1.
Elle aurait dû le savoir, le sentir. Elle aurait dû le suivre, enfiler un pantalon de toile et lui dire qu'elle aussi viendrait se planter sur la colline.
Elle aurait dû.
Comme elle l'avait fait quand il était parti en quête de ses enfants perdus.
Oui elle aurait dû, le suivre, au bout du Monde... Ou de la Bretagne.
Que connait-elle du Monde? Pas grand-chose. Elle, héritière de Carmélide, mariée par un jeu politique, délaissée dans un Royaume prospère, désenchantée dans une forêt austère, puis enfermée dans une tour hantée.
Que connait-elle ?
Rien au presque. Elle connait son monde à lui, celui qu'elle a lu quand il pensait mourir, et celui qu'il lui a conté, au détour de dialogues de sourds, dans des soirées feutrées où son mari prenait le dessus sur le Roi. Il y avait des poèmes, du théâtre, Rome, et des chansons.
Il y avait sa voix et son temps, celui qu'il prenait pour ne pas la laisser dans l'ombre, dans l'indifférence, dans ses lacunes.
Même après dix ans d'absence, il l'avait secouru de l'obscurité. De cette tour au papier peint lourd de couleurs, de motifs et de violence.
Deux fois il l'avait soustraite aux méandres de ronces et de pierres. La première par la porte. La seconde par le cœur.
Et le goût de ses lèvres qui reste encore sur les siennes, des semaines après cette promesse qu'il semblait vouloir tenir.
Elle ne l'avait pas suivi.
Et la voilà qui court, malgré les épais tissus de sa robe qui deviennent étouffants, oppressants dans sa quête pour le retrouver.
Sa quête.
Elle n'entend pas les voix de Meghan et Gareth, qui la supplient de ne pas se diriger vers la future ruine que devient Kaamelott. Elle se fiche de croiser Lancelot, Loth ou le Père Blaise, elle veut l'atteindre, le récupérer, le reconquérir. Lui, son Roi.
Arthur.
Elle a les yeux rougis par la poussière, et sa toux brise le silence étrange et terrifiant qui entrecoupe les tirs de balistes. Il n'y a plus personne, les lâches ont fui, les innocents se sont sauvés. Et Arthur n'est nulle part.
Finalement le bout du tunnel est là, elle grimpe les dernières marches, sa robe est fichue, comme le plafond de l'ancienne salle de la Table Ronde qui tombe dans un rythme effréné. Elle crie. De peur. Elle ne veut pas mourir. Pas maintenant, alors qu'elle peut de nouveau voir autre chose qu'un infime bout d'horizon piégée dans sa tour de roche.
Pas maintenant qu'elle veut découvrir le Monde. Avec lui.
Dehors le bruit des tambours se fait assourdissant, tandis qu'elle zigzague entre les débris et les chutes pierres, elle baisse la tête, voudrait crier son prénom mais sa gorge est trop sèche, son coeur trop affolé.
Puis soudain, elle le voit.
Allongé sur cette table pleine d'angles, au pouvoir mal distribué. Son visage est ensanglanté, une de ses mains, suspendue dans le vide, tremble sans vie sous les secousses du château. L'autre est sur sa poitrine, ensevelie par les ruines.
Elle n'a plus d'air. Elle reste là, interdite. Elle ne sait pas si c'est pire que la vision de ce bain vieux de dix ans.
Peut-être, certainement. N'avait-il pas les yeux encore ouverts ce jour-là?
Alors que là, maintenant, il n'y a plus rien. Ni sa poitrine qui se soulève, ni ses yeux pour la rassurer, pas même un dernier sourire sur ses lèvres.
Rien.
Elle laisse échapper un autre cri qui lui déchire la gorge et l'âme, avant qu'elle ne se précipite vers Arthur.
Sa vision se floue de larmes tandis qu'elle s'écorche les mains en tentant, tant bien que mal, d'enlever les roches qui ensevelissent son mari. Son amour.
Le boucan de la guerre étouffe ses murmures, prières aux Dieux de leur laisser du temps. Après tout celui qu'ils ont perdu.
Elle n'aperçoit pas les autres mains qui se joignent à elle. A son labeur. A sa quête. Elle n'entend pas non plus les quelques suppliques qui lui disent qu'il est trop tard, qu'il faut partir. Elle continue. Ses mains laissant du sang sur ce qui fut autrefois les murailles de son royaume.
Finalement il est libre. Mais toujours immobile. Toujours inanimé. Toujours sourd à ses demandes. Elle voit sur sa poitrine, la tâche immense et rouge qui s'étale. Un sanglot surgit. Les balistes se sont tus. Les pierres ne tombent plus, la poussière retombe et Guenièvre reste aux côtés d'Arthur.
Ses mains viennent emprisonner son visage, ses pouces se perdant sur ses paupières closes, puis sur ses lèvres, revenant sur ses joues ensanglantées, finissant contre sa nuque. Elle murmure son prénom.
-Arthur
Rien. Le silence. Derrière, dans le tunnel d'autres pas puis des chuchotements qui deviennent plaintes, échos des siennes qu'elle n'entend plus, submergée par l'éclatement de son cœur.
Sur sa droite une silhouette grise semble retenir un gémissement, avant que la main vieillie de Merlin ne vienne saisir la sienne. Aux côtés du Druide il y a Perceval. Ses traits d'enfants ayant disparus sous la douleur lancinante d'être devenu orphelin. Le cercle se resserre, Bohort est là, Vivianne aussi, Gauvain et finalement Elias.
Dehors le ciel est toujours sombre, l'avertissement des Dieux toujours présent. Le tonnerre gronde, une fois, une seconde. Dans les ruines du château les silhouettes tremblent. De colère. De peine. D'amertume.
Un éclair zèbre le ciel qui devient plus noir. Vivianne frissonne alors que sa main semble devenir translucide, transparente, baignée d'une aura. Elle hoquète, accroche le regard de Merlin, lui fixe alors Elias.
Ils semblent se comprendre.
Guenièvre les regarde, tandis que Merlin serre doucement la main qu'il a emprisonnée, celle qui n'est pas contre la nuque froide d'Arthur.
Il lui sourit, d'un sourire certain qu'elle n'a jamais vu chez le magicien, avant de guider sa main contre la poitrine meurtrie de son époux.
-Ils sont d'accord. Il dit seulement, alors que Vivianne acquiesce, son corps entier devenant luminescent mais visible aux yeux de tous.
Elle est de nouveau la Dame du Lac.
Guenièvre ne comprend pas, un instant elle veut enlever sa main du tissu rougi qui déjà colle à sa paume, l'odeur de fer envahissant tous ses sens. Mais déjà Merlin dépose la main de Perceval sur la sienne, puis celle de Bohort et enfin Gauvain.
Elias lève son bâton, et d'un coup sec vient frapper le sol. Dehors l'orage gronde. Elle n'a pas peur. Une étrange chaleur s'empare de son corps, voyageant dans ses veines, dans ses nerfs, de son cœur jusque la pointe de ses doigts.
Merlin chante en latin, les yeux fermés, la main droite serrée sur les autres qui se pressent sur le coeur de leur Roi.
La voix d'Elias joint celle du Druide avant que La Dame du Lac ne conclue et qu'une lumière blanche immense éclaire la salle en ruine.
Sous la surprise et la force de la lueur tous libèrent leurs mains.
Dehors l'orage a laissé place à une pluie continue, résurrectrice, qui accompagne l'incompréhension haletante du cercle.
Rien. Le silence.
Elle murmure son prénom :
-Arthur.
Et soudain, les sourcils froncés, les paupières lourdes d'un sommeil qui n'en était pas un et les lèvres sèches, presque craquelées.
Il répond :
-Guenièvre.
Fin
[...]
J'ai peur à les voir sur la table
Préméditer là, sous mes yeux,
Quelque chose de redoutable,
D'inflexible et de furieux.
La main droite est bien à ma droite,
L'autre à ma gauche, je suis seul.
Les linges dans la chambre étroite
Prennent des aspects de linceul,
Dehors le vent hurle sans trêve,
Le soir descend insidieux...
Ah ! si ce sont des mains de rêve,
Tant mieux, - ou tant pis, - ou tant mieux !
Paul Verlaine - Mains
NdA: Je blâme fortement le talent de frenchublog et de sa sublime (mais briseuse de coeurs) fic Libérez-la qui m'a inspirée cette petite fic... Et Paul Verlaine, parce que coucou la mélancolie...
Bon sauf que je sais pas écrire des fins tristes ⊂•⊃_⊂•⊃ . Bref, voilà quoi :)
