Je sais que j'ai pris ma carte de bus. Je me vois la glisser dans ma poche. Je me sens la cherche avant de sortir. Et pourtant, arrivé à l'arrêt près de chez moi, je ne peux pas m'empêcher de tâter mon jean pour être certain qu'elle est là. Oui, je l'ai emmené. Comme toujours. J'ai aussi toutes mes affaires dans mon sac à dos, mais j'ai vérifié deux fois avant de partir. Ce n'est pas l'envie qui manque de l'ouvrir sur le trottoir pour, une dernière fois, m'assurer que je ne manque de rien.

J'enfonce mes mains dans mes poches pour que personne ne les voie trembler fébrilement et lance un regard noir aux alentours. Je déteste ne pas réussir à me faire confiance. Il manque une petite partie de moi. On pourrait croire que ce n'est rien, mais elle fait beaucoup. Je secoue la tête en soupirant, remettant en place mes longs cheveux noirs que le monde entier semble détester. Tant pis pour lui, j'en ai besoin.

Immobile, appuyé contre la vitre en plexiglas de l'abri bus, je regarde mes voisins discuter. Nous vivons dans le même quartier et allons à la même école. Nous croisons les mêmes personnes tous les jours, comme si nous vivions dans une bulle isolée du reste du monde. Je crois même que les gamins n'osent pas se mêler aux autres par peur de ne pas être adapté à eux. Je ricane intérieur. Tu m'étonnes qu'ils soient des inadaptés sociaux s'ils ne parlent qu'entre eux !

Distraitement, je les écoute causer. C'est fou, ils tiennent le même discours que leurs parents. J'ai l'impression que les adultes déteignent un peu trop sur eux, et c'est pour ça que je fuis les fêtes de quartier miteuses où je suis obligé d'apparaître pour ne pas faire honte à ma famille. C'est déjà le cas. Je sais très bien ce qui se dit sur mon dos. Tout le voisinage n'attend qu'une seule : me voir aller en taule pour le simple plaisir de pouvoir dire « Oh, mais je voyais bien que ça finirait comme ça… C'est un gamin très perturbé, vous savez ? Pas étonnant qu'il ait mal tourné !»

Comme si porter les cheveux longs, avoir des piercings et arborer des tatouages faisaient forcément de moi un délinquant.

— Ce sont les Redfox, entends-je soudainement.

Je bondis aussitôt. Qu'est-ce que ces petits cons peuvent-ils dire sur ma famille ? Ils écarquillent les yeux en me voyant arriver. En même temps, quand un gaillard musclé d'un mètre quatre-vingts te charge, tu ne fais pas le fier. J'attrape au col celui qui a osé prononcer mon nom de famille et le fixe dans les yeux. Il semble se liquéfier sous ma poigne.

— Quoi « les Redfox », grondé-je.

Terrifié, le gamin de la maison aux camélias – non je ne connais pas les noms de mes voisins – qui a tout juste treize ans, tremble. Je pourrais aisément le soulever du sol pour le projeter sur la route, mais j'attends sa réponse. Nos nez se touchent presque tandis qu'il lève les mains comme si je le braquais.

— R-Rien, bafouille-t-il, c-c'est juste qu'ils… enfin… C'est leur t-tour de patrouille ce s-soir. Je te jure qu'on ne dit rien de mal !

Une main se pose sur mon bras, et je sais à qui elle appartient. Personne n'ose être aussi familier avec moi à part elle.

— Détends-toi, Gajeel. Tout le quartier adore tes parents.

Je lance un dernier regard meurtrier au gamin de la maison aux camélias avant de le relâcher. Aussitôt, un attroupement se forme autour de lui, s'inquiétant de sa santé. Je lève les yeux au ciel en m'éloignant de ces idiots. Dans mon dos, Juvia me suit, mains sur les hanches.

— Tu devrais apprendre à gérer ta colère, Gaj' !

— Je t'emmerde.

— Ne joue pas les gros durs avec moi. Je te connais.

Sans répondre, je retrouve ma place conter la vitre en plexiglas de l'arrêt de bus, tandis que la seule voisine dont je connaisse le nom soupire en ajustant la jupe de son uniforme. Contrairement à tous les gamins du quartier, elle va dans une école privée super chic qu'elle déteste. Dans ce contexte, nouer des liens avec les autres, ces idiots qui passent leur temps entre eux, devient compliqué. Entre laissé-pour-compte, on se comprend.

— Je déteste cette jupe, peste-t-elle. En fait, je déteste cet uniforme ! Non, mais vraiment, pourquoi est-ce qu'on ne peut pas porter de pantalon, hein ?

Je croise les bras en ricanant.

— Parce que les filles portent des jupes, c'est tout.

Elle me lance un regard noir.

— C'est sexiste !

— Dis ça à ton école super élitiste, pas à moi. Au moins, elle a eu l'intelligence de te faire un uniforme blanc. Avec tes cheveux bleus, une autre couleur aurait fait tâche. Déjà que ta tronche n'aide pas…

Elle me donne un léger coup dans l'épaule en prenant un air faussement coléreux, mais je la connais bien, Juvia. À part le grand amour de sa vie qui ignore jusqu'à son existence, personne ne peut l'atteindre. Je crois que ce sont son calme et sa confiance en elle qui me permettent de la supporter. Et aussi le fait qu'elle n'a pas peur de moi. Mon amie possède des qualités que je rêve d'avoir.

— Je ne sais pas comment elle fait pour ne pas le craindre, murmure un des gamins du quartier.

— On dirait même qu'elle l'apprécie.

— Vous croyez qu'ils sont ensembles ?

Mes poings se serrent en les entendant raconter des conneries. C'est comme ça depuis toujours, ici. Tant que rien ne se passe, je suis le sujet principal des ragots, et ça me débèquète. En me voyant me décoller de la vitre, Juvia se met en travers de mon chemin. Elle secoue la tête.

— Laisse-les dire ce qu'ils veulent. Ils ne te connaissent pas comme moi.

Je hausse un sourcil.

— Ah oui ? Et que sais-tu, au juste ?

Un sourire naît sur son visage tandis qu'elle me fixe. Je m'attends au pire quand elle plante son index dans ma poitrine.

— Je sais que Gajeel Redfox a un grand cœur et de petites manies !

La conne ! Je regarde autour de nous en espérant que personne n'est entendu. Putain, à quoi joue-t-elle ? Je ne veux pas que ça se sache, c'est pourtant facile à comprendre ! Par réflexe, je tâte à nouveau ma poche arrière, au cas où. Juvia rit. Elle sait, et pourtant, elle refuse de me donner le secret de sa confiance en elle. La jeune fille ne vérifie pas qu'elle a tout avant de partir, laisse faire son instinct sans jamais se préparer, quand je suis méthodique et appliqué.

Si le quartier l'apprend, ses habitants tenteront de me bouffer. Je sais comment ça se passe ici, j'y ai grandis. Je sais très bien ce que l'on fait à ceux qui sont différents, faibles. Être une terreur me garantit un certain confort. Je ne l'abandonnerai pour rien au monde. Je m'accroche à ma façade avec force, et lâcher prise n'est pas une option. Jamais.