Dos au mur - Chapitre 1

C'était une soirée calme, comme on en faisait peu à Fort-Céleste. Chacun s'affairait sereinement à sa tâche avec le plus grand soin, du garçon d'écurie jusqu'à la messagère d'Andrasté en personne. Tout du moins, c'est l'impression que renvoyait l'inquisitrice Lavellan à ceux et celles qui se rendaient à la bibliothèque en cette heure avancée de la soirée.

Rosal'in avait profité du départ de Dorian pour délaisser l'imposante table d'étude en bois massif sur laquelle elle étudiait depuis plusieurs heures au profit du fauteuil de velours rouge qu'occupait quotidiennement le magister. Par ailleurs, la table d'étude n'était pas la seule chose qu'elle avait abandonnée au cours de sa migration. Recroquevillée confortablement contre le fauteuil, ses pieds nus reposant sur l'assise, elle lisait un des célèbres romans de l'écrivaine Catherine Morland. Bien que cette dernière fût davantage connue pour ses romans de cape et d'épée où se mêlaient occasionnellement démons et spadassins, ses derniers ouvrages tendaient à rendre hommage à la littérature sentimentale du royaume natal de sa mère, Antiva.

Le messie andrastien avait pris soin de cacher la couverture de son livre à l'aide d'un second ouvrage, Ainsi tomba Thédas de l'érudit chantriste frère Ferdinand Génitivi. Tandis que ses fidèles admiraient avec fierté et révérence le caractère consciencieux de leur guide, celle-ci rougissait et s'agitait discrètement en toute impunité devant les aventures rocambolesques de mademoiselle Viniciana et de monseigneur Desjardins. Tous s'étaient laissés berner par l'adroit subterfuge mis en scène par la jeune dalatienne. Du moins, presque tous.

Tandis que Solas parcourait silencieusement les différentes étagères à la recherche d'un traité tévintide portant sur les manifestations de l'immatériel et leurs conséquences sur l'environnement, son attention fut happée par un petit gloussement familier. Prudemment, il se pencha légèrement en direction du bruit, à demi caché par la bibliothèque devant laquelle il se trouvait. Là où se tenait habituellement de manière distinguée et presque hautaine un mage tévintide qu'il avait peine à supporter était lové Rosal'in. Un lourd manuscrit que l'apostat connaissait fort bien reposait sur ses genoux. Il avait eu l'occasion, il y a peu, de lire les ouvrages de frère Génitivi. Des ouvrages d'une érudition remarquable, mais d'un ennui mortel.

Une légère exclamation de surprise s'échappa des lèvres vermeilles de la jeune femme alors que ses joues prenaient une agréable teinte rosâtre. Elle plaça promptement une main devant sa bouche pour cacher son émoi. De toute évidence, elle semblait agréablement surprise par sa lecture. Solas l'observa un bref instant, confus, avant de se rendre compte que les pages de l'ouvrage chantriste demeuraient immobiles, et ce même quand il l'entendait tourner une page.

Adroitement, il remit à sa place le livre qu'il était en train de feuilleter, puis s'approcha de Rosal'in à pas de loup, un rictus aux lèvres.

« Il est rare de vous voir étudier aussi tard, vhenan. Votre studiosité est tout à votre honneur. »
Rosal'in sursauta légèrement au son de la voix de son coéquipier, vraisemblablement prise au dépourvu.

« Oh- Emma lath ! Je ne vous ai pas entendu arriver… »

Les mains liées derrière son dos, le mage se courba pour faire mine de prendre connaissance de la nature de l'ouvrage puis plongea son regard dans les iris émeraude de la dalatienne.

« Frère Génitivi semble vous tenir en haleine. »

« Oui, il- Ses voyages sont tout à fait passionnants. »

Rosal'in replaça une de ses boucles blondes derrière son oreille puis détourna le regard. Elle n'avait jamais excellé dans l'art du mensonge.

« N'est-ce pas ? Le chapitre sur les mœurs et coutumes dalatiennes est remarquable, tant par son exactitude que par sa richesse. »

L'inquisitrice se pinça discrètement les lèvres. Elle n'avait pas dépassé l'introduction. Elle prit une profonde inspiration puis renoua le contact visuel auquel elle avait délibérément coupé court en raison de son embarras.

« En effet, on peut dire que c'est un témoignage exceptionnel. » Affirma-t-elle avec un timide sourire.

Solas fit deux pas en avant, réduisant inexorablement la distance qui les séparait.

« Vous êtes d'accord avec ses propos ? Pourtant il se montre particulièrement virulent envers les dalatiens, voire irrespectueux. » Il leva subtilement sa main en direction de l'ouvrage. « Laissez-moi vous montrer le passage auquel je fais allusion. »

En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, l'apostat subtilisa le petit livre que Rosal'in s'évertuait à dissimuler depuis maintenant plusieurs heures. La jeune femme se redressa aussitôt, laissant tomber dans l'indifférence la plus totale le vieux manuscrit.
« Solas ! Rendez-moi ce livre ! » Chuchota-t-elle pour ne pas attirer l'attention sur eux.
Consciente de sa petitesse, elle entreprit de monter sur le fauteuil pour tenter de reprendre ce que son compagnon venait de lui dérober sans aucun scrupule. Lorsque Solas lui tourna le dos pour examiner plus amplement l'objet qui attisait sa curiosité, elle sut que sa manœuvre avait échoué et qu'elle devrait assumer les conséquences de ses actes.

« L'impertinente mademoiselle Viniciana de Catherine Morland. En voilà un ouvrage qui ne traite assurément pas de vos sujets d'étude… » Il se mit sans tarder à feuilleter le livre, commençant d'abord par lire quelques passages ici et là avant de porter son attention sur la page à laquelle s'était arrêtée l'inquisitrice. « Oh, vhenan. Je ne vous savais pas amatrice de littérature érotique. » Un petit rire clair franchit ses lèvres tandis qu'il se retournait pour faire face à une Rosal'in dont la couleur de ses joues pouvait se confondre avec celle du fauteuil, un profond rouge cramoisi, sur lequel elle s'était résignée à s'asseoir à nouveau. « Cassandra est au courant ? »

Dans un premier temps, Rosal'in ne dénia pas lui répondre. Les bras croisés sur sa poitrine, elle arborait une mine à la fois contrariée et gênée. Solas était bien la dernière des personnes qu'elle souhaitait voir être mise au courant de ses goûts littéraires licencieux. Elle ne souhaitait pas qu'il la perçoive comme une jeune femme aux mœurs dissolues alors que leur relation était sur le point de se concrétiser.

« Ne vous moquez pas. »

Le mage des failles déposa le livre sur l'accoudoir du fauteuil puis s'empara tendrement de la joue de son amante afin qu'elle le regarde.

« Ce n'était pas mon intention. Je m'excuse si mes propos vous ont fait croire le contraire. Vos réactions ont simplement éveillé ma curiosité. »

Il se pencha vers la jeune femme, ses lèvres à hauteur de son oreille.

« Je voulais simplement savoir de quelle manière le frère Génitivi parvenait-il à vous faire rougir aussi aisément. » Ses doigts effleurèrent sa pommette dans une caresse fugitive. « Mais il semblerait que le crédit revienne plutôt à monseigneur Desjardins. »

Une agréable chaleur naquit au sein de la poitrine de Rosal'in tandis que la voix grave et posée de Solas susurrait au creux de son oreille quelques galanteries.

« Je dois vous avouer que je me sens quelque peu lésé. Je n'aurais jamais pensé qu'un orlésien, bien que fictif, puisse vous séduire. »

Ce fût au tour de l'élue d'Andrasté de rire. Un rire franc et joyeux, à peine étouffé.

« Et qu'allez-vous faire, emma lath ? Demander réparation ? » Un second rire lui échappa, cette fois-ci plus discret, suivi d'un petit sourire mutin.

« Très exactement. »

Alors que la jeune femme s'apprêtait à le taquiner une nouvelle fois, une main se glissa autour de sa taille puis la souleva, la coupant dans son élan. Sans plus tarder, son aîné revendiqua ses lèvres dans un baiser invitant à la voluptuosité. Il embrassait avec une dévotion lascive les courbes délicates de sa bouche, lui soutirant des complaintes de plaisir qu'il prenait soin de faire taire aussitôt qu'il les avait entendus. Nul autre n'était autorisé à entendre les doux gémissements qu'émettait son inquisitrice lorsqu'il lui faisait perdre raison au creux de ses bras.
Profitant de leur soudaine promiscuité, Rosal'in se libéra de l'emprise des lèvres de Solas pour embrasser passionnément la courbe saillante de mâchoire. C'est alors qu'elle sentit ses mains se faire plus téméraires, s'attardant longuement sur ses hanches généreuses avant de saisir ses fesses dans un geste de domination évidente qui lui arracha un nouveau gémissement de plaisir.

« Solas… Le soldat- »

« Il vient de partir. »

Tandis que ses lèvres charnues s'aventurèrent dans le creux de son cou, mordillant la peau diaphane qui se trouvait à leur portée, le mage saisit les cuisses de sa compagne et la souleva à hauteur de son bassin. Rosal'in noua instinctivement ses jambes autour de sa taille, comme frappée de frénésie suite à l'audace que venait de manifester Solas.

Son dos heurta bientôt le mur attenant au fauteuil, faisant voler en éclat le peu de retenue qu'il lui restait. Elle se cambra scandaleusement contre l'apostat qui était bien trop occupé à déboutonner son chemisier pour remarquer que le désir de la dalatienne s'était matérialisé et coulait lentement le long de ses fesses, à peine dissimulées par sa longue jupe camel qui était à présent dangereusement retroussée.

Hagarde de volupté, elle tenta vainement de tirer sur sa jupe pour soustraire à la vue d'un éventuel visiteur ce tableau de pure débauche. Sitôt qu'il s'en aperçut, Solas s'empara de ses mains et les plaça au-dessus de sa tête. L'emprise sur ses poignets était ferme, mais douce, une manière de lui faire savoir que son rôle de soumise ne dépendait que de sa propre volonté.

Un sourire insolent se dessina sur les lèvres du mage alors qu'une de ses mains se mit à palper les fesses trempées de Rosal'in.

« Si j'avais su que vous étiez plus sensible à la brutalité qu'à la douceur, voilà longtemps que je vous aurais prise contre un mur. » Lui susurra-t-il tandis que sa langue traçait l'extrémité de son oreille et qu'il pressait son érection contre ses fesses. « C'est bien ce que vous désirez si je ne m'abuse ? Être prise sauvagement contre un mur comme une putain. C'est ce que vos lectures laissent tout du moins sous-entendre. »

Ses mots la firent frémir d'appréhension et d'excitation. Une simple lecture à la dérobée d'un quelconque roman grivois lui avait permis de mieux cerner ses fantasmes que n'importe lequel de ses anciens prétendants. Elle acquiesça d'un signe de tête avant de réaliser qu'il attendait une réponse verbale.

« Ou- Oui. »

Sa réponse était brève, expéditive. Elle ne s'était jamais laissé aller à ses fantaisies auparavant. Elle ne savait pas comment s'y prendre.

« Bien. »

Contre toute attente, il embrassa avec tendresse son front puis la déposa sur le sol en faisant attention, la laissant encore plus confuse qu'elle ne l'était déjà.

« … Solas ? Je ne comprends pas. Il y a un problème ? »

Son ton était hésitant, sa voix légèrement tremblante, redoutant la réponse qu'il allait lui donner. Ses envies étaient peut-être trop dégradantes pour lui. Mais dans ce cas-là pourquoi aurait-il mis tant d'ardeur et pris tant de plaisir à jouer avec ses fantaisies ?

« Aussi attrayante que soit l'idée de vous prendre contre un mur, vhenan, je préfère le faire dans un endroit plus intime. » Il prit une de ses mains, puis la baisa avec déférence. « Je crains ne pas être aussi hardi que monseigneur Desjardins. » Il ponctua sa tirade d'un rictus arrogant.

L'inquisitrice leva les yeux au ciel, faussement irritée, mais définitivement ravie par la tournure que prenaient les évènements.

« Alors, votre chambre ou la mienne ? »