Valjean essaya de retrouver des informations sur François Jimenez.
Il retourna à Montreuil, mais ne chercha pas à rencontrer la mère du policier. Il vint juste prier sur la tombe de l'inspecteur.
Il essaya de trouver des coupures de journaux parlant de cet événement caritatif durant lequel il était censé avoir rencontré le policier.
Et en être tombé amoureux.
Mais aucun souvenir ne lui revenait.
Ce n'était pas son Javert.
Jean Valjean, redevenu M. Madeleine, se promena dans la campagne entourant Montreuil, il retrouva la Canche, il retrouva l'Abbatiale…
Il reconnaissait les remparts de sa ville.
Et il voulait mourir.
Valjean alla aussi à Paris.
Il retourna sur la tombe de l'inspecteur Javert et pria longtemps devant la pierre couverte de mousse.
Le vieux forçat interrogeait l'ancien policier.
« Pourquoi avez-vous fait cela Javert ?, murmura Valjean. Je m'étais constitué prisonnier. Je vous ai donné mon adresse. J'étais prêt à retourner en prison. »
Les larmes coulaient sur les joues amaigries du riche industriel français et éminent philanthrope.
On ne comprenait pas cette tristesse qui prenait un homme du XXIe siècle pour un homme du XIXe siècle.
« Merde Javert ! Je ne souhaitais pas votre mort, » jeta amèrement le forçat.
Valjean secoua la tête et répéta les mêmes mots qu'il avait eu autrefois à l'encontre du policier lorsqu'il apprit son suicide :
« Vous étiez réellement fou... »
Un soir, il était invité à un dîner chez Cosette. Tout le monde était là. C'était bientôt Noël. Presque un an passé en 2019…
Valjean essayait de sourire, mais le cœur n'y était pas. On le plaignait, on mettait son état dépressif sur le compte de ce maudit flic américain.
Personne n'osait prononcer son nom de peur d'attrister Valjean.
Ce soir-là, Valjean était assis sur le canapé dans le salon joliment décoré de sa chère Cosette, cherchant à s'intéresser à la conversation lorsque son téléphone le prévint d'un message. Valjean s'excusa et regarda. Il recevait souvent des appels nocturnes pour des tournées de charité…
C'était Javert. Ce n'était pas un texto, c'était juste une image.
Un selfie montrant le policier vêtu de son plus bel uniforme posant, radieux, un de ses bras entourait les épaules d'un homme noir, souriant largement, habillé d'un magnifique costume vert bouteille, John Madeleine.
La légende indiquait laconiquement : Le faire-part.
Valjean se leva, choqué, heureux.
« COSETTE ! Regarde ! C'est Fraco. Il est... »
Valjean ne comprit pas tout de suite ce qui se passait.
Une sourde douleur dans la poitrine l'empêcha de finir sa phrase. Il y eut des cris, le bruit d'un verre se brisant sur le sol et il reconnut Cosette l'appelant désespérément.
« PAPA ! MON DIEU ! Réponds-moi ! PAPA ! MARIUS ! »
Un bruit qui se faisait de plus en plus lointain tandis que la douleur régressait. Valjean se sentait de mieux en mieux et de plus en plus lointain...
XIXe SIECLE
PARIS
SCÈNE I
Jean Valjean se réveilla, en sursaut. Il était immensément fatigué. Il n'avait jamais été si fatigué de sa vie. Il voulut se redresser et la douleur dans ses os le fit gémir.
Mon Dieu ! Mais où était-il ?
La voix de Toussaint le réveilla complètement :
« L'eau du bain est presque prête, monsieur. Si vous pouviez me donner vos vêtements. Je ne pense pas qu'on puisse les récupérer.
- Je vais me déshabiller, Toussaint. Un instant. »
Valjean se leva avec difficulté. Il s'était endormi sur une chaise. Quel imbécile ! Il sentait le poids de sa vieillesse.
Il sentait aussi autre chose d'ailleurs. Valjean huma l'air autour de lui et la révélation lui vint.
Il puait les égouts ! Il était couvert de boue et de sang. Le sang de Marius ! Il portait encore son uniforme de la garde nationale.
Il venait de rentrer de chez le grand-père de Marius où il avait déposé Marius avec l'aide de Javert.
MERDE JAVERT !
Valjean ne se déshabilla pas, il avait retrouvé toute sa vigueur. Il se précipita dans le salon et y retrouva la servante Toussaint qui préparait une large bassine d'eau chaude pour lui.
« Monsieur ! Vous auriez pu enlever vos vêtements. La pudeur à mon âge… »
La vieille femme souriait, amusée.
« Quel jour sommes-nous Toussaint ?
- C'est juste ! Avec ces combats, on est tout perdu.
- Quelle heure est-il ? »
La servante perçut l'impatience de son maître, elle regarda la pendule derrière elle, posée sur un joli bonheur-du-jour et répondit :
- Un peu plus de minuit. Nous sommes donc le 7 juin, monsieur.
- Gardez l'eau chaude. Je dois ressortir Toussaint.
- Pardon monsieur !? Mais vous venez de rentrer…
- Préparez la chambre d'ami ! Je reviens dans peu de temps.
- Mais ! Monsieur ! »
Valjean saisit son manteau et sortit dans les rues. Il faisait nuit noire. Le fiacre avait disparu depuis longtemps, mais Valjean savait que Javert s'était tué à une heure du matin. Il avait encore le temps mais il lui fallait courir !
Et Valjean courut !
Le 7 juin 1832 !
LE 7 JUIN 1832 !
Il s'était trompé, il restait une vie et un territoire à visiter. Sa vie et son Paris. Valjean courut, à s'en brûler les poumons. Mais il devait faire ce qu'il avait oublié de faire il y avait deux cent ans.
Ce qu'il n'avait pas fait il y avait un an.
Valjean arriva sur le Pont-au-Change, essoufflé. Il fut saisi par la scène devant lui. L'obscurité était profonde, quelques étoiles brillaient dans le firmament, la Seine grondait dans le lointain, une odeur de poudre à canon stagnait dans l'air ambiant…
Et sur le parapet du pont, une longue silhouette noire se tenait debout, prête à tomber.
« JAVERT ! NE SAUTE PAS ! NONNNN ! »
Un hurlement qui dut retentir dans tout Paris mais il eut l'effet escompté. La silhouette s'était retournée, surprise.
C'était l'inspecteur Javert !
Le vrai, le sien.
Valjean courut encore quelques mètres puis passa à la marche. Il ne voulait surtout pas effrayer Javert.
« Que faites-vous ici Valjean ?, claqua la voix, profonde, froide.
- Je suis venu me constituer votre prisonnier.
- La belle affaire !, rugit Javert. Vous êtes libre.
- Descendez Javert et devisons simplement. Je vous en prie.
- Je n'ai rien à vous dire, rétorqua violemment Javert. Fous-moi le camp Valjean !
- Alors je plongerai avec vous, » fit paisiblement Valjean.
Lentement, le forçat se plaça à côté du suicidaire, les coudes posés sur le parapet, il regardait la Seine couler en contre-bas. Il n'avait jamais fait attention à cet endroit avant, c'était impressionnant.
« Vous avez bien choisi votre endroit, Javert. On ne doit pas s'en sortir vivant. »
Javert était incertain maintenant. Il se sentait ridicule de se jeter dans le fleuve devant Valjean. Et il ne voulait pas que ce maudit forçat le suive dans la Seine.
« Est-ce que pour une fois dans votre vie vous pourriez faire ce que je vous demande Valjean ?, demanda Javert, lassé.
- Dans l'immédiat, non.
- Je ne vous arrêterais pas. Je ne peux plus le faire. Alors laissez-moi en paix. Je vous en prie.
- Descendez Javert. S'il-vous-plaît. »
Valjean ne sut jamais ce qui eut raison du policier. Était-ce la prière ? La fatigue ? La volonté de survivre malgré tout ? Mais le fait est que Javert descendit du parapet. Il se laissa tomber sur le sol et ses jambes vacillèrent sous son poids. Valjean se précipita sur lui et le retint. Heureux de sentir son poids dans ses bras.
« Vous êtes épuisé inspecteur. Je vais vous emmener chez moi. Vous allez dormir et demain nous parlerons.
- Je ne veux rien de vous Valjean. Dites ce que vous avez à me dire et laissez-moi retourner sur ce maudit parapet. »
Javert s'était redressé tant bien que mal avant de s'éloigner du contact de Valjean. Il se plaça contre le mur de pierre du pont et attendit.
Valjean le contemplait, tellement content de le revoir. Il le contemplait, ne pouvant être rassasié de la vue. L'inspecteur Javert, vêtu de son uniforme froissé, tremblait de fatigue nerveuse, ses cheveux sortaient de leur ruban, lâche. Il avait passé et repassé ses mains dans ses favoris, les emmêlant. Valjean leva machinalement la main pour les caresser et les replacer dans leur effet habituel. Javert, inquiet, se recula devant la main tendue vers lui.
« Que voulez-vous ? Merde Valjean !
- Je suis tellement soulagé d'être arrivé à temps, murmura Valjean, souriant de joie, sans pouvoir s'en empêcher.
- Vous avez bu ? C'est cela ? Ou alors ils vous ont blessé à la barricade ? Valjean !
- Je n'ai pas eu le temps de vous le dire. Tout s'est enchaîné si vite. Lorsque je vous ai vu attaché dans le cabaret, j'ai eu si peur pour vous. Il fallait que je vous sauve. A tout prix !
- Mais que racontez-vous Valjean ?
- Et après les égouts ? Comment se fait-il que vous soyez retourné si tôt au travail ? Vous étiez blessé ! »
La critique était audible dans la voix. Javert n'en revenait pas qu'on lui demande cela.
« Ce n'est pas votre affaire. Mon Dieu ! Si vous n'avez rien de mieux à me dire, foutez-moi le camp Valjean.
- Pourquoi ne m'avez-vous pas attendu ? »
Pour la première fois, Javert perdit son air supérieur pour dévoiler sa profonde détresse. Ses mains tremblèrent alors qu'elles passaient dans ses favoris, les emmêlant davantage.
« Je ne pouvais pas vous arrêter Valjean.
- Pourquoi ? Je me suis constitué votre prisonnier.
- Je ne peux pas vous arrêter, répéta Javert, les yeux brillant de peur.
- Pourquoi ?, demanda encore Valjean, s'approchant plus près de Javert, doucement.
- Vous êtes un homme bon. Vous ne méritez pas de retourner en prison.
- Je vous remercie de penser cela de moi. »
Un sourire gentil, si doux, si beau. Javert était désarçonné. Déraillé c'est cela ?
« Alors pourquoi venir ici Javert ?
- Il le fallait. Je le dois. Je...
- Que devez-vous faire ?
- Donner ma démission. J'ai failli.
- Et si Dieu refuse votre démission ? »
Javert se mit à rire, un peu hystérique. Cela rappela le rire du lieutenant Javert sur le pont de Brooklyn.
« Qu'en savez-vous Valjean ? Êtes-vous si saint que vous êtes dans les secrets de Dieu ?
- Non, répondit Valjean en riant à son tour. Mais c'est évident !
- Évident ? Rien n'est évident pour moi ce soir.
- Je suis venu vous sauver. »
Ces mots choquèrent Javert mais il n'arrivait pas à découvrir ce qui clochait dans cette assertion. Il était tellement fatigué et il avait mal dans tout son corps.
« Vous êtes fou Valjean. Voilà, je vous ai écouté. Maintenant si vous avez fini, je voudrais remettre ma démission, je vous prie. »
L'humour du policier même face à la mort fit sourire, encore, le forçat.
« Je vais devoir insister inspecteur. Je n'ai pas fini ma démonstration.
- Votre démonstration ? S'il-vous-plaît Valjean, je ne suis pas...au mieux de ma forme… Faites court, je vous prie. »
Javert se frottait les yeux de ses mains incapables de cesser leur tremblement. Mais Valjean savait.
Le meilleur moyen d'empêcher un suicidé d'agir était de le faire parler, chaque minute passée à discuter l'éloignait de son geste fatidique, jusqu'à ce que tout à coup le suicide soit déplacé à une date ultérieure. Ce qui ne voulait pas dire que la personne n'attenterait pas à ses jours, le lendemain ou l'an prochain.
Javert allait avoir besoin de soutien, de surveillance...et d'amour… Valjean était prêt à lui donner tout cela.
Et les gestes avaient toujours eu plus d'impact que les paroles sur l'inspecteur Javert. Valjean s'approcha encore, jusqu'à se trouver juste devant Javert. Cela ne plut pas au policier qui se sentait mal à l'aise. Il voulait reculer mais le parapet de pierre dans son dos l'en empêchait. Javert se comportait comme un animal acculé devant un prédateur. Pour la première fois de sa vie, le chasseur était devenu la proie.
« Valjean ?, fit la voix effrayée de Javert, une octave trop haute, choquante.
- Je suis venu pour vous sauver et je suis venu dans un but un peu plus personnel.
- Un but plus personnel ?
- Je suis venu pour ça. »
Valjean franchit les derniers centimètres et saisit les favoris de Javert pour le forcer à baisser la tête jusqu'à lui...et pour pouvoir poser ses lèvres sur les siennes. Un baiser. Javert paniqua, ses mains s'accrochèrent au parapet de pierre derrière lui. Il hésitait entre frapper Valjean, hurler de rage ou...
Valjean resta ainsi quelques secondes, puis une pierre à la place du cœur, il allait se reculer. Javert ne bougeait pas, il devait être estomaqué.
Et puis...le miracle s'accomplit…
Javert se pencha dans le baiser et y répondit. Il hésitait entre frapper Valjean, hurler de rage ou l'embrasser en retour.
Maudit forçat !
Valjean fredonna son assentiment lorsque les mains du policier se posèrent timidement sur ses épaules.
Javert n'avait jamais embrassé quelqu'un au XIXe siècle.
Ce fut un baiser, doux, tendre. Une promesse.
Valjean préféra le briser, amusé de voir les lèvres de Javert suivre les siennes pour prolonger le moment.
Le policier ouvrit soudainement les yeux et contempla Valjean, incrédule. Le forçat se permit enfin de caresser les favoris de Javert, les démêlant tandis que les mains du policier quittaient les épaules sur lesquelles elles étaient précédemment posées, revenant se placer sur les côtés de l'inspecteur. Plus à leur place.
Javert ne comprenait pas et détestait cela, il ne se comprenait pas et cela lui faisait mal.
« Valjean. Que se passe-t-il ?
- Il se passe que je vous aime. Comment voulez-vous que je vous laisse vous tuer ?
- Vous m'aimez ? Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Vous ne pouvez pas m'aimer !
- Ha bon ? Pourquoi donc ?
- Je suis l'homme qui vous a arrêté ! L'homme qui vous a persécuté ! Merde ! Je ne mérite que la Seine. Je…
- Chut ! Calmez-vous ! »
Valjean avait posé sa main sur la bouche de Javert. Il fallait aller doucement avec le policier. Pas de baiser langoureux ou de longs serments d'amour.
« Nous allons dormir. Et demain nous discuterons.
- Mais je ne peux pas dormir chez vous ! »
Valjean nota le changement d'esprit du policier avec joie. Javert ne disait plus non car il devait mourir mais non car il ne pouvait pas dormir chez lui.
« Il se trouve que mon logement est plus près que le vôtre. Allons-y maintenant. »
Une dernière prière à Dieu et Valjean fut entendu.
Le premier pas était le plus dur, toujours, mais les autres suivaient naturellement. Javert suivit Valjean.
Il était sauvé !
Ce que Valjean aurait du faire il y avait deux cents ans, il y avait un an, il le faisait enfin ce soir.
Jean Valjean avait sauvé l'inspecteur Javert !
SCÈNE II
Toussaint fut surprise de voir M. Fauchelevent ramener un policier avec lui. Un homme manifestement épuisé et blessé.
Elle avait préparé la chambre d'ami comme demandé par son maître mais elle n'y avait pas cru. Et voilà qu'un invité était là.
« La chambre est prête Toussaint ?
- Oui, monsieur. Et votre bain aussi.
- J'accompagne l'inspecteur et je viens me laver.
- Je peux accompagner l'inspecteur moi-même, monsieur !, fit Toussaint, pressante.
- Merci ! Je vais le faire et je me lave ensuite.
- Elle a raison Valjean, rétorqua Javert.
- Comment cela ?
- Vous puez ! C'est une infection ! Lavez-vous ! »
Valjean était estomaqué mais Javert souriait. Un tout petit sourire, amusé. Tout un discours passa dans les yeux des deux hommes.
L'inquiétude de Valjean et l'assurance de Javert.
« Tu ne partiras pas ?
- Non.
- Tu promets ?
- Oui. »
Le sourire était plus sûr.
« Très bien ! Toussaint, menez l'inspecteur à sa chambre.
- Très bien, monsieur, fit la servante en écho entraînant le policier à sa suite.
- Javert !, le rappela Valjean.
Juste pour le plaisir de revoir encore une fois les magnifiques yeux de glace. Un peu perdus, vivants, surpris d'être là.
« Bonne nuit et à demain !
- Bonne nuit Valjean. »
Un salut réglementaire vers un chapeau oublié sur le parapet du pont avant de disparaître du salon.
Valjean se lava avec soin. Toussaint dut remplir deux bains et le savonner elle-même avec force pour que l'odeur de l'égout disparaisse. Valjean se retrouva couvert de saponaire et de parfum à la rose de Cosette. Il songeait à ses cicatrices venues du bagne, à sa marque au fer rouge, encore bien visible, et il n'osait pas bouger.
Toussaint était une veuve assez âgée, elle avait eu des enfants, un mari, elle lava Valjean comme une professionnelle le ferait. Sans douceur, sans patience et en insistant sur les cheveux. Il était impensable qu'elle ne vit pas les traces du bagne.
Quand Valjean fut enfin propre, Toussaint poussa un long soupir de soulagement. Elle tendit une longue serviette à Valjean pour qu'il se sèche et se cache. Puis, elle commença à ranger et à nettoyer la bassine, mais Valjean la retint.
« Ce soir, il y a eu des événements un peu étranges qui se sont déroulés, Toussaint. Des choses...dont il vaudrait mieux ne pas parler à Cosette…
- Comme quoi monsieur ?, fit Toussaint, moqueuse.
- L'odeur de l'égout… Certains noms… Certaines marques…
- Cela en fait des choses à taire monsieur. Vos cicatrices ? Votre vrai nom ? Je ne sais pas encore ce que vous avez bien pu faire dans les égouts mais je suppose que cela a un lien avec le jeune homme dont parlait mademoiselle Cosette.
- Ces choses-là en effet.
- Je ne savais pas qu'il fallait en parler, monsieur. »
Valjean et Toussaint se regardaient intensément avant de se détendre. Deux alliés.
« Merci Toussaint.
- Pas de quoi, monsieur. Vous êtes un bon maître et vous avez sauvé le fiancé de mademoiselle.
- Vous saviez qu'ils se voyaient ?
- Oui, monsieur. Mademoiselle m'a fait promettre de ne rien vous dire. Je suis désolée monsieur.
- Vous savez garder un secret, Toussaint.
- Oui, monsieur.
- Je vous remercie de continuer à le faire.
- Allez vous coucher, monsieur. Je sens que demain va être une dure journée.
- Certes. Vous ne savez pas à quel point ! »
Un sourire.
Javert était vivant.
Il était là.
Que maudite soit la Seine !
Le lendemain fut une dure journée en effet.
Tout d'abord, il y eut Cosette qui fut prévenue de l'état de son fiancé Marius. Toussaint l'accompagna aussitôt au 6 rue des Filles-du-Calvaire.
Avant de quitter son maître, Toussaint prépara un petit-déjeuner conséquent pour deux hommes affamés.
Et ensuite, Valjean s'attabla et attendit Javert. Il n'avait pas osé aller le chercher dans la chambre d'ami...bien qu'il mourrait d'envie de le revoir et de l'embrasser.
Enfin, alors qu'il était à deux doigts d'oublier ses bonnes résolutions, la porte de la salle à manger s'ouvrit et dévoila un inspecteur Javert, bien moins impeccable qu'à son habitude. Son uniforme était froissé et il n'avait pas pu se raser.
Le policier s'arrêta dans l'entrée de la salle, ne sachant que faire. Valjean se leva et vint le rejoindre. Il ne l'embrassa pas mais posa sa main sur son épaule pour l'attirer vers la table.
« Venez manger, Javert.
- Je devrais y aller. Je…
- Faut-il que je vous embrasse à nouveau pour vous faire obéir ? »
Cela eut le mérite de faire sourire le policier et de détendre l'atmosphère. Javert se mit à parler d'une voix toute douce, très tendre.
« J'ai cru que c'était un rêve que mon esprit me jouait.
- Le baiser ?
- Je n'y croyais pas. »
Javert était fragile, intimidé. Valjean glissa sa main pour caresser la joue de l'inspecteur, touchant les favoris broussailleux.
« Tu as tort, murmura Valjean, tutoyant pour la première fois le policier. Il existe bel et bien.
- Je ne comprends pas encore pourquoi.
- Tu vas apprendre, si tu me le permets.
- Jean Valjean. Le forçat, le voleur, le maire, le jardinier, le patron d'industrie… Que peux-tu m'apprendre ?
- L'amour. »
Javert tremblait tandis que Valjean l'embrassait doucement. Le forçat voulait rester doux mais le policier ne le laissa pas faire. A sa grande surprise, Javert répondit profondément au baiser, le claquant contre le mur et l'épinglant avec force. Javert força la bouche de Valjean à s'ouvrir pour sa langue. Ce fut bientôt un baiser sensuel...qui n'avait plus rien de la douceur précédente…
C'était électrique.
« Dieu ! Fraco !, gémit Valjean, alors que Javert embrassait son cou, sa mâchoire.
- Tu connais mon prénom ?, fit Javert, surpris.
- Je te connais depuis si longtemps. Je sais ton prénom depuis Toulon.
- Dix-neuf ans de bagne. Cela ne m'étonnerait pas de toi. »
Puis, comme s'il avait fait valoir un point, Javert se recula, les yeux scintillants de désir et laissant Valjean, les lèvres mouillées de leurs baisers.
« Bon, je ne sais pas si c'est de l'amour, poursuivit franchement le policier, étonné devant ses propres mots, mais j'ai envie de toi. »
La franchise de l'inspecteur Javert, mais le policier était estomaqué. Gelé devant cette révélation. Merde ! Il n'avait jamais désiré quelqu'un...à ce point.
« Il y a un plus grand lit dans ma chambre, » fit Valjean, taquin.
Javert secoua la tête, paniqué. Il s'assit machinalement à la table du petit-déjeuner.
« Et tu serais prêt à coucher avec moi ?!
- Je préférerais faire cela doucement et lentement mais si tu as envie de moi. Je ne suis pas contre. »
Ces mots firent rire Javert.
Ce matin, il voulait se tuer.
A cette heure, il devrait être mort.
Et là, il parlait de faire l'amour avec Jean Valjean.
La vie pouvait-elle être plus étrange ? Le monde de Jean Valjean.
« Je ne sais pas. J'ai faim et je suis encore fatigué.
- Au fait, tes blessures ! Il faut les soigner !
- Je n'ai pas grand-chose, ces étudiants n'étaient pas des escarpes. Ils m'ont juste attaché et laissé sans soin...sauf un verre d'eau…
- Tu as des déchirures dues au frottement de la corde ?
- Oui, mais sans gravité ! »
Valjean tendit simplement la main et n'en revint pas quand Javert lui donna librement la sienne. Doucement, Valjean remonta les manches et aperçut les blessures recouvertes de croûtes un peu sanguinolentes sur la peau, montrant l'endroit où la corde avait mordu.
Mais c'était sans gravité en effet.
« Je vais nettoyer cela et placer quelques bandages. Pour être sûr que tout aille bien. »
Valjean leva les yeux sur Javert et fut saisi par l'intensité de son regard. Il se rappelait avec acuité du regard perçant du policier.
« Pourquoi faites-vous cela Valjean ?, demanda tout à coup Javert, en revenant au vouvoiement.
- Il me semblait avoir été clair, » répondit le forçat en souriant.
Les doigts se firent caressants. Valjean était si affectueux, si doux. Javert n'en revenait pas. Hier, ils étaient ennemis.
Hier, ils s'étaient retrouvés à la barricade, aux égouts. Il n'était pas question d'amour alors. Mais de haine, de mépris, de chasse…
Javert était déraillé mais il n'était pas fou. Il se souvenait des regards durs et des échanges venimeux.
« Non, non, murmurait le policier. Vous ne m'aimiez pas. Je...je l'aurai su… »
Javert baissa les yeux.
Valjean serra les doigts entre les siens et accentua la caresse. Il ne voulait surtout pas effaroucher l'inspecteur. Il n'avait jamais vu Javert pendant sa crise, il ne savait pas de quoi il était capable.
Manifestement, il était plus calme que le Javert du XXIe siècle, il ne brisait pas de vaisselle, il ne hurlait pas d'insultes… Il restait assis, sonné, et se laissait caresser la main par Valjean. Ce qui en soi était déjà étrange de la part de Javert.
« Vous n'auriez pas pu le savoir Javert, affirma Valjean.
- Pourquoi ? »
Des yeux perdus, tellement incertains. Ho non, Javert n'était pas sauvé.
« Parce que vous ne savez rien de l'amour.
- Et vous le savez vous n'est-ce-pas ? »
Un rire amer. Valjean se pencha tout à coup en avant pour forcer Javert à le regarder. Vraiment.
« Oui. Je connais l'amour. L'évêque me l'a montré, Cosette me l'a appris. Mais je ne connais pas l'amour charnel. »
Ces termes, choisis avec soin, rendirent mal à l'aise Javert qui se recula sur sa chaise.
« Je ne sais rien de ces choses-là. »
Valjean nota avec stupeur le tremblement intense qui prit la main entre ses doigts.
« J'ai vu. Des actes sexuels. Au bagne, dans la rue, au bordel. Mais... »
Javert avait honte. Honte de lui.
Que faisait-il encore là ?
« Parce que vous croyez que je m'y connais ? »
Valjean savait mentir. Une vie de mensonge. Il le faisait avec aplomb et le policier ne décela rien.
« Pardonnez-moi Valjean. Je ne pensais pas que...
- Tout va bien Javert. Je ne demande rien. Je suis heureux de vous avoir ici, en ma compagnie. Vivant !
- Je... »
Mais Javert ne finit pas sa phrase. Il ne pouvait plus parler, Valjean l'embrassait, essayant de montrer tout l'amour qu'il ressentait à-travers son baiser. Javert récupéra ses doigts pour les placer sur le visage de Valjean, touchant sa barbe, caressant ses cheveux. Valjean approfondit le baiser et Javert gémit lorsque les deux langues entrèrent en contact.
Le précédent baiser avait été vu par le policier comme une sorte d'épreuve pour montrer qu'il n'y avait rien entre les deux hommes. Il s'y était jeté corps et âme mais le désir flamboyant qu'il avait ressenti pour l'homme entre ses bras avait effrayé Javert.
Il voulait Valjean.
Cela avait tellement terrifié le fier inspecteur que Javert n'osait plus agir. Il laissait Valjean mener le jeu. Et il sentait qu'il en voulait davantage.
Valjean brisa le baiser et posa son front contre celui de Javert, laissant ses mains jouer avec ses cheveux, son ruban.
« Je t'aime, souffla Valjean, revenant au tutoiement, plus intime.
- Mon Dieu…
- Doucement, calme-toi. »
Mais les émotions étaient trop fortes pour Javert, les larmes se mirent à couler. Il était perdu, tellement, il ne savait plus quoi faire. D'un côté, il y avait un forçat évadé que la Loi humaine exigeait qu'on remette en prison, de l'autre, il y avait un homme bon que la Loi divine exigeait qu'on laisse libre. Javert avait fait son choix. Laissant libre Valjean et présentant sa démission à Dieu.
Cela lui avait coûté une longue conversation avec lui-même. Il ne pouvait plus travailler au service de la Loi. Et il refusait avec force de se plier à une autre Autorité que la sienne.
Sa vie toute entière ne valait rien au regard de Dieu.
Combien de Jean Valjean avait-il condamné à tort ?
Combien de Fantine avait-il écrasé cruellement de son pied ?
Il n'était pas Ponce-Pilate et ne se lavait pas les griffes après avoir condamné le Juste. Il l'avait assez fait durant sa vie.
SCÈNE III
Valjean regardait catastrophé les larmes couler librement sur les joues de Javert, se perdre dans ses favoris, dans sa cravate.
Javert avait baissé la tête et fermé les yeux. Il était perdu dans une insondable tristesse. Il n'avait même plus la force de lutter.
Deux chemins opposés et il était déraillé.
Et voilà Valjean…
Valjean qui lui proposait une nouvelle route. Un échappatoire.
Mais l'amour entre hommes était aussi un péché.
Se pourrait-il que ce saint descendu du Ciel vivre parmi les hommes se révèle illusoire ? Un démon caché sous les habits d'un ange ?
Tenter Javert avec le péché de chair ?
C'était tellement pathétique. De toute façon, il était déjà damné.
Le pouce de Valjean essaya précautionneusement les larmes de Javert. Il ne savait plus quoi dire pour soulager l'immense douleur qui saisissait le policier.
Non, il ne réagissait pas du tout comme le Javert du XXIe siècle.
« Tu devrais manger Fraco, proposa Valjean, utilisant sciemment le prénom du policier, espérant provoquer une réaction.
- Je n'ai pas faim. »
Javert avait glissé ses poings devant sa bouche et serrait, serrait à blanchir la jointure des doigts.
« Tu n'as pas mangé, ni bu depuis longtemps. Tu as été retenu pendant des heures à la barricade.
- Pourquoi ne m'as-tu pas tué Valjean ?
- Pour la même raison que je t'ai sauvé au pont. »
Javert secouait la tête et souriait tristement.
« Je ne te crois pas. Tu es encore en train de te sacrifier. Je ne pensais pas que tu irais jusque là.
- Me sacrifier ?
- Coucher avec moi pour m'empêcher de me suicider. Saint-Jean ! »
Valjean se mit à rire, estomaqué par les paroles de Javert. Cela surprit Javert et l'éloigna de ses pensées sombres.
« Pourrais-tu arrêter de me voir comme un saint Javert ? Je ne suis qu'un homme. »
Le sourcil levé du policier ne provoqua que de nouveaux rires. Javert se sentait vexé. Tant mieux la colère était meilleure que la résignation.
« Aucun saint ne s'offrirait en échange de la vie d'un homme. Non, vraiment.
- Mes lectures bibliques remontent à loin, reconnut Javert, se piquant au jeu. Mais il est vrai que cela me semblerait étrange. »
Les deux hommes se regardèrent fixement avant de fondre dans un fou-rire incontrôlable.
Javert reprit difficilement son souffle tandis que Valjean contemplait, ravi, l'éclat lumineux des yeux de son chasseur.
« Un saint prostitué ?, ajouta Valjean, taquin. Cela ferait de magnifiques vitraux à Notre-Dame.
- Mon Dieu ! Valjean ! Te voilà en train de blasphémer ! Le monde a vraiment sombré aujourd'hui. Sauver les hommes en couchant avec eux... »
Javert fixa Valjean et conclut :
« Non, décidément tu n'es pas un saint. Avec de telles idées. »
Un rire, encore, mais joyeux cette fois-ci.
Ce fut le moment où Javert accepta, sans le savoir, de continuer à vivre. Par le rire, par les yeux bleus d'azur de Valjean posés sur lui, par l'envie folle qui le prenait d'embrasser encore les lèvres du vieux forçat.
Oui, le monde avait sombré.
Et lui avec.
« Allez, sers-moi une tasse de café, Valjean. Je n'ai pas mangé ni bu depuis des heures, c'est vrai.
- A votre service, inspecteur. »
Une petite grimace douloureuse et Javert secoua la tête.
« Non, je ne suis plus inspecteur. J'ai démissionné de mon poste cette nuit.
- Je ne peux pas croire cela de toi.
- Je t'ai dit qu'il fallait que je me démissionne. Que je démissionne de tout. »
Ne voulant pas que Javert replonge dans sa mélancolie, Valjean lança en souriant :
« Ça je ne suis pas certain que Rivette l'acceptera. »
Cela eut l'effet escompté, Javert était abasourdi. Il contempla Valjean avec stupeur.
« Comment connais-tu le nom de mon collègue ?
- Je t'ai dit Javert. Je te connais ! Depuis longtemps. »
Javert cherchait, cherchait la faille. Il avait été si bon à cela dans une autre vie. Mais il n'arrivait pas à déceler le mensonge.
« Oui, c'est vrai, admit-il en souriant. Rivette ne le croira jamais. »
Tout comme l'inspecteur n'aurait pas cru au suicide de son collègue, avec lequel il travaillait depuis des années. Depuis son arrivée à Paris.
« Et M. Chabouillet non plus, asséna Valjean.
- Non plus. Mais à cette heure, ma lettre de démission doit se trouver sur son bureau.
- Rien n'est irrévocable Javert. Et Vidocq serait heureux de te prendre à son service.
- A la Sûreté ? »
Cette idée semblait foudroyer l'inspecteur Javert, puis celui-ci se reprit et arbora un sourire amusé. Un vrai !
« Mais dis-moi Valjean, tu sembles connaître assez bien les rouages de la Préfecture de Police !
- Normal quand on doit échapper à l'un de ses meilleurs éléments.
- Jean Valjean… »
Ce fut Javert qui se pencha pour embrasser le forçat. Il voulait retrouver la douceur des lèvres, le frottement de la barbe et la sensation éblouissante qui accompagnait les baisers.
Le désir ! Javert n'avait que rarement connu cela dans sa vie. Il ne s'était jamais permis de désirer quelqu'un et les rares fois où des pensées inconvenantes le prenaient, il était seul, à l'abri des murs de sa chambre.
Des pensées pécheresses.
« Jean...Valjean, répéta doucement Javert, émerveillé de murmurer ce prénom et ce nom sans haine.
- Fraco Javert.
- Dis encore mon prénom.
- Fraco.
- Dieu… Jean... »
Les phrases étaient entrecoupées de baisers mais les deux hommes étaient mal placés. C'était malhabile.
Javert se releva, imité par Valjean...pour mieux s'embrasser… Javert voulait ressentir encore ce sentiment de besoin intense qu'il avait ressenti plus tôt. Cela le faisait se sentir vivant. Valjean était trop heureux pour s'opposer à la volonté de Javert.
Son Javert.
Celui à qui il était destiné.
Un long baiser, rempli d'amour et d'affection, Valjean y mettait tout son cœur pour convaincre Javert. Sa tête de mule d'inspecteur.
« Moi à la Sûreté…, souffla ce dernier, déstabilisé.
- Pourquoi pas ? De toute façon, tu as démissionné de la préfecture. »
Rivette n'allait pas accepter cette démission. Puis Javert songea à nouveau à sa lettre et à Rivette. Et il s'inquiéta tout à coup.
L'inspecteur n'allait peut-être pas accepter sa démission mais il allait sûrement être brisé par le suicide de son collègue...et ami… Rivette avait toujours été trop sensible.
Javert se redressa, abandonnant les lèvres de Valjean. Ses yeux brillaient à nouveau d'un feu intense.
Valjean vit cela avec soulagement...plaisir...bonheur...joie…
Javert était sauvé, n'est-ce-pas ?
Puis les prochaines paroles du policier lui firent l'effet d'un soufflet en plein visage.
« Je dois y aller Valjean !
- Non ! Je ne veux pas te laisser partir loin de mes yeux. »
Javert fut ébahi de voir autant d'inquiétude dans les yeux d'azur du forçat. Il s'empressa d'expliquer :
« Je dois aller rassurer la préfecture ! Tout le monde doit me croire mort Jean. Je ne peux pas faire cela à Rivette ni à M. Chabouillet.
- Tu reviendras ?, » fit la petite voix timide de Valjean.
Javert sourit, retrouvant son air suffisant, redevenant le fier inspecteur. Il glissa ses doigts sous le menton du forçat pour le forcer à lever la tête vers lui. Valjean était si petit face à lui.
Ce geste, anodin, était tellement habituel chez Javert. C'était la première fois qu'il le faisait à Valjean mais en réalité il lui avait déjà fait par le passé, pendant dix mois de vie...
Pendant dix mois, Valjean avait vécu un amour secret avec Javert à Paris, avant les maudites barricades qui lui avaient coûté la vie. Très souvent, Javert faisait ce geste. Il posait ses doigts sous le menton de Valjean et doucement il relevait sa tête, assez haute pour pouvoir examiner ses yeux, embrasser sa bouche, lui murmurer des mots d'amour.
Ce geste fit naître des larmes dans les yeux de Valjean.
« Je vais revenir, je te le promets. Jean.
- Dieu… Prends garde à toi.
- On dirait une largue [épouse] inquiète pour son homme [mari] ! Fais-moi confiance !
- Fraco... »
Pour faire cesser cette scène ridicule qu'il ne comprenait pas trop, Javert embrassa une dernière fois Valjean. Un baiser profond, intense, sensuel qui les laissa tout deux essoufflés.
« A ce soir ! »
Et Javert quitta la demeure de Valjean.
Le forçat se précipita sur la fenêtre et il vit l'inspecteur Javert lever la main pour arrêter un fiacre.
Et disparaître de sa vue.
Les heures passèrent lentement. D'une lenteur atroce.
L'imagination de Valjean se liguait avec sa mémoire pour faire naître les pires scénarios. Javert revenant l'arrêter à la tête d'une escouade de policiers. Il le regardait, méprisant, tandis qu'on le menottait et soumettait.
Javert revenant pour mieux le quitter, après lui avoir avoué que jamais il ne pourrait aimer un homme et encore moins un forçat. Un sous-homme.
Et le pire des scénarios. Celui qui faisait geler son sang et marteler son cœur.
Javert ne revenant pas, préférant se jeter dans la Seine…
Un échec pour Valjean.
Les heures passèrent. Cosette revint en compagnie de Toussaint, horrifiée par l'état de Marius Pontmercy. Elle pleurait en serrant ses mains l'une contre l'autre.
Il ne restait qu'à prier Dieu de sauver l'homme qu'elle aimait.
Les heures passèrent lentement.
Cosette ne mangea pas et préféra se coucher tôt. Valjean renvoya Toussaint à son lit, elle aussi avait peu dormi la nuit dernière.
Il ne resta que Valjean à veiller.
Et il savait déjà qu'il allait veiller ainsi toute la nuit et toutes les autres nuits, et tous les jours s'il le fallait...jusqu'à la mort…
Peu avant minuit, on frappa à sa porte.
Valjean sursauta, effrayé et se jeta sur la porte pour l'ouvrir.
Ce scénario-là n'était pas du tout le scénario qu'il avait prévu. Naturellement.
Devant lui se tenaient deux officiers de police. Valjean reconnut aussitôt les inspecteurs Rivette et Dumars, plus âgés que la dernière fois qu'il les avait rencontrés. Ils étaient gênés de le déranger.
Et entre les deux, soutenu par les policiers, se tenait l'inspecteur Javert, saoul à ne plus pouvoir marcher. Le fier inspecteur n'était ni fier, ni impeccable, il n'arrivait pas à se tenir debout et sa tête tombait en avant, ses cheveux dénoués glissaient sur ses épaules.
« On s'excuse de vous déranger, M. Fauchelevent, expliqua l'inspecteur Rivette, tenant le chapeau de Javert à la main. Mais Javert a insisté pour venir chez vous.
- C'est d'ailleurs la seule chose qu'il a réussi à dire !, ajouta l'autre policier, visiblement amusé par la situation.
- Mais que s'est-il passé ?, demanda Valjean, estomaqué.
- Si nous pouvions entrer, monsieur, nous pourrions coucher celui-ci. Il est lourd. Et vous expliquer la situation, reprit Dumars, goguenard.
- Oui, bien entendu. »
Valjean s'écarta et les trois policiers pénétrèrent sa demeure, qu'il avait tout fait pour rendre invisible à la police.
Les explications durent attendre que Javert soit installé.
Valjean entraîna les inspecteurs jusqu'à la chambre d'ami. On jeta Javert sur le lit sans plus de ménagement. Le policier ne réussissait pas à parler clairement, perdu dans un monde d'alcool et de rêve. Puis on referma la porte.
« Bien, se frotta les mains Dumars. Si vous avez du café, ce serait bien urbain.
- Bien entendu, accepta Valjean. Venez dans le salon.
- Dumars !, opposa Rivette, plus respectueux. Il est tard, nous allons laisser M. Fauchelevent.
- Mais pas du tout ! Je suis sûr que l'ami de Javert a envie de connaître TOUTE l'histoire. Ce sera jouasse et cela rattrapera la course que ce jobard nous a obligé à faire. Il pèse une tonne l'animal ! »
Cela fit rire Valjean et allégea l'atmosphère. Le forçat trouva du café déjà moulu et prépara des tasses pour tout le monde.
Il fallut un peu de temps. Les policiers étaient fatigués lorsque ce fut prêt.
On s'assit dans le salon.
Un ronflement sonore était perceptible, venant de la chambre d'ami. Tout le monde éclata de rire.
« Quelle journée !, lança Rivette. Je ne crois pas avoir déjà vécu tant d'émotions de ma vie en si peu de temps.
- Pour sûr ! »
Les deux policiers se permirent de défaire leur col de cuir et de boire le café. Un peu fort mais préférable dans cette longue nuit. Valjean attendait avec impatience le récit des deux policiers.
SCÈNE IV
Et enfin Dumars se lança dans le récit de la journée...et surtout de la nuit…
« Les barricades sont une sale blague. Nous avons eu du pain sur la planche. Des arrestations, des dénonciations, des rapports. Tout le monde était à son poste tôt ce matin par ordre du préfet. L'état de siège a été déclaré sur Paris !
- Seulement on a tous remarqué au poste du Châtelet l'absence de Javert, ajouta Rivette.
- Après plusieurs heures, il fallut bien prévenir la préfecture de son absence. C'est la procédure. Mais voilà… Il y a eu une drôle d'histoire à la préfecture ce matin. On recherchait activement Javert là aussi.
- Je n'ai pas tout compris, poursuivit Rivette. Mais il semblerait que Javert ait envoyé une lettre de démission. »
Les policiers se regardèrent et se mirent à rire. Si fort que Valjean eut peur que cela réveille Cosette et Toussaint. Pour Javert, impossible.
« Je suis allé à la préfecture moi-même, reprit Rivette. Je n'ai pas cru un instant que Javert démissionnerait comme ça, sans prévenir. Il a toujours des affaires qui lui tiennent à cœur.
- Comme Patron-Minette, rétorqua Dumars.
- Mais voilà, la Préfecture était formelle. Il fallait retrouver l'inspecteur Javert. On l'avait vu pour la dernière fois au poste du Châtelet et après cela...mystère…
- Son chapeau était la dernière chose qu'on avait de lui. »
Puis, les deux hommes se regardèrent, un instant troublés, comme si une idée venait de germer derrière les vapeurs de l'alcool.
« On a même parlé de suicide.
- C'est vrai. Javert aime tellement son chapeau. Il serait pas parti sans lui. »
Un nouveau rire. Valjean attendit, posé, que l'hilarité s'estompe.
« Et puis en fin de matinée, voilà-t-il pas que notre Javert arrive à la préfecture, reprend Dumars.
- Sans son chapeau !, ajouta Rivette, souriant toujours.
- Il a demandé à voir M. Chabouillet. Le secrétaire l'a reçu aussitôt.
- Ils ont discuté une heure !
- On sait pas de quoi ils ont discuté mais les vitres ont tremblé ! Chabouillet était en rage.
- Javert a été renvoyé ?, demanda Valjean, inquiet pour son compagnon.
- Non, non. Pas de risque. Mais sa lettre de démission a du paniquer le vieux lion. Donc Javert s'est fait remonter les bretelles comme il faut.
- Résultat, fit Rivette, les yeux brillants de gaieté. Javert est nommé aux archives de la Préfecture pour un mois.
- Et le pire... »
Ce fut trop pour Dumars qui se mit encore à rire.
« Le pire, termina Rivette, c'est qu'il a du porter un chapeau de papier pour le reste de sa journée.
- Un chapeau de papier ?, » fit Valjean sans comprendre.
Dumars glissa sa main dans la poche intérieure de son uniforme et en sortit un magnifique chapeau de papier qu'il déplia un peu pour lui rendre sa forme initiale.
« Ouvrage de Vidocq ! De la belle ouvrage, non ?
- Mais pourquoi est-il saoul ? Il devrait être atterré.
- Ha il l'a été ! Mais Vidocq, le chef de la Sûreté a eu une idée. Magistrale ! Nous avons été au café « Suchet ». Vous savez celui qui est juste en face de la Préfecture ?
- Oui, je vois, admit Valjean.
- Et Vidocq a proposé un pari à Javert. Javert a du vider plusieurs verres contre Vidocq avant d'avoir le droit de récupérer son vrai chapeau.
- Combien de verres ?, fit Valjean, partagé entre la consternation et l'hilarité.
- On ne sait plus. C'est Vidocq qui a gagné ! Javert allait rouler sous la table lorsque le Mec a accepté de lui laisser son chapeau.
- On allait le déposer rue des Vertus mais Javert a insisté pour qu'on le ramène chez vous.
- Et sa lettre de démission ?, demanda Valjean, voulant être certain que tout était clair.
- Nulle et non avenue. La voici ! »
Dumars tendit le chapeau de papier. Valjean le prit et reconnut l'écriture de Javert. Ses doigts tremblaient en sachant ce que Javert avait failli accomplir juste après l'écriture de la lettre.
« On ne l'a pas lue !, expliqua Rivette. Cela aurait été inconvenant.
- Et de toute façon, Vidocq ne nous l'a pas permis. Il a gentiment plié la lettre afin d'en faire un joli chapeau de papier. Je ne comprends pas pourquoi il me l'a donné d'ailleurs. Le Mec a parfois des idées loufoques.
- Et Javert a traversé le Pont-au-Change pour aller au café en portant cela ?
- Oui, M. Fauchelevent ! Et il arrivait à avoir l'air autoritaire ! J'aimerai parfois être aussi imposant que notre inspecteur !
- Cela ne risque pas, Rivette. Tu n'arrives déjà pas à effrayer ta femme ! »
Nouveaux rires.
« Enfin...les ordres de la préfecture sont que l'inspecteur Javert doit rejoindre son poste aux archives demain à la première heure. Il doit être sobre et prêt à accomplir son devoir.
- Vidocq viendra s'en assurer, renchérit Rivette.
- On va veiller à cela, affirma Valjean.
- Bien. Nous allons vous laisser. Je suis content de savoir que quelqu'un va veiller sur Javert cette nuit. Il est tellement saoul qu'il pourrait faire une bêtise. »
L'inspecteur Dumars, les yeux encore étincelants de larmes dues au rire, contemplait fixement Valjean...peut-être trop intensément pour que cela soit anodin…
« Une bêtise ?, répéta Valjean, soudain tendu.
- Son chapeau n'a pas été tout seul au Pont-au-Change… Mais baste ! Il est placé sous bonne garde. Non ?
- La meilleure !
- Moi, il y a une chose que je ne comprends pas, fit le candide Rivette. Pourquoi Javert voulait tellement venir ici ? Vous êtes son ami si je comprends bien ?
- Oui, je suis son ami.
- Il n'a jamais parlé de vous.
- Javert est quelqu'un de secret.
- C'est vrai, » admit Rivette.
Cela suffit à l'inspecteur plus jeune mais l'inspecteur Dumars était d'une autre trempe, il examina Valjean, bien éloigné de l'ivresse maintenant.
« Peut-être aussi pour éviter de faire une bêtise, n'est-ce-pas ?
- Peut-être… Il sait qu'il peut compter sur moi.
- Bien, je suis content de savoir cela. Et bonne chance avec le fauve demain. Javert sera à prendre avec des pincettes. »
On sourit avant de quitter la maison de Fauchelevent.
Valjean rangea le salon et regarda la lettre de démission de l'inspecteur Javert. Il la déplia pour la lire correctement.
Ce n'était que des « observations pour le bien du service ». Javert avait recensé des soucis moindres touchant l'état des prisons...allant des chaussures des prisonniers à l'appel de ces derniers… Peu de choses en vérité mais cela voulait dire tellement lorsqu'on savait ce que Javert allait faire dans l'heure suivante.
C'était dérisoire. Et cela allait coûter la vie d'un homme.
Valjean resta assis sur le canapé et laissa les heures défiler alors qu'il se remémorait la nuit précédente…
Toussaint le trouva ainsi le lendemain, endormi sur le canapé, la lettre à la main. Elle tempêta et le gronda comme un enfant.
« Monsieur ! Vous n'êtes pas raisonnable ! Mais que s'est-il passé cette nuit ? »
Toussaint venait de découvrir l'état de la cuisine et la présence des tasses sales dans l'évier.
« J'ai eu de la visite.
- Encore ?! Mais qui au nom du Ciel ?
- La police ! »
Ce mot honni dans cette maison fit blanchir la vieille femme. Entre son maître vivant sous un faux nom et le fiancé de mademoiselle qui venait juste de survivre aux barricades !
« Tout va bien Toussaint. Ils ont simplement ramené l'inspecteur Javert.
- Votre ami ?
- Oui. Saoul comme une barrique. Il va falloir prévoir quelque chose pour le requinquer. Il va devoir aller travailler avec une gueule de bois phénoménale. »
Cela rassura la servante qui se permit de rire un peu.
« Je vais lui préparer une tisane de thym et de sauge. Et une omelette aux lardons. Il faut qu'il mange gras et qu'il boive beaucoup. Le reste passera en son temps.
- Je vais d'ailleurs le réveiller. Il risque d'arriver en retard.
- Faites, monsieur. Et bonne chance ! Quand mon mari était saoul, je devais le lever à coup de brocs d'eau froide.
- Je serais peut-être obligé de faire appel à vous. »
Nouveaux rires.
Valjean avait plié et rangé soigneusement la lettre de Javert dans la poche de sa robe de chambre durant la conversation avec Toussaint. Il monta donc l'escalier et arriva devant la chambre d'ami.
Il frappa doucement puis plus fort. Devant l'absence de réaction, il entra dans la chambre. Javert était toujours endormi.
Il n'était pas désirable, endormi ainsi, bavant et ronflant. Mais il était amusant.
Valjean s'approcha en souriant :
« Javert, Javert, Javert… Mon Dieu ! Mais que vais-je faire de toi ? »
Valjean s'assit sur le lit et passa ses doigts dans les cheveux du policier. Ils étaient emmêlés mais encore soyeux. Javert puait l'alcool. Vidocq n'avait pas eu de pitié. Il avait fait boire bien plus que de raison l'ancien garde-chiourme.
La caresse ne suffit pas à réveiller Javert. Il ne fallut rien de moins que la force de Jean-le-Cric secouant brutalement son épaule pour enfin le sortir de sa torpeur.
« Mon Dieu, murmura une voix rauque, bien éloignée du profond baryton de l'inspecteur.
- Bonjour Fraco, » articula soigneusement Valjean.
Javert glissa ses deux mains sur son visage et gémit :
« Non… Je me sens… »
Dans le vocabulaire de l'inspecteur il n'existait aucun mot pour qualifier l'état dans lequel il se trouvait. Valjean souriait.
Il se souvenait de lui-même dans cette situation peu enviable à New-York des mois plus tôt...plus tard…
Javert se cacha les yeux, incapable de se lever. Sa tête tournait et une douleur sourde lui vrillait le crâne. Valjean caressa doucement les cheveux.
« Il va falloir te lever. M. Chabouillet t'attend et Vidocq ne te laissera pas survivre cette journée.
- Dieu… Je ne peux pas me lever…
- Non seulement tu peux mais tu vas le faire ! »
La voix autoritaire de M. Madeleine. Mais le policier était bien trop malade pour faire autre chose que raidir ses épaules.
« Je vais t'aider, fit Valjean, conciliant.
- Je n'ai même pas d'uniforme propre, se plaignit Javert.
- J'admets que ce n'est pas l'idéal. Donne-moi tes clés et je vais envoyer Toussaint te chercher des vêtements propres.
- Valjean…
- Laisse-moi chercher ! »
Valjean n'eut cure des grognements du loup, il fouilla dans les poches de l'uniforme, plongeant ses mains à l'intérieur de la veste et enfin il en sortit une clé.
« Tu vis toujours au 5, rue des Vertus ?
- Comment le sais-tu ?, fit Javert, retrouvant un semblant de vie dans ses yeux ternes.
- Bien. Lève-toi ! »
Valjean quitta la chambre et expliqua la situation à Toussaint. Celle-ci se mit à rire et prit la clé et de l'argent pour un fiacre. Il fallait aller vite !
La bonne partie, Valjean fit chauffer de l'eau pour un r asage. Il entretenait sa barbe aux ciseaux mais il possédait un rasoir et tout l'équipement adéquat pour pouvoir la supprimer en cas de fuite anticipée.
Le forçat revint dans la chambre d'ami où il retrouva Javert, assis sur le lit et l'air complètement hagard.
Prudemment, Valjean ferma la porte à double-tour. Cosette dormait mais on ne savait jamais.
« Pour le lavage ! Déshabille-toi !
- Valjean… Je ne peux pas.
- Je n'ai aucune idée derrière la tête !, rit Valjean.
- Je ne parle pas de cela, se défendit Javert, irrité. Je ne peux pas retourner à la préfecture. »
C'était plus grave.
Valjean déposa la bassine de porcelaine sur le meuble prévu à cet effet. Il laissa le matériel de rasage, le blaireau, le savon à barbe, le rasoir et vint s'asseoir auprès du policier.
« Pourquoi ?
- Parce que je ne peux plus faire ce métier, » énonça simplement Javert.
Ce fut dit simplement mais la tension était visible dans les épaules tremblantes.
« A cause de moi ?
- Oui… Non… Pas seulement… Les choses n'ont pas changé. Tu es un criminel qui doit être mis en prison et je suis un policier qui refuse d'accomplir son devoir. Quel policier serais-je si je commençais à placer ma propre opinion au-dessus des lois ?
- Tu n'as qu'à m'arrêter, fit Valjean, la voix d'une douceur extrême.
- NON !, cria Javert. Je ne peux pas t'arrêter ! Tu es… Putain ! Jean ! Tu es un homme bon. Seigneur… Je serais… Tu m'as sauvé la vie !
- Calme-toi ! Je t'en prie !
- Je suis perdu. Je ne vois toujours pas quoi faire. »
Javert plaça ses mains devant sa bouche et ferma les yeux. Il était tellement mal et l'alcool n'avait rien arrangé. Salopard de Vidocq !
SCÈNE V
Javert n'avait pas voulu boire, il n'avait pas voulu porter ce chapeau de papier ridicule. Il ne voulait que retourner à la Seine.
C'est Chabouillet qui a chargé Vidocq de gérer le policier. Le secrétaire avait fait lire au chef de la Sûreté ses observations pour le bien du service. Vidocq en avait été impressionné. Il a regardé Javert, comme s'il le voyait pour la première fois.
Est-ce que ce garde-chiourme valait quelque chose en fait ?
Puis Chabouillet avait posé une simple question, anodine mais qui changea tout :
« Comment votre chapeau s'est-il retrouvé sur le parapet du Pont-au-Change ? »
Javert n'avait pas su quoi répondre. Il regardait son chapeau posé bien en évidence sur le bureau de son protecteur. Sa venue en catastrophe parlait pour lui. Ses observations se permettant de critiquer le système venant d'un homme aussi procédurier étaient bien plus que ce qu'on pouvait en penser.
Et il y avait sa lettre de démission...
Oui, il ne sut pas quoi répondre alors il se tut.
« Un oubli peut-être ?, fit Chabouillet insidieusement.
- Oui, monsieur.
- Une patrouille l'a trouvé à deux heures du matin. Vous avez été vu pour la dernière fois à une heure du matin au poste du Châtelet où vous avez rédigé cette note. »
M. Chabouillet, secrétaire du Premier Bureau aux Affaires politiques n'était pas un mauvais policier, il savait raisonner et Vidocq ne quittait pas des yeux l'inspecteur Javert.
« Je me demande bien ce que vous avez pu faire pour oublier votre chapeau sur le parapet du Pont-au-Change… Surtout à cet endroit ! Le plus dangereux de la Seine !
- Peut-être l'inspecteur Javert avait un peu trop abusé de la bouteille ?, » lança Vidocq, goguenard mais les yeux froids comme la glace.
Tout le monde avait compris ce qu'avait failli faire Javert. On attendait simplement une affirmation.
« Quelqu'un est venu…, commença Javert, empêtré dans les mots.
- Continuez Javert !, » ordonna le secrétaire.
Le vieillard avait saisi le chapeau de l'inspecteur et il l'examinait. Un très bon chapeau, un peu râpé mais rien que du cirage ne pouvait cacher.
« Nous avons oublié le chapeau, ajouta Javert.
- Que faisiez-vous sur ce pont Javert ?
- Regarder les étoiles ?, sourit Vidocq.
- Avec votre chapeau, il y avait quelques petits objets vous appartenant et disposés bien méthodiquement sur le parapet : votre insigne, votre tabatière en argent. »
Chaque objet était posé sur le bureau.
« Une chance que la patrouille soit passée, n'est-ce-pas ?
- Oui, monsieur.
- Une chance aussi que quelqu'un soit venu. »
Javert déglutit avant d'ajouter, et ce fut un aveu :
« Oui, monsieur. »
M. Chabouillet regarda Javert dans les yeux et quitta tout à coup sa position de juge pour se faire plus bienveillant.
« Avez-vous quelque chose à dire pour expliquer...ce qui aurait pu se produire… ?
- Je n'ai aucune explication à donner, monsieur. »
Cela déplut au secrétaire. Et l'inquiéta fort.
« Je vous nomme pour un mois aux archives Javert. Je vous veux dans mon bureau chaque jour et nous travaillerons ensemble.
- Monsieur ?!
- Nous ne reviendrons pas sur ce qui s'est passé hier. J'ai eu quelques mots avec le préfet. Vous envoyer aux barricades était une absurdité, votre silhouette est trop connue dans ce quartier ! J'ai eu si peur pour vous Javert ! Surtout lorsqu'on m'a appris votre capture.
- Je vais bien, monsieur, fit Javert, conciliant.
- Vraiment Javert ? Vous allez bien ? Après avoir voulu… été tenté de… »
Javert baissa la tête, il observa ses bottes, sales de la boue des abords de la Seine, encore. Il se sentait sale et incorrect.
« Et puis vous renvoyer sur le terrain ?! Sans une heure de repos ! J'aperçois des marques sur vos poignets et votre gorge. Vous avez été attaché ?
- Oui, monsieur.
- Je vous accorde quelques heures de repos. C'est fini pour aujourd'hui ! Allez-vous reposer Javert ! »
Javert allait s'enfuir de la Préfecture avec un profond soulagement mais Vidocq l'en empêcha en s'écriant :
« Notre inspecteur est en pleine crise de conscience, M. Chabouillet. Je pense qu'une surveillance étroite s'impose.
- Comment cela ? Vous pensez qu'il va réitérer ? Javert !
- Oui, monsieur, fit Javert, ne cachant pas la lassitude dans sa voix en se retournant vers les deux hommes, dans l'expectative.
- Allez-vous retourner sur le Pont-au-Change et y oublier votre chapeau une fois encore ? »
Non ! Non ! Bien sûr que non ! C'est ce qu'il suffisait de répondre et il était tranquille, mais Javert ne réussit pas à mentir. Il laissa passer trop de temps et M. Chabouillet perdit toute couleur.
« Vidocq, je vous charge de veiller sur notre inspecteur. Il me semble qu'il a besoin de compagnie aujourd'hui.
- Non, je vais bien. »
Mais c'était trop tard. On ne le croyait plus.
« Avec plaisir, monsieur Chabouillet, sourit amicalement Vidocq. Je vais me charger de l'inspecteur. »
Deux hommes devant la porte du secrétaire et le vieux lion désigna les divers objets disposés sur son bureau.
« Récupérez vos affaires Javert ! Qu'elles ne quittent plus vos poches sur quelque parapet que ce soit.
- Oui, monsieur. »
Le rouge au front et les gestes nerveux, Javert récupéra son insigne de police et sa tabatière en argent. Il allait reprendre son chapeau mais Vidocq le prit avant lui, un large sourire aux lèvres.
« Attendez ! J'ai une petite idée ! Si monsieur le secrétaire me permet cette aimable plaisanterie.
- Faites Vidocq. Si vous arrivez à rendre cette déplorable affaire plaisante, je vous en serais gréé. Je n'ai pas passé une excellente nuit et la matinée a été encore pire.
- Faites-moi confiance ! »
De ses doigts habiles de forçat habitués à fabriquer des jouets en bois et en coco à l'abri du bagne, Vidocq plia soigneusement la note de service de Javert et en fit un joli chapeau de papier.
« Voilà ! Un magnifique chapeau pour l'inspecteur Javert ! »
M. Chabouillet applaudit, amusé.
« Il aurait mérité un bonnet d'âne. Ne pas savoir où sont ses amis alors qu'il a besoin de parler !
- Maintenant la punition ! Javert, baissez la tête ! »
Javert se raidit, les yeux étincelants de colère. On en fut tellement heureux. Les yeux de l'inspecteur avaient été ternes et fuyants jusque là. On retrouvait le fier chien-loup, montrant les dents.
« Tu es trop grand pour moi le cogne ! Baisse la tête ! »
Combat de regards, jeu de domination. Javert était prêt à gifler le chef de la Sûreté mais la voix de Chabouillet le rappela à l'ordre.
« Baissez la tête Javert ! Vous allez devoir gagner le droit de retrouver votre chapeau ! »
On vit les dents serrées de colère, les doigts griffer la canne mais Javert baissa humblement la tête et Vidocq posa dessus le chapeau de papier.
« Voilà ! Il est magnifique ! Maintenant, voyons ce que tes collègues vont en dire !
- Ne soyez pas trop cruel avec lui Vidocq ! Nous ne voudrions pas d'une nouvelle promenade nocturne au Pont-au-Change.
- Pas de souci ! Je vais me charger de lui avec soin. »
Puis sur une dernière idée, M. Chabouillet s'écria :
« Au fait ! Vos armes Javert ! Posez-les sur mon bureau ! On ne sait jamais ! Si le pont vous est interdit, vous leur trouverez peut-être une autre utilité. »
Javert n'y avait même pas songé. En fait, il s'était focalisé sur le pont. C'était le pont qu'il traversait tous les jours, et ce plusieurs fois, pour aller du Châtelet à la Préfecture, lorsqu'il rentrait chez lui ou allait au poste de Pontoise. Il y passait tellement de fois que cela lui avait semblé logique.
Le policier, brisé, se soumit en silence et déposa soigneusement ses pistolets sur le bois précieux du bureau. Puis il sortit du bureau et suivit Vidocq. La porte refermée, le chef de la Sûreté examina Javert.
« Une journée coiffé ainsi Javert ! Tu crois que cela va te guérir de la Seine ?
- Va te faire foutre Vidocq, lâcha Javert, essoufflé.
- Ce que je ne comprends pas le cogne, c'est ta liste. Une drôle de lettre d'adieu tu ne crois pas ? Tu ne parles pas de démission, tu ne parles pas de suicide et cependant, lorsqu'on te connaît, on se pose forcément la question.
- Va te faire foutre j'ai dit, répéta Javert.
- Qui t'a sauvé au pont ? Un inconnu ou une relation ? Un des étudiants tiens ! Ou pire ! Un forçat ! »
Le rire de Vidocq ne s'arrêta pas lorsque Javert, au comble de la fureur le colla contre le mur violemment en hurlant :
« PUTAIN ! TA GUEULE VIDOCQ ! »
Le rire se tut enfin lorsque Vidocq lut le désespoir dans les yeux si clairs du policier. Un abîme de douleur et de souffrance.
« Merde ! C'est à ce point-là Javert ? Qui t'a sauvé ? Je peux t'aider ? L'aider lui ?
- Je t'en prie… Tais-toi... »
Les mains, si fermes, perdaient de leur force, les doigts de Javert tremblaient en retenant les revers de la veste de Vidocq. Le policier baissa les yeux, sentant poindre les larmes et se fustigeant pour cela.
« Tais-toi… Tais-toi… Tais-toi…, répétait Javert, comme une litanie.
- Tu me donneras son nom. Je peux faire quelque chose pour lui. Je peux le faire gracier ! C'est un étudiant ? Il est recherché ? »
En poussant un hurlement de rage, Javert se recula et relâcha Vidocq. Celui-ci s'épousseta et retrouva son sourire moqueur :
« En tout cas, tenter de te tuer n'a pas amélioré ton humeur. Enfin ! Allons montrer à tes collègues comme tu es beau comme ça !
- Tu es un salopard Vidocq ! Donne-moi mon chapeau !
- Que nenni mon poteau ! Tu vas gentiment me coller aux basques toute la sainte journée ! Et ce soir je te proposerais un petit jeu pour que tu le récupères.
- Va te faire foutre ! »
Pourquoi était-il resté ?
Pourquoi avait-il supporté cet affront sans précédent ?
Pourquoi n'avait-il pas cassé la gueule de cet ancien fagot qui osait jouer ainsi avec lui ?
A cause de Valjean.
Quelqu'un avait sauvé Javert, oui.
Quelqu'un qui méritait autre chose qu'un nouveau plongeon dans la Seine.
Quelqu'un qui l'avait laissé partir sur la promesse de son retour.
Et Javert était encore quelqu'un de parole s'il n'avait plus d'honneur.
Alors le policier avait serré les dents et avait toléré les rires, les quolibets, les plaisanteries. On l'avait moqué sur sa disparition. Une maîtresse ? Une chérance [saoulerie] ? A mille lieues d'imaginer la réalité.
Vidocq le protégeait de la moindre allusion. En fait, le chef de la Sûreté se moquait aussi de Javert mais à aucun moment quelqu'un ne comprit la vraie raison de l'absence de Javert à son poste le matin-même.
Et le chapeau n'était là que pour rappeler à monsieur l'inspecteur de Première Classe que les règles étaient les mêmes pour tous ! Il avait été convoqué le matin à la première heure par le préfet de police.
La rumeur de la lettre de démission existait bel et bien. On interrogea Javert sur elle. On parla du chapeau oublié.
L'inspecteur Rivette s'écriait sans cesse qu'il n'y avait pas cru une seule seconde ! Son collègue et ami depuis des années n'allait pas se suicider de cette façon abominable ! Pas quand il avait des amis et des collègues.
Non, Javert n'était pas seul !
Une journée à porter un chapeau de papier.
Le soir, Javert espérait s'enfuir pour retrouver un semblant de dignité mais Vidocq emmena toute la Préfecture dans le café « Suchet. » Javert traversa le Pont-au-Change avec toute la dignité qu'il pouvait rassembler avec son chapeau de papier. Il refusa de regarder l'endroit d'où il avait failli sauter. Arrivé au café, Vidocq posa sur une table bien en évidence le chapeau de l'inspecteur Javert.
« Maintenant, mon cher inspecteur, si vous voulez retrouver votre chapeau, il va falloir tenir la distance. »
Javert se tenait, les mains croisées dans le dos, dans l'expectative.
« Combien de verres peux-tu boire le cogne pour retrouver ton caloqué [chapeau] ?
- Ce qu'il faut. »
Mais les yeux de Javert étaient brûlants, il était clair qu'il aurait préféré régler cela à coups de poings ou de balles.
« Voyons ce que tu as dans le ventre l'argousin ! »
On applaudit à chaque verre. On fêta les deux cognes.
Vidocq faisait cela avec élégance, levant le verre haut pour saluer la foule. Javert buvait d'un coup raide, comme son alcoolique de père le faisait.
Et cela dura...trop longtemps…
On applaudit moins. On commença à trouver le jeu devenir trop sérieux.
Vidocq se tenait à la table mais conservait une allure impassible. Javert n'avait pas l'habitude de boire. Il regardait Vidocq en buvant, puisant dans sa haine la rage de vaincre. On le voyait vaciller mais tenir bon.
Le coma éthylique allait être la récompense de Javert pour avoir supporté cette journée d'humiliation.
SCÈNE VI
Vidocq claqua un dernier verre sur la table et lança, d'une voix pâteuse :
« Tu n'es pas un beau joueur Javert ! On va déclarer l'ex æquo. Tu peux récupérer ton chapeau ! »
Javert retira d'une main tremblante son chapeau de papier, Vidocq le récupéra avant que le policier ne le déchire.
« Je tiens à ce que cela ne soit pas perdu pour tout le monde.
- Va te faire… »
Difficile de parler. Javert vacillait mais il montrait les dents, prêt à mordre.
« Ramenez-le chez lui ! Rivette, occupe-toi de ton collègue ! »
Rivette se précipita pour aider Javert à marcher, Dumars se plaça à ses côtés. Vidocq glissa dans la poche de Dumars le chapeau de papier bien plié et murmura :
« Ce document pourra certainement intéressé quelqu'un. Allez, les gonzes, ramenez-le chez lui !
-Non, balbutia Javert, perdant l'esprit. Au 7, rue de l'Homme-Armé.
- Tiens ? Pourquoi cela ? »
Vidocq le policier ! Même correctement aviné à l'eau d'affe, il restait un policier.
« Un ami... »
Javert n'était plus tellement conscient. Vidocq se mit à sourire, goguenard. Notre inspecteur ne supportait pas l'alcool. Les prochains jours annonçaient des heures fastes.
Un dernier geste et on quitta le café.
Vidocq et les autres policiers restèrent à boire et à jouer. Le chef de la Sûreté se chargea de la note et se mit à réfléchir. 7, rue de l'Homme-Armé… Il allait avoir du travail aux Archives…
Et Javert se retrouva au 7, rue de l'Homme-Armé, vaguement conscient de ce qu'il s'était passé la veille et horriblement inquiet d'avoir lâché des informations sur Jean Valjean.
Il aurait mieux fait de se jeter dans la Seine.
Valjean ne savait pas quoi faire pour aider Javert. Il sortit lentement la lettre de sa poche et la déplia, encore. Javert la vit et haleta.
« Je te remercie Fraco d'avoir voulu faire quelque chose pour aider les prisonniers.
- Je...je ne savais pas quoi faire d'utile… Je me suis dit qu'au moins ma mort...servira à quelque chose… »
Ces mots firent mal à Valjean qui se tourna vers Javert et appuya chacun de ses mots avec dureté :
« Ta mort ne servira à rien ! Elle n'aurait servi à rien ! Tu crois que cette lettre aurait suffi à améliorer les choses ?
- Je ne...voyais pas quoi faire d'autre…
- Mais il y a des choses à faire ! Ce n'est que le début !
- Le début ?
- Continue ! Ils se sont moqués de toi hier et bien continue ton travail de sape ! Inonde-les de courriers et d'observations sur le service !
- Que veux-tu dire ?
- Tu es le meilleur pour faire changer les choses ! Tu connais les prisons, les bagnes, la police, la justice ! Tu sais les points à améliorer !
- Des autres observations ?
- Des centaines et des centaines d'observations ! Un recueil complet d'observations. »
Le sérieux de Valjean étonna Javert et le fit sourire.
« Personne ne m'écoutera ! Regarde ! »
Il désigna son rapport en hochant la tête.
« Continue et fais-les chier ! »
Cette fois, le policier se mit à rire, bientôt imité par Valjean.
« Cela me plairait ! Ce salopard de Vidocq m'a bien humilié !
- Rends-leur la pareille ! »
Javert secoua et se leva enfin. Il vacillait et avait toujours aussi mal à la tête. Mais qui sait ? Il voyait un but devant lui. Petit, vague, mais présent !
Oui, ce rapport était succinct. Il ne suffirait jamais à changer le système mais s'il continuait ? Sur cette idée folle, Javert commença à se déshabiller. Afin de se laver et de se raser.
Alors que sa chemise était ouverte et dévoilait son torse, couvert de poils grisonnants, il entendit un halètement qui le surprit.
« Valjean ?, fit Javert étonné.
- Je vais te laisser te préparer. »
La rougeur qui maculait les joues du forçat était impressionnante lorsque Valjean quitta précipitamment la chambre d'ami. Javert ne comprit qu'après plusieurs minutes ce qui avait pu causer cela. Lui torse nu ?
Et ce fut pour lui le signe que le monde tel qu'il le connaissait avait bel et bien disparu.
Se laver, se raser furent un plaisir.
Javert se contemplait dans un miroir et fut content de retrouver son visage tel qu'il était. Le visage d'avant les barricades. Même si… Même si l'homme qu'il était alors avait définitivement disparu. Les yeux si clairs avaient un éclat étrange, comme si le diamant avait été définitivement terni.
On frappa à sa porte et Valjean vint lui apporter un sac rempli de vêtements que Toussaint avait ramené.
Il ne fallut que quelques minutes pour voir apparaître dans la salle à manger. Identique à lui-même. L'inspecteur Javert.
Toussaint posa du pain, des œufs, du jambon, du café sur la table et lui jeta, autoritaire :
« Quand on a trop bu, on mange et on boit pour faire passer la gueule de bois.
- Oui, madame, » acquiesça Javert, d'accord avec cela.
Combien de fois il avait vu des collègues malades à en vomir et se gaver de charcuterie pour faire passer le malaise ? Seulement, Javert n'aurait jamais pensé qu'il ferait la même chose un jour.
« Tu vas mieux ?, demanda gentiment Valjean.
- Je vais survivre, » répondit Javert.
Et on n'était pas certain qu'il parlait de la journée ou de la vie.
Javert mangea puis lança sur le ton indifférent de la discussion :
« Je vais rentrer chez moi ce soir, Valjean. Je ne peux pas continuer à vivre ainsi chez vous.
- Mais…, » commença Valjean.
Un regard appuyé. Le policier avait raison.
Javert était mort à Montreuil, tué par la populace, parce qu'il était différent des autres.
« Très bien, inspecteur. Si vous pensez que vous allez mieux.
- C'est évident. »
Javert se leva, de son mieux, fier de son maintien et s'écria :
« Bien. Je vais à la préfecture de police. Je vous tiendrais au courant, Valjean.
- Prenez garde à vous Javert !
- C'est prévu. »
L'inspecteur quitta la maison de Valjean au moment où Cosette, la fille adoptive de ce vieux forçat évadé, apparaissait dans la salle à manger, toute surprise d'avoir vu partir un policier.
« Qui était-ce papa ?
- Un ami, ma chérie. »
Un ami… Et si Dieu le veut, si les événements le permettent, plus qu'un ami… Un amant, un amoureux, un compagnon…
Quelques jours passèrent. Valjean ne vivait plus.
Il avait si peur pour l'inspecteur Javert.
Cosette jouait son rôle de garde-malade attentionnée, elle passait le plus clair de son temps au chevet de Marius de Pontmercy, gagnant ainsi sa place de future baronne. Toussaint l'accompagnait, les bras chargés de charpies et de pansements.
Et Valjean ?
Valjean priait...pour le salut de Marius, pour le salut de Javert, pour le salut des étudiants qu'il avait vu lutter contre le gouvernement et mourir pour leurs idéaux.
Les jours passèrent et Valjean ne vivait plus.
L'inspecteur Javert était fidèle à son poste, un chien loyal et bien dressé, égaré un instant mais revenu dans le droit chemin. C'était en tout cas l'image qu'il offrait à tous.
Et cependant… Son âme était dévastée et son monde avait sombré.
A la fin du premier jour aux Archives, M. Chabouillet lui demanda s'il allait bien et, avec un regard appuyé, Javert déposa sur le bureau du secrétaire une pile de lettres manuscrites.
M. Chabouillet regarda cela sans comprendre.
« Qu'est-ce Javert ?
- Des observations pour le bien du service, monsieur. »
Un peu théâtralement, Javert fit apparaître sa lettre, celle écrite à une heure du matin au poste du Châtelet et que Vidocq avait soigneusement pliée en chapeau de papier, et il la déposa soigneusement sur le haut de la pile.
« A quoi jouez-vous Javert ?
- Il serait illusoire, monsieur, de penser qu'un seul rapport peut améliorer un système dans son entier. Je me suis permis d'ajouter quelques observations à destination du préfet, monsieur. Si M. Gisquet a le loisir d'y jeter un œil… »
Pour la première fois, Chabouillet se fit menaçant en parlant à Javert.
« Je ne sais pas ce que vous cherchez à faire Javert, mais je vous le dis tout de suite ! Si M. Gisquet voit vos rapports, il le prendra mal ! Je ne donnerai pas cher de votre poste !
- Et bien qu'il les voit, monsieur ! »
Deux paires d'yeux brillants.
Un patron et son protégé en train de se déchirer.
« Vous l'aurez voulu inspecteur ! Monsieur le préfet aura le plaisir de lire votre prose demain matin. »
Javert s'inclina profondément pour remercier et saluer son protecteur.
Il allait partir, mais une certaine demande. Peut-être la dernière de sa vie dans la police le retint à la porte. M. Chabouillet attendait, dans l'expectative.
« Hé bien Javert ? Vous avez d'autres lettres à me confier ?
- Je voudrais…je voudrais savoir monsieur ce que vous avez pensé de ma lettre... »
La colère s'éteignit, M. Chabouillet était attristé, il savait pertinemment de quoi parlait Javert.
« Elle a été lue, Javert. »
A cette voix, douloureuse, l'inspecteur se retourna et contempla son patron. M. Chabouillet avait vieilli avec les années mais le vieux lion était toujours à son poste. L'Éminence grise de la préfecture de police…
« Si j'étais...si j'avais fait ce que je voulais faire ce soir-là monsieur…auriez-vous accédé à ma demande ?
- Oui Javert, » avoua le secrétaire.
Le secrétaire regardait son protégé. Il le détaillait, sa silhouette si imposante, ses favoris touffus qui cachaient ses joues et rendaient encore plus vif l'éclat des yeux métalliques. Il n'était pas certain de pouvoir le voir encore longtemps. Il en profita pour le regarder correctement.
« Et maintenant ?, fit Javert, pressant malgré lui.
- Pourquoi lui Javert ?
- Il m'a sauvé la vie à la barricade, monsieur. »
M. Chabouillet hocha la tête. Voilà un secret qu'il saura garder. Un de plus perdu dans ce bureau des Affaires politiques…
« Oui, Javert, j'aurai accédé à votre demande pour honorer votre mémoire.
- Le ferez-vous ? Même si je suis... »
Vivant.
« Oui, Javert. Je vais me charger de cela. Pour honorer votre mémoire.
- Merci, monsieur.
- Et parce que je sens que les prochains jours à la Préfecture vont être mouvementés à cause de vous. Je souhaite faire quelque chose pour vous...et pour lui…
- Si je pouvais revenir en arrière, monsieur...je ne le dénoncerais jamais…
- « Un homme bon caché sous les défroques d'un forçat. » Je ne fais que vous citer Javert !
- Ce n'est que la vérité, monsieur.
- Bien. Alors béni soit cet homme bon qui vous a sauvé à la barricade et...sur un certain pont… Car je suppose qu'il s'agit du même homme.
- Merci, monsieur. »
Un dernier regard et Javert quitta le bureau de son chef.
M. Chabouillet avait du pouvoir, il pouvait obtenir une grâce royale pleine et entière. Ainsi Jean Valjean sera gracié et toutes les dettes auront été payées.
Il y avait un secret que personne à la préfecture ne connaissait.
Un secret que le patron de Javert avait tu, tout d'abord parce que ce secret ne regardait personne d'autre que lui et ensuite parce que ce secret pouvait causer du tort à la mémoire de son protégé.
Et également à un homme qui était censé être mort depuis des années.
M. Chabouillet s'était tu et il avait toujours su qu'il l'aurait fait pour l'éternité.
La lettre de démission de l'inspecteur Javert ne fut pas une liste d'observations pour améliorer le service. Elle fut écrite à destination de M. Chabouillet, Javert la rédigea au poste du Châtelet après sa fameuse liste d'observations. Elle fut la dernière chose qu'il écrivit et Javert avait reposé la plume sur le bureau en pensant ironiquement que c'était la seule fois de sa vie où il allait demander la clémence.
Une lettre illisible, mal écrite, pleine de ratures. Javert, dans un moment normal, se serait contraint à la réécrire. Plus proprement avec une meilleure formulation. Mais il était immensément fatigué, nerveusement, physiquement, sa main tremblait et il avait un rendez-vous à honorer avec la Seine.
Il la laissa donc ainsi et s'en fut démissionner de tout.
SCÈNE VII
Monsieur Chabouillet,
Par la présente, je vous informe de ma démission avec effet immédiat de mon poste d'inspecteur de Première Classe.
Je vous remercie, monsieur, de tous les soins que vous avez pris au long de toutes ces années à ma carrière. Je n'oublie pas ce que je vous dois et c'est pourquoi je vous écris cette lettre. Je tiens à vous faire savoir que...
Et parce que j'ai une demande à formuler. Monsieur, je vous prie humblement de bien vouloir obtenir une grâce royale au nom de Jean Valjean, ce fut un homme bon caché sous les défroques d'un forçat. J'ai passé ma vie à le poursuivre et ce ne fut pas…
Pardonnez-moi l'état décousu de cette lettre, il se fait tard et je...
Veuillez agréer l'expression de mes sentiments les plus distingués, je reste votre dévoué,
JAVERT
Inspecteur de Première Classe
Rédigé au poste du Châtelet, 1 heure du matin, 7 juin 1832
La dernière lettre de l'inspecteur Javert fut difficile à écrire. Mais il ne mentait pas lorsqu'il affirma qu'il savait ce qu'il devait à M. Chabouillet, partir sans le prévenir aurait été incorrect et Javert voulait quémander une chance de vivre librement pour Jean Valjean.
Dans l'histoire, les choses ne s'étaient pas passées comme l'avait souhaité l'inspecteur.
Après son suicide, la grâce royale avait bel et bien été attribuée mais elle se retrouva aussitôt classée aux Archives. Javert était mort, Valjean était mort.
M. Chabouillet avait vraiment agi pour honorer la mémoire de son protégé.
Javert reprit le travail pour un mois à se morfondre aux Archives. Il classait de vieilles affaires, il étudiait de vieux rapports. Il croisait parfois des collègues qui l'utilisèrent pour se repérer dans l'océan de dossiers que formaient les Archives de la Préfecture de Police de Paris.
Un travail de gratte-papiers. Mais il fit du bien à Javert. Il put se concentrer sur autre chose que sa petite vie. Vidocq vint quelques fois errer dans les salles mal éclairées de la Préfecture, un sourire amusé aux lèvres.
Le fagot était content de voir trimer ainsi Javert. Et il en profitait pour s'informer sur un certain M. Fauchelevent domicilié au 7, rue de l'Homme-Armé… Les registres de l'état-civil avaient été un peu succincts.
Les deux hommes s'examinaient froidement. Javert rêvait de fracasser le sourire suffisant du chef de la Sûreté à coups de matraque.
« Pas d'informations Javert ? Je vais devoir lancer mes chiens à ses trousses.
- Rien d'autre Vidocq ?
- Non, merci. Tu es bien urbain Javert. Cela te fait du bien d'être devenu archiviste. »
Les jours passaient. Javert ne savait pas quoi faire pour Valjean. Il ne voulait pas le voir comme cela et il crevait d'envie de le revoir. Le policier était déraillé et buvait plus que de raison…
Les jours passaient puis un jour un document officiel dûment paraphé l'attendait sur son bureau. La grâce officielle et royale de Jean Valjean.
Son patron avait été rapide et efficace. Il se doutait que le poste de Javert était compromis. M. Gisquet avait tonné en lisant les rapports quotidiens que lui faisait parvenir l'exilé aux Archives. Car il écrivait tous les jours des rapports à destination de la préfecture.
« André ! Va gérer ton gitan ! Il devient fou !
- Javert veut améliorer le service !
- Il va surtout aller améliorer le service dans une petite ville de province s'il continue sur sa lancée. Toulon par exemple ! »
M. Chabouillet appuyait Javert mais il n'était qu'un secrétaire parmi tant d'autres, même s'il gérait le Premier Bureau.
A la grande surprise de Javert, le chef de la Sûreté le soutenait aussi. Il parlait ouvertement de prendre l'inspecteur redresseur de tort à son service.
Cela aurait fait rire Javert si la Seine n'avait pas changé son monde, de noir et blanc, il était devenu gris.
La grâce officielle et royale de Jean Valjean.
Javert vint s'incliner devant son protecteur pour le remercier d'avoir agi pour lui. M. Chabouillet sourit, un peu désabusé :
« Vous savez Javert qu'en toutes ces années, c'est la première fois que vous me demandez quelque chose pour vous.
- Je ne me serais jamais permis une telle impertinence, monsieur, si je ne pensais pas être…
- Démissionnaire ? »
Pour ne pas dire « mort ».
« C'est cela, monsieur.
- J'aurai préféré que vous me fassiez cette demande, Javert, d'une autre façon. Lire votre lettre de démission le lendemain des barricades ne fut pas une belle surprise. Encore moins lorsqu'on m'a ramené votre chapeau.
- Je suis désolé, monsieur. La prochaine fois, je ne ferais pas autant d'histoires. Je…
- LA PROCHAINE FOIS ?, hurla M. Chabouillet en claquant ses deux mains sur le bureau. Quelle prochaine fois ? Il n'y aura pas de prochaine fois, Javert ! Vous entendez ? Bougre d'imbécile ! Si vous allez si mal… Merde ! Javert ! Vous n'êtes pas seul ! Je suis là ! »
Javert baissa la tête, tellement mal à l'aise dans cette vie.
« Je n'ai pas vu quoi faire d'autre, » avoua Javert.
M. Chabouillet, pris par une froide colère, se leva de son bureau et se jeta sur Javert. Il était bien plus petit que l'imposant inspecteur mais il le saisit aux bras et le força à le regarder dans les yeux.
« Plus jamais Javert ! Je vous l'interdis ! De toute façon, cet homme est libre ! Vous n'avez plus de dilemme ! Vous avez agi selon la justice en réclamant sa grâce ! Alors reprenez-vous et terminez votre mois aux Archives ! Je veux retrouver mon chien de chasse !
- Oui, monsieur, fit Javert, d'une toute petite voix.
- Et par le Ciel ! Ne restez plus seul ! Vous avez des collègues ! »
Et un ami, pensa Javert.
Un ami.
Jean Valjean.
« Oui, monsieur, répéta Javert, la voix plus ferme.
- Bien, bien. Je veux vous revoir sur la brèche Javert ! N'oubliez pas que Patron-Minette s'est évadé de la Force et que des menaces d'attentat contre Sa Majesté existent toujours. Vous travaillez pour la Préfecture de police, certes, mais vous travaillez surtout pour le Premier Bureau, Javert ! Vous travaillez pour moi et je compte sur vous !
- Oui, monsieur, répéta encore Javert, les épaules redressées.
- Ne me faites plus faux-bond de cette façon !
- Non, monsieur. »
Puis, un sourire amusé, le secrétaire ajouta en se rapprochant de Javert :
« Et je veux voir jusqu'où la patience de Gisquet peut aller ! Vos observations pour améliorer le service le rendent fou.
- Ont-elles un effet, monsieur ?
- Pour l'instant, non Javert, mais des fuites ont déjà eu lieu et je sais que le secrétaire du bureau du ministre de la justice a contacté le préfet de police pour lui parler de cela.
- Si cela a une utilité... »
Javert ne finit pas sa phrase mais M. Chabouillet le comprit. Il relâcha les bras du policier et se recula, glissant ses mains dans le dos.
« Votre mort n'aurait eu aucune utilité Javert. Mais je vais œuvrer pour vous soutenir dans cette quête de justice. Votre nom a souvent été cité ces jours-ci. Et pas toujours à mauvais escient.
- Merci, monsieur. »
Ce fut tout.
On frappa à la porte, le préfet demandait son secrétaire. Javert en profita pour s'enfuir.
S'enfuir de la préfecture.
Le policier marcha quelques temps dans les rues, passant sur son pont et examinant la Seine coulant en contrebas. Elle n'avait pas du tout la même allure de jour, elle perdait cet aspect fantomatique et redoutable, devenant plus douce et étincelante.
Javert marcha puis il se décida et retourna voir Valjean, un papier dûment paraphé dans la poche.
Valjean ne vivait plus. Mais il ne savait pas quoi faire.
Les jours passaient et le vieux forçat épluchait les journaux avec soin, craignant de lire l'avis de décès de l'inspecteur Javert.
Ce jour-là, comme tous les autres jours, Cosette était partie passer la journée au chevet du malheureux Marius. Le jeune homme s'était réveillé et ne voulait que Cosette à ses côtés pour sa convalescence.
Il allait falloir parler de mariage…
Donc Valjean était seul et se rongeait les sangs, lorsqu'on frappa à la porte. Valjean s'affola et ouvrit précipitamment...pour retrouver un sourire infiniment soulagé devant l'inspecteur Javert.
« Dieu ! Vous êtes vivant !
- Oui. Je... »
Javert se tut, ne sachant comment expliquer les raisons de son absence et celles de sa venue de façon claire. Il était si perturbé.
« Entrez inspecteur, fit Valjean, prévenant.
- Merci Valjean. »
On nota l'utilisation du nom de famille mais on ne releva pas. Javert ne faisait pas vraiment attention à cela.
Javert se retrouva bientôt debout au-milieu du petit salon de M. Fauchelevent et regardait ce dernier avec attention. Valjean s'inquiétait de plus en plus au fur et à mesure des minutes qui passaient.
Enfin, Javert se décida et sortit de sa poche la grâce de Jean Valjean. Il lui tendit et attendit quelques secondes que le forçat en ait pris connaissance avant d'expliquer posément :
« Avant de…prendre cette décision définitive...j'avais pris la liberté de demander une grâce en votre nom à mon protecteur, M. Chabouillet.
- Vous avez demandé une grâce pour moi ? »
Valjean tombait des nues. Il dut s'asseoir sur le canapé, le malaise le menaçait. Javert, voyant le forçat devenir si pâle, se fustigea pour sa brutalité et saisit une tasse sur la table pour la remplir de thé encore tiède. Il plaça doucement la tasse entre les doigts de Valjean dont il retira délicatement le document officiel.
« Bois Valjean !
- Vous...Tu as demandé une grâce pour moi ? »
Mais la première fois ? L'avait-il fait la première fois ? Le lieutenant Javert de la police de New-York lui avait ramené le document, celui-ci, mais jamais Valjean n'en avait entendu parler dans sa première vie.
Javert s'assit à côté de Valjean et examina ses mains, si fortes et dont la peau foncée affichait clairement l'ascendance gitane. Il les vit trembler avec stupeur. Elles n'avaient pas cessé depuis les barricades.
« Oui. Cela m'a semblé la meilleure des choses à faire pour régler notre différend. Toi gracié, moi démissionné…
- Comment as-tu pu croire que je voulais d'une grâce au prix de la mort et de la damnation d'un homme ? Au prix de ta vie ? Javert ! »
Javert regardait ses mains et refusait de voir les yeux de Valjean.
« Cela m'a semblé la seule chose qu'il me restait. Ma vie. A offrir. En pardon.
- Je déchirerais cette grâce si elle avait coûté ta vie !
- Monsieur Chabouillet l'aurait fait pour honorer ma mémoire, » ajouta Javert.
Et les épaules si raides de Javert furent secouées de sanglots. Le policier allait mieux, certes, mais il souffrait toujours. Il était encore perdu.
Valjean hésita un instant puis plaça ses bras autour de Javert pour le faire basculer contre lui et le serrer fort.
« Je te remercie Fraco, je te remercie pour cette grâce, mais je te remercie encore plus pour continuer à vivre !
- Jean... »
Javert leva la tête et regarda Valjean, les larmes étaient coincées dans ses cils et seules quelques-unes réussissaient à se faufiler dans les favoris.
Cela dura quelques secondes. Le temps de se rapprocher davantage, Valjean se décala légèrement afin d'être mieux placé et deux bouches se retrouvèrent.
Un baiser doux, un soupir partagé.
Mais ce fut tout.
Valjean se recula et posa son menton sur le haut du crâne de Javert.
« Merci de m'avoir rendu ma vie. Mon nom.
- Vidocq est sur tes traces. Je suis soulagé que ce damné gonze ne puisse plus rien contre toi.
- Tu t'inquiètes pour moi ? »
Un nouveau sanglot ? Non, Javert riait, de dépit. Il devait apprécier l'ironie de la situation.
« Oui, je n'ai pas cessé de m'inquiéter pour toi depuis…Montreuil ?…que je suis sorti de ta maison. »
Un nouveau baiser. Cette fois, il était plus dur, plus profond. Il réveillait quelque chose de sombre, caché dans le lointain. Un désir inavouable.
Valjean se redressa en embrassant Javert, il souhaitait davantage. Manifestement le policier était d'accord vu comme il se rapprochait du forçat, ne quittant sa bouche que le temps de respirer.
« Dieu ! Tu as toujours eu le don de me faire perdre l'esprit, murmura le policier.
- Le fier et impassible inspecteur Javert... »
Les lèvres se cherchaient, les mains commençaient à caresser des tissus, expérimenter des textures… Valjean et sa veste d'intérieur, Javert et son uniforme bleu-nuit…
« Où est ta fille ?, demanda Javert, cherchant à reprendre pied.
- Chez Marius Pontmercy.
- Il est vivant ?, reprit Javert, nettement plus éveillé cette fois.
- Oui. Vivant mais en convalescence. »
SCÈNE VIII
Javert acquiesça et poursuivit son interrogatoire. Le désir disparaissait comme une fumée dans la lumière du soleil.
« Au fait, pourquoi étais-tu dans cette barricade Jean ? Je ne te crois pas insurgé.
- Je devais sauver le jeune Pontmercy. Ma fille est amoureuse de lui.
- Je comprends. Tu étais encore en train de te sacrifier. »
Un rire amusé. Javert caressa doucement la barbe de Valjean, surpris comme toujours par sa douceur.
« Dit celui qui allait mourir à la barricade !
- Je ne me sacrifiais pas, je mourrais dans l'exercice de mon devoir. Nuance !
- Je ne vois pas de différence pour ma part. En tout cas pour le résultat final.
- C'est un fait. »
Javert ne souriait plus. Il s'était préparé à mourir à la barricade et il n'était nullement question d'une lettre de démission alors. Son monde était simple. Blanc et noir. Justes et criminels.
Jean Valjean avait tout renversé avec sa bonté excessive. Le monde de Jean Valjean.
Javert se redressa et se releva. Il devait partir. Il se sentait déplacé. Il ne voulait pas...poser de problèmes.
Valjean l'imita, surpris de cette réaction. Il le suivit jusqu'à la porte d'entrée.
« Tu reviendras ?
- Certainement. »
Un dernier salut et Javert était parti.
Valjean ne comprenait pas.
Ce Javert-là était-il plus dur à comprendre que les autres ? A faire tomber ?
La vie devint une routine.
Javert passa un mois aux Archives et retourna dans l'active. De temps en temps, quelqu'un le moquait sur son chapeau mais dans les faits la vie était revenue à ce qu'elle était avant les barricades.
Il y avait tellement de travail, tellement d'enquêtes. Patron-Minette, certes, mais aussi Chateaubriand, l'écrivain et homme politique célèbre avait été arrêté pour conspiration contre la Sûreté de l'État. On l'avait placé en détention préventive dans les appartements du préfet de police.
Javert avait participé à cela avec un froid détachement.
Les retombées des barricades continuaient et le choléra poursuivait son jeu de massacre. Le roi cherchait à former un nouveau cabinet…
Juin était un mois difficile et Javert le passa en étant au service du Premier Bureau aux Affaires Politiques, le chien de Chabouillet, dévoué, intègre, efficace.
Gisquet l'avait convoqué plusieurs fois pour l'admonester, non pas à propos des rapports sur le service… Gisquet préférait traiter cela par le mépris même si cela le mettait hors de lui. Non, il critiqua Javert sur son attitude aux barricades.
Il exigea les noms de tous les participants.
Javert les donna. Quarante-trois noms...sauf deux perdus dans l'oubli… Feuilly, Courfeyrac, Combeferre, Grantaire, Mabeuf, Joly, Bahorel, Lesgle, Prouvaire, Thénardier Gavroche et Eponine...et surtout Enjolras… Il ne manquait que deux noms… Jean Valjean et Marius Pontmercy.
Le mouchard avait bien travaillé mais le préfet n'était pas satisfait, il voulait casser l'inspecteur pour faute professionnelle.
Et Javert était irréprochable.
Un mois…
Il fallut cela pour que Javert trouve le courage de rendre visite à nouveau à Jean Valjean. Cela et les remarques amusées de Vidocq à son encontre.
« Tiens ! Le propriétaire du 7, rue de l'Homme-Armé se nomme Ultime Fauchelevent. Tu savais que c'était un homme de Montreuil-sur-Mer ?
- Vidocq, lâche-moi !
- Par contre, le plus amusant vois-tu c'est que le seul Ultime Fauchelevent dont j'ai trouvé la trace se trouve dans les registres de la Garde Nationale. Il a été jardinier au couvent du Petit Picpus. Cela te dit quelque chose ?
- Vidocq ! Tu n'as pas une Sûreté à faire fonctionner ?
- Tu devrais me le présenter ton petit protégé ! Je suis sûr qu'il ferait une pratique de choix parmi mon équipe de fagots et d'escarpes, tu ne crois pas ?
- Pourquoi penses-tu cela ?
- Parce qu'Ultime Fauchevelent est officiellement mort à Montreuil-sur-Mer en 1807. »
Vidocq apprécia de voir les yeux si clairs de l'argousin se troubler. Il aimait rabaisser cet homme qui l'avait eu sous son fouet et sa dextre.
L'adjudant-garde Javert du bagne de Toulon !
« Une coïncidence, murmura Javert, essoufflé.
- Je ne crois pas aux coïncidences, c'est mauvais pour les affaires. A la revoyure Javert.
- Vidocq. Fous-lui la paix !
- Mais oui, mais oui. »
Un sourire suffisant.
Le soir même, Javert était chez Valjean. Une redite d'une scène remontant à plusieurs mois maintenant. Javert était inquiet et serrait les mains de Valjean.
Bien sûr, l'homme était gracié, mais il vivait toujours sous le nom de Fauchelevent, ses papiers n'étaient pas en ordre, sa fille ignorait tout de son histoire.
« Le mieux serait que tu déménages, Jean, lança Javert, désespéré. Vidocq est une teigne, il pourrait faire pression sur toi.
- Je peux le faire. Je possède une autre adresse à Paris.
- Si tu disparais dans Paris, ce serait plus prudent. Même s'il ne peut rien contre toi, il peut remonter jusqu'à Marius Pontmercy. Briser ta vie. Briser la sienne.
- Je déménagerais. Ne t'inquiète pas autant, j'ai l'habitude des déménagements furtifs. »
Un rire, désespéré. Javert était assis sur le canapé, ses mains enveloppant celles de Valjean, les gardant bien en sécurité contre lui. Un geste protecteur, dont il était inconscient.
La peur pour le vieux forçat était la seule chose qui le retenait encore dans cette vie, et Javert ne le savait pas.
Ce soir-là, Cosette était restée à loger chez M. Gillenormand, la journée avait été chargée. Marius Pontmercy avait pu se lever aujourd'hui et Cosette avait passée des heures à lui tenir compagnie, l'aider à marcher jusqu'au jardin fleuri des Gillenormand, sous le regard attendri du grand-père et de la tante de Marius… Un jeune amour…
Il fallait signer le contrat de mariage.
Valjean craignait toujours d'être seul mais il espérait que Javert allait venir habiter avec lui...ou du moins allait le visiter souvent…chaque nuit…
« Tu as beaucoup d'adresses à Paris ?
- Quelques-unes sous différents noms. »
Javert le regarda, les yeux grands ouverts de surprise. Valjean rit et porta les doigts de Javert à sa bouche pour les embrasser.
« Fuir un policier tenace m'a appris la prudence.
- Jean Valjean. M. Madeleine. Ultime Fauchelevent. Quels autres noms portes-tu ?
- Urbain Fabre, Henri Fortin et j'ai des papiers anglais au nom de Josh Hutton.
- Diable ! Je vais devoir apprendre tous tes prénoms.
- Pourquoi ? »
Javert se mit à rire. Incapable de poursuivre son idée folle. Il n'arriverait jamais à gémir sous ses alias. Valjean rit aussi, sans comprendre pourquoi.
« Donc tu vas déménager ?
- Oui, je vous le promets, cher inspecteur.
- Bien. Je viendrais te visiter lorsque tu seras installé en sécurité. Ailleurs. »
Le bleu d'azur des yeux de Valjean était hypnotisant, Javert s'y noyait. Il avait envie d'embrasser le vieux forçat. Cela devenait un besoin profond, menant vers d'autres envies. Le désir.
Valjean avait promis de lui apprendre ce qu'était l'amour.
Javert avait envie de l'apprendre ce soir.
Le policier contemplait le forçat, retrouvant toujours les yeux de Jean-le-Cric. Jamais il n'avait pu les oublier. Sur des milliers de forçats, l'argousin se souvenait d'un seul. Javert n'osait pas se demander pourquoi.
« Tu as toujours eu des yeux captivants, murmura le garde-chiourme. Je me souviens d'eux, je ne les ai jamais oubliés. Depuis Toulon !
- Vraiment ?
- Je n'ai jamais revu cette nuance de bleu. Et ils sont si expressifs.
- A Toulon, je n'avais pas le droit de regarder les gardes dans les yeux, sourit amèrement Valjean.
- Cela ne t'a jamais empêché de le faire !, contra Javert. Insoumis et rebelle ! 24601.
- Tu m'as forcé à obéir plusieurs fois, rappela Valjean. Me faire baisser les yeux !
- Oui. J'y étais obligé.
- Vraiment ? »
Leur conversation était dure mais leurs gestes étaient doux. Valjean s'était décalé jusqu'à Javert et le policier avait glissé ses mains sur les hanches du forçat, le plaçant à califourchon sur ses genoux. Puis ses mains étaient restées là, à caresser les hanches, la taille, découvrant la solidité du corps masculin devant lui.
Valjean ne le quittait pas des yeux, ses doigts avaient dénoué le ruban qui retenait les cheveux du policier et ils caressaient la vague de vif-argent, douce et souple.
La sensation était enivrante.
« Si je t'avais laissé agir comme tu l'entendais, cela aurait été la porte ouverte à la mutinerie. Il fallait te briser.
- Je te haïssais, admit Valjean.
- Je sais... »
Un baiser, enfin.
Javert ouvrit la bouche à la langue quémandeuse de Valjean et ce fut une lente exploration. Quelqu'un gémissait dans la pièce, impossible de savoir lequel des deux hommes. Le policier ne voulait plus se poser de questions sur le bien, le mal. Le monde n'était pas manichéen mais rempli de dégradés. Il l'avait compris et s'efforçait de le prendre en compte.
A tout instant de sa vie.
L'inspecteur Rivette fut le premier à être témoin de cette prise de conscience. Durant une patrouille, quelques temps après la libération de Javert des Archives, les deux hommes marchaient dans la ville.
Ils ne parlaient pas.
Javert n'avait jamais été un grand causeur mais les barricades et leurs conséquences avaient brisé en lui toute velléité de bavardage. Javert se renfermait sur lui-même, devenant plus austère, plus froid. Rivette contemplait cela avec dépit.
Il avait essayé plusieurs fois de discuter avec son collègue mais les réponses monosyllabiques avaient eu raison de sa patience.
Un jour, les deux policiers patrouillaient et furent témoin d'un attroupement sur le marché place Saint-Honoré.
Des gens s'invectivaient violemment. Les barricades, la répression, le choléra, l'état de siège avaient rendu les gens plus vindicatifs. On se battait pour un rien.
Javert et Rivette s'approchèrent sans crainte, faisant bien voir leurs uniformes et leurs matraques, impressionnants et imposants.
« Que se passe-t-il ?, demanda Rivette, sans aménité.
- C'est ce voleur, inspecteur, expliqua une femme, crachant les mots comme des injures.
- Où est-il ? »
On désigna un être assis à terre, la tête entre les mains. Un enfant. Maigre et sale de crasse.
« Qu'a-t-il volé ?, continua Rivette.
- Des pommes, inspecteur. Embarquez cette graine de potence !
- Racontez-moi calmement les faits. »
Rivette se chargeait des dépositions, notant les noms et les adresses sur un calepin. Et Javert… Javert s'était agenouillé face au voleur.
L'enfant était assis et tremblait. Il s'attendait à une gifle. Javert saisit doucement ses mains et les éloigna de son visage. Il le sentit se raidir. Il devait craindre qu'on ne lui mette les poucettes. Craindre et attendre.
Quel âge avait-il ? Sept ans ? Six ?
Son visage était couvert d'hématomes et un de ses yeux fermait mal. Du sang coulait de son nez.
« Ton nom, petit ?, » demanda Javert, la voix plus douce que ce qu'elle était habituellement.
Il y avait des bagnes pour enfants, Javert n'en avait jamais visité.
« Pierre, inspecteur.
- Tu as volé ? »
Les yeux, grands et larges, n'étaient pas effrayés. Ils étaient résignés. A la douleur, à la violence, à la souffrance venant des adultes. Il était maigre et sale, battu et malade. Javert sentit tout à coup que ce monde qui avait sombré pouvait peut-être devenir meilleur...s'il faisait un geste…
Javert se pencha davantage et glissa ses mains sous le corps de l'enfant.
« Accroche-toi ! »
Un ordre vite suivi, les bras trop fins se posèrent autour de son cou et serrèrent. Une force dérisoire. Javert se releva et prit l'enfant avec lui.
On le contempla, estomaqué. Rivette en avait la bouche ouverte, comme un poisson hors de l'eau.
« Rivette, je te laisse gérer la paperasse. J'emmène l'enfant en lieu sûr.
- En lieu sûr ?
- Il est affamé et blessé. Hors de question de l'envoyer en tôle. »
Ces mots venant d'un homme si dur habituellement frappèrent Rivette et un sourire lumineux apparut sur les lèvres de l'inspecteur plus jeune. Rivette avait toujours été trop sensible.
« Tu l'emmènes où ?
- A mon bureau pour l'instant. Ensuite... »
Je ne sais pas.
Les commères du marché piaillèrent comme des volailles, outrées qu'on n'arrête pas ce petit voleur à la tire. Javert était de plus en plus agacé, il glissa la main dans sa poche et sortit quelques pièces.
Conscient qu'il ne respectait plus le règlement dés cet instant.
Mais Javert n'en avait cure.
SCÈNE IX
« Combien pour les pommes ?, grogna l'inspecteur Javert, menaçant.
- Laisse !, fit Rivette, joyeux de sortir sa bourse. Je paye pour lui.
- Et les dépositions ?
- Je me charge de tout, monsieur l'inspecteur de Première Classe. Occupez-vous de la victime. »
Occupez-vous de la victime ?
Javert ne savait pas comment faire cela. Il improvisa donc. Il emmena l'enfant jusqu'à son bureau à la préfecture. Il prit un fiacre pour le trajet, négligeant les regards surpris posés sur lui par les passants et le cocher.
Un policier en uniforme portant un enfant en haillons… Quelle image saisissante cela devait faire !
A son bureau, Javert ordonna à un sergent de lui apporter du pain, du fromage, de l'eau...ce qu'il pouvait trouver comme nourriture et boisson à cette heure tardive. L'enfant était assis sur une chaise, droit, en face de lui et ne regardait personne dans les yeux.
Il attendait l'interrogatoire. N'était-ce pas ainsi que les cognes agissaient ?
N'était-ce pas ainsi que lui, Javert, aurait du agir ?
Mais voilà, son monde avait été détruit et Javert apprenait...la miséricorde…
Le silence s'éternisait et portait sur les nerfs du policier.
« D'où tu viens le môme ? Tes parents ?
- Sais pas. Le daron doit être crevé et ma mère sur le ruban [le trottoir] quelque part.
- Et toi ?
- A la rue. »
L'enfant ajouta précipitamment « inspecteur ». Il avait peur de Javert et de ce que pouvait lui faire le policier.
Javert allait reprendre ses questions mais on frappa à la porte. Le sergent apportait un plateau couvert de victuailles. Cela surprit Javert qui demanda :
« Tout cela ? Mais il y en a pour la brigade !
- On s'est cotisé, inspecteur et s'il y a des restes, on les partagera. »
On lui souriait, ce fut peut-être ce qui étonna le plus Javert. Il remercia d'un hochement de tête et poussa le plateau vers le garçon.
Le dénommé Pierre ne prit rien, il attendait la contrepartie et n'aimait pas cela.
« Mange ! Je sais que tu es affamé ! On parlera après. »
L'enfant se décida et prit un morceau de pain. Un morceau de pain, puis un deuxième, puis encore un autre, puis du fromage, de l'eau, l'enfant dévorait et Javert le contemplait sans rien dire. Ses mains serrées devant sa bouche cachaient son expression amère.
Il songeait à lui-même à cet âge, il souffrait souvent de la faim et travaillait déjà pour la garde au bagne de Toulon. Le capitaine Thierry l'avait pris sous son aile.
On frappa à nouveau et un café fut déposé devant l'inspecteur.
Javert remercia sans mot dire, les yeux fixés sur ses souvenirs. Il ne se rendait compte de rien. Un café pour lui ? Voilà une autre rareté !
Enfin l'enfant fut rassasié et il reprit sa position d'attente. Rappelant un chat faisant le gros dos, inquiet de se prendre un coup de pied vicieux.
Javert appela le sergent pour que le plateau disparaisse de son bureau, les restes devaient être partagés.
Enfin l'inspecteur se retrouva seul face à son prévenu. Ne sachant trop quoi faire. La loi était claire, c'était un voleur et il devait aller en cellule. Il y avait des bagnes pour enfants…
L'enfant, lui, sembla avoir pris une décision. Il avait mangé, acceptant par avance la suite inéluctable qui devait se passer. Il soupira et se leva. Le garçon s'approcha lentement de Javert, de son pas discret et léger.
Javert s'attendait à des insultes, des prières...il ne s'attendait pas à ça.
L'enfant se mit doucement à genoux devant lui et ses petites mains sales de crasse se posèrent doucement sur ses genoux, remontant sur ses cuisses.
Javert avait compris. Il repoussa l'enfant de ses mains, horrifié.
« NON ! Je ne demande pas ça ! »
L'enfant pensait avoir compris ce qu'attendait le policier. Il ne serait pas le premier homme à offrir de la nourriture en échange d'autres faveurs. A moins qu'il ne souhaite… Mais là le visage juvénile blêmit.
« Je n'ai jamais...je n'ai jamais fait ça, inspecteur. Soyez doux. S'il vous plaît. »
Javert était scandalisé...mais pas surpris… Il avait déjà vu cela durant sa longue carrière. La prostitution était une solution comme une autre de s'en sortir, pas la pire, pas la meilleure.
« Je ne veux pas ça. Rassure-toi !
- Que voulez-vous alors ?
- Je ne sais pas, avoua le policier, mais j'ai un ami qui saura quoi faire. »
Nouvel éclair de peur. Le jeune garçon s'était relevé, sachant qu'on ne souhaitait pas de sa bouche ou de ses mains ici. Mais ailleurs ?
« Vous allez me vendre ?
- Mon Dieu ! Mais sur quel genre de gonzes tu es tombé petit ? Je ne veux pas de ça et mon ami non plus, mais il a l'habitude des enfants et saura quoi faire de toi.
- Quoi faire de moi ?
- Le connaissant comme je le connais, il va vouloir t'envoyer à l'école et devenir savant. Ou peut-être un couvent ?
- L'école ? »
Ces mots surprenaient autant l'enfant que si Javert lui avait parlé de la Lune ou de la Chine. Mais le policier avait pris son parti.
L'inspecteur se releva et tendit la main au garçon.
« Viens je t'emmène voir un vieux monsieur. Il sera jouasse de t'avoir avec lui. »
Pierre ne dit rien et se laissa emmener.
Javert et Valjean s'embrassaient, perdus dans leur petit monde. Les bouches se cherchaient et les langues se trouvaient. Javert se sentait dériver, ce devait être ainsi la noyade, la sensation de perdre pied et de ne plus pouvoir respirer.
Il désirait tellement l'homme assis à califourchon sur ses cuisses que sa bite était une douleur lancinante. Chaque mouvement de Valjean était accablant. Javert posa ses mains sur les fesses de Valjean pour le rapprocher encore plus près de lui.
« Mhmm, j'ai envie de toi, souffla l'inspecteur dans le creux de l'oreille.
- Fraco… Dieu que tu m'as manqué…
- A ce point ?, sourit le policier.
- Je ne t'ai pas vu depuis des jours.
- Je ne veux pas m'imposer.
- Imbécile ! »
Un sourire amusé et suffisant. Javert frotta ses favoris contre les joues de Valjean, comme un chat se frotte contre son maître.
« Comment va Pierre ?, » demanda Javert.
Valjean savait ce que c'était. Une futile tentative de détourner la conversation. La preuve que Javert ne voulait toujours pas sauter le pas. Même si son excitation était dure et nettement visible dans les plis de son uniforme. Même si elle faisait le pendant de celle du forçat.
Il fallait du temps pour apprivoiser l'inspecteur… Valjean était prêt à lui en laisser, autant qu'il le faudra.
Lentement, il se recula et répondit à la question posément :
« Il va bien. Il a du mal avec les lettres mais il apprend. Il est dur à la tâche. »
On dirait moi au bagne, pensait Valjean, mais il ne le dit pas. Personne ne méritait d'être comparé à la bête qu'était Jean-le-Cric.
« Je ne te remercierai jamais assez de l'avoir pris sous ton aile… M. Madeleine… »
Un sourire.
Plein de tristesse.
Javert était arrivé en plein milieu du jour, accompagné d'un enfant. Valjean n'avait pas encore déménagé mais les paquets s'amoncelaient. Il avait mis en vente l'appartement et s'était décidé pour la rue Plumet. Cosette était contente de cet arrangement. On ne partait plus en Angleterre et l'adresse était plus proche de celle de Marius.
Valjean fut surpris de voir cet enfant, malingre, accroché à la main de Javert, comme si sa vie en dépendait. Et par Dieu ! Peut-être était-ce le cas ?
« Voilà une jolie surprise, fit le vieil homme, souriant.
- Jean, je te présente Pierre. Pierre, voici Jean. »
L'enfant hocha la tête et regarda enfin Jean Valjean dans les yeux. Une terreur sans nom illuminait les yeux marrons de l'enfant. Valjean en fut choqué.
Les yeux de Cosette ! Elle aussi avait eu si peur lorsqu'il la sauva des Thénardier.
« Entrez ! Toussaint a fait du thé et du gâteau.
- Les femmes sont-elles là ?, demanda Javert en pénétrant dans le salon, en plein déménagement de Valjean.
- Elles sont rue Plumet. Elles préparent la place. Ce soir nous serons installés. »
Javert acquiesça.
Il n'avait rien dit mais cela lui avait semblé futile de déménager dans une autre adresse au nom de Fauchelevent mais Valjean avait l'air sûr de lui.
La maison rue Plumet n'était plus au nom de Fauchelevent mais sous celui d'Urbain Fabre. Mais ça, Javert ne le savait pas.
Bien entendu, si Vidocq tenait vraiment à chasser Fauchelevent dans tout Paris, il le trouverait mais dans quel but ?
Valjean profitait de l'inquiétude de Javert pour s'installer dans la maison où il avait passé les mois les plus heureux de sa vie.
Et voici le policier avec un enfant ?
Pierre s'assit dans le salon et attendit. Il ne se faisait pas d'illusions. Les discours de ce cogne étaient des mensonges, il allait devoir se mettre à quatre pattes et sucer des bites. Ce n'était pas nouveau.
Peut-être allait-il pouvoir voler un peu d'argent avant de s'évader ?
Les deux vieux s'installèrent sur le canapé face à lui et l'examinèrent en silence.
« D'où vient ce chat perdu ?, demanda le dénommé Jean.
- La rue. Il volait des pommes lorsque j'ai mis la main dessus. Il a été copieusement rossé. »
Quelque part, Valjean était soulagé. Il s'était demandé si les hématomes décorant la face de l'enfant venait...de l'inspecteur en personne… Une arrestation difficile. Cela ne serait pas la première fois.
« Et maintenant ? Il lui faut un abri ? »
Valjean était intelligent et regardait l'enfant en souriant.
« Un abri et un avenir, répondit le policier.
- Malheureusement je ne connais pas de couvent pour hommes. »
L'enfant leva la tête et contempla les deux hommes. Le dénommé Jean souriait, il réfléchissait en se frottant la barbe. L'inspecteur Javert avait baissé la tête et croisait ses mains devant lui.
« Je vais envoyer un message à la Mère Supérieure du Petit Picpus, lança Valjean. Elle aura des conseils à me donner. Pour l'instant, Pierre va rester ici. S'il le désire. Nous avons une chambre d'ami rue Plumet. Il pourra y dormir en paix. »
Le garçon ne savait pas s'il devait parler. Il ne comprenait pas. L'inspecteur leva les yeux sur lui et lui parla clairement :
« Tu veux vivre dans une maison, manger à ta faim, aller à l'école et ne plus traîner dans la rue ?
- Oui, inspecteur.
- C'est ce que M. Jean te propose. »
Sachant fort bien ce que pensait l'enfant à cet instant précis, Javert ajouta :
« Sans rien attendre en retour. »
Pierre hocha la tête et retrouva son mutisme. Le policier se leva et retourna à son poste. Il capta la peur qui ternissait le regard de l'enfant. Il posa sa main sur son épaule en passant. L'enfant avait grandi trop vite et n'était plus vraiment un enfant. Il en avait trop vu.
« Je passerais voir comme tu t'en sors le môme.
- Oui, inspecteur. »
Un regard aussi pour Valjean et Javert disparut.
La Mère Supérieure donna des adresses dans Paris et l'enfant se retrouva bientôt dans une école qui faisait internat. Il côtoyait d'autres enfants dans la même situation que lui. Ce n'était pas la prison, ce n'était pas la rue.
Il avait le droit de rendre visite à M. Valjean autant de fois qu'il le voulait. La liberté était importante pour ces enfants de Paris.
Gavroche n'aurait pas dépareillé parmi eux mais il était totalement seul dans la vie. Là, il fallait payer pour l'éducation, la pension et M. Valjean payait.
Régulièrement, Pierre venait voir M. Valjean et demandait des nouvelles de l'inspecteur Javert.
Une amitié naissait entre le forçat et le voleur.
Valjean ne serait plus seul après le mariage de Cosette.
Le contrat de mariage avait été signé. Les 600 000 francs offerts en dot. Valjean gardait un petit pécule pour vivre correctement, il avait charge de famille maintenant.
Il avait Pierre avec lui.
Il avait Javert qui lui rendait visite de temps en temps.
Il avait une vie à terminer.
Le mariage fut une redite de la première fois. M. Fauchelevent était blessé à la main, il ne put signer le registre de mariage. M. Gillenormand signa pour lui.
Et puis, il y avait les changements.
Le forçat ne fuit pas le repas de noce cette fois, il resta, mais il avait à ses côtés un Pierre, fringant dans son nouveau costume, et impressionné par la richesse des Gillenormand-Pontmercy.
« Ce sont des pêches, monsieur Jean ?
- Oui et je t'ai dit de m'appeler juste Jean.
- Je peux en manger une ?
- Mais oui Pierre ! »
SCÈNE X
L'enfant dévorait et souriait. Cosette l'adorait, elle avait été surprise de découvrir ce petit garçon recueilli par son père. Il lui restait des souvenirs de forêt et de maltraitance avant d'avoir été sauvé par son père...adoptif… Manifestement, son père avait découvert un nouvel enfant à sauver. Elle en était tellement heureuse et désignait l'enfant comme son frère, elle l'emmenait avec elle dans toutes ses courses. Marius le connaissait comme le petit protégé de M. Jean.
Marius Pontmercy connaissait M. Ultime Fauchelevent… Après le repas de noce, il apprit à connaître M. Jean Valjean…
Seulement, Marius Pontmercy apprit aussi la vérité sur la nuit des barricades car l'inspecteur Javert accompagna le vieux forçat pour être certain que Jean Valjean allait dire LA vérité et pas la légende noire du bagne.
Donc Valjean ne dut pas renoncer à voir sa fille et il ne fut pas question de mourir de faim et de chagrin. Pas dans cette vie !
Les changements...
On comprit et on acquiesça. Marius Pontmercy fut rassuré de savoir que le père de Cosette n'était pas un meurtrier. Un forçat, oui, mais pas un meurtrier. Revoir l'inspecteur Javert du poste de Pontoise en vie soulagea la conscience de l'étudiant révolté.
Marius s'en voulait tellement de n'avoir rien dit pour sauver le policier lorsque M. Fauchevelent l'avait pris pour le tuer.
Le coup de pistolet qu'il entendit dans le lointain lui fit l'effet d'un coup au cœur. La voix désolée de Courfeyrac résonnait encore dans son oreille.
« Le cas du mouchard est réglé. »
Enjolras ne dit rien, il haussa les épaules, indifférent. La Révolution était en marche et aucun sacrifice n'était trop dur pour assurer sa victoire.
Ses amis, morts à la barricade. Ses amis, si confiants dans l'avenir. Tous morts ! Des tables vides et des bouteilles vides…
Les cauchemars étaient difficiles à supporter. La présence de Cosette chassait les mauvais rêves.
Et puis, lui-même était mal venu de critiquer, n'était-il pas un insurgé ? Si la police mettait la main sur lui, il était bon pour le bagne ou la déportation en Guyane.
On contemplait l'imposant inspecteur Javert avec crainte…
Mais très vite, l'inspecteur Javert fut considéré comme le protecteur de la famille. N'avait-il pas aidé le forçat à amener le révolutionnaire à bon port cette nuit-là ?
Alors que tous les amis de Marius Pontmercy mourraient des balles de l'armée…
L'inspecteur tut pour l'éternité la présence du jeune avocat à la barricade de Saint-Merry… Ce fut comme si les Amis de l'ABC n'avaient jamais existé dans la vie de Marius Pontmercy.
Cosette adorait son père. Elle venait le visiter rue Plumet le plus possible. Elle y rencontrait parfois l'inspecteur Javert.
Une silhouette sombre qui lui rappelait de mauvais souvenirs…
Javert venait plus régulièrement. Les jours passaient mais la patrouille du policier coïncidait souvent avec la rue Plumet.
Sachant Valjean en sûreté, Javert se détendait.
D'ailleurs Vidocq le moqua mais cessa ses recherches pour cette raison, comme l'avait prévu et espéré Javert.
« Dis donc Javert, le 7, rue de l'Homme-Armé est en vente. Sais-tu où est parti M. Fauchelevent ?
- Qu'est-ce que cela peut te foutre ?
- Je ne le retrouve plus dans les registres. Évanoui le Fauchelevent ! Retour aux oubliettes ! Tu as réussi un exploit Javert.
- Plaît-il ?, grogna Javert, en continuant à remplir un rapport sur un tire-laine fraîchement arrêté, ignorant ostensiblement l'imposant chef de la Sûreté.
- Effacer un forçat de la surface du globe ! Tu avais si peur que je le retrouve ton fagot ?
- VA-TE-FAIRE-FOUTRE ! »
Un rire amusé. Mais Vidocq ne parla plus de Fauchelevent. Il avait d'autres chats à fouetter. On voulait se débarrasser de lui en haut lieu, même après les barricades et son action héroïque. Vidocq dérangeait, gênait et agaçait.
« Et tes rapports Javert ? Des améliorations dans le système judiciaire ?
- J'ai été convoqué par le ministère de la justice.
- NON ?! N'oublie pas de leur parler de la boustifaille [nourriture] du pré [bagne] ! C'est une honte à quel point c'est une ripopée de merde [un repas infect] ! »
Cela fit rire Javert. Un large rire. Un peu canaille. Qui attira le même chez Vidocq. Des souvenirs de haricots secs et de pain noir revenaient du bagne. Les gardes n'étaient pas mieux lotis que les forçats.
« Gy le fagot [Oui, le forçat] ! Une venne [honte] !, s'exclama l'argousin.
- T'en jacqueteras [parleras] ?
- Je tope [je suis d'accord].
- Je savais que t'étais pas un salopard complet, l'argousin. Tu vaux quelque chose en fait ?
- Je te remercie Vautrin. Je me souviendrais de cela le jour où je viendrais te poisser sur ordre du daron de la raille [le préfet de police].
- On en reparlera Javert. On en reparlera. »
Deux ennemis, deux collègues, deux amis...peut-être…mais il ne fallait pas faire confiance à Vidocq...
Javert venait visiter plus régulièrement Valjean et cela commençait à ressembler à ce qu'espérait retrouver Valjean.
Les sourires au-dessus d'un repas chaud, les mains se caressant en se disant au revoir et les bouches s'embrassant à en perdre haleine.
Pierre dormait à son internat. Toussaint était dans une chambre à l'étage, sourde, aveugle, muette.
Les jours étaient passés.
Javert était venu apporter la grâce et ce jour-là, Valjean et Javert s'embrassaient, ne voulant pas se quitter. L'alcool leur faisait perdre la tête.
« Reste cette nuit, murmura Valjean.
- Est-ce prudent ?
- Je ne veux plus te laisser partir ainsi.
- Mène-moi à ta chambre, » souffla Javert, abandonnant les armes et se rendant enfin.
Valjean se redressa, quittant sa position à califourchon sur les cuisses du policier. Il grimaça à la douleur dans les articulations. Il était vieux et le temps passait.
Il fallait s'aimer sans perdre de temps. Car le temps allait bientôt commencer à leur manquer.
Le forçat quitta le canapé et tendit la main au policier. Javert se laissa guider. Il se retrouva derrière lui dans l'escalier.
Il ne fallait pas se poser de questions.
Le monde avait sombré.
Il n'était plus l'homme droit et intègre qu'il était.
Il était damné ? Pourquoi ne pas poursuivre le jeu ?
Suicidaire, meurtrier, menteur, orgueilleux, coléreux, inverti...et maintenant sodomite… Quel péché lui restait-il à faire ?
La paresse ? La gourmandise ? Patience ! La vie n'était pas encore terminée… Il pouvait tomber plus bas.
La chambre de M. Madeleine était d'une pauvreté extrême. La modestie poussée dans ses moindres retranchements. L'inspecteur Javert en avait été tellement agacé ! L'humilité de M. Madeleine l'irritait. Cela lui semblait tellement suspect ! Et il avait eu raison d'être suspicieux.
Jean Valjean en faisait trop !
Et là, il rejouait la même scène, encore et encore. Une chambre d'une simplicité monacale. Un lit, une cheminée, une simple armoire…pas de rideaux, une seule couverture, un matelas dur comme une planche de bois…et posés bien en évidence sur le manteau deux chandeliers d'argent étincelaient de mille feux.
Javert se retourna et foudroya Valjean d'un regard aussi scintillant que l'argent de ces derniers.
« Monseigneur Myriel ?
- Il m'a sauvé avec ces chandeliers, » expliqua Valjean.
Valjean s'approcha de Javert et glissa ses mains sur la taille du policier. L'homme était resté fin, il avait passé une vie...des vies...à ne pas manger à sa faim.
« Tu les as volés ?
- Non. Il me les a offerts. En échange, je devais devenir un homme bien.
- D'où M. Madeleine… Je comprends… »
Javert les regardait puis doucement une de ses mains caressa le fin métal.
« Il t'a sauvé ?
- J'étais devenu une bête. Grâce à Monseigneur Myriel je suis devenu un homme.
- Les hommes ne changent pas… Tu étais déjà un homme au bagne ! Sinon, tu n'aurais pas sauvé ce forçat coincé sous cette cariatide.
- C'était un Atlante, le contredit Valjean.
- Un Atlante ? Je n'y connais rien en architecture. »
Cela fit sourire Valjean, il avait appris avec Maxime Du Florens. Tout à coup, Valjean se demanda ce que la vie avait offert au jeune architecte.
« Bref, fit Javert, agacé. Tu étais un homme au bagne, tu l'avais simplement oublié. »
Le policier se tourna vers Valjean et lui fit lever le menton pour bien examiner ses yeux.
« Je le sais ! Je t'ai assez surveillé pour cela. Tu étais un homme. Je regrette juste que le bagne ne t'ait pas mieux traité que cela. »
C'était le plus proche des excuses que Javert pouvait lui faire. Il ne voulait pas dire « le bagne », il voulait dire « moi ». « Je regrette juste ne pas t'avoir mieux traité que cela. »
Valjean saisit les mains de Javert et embrassa les doigts du policier. Avec tendresse.
« Je sais. Dans d'autres circonstances…
- Dans d'autres circonstances, oui. »
Nous aurions pu nous aimer…
Leurs bouches se chargèrent de terminer la phrase. L'heure était à l'amour, pas à la tristesse et aux remords.
Valjean força la bouche de Javert à s'ouvrir pour lui et le besoin devint plus puissant. Besoin de plus, plus fort, plus profond.
Puis les bouches ne suffirent plus, les mains caressaient et touchaient. Ils avaient déjà exploré jusque là.
Les doigts cherchaient des boutons et finalement le premier bouton s'ouvrit. L'uniforme de policier de Javert et la veste d'intérieur de Valjean.
Un bouton, puis un autre. Javert ne voulait pas s'arrêter. Il savait que s'il reprenait son souffle, si son cerveau se remettait en marche, il allait fuir la maison. Peut-être retourner dans la Seine ?
Il était encore tellement perdu…
Valjean perçut l'affolement de Javert, dans les battements trop rapides du cœur, dans le souffle trop court, dans le tremblement nerveux des doigts glissés sur sa chemise.
« Calme-toi Fraco. Rien de ce que tu ne veuilles... »
Un rire désespéré.
Que voulait-il ? Sinon tomber de ce foutu pont ?
« Vous allez bien inspecteur ? »
Les yeux noisettes de son sergent posés sur lui avec inquiétude. Javert se secoua et tenta de revenir au présent. Qu'avait-il raté ?
Il avait tellement de mal à rester concentré aujourd'hui. Une séquelle des maudites barricades.
Javert se perdait dans ses pensées et cela commençait à se voir.
« Pardon Gembrel. Veux-tu bien répéter ?
- On a retrouvé la piste de Patron-Minette, inspecteur. Le dénommé Montparnasse.
- Montparnasse ? Où ?
- Le chef de la Sûreté vous demande au siège de la Sûreté.
- J'y vais. »
Vidocq l'attendait avec impatience. La position de l'inspecteur Javert devenait étrange au sein de la police. Le préfet de police Gisquet se débarrassait de plus en plus de ce policier devenu trop gênant pour ses services. M. Chabouillet se battait régulièrement pour conserver son protégé à sa dextre.
Et Vidocq utilisait sans vergogne les capacités de Javert, un excellent cogne ! Un élément de choix dans sa batterie d'escarpes et de fagots !
Patron-Minette !
Si on pouvait mettre la main sur Montparnasse, on pouvait espérer retrouver toute la bande. Ces messieurs n'avaient pas daigné rester à la Force. Javert était le plus à même de mener l'enquête…
Les jours passaient, Javert venait régulièrement visiter Valjean rue Plumet...et tout aussi régulièrement les estaminets des bas-fonds de Paris…
Le mouchard était sur la brèche.
Montparnasse était un beau jeune homme, il savait jouer du surin [couteau] avec brio et ne reculait pas devant un meurtre...même celui d'un cogne s'il le fallait.
Au café Momus se retrouvaient les escarpes [assassins] et les charons [voleurs] de la Grande Vergne [Paris], au café Momus se retrouvaient Montparnasse et ses nouveaux poteaux [amis], au café Momus se retrouvait Javert, déguisé en gitan à la recherche d'emploi, les cheveux tressés et les favoris rasés à la militaire.
Au café Momus, on discutait du prochain fric-frac [cambriolage] et du picton [vin] trop cher, au café Momus, on prévoyait les détails d'un chauffage et d'un nouveau travail [assassinat] à accomplir vite fait bien fait, au café Momus, Javert ne regardait personne dans les yeux sauf d'un air si froid et mauvais qu'on préférait lui foutre la paix.
Le lendemain, l'inspecteur Javert faisait son rapport détaillé à Vidocq et le chef de la Sûreté acquiesçait. Il lui fallait des noms, des adresses, des complices, des détails.
A Javert de les lui fournir.
Et Javert les lui fournissait. D'une témérité extrême, le policier essayait d'entrer en contact avec un membre de la bande de Montparnasse. Se faire accepter dans l'équipe pour mieux accéder au chef de la bande.
SCÈNE XI
Patron-Minette comptait quatre membres : Geulemer, Claquesous, Montparnasse, Babet. Claquesous avait été retrouvé mort à la barricade. Quelqu'un avait du reconnaître le mouchard de la police et froidement l'exécuter.
Mais les autres avaient disparu dans les limbes.
Et après Patron-Minette, il y avait Jondrette. Un simple escroc mais Javert aurait apprécié mettre la main dessus.
Donc le policier travaillait sous couverture et risquait à tout moment d'être reconnu. Mais n'était-ce pas ce qui faisait le sel de sa vie ? Le danger de son travail ? La récompense ?
Montparnasse ne le reconnut pas. Le jeune criminel se perdait dans les brumes du laudanum. Il n'aurait pas reconnu sa propre mère.
Il accepta le rabouin dans son équipe. Et Javert commença une vie sous couverture.
Valjean fut surpris par la soudaine passion que Javert mit dans ses baisers. Il n'aimait pas cette sensation. Il connaissait bien Javert maintenant, c'était un amant calme et habile mais lorsqu'il se faisait ardent et fougueux...se donnant de cette façon désespérée, cela ne présageait rien de bon.
Javert avait déshabillé le forçat et la chemise était tombée sur le sol. Torse nu pour la première fois, Valjean ferma les yeux tandis que les longues mains du policier le découvraient, l'exploraient.
La dernière fois qu'elles s'étaient promenées ainsi sur lui c'était dans la prison de Montreuil. Javert avait déchiré sa chemise pour dévoiler les marques du fouet, un sourire tellement mauvais rendait sa face horrible à voir.
« 24601 ! Comme je suis jouasse de te revoir !, » avait clamé l'argousin, si fier de lui, si heureux de cette victoire.
Et M. Madeleine avait baissé la tête, redevenant l'homme du bagne. Jean Valjean. Ne pas regarder les gardes dans les yeux. Ne pas leur parler. Se taire et se soumettre.
Le rire de Javert résonnait encore dans ses oreilles. Cruel, effrayant, insoutenable. L'écho des bottes bien cirées claquant sur le sol de pierre de la cellule du poste de Montreuil était encore présent dans ses cauchemars de forçat.
Le contraste était saisissant. Les mains caressaient doucement, avec révérence. Puis les doigts trouvèrent la marque au fer rouge du forçat. TFP. Et Javert ne put agir plus loin. Gelé.
« Je suis...désolé…
- Je sais !, » gronda Valjean.
Le forçat prit Javert dans ses bras et l'embrassa pour le faire taire. Le faire basculer. Il s'empressa de retirer l'uniforme. Le bruit de l'épée d'officier tombant sur le sol réveilla Javert.
Il devait se reprendre.
« Comment peux-tu tolérer cela de moi Jean ?
- Je t'aime !
- Dieu... »
Javert ne comprenait pas cela.
Il se haïssait tellement.
Il y avait des nuits où l'appel de la Seine résonnait toujours, des heures sombres durant lesquelles Javert contemplait froidement son pistolet, des moments de solitude où le policier se disait que peut-être...pourquoi pas...il pourrait…
Il ne pourrait pas continuer ainsi longtemps.
Montparnasse était un jeune homme beau mais pas très malin. Il avait accepté sans problème une nouvelle pratique dans son équipe et les affaires reprenaient.
Le rabouin était bon dans son domaine.
Le rabouin était un maître en fric-frac [vol avec effraction]. Aucune serrure ne lui résistait et le gonze connaissait les bonnes maisons. Il était efficace, discret et pas gourmand. Montparnasse l'avait adjoint avec un de ses gonzes. Un dénommé Brujon.
Javert fit tout pour s'en faire un ami. Les deux hommes se mirent à boire ensemble, jouer aux cartes ensemble, parier sur des combats illégaux ensemble… Inséparables. Javert se nommait Fraco le rabouin et Brujon l'aimait bien.
Mais Brujon n'était pas malin non plus.
Il vint des nuits de beuverie et d'orgie.
Il vint des nuits de discussion avinée et de punaises à serrer.
Il vint des nuits de crimes et de dents serrées.
« Elles crient fort ces frangines [prostituées] ? Hein Fraco ?
- Sûr. Un peu trop fort.
- Tu préfères les michetons ? »
Javert but un verre d'eau d'affe avant de hausser les épaules.
« Non, ma pogne [main] fera l'affaire. On ne sait jamais avec les punaises, elles filent la chaude-pisse.
- Tu fais gaffe à ta bite le rabouin ! Tu as bien raison avec ces putes. »
Une pute…
Sa mère était une pute.
Montparnasse était serré de près par la raille. Il s'inquiétait. Javert avait prévenu Vidocq, le filet se resserrait. On faisait tomber peu à peu sa bande.
Les discussions, les projets, les noms des victimes.
« De la belle ouvrage le cogne !, souriait Vidocq.
- A ton service le Mec.
- Bien, je n'en attendais pas moins de toi, le cogne. »
Montparnasse fut obligé de faire appel à d'autres membres de Patron-Minette pour une grosse affaire.
Javert en prit bonne note et fit simplement son rapport auprès de Vidocq.
Mais Babet n'était pas un imbécile lui et il n'apprécia pas du tout la nouvelle recrue de Montparnasse.
Il examina attentivement le rabouin et chercha à comprendre d'où venait cette impression de déjà-vu.
« Je te connais tezigue. Je ne sais pas d'où mais je te connais. Gueulemer t'en dit quoi ? »
Une brute épaisse, stupide et d'une force herculéenne, s'approcha pour examiner Javert.
« Je connais pas, fit l'étrangleur.
- Je sais ce que je dis, asséna Babet, mécontent. Si Montparnasse ne prenait pas autant de merde, il verrait bien !
- Ho tu me lâches avec ça Babet !, grogna Montparnasse. Je sais ce que je fais !
- Ouais, tu t'esquintes la Sorbonne mais pour ce que j'en dis. Je m'en fous ! Par contre, lui, je l'ai dans le nez. »
Babet désigna Javert avec mépris.
« Il est pas dans l'affaire.
- Tu fais pas chier Babet ! Il est bon en fric-frac, le meilleur de la troupe. Encore meilleur que Claquesous, » le défendit Montparnasse.
Ce qui était cocasse de l'avis du policier qui l'avait poissé Maison Gorbeau.
« Je m'en fous, j'ai pas confiance. Il va nous capahuter à la moindre occasion. [assassiner son complice pour avoir sa part de butin].
- Pas de risque avec Fraco. Le rabouin est honnête. »
Un rire franc retentit dans la salle aux propos de Montparnasse. Ce dernier conclut lugubrement :
« Et s'il ne l'est pas, je me ferais un plaisir de le suriner moi-même. Ça te va Babet ?
- Non, si cela sent mauvais, JE me ferais un plaisir de le buter. Qu'en dis-tu le rabouin ?
- Rien à foutre de votre jactance [vos discours], tant qu'il y a du ginglard [vin] et de la thune [argent], lança Javert, la voix coupante comme de la glace.
- Bien parlé le rabouin !, » fit Brujon, heureux de cette répartie.
Babet cracha sur le sol et on commença enfin à parler de cette affaire d'hommes. Un fric-frac, certes, mais surtout une escarpe avec chaufferie. Il allait falloir pénétrer une maison par effraction, capturer un bourgeois et sa gonzesse, les torturer pour les faire parler. Leur faire manger le morceau et avouer où ils cachaient leur magot.
Javert attendait avec impatience le nom et l'adresse. Peut-être cette affaire allait-elle enfin se terminer ? Mais Babet refusa de donner plus de détails, il le fit en fixant avec haine les yeux de Fraco, le rabouin.
L'uniforme était tombé, Javert se retrouva torse nu à son tour. Il ferma les yeux tandis que les mains chaudes et un peu calleuses de Valjean caressaient son corps.
Retrouvant les cicatrices d'une vie passée au service de la loi. Valjean en reconnaissait quelques-unes. Venant du bagne. Venant de Montreuil. Il les avait déjà caressées.
« Tu es magnifique, murmura le forçat en repoussant Javert, le forçant à reculer jusqu'à son lit.
- Magnifique ? Moi ?, fit Javert, narquois.
- Tes yeux, ton corps.
- Je ne savais pas que tu étais aveugle, se moqua le policier tandis qu'il s'asseyait sur le lit.
- Jobard. »
Le rire de Javert s'éteignit tandis que Valjean embrassait sa bouche, se plaçant au-dessus de lui, une position un peu ridicule mais les deux hommes n'en avaient cure. Perdus dans leur amour.
Car Javert allait apprendre l'amour n'est-ce-pas ?
Il allait oublier pour un moment la peur du lendemain et le désespoir de la Seine.
« Vos bottes inspecteur ! Pas de boue sur mon lit ! »
Valjean s'éloigna et aida Javert à retirer ses longues bottes d'officier, puis il enleva ses propres chaussures d'intérieur. Avant de s'étendre à côté de Javert, laissant sa main caresser ses cheveux, ses favoris.
Il y avait quelque chose de changé...qui inquiéta Valjean…
« Tu as diminué la taille de tes favoris ?
- Ils étaient devenus trop touffus. Un vrai homme sauvage.
- J'aime tes favoris.
- Et puis ils sont trop reconnaissables. »
Une grimace. Javert avait envie de se mordre la langue. Grillé ! Valjean se redressa pour le regarder bien en face.
« Trop reconnaissables ? Comment cela ?
- Je suis sur une affaire.
- Comment cela ?! »
Une caresse douce, affectueuse, amoureuse sur une barbe blanche, Javert souriait, désolé d'inquiéter autant son compagnon.
Vidocq avait donné ses ordres. Javert avait informé le chef de la Sûreté que l'affaire devait se dérouler dans trois jours. Trois jours ! Javert allait rester avec la bande durant ces trois jours. Il ne savait pas où le chauffage devait avoir lieu. Plus aucun contact extérieur pour le mouchard. Javert devait se débrouiller pour prévenir le Mec dés qu'il en saurait plus ! Et vue la situation tendue entre Babet et lui, il ne fallait pas espérer prévenir Vidocq des heures en avance.
Personne ne connaissait l'affaire hormis Javert et Vidocq. Le chef de la Sûreté espérait frapper un grand coup et éblouir la Préfecture ! Tout se ferait au dernier moment, il fallait être réactif. Il y allait de la vie de pauvres caves de Paris et de Javert, le mouchard.
Javert quitta son poste plus tôt ce jour-là, il allait rendre visite à Valjean. Il ne l'avait pas vu depuis longtemps et la grâce royale était sur son bureau. Il voulait le voir avant de rester enfermé trois jours avec Patron-Minette.
Il avait donné une excuse à Brujon, le rabouin avait une punaise qui l'attendait dans Paris. On l'avait moqué puis on l'avait laissé quitter le repère sous les yeux méfiants de Babet.
Vidocq le vit également partir de la Sûreté et lui lança, goguenard :
« Une bergère [maîtresse] à visiter le cogne ? Ou un fagot à rassurer ?
- Ta gueule Vautrin ! On se voit dans trois jours.
- Pour sûr, le cogne. Et bonne bagatelle [baise] ! »
Une grimace et Javert rendit visite à Valjean.
Les jours étaient passés et Valjean ne vivait plus.
La fin du jour et un dîner.
Ils étaient maintenant dans le même lit. Toussaint dormait à l'étage, aveugle, sourde et muette. Une bonne bagatelle !
Valjean attendait, de plus en plus impatient, que Javert s'explique...et Javert expliqua…
« Je suis sur une affaire...depuis quelques semaines… Je suis sur les traces de Patron-Minette.
- Non !, » fit Valjean, atterré.
C'était sa dernière vie, la seule. Allait-il perdre Javert une fois de plus ? Définitivement ?
« Je suis prudent.
- Non, je t'en prie, murmura Valjean, brisé.
- Je sais ce que je fais.
- Je t'aime. »
Mais Javert ne le répéta pas. Il ne savait pas s'il aimait Valjean. Ses sentiments étaient encore bouleversés. Il connaissait le désir, il avait envie de faire l'amour, il voulait Valjean...mais l'aimait-il ? Il n'en savait rien.
Amusé, Javert avoua un secret de son passé à Valjean. Histoire de détendre l'atmosphère et d'éloigner le douloureux sujet qu'était Patron-Minette.
« Ma mère, la gitane, lorsqu'elle a appris ma résolution d'entrer dans la garde-chiourme m'a maudit.
- Maudit ?
- C'était une folle ! Elle croyait aux cartes, au mauvais œil, à la magie…
- Qu'a-t-elle fait ?
- Elle m'a dit qu'elle m'avait arraché le cœur ! Que jamais je ne tomberais amoureux de quelqu'un et que je vivrais mille vies sans connaître l'amour.
- Mille vies ?
- Je suis censé vivre éternellement à la poursuite de l'amour. »
SCÈNE XII
Javert se mit à rire, amusé par cette histoire ridicule. Il revoyait sa mère, la gitane, les mains sur les hanches et les cheveux dénoués, une longue vague noire comme l'aile du corbeau. Ses yeux étincelaient, brillant de mille feux. Il reconnut ses propres yeux. Elle avait fait un geste de ses mains, incompréhensible pour le jeune garçon qu'était Javert à cette époque. Puis elle lui avait crié :
« Tu es maudit Fraco ! MAUDIT ! Tu ne connaîtras jamais l'amour !
- La belle affaire !, ricana Javert, en se détournant de sa mère et de la cellule dans laquelle il était né.
- On t'aimera mais tu seras aveugle ! Tu vas te tuer mille fois sans voir l'amour.
- Et je suppose qu'un baiser donné par une princesse me sauvera ?
- Non. Je t'ai arraché le cœur. Tu vas devoir le retrouver pour pouvoir aimer !
- Femme ! Tu es complètement folle !
- Sinon tu perdras ce que tu aimeras ! Et tu vivras éternellement pour le retrouver.
- Je ne comprends rien à tes stupidités ! J'y vais, le capitaine Thierry m'attend.
- MAUDIT ! »
Javert riait en relatant cette anecdote. Mais Valjean ne riait pas. Il commençait à se poser des questions sur ses voyages. Ce n'était pas lui qui était en cause, c'était Javert. C'était le policier qui vivait leur histoire éternellement et éternellement quelque chose ne marchait pas. Javert lui avait avoué tant de fois qu'il l'aimait et à chaque fois, il mourrait...ou partait…
Il eut peur tout à coup pour le lieutenant Javert de la police de New-York, il espérait que leur histoire allait bien se terminer. Pas de plongeon dans l'East-River ou d'accident de moto.
Javert lui avait dit qu'il l'aimait. Oui, mais… Il entretenait une correspondance irrégulière, il n'hésitait pas à passer trois ans sans venir le voir, il se tuait dans un accident de moto, il se laissait blesser à mort lors d'une arrestation, il allait sur la barricade sans une pensée pour Valjean. Il plaçait son métier avant lui.
L'aimait-il vraiment ?
Un homme au cœur de bois !
« Comment dois-tu retrouver ton cœur ?, demanda Valjean, essayant de rendre la question anodine.
- Aucune idée.
- Est-ce que tu m'aimes ? »
Une hésitation, le policier ne répondit pas, Valjean comprit et sourit tristement.
« Pardon, je ne veux pas te faire de mal.
- Viens ici, » murmura Javert.
Il attrapa Valjean par les épaules et le fit basculer au-dessus de lui, afin de l'embrasser. Désespérément.
« Je ne sais pas Jean, avoua Javert. Je ne sais pas.
- Ce n'est rien. Rien d'important. »
Donc, il allait peut-être voyager encore. A Faverolles ? Reprendre tout depuis le début ? Revenir à New-York ? Retourner à Montreuil ? Et recommencer encore et encore.
Valjean préféra embrasser profondément Javert pour oublier son chagrin.
Un baiser profond.
Baiser ? Oui, pourquoi pas ? Mais faire l'amour ? Il n'en était pas question. Pourtant, durant ces dix mois à Paris, Javert l'avait aimé ? Non ?
Les langues, les lèvres, les dents...tout entrait en contact et ils gémissaient… Après les chemises, il ne restait plus que les pantalons.
Les mains de Javert furent les premières à tâtonner au-delà du ventre. Apprenant la forme, découvrant la chaleur, testant la dureté. Valjean gémit et ferma les yeux.
« Je… Dieu continue Fraco... »
Javert ne disait rien, il défaisait les boutons et bientôt il put glisser sa main à l'intérieur du pantalon de Valjean.
Et le forçat se cambra sous la première touche. Peau contre peau.
C'était toujours aussi bon. Mais ce n'était que sexuel alors ? Javert l'aimait bien, un peu d'affection, de gentillesse...mais ce n'était pas de l'amour…
Il avait envie de pleurer en même temps que geindre sous la montée brutale du plaisir. Javert cessa ses caresses, il était mal placé et l'angle n'était pas agréable.
Couché ainsi sous la stature de Valjean.
Valjean profita du répit pour se charger lui-même de Javert. Il ouvrit le pantalon puis le retira, dévoilant les sous-vêtements, les bas avant de les enlever aussi. Le policier se retrouva totalement nu, le sexe haut et droit. Totalement excité.
Valjean se déshabilla à son tour. Javert le regardait, les yeux flamboyants. On n'avait pas désiré le forçat à ce point depuis longtemps.
Cela lui donna envie de plus.
Oui, il avait souvent vu les yeux de Javert posés sur lui avec désir, avec affection, avec inquiétude, mais les avait-il vus posés sur lui avec amour ?
Après le procès ?
Après sa maladie ?
Après l'affaire de la Maison Gorbeau ?
Oui, là, les yeux de Javert étaient remplis de peur et d'amour. Valjean en était sûr. Mais alors ? Pourquoi leur histoire avait-elle fini ainsi à chaque fois ?
« Viens Jean, » murmura Javert.
Et ce fut comme une reddition.
Cette nuit-là, ils firent l'amour...et non baiser... Pour la première fois dans leur vie. Ce fut comme si Valjean n'avait jamais connu cela, ce fut comme si Javert n'avait jamais aimé personne. Leur vraie vie.
Les mains de l'inspecteur serrèrent à les marquer d'hématomes les larges épaules du forçat tandis qu'il perdait son contrôle sur lui-même, gémissant tout doucement « Jean » alors que Valjean le caressait...à le faire basculer… Le policier se rendit et tout devint blanc. Puis, Javert se révéla intentionné.
Ce que Valjean avait rarement connu, la douceur de Javert, fut ce qui le troubla le plus.
Javert se redressa et couvrit de son corps celui du forçat, prenant sa bouche avec tendresse...amour ?...et saisissant le sexe si douloureux de Valjean.
« Viens, Jean, viens, viens… Je t'en prie… Jean... »
Une litanie sortant des lèvres de Javert tandis que l'inspecteur embrassait la bouche, la joue, le cou… La caresse était insupportable de douceur, de lenteur. Une vraie torture !
Le policier ne savait pas.
Dans cette vie, il l'avait fait si peu, même sur sa propre chair. Il essayait de plaire à Valjean et souffrait de ses déficiences.
« Plus vite, souffla Valjean, pour le guider, plaçant ses propres mains sur celles du policier. Oui, comme ça. Dieu ! Ne t'arrête pas ! Fraco ! »
Et le plaisir fut foudroyant. Le premier de cette vie.
Les deux ennemis devenus amants s'embrassèrent encore, négligeant le sperme qui collait leurs doigts, leurs ventres.
Valjean ne murmura pas de serments d'amour. A quoi bon ? Javert ne l'aimait pas. Et son cœur en souffrait terriblement, malgré le plaisir encore présent dans ses tripes.
Il ne suffisait pas de sauver l'inspecteur de la Seine, il fallait aussi le faire tomber amoureux…
Valjean sentit un découragement profond le prendre.
Les deux hommes s'endormirent dans les bras l'un de l'autre...quelques heures d'inconscience puis Valjean dévoila le secret de la rue Plumet à l'inspecteur Javert. Cela impressionna ce dernier.
« Je comprends comment tu as pu m'échapper de si longues années.
- N'est-ce-pas ? »
Un dernier baiser mais Javert perçut la retenue de son amant. Cela le surprit et l'inquiéta. Puis le policier s'en alla, il était entré rue Plumet et il disparaissait rue de Babylone.
Trois jours sans donner de ses nouvelles. Trois jours à jouer le rôle de Fraco, le rabouin. Trois jours à jouer les impassibles sous les yeux inquisiteurs de Babet. Il attendait qu'on lâche l'adresse. Babet jouait sur ses nerfs en aiguisant ses couteaux, en évoquant des noms de cognes massacrés par la bande, en se moquant de la prison de la Force…
Javert eut peur une fois. Lorsque Babet évoqua la Maison Gorbeau en l'examinant intensément. Mais Javert savait jouer un rôle, sinon il n'aurait pas vécu jusqu'à cinquante ans en étant le mouchard au service de M. Chabouillet.
Puis un soir, la veille de l'attaque, tout bascula. Babet en eut assez de se poser des questions. Il se leva et s'avança vers Fraco, tranquillement occupé à jouer aux dés avec Brujon.
« Lève-toi le rabouin.
- Fous-lui la paix, grogna Montparnasse.
- Je veux voir ce qu'il a dans les tripes ! Je suis sûr d'avoir déjà vu sa gueule et pas de notre côté !
- Tu as la berlue, rit Brujon. Et ce serait quoi ?
- Un cogne !, » affirma Babet.
Un silence régna dans la cave où vivaient les quelques hommes formant les lambeaux de Patron-Minette. Une demie-douzaine d'hommes, mal habillés, mal nourris, prêts à tout pour gagner de la thune. Ne reculant devant rien, même le meurtre.
On se tourna vers Babet et Fraco.
« Un cogne ? Rien que ça ?, sourit Brujon, mais sans autant d'entrain que d'habitude.
- Oui, je suis sûr d'avoir vu cette gueule parmi la raille. Ses yeux surtout !
- Un gitan dans la rousse ? Tu divagues Babet !, jeta un homme dans l'assemblée d'escarpes.
- Il y en a un, c'est vrai, » admit Montparnasse, sortant enfin des brumes du laudanum.
Fraco ne disait rien, il attendait qu'on jette son nom en pâture. JAVERT !
Montparnasse s'approcha à son tour et se positionna à côté de Babet, il cherchait un visage maintenant dans celui du rabouin.
« Il a des favoris plus épais, il me semble, murmura le jeune meurtrier.
- Il suffit de les raser !, rétorqua Babet, jubilant.
- Il est plus grand.
- Non, non. Il a juste un grand chapeau pour l'agrandir. Et regarde ! Fraco est déjà un géant ! Lève-toi le rabouin, qu'on puisse mieux juger de ta taille ! »
Javert se leva, le visage reflétant à merveille l'agacement d'être dérangé. Puis, comme s'il était sur une piste de danse, il tourna sur lui-même, les mains tendues en avant.
« Ça vous va comme ça les gonzes ? Ou faut que je me défagotte aussi [déshabille] ?
- Ta gueule ! On admire ! »
Un rire méprisant. Javert jouait gros jeu. Il n'avait qu'une seule arme, un couteau glissé dans une bottine, il n'y avait qu'une porte pour sortir de la cave de l'estaminet qui leur servait de cachette. S'il était découvert, il était foutu. Vidocq savait très bien où se retrouvait la bande mais il voulait prendre tout le monde en flagrant délit.
La Veuve pour tous !
« Oui, tu as raison, admit Montparnasse, tombant des nues. Je connais ce gonze.
- Tu vois ?, lança Babet, plein d'une mauvaise joie.
- Putain ! Si c'est une saloperie de cogne, je vais me le faire !, » jeta Gueulemer.
La brute se jeta sur Javert et le saisit par le col. Javert était rapide, il sortit son couteau et le glissa contre la gorge de Gueulemer. Menaçant.
« Touche-moi encore le gonze et je te surine proprement ! »
On observa la scène, fasciné.
Un combat ? Baste ! Pourquoi pas ? Cela ferait passer le temps.
« Si c'est un cogne, il doit pas vouloir se salir les mains, hein Fraco ? T'as déjà suriné un homme ?, sourit Babet, sûr de lui.
- Dis à ton gonze de me lâcher ou tu le sauras bien assez vite !
- Lâche-le Gueulemer, on va causer. »
Gueulemer lâcha Javert mais le rabouin se tenait droit, sur la défensive, son couteau à la main. Ses yeux, clairs, étincelaient et Babet était sûr de lui en les voyant.
Oui, on dirait Javert...mais l'était-il ?
« Il y a bien un moyen pour qu'on fasse tous notre blot [s'accorder] ! »
Javert baissa son arme et attendit, dans l'expectative.
« Jaspine.
- Bas-toi le rabouin et donne une danse [gagne le combat]. On te fera nos plus plates excuses. »
Javert se mit à rire, comme si l'idée l'amusait follement.
« Je veux de la thune !, » annonça-t-il simplement.
On applaudit l'idée.
Un combat, un pari ! Babet perdit son air suffisant. Se pourrait-il qu'il se soit trompé ? Un cogne se battant comme un Auvergnat ? Gueulemer alla chercher du vin et de l'eau de vie. On s'installa commodément pour savourer le spectacle.
« Qui va se battre contre le rabouin ?, » demanda Montparnasse, déjà installé sur un ensemble de couvertures et de vieux matelas.
Plusieurs mains se levèrent, le rabouin était vieux même s'il avait de bons réflexes. De la thune était à la clé et s'il s'agissait effectivement d'un cogne, la victoire n'en serait que plus savoureuse.
« Cador, annonça Babet. Il est à toi.
- Merci Babet. »
Un homme jeune et fort fut heureux d'entrer dans la lice. Javert pesait ses chances. Il était vieux, certes, mais il savait se battre. Il avait appris dés son plus jeune âge, dans le bagne. Une question de survie.
La savate n'avait pas de secret pour lui et il savait frapper fort et bien. Il avait appris des meilleurs, il avait appris de Vidocq en personne.
Lentement, le visage fermé, Javert retira sa veste et sa chemise, il se retrouva torse nu et on admira sa musculature. Il était maigre, certes, mais nerveux, solide.
Un cogne ? Peut-être. Un mouchard ? Sûrement. Cador allait avoir du fil à retordre.
Puis Javert se mit en position et attendit.
Et soudain, il eut une pensée pour Valjean. Cela le déstabilisa. Il se souvenait de la voix du forçat murmurant son prénom et gémissant de plaisir.
Il n'était pas prêt à mourir, il allait se battre pour s'en sortir, sans pitié.
Cela fut une révélation ! Il voulait revoir le vieux forçat !
« Grouille-toi le rabouin, rit Cador en se positionnant, les jambes écartées et les mains serrées en poings.
- Viens le gonze, » grogna Fraco.
SCÈNE XIII
Javert attendit le premier coup et il fut servi. Un coup de poing en pleine face, le sonnant aussitôt mais le policier se reprit. Un deuxième coup dans son estomac et Javert se retrouva cassé en deux, à chercher son souffle.
« Du nanan [trop facile] !, » s'écria Cador.
Il saisit les cheveux de Fraco, dévoilant les longues tresses cachées sous la casquette toujours collée sur la tête du rabouin.
On était déçu. Les paris commençaient à changer de main. Cador attendait que ce fut fait avant de donner le dernier coup. Un coup dans la tempe et le rabouin tomberait à terre, assommé...voire mort sur le coup…
Seulement, Javert se reprenait, sous l'adrénaline, il se releva et repoussa son assaillant. Cador recula, surpris et Javert le calma d'un coup de pied bien placé. Tous les coups étaient permis, n'est-ce pas ?
Javert était vicieux, un cogne mâtiné de mouchard. Il avait appris à se battre dans le bagne, il avait peaufiné sa technique en luttant dans les bas-fonds, il n'avait aucune pitié. Il regretta juste sa matraque pour pouvoir fracasser la mâchoire de son attaquant.
Cador hurla de douleur en se tenant les parties génitales. Un autre coup de pied, volant haut, et le sang jaillit du nez éclaté de l'escarpe.
Fin du combat.
Cador tomba en arrière, assommé.
Le combat n'avait pas duré longtemps en effet.
On applaudit Javert à tout rompre.
« Jolie affaire [combat] !, lança Montparnasse.
- Est-ce que Cador est refroidi ?, » demanda sèchement Babet.
Gueulemer vint vérifier. On nota le recul de Javert avec amusement. Le rabouin sortit un mouchoir de sa poche et essuya le sang coulant de son arcade sourcilière.
« Il est en affe [vie], constata posément Gueulemer, pas plus intéressé que cela.
- Crève-le, le rabouin !, ordonna Babet.
- Quoi ?, fit Javert, étourdi.
- T'as bien compris. Crève-le ! Si tu es un cogne, cela doit pas être possible de buter de sang-froid, hein mon con ? Et si tu es le gonze auquel je pense, tu le pourrais encore moins. Hein ? »
JAVERT !
Babet était tellement sûr de lui. Tellement sûr de savoir. Ces yeux, cette taille, cette posture, cette couleur de peau. Javert les avait arrêtés de nuit Maison Gorbeau, il les avait examinés les uns après les autres, se moquant d'eux et leur demandant de ne pas retirer leur masque. Il les reconnut tous. Heureux de les poisser.
Babet n'avait pas oublié l'éclat des yeux de l'inspecteur Javert !
« Une remarque ?, » demanda Babet aux autres gonzes.
On haussa les épaules, indifférents. On comptait ses pertes ou ses gains suite au combat.
Babet répéta posément :
« Tue-le ! »
Javert n'avait pas le choix. Il allait mourir s'il n'agissait pas. Un péché de plus ? Ce ne serait pas son premier meurtre. Mais les autres avaient eu lieu durant son travail, pour sauver la vie d'un collègue ou pour arrêter un drame.
Des vieux souvenirs mauvais qu'il essayait de ne jamais sortir de son esprit.
Il se damnait encore. Tuer un homme de sang-froid et en plus un homme inconscient. Sans que son visage exprime le moindre sentiment, le rabouin sortit son surin et d'un mouvement rapide, il égorgea proprement le criminel. Le sang gicla et Javert essuya la lame de son couteau sur les habits du mort.
Il avait tué pour vivre, pour revoir Valjean, parce qu'il ne voulait pas mourir égorgé comme un chien. Il n'était pas une proie, il était un chasseur !
« Alors heureux ?, » demanda froidement le rabouin.
On ne répondit pas. Ce n'était pas un cogne. Babet était ennuyé.
« Heureux, rétorqua-t-il.
- Alors tu vas enfin me foutre la paix ?
- Oui, le rabouin.
- Bien. »
Et devant les yeux de tous, le rabouin se rassit à côté de Brujon et reprit sa partie de dés. Comme si de rien n'était.
En réalité, le policier luttait contre la nausée et était prêt à vomir.
Dieu, ce furent trois longues journées…
Au soir du troisième jour, les hommes de Babet et de Gueulemer se tenaient répartis devant une maison bourgeoise de qualité. Un fric-frac, une chaufferie, un escarpe. De la belle ouvrage !
Mais voilà, Javert avait prévenu Vidocq. Une heure avant l'affaire, Babet lâcha enfin l'adresse où allait se jouer la pièce de ce soir.
Le rabouin écouta sans écouter, indifférent à tout sauf à la thune qu'il allait gagner. Puis les informations diffusées auprès des membres de la bande, Fraco se leva.
Babet l'arrêta, toujours méfiant, malgré tout, malgré le sang de Cador tachant les vêtements du rabouin.
« Tu vas où le rabouin ? »
Javert se permit un mouvement de colère. Il se tourna, agacé et jeta à Babet :
« Je vais pisser, tu veux me la tenir ? »
Babet hésita, il ne voulait pas que l'homme quitte ses yeux un instant mais les autres gars se mirent à rire à la répartie de Fraco.
« Dépêche-toi le rabouin ou je vais m'occuper définitivement de tes problèmes de bite. »
Un geste insolent de son majeur et Javert sortit de la cave.
Il se retrouva à l'air libre, dans une rue sale et mal famée. Il sortit de sa poche une bourse remplie de tabac à priser et y pêcha un petit calepin avec un petit crayon. Il nota l'adresse de son mieux puis laissa tomber le papier sur le sol, sur les pavés mal joints.
Enfin, suivant son excuse, il sortit sa bite et se mit à uriner contre un mur.
Quelque part, dans l'ombre de la rue, en surveillance depuis des jours et des jours, se tenait un des hommes de la Sûreté. Un ancien criminel repenti. Ils tournaient et surveillaient la bande, ne quittant pas des yeux Javert, se relayant depuis trois jours et c'était la première fois en trois jours qu'ils apercevaient le mouchard. Il était vivant.
Javert ne chercha pas des yeux autour de lui, il pissa et retourna dans la cave. Il ne pouvait pas fuir, cela aurait fait déjouer toute l'affaire. Fraco fut accueilli par un tonitruant :
« Alors cette pisse ? A ton goût le rabouin ?
- Pourquoi Brujon ? Tu voulais aussi me la tenir ? »
Un rire général et le rabouin reprit sa place. Attendre et jouer. Espérer que Vidocq allait être informé le plus rapidement possible et que tout serait en place.
Et Vidocq se révéla à la hauteur de sa position élevée dans la police ! Tout était en place !
La maison choisie par Babet était une riche maison bourgeoise. Toutes les fenêtres closes par les volets de bois. Nulle lumière. Les habitants devaient dormir, à mille lieues d'imaginer ce qui allait leur arriver dans quelques minutes.
Cambriolage, violence, torture, vol.
Babet avait fait le point sur les habitants, un homme avec deux femmes et deux servantes. On sourit, vicieusement, à cette nouvelle. La gamine du gonze avait seize ans, une jolie petite vierge.
Sûr qu'avant la fin de la nuit, ce petit détail serait changé.
Une bande de criminels… Une troupe d'hommes prêts à tout...
Rien que tel qu'un petit viol pour faire parler le papa. Et si la bourgeoise était baisable… Cela présageait d'une merveilleuse soirée !
Javert serrait les dents et les poings. Il voulait se jeter sur toute la troupe pour les mettre hors d'état de nuire.
Minuit, une heure du matin...deux heures… Ce fut l'heure d'agir pour Patron-Minette. Des êtres quittèrent l'obscurité de la rue pour prendre possession de la maison.
Mais voilà la police était déjà là !
Les policiers de Vidocq et de Gisquet étaient dispersés dans l'ombre. On assista à la mise en place de la troupe, au placement des acteurs. On chercha la haute silhouette de Javert parmi les criminels et on la découvrit avec soulagement. Tellement reconnaissable.
Javert se plaça sur le côté et jeta quelques regards dans la rue. Il ne devait pas donner l'alarme mais il espérait que Vidocq avait tenu ses promesses. Il était temps de faire confiance au Mec.
Les habitants de la maison étaient absents, ils avaient été informés du cambriolage et déplacés discrètement par le chef de la Sûreté en personne. Dans la maison se tenaient les collègues de Javert. Rivette parmi eux. On patientait.
On n'avait pas de nouvelles de Javert depuis trois jours. Une légère inquiétude prenait les policiers à l'idée du danger vécu par l'un des leurs.
Son message avait rassuré le Mec, il avait eu tellement peur que le cogne oublie son rôle de mouchard. Les barricades n'avaient pas fait de bien à Javert qui semblait avoir oublié l'art de l'espionnage.
Peu de gens étaient au courant de cette affaire. Pour éviter les fuites. Tous les cognes de Paris n'étaient pas aussi incorruptibles que l'était Javert.
Trois jours. On espérait réaliser le coup de filet final ce soir et arrêter la bande au grand complet.
Javert se tenait dans l'ombre, loin de la porte mais on ne l'oublia pas.
« Le rabouin !, l'appela une voix étouffée mais clairement perceptible dans le silence ambiant. C'était Babet ! Occupe-toi de la serrante [serrure] !
- A tes ordres, Babet ! »
La voix de Javert, ce baryton profond. Il était vivant et en pleine forme, manifestement.
On en fut tellement rassuré.
Javert s'agenouilla et sortit son attirail de charon, il força la serrure en quelques mouvements. Rapide et efficace. Montparnasse l'avait dit. Il était un maître dans l'art du fric-frac.
Javert allait se reculer pour laisser entrer la troupe mais Babet se plaça dans son dos. Méfiant.
« Après toi le rabouin ! Honneur au serrurier ! »
Javert pénétra dans la maison le premier, espérant que dans son dos ce qu'il sentait n'était que la main de Babet. Pas une arme.
Il faisait nuit dans la salle où ils venaient d'entrer. Ce devait être le salon. Une grande et belle pièce.
« Allumez-moi cette piaule, grogna Montparnasse. On y voit goutte. »
Patron-Minette avait tout prévu. Des lampes-sourdes pour tous. On alluma les lampes et la lumière se fit.
Dévoilant le sourire réjoui du chef de la Sûreté, entouré d'une troupe de policiers.
« Bonsoir mes mignons, lança le Mec.
- C'est une souricière ! DEHORS ! »
On se cogna pour sortir mais des cognes surgissaient de partout. Et une voix domina le brouhaha. On reconnut Babet qui hurlait ainsi.
« JAVERT ! Ramène ta gueule que je te crève ! »
Mais Javert s'était prudemment glissé dans l'ombre de la pièce. Loin des escarpes et des charons. Javert n'était pas fou.
Il ne fallut pas longtemps à la Sûreté alliée à la Préfecture pour embarquer tout ce beau monde. Poucettes et cabriolets. Quelques combats vite terminés. Les hommes de Patron-Minette étaient inférieurs en nombre.
Quelqu'un alluma les chandelles du grand lustre et la lumière se fit éblouissante, éclairant tout le drame. Un vaste salon, d'un luxe magnifique, un piano trônait dans un angle de la pièce. Tout était beau...sauf la troupe patibulaire de policiers et de criminels réunis dans son centre.
Vidocq riait, réjoui du coup de filet. Et à ses côtés se tenait le rabouin.
Babet le vit et cracha sur le sol avec haine.
« Je le savais putain ! J'aurai du te buter Javert ! »
Javert s'approcha. Il portait encore les traces du combat contre Cador, des hématomes visibles sur la face, du sang sur sa veste, venant de l'homme qu'il avait égorgé.
« Oui, tu aurais du, reconnut simplement le policier.
- Un cogne ! Tu as buté un gonze ! Vous entendez vous autres ? Votre collègue a buté un gonze ! Proprement refroidi à coup de surin. »
Vidocq s'approcha à son tour et contempla Babet avec un large sourire amusé.
« Des économies pour l'État. Je ne le remercierais jamais assez ! Quant à vous, vous allez rencontrer la Veuve ! Et je ne vais pas vous laisser vous évader une deuxième fois de la Force. Faites-moi confiance ! »
Babet hurlait de rage, Gueulemer était hagard, Montparnasse avait perdu toute sa superbe et chacun se souvenait de la scène dont ils avaient été témoin. Javert assassinant froidement un homme. Un bel escarpe !
Les criminels partis, Vidocq posa sa lourde patte sur l'épaule du policier.
« On a bien mérité un glace [verre], tu crois pas ? Et tu me parleras de ce gonze que tu as refroidi. J'ai son cadavre mais il me manque sa déposition.
- Oui, le Mec. »
La voix de Javert était si lasse, si fatiguée. Vidocq l'examina et, magnanime, il claqua dans ses doigts.
« Rivette ! Ramène notre héros chez lui. Sa déposition attendra demain. Il me semble que t'as pas dormi depuis des jours, hein le cogne ?
- Je... »
La langue acérée se coinça et Javert tendit la main vers Vidocq. Le forçat gracié devenu chef de la Sûreté fut surpris d'une telle marque de respect. Il accepta la main et la serra avec force.
« Merci Vidocq. Sans toi, j'y passais.
- Merci à toi Javert. Il me semble que nous pourrions faire du bon travail ensemble, tu ne crois pas ?
- Je suis certain de cela, monsieur le chef de la Sûreté.
- Tu vas me faire rougir le cogne ! Allez va pioncer, on parlera demain.
- Oui, le Mec. »
Un salut vers une casquette au lieu d'un bicorne réglementaire et Javert disparut, accompagné par Rivette.
SCÈNE XIV
« Tu vas bien Javert ?, demanda l'inspecteur, inquiet pour son collègue.
- Oui. Je vais bien.
- Que voulait dire ce salopard ? Tu as tué un gonze ?
- Oui, » admit simplement Javert.
Rivette ne sut pas quoi répondre. Il examinait son collègue avec horreur.
« En état de légitime défense comme de juste. »
Ce n'était pas une question, c'était une affirmation. Et cependant...un je-ne-sais-quoi chez Javert le paniquait.
« Comme de juste, accepta Javert.
- Bien entendu. »
Mais cela fit un bien fou à l'inspecteur d'entendre son collègue acquiescer. En état de légitime défense, tout était acceptable.
La voiture de la police attelée de deux chevaux s'arrêtèrent dans la rue des Vertus. Javert en descendit. Un peu effaré.
« Tu es sûr que ça va ?, insista Rivette.
- Je vais bien, répéta Javert. J'ai buté un gonze de sang-froid, j'ai assisté à une magnifique arrestation, je suis un héros ! Tu as entendu le Mec ? Un héros ! Je suis fatigué Rivette. A demain.
- Bien, bien... »
La voiture repartit au coup de fouet. Les chevaux avaient mérité une bonne nuit de repos eux aussi.
Javert contempla son immeuble puis repartit marcher dans la nuit. Il vivait loin de la rue Plumet mais il partit en direction de Jean Valjean. Il avait besoin de le voir.
Etait-il un meurtrier ?
Oui, sûrement.
Avait-il le choix ?
Oui, évidemment.
Quel choix ?
Et le rire un peu fou de l'inspecteur Javert résonna dans la nuit.
Il fallut marcher longtemps...mais Javert arriva enfin devant la façade plongée dans la nuit de la maison rue Plumet. La nuit était vieille, bientôt l'aube. Javert se traita de jobard puis il aperçut une lumière perdue derrière une des fenêtres de l'étage.
Il savait qu'il s'agissait de la chambre de Jean Valjean.
Javert se mit à sourire, amusé.
Il était un maître en fric-frac. Avec un soin tout particulier, le mouchard força la serrure de la grille sans rien casser. De la belle ouvrage. Arrivé dans le jardin, Javert examina la porte d'entrée, il était hors de question d'escalader le mur.
Il était un maître en fric-frac pas un monte-en-l'air. Le policier hésita un instant avant de s'approcher de la fenêtre de Valjean puis il jeta quelques graviers.
Cela rebondit sur le verre.
Il ne fallut pas longtemps avant qu'on ouvre et la voix de Valjean, inquiète mais déterminée, résonna dans la nuit.
« Qui va là ?
- Javert !
- Toi ?! »
Ce fut impressionnant de constater le changement de ton dans la voix. Pleine de joie, de soulagement. Javert n'en revint pas.
La porte fut ouverte très peu de temps après cela. Et le visage un peu froissé de Valjean apparut dans l'entrebâillement de la porte. Les cheveux emmêlés et les yeux fatigués. Javert ne pouvait rien voir de plus dans l'ombre.
« Tu ne dormais pas ?, fit un peu ridiculement Javert.
- Non, répondit Valjean en souriant, gêné. J'ai du mal à dormir. Je... »
« Je m'inquiétais pour toi. » L'aveu resta coincé dans la gorge du forçat.
Puis, conscients de la scène ridicule qu'ils donnaient à parler ainsi devant le pas de la porte en pleine nuit, Valjean s'écarta pour laisser entrer le policier.
Javert obéit et pénétra la maison.
Valjean referma avec soin et récupéra sa chandelle qu'il venait de poser sur un meuble. Il la tourna vers le policier et vit enfin son visage dans la lumière.
Et il blêmit de peur.
« Mais que s'est-il passé ?
- Patron-Minette est tombé cette nuit, annonça Javert, sans fierté aucune.
- Tu es blessé ?, demanda Valjean, angoissé.
- Non, juste quelques hématomes.
- Ton arcade sourcilière ?
- Un mauvais coup. »
La main de Valjean glissa doucement sur le front du policier, faisant fermer les yeux métallisés de Javert.
« Viens, je vais nettoyer cela.
- Ne prends pas cette peine. Je vais…
- TU VIENS !, » grogna Valjean, fatigué de ce policier téméraire qui récoltait des blessures à tout instant, prêt à perdre sa vie pour son métier sans songer aux autres, sans songer à ceux qui tenaient à lui…, sans songer à lui, Valjean.
Javert se soumit et suivit docilement Valjean. Jusque dans la cuisine dans laquelle Valjean fouilla quelques instants. Il avait une pommade à l'arnica que les sœurs du couvent de Petit Picpus faisaient parvenir à leur ancien jardinier.
De l'eau propre dans une bassine de céramique, un chiffon et Valjean désigna d'autorité une chaise à Javert. Le policier s'assit et se tut, laissant Valjean le laver doucement, le soigner avec précaution, les dents serrées de rage et de dépit.
« Je suis venu pour toi, murmura Javert, cherchant à capter les yeux d'azur du forçat.
- Pour te faire soigner, » ajouta amèrement Valjean.
Javert saisit les doigts de Valjean et les sentit trembler entre les siens. Cela le surprit.
« Non. Je suis venu parce que j'avais besoin de te voir.
- Pourquoi ?
- Je suis encore ici à cause de toi.
- Le pont ? Encore ? Dois-je m'excuser de t'avoir sauvé ? »
La colère montait en Valjean, la colère de Jean-le-Cric.
« Non, fit calmement Javert.
- Alors pourquoi es-tu encore ici ?
- Je ne devrais plus être là. S'il n'y avait pas eu toi, je ne me serais même pas posé la question, reconnut Javert, se surprenant lui-même d'un tel aveu.
- Quelle question ? Putain ! Sois plus clair !
- J'ai tué un homme pour toi. »
La phrase lâchée froidement fit vaciller Valjean qui dut s'asseoir sur une chaise devant Javert.
« Quoi ?, demanda le forçat horrifié.
- J'ai déjà tué des hommes, Jean, expliqua posément le policier. Dans le cadre de mon travail. En tant que garde-chiourme ou en tant que policier. Lors d'arrestation ou en état de légitime défense.
- Tu t'es défendu ? Tu as hésité à mourir et tu as préféré vivre...pour moi ?
- On pourrait présenter les choses comme cela, sourit tristement Javert, mais ce ne serait pas la vérité. Juste une déformation de la vérité.
- Explique-moi !
- Il y a encore quelques semaines, je ne me serais pas posé la question et je serais mort dans l'exercice de mes fonctions. Un mouchard qui échoue durant une de ses missions. Ce n'est pas rare. »
Valjean dut poser le pot de pommade, ses mains étaient trop faibles pour soutenir quoique ce soit. Un comble de la part de Jean-le-Cric, n'est-ce-pas ?
« J'étais caché sous un alias dans la bande Patron-Minette. Tout s'était bien passé. Une affaire de trois jours à patienter encore et j'étais libéré de cette affaire. Mais Babet m'a reconnu.
- Babet ?
- Un membre de Patron-Minette. Un escarpe. Il a reconnu l'inspecteur Javert. Il était prêt à me tuer mais il a préféré me tendre un piège pour que je me rende de moi-même.
- Quel piège ? »
Le silence du policier était profond, il résonnait si fort dans la nuit environnante. Rempli de mauvais esprits.
« Je devais me battre contre un des membres de la bande.
- A mort ?
- Non, mais si je gagnais j'étais sauf, sinon j'étais mort.
- Tu as gagné ?
- Je sais me battre, répondit posément le policier, sans fierté non plus. J'ai récolté ces quelques hématomes mais j'ai réussi à assommer mon adversaire. Pourtant je n'étais pas parti gagnant selon les paris. »
Un sourire désabusé. Valjean ne voulait pas entendre la suite. Javert avait tué un homme...pour lui ?
« Que s'est-il passé ?
- J'ai gagné, j'ai assommé le gonze. Un dénommé Cador. Et…
- Et ?
- Dieu ! Babet m'a ordonné de le tuer de sang-froid. Une manière de prouver que j'étais un cogne. Il m'avait reconnu et il savait que j'allais refuser de tuer ainsi.
- Tu...tu l'as tué ?
- Égorgé. Seigneur ! Je suis un misérable. »
Javert se pencha en avant et se prit la tête entre les mains. Une vivante image du désespoir.
« Tu l'as tué pour ne pas te faire tuer ?, murmura avec soin Valjean, pour être bien certain d'avoir saisi toute l'affaire.
- Il y a quelques semaines, j'aurai ri au visage de Babet, refusant de me livrer à cette atrocité. Moi un policier !?
- Pour moi ?
- J'ai préféré vivre pour te revoir. Je ne voulais pas mourir.
- Alors c'est de la légitime défense !, claqua Valjean.
- Une question de point de vue ! L'homme était inconscient et ne présentait aucun danger.
- Mais si tu ne l'avais pas tué ? Tu serais mort ?
- Sans l'ombre d'un doute.
- Donc c'est de la légitime défense.
- Si vous le dites, maître, sourit Javert, attristé.
- C'est comme cela qu'il faut le voir !
- J'avais besoin de te revoir. Parce que… parce que... »
Un fol espoir s'empara de Valjean. Javert ne s'était pas laissé mourir pour son devoir. Il avait accepté de survivre.
« Pourquoi ?, fit Valjean, intraitable.
- Parce que je...pense que je tiens à toi. Maudit forçat ! Plus que de raison. »
Pas de serment d'amour mais Valjean se sentait tellement mieux. Ce Javert-là était plus circonspect que les autres. Il ne connaissait rien à l'amour, il était amer et suicidaire, il commençait à peine son chemin vers la survie.
Un nouveau monde, rempli de dégradés de couleurs, qu'il lui fallait découvrir et accepter.
Valjean saisit la main de Javert et embrassa doucement la paume.
« Merci Fraco d'avoir accepté de vivre.
- Au prix de ma conscience ?, demanda Javert, cruellement.
- Peut-être…
- Jean... »
Javert encercla les doigts de Valjean entre les siens et tira fermement dessus. Il voulait un baiser. Il voulait l'oubli. Il était un héros.
Quelle dérision !
Après les barricades, il avait été personnellement remercié pour son action d'éclat. Avant d'être renvoyé aux égouts, le préfet l'avait félicité.
Javert n'était pas totalement insensible. Il avait traversé les décombres de la barricade, notant les noms des cadavres avec dégoût. Des jeunes hommes plus à leur place sur les bancs des universités, des femmes loin de leur foyer, un enfant fusillé par l'armée. Javert en avait eu la tête qui tournait alors qu'il recherchait activement le cadavre de Jean Valjean. Il avait entendu les rires soulagés des soldats. L'un d'eux, surtout, avait provoqué son mépris et sa colère. Un jeune soldat, aussi jeune que les insurgés, se vantait d'avoir fusillé l'enfant-oiseau. Javert était encore trop attaché à son devoir pour avoir seulement songé à répondre à ce meurtrier patenté par l'État.
La Loi, la Religion, la Justice, l'Armée. Javert était un chien soumis à tout un réseau d'Autorités qui le tenaient bien enchaîné.
Le préfet l'avait félicité avant de le renvoyer sur le front. Il voulait son rapport plus tard avec les noms des insurgés dûment notés, assortis d'enquêtes approfondies. On avait confiance en l'inspecteur Javert.
Quarante-trois noms, quarante-trois enquêtes à mener sur des familles pouvant abriter d'autres insurgés.
Un héros !
Ponce-Pilate devait être un héros dans ce cas.
Les lèvres de Valjean étaient douces et fermes sous les siennes, sèches et gercées. Javert approfondit le baiser, voulant plus et exigeant plus.
Les deux hommes oubliaient les blessures à soigner, le sang séché le long de l'arcade sourcilière, l'odeur de la sueur… Javert n'en avait cure, il voulait l'amour de Valjean. Il voulait s'y ressourcer.
Il avait tué un homme pour obtenir ce prix et il n'allait pas le lâcher.
Javert se fit entreprenant, il murmura dans le creux de l'oreille du forçat :
« Mène-moi à ta chambre.
- Viens... »
Et ce fut une redite de la première nuit mais avec un Javert plus empressé. Il bloqua Valjean contre la porte de bois, embrassant ses lèvres, sa gorge, défaisant la robe de chambre et patientant à peine que Valjean ait retiré sa chemise de nuit. Javert se chargea de sa tenue d'ouvrier, laissant tomber à terre la chemise tachée de sang et de poudre et le pantalon sale de boue. Il enleva sa casquette et Valjean découvrit les fameuses tresses de l'inspecteur. Il aurait pu trouver cela charmant...si leur signification n'était pas terrible… Javert le mouchard.
SCÈNE XV
Il ne fallut pas longtemps pour que les deux hommes soient nus, debout l'un contre l'autre. Et Javert reprit ses baisers, profonds, enivrants. Il voulait Valjean, il le voulait complètement. Il avait tué pour avoir ce droit.
Avait-il retrouvé son cœur ? Maudit !
Javert glissa sa cuisse entre les jambes de Valjean, ravi de sentir son excitation alors que le forçat les écartait largement pour lui laisser le passage.
« J'ai envie de toi, Jean. »
Un baiser, une bouche mordant sa lèvre inférieure et Valjean gémissait, perdu dans un abîme de plaisir. Est-ce que c'était le fait d'avoir échappé à la mort ? Ou d'avoir tué ? Mais jamais Javert n'avait été aussi ardent, aussi fougueux. Même dans leur jeunesse, à Toulon. Même à Paris, en 2019. Même à Montreuil, dans les affres du désespoir.
Le policier claqua ses mains de chaque côté de la tête de Valjean, l'emprisonnant avant de descendre sur ses genoux et de se retrouver face au sexe, dressé haut du forçat.
« Dieu Fraco... »
Une bouche, chaude, douce, délicieuse, le prit avec ardeur. Valjean avait connu cela, la bouche de Javert, plusieurs fois, mais là, c'était la bouche de son Javert.
L'homme qui l'a connu dans la bagne de Toulon.
L'homme qui l'a surveillé dans les rues de Montreuil.
L'homme qui l'a poursuivi en plein Paris.
C'était encore meilleur en sachant cela.
Les mains de Valjean se posèrent parmi les tresses de Javert et serrèrent avec force. Javert apprécia la sensation et fredonna son contentement.
Il était à genoux devant une bite pour la première fois de sa vie et il avait fallu que cela soit celle de Jean Valjean.
Quelle ironie !
Valjean se sentait venir mais refusait de le faire de cette façon. Ils n'étaient pas des animaux en rut, ce n'était pas le bagne et ils pouvaient s'aimer avec tendresse. Valjean fit reculer Javert qui relâcha son sexe avec une bruit obscène.
« Au lit ! Je te veux aussi mais pas comme ça ! »
Valjean plaça ses mains sous les bras de Javert et le tira avec force pour le faire se relever. Il ne savait pas comment fonctionnait l'esprit de Javert, mais il ne voulait surtout pas que cet amour devienne une sorte de pénitence pour le policier. Une façon de se rabaisser.
Quelque chose de sale et de honteux !
Valjean entraîna Javert jusqu'au lit où il le déposa avant de l'embrasser. Calmer l'ardeur, offrir de la tendresse, montrer de l'amour.
« Je t'aime, murmura Valjean.
- Que Dieu m'aide, je crois que je t'aime aussi, » avoua Javert, les yeux brillants de larmes retenues.
Et voilà c'était dit.
Oui, mais était-ce vrai ?
Ce n'était pas le premier serment d'amour que le policier lui faisait. Javert n'était pas un menteur mais il ne savait pas vraiment ce que signifiait l'amour.
Une nuit d'amour.
Valjean apprécia les mains du policier posées sur ses épaules, il aima les baisers tout d'abord timides de Javert qui peu à peu s'enhardissaient, il adora les touches sensuelles qui lui faisaient perdre la tête.
« Fraco... Que veux-tu de moi ?
- L'oubli… L'amour… »
Car j'ai eu raison, hein ? J'ai eu raison ?
J'ai eu raison de ne pas mourir ?
Valjean savait comment agir. Il songea, amusé, au lieutenant Javert et s'apprêta à jouer la même scène que lui. Il descendit explorer le corps tendu de Javert, embrassant les mamelons de son inspecteur.
Javert était tellement réactif, personne ne l'avait touché ainsi. Personne ne l'avait touché d'ailleurs. A moins de vouloir le serrer et lui faire du mal.
Personne ne l'avait touché avec douceur. Sauf Valjean.
L'inspecteur, si raide et si austère, se mordait la lèvre inférieure pour ne pas gémir à voix haute.
Puis Valjean embrassa son ventre tandis que ses mains caressaient les cuisses du policier, remontant jusqu'à l'entrejambe. Avant de prendre le sexe dur et dressé de Javert dans sa bouche. Ce n'était pas quelque chose qu'il savait faire, il ne l'avait pas fait souvent, il s'appliqua.
De toute façon ce n'était pas comme si Javert en avait l'habitude lui aussi. Il ne fallut pas longtemps pour le défaire, des caresses appuyées sur des testicules gonflées, une main glissant dans un mouvement de va-et-vient et une bouche bien affairée.
Enfin, les doigts du policier tirèrent sauvagement les cheveux blancs de Valjean pour le forcer à prendre sa bite encore plus profondément alors qu'il se déversait.
Valjean sentit le réflexe nauséeux le prendre et il lutta pour ne pas vomir le sperme de Javert. Des larmes se mirent à couler sur ses joues, se perdant dans sa barbe.
Enfin, Javert se reprit. Il fit reculer Valjean et le força à se coucher sous lui. Renversement de position avant d'embrasser passionnément le forçat.
« Dieu Jean. C'était... »
Javert n'avait pas de mot pour désigner le plaisir intense qu'il venait de ressentir. Il le montra par ses baisers, ses caresses, ses sourires.
« Où as-tu appris à faire cela ? »
Sujet épineux.
On songeait au bagne, naturellement. Et pourtant, Valjean était resté chaste au bagne, n'ayant aucune envie de jouer cette parodie de l'amour interdite par l'Église et la Prison.
« Je ne l'ai pas appris. Tu es le premier à qui je fais ça. »
Javert le regarda intensément, le regard du policier, il fouilla le visage de Valjean à la recherche du mensonge. Il n'y en avait pas. C'était la vérité !
« Alors tu as un don pour tailler des plumes [faire des fellations] !
- Salopard !, s'écria Valjean.
- Voyons si je peux te rendre la pareille. »
Un sourire suffisant. Javert se sentait bien, il voulait donner autant de plaisir à Valjean que ce qu'il venait de ressentir.
Sans songer au bagne !
Surtout sans songer au bagne !
Merde le passé !
Javert ne perdit pas de temps en préliminaires et en caresses, il voulait faire gémir Valjean et l'avoir en son pouvoir. Enfin ! Les mains du policier forcèrent les cuisses de Valjean à s'écarter pour lui et sa bouche s'empara de la bite douloureuse avec entrain.
« Fraco… Dieu... »
Ce fut tout ce que pouvait dire Valjean, son plaisir se construisait, doucement mais sûrement. Javert était plus doux qu'à genoux devant lui, il le prenait profondément, testant ses capacités à avaler et à sucer.
Prenant garde aux dents et jouant de sa langue.
Valjean ne put résister à l'envie de taquiner l'argousin :
« Je ne suis...pas le seul…à avoir un don pour les plumes... »
Javert répondit par un doigt d'honneur et accéléra le rythme. Cela suffit à défaire Valjean.
Puis, ceci fait, il remonta se placer face à Valjean, les yeux dans les yeux avant de refermer les siens et d'embrasser intensément son compagnon, se goûtant mutuellement dans la bouche de l'autre.
« Je n'ai jamais touché une bite de ma vie, murmura Javert. Tu es le premier à me donner envie, le premier que je désire, le premier que je veux… Maudit forçat !
- Même au bagne ? Sur des milliers de forçats, comment as-tu pu me reconnaître après toutes ces années ?
- Touché ! Je t'ai peut-être remarqué au bagne, c'est exact.
- Remarqué de quelle manière ? »
Javert se mit à rire avant de capturer les lèvres de Valjean, encore, dans un baiser ardent.
« Tu veux être flatté Jean Valjean ?
- Raconte-moi et je te parlerais d'un jeune garde de Toulon qui était impressionnant dans son uniforme gris…
- Vraiment ? »
Les deux hommes, devenus âgés, sur le déclin de leur vie, s'examinaient avec soin. Oui, ils pouvaient retrouver ces jeunes hommes dans leurs yeux, dans leurs silhouettes, dans la courbure de leurs mâchoires.
Javert caressa le front de Valjean, laissant glisser ses doigts dans les cheveux, d'une belle blancheur.
« Je t'ai remarqué car tu n'étais pas comme les autres forçats. Tu étais fort, puissant et insoumis. Dangereux ! Tes yeux étaient brûlants et ils refusaient de s'abaisser. Tu m'attirais car je savais que tu étais à surveiller. Et j'ai eu raison ! Tu étais toujours à essayer de trouver la faille pour t'évader.
- Un passeport jaune, admit amèrement Valjean.
- Pas seulement ! Il y avait d'autres brutes au bagne et j'ai en connu des centaines. Mais d'aussi forts que toi, jamais ! Et en même temps, je ne te comprenais pas. Tu étais si bon, si bienveillant, tu te sacrifiais pour tes camarades. Je t'ai vu tellement de fois ployer sous une charge trop lourde et crânement avancer ! Soulever cette cariatide était un exploit ! Tu étais fascinant ! Tirer ce mât de bateau était une gageure. Oui, je t'ai remarqué et je ne t'ai jamais oublié. Tu as hanté quelques-uns de mes rêves et ils n'étaient pas...toujours chastes...
- Et tu m'as reconnu à Montreuil…
- Dés que je t'ai vu, j'ai su que tu n'étais pas ce que tu disais être. Mais j'attendais la preuve ultime avant de t'arrêter.
- Mon garde-chiourme devenu mon chef de la police ! Tu avoueras que ce n'était pas de chance quand même !
- Sûr, » admit Javert en riant.
Ils rirent ensemble.
Oui, la vie avait été étrange, pleines de coïncidences. Tout n'avait pas été exploré, ils auraient pu se retrouver Maison Gorbeau, ils auraient pu rejouer la scène de la confrontation devant le lit de mort de Fantine, ils auraient pu se reconnaître à l'église Saint-Étienne. En fait, Valjean se rendit compte que d'autres vies pouvaient être revécu.
« Alors ce jeune garde ?, fit Javert, l'air de rien.
- Un beau jeune homme, mais si froid, si méprisant. On parlait souvent de toi parmi la chiourme tu sais.
- De moi ? Le rabouin ?
- Tu n'étais pas autant détesté que les autres gardes. On savait que tu étais sévère mais juste. Et tu étais si jeune. Quel âge avais-tu lorsqu'on s'est rencontré pour la première fois ?
- Mhmmm. Laisse-moi réfléchir. J'avais seize ans certainement.
- Dieu du Ciel. Tu n'aurais pas du être là si jeune. »
Javert leva les yeux au Ciel, il ne reniait pas son passé de garde-chiourme. Il n'avait fait que son devoir et l'avait fait de son mieux. C'était cela qui avait attiré le regard de M. Chabouillet et en avait fait son protecteur, lui ouvrant les portes de la police.
« Et tu as des yeux magnifiques !, poursuivit Valjean.
- Mes yeux ? Ce sont de ma mère, je n'y ai aucune part.
- Je sais, » sourit Valjean.
Tu me l'as déjà dit.
« N'empêche qu'ils sont magnifiques. Ils étincellent, surtout quand tu es en colère ! Merveilleux !
- Je ne te savais pas flatteur Jean. »
Javert se moquait gentiment du vieux forçat et l'embrassa encore pour le faire taire.
Assez d'assauts de mondanité ! Javert s'étendit, apaisé par l'amour, Valjean se plaça contre lui, un bras protecteur se glissa sur la poitrine du policier.
Une bougie fut soufflée et l'obscurité tomba dans la chambre.
Une nuit de sommeil pour essayer d'oublier les fantômes et les remords.
Et la vie redevint une routine.
C'était toujours étonnant de voir comment la banalité pouvait rapidement s'installer dans une vie. Valjean l'avait vécu plusieurs fois maintenant mais cela le surprenait toujours.
Car cette nuit fut suivie d'une autre nuit et encore d'une autre. Javert était plus proche de lui que jamais dans toutes leurs vies.
Et cette première nuit fut suivie par un premier matin. Le policier ne quitta pas le forçat aux petites lueurs du jour, il resta couché contre lui et dormit d'un bon sommeil.
Valjean l'examina un instant, étonné de ne pas voir l'inspecteur remettre prestement ses culottes et le quitter comme un amant quitte sa maîtresse, furtivement et promptement.
Le forçat se recoucha contre Javert et se permit quelques minutes de repos supplémentaires. Quelques heures…
Au contraire, les deux hommes se réveillèrent assez tard dans la matinée.
Le premier matin.
« Bonjour Jean, murmura la voix, encore rauque de sommeil du policier.
- Bonjour, » répondit le forçat, tellement content d'entendre son prénom de si bon matin.
Un sourire, doux. Javert ne savait pas sourire, il apprenait. Valjean glissa une main pour caresser doucement le visage de son amant. Ils n'avaient même pas terminé de le soigner la veille, trop occupés à se tranquilliser l'un l'autre, trop occupés à se parler.
« Tu as bien dormi ?, » demanda Valjean.
Cela fit rire Javert qui rétorqua en s'étirant comme un chat, les bras étendus derrière lui.
« Oui, mon greluchon [amoureux] ! »
Les deux hommes rirent. Valjean se recoucha et força Javert à se décaler, le policier posa sa tête dans le creux de son épaule, étonné de voir à quel point elle était faite pour lui.
« C'est bien ma scie [femme légitime mais ennuyeuse]. »
Il était tard, si tard. L'inspecteur Javert était en retard pour la deuxième fois de sa vie à son travail. La première fois avait eu lieu lorsqu'il était venu rassurer ses collègues sur sa survie après le Pont-au-Change.
« Et pour l'ordinaire [le repas] ?
- Monsieur le cogne a les crocs [a faim] ?
- La bagatelle ça creuse, le fagot ! »
SCÈNE XVI
Javert se tordit pour capter les yeux de Valjean. Un nouveau regard, pétillant de joie, de la part du policier fit frissonner de joie Valjean, mais il ne devait pas s'investir trop. Il avait trop souffert durant toutes ces vies. Ce damné mouchard perçut la retenue dans les yeux si limpides du forçat. Il perdit son sourire et murmura :
« Que se passe-t-il Jean ? »
Puis, sans laisser le temps à Valjean de répondre, le policier se méprit sur la signification de cette soudaine détresse.
« Pardonne-moi, je suis un jobard. Je ne te parlerais plus en argot, j'imagine bien que cela ne doit pas éveiller de bons souvenirs chez toi.
- Ce n'est pas cela, le rassura Valjean. Même si cela me fait étrange d'entendre parler une langue que je me suis juré d'oublier.
- Alors c'est moi ? Je suis trop entreprenant. Je vais te laisser. »
Javert allait se redresser mais la poigne forte de Jean-le-Cric le retint dans une prise implacable.
« Certainement pas ! Je suis juste en train de repenser à cette nuit.
- Ho, je vois. »
Javert ne souriait plus, ne se sentait plus à l'aise, Valjean le sentit se raidir dans ses bras et il détesta cette sensation.
« Je suis désolé Jean, je ne me permettrais plus de venir te déranger en pleine nuit. Les soucis de police resteront au commissariat.
- Mais non, voyons ! Seulement, je suis encore sous le choc. Je n'ai pas l'habitude qu'on tue pour moi. »
Ces mots, tellement incongrus, achevèrent de briser la belle entente. Javert s'échappa et s'assit sur le lit. Valjean regardait le dos, long et mince, du policier, il n'était pas vierge de cicatrices. Il portait des marques de fouet et des blessures dues à sa vie dangereuse. Valjean posa sa main sur le dos et caressa doucement, sentant les muscles bouger sous ses doigts.
« Je n'aurai pas du te le dire…
- Je suis content que tu me l'ais dit. N'est-ce-pas ainsi que cela fonctionne ?
- Quoi ? »
Javert s'était retourné pour regarder Valjean, interrogatif.
« Un couple ?, rétorqua Valjean, incertain.
- Nous formons une jolie paire. Un couple ? »
Le sourire revint, amusé, légèrement ironique.
« Un couple d'invertis… »
Javert se leva et saisit ses vêtements froissés sur le sol. Il s'habilla rapidement et Valjean le regarda faire. Ce n'était pas l'inspecteur Javert, c'était le mouchard. Ses vêtements puaient la sueur et la poudre noire. Valjean regardait aussi les tâches de sang, le sang de l'homme que Javert avait tué. Égorgé.
Un bain et un rasage auraient fait du bien au policier mais il n'en était pas question. Javert, enfin habillé, saisit le regard de Valjean et fut surprit d'y lire le désir.
Un sourire, gouailleur, le mouchard revint sur le lit et rampa jusqu'à l'homme étendu, totalement nu, sur le lit.
Un baiser, sans prendre garde à l'haleine de la nuit. Ils avaient connu bien d'autres soucis d'odeur et d'hygiène dans leur vie.
Et Javert approfondit le baiser, il se savait désiré et cela changeait toute la donne. Merde ! Il avait tué pour avoir le droit d'être avec Jean Valjean.
Valjean se laissait caresser, embrasser, convoiter ainsi, les mains de Javert glissait sur une de ses cuisses, l'écartant pour lui permettre de s'installer plus commodément. Puis, la main caressant toujours la cuisse, ferme et musclée, Javert embrassait et mordait la gorge tendre de Valjean, ravi d'entendre ce dernier gémir doucement.
Quels âges avaient-ils ? Ils avaient déjà fait l'amour la veille au soir. Et pourtant...
Valjean plaça ses mains sur les épaules vêtues de Javert, perdu dans l'odeur forte, masculine du mouchard, puis les mains partirent dans la nuque, les cheveux du policier.
« Je me fous d'être un inverti, murmura Javert dans le creux de l'oreille de Valjean. J'ai passé ma vie à être en-dehors de la société. Je peux continuer ainsi éternellement. Mais qu'en dit le si pieux M. Madeleine ? »
Un baiser, encore plus profond. Oui, le désir revenait, plus brutal, plus puissant. Javert le manipulait si bien.
Mieux que les autres en fait. Ce Javert-là le connaissait, ce Javert-là avait brûlé tous ses vaisseaux. Il faisait ses choix en toute connaissance de cause.
Et il était prêt à se damner. De toute façon, n'allait-il pas le faire au Pont-au-Change ?
« M. Madeleine avait beaucoup d'admiration pour son chef de la police, » admit Valjean.
Un ricanement dédaigneux et Javert mordit fort la peau fragile de la gorge de Valjean à la marquer. Ce qui provoqua un gémissement éhonté de la part du vieux forçat, embarrassant ce dernier au-delà de tout.
« M. Madeleine aurait été un imbécile s'il l'avait fait ! Sauf votre respect. Monsieur le maire n'était pas un imbécile.
- Et si ses pensées concernant son chef de la police n'avaient pas toutes été dictées par la peur ?
- Je l'aurai su.
- Vraiment ?
- Tes yeux sont limpides. Et j'y ai toujours lu l'appréhension, la méfiance…, la haine...
- M. Madeleine savait cacher ses sentiments les plus profonds. »
Un rire, suffisant puis Javert reprit la bouche du maire de Montreuil, glissant d'autorité sa langue dans celle de M. Madeleine.
« Menteur… , » souffla Javert, ses lèvres tout contre celles de Valjean.
Puis ce ne furent que des gémissements et des halètements qui remplirent le silence de la chambre…
Ensuite, le plaisir encore chaud au creux de leur rein, les deux hommes prirent le petit-déjeuner devant une madame Toussaint, surprise mais silencieuse devant la présence du policier, si tôt à la table du maître.
Cette scène domestique se renouvela…
La routine s'installa si vite.
La première fois, Valjean avait passé dix mois à connaître le bonheur avec Javert. Régulièrement le policier venait le retrouver pour un repas et une nuit d'amour.
Valjean s'attendait à revivre la même chose...et il fut agréablement surpris.
Non, il ne vit pas une redite de sa dernière vie à Paris…
Javert était plus amoureux, ou plus désespéré, dans cette vie. En fait, l'inspecteur de police passait la majorité de ses nuits au côté de Jean Valjean. Et pas que les nuits. Il était régulier que le policier rentre de son travail pour rejoindre Valjean.
Et ça, Valjean ne l'avait jamais vécu.
La première fois le surprit et l'inquiéta. Il s'attendait à un nouveau drame.
On frappa à la porte et Javert se tenait là. Seul, sans blessures, sans collègues et un sourire incertain.
« Que se passe-t-il ?, demanda Valjean, paniqué sans vraiment savoir pourquoi.
- Je voulais te voir. »
Ce fut tout. Le policier attendait, prêt à repartir.
Et cela frappa Valjean aussi fort que la foudre.
Javert voulait juste le voir, passer du temps avec lui. Le sourire de Valjean pouvait éclairer toute la rue. Est-ce que cette vie serait vraiment la dernière ?
« Entre ! Je t'en prie ! »
Un mouvement de chat, fluide et méfiant et l'inspecteur retira son uniforme. Il était repassé chez lui, rue des Vertus, pour se changer, se laver, se raser.
Il avait passé une journée à se demander quoi faire de Valjean et la réponse fut simple. Aller le voir et profiter de sa présence.
Ce fut une révélation !
Le lendemain de l'arrestation, lorsque l'inspecteur Javert pénétra dans les locaux de la préfecture de police, où il savait que Vidocq l'attendait pour son rapport dans le bureau du préfet en personne…, lorsque le policier, fatigué et encore choqué de vivre, faisait résonner ses bottes sur le sol de pierre de la Préfecture…, il fut accueilli par une salve d'applaudissements.
Il retomba de ses nuages pour observer autour de lui avec stupeur.
L'ensemble des policiers de la Préfecture l'applaudissait et le félicitait. Patron-Minette était tombé !
Tout le monde remarqua l'air stupéfait du policier. Cela ne lui allait pas et le rendait stupide.
Puis, le chef de la Sûreté s'approcha, continuant à applaudir, le regard amusé et moqueur. Suffisant comme à son habitude.
« En retard le cogne ! Faut-il un nouveau chapeau de papier ?
- Que se passe-t-il ?, murmura Javert, se maudissant en sentant ses joues brûler.
- Un cogne courageux le Javert ! Qui aurait cru cela d'un connard d'argousin tel que toi ?
- Comment cela ?
- Il a été question d'une récompense. Pour ton action d'éclat.
- Action d'éclat ? »
Javert était perdu, les applaudissements cessaient. On ne comprenait pas ce qui se passait.
« L'arrestation de Patron-Minette au grand complet, pardi ! Tu crois que je parlais de quoi ? »
Un rire, amer, choqua tout le monde et Javert secoua la tête.
« Je refuse d'être récompensé pour...un meurtre… Merci bien le Mec. »
La voix avait été assez faible pour que seul Vidocq l'entende, le sourire disparut remplacé par la consternation.
« Javert…, commença le chef de la Sûreté.
- Merci tout le monde !, lança Javert à la volée. Nous avons fait du bon travail ensemble. »
Quelques sourires, soulagés, apparurent et Javert put disparaître de la salle de garde, suivi par le Mec, décontenancé.
Vidocq songeait avec aigreur au chapeau abandonné sur le parapet du Pont-au-Change. Dés que la porte fut refermée sur eux et qu'ils se retrouvèrent dans un couloir sans aucun témoin, Vidocq saisit brutalement le bras de Javert et l'obligea à se retourner vers lui.
« Putain ! Javert ! C'est quoi ces conneries ?
- Attends d'avoir mon rapport le Mec ! Je suis sûr que Gisquet sera heureux de me casser.
- Putain ! T'es trop con le cogne ! Tu étais sous couverture. Tu as suriné un gonze, la belle affaire ! »
Javert sourit, avec aigreur. Au fond de lui, quelque chose se réveillait et grondait. Le respect de la Loi ? Le tigre légal n'était pas mort, noyé dans la Seine.
« Je ne pensais pas tuer un jour un homme sans défense. Tu vois ? Je ne vaux pas mieux qu'eux.
- Ta gueule Javert ! Tu aurais préféré crever c'est cela ? Et qu'est-ce qui serait arrivé aux bourgeois qui vivaient dans la baraque ? Tu te souviens des Chauffeurs du Santerre ? »
Javert ne dit rien. Il se souvenait de cette affaire, en effet. Il avait du travailler avec Vidocq, cela lui avait permis d'obtenir le grade d'inspecteur de Première Classe et la place de chef de la police de Montreuil-sur-Mer.
Les Chauffeurs du Santerre était une bande de criminels qui avait sévit en Picardie entre 1818 et 1820, entre Péronne et Montdidier. Comme la police locale n'arrivait pas à mettre la main sur les coupables, le préfet de la Somme avait demandé de l'aide de Paris. Le gouvernement envoya Vidocq, chef de la jeune Sûreté, sur place.
Ce fut une affaire d'infiltration et de surveillance. Vidocq réussit à faire arrêter les principaux membres de la bande. On les jugea et on les condamna à mort en 1820. Le plus connu et qui entra dans la postérité fut le chef de la bande qui se révéla être une femme, Prudence Pezé, dont le surnom était la Louve de Rainecourt.
Seulement Vidocq n'avait pas agi seul, il avait à ses côtés un policier fraîchement arrivé de Marseille, un inspecteur de deuxième classe. Un homme nommé Javert dont on connaissait l'excellence du travail. M. Chabouillet avait tout fait pour que la valeur de son protégé soit reconnue et employée à bon escient.
Javert ne fut pas heureux de retrouver un ancien forçat de Toulon en tant que chef de la Sûreté mais il se montra obéissant et efficace. De la belle ouvrage !
Vidocq se révéla un merveilleux instructeur et Javert devint un excellent mouchard.
Les victimes mourraient dans d'atroces souffrances, les Chauffeurs torturaient les malheureux sur lesquels ils avaient posé leur dévolu. Ils n'hésitaient pas à brûler leurs pieds afin de leur faire avouer où était caché leur argent.
L'état de leurs victimes était atroce, Javert ne l'avait jamais oublié. Patron-Minette ne faisait qu'utiliser des méthodes bien affinées.
« Ce n'est pas la même chose, Vidocq, souffla le policier.
- Tu as tué combien de ces salopards Javert ? Et cela t'a permis de monter en grade ! Tu fais la fine bouche maintenant ? Pourquoi ? Tu préfères riffauder [tirer] que suriner [égorger] ?
- PUTAIN ! C'ÉTAIT UN MEURTRE ! UN MEURTRE ! Un putain de meurtre... »
Vidocq examinait son subalterne avec consternation et ressentiment.
Ils avaient travaillé ensemble durant des années, avec plus de mépris que de respect d'ailleurs. Javert devait être la seule personne à parler aussi insolemment au chef de la Sûreté sans que le Mec ne lui en retourne une.
Les Chauffeurs de Santerre n'était qu'une affaire parmi d'autres qui les avaient forcés à se côtoyer.
Javert avait baissé la tête et tout son corps tremblait de rage, d'accablement…
Le cri de colère de Javert avait fait s'ouvrir des portes et des visages apparaissaient, curieux de savoir qui provoquait tant de tapage.
« Un meurtre ?, reprit Vidocq. Alors je devrais te foutre en tôle, c'est cela ?
- OUI !, clama Javert.
- Cela pourrait s'arranger inspecteur si vous continuez à faire autant de vacarme devant ma porte. »
Le préfet en personne contemplait sans aménité les deux hommes dans le couloir. A ses côtés se tenait M. Chabouillet, horrifié par les propos de Javert et de Vidocq qu'il venait d'entendre.
Javert se recula et lutta pour reprendre un visage impassible. Vidocq retrouva aussitôt un sourire suffisant, si agaçant. Un forçat devenu chef de la police !
« Dans mon bureau !, » jeta M. Gisquet, sèchement.
SCÈNE XVII
Javert obéit, soumis, respectueux, obséquieux. Vidocq salua ironiquement M. Chabouillet en passant près de lui.
La porte du bureau du préfet se referma, Chabouillet se glissa à la suite des deux hommes venus faire leur rapport sur la veille.
« Alors ?, » demanda le préfet.
Alors… Javert fit son rapport, conscient qu'il offrait une faute professionnelle assez grave pour permettre au préfet de le chasser sans ménagement, voire d'obtenir son incarcération.
Patron-Minette, infiltration, surveillance, trois jours, Babet, suspicion, combat...puis meurtre de sang-froid…
Vidocq ne pouvait rien faire pour rattraper les choses, il contemplait, contrarié, le policier s'enfoncer dans l'infamie. Vidocq ne comprenait pas comment un mouchard aussi talentueux que Javert, sachant mentir avec tant de brio dans le cadre de son travail, ne pouvait pas déformer la vérité lorsqu'il parlait à ses chefs.
Pas un mensonge mais une légère transgression de la vérité.
Enfin, le silence se fit. Consternant.
Dire qu'on avait applaudi l'arrestation, qu'on avait même parlé de récompenser Javert et maintenant…
Mais le préfet de police n'était pas un imbécile. Les barricades étaient passées par là. Et il reconnaissait la valeur de Javert. Le meilleur élément de sa police.
« Que se serait-il passé Javert si vous n'aviez pas tué cet homme ? »
Javert se mit à sourire, amusé qu'on essaye de le sauver, encore et encore, par le même argument.
« Je serais mort, monsieur.
- Et pour l'affaire ?
- Ils seraient morts, sourit Javert, mais avec une telle amertume que chacun en fut choqué.
- Javert !, reprit durement le préfet. Des victimes ! Et vous traitez cela avec une désinvolture qui frôle...
- Je suis désolé, monsieur. Je ne suis pas indifférent. Mais...
- Javert, souffla M. Chabouillet. Aviez-vous le choix ? »
Lorsque l'inspecteur Javert demanda à être renvoyé par M. Madeleine, il avait accepté par avance la condamnation et le renvoi. Il en était de même à présent.
Javert était un esprit simple, il y avait les coupables et les innocents, il y avait les criminels et les policiers. Un policier commettant un crime était indigne de son poste. Il n'y avait pas à tergiverser.
Donc, il devait être renvoyé. Cela n'était pas discutable.
Javert était un esprit simple.
« Non, reconnut Javert, mais cela ne change rien au problème. »
La Seine !
On pensa à la Seine !
Il ne fallait pas laisser le policier seul sinon il retournerait à la Seine et mettrait définitivement fin à cette situation. Il fallait le surveiller et l'attacher à un bureau sans le laisser libre de ses mouvements. Un collègue ? Rivette ?
Sinon...
Mais le préfet en avait assez de cette situation, Javert l'agaçait. Il claqua des poings sur la table et asséna sèchement :
« Je veux un vrai rapport écrit, Javert ! Pas des aveux pour homicide ! Vous allez recommencer votre rapport en insistant sur les différents choix qui vous étaient proposés. Vous me parlez de meurtre, je suis d'accord !, mais je vois plutôt de la légitime défense. Nous sommes confrontés à des choix durant une enquête. Vous avez fait un choix. Je veux qu'il soit circonstancié dans votre rapport ! »
Le préfet rendit le dossier d'un geste brutal à Javert. Un vrai soufflet en plein visage.
« Et cessez de vous lamenter ! Vous êtes un policier assermenté, un inspecteur de Première Classe ! Si vous ne pouvez plus faire face, je vais vous mettre au pas ! Croyez-moi ! »
Un silence profond succéda à ces paroles pleines d'irritation. Puis M. Gisquet poursuivit, la voix doucereuse, concluant son discours ferme par une flèche du Parthe :
« Ce matin, j'ai reçu une convocation officielle à votre nom, Javert, de la part du ministre de la justice. Vos damnés rapports ont eu un effet ! Il va sans dire que votre absence mettra fin à votre...rébellion... Vous et moi sommes convoqués, je n'irais pas seul parler en votre nom. »
Javert était ébloui. Se pourrait-il que toutes ses observations pour améliorer le système aient été entendues ?
Un vrai sourire apparut sur les lèvres fines du policier. Le premier depuis...un temps indéfini...
Cela détendit l'atmosphère. Javert ramassa son rapport, tombé sur le sol, dans la violence du préfet mais il se sentait si bien. Comme si un poids venait d'être retiré de ses épaules.
Le préfet le regardait avec appréhension. Ainsi que M. Chabouillet et Vidocq.
« Quand aura lieu cette convocation, monsieur le préfet ?, demanda Javert.
- JE vous donnerais l'information en temps et en heure ! Allez réécrire ce rapport inique et me chasser d'autres escarpes, inspecteur. Le chef de la Sûreté a d'autres dossiers en souffrance. Vous pouvez vous rendre utile.
- Oui, monsieur le préfet, fit Javert, conciliant. Je vous suis tout dévoué. »
On se détendit. Peut-être...il y avait une possibilité de sauver Javert de lui-même ?
Vidocq s'approcha de Javert et posa une main apaisante sur l'épaule de son subalterne. Il était temps de quitter le bureau du préfet.
On se salua et on partit.
Dans le couloir, les deux hommes se retrouvèrent de nouveau seuls. Vidocq contempla Javert, mécontent.
« Putain le cogne ! Tu peux pas la boucler ?
- Un meurtre, Vidocq et tout le monde l'oublie. Tu ne trouves pas cela ironique ? »
Ils marchèrent, épaule contre épaule, dans les couloirs de la Préfecture, rejoignant la salle de garde afin de trouver un fiacre pour aller au Siège de la Sûreté.
« Ironique ?, reprit Vidocq.
- J'ai puni des criminels pour meurtre. Sans pitié. J'ai arrêté et conduit des hommes à la Veuve à cet effet. Et me voilà un meurtrier mais chacun veut en faire un acte héroïque. Amusant, non ?
- Tu es devenu tellement compliqué Javert. Tu allais mourir, tu t'es défendu. Tu vieillis le cogne, à une époque tu te posais pas de questions.
- J'aurai du refuser de le tuer.
- Et tu serais mort ! Gisquet a raison, tu sais. Tu dois réécrire ton rapport. Tu n'es pas objectif.
- Un meurtre reste un meurtre ! Ce n'est pas une question d'objectivité ! »
Le rire de Vidocq résonna, haut et fort dans la salle principale de la Préfecture, attirant le regard des policiers présents.
« Mon cher cogne ! Tu es un jobard ! Tu as tué un type mais tu m'as permis de sauver une famille. Je n'aurai rien pu faire pour empêcher cela sans ton intervention.
- Un héros c'est cela ?, murmura Javert, sombre.
- Bienvenu dans la Sûreté, cher inspecteur. »
Un rire, partagé. Le policier et le forçat. Deux collègues travaillant ensemble et dont les méthodes n'étaient pas toujours acceptables.
Le chef de la Sûreté n'était pas un homme très bien vu des services officiels de police. Vidocq utilisait des méthodes qui frôlaient l'illégalité, voire qui l'étaient réellement. Utilisation de mouchards, de punaises, surveillance et délation, infiltration de bandes de criminels sous des alias, pots-de-vins et paires de gifles... Un policier-mouchard, un mouchard-policier.
Javert avait beaucoup appris de lui.
Ils avaient sensiblement le même âge. Deux hommes venus du bagne, entrés dans la police et vieillis sous le harnais. Deux camps opposés mais réunis dans un but commun.
Javert découvrait avec écœurement qu'il avait passé une ligne. Le policier irréprochable était mort dans la Seine et maintenant il devait tergiverser avec la loi. Il n'obéissait plus strictement à ses principes mais il avait sa propre morale.
Ce qui lui fit mal.
« Bienvenu dans la Sûreté, répéta Javert. Putain ! J'ai besoin d'un glace.
- Viens !, proposa Vidocq. Je t'en offre un au café « Suchet ».
- Je refuse de participer à une compétition.
- Petit joueur ! Javert l'argousin qui ne sait pas picter [boire] sans rouler sous la table.
- Pardon le Mec, je n'ai pas roulé sous la table !
- Javert, Javert, Javert... »
Et les deux hommes quittèrent la Préfecture de police...
Normalement, il était interdit de boire durant le service, le chef de la Sûreté avait bataillé assez pour l'imposer à ses hommes. Il faisait une exception pour Javert.
Il était évident que l'homme était fragilisé.
Il était évident qu'il fallait le soutenir.
Il était évident que c'était indispensable à la survie même de l'inspecteur.
En finissant son deuxième verre d'eau d'affe, Vidocq lança l'air de rien à son vis-à-vis :
« Tu as quelqu'un qui t'attend Javert ? »
L'air de rien mais les yeux très attentifs à lire la réponse dans le gris métallisé des yeux de Javert.
« Pourquoi ? Tu veux m'accompagner Vautrin ?
- Je voudrais que tu ne sois pas seul. Tu comprends cela le cogne ? »
Ne pas faire confiance à Vidocq, un ancien forçat, un homme qui s'était évadé du bagne de Toulon alors que Javert était de surveillance, était un credo pour Javert.
Peut-être...était-il temps de comprendre que les hommes pouvaient changer...
« J'ai quelqu'un, avoua Javert, précautionneusement.
- Merde !, rit Vidocq, s'étouffant dans son verre. Raconte-moi cela ! »
Nouveau verre. Mais cette fois-ci, on buvait ensemble et non l'un contre l'autre.
« Un ami.
- Tu es de ceux-là ? Je ne l'aurai jamais cru. Faudra que je le raconte à Coco-Lacour ! Tu sais qu'il me l'a dit le bougre ?
- Dis quoi ?
- Que tu étais de la jacquette. Note que je m'en fous avec qui tu te couches tant que tu gères tes affaires.
- Vidocq...
- Alors c'est qui ? »
Javert ne dit plus rien, il sirotait son verre mais le chef de la Sûreté n'était pas un imbécile.
Il sourit, encore plus moqueur, estomaqué par ce qu'il comprit.
« NON ! Ce fameux fagot ! Ce Fauchelevent ! Merde ! Toi et un fagot ! Cela se fête !
- Vidocq, tu mériterais une paire de baffes.
- Allez avoue ! C'est qui le Fauchelevent ? Je le connais ? »
Nouveaux regards. Javert et Vidocq se mesuraient du regard. Et les aveux continuaient. Vidocq...un ami possible ?
« C'est Jean-le-Cric.
- PUTAIN ! Le-Cric ? Je le croyais crevé ? Il a plongé de l'Orion, non ?
- Oui.
- Il a survécu ?
- Oui.
- Putain, tu me le présenteras ?
- Non. »
Un rire partagé, deux verres furent entrechoqués avant d'être vidés.
« Qui aurait cru que l'adjudant-garde Javert allait tomber pour un forçat ?
- Ta gueule Vidocq. »
Une soirée de bavardage et de beuverie.
Un allié pour Javert.
Après la soirée consacrée à l'alcool, Vidocq emprunta un fiacre au nom de la Sûreté et ramena Javert chez lui. Devant son immeuble, le Mec se mit à sourire et lança au cocher l'adresse de Valjean, rue Plumet.
Javert lui jeta un regard noir.
Le chef de la Sûreté n'était ni un imbécile, ni un incompétent.
Dans la bonne rue, Vidocq laissa Javert descendre et lui lança, l'air de rien :
« Le-Cric est gracié, je m'en fous de lui. De toute façon, je n'aurai jamais fait de mal à ton fagot, Javert. Il t'a sauvé l'affe. Je l'ai retrouvé noté dans les registres de la Garde Nationale sous le nom d'un type mort depuis des lustres, Ultime Fauchelevent et j'ai lâché l'affaire. Mais, un conseil, mon cher cogne, ne laisse pas ton robin [avocat] sortir de son trou. Gisquet en a encore après les révoltés de juin. D'ici quelques mois il y aura prescription mais pour l'instant, le daron de la raille les veut tous. Les Amis de l'ABC donnent encore des cauchemars à notre préfet.
- Vidocq..., commença Javert, le pied encore sur le montant du fiacre.
- Ta gueule Javert ! Il y a déjà quelques semaines que tu as cessé d'être cabochard [têtu]. La loi mérite quelques hésitations. Rends-toi simplement compte que tu as cessé d'être un policier irréprochable. Cela fait mal mais c'est comme ça ! Tu as déjà fait ton choix. Accepte-le et vis avec ! »
Javert ne disait rien, droit et raide comme une statue, debout devant la portière du fiacre restée ouverte.
« Tu as voulu te noyer dans la Seine à cause de ça. Rien de bon n'en serait sorti, le cogne. Tout le monde s'en serait foutu. Alors que là… Tu vaux quelque chose. Tu l'as prouvé et, si t'es pas stupide, tu continueras longtemps dans ce registre.
- Tu crois vraiment cela le Mec ?
- Cabochard de rabouin ! Va retrouver ton fagot ! Demain, nous reverrons ton rapport et je te parlerais d'un gonze qui m'indispose.
- Plaît-il ? »
Le chien-loup était intéressé, cela fit sourire le Mec qui secoua la main.
« Que nenni mon poteau ! Demain ! Ce soir, c'est relâche ! »
Un coup fort sur le toit du fiacre et la voiture s'en alla, laissant un Javert estomaqué devant la maison de la rue Plumet.
Oui, la routine s'installait et Javert devait apprendre à accepter ce qu'il était devenu. Un policier qui n'était plus irréprochable et qui avait des faiblesses.
SCÈNE XVIII
Valjean voyait Javert presque chaque jour.
Mais ce qui avait changé radicalement par rapport aux autres vies, c'était la relation qui se nouait entre les deux hommes.
Javert venait passer des soirées avec Valjean. Les deux hommes ne se voyaient plus seulement pour baiser. Il y avait des soirées consacrées aux échecs, des heures de lecture côte à côte dans le salon de Valjean, des discussions tranquilles autour d'un verre de vin… Il y avait une amitié qui se nouait en même temps qu'un amour profond.
Les premières soirées, Toussaint fuyait pour ne pas assister à des scènes gênantes. Mais très vite, la servante se mit à servir deux maîtres au lieu d'un. Naturellement.
Une tasse de café, une tranche de gâteau, quelques admonestations sur la fatigue des deux hommes alors que les heures passaient et qu'ils poursuivaient leur discussion sans fin.
La routine.
Javert avait maintenant son coin sur le canapé et il lisait à la lumière d'une chandelle, tandis que de l'autre côté se tenait Valjean, lisant également. Heureux de la compagnie et du calme. Valjean lisait un peu de tout et n'importe quoi, Javert continuait à faire ce qu'il avait fait toute sa vie, il formait son esprit et travaillait sur le thème de la justice.
Malgré les nombreuses tentatives de Valjean, le policier n'arrivait pas à se détendre avec un simple roman. La lecture était un travail comme un autre.
Régulièrement, l'enfant Pierre venait passer quelques heures en compagnie des deux hommes, content de revoir le policier qui l'avait sauvé. Il commençait à parler de devenir policier. Ce qui faisait lever les yeux au Ciel à Javert et provoquait un sourire amusé chez Valjean.
Un autre membre de l'étrange famille de Jean Valjean.
Cosette et Marius côtoyaient peu le père de Cosette mais cela arrivait. Un dîner et une soirée. Valjean était heureux à vivre de cette façon tranquille.
Heureux ?
Oui, il l'était.
Et le forçat en était ébloui.
Plusieurs mois passèrent ainsi.
Javert abandonnait peu à peu son appartement de la rue des Vertus, il ne lui restait plus grand-chose à cette adresse. Le policier hésitait encore à faire le dernier pas pour emménager définitivement chez le forçat. Il ne savait pas pourquoi d'ailleurs vu qu'il passait toutes ses heures libres chez son compagnon.
Valjean était encore inquiet.
Il s'attendait toujours à un drame. Se réveiller ailleurs, à une autre époque et devoir reprendre à zéro.
A la préfecture, l'inspecteur Javert avait retrouvé un certain équilibre. Suite à l'arrestation de Patron-Minette, le policier avait recouvré son collègue Rivette et ses patrouilles dans Paris. Il était à nouveau attaché au poste de Pontoise.
Il avait réécrit son rapport concernant l'affaire Patron-Minette et maintenant, il devait vivre avec. Le préfet, accompagné de son secrétaire, avaient obtenu une récompense simple pour le policier.
Quelque chose qui avait réussi à faire sourire l'austère inspecteur Javert.
Toute la préfecture et la Sûreté s'étaient cotisées pour offrir un magnifique chapeau au policier, ainsi qu'un somptueux carrick et une nouvelle paire de bottes. Ainsi, le policier était habillé de neuf lorsqu'il patrouillait avec Rivette. Et cela lui allait plus qu'une récompense officielle. Javert n'oubliait pas qu'il était un meurtrier. Et il avait compris pourquoi cela l'avait choqué autant. Lui un cogne !
La mort de Cador avait rappelé en lui le souvenir d'un autre meurtre qu'il avait commis. Javert avait tué la femme Fantine dans un accès de colère. Et cela il ne se l'était jamais pardonné, même s'il avait vécu des années sans vraiment y penser.
Donc Javert vivait avec ses démons et cela allait tant bien que mal.
Et l'image de l'inspecteur Javert avait changé, subrepticement. De l'inspecteur le plus craint de Paris, il était devenu l'homme providentiel. Les victimes l'espéraient, les prévenus savaient qu'il avait toujours une oreille attentive pour eux.
Javert n'arrêtait plus sans laisser le bénéfice du doute. Et le policier se démenait pour trouver des preuves de la culpabilité, il écoutait et enquêtait, il assénait et prouvait, il dérangeait et agaçait.
Et Vidocq l'applaudissait à chaque procès durant lequel le fier inspecteur claquait des preuves sans contestation possible sur le bureau du juge.
Un homme bien.
Un homme d'honneur.
Oui, cet argousin valait quelque chose !
Et Javert enquêtait et ne s'économisait pas. Il était à la poursuite de Lacenaire, il connaissait Claude Gueux, il se fatiguait à chercher l'identité du duelliste qui avait tué le mathématicien Évariste Galois dans les fossés de Paris…
Un homme humble.
Un homme efficace.
Oui, ce cogne était le meilleur de tout Paris !
Certaines nuits, la lecture était abandonnée, les yeux s'étaient dévorés avec trop de soin durant tout le repas, les deux hommes souhaitaient autre chose qu'une amicale discussion autour d'un verre de vin.
Toussaint se rendait compte que l'air était différent, elle n'était pas stupide et comprenait les regards, les sourires cachés et les mots tendus. Elle s'empressait de débarrasser la table et de débarrasser le plancher, laissant les deux hommes livrés à eux-mêmes.
Oui, Valjean n'avait jamais connu cela et il espérait que cela n'allait pas changer.
Il fallait si peu de temps pour se retrouver dans la chambre, devenue leur chambre. Si peu de temps pour fermer le loquet.
Et ils avaient toute la nuit devant eux.
Ils avaient perdu la frénésie des premières nuits. Ils se déshabillaient et se redécouvraient avec ravissement.
Oui, Javert pouvait être doux, la douceur du lieutenant new-yorkais. Il caressait avec affection et tendresse, il embrassait et se chargeait du plaisir de Valjean. Doucement, tendrement, affectueusement…, amoureusement ?
Valjean priait de toutes ses forces pour que cela soit de l'amour.
« Comment s'est passée ta journée ?, demandait Valjean, lorsque Javert le laissait enfin respirer, entre deux baisers empressés.
- Allard m'a lancé à la poursuite de Lacenaire, ce gonze continue à me glisser entre les doigts.
- Et Vidocq ?
- Chut Jean ! Je ne suis pas censé aider le chef du Bureau de renseignements dans l'intérêt du commerce. »
Car la Sûreté avait changé de maître. M. Allard avait remplacé M. Vidocq, poussé à la démission par le ministre de la police en personne, et l'inspecteur Canler était son adjoint. On avait épuré les services de la Sûreté et tous les hommes de Vidocq avaient été remercié. Le cas de l'inspecteur Javert avait fait l'objet d'âpres discussions. Le vieux lion l'avait défendu, comme à son habitude, et Javert avait conservé son poste grâce à la protection sans faille de M. Chabouillet.
Donc Javert conservait une place étrange au sein de la police. De la Préfecture, de la Sûreté, du commissariat de Pontoise, du Premier Bureau… Un homme dévoué mais insaisissable. De plus, le policier était vu comme une sorte d'expert concernant la question de l'organisation judiciaire.
Ce qui faisait toujours rire aux larmes Vidocq.
Javert l'argousin proposant des améliorations sur le bagne et la prison ! C'était à en mourir de rire !
Et Javert était complètement d'accord avec l'ancien chef de la Sûreté.
De temps en temps, le mouchard offrait de l'aide et des informations au chef du Bureau. Ce qu'avait créé Vidocq était étrange et novateur, une sorte de bureau de police officieuse. Une police privée. Et les demandes affluaient.
Vidocq faisait toujours parler de lui et Gisquet tempêtait régulièrement contre ce damné forçat !
« Vidocq avait besoin de toi ?, reprit Valjean, essoufflé par les caresses de Javert.
- Le Mec voulait quelques informations sur un de ses clients. Je n'ai pas fait grand-chose qu'apporter quelques dossiers sortis des archives.
- Javert le mouchard.
- Dis mon nom, soufflait Javert, en embrassant le lobe de l'oreille.
- Fraco ?
- Mhmmm. Jean... »
Des mois heureux.
Vraiment heureux.
Jusqu'au coup d'arrêt.
Javert était au commissariat de Pontoise. Il gérait la paperasse que le commissaire Gallemand, toujours aviné, négligeait. L'inspecteur était fatigué. Il devait songer à la retraite ou à restreindre drastiquement sa charge de travail.
Les années de sa jeunesse étaient loin maintenant.
Ses yeux n'étaient plus aussi bons et il envisageait avec colère et dépit qu'une paire de lunettes ne serait pas inutile.
Il fatiguait maintenant lors des courses-poursuites, même s'il aurait préféré s'étouffer que de le montrer.
Donc, Javert gérait la paperasse, un café bien chaud devant lui que son sergent, Brilliet, lui avait apporté. Une petite habitude que l'inspecteur appréciait.
Et la foudre abattit l'inspecteur de plein fouet.
On frappa à la porte de l'inspecteur avant d'entrer, le visage courroucé.
« Quoi ?, aboya Javert, la tête prise par un mal de tête lancinant à cause des travaux administratifs.
- Un gamin pour vous, inspecteur.
- Un gamin ? Quel gamin ? Que veut-il ?
- Il dit qu'il s'appelle Pierre et qu'il a besoin de vous, inspecteur. »
La pâleur qui prit son supérieur impressionna le jeune sergent. Il se précipita sur l'inspecteur pour le retenir de tomber.
Javert se reprit seulement lorsqu'il sentit deux bras forts le saisir aux épaules.
« Monsieur ? Vous allez bien ?
- Oui, oui. Où est le gamin ?
- Dans la salle de garde, monsieur.
- Fais le entrer, je vais m'en charger. »
Un regard inquiet mais Javert renvoya le sergent avec vivacité. Et Pierre entra, affolé.
« Monsieur Javert ! Monsieur ! Il faut venir ! Monsieur Jean est en danger !
- En danger ? Comment cela en danger ?
- Il y a un monsieur qui est venu voir M. Jean. Un sale type, monsieur. Je me suis enfui lorsque j'ai entendu des cris.
- Des cris ?
- Oui, l'homme a menacé M. Jean. Je suis venu vous chercher.
- Cet homme a-t-il dit son nom ?
- Oui, monsieur. Je l'ai entendu crier « Je suis Thénardier ! »
- Merde ! »
Javert était tellement paniqué que ses mains tremblèrent en saisissant ses coups-de-poings. Thénardier ! Jondrette ! Le sale rat avait sorti son museau des égouts dans lesquels il devait se cacher depuis quasiment un an.
Le sergent et d'autres policiers présents dans le commissariat virent apparaître leur supérieur avec stupeur. Javert était habillé de pied en cap et semblait déterminé, même si l'inquiétude brillait dans ses yeux clairs. Il n'arrivait pas à rester impassible.
Ce fut ce qui les choqua le plus et les inquiéta excessivement.
« Monsieur ?, demanda Brilliet en s'approchant.
- Une affaire. Je dois m'absenter.
- Nous pouvons vous accompagner ? »
Javert hésita. Pierre le tirait par la manche. Javert avait toujours été seul, ne prenant des hommes avec lui qu'en cas d'arrestation massive ou de danger trop fort.
Peut-être était-il temps de comprendre qu'il avait des collègues ? Qu'il n'était pas seul ?
« Trois hommes avec moi, Brilliet tu gardes la place. Nous allons à la chasse !, lança l'inspecteur de Première Classe, la voix claquant comme un fouet.
- Je préviens la Préfecture, monsieur ?, reprit l'infatigable sergent.
- Oui, on aura certainement quelqu'un à amener à la Force. Si tout se passe bien ! »
Si tout se passe bien…
Pour la première fois depuis des semaines, des mois, des années, Javert se mit à prier. Prier le Ciel de protéger Jean Valjean de tout danger !
Il était prêt à offrir sa vie en échange de celle du vieux forçat.
Sans le savoir, Javert venait de retrouver son cœur et la malédiction de la gitane, sa mère, était brisée !
Un fiacre suffit pour embarquer toute la troupe de policiers jusqu'à la rue Plumet, Pierre se tenait assis sur les genoux de Javert. L'enfant était livide et tout le monde l'observait avec curiosité. On se posait des questions, on en savait si peu sur la vie privée de l'austère inspecteur Javert, on cherchait les ressemblances entre le policier et le garçon.
Javert ne disait rien mais sa posture parlait pour lui, il avait glissé un bras pour entourer la taille de l'enfant et le tenir contre lui. Protecteur.
Rue Plumet, tout allait bien. Tout était normal.
Cela inquiéta d'autant plus Javert.
Il fit descendre ses hommes et se précipita sur la grille. Le portail avait été forcé. Il n'aimait pas cela.
Ce fut le moment d'armer les pistolets. D'un regard, Javert plaça ses hommes. Pierre fila se cacher dans le jardin.
Puis, on s'approcha de la porte d'entrée. Javert avait une clé, mais il essaya doucement d'ouvrir la porte. Elle était restée ouverte.
SCÈNE XIX
La peur formait une boule d'angoisse dans son ventre.
Dernier regard et l'inspecteur Javert se précipita en avant, le pistolet à la main et la peur panique l'empêchant de réfléchir correctement.
Oui, Valjean était heureux. Cette relation qu'il vivait avec Javert ne ressemblait en rien aux autres. Ce n'était pas une histoire de sexe, étincelante, certes, mais sans profondeur. Ce n'était pas une rivalité entre deux hommes luttant pour la domination de l'autre. Ce n'était pas une dilettante, une simple histoire d'amour qui s'attiédissait durant l'absence.
Non, c'était quelque chose de merveilleux, de magique et de fragile. C'était les sourires partagés, les soirées d'échanges sans contrainte, c'était les jeux sans compétition, c'était un amour sincère qui demandait des preuves tangibles.
Valjean et Javert s'aimaient. C'était indéniable.
Jean et Fraco s'aimaient. Ils se l'étaient déjà avoués mais cette fois c'était authentique. Valjean le sentait. Il n'avait pas connu cela durant ses autres vies, entre les bras des autres Javert…
L'amour…
Des mois heureux.
Vraiment heureux.
Jusqu'au coup d'arrêt.
Javert était parti pour le poste de Pontoise. Le policier devait jongler entre son commissariat de rattachement, la préfecture et la Sûreté...et les quelques heures qu'il offrait bénévolement au chef du Bureau, Vidocq. Il se fatiguait mais cette vie lui convenait.
Plus de nouveau plongeon dans la Seine. Bien que parfois, un regard mélancolique ternissait les vitraux de glace que formaient les yeux de l'inspecteur.
Valjean aimait enfin...et se sentait aimé…
Ils avaient fait l'amour ce matin-là avant que Javert s'en aille pour son poste. Un amour doux et passionné, un amour qui rendait tellement heureux Jean Valjean. Avant de quitter la maison, l'inspecteur Javert, dans son uniforme raide et sanglé, avait saisi le forçat avec ardeur pour l'embrasser profondément.
Valjean avait laissé courir ses doigts dans les cheveux de l'inspecteur. Serrant et caressant. Se laissant aimer, désirer, caresser…
« Je t'aime, souffla le forçat dans le creux de l'épaule du policier.
- Mhmmmm, à ce soir Jean... »
L'inspecteur Javert disparut et laissa Valjean à ses occupations tranquilles. Lire, jardiner, se reposer et attendre son retour…
La journée se déroulait selon ce programme en effet lorsque la porte du salon fut violemment ouverte. Valjean ne sut pas comment réagir, il jeta un regard effaré sur la fenêtre mais on ne lui laissa pas le temps de s'évader.
Quatre bras le saisissaient violemment et le jetèrent sur le canapé. Et un sourire, diabolique, apparut dans l'encadrement de la porte.
« Comment on se retrouve monsieur le philanthrope ! Une belle maison le birbe !
- Qui êtes-vous ?, tenta maladroitement Valjean.
- JE SUIS THENARDIER ! »
Maladroit, mais Valjean ne savait pas comment agir. Il devait réfléchir et réfléchir vite. Trois hommes se tenaient devant lui. Thénardier était au centre, efflanqué comme un loup et tout aussi dangereux que l'animal.
Thénardier souriait, prenant son temps, examinant le salon dans lequel il se trouvait. Valjean le contemplait. Puis, sur un mouvement vif, le vieux forçat se redressa, prêt à se battre.
Mais les deux brutes le saisirent à nouveau.
« Attachez-le, fit Thénardier, amusé. On va discuter tous les deux et cela risque de durer un moment, hein Valjean ?
- Je ne connais pas ce nom. »
Thénardier se mit à rire, hystérique, avant de se tourner à nouveau vers Valjean, le regard fou.
« Ma femme ! Morte aux Madelonnettes ! Tu en dis quoi le gonze ?
- Je n'y suis pour rien, monsieur. »
Rapides et efficaces, les deux malfrats avaient attachés Valjean. Thénardier en profita pour gifler violemment Valjean.
«Blagueur [menteur] ! Tu n'y es pour rien ? Tu as partie liée avec ce salopard de cogne ! J'espère que Javert viendra, hein Valjean ? Que je puisse vous suriner tous les deux et m'en foutre plein les pognes au passage ! »
Valjean se calmait, respirant profondément, reléguant en arrière-plan la panique. Il était Jean-le-Cric, il n'avait peur de rien ni de personne, il s'était brûlé avec un tisonnier la première fois, il était prêt à subir pire cette fois et à rester silencieux.
« Je vais te détacher [découper], morceaux par morceaux le gonze ! Et crois-moi tu vas la cracher ta mitraille [argent] !
- Va te faire foutre Thénardier !, » cracha Valjean, les yeux haineux.
Cela fit rire, encore, Thénardier. Il reprit sa promenade et regarda une belle étagère, sur laquelle étaient déposés divers objets.
« Je te connais, le fagot ! Poilu [courageux] qu'il est l'homme ! Il ne parlera pas sans une bonne dose de persuasion. »
Un cri surpris venant de Thénardier attira les regards sur lui. Le malfrat s'était retourné, un sourire réjoui sur le visage, illuminant ses yeux. Il tenait entre ses mains la matraque de l'inspecteur Javert et en jouait comme d'un bâton de maréchal.
« Là, va falloir m'expliquer le gonze ! Que tu aies envie de passer du temps avec un cogne, je comprends ! Cette saloperie de Vautrin a partie liée avec la rousse, tu as certainement des choses à raconter à un salopard de cogne...mais de là à ce que ce monsieur oublie des accessoires chez toi…
- Pas tes oignons, Thénardier !
- Tssss. Tu étais si beau dans le rôle du bourgeois philanthrope. Dommage ! »
Thénardier claqua des doigts et les deux assistants saisirent Valjean pour le mettre à terre, à genoux devant leur chef.
Le criminel souriait, faisant tournoyer la matraque au-dessus de sa tête.
« Je suis sûr que tu as plus l'habitude du bouis [fouet], mais l'inspecteur n'a pas eu l'amabilité d'en oublier un.
- Et tu crois qu'en me cassant la gueule, je vais te donner mon or ? T'es jobard !, lança Valjean, goguenard.
- Mais je ne crois rien, mon con. Je vais juste te poser une question. Une seule ! Où est ton magot ?
- Je n'ai rien, pauvre cave !
- Tu as tout donné à l'Alouette ?, sourit vicieusement Thénardier. Je vais peut-être devoir lui rendre visite à ma chère petite, tu ne crois pas le fagot ? »
Valjean était un homme dur, un homme valeureux, un homme prêt à tout. Mais l'idée que Cosette soit mise en danger par ce fou dangereux lui retira tout courage. Il se tut et attendit, luttant pour rester impassible. Que lui souffre mais pas Cosette !
« Tu dis plus rien le fagot ?, reprit Thénardier, moqueur. Alors cet or ?
- Je peux écrire une lettre, proposa Valjean.
- Je les connais tes lettres, monsieur le philanthrope ! Tu ne crois que tu vas me jouer deux fois la même comédie !
- Alors que veux-tu que je fasse ? »
Valjean était épuisé, inquiet et malade. Thénardier se pencha vers lui et sourit, mauvais.
« Un petit tour en Enfer avant de disparaître définitivement de la scène. Et si ton petit môme a correctement joué sa partie, il a du courir chercher ton cogne, hein ? »
Javert allait venir ?
Javert était en danger ?
Oui, Pierre était là, il avait du entendre les cris et fuir la maison, partir chercher du secours. Il savait où travaillait Javert.
Valjean perdait espoir et son visage s'allongeait. Tandis que le sourire s'étendait largement sur la face maigre de Thénardier, le sergent de Waterloo.
« Ma fille a fait le pet durant plusieurs jours. Azelma n'est pas maligne mais quand il s'agit de bouffer, elle est capable de tenir son rôle. Elle a surveillé ta maison et elle a repéré le manège avec ton cogne et ton môme. Ta servante est chez ta baronne de fille. Tu es seul à la maison. Il ne manque que ton cogne. Et je pourrais faire payer la note !
- Qu'est-ce que tu veux Thénardier ? De la thune ? Je peux... »
Un mot de trop. Valjean le paya d'un coup de matraque bien placée en pleine épaule. Brutal. Le forçat haleta, sous le choc et la douleur.
La matraque revint et se plaça vicieusement sous sa gorge, le forçant à relever la tête et l'empêchant de respirer.
« Ta gueule Valjean ! TA GUEULE ! De la thune, j'en aurais, t'inquiète ! Il me suffira d'aller voir ta salope de fille et son jobard de mari ! Quelques mots sur le secret du beau-papa, ancien voleur et forçat ! Quelques rappels sur la situation dangereuse du baron de Pontmercy, ancien étudiant des barricades de juin. Tu verras qu'on va les cracher les picaillons [monnaies] ! »
Thénardier était fou.
Valjean le savait maintenant.
Et M. Madeleine se mit à prier désespérément Dieu de sauver l'inspecteur Javert. Car il ne se faisait plus aucune illusion quant à son propre sort.
« Et maintenant, puisqu'un boni est toujours le bienvenu… Tu disais quoi à propos de ta thune ? »
Valjean ne dit rien mais il ne put retenir ses cris de douleur.
Thénardier frappait juste et frappait fort.
Javert aurait été fier de lui.
L'inspecteur Javert resta un instant gelé à l'entrée du salon. Gelé devant la scène devant lui.
Valjean était à genoux, il avait un visage en sang. Il était vivant.
Trois hommes étaient présents. L'un d'eux accueillit Javert avec un large sourire, content. Jondrette ! Une matraque sanglante dans les mains.
« Javert ! Te voilà le cogne ! »
Javert était gelé mais il réagit rapidement, il leva son pistolet et visa Thénardier avec soin.
« Recule-toi !, grogna Javert, ou je tire ! Et je ne te raterais pas, crois-moi !
- Allons le cogne !, sourit Thénardier. Lâche ton feu [pistolet], tu vois bien que tu risques de faire du tort à quelqu'un ! »
La matraque se retrouva tranquillement posée sur la nuque de Valjean. Le forçat laissait sa tête tomber en avant, insensible à tout.
Javert réfléchissait, si vite, le plus vite de toute sa vie. De chaque côté de la porte, immobiles et invisibles, se tenaient ses collègues. Il y avait trois hommes avec lui. Javert ne dit rien. Les hommes reculèrent, lentement. Ils attendaient un geste pour agir.
« Allez le cogne ! Ma patience est limitée ! »
Et d'un geste méprisant, Javert laissa tomber son pistolet sur le sol. Et d'un pas assuré, il entra dans le salon.
Ses hommes avaient des pistolets, ses hommes savaient tirer. Javert espérait qu'ils allaient en faire bon usage.
« C'est bien ça le cogne !, lança la voix ironique de Jondrette. Viens mon joli cabot [chien] ! »
Javert s'approcha et lorsqu'il fut devant Thénardier. Les deux brutes le saisirent et le retinrent. Jondrette se mit à rire, heureux, tellement heureux de l'avoir sous sa dextre.
« PUTAIN JAVERT ! Des mois à te vouloir sous ma patte le cogne ! J'en ai rêvé en tôle tu sais ?
- Ta gueule Jondrette !, » fit Javert.
Une gifle, brutale, suivie d'une autre. Javert cracha du sang, il s'était mordu la langue.
« TU ME DONNES PAS D'ORDRE LE COGNE ! Je vais te démolir doucement ! »
Il fallait se reprendre.
Javert secoua la tête et se démena violemment. Il réussit à déstabiliser les deux malfrats qui le retenaient. Jondrette en riait, amusé de voir l'homme qui hantait ses rêves se défendre avec cette énergie endiablée.
« Un cabot mal dressé, constata Jondrette, moqueur. Qui dit chien, dit bâton, hein le cogne ?
- VA TE FAIRE FOUTRE JONDRETTE !, » hurla Javert.
Javert espéra avoir bien calculé ses hommes. Jondrette leva la matraque pour le frapper en plein visage mais Javert se jeta à genoux, déstabilisant les deux hommes. Le bois siffla dans les airs et Jondrette poussa un juron.
Cela suffit pour permettre aux policiers d'entrer dans la pièce à leur tour.
« LÂCHEZ L'INSPECTEUR !, cria l'un des policiers. Un dénommé Gembrel, un jeune homme prometteur.
- PUTAIN ! Tu as amené d'autres cognes, Javert ! »
Jondrette était surpris. Il s'attendait à ce que Javert soit venu seul, surtout dans une affaire concernant un forçat évadé. Il était un loup solitaire et c'était dans ses habitudes.
Et Azelma n'avait rien dit. Cette punaise allait être joliment esquintée [battue] ce soir.
Ce retournement de la situation suffit à Javert pour réagir. Il se démena comme un beau diable et récupéra sa liberté. Juste ce qu'il fallait pour se jeter à la gorge de Thénardier. Les policiers étaient venus à la rencontre des deux agresseurs, sous le choc. En fait, personne n'était armé.
Sauf Thénardier !
Il joua de sa matraque et frappa Javert dans la poitrine. Le policier haleta et serra les dents. D'un geste souple, l'inspecteur détacha son épée d'officier et se mit en garde. Ce n'était pas une arme que maîtrisait bien le policier, mais il était prêt à faire une exception.
La lame entra en contact avec le bois, mais Javert tint bon.
Il avait de la force, il était rempli de haine, il voulait venger Valjean. Il ne se retenait pas. Les coups pleuvaient, Javert savait se battre. Même s'il préférait sa canne ou sa matraque. Le sourire goguenard de Jondrette avait disparu, il reculait sous l'assaut. Il n'était pas bon au bâton, lui.
« Je vais te poisser, grondait le policier. Je vais me faire le plaisir de te marier à la Veuve Jondrette et je porterais moi-même ta tronche dans la malle !
- JAVERT ! CRÈVE !
- Viens Jondrette ! Et réglons cela en hommes ! »
SCÈNE XX
L'épée frappa la main de Jondrette qui poussa un cri de douleur et lâcha la matraque. Javert profita de ce moment pour se fendre et sa lame se posa juste sous la gorge de Jondrette. Le malfrat était immobilisé par la peur.
Un seul mouvement et il était proprement égorgé.
Javert et Thénardier restèrent gelés tous les deux, les yeux dans les yeux. Haine intense. Des promesses de mort se faisaient entre les deux hommes.
« Les gonzes sont menottés, monsieur, » fit la voix calme d'un policier.
Il fallait apaiser la tension, faire se reculer Javert. Un seul geste et Thénardier était froidement assassiné.
« Ma femme est morte à cause de toi le cogne, cracha Thénardier. Je me suis juré de te démolir Javert.
- Inspecteur, » fit le policier précédent, conciliant.
Une main se posa sur l'épaule de Javert, douce. Elle fit sursauter Javert qui quitta enfin le regard hypnotisant de Thénardier. Le serpent !
Javert revint à lui et se recula, l'épée fut abaissée. On ne permit pas à Jondrette de bouger, deux policiers se jetèrent sur lui pour le menotter proprement.
Poucettes, cabriolets.
Des bruits de fiacre retentirent dans la rue. Les renforts de la Préfecture !
Javert rengaina son épée, se permettant enfin de respirer. La douleur dans la poitrine était agonisante.
Enfin, il put se tourner vers Jean Valjean et se jeter à ses côtés, bousculant le policier qui s'en chargeait déjà. Les cordes avaient déjà été retirées.
Javert souleva le blessé et l'étendit sur le canapé, murmurant des phrases douces, posant des questions inquiètes, l'adrénaline était retombée, laissant la place à une folle panique.
« Jean ?! Putain ! Jean ! Tu vas bien ? Tu vas bien ? »
Aucune réponse, dés que le forçat fut couché, il perdit connaissance… Et Javert perdit le peu d'impassibilité qu'il avait.
La suite de cette journée fut pour l'inspecteur un moment de flou. On lui parlait, on lui collait entre les mains des tasses de liquide chaud à boire. Café ? Thé ? Il n'en avait aucune idée.
Il se souvint un instant d'avoir été déshabillé et examiné. Il portait maintenant un large bandage enveloppant son torse recouvert d'une épaisse couche d'onguent à l'arnica. On lui avait donné du laudanum également. Il en avait reconnu l'amertume entre deux tasses de café…
Il remarqua que des gens parlaient autour de lui. Lui parlaient certainement. Mais il ne bougea pas jusqu'à ce qu'une voix domine sur les autres.
« Javert ! Il faut décarrer le cogne.
- Vidocq ?, fit Javert, la voix devenue rauque.
- Il s'en sortira ton fagot. Il est fort.
- Quelles blessures ? »
On avait du lui dire mais il avait du mal à comprendre. Il lui semblait que le monde était recouvert d'un épais brouillard.
« Rien de brisé. Mais une épaule salement amochée. Plusieurs coups de matraque manifestement.
- Et...et son visage ?, tenta maladroitement le policier.
- Des gifles. Dures mais rien de cassé. Jondrette ne voulait pas le tuer tout de suite. Tu es arrivé à temps pour sauver ton fagot.
- Merci mon Dieu…, » souffla Javert.
Et la tension se dissipa, Javert se laissa tomber en avant et ses mains vinrent se poser devant sa bouche. Il n'allait pas pleurer, putain ! Il n'allait certainement pas pleurer.
« Sa fille est prévenue, expliqua Vidocq, articulant bien ses mots. Une jolie fille la belle du fagot. Une baronne de surcroît.
- Cosette est venue ?, » demanda Javert, étonné.
Mais depuis combien de temps était-il là ?
Le policier se redressa et regarda autour de lui. Pour la première fois depuis qu'il était arrivé en compagnie de Valjean dans l'hôpital, amené là par ses collègues inquiets devant sa crise d'angoisse.
Car le fameux inspecteur Javert de la police de Paris avait fait une crise d'angoisse !
Il faisait nuit dans le grand dortoir de l'hôpital, Vidocq se tenait assis à ses côtés, une simple chandelle posée non loin éclairait la scène.
« Elle est venue, elle est repartie. Elle a essayé de t'emmener avec elle mais tu es resté intraitable. Cabochard de cogne ! Elle a embarqué le petit môme et la gamine.
- La gamine ?
- Une fille nommée Azelma. J'ai pas tout saisi de son affe mais je crois qu'il s'agit d'une des filles de Jondrette. Elle faisait le pet devant la rue Plumet, avant de décider d'aller chercher la fille de Valjean.
- Elle devrait être avec son père, grogna Javert.
- Elle a cherché à prévenir la fille de ce qui se passait. Ne sois pas trop dur avec la môme, Javert, elle a l'air d'une pauvre fille. M'étonnerait pas qu'elle soit du putanisme [prostitution] pour faire vivre le papa. »
Cosette avait donc recueilli Azelma.
L'inspecteur Javert ferma les yeux sur le sort de la fille. Il préféra examiner le visage endormi de Jean Valjean, couvert d'hématomes et pâle comme un linge. Cette vue attira des larmes sur son visage. Une main, épaisse et puissante, se posa sur son épaule.
« Il s'en sortira ! Tu vas enfin lâcher le castu [hôpital] ? J'ai besoin d'un glace ! Rivette est venu me chercher dés qu'il a su ton affaire. Décidément, c'est un bon gars ce petit cogne.
- Jondrette voulait le tuer.
- Oui, et te tuer aussi. Tu me raconteras pourquoi vous aviez tant d'importance aux yeux de ce malfrat ? J'ai comme qui dirait l'impression que c'est passionnant. Comme de juste !
- Ta gueule, Vidocq, » opposa mollement Javert.
Mais cela fit sourire l'ancien chef de la Sûreté, immensément soulagé. Enfin, sur un dernier regard, le policier accepta de se lever et de quitter l'hôpital.
Vidocq l'entraîna dans un café où il fit boire et manger le policier. Enfin, il le ramena rue des Vertus.
Un nouveau discours devant une porte. Cela devenait une habitude !
« Dors ! Demain, tu pourras retourner le voir ! Mais n'oublie pas le rapport, ce serait bien urbain de ta part.
- Pourquoi tu t'agites comme cela à mon sujet le Mec ?, demanda Javert, lassé.
- On peut pas se biler pour un poteau ?
- Un poteau ? Moi ?
- T'es vraiment épais le cogne, se mit à rire le Mec. Alors va pioncer, tu es hors de toi. »
Un poteau. Javert resta un instant gelé puis soudainement, il se jeta sur le fiacre et saisit la portière avant que Vidocq ne la referme.
« Merci le Mec. Tu es un bon ami.
- Et bien voilà le cogne ! Quand tu veux ! Je suis un type bien et ce depuis le pré ! Va falloir t'y faire ! »
Un rire, partagé, résonna dans la nuit. Un rire aux accents douloureux…
« Je vais bien Fraco !, souriait Valjean, tandis que le policier vérifiait encore une fois que la couverture était bien posée sur les genoux du blessé.
- Papa ! Laisse faire l'inspecteur !, gronda Cosette, tout aussi inquiète que le policier.
- Père ! Je préférerais que vous restiez couché, ajouta le jeune baron de Pontmercy, anxieux.
- Je vais bien, répéta Valjean.
- Le médecin a dit que tu devais te reposer, papa !, fit la voix menaçante de Cosette. Tu as eu le droit de quitter l'hôpital mais tu dois te reposer.
- Fraco ! Je t'en prie, aide-moi ! Tu le sais, toi, que ce ne sont que des ecchymoses. »
Mais Javert ne pouvait rien dire, il leva ses yeux qu'il gardait obstinément baissés sur le sol et Valjean fut soufflé par la terreur qui y régnait. Le policier était épouvanté.
« Je vais bien, » murmura Valjean.
Ce n'était pas bien, ce n'était pas correct, ce n'était pas acceptable dans la société, mais Valjean n'en avait cure. Il voyait la détresse de son compagnon et voulait l'apaiser. Il leva la main et caressa doucement la joue de Javert. Cela fit jaillir des larmes dans le coin des yeux de l'inspecteur, un ciel de brouillard.
« Dieu, » souffla Javert, la voix brisée par l'émotion.
Valjean n'était resté que deux jours à l'hôpital. Cosette et Marius étaient venus le chercher dés que le blessé avait repris conscience. Il serait mieux traité rue des Filles-du-Calvaire. Les Pontmercy-Gillenormand étaient riches, ils pouvaient faire appel à de bons médecins et la chambre de Jean Valjean était spacieuse, bien mieux qu'un dortoir encombré et mal aéré. Le policier avait assisté à l'enlèvement de son amant, sans rien pouvoir dire. De quel droit se serait-il opposé ?
Valjean allait mieux mais il était sous laudanum. La douleur venant de l'épaule était agonisante.
Javert l'avait laissé partir et se sentait devenir fou.
Il avait repris le travail et avait attendu qu'on se rappelle son existence. Un chien oublié au bord de la route.
Cela dura deux jours avant que Valjean soit assez conscient de son entourage pour remarquer l'absence du policier et le réclamer avec force.
Tout d'abord on ne comprit pas.
Mais lorsque Pierre ramena le policier avec lui et que Javert se soit jeté au chevet de Valjean, on comprit. Valjean n'était pas plus prudent dans ses touches, il tendit la main à son compagnon et Javert s'en empara pour l'embrasser avec effusion.
Estomaqués, Cosette et Marius quittèrent la chambre de Jean Valjean sur la pointe des pieds.
Marius demanda soudainement à sa jeune et charmante épouse :
« Ma chérie, t'ai-je parlé de Grantaire et d'Enjolras ?
- Des centaines de fois mon chéri.
- Je crois que je dois t'en parler encore. Peut-être t'expliquer mieux la nature de leur relation. »
Un regard candide, si naïf, la jolie petite oie blanche qu'était la baronne de Pontmercy…
On toléra la présence du policier sous le toit des Pontmercy. Le grand-père et la tante en furent surpris, mais Marius se montra intraitable. On ne dit rien.
Et les gestes affectueux entre les deux hommes étaient si rares en dehors de la chambre de Valjean ou à quelques rares occasions où l'inquiétude était trop forte. En fait, on pouvait très bien ne rien remarquer…
« Je voudrais rentrer rue Plumet, souffla Valjean.
- Dés que tu iras mieux, papa. Bien entendu, » fit Cosette, intraitable.
Javert regardait Valjean, comme s'il avait peur de le perdre, avec un amour si profond que Valjean en était ébloui.
La malédiction devait être terminée. Sa dernière vie, son dernier voyage. Valjean était heureux, malgré la douleur.
« Je voudrais que Javert reste ici, lança Valjean sur un ton qui n'admettait aucune réplique.
- Bien entendu, répondit le baron Pontmercy. Nous serions heureux d'accueillir votre sauveur et le mien par la même occasion.
- Je ne saurai accepter, » rétorqua Javert.
Et chacun put noter la fragilité de la voix du policier.
« Ne discutez pas, inspecteur, sourit Cosette. Sinon, je serais obligée d'envoyer Pierre chercher M. Vidocq ! »
Cela provoqua un rire général tandis que Javert baissait modestement les yeux, avec un petit sourire fragile.
« Ce n'est pas la peine, madame la baronne.
- Cosette, rectifia la jeune femme. Appelez-moi Cosette. »
Valjean posa une main, douce et tendre, sur les doigts de Javert, pour le soutenir. Valjean connaissait très bien le sentiment qui prenait Javert.
L'inspecteur était très semblable au forçat, il n'avait pas l'habitude de la sollicitude et ne se sentait pas à sa place au-milieu du luxe des Pontmercy-Gillenormand. En plus, le policier avait longtemps vécu sans ami.
Aujourd'hui, Javert avait des amis, un enfant, un compagnon…, une famille… C'était beaucoup à accepter pour un homme tel que lui, en proie au doute et à l'appréhension.
Un homme qui se haïssait assez pour songer encore à la Seine…
Mais, voilà, Javert se soumit. Il se soumit à la volonté de son amant, il se soumit à la volonté de tous. Un chien-loup bien dressé maintenant le Javert.
Il fallut trois semaines de patience à Valjean avant de pouvoir envisager de retourner rue Plumet. Javert resta le plus possible à ses côtés. Le policier s'en tenait scrupuleusement à ses horaires de travail, à la surprise générale...jusqu'à ce que Rivette découvre le pot-aux-roses.
Un soir, Javert avait été coincé par M. Chabouillet en compagnie de M. Allard. On voulait parler au mouchard d'un possible attentat contre le roi organisé par des républicains réunis en association illicite. Il fallut bien obéir et rester à écouter les directives des supérieurs.
Javert se plia et attendit, le visage impassible...seuls ses doigts tambourinant nerveusement sur le bord de son chapeau démontraient la fragilité de cette façade.
M. Chabouillet, le secrétaire du Premier Bureau aux Affaires politiques et M. Allard, le chef de la Sûreté, espéraient utiliser les compétences de Javert en travail d'espionnage.
Il ne suffit que d'un sourire, méprisant et mauvais, pour refuser.
« Je suis désolé, messieurs, mais je ne fais plus de travail d'infiltration.
- QUOI ? JAVERT !, claqua M. Allard, époustouflé par ce manque de respect intolérable.
- J'ai passé l'âge de jouer les mouchards, messieurs, et les dernières missions que j'ai menées n'ont pas été des succès.
- On en reparlera, Javert. On en reparlera. »
La voix onctueuse de M. Chabouillet était démentie par l'acier de ses yeux. Mais Javert ne releva pas. Il avait passé l'âge en effet et il était fatigué. Il ne voulait plus mettre sa vie en danger pour des nèfles.
Et à ses yeux Jean Valjean valait plus que toutes les autorités suprêmes réunies. Le forçat avait besoin de lui...et lui avait besoin de Jean.
SCÈNE XXI
Javert sourit, toujours, mais ne dit rien. On le chassa d'un geste agacé, comme on chasse un moucheron.
Dans le couloir de la Préfecture, Javert percuta Rivette. L'inspecteur fut surpris de remarquer l'attitude soucieuse de son collègue.
« Tu veux que je te ramène chez toi Javert ? J'ai un fiacre au nom de la Sûreté, on peut en abuser et se faire ramener à demeure. »
Une petite corruption.
Il va sans dire que l'ancien inspecteur Javert aurait bondi de répulsion à l'idée.
Aujourd'hui...plus grand-chose ne touchait l'inspecteur, il savait que le monde était gris, que les gens étaient facile à corrompre et que la société dans son entier était un suprême Léviathan, impossible à réformer.
Peut-être que les Amis de l'ABC n'avaient pas tort en fait ?
« Je te suis, ouvre la route ! »
Javert tendit la main et désigna les couloirs sombres de la préfecture à son collègue. Rivette souriait, content de cette compagnie.
A l'abri du fiacre que M. Allard allait payer sur les fonds de la Sûreté, Rivette osa interroger son vis-à-vis.
« Que te voulaient les darons ?
- Me maquiller [donner] un travail de surbine [surveillance, espionnage].
- Et tu as répondu quoi ?
- D'aller se faire foutre. Avec les formes bien entendu.
- Javert, Javert, Javert…, fit Rivette, amusé et désespéré.
- S'ils veulent que je prenne la porte [démissionne], je m'en ferais un honneur.
- Jobard ! A ton âge ? Et tu deviendras quoi ?
- Un journaleux ? »
Un rire, encore !, partagé, vrai, sans ce côté hystérique qui trahissait les idées sombres de l'inspecteur Javert. Il avait des collègues, il avait des amis, il avait un compagnon…, une famille.
« Sérieusement ?, reprit Rivette.
- Vidocq m'a proposé de trimer [travailler] pour lui. Pourquoi pas ?
- En effet. Pourquoi pas ? »
Rivette était rassuré. Il regardait son collègue avec attention. Javert allait mieux depuis quelques semaines. Il avait repris du poids, il était plus posé et n'arpentait plus nerveusement les pavés de Paris. Ses cheveux et ses favoris étaient plus soignés, ainsi que ses vêtements.
Non pas que l'inspecteur Javert n'ait jamais été impeccable chaque jour de travail mais on décelait une touche intime dans l'habillement du policier. Les vêtements étaient mieux entretenus, les cheveux bien coiffés, les sourires plus nombreux.
Javert n'était plus un loup solitaire. C'était évident. Il devait s'être enfin trouvé une femme. Rivette brûlait d'interroger son collègue mais qui pouvait se permettre de le faire ? A part Vidocq peut-être ?
Rivette en était là de ses réflexions.
Alors que le fiacre arrivait rue Plumet où tout le monde savait maintenant que Javert demeurait, l'inspecteur sortit la tête par la fenêtre pour crier au cocher de poursuivre jusqu'à la rue des Filles-du-Calvaire.
Il ne pouvait ignorer le sourcil levé de son vis-à-vis, Javert voyait tout et remarquait tout. Un sourire amusé apparut sur les lèvres fines du policier. Attendant simplement que Rivette ne supporte plus le silence lourd et l'interroge.
« Rue des Filles-du-Calvaire ? Tu ne vis plus rue Plumet ?
- Pour l'instant, je demeure là. »
Le sourire grandit et les yeux gris brillèrent de plaisir. Rivette osa poursuivre son interrogatoire, pour pénétrer plus profondément dans la vie privée de l'inspecteur Javert.
« Il y a quelqu'un qui t'attend là ? »
Là, c'était frapper fort ! Javert ne cacha plus le rire qui le prenait. Rivette l'accompagna mais il était frustré le jeune cogne.
« Je t'aime beaucoup Rivette. Tu es...rafraîchissant… »
Pas forcément un compliment, Rivette remercia du bout des lèvres.
La conversation s'arrêta là et le fiacre arriva à destination. Javert se tourna alors vers son collègue et perdit tout sourire.
L'inspecteur Javert avait des yeux étincelants et les voir d'aussi près n'était pas toujours une joie.
« Maintenant, mon cher Rivette. Tu vas me faire le plaisir de rengrâcier [se taire] sur ma piaule [demeure]. Je n'ai pas besoin qu'on vienne fourrer son nez dans mes affaires.
- Tu peux me faire confiance, Javert. »
Une voix assurée, Rivette observait intensément son collègue. Puis Javert sembla trouver ce qu'il voulait dans les yeux de son officier. Il acquiesça et descendit enfin du fiacre.
Décidément il passait son temps à tenir des conversations graves dans les fiacres. Dire qu'il avait tenu un poste de mouchard sous les traits d'un cochemar [cocher] durant une affaire.
Les deux hommes se saluèrent et Javert frappa à la porte de la riche demeure des Pontmercy-Gillenormand.
Valjean fut soulagé de le voir. Autant que le policier était soulagé de le retrouver. Un repas pris plus tard, l'inspecteur était en retard pour le dîner. Mais baste, il ne pouvait pas se permettre d'envoyer promener ses supérieurs.
Valjean ne demanda rien, il était tellement heureux d'avoir Javert à ses côtés.
Trois semaines.
Dieu que c'était long !
Dés que le médecin cessa enfin de bander l'épaule de Jean Valjean, Cosette accepta de laisser partir son père.
Jean Valjean retourna vivre rue Plumet, Toussaint sur ses talons avec le jeune Pierre, heureux de retrouver l'homme qu'il avait appris à considérer comme une sorte de père.
Jean Valjean retourna vivre rue Plumet et le jour de son retour fut le jour de l'emménagement définitif de l'inspecteur Javert avec le vieux forçat.
Javert abandonna la rue des Vertus et apporta ses quelques malles dans le salon de Valjean. Jean Valjean commença à perdre l'habitude d'avoir peur des nuits. Peur de s'endormir et de se réveiller ailleurs.
Javert vivait avec lui, pour de vrai, totalement.
Bien entendu, les deux hommes étaient prudents avec leur affection. Rien ne transparaissait en-dehors de la maison avec un jardin bien clos de la rue Plumet.
Chaque nuit, les deux hommes dormaient ensemble dans la même chambre, dans le même lit et parfois ils ne dormaient pas immédiatement.
Même si les touches étaient prudentes, par déférence aux blessures de Valjean, les deux hommes se retrouvèrent avec le corps nu de l'autre collé contre le sien.
Et des serments d'amour tendrement soufflés dans le creux de l'oreille, dans la courbure du cou, sur des lèvres quémandeuses…
« Je t'aime… Je t'aime… Je t'aime... »
Un même discours venant de deux bouches différentes.
Et cette fois, Valjean y croyait enfin.
Et la vie se poursuivit.
Un bond dans le temps devait s'imposer.
Valjean et Javert vécurent dans la maison de la rue Plumet des années. Ils virent Cosette s'arrondir et devenir l'heureuse mère de trois enfants.
Javert leva les yeux au Ciel, derrière ses lunettes de lecture, lorsqu'il apprit le prénom du seul garçon de la famille Pontmercy. Jean, comme il se devait.
Javert fut même surpris aux deux autres naissances de découvrir une Georgette et une Sophie, il s'était tellement attendu à une Fantine ou une Jeanne.
Les années passèrent.
Valjean devint un pépé et Javert apprit avec horreur de la bouche de Jean l'aîné des enfants Pontmercy qu'on l'appelait tonton.
Ce jour-là, cela poussa le policier à boire plus que de raison.
Ils vécurent des années de vieillesse tranquilles, dans la maison de la rue Plumet, entourés des enfants de Cosette…, puis d'Azelma, la sœur de cœur de Cosette…, puis de Pierre, le petit protégé devenu un habile sergent de police aux ordres du vieux commissaire du poste de Pontoise. Javert était enfin monté en grade, malgré son origine, sa couleur de peau, sa tendance à la désobéissance.
Valjean, prenant son rôle de grand-père avec sérieux, racontait des histoires aux petits enfants, assis autour de lui.
Posté dans l'encadrement de la porte, l'ancien inspecteur Javert surveillait la scène, comme de juste.
« Tu as une imagination débordante, Jean, le taquinait le policier. Des bateaux volants ? Des fiacres sans chevaux ? Des trains sous la terre ?
- J'ai des rêves très variés.
- Tu devrais écrire des livres. »
Un sourire, affectueux.
Valjean adorait le sourire de Javert, l'homme s'était ouvert et acceptait la tendresse maintenant. Il la montrait aussi. Et son cœur débordait d'amour.
Parfois, il y avait des bagarres entre les enfants dans le jardin tranquille de la rue Plumet. Et les enfants savaient très bien vers qui se tourner.
Si tu voulais être cajolé et consolé, il fallait aller voir grand-père Jean...mais si tu voulais des conseils pour te battre mieux, il fallait aller voir oncle Fraco… Bien entendu, on se prenait un savon pour avoir osé perturber sa tranquillité mais le vieux cogne était toujours prêt à expliquer une bonne technique de combat…
Une affaire de famille.
De l'Art d'être grand-père…
Un jour durant toutes ses années, le commissaire Javert prit sa retraite. Il devait s'avouer qu'il était vieux et incapable de faire face à la jeunesse actuelle. Les criminels étaient toujours les mêmes mais les enquêtes se complexifiaient.
De nouvelles techniques modernes apparaissaient. On parlait de transformer radicalement le métier de policier.
Javert ne voulait pas voir cela, il déposa donc une nouvelle lettre de démission sur le bureau du préfet. M. Gisquet avait été remplacé par M. Delessert. On ne discuta pas et on accepta son départ en retraite.
Ce fut un jour assez triste.
Javert but en compagnie de ses collègues un dernier glace au café « Suchet », Vidocq perturba la soirée à raconter des anecdotes sur la jeunesse de Javert. L'argousin à Toulon était un mystère pour beaucoup.
« Ta gueule Vautrin !, lança Javert, mais sur le ton de l'affection.
- Le rabouin était un salopard. On rêvait tous de lui casser la gueule à coups de gourdin, hein l'argousin ?
- La guillotine pour agression contre un garde-chiourme, rétorqua Javert, amusé.
- Si on retrouve le coupable, gy. Mais sinon…
- Le mitard fait bien parler les gonzes… Il suffit d'être convaincant.
- Sûr ! Monsieur l'adjudant-garde ! »
Les deux hommes claquèrent leur verre l'un contre l'autre.
Deux amis.
Ce fut un jour assez triste.
Mais Valjean était heureux de vivre définitivement avec Javert. L'amour qu'ils firent ce soir-là fut intense, malgré leur âge.
Ils étaient vivants ! Vivants ! Amoureux !
« Et maintenant que vas-tu faire Fraco ?, demanda doucement Valjean en caressant les cheveux devenus presque blancs de son compagnon.
- Je ne sais pas. Je veux juste être avec toi. Toujours. »
Il ne fallait pas penser à plus loin que quelques jours. Ils étaient vieux. Valjean sentait son cœur être fragilisé. Il savait aussi que Javert n'allait pas si bien que cela, ses rhumatismes le brisaient, mais le fier policier ne l'aurait avoué pour rien au monde.
Ils étaient vieux.
Et soudain, Valjean eut une idée, amusante, pour retrouver le sourire dans ces pensées si sombres.
Ils étaient vieux mais ils n'étaient pas encore morts !
« J'aimerais faire un voyage, lança le vieux forçat, la voix douce.
- Un voyage ? Où donc ?
- A New-York.
- Quelle idée ! New-York ? Pourquoi donc ? »
Valjean sourit, tout à ses souvenirs. A New-York il avait connu le lieutenant Javert, il en était tombé amoureux...même s'il savait maintenant que ce n'était pas de l'amour…
« J'ai beaucoup lu sur cette ville. C'est une ville de l'avenir. »
Javert avait levé la tête pour regarder Valjean avec un vieux reste de suspicion, bien digne de l'inspecteur de police. Mais il ne trouva nulle moquerie, nul mensonge, Valjean était sérieux.
« New-York ?, répéta Javert. Pourquoi pas ? »
Et oui !
Pourquoi pas ?
FIN
L'affaire Delvaize 31 12 1812 surnommé L'Ecrevisse chef de bande de voleurs à Paris (surveillance, caché dans du fumier car il faisait froid)
Fossard 1814
Affaire des diamants de Sénard 1814
Affaire de la malle de la duchesse de Berry 1817
1801 sortie du bagne
1807 usine prospère à Montreuil-sur-Mer
octobre 1815 sortie du bagne 46 ans
décembre 1815 arrivée à Montreuil-sur-Mer
Mai 1818 arrivée de Fantine
1819 légion d'honneur
1820 arrivée de JAVERT
1821 mort de Myriel
SOMMAIRE
PARTIE I : XXIe SIÈCLE NEW-YORK (14 SCÈNES)
PARTIE II : XIXe SIÈCLE MONTREUIL (8 SCÈNES)
PARTIE III : XXIe SIÈCLE PARIS (5 SCÈNES)
PARTIE IV : XIXe SIÈCLE PARIS (14 SCÈNES)
PARTIE V : XIXe SIÈCLE TOULON (18 SCÈNES)
PARTIE VI : XIXe SIÈCLE MONTREUIL (9 SCÈNES)
PARTIE VII : XXIe SIÈCLE PARIS (6 SCÈNES)
PARTIE VIII : XIXe SIÈCLE PARIS (14 SCÈNES)
PARTIE IX : XIXe SIÈCLE MONTREUIL (7 SCÈNES)
PARTIE X : XXIe SIÈCLE PARIS (3 SCÈNES)
PARTIE XI : XIXe SIÈCLE PARIS (21 SCÈNES)
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