Lettres à Juliette - Chapitre 1
par Leia Neige
On éteignit les lampions et Mademoiselle Pony apparut sur le perron, un large sourire aux lèvres. Elle tenait entre ses mains un énorme gâteau aux fraises débordant de crème, sur lequel brûlaient vingt-six bougies. La famille et les amis proches, assis autour de la grande table rectangulaire que l'on avait installée pour l'occasion dans le pré, devant l'orphelinat, se mirent à entonner le célèbre chant de circonstance :
Bon anniversaire
Nos vœux les plus sincères
Que ces quelques fleurs
Vous apportent le bonheur
Que l'année entière
Vous soit douce et légère
Et que l'an fini
Nous soyons tous réunis
Pour chanter en chœur
Bon anniversaire
La vieille femme posa le plat devant Candy qui examinait le dessert avec gourmandise. Les flammes des bougies dansaient devant son joli visage, diffusant sur sa peau une lueur fauve nuancée de bleu qui accentuait l'éclat de ses yeux.
– Vas-y, souffle ! - fit l'un des petits pensionnaires de l'orphelinat, impatient d'avoir un morceau de gâteau dans son assiette.
La jeune blonde se leva en souriant et d'un signe de la main, convia sa meilleure amie, Annie, à l'accompagner dans cette tâche. N'avaient-elles pas été trouvées le même jour sur le seuil de la Maison Pony ? C'était d'ailleurs ce jour-là qu'on avait choisi comme date de naissance, date que Candy avait toujours conservée mais que les parents d'Annie avaient préféré modifier après son adoption. Ils l'avaient ainsi reculée de quelques semaines afin de l'accorder à son âge véritable, et plus certainement dans le but de la différencier de sa soeur de coeur. Annie célébrait donc depuis ce jour son anniversaire en avril, mais continuait de le fêter dans son coeur le même jour que Candy. Ce fut donc sans hésitation qu'elle rejoignit son amie qui l'attendait en bout de table.
Penchées au-dessus du gâteau, en appui sur leurs mains, elles prirent une profonde inspiration et s'exécutèrent, secondées discrètement par les enfants autour d'elles. Les bougies furent éteintes en quelques secondes sous les applaudissements de tous. Un léger nuage de cire encore chaude s'éleva devant elles, répandant une odeur que Candy appréciait plus particulièrement et qui lui rappelait des moments sereins : les soirs de Noël, les cierges de Soeur Maria à la chapelle, l'éclairage intime lors d'un bon bain, et bien entendu, les bougies d'anniversaire...
On ralluma les lampions et l'atmosphère de guinguette qui avait accompagné le repas se ranima. Il faisait très doux en cette soirée de mercredi 7 mai 1924 si bien qu'on avait décidé de dîner dans le jardin. Les rosiers d'Anthony que Candy avait fait planter tout autour quelques années auparavant exhalaient leur parfum délicat, diffusé par une brise légère qui s'amusait à se faufiler entre les convives. Invisibles dans l'herbe, on entendait les grillons chanter, signe annonciateur d'un prochain été caniculaire.
Cela faisait déjà plusieurs années que Candy était revenue vivre à la maison Pony. Le docteur Martin avec lequel elle avait travaillé à Chicago, avait ouvert une clinique à La Porte, petite ville de vingt mille âmes située à quelques kilomètres de l'orphelinat. Depuis la fin des travaux d'agrandissement qu'Albert avait généreusement financés, le nombre d'enfants avait augmenté, et en conséquence, le nombre de petits malades. Devant les difficultés de mademoiselle Pony et Soeur Maria à soigner tout ce petit monde, l'idée de proposer au docteur Martin de s'installer dans les environs lui avait traversé l'esprit. Albert lui avait alors cédé pour un prix dérisoire un terrain que la famille André possédait en périphérie de la ville, et, pour faciliter la mise en route de cette entreprise, avait investi une somme importante dans le capital de départ. Il savait que le docteur Martin n'était pas bien fortuné et il n'avait pas voulu lui donner l'impression de lui faire la charité. C'est pourquoi, ce système d'association en affaires avait très bien convenu aux deux hommes : l'un pouvant construire sa clinique sans soucis d'argent, tandis que le second permettait à Candy de se rapprocher de la maison Pony.
C'était donc sans grand regret que Candy avait quitté son poste de jeune infirmière à Chicago pour celui d'assistante du docteur à La Porte. Le quotidien rural avait rapidement conquis ses moeurs de citadine, laissant Annie perplexe. Cette dernière se demandait encore, même après tout ce temps, comment elle pouvait se priver aussi facilement de l'excitation de la ville, de ses bruits, de sa foule, de ses immeubles qui frôlaient le ciel, de ses boutiques de mode et de ses restaurants français. Candy lui répondait alors qu'elle appréciait la ville, mais que le calme de la campagne lui convenait mieux, qu'elle s'y sentait plus dans son élément et que c'était le seul moyen pour elle de se ressourcer. Elle savait que cela impliquait un sacrifice, celui de vivre éloignée de personnes qu'elle aimait tendrement, mais ce soir, elle était comblée car, pour la première fois depuis des années, étaient rassemblées autour d'elle pour son anniversaire, toutes les personnes chères à son coeur : Annie et Archibald, Albert, Tom et sa jeune épouse, et aussi Patty, avaient fait le déplacement pour cet heureux jour. Cette dernière, était professeur de littérature anglaise dans un des collèges les plus huppés de New-York, et avait dû négocier ferme auprès du directeur pour obtenir quelques jours d'absence en dehors des vacances scolaires. Elle était tellement heureuse de pouvoir faire la surprise de sa venue à Candy.
La jeune infirmière rayonnait de joie. Avoir tous ses amis réunis à l'orphelinat représentait le plus beau des présents. Certains chers à son coeur lui manquaient pourtant cruellement mais elle pouvait sentir leur présence réconfortante tout près d'elle, comme une main invisible et rassurante posée sur son épaule.
- Alistair, ce grand gourmand, n'aurait jamais manqué ce moment – se dit-elle en ricanant intérieurement – Et Anthony... Anthony n'est jamais bien loin de toute façon... - ajouta-t-elle en clignant des yeux pour chasser les larmes perfides qui piquaient ses yeux. Arborant alors son plus beau sourire, elle brandit un gros couteau qu'elle planta sans aucune hésitation au coeur du moelleux gâteau.
Tandis qu'elle était occupée à couper des parts et à en faire la distribution, Soeur Maria revint de l'intérieur de la maison avec un panier débordant de papiers et de boîtes de toutes les couleurs qu'elle déposa aux pieds de Candy avec un clin d'œil complice. La jeune femme se hâta de servir tout le monde puis, un demi-sourire aux lèvres, entreprit l'ouverture de ses paquets, sous le regard empreint de curiosité des invités. Elle débuta par les cadeaux des enfants qui consistaient en des dessins, des petites sculptures en terre, des colliers, des bracelets de fleurs, une multitude de ravissantes et attendrissantes choses qu'elle rangerait plus tard bien précieusement dans le coffre de sa chambre. Elle les remercia les uns après les autres, serrant leurs bonnes joues entre ses mains, et les couvrant de baisers sonores.
Il restait encore deux cadeaux au fond du panier. Le premier était un parfum à la violette de Toulouse, une fragrance fabriquée dans ladite ville aux briques roses du sud-ouest de la France. Un petit mot affectueux de Soeur Maria et mademoiselle Pony l'accompagnait. Candy appréciait énormément le geste mais ne put s'empêcher de les gronder pour avoir dépensé une petite fortune dans l'achat dudit ce parfum. Émue, elle ouvrit le flacon, et la fraîche odeur de fleurs s'empara de ses narines, une odeur délicate et raffinée qui l'envouta tout de suite. Du bout du majeur, elle en recueillit quelques gouttes et s'en caressa le creux de la gorge, enchantée par le doux effluve qui se diffusait sur sa peau. Elle ferma les yeux un instant pour mieux le savourer, puis referma le flacon et le rangea avec précaution dans sa boite, non sans gratifier les deux maîtresses de maison d'un large sourire plein de reconnaissance.
Le dernier cadeau avait une allure étrange. Ce n'était pas une boîte recouverte de papier argenté, ni nouée de rubans. C'était une simple enveloppe de taille moyenne mais d'une épaisseur certaine. Intriguée, Candy déchira l'un des côtés de l'enveloppe et en retira une série de documents : une réservation pour le premier juillet en première classe sur le paquebot Le France au départ de New-York vers Le Havre, puis un billet de train pour Le Havre-Paris, et enfin, un billet sur l'Orient Express à destination de Venise en Italie. Elle leva des yeux stupéfaits vers ses amis qui l'observaient d'un air très satisfait.
– Mais qu'est ce que ?... Mais c'est trop !... Enfin... Je... - bredouilla-t-elle, cherchant dans leur regard une explication.
– Ma chère Candy... - fit Albert, de sa voix chaude et rassurante - Nous avons pensé que tu travaillais beaucoup trop et qu'un petit séjour en Europe te ferait du bien.
– Mais vous n'y pensez pas ! Je ne peux pas... – s'écria Candy en secouant la tête – Je ne peux pas quitter la clinique comme cela, on a besoin de moi !
– Ne te fais aucun souci pour cela. Je me suis arrangé avec le docteur Martin pour qu'il te donne un congé de deux mois.
– deux mois, mais c'est de la folie !
Elle porta la main à son front comme si elle venait de prendre un coup de massue, roulant des yeux dans tous les sens. Les épaules d'Albert se secouèrent de rire.
–Voyons Candy !... Il te faudra bien cela si tu veux pouvoir profiter des alentours. Parvenir à destination ne se fera pas en deux jours !...
Il s'attendait à la réaction négative de sa jeune protégée et avait tout prévu pour neutraliser la moindre de ses dérobades. Il avait néanmoins volontairement omis de lui dire que la décision de l'envoyer si loin de La Porte procédait en grande partie de la mine sombre qu'elle affichait depuis des mois et de l'inquiétude que cela suscitait auprès de son entourage. Annie s'en était confiée à lui quelques semaines auparavant alors qu'il était venu lui rendre visite, un dimanche après-midi, dans la somptueuse demeure d'été qui appartenait à ses parents. Située à mi-chemin de la Porte et de la maison Pony, le jeune couple Cornwell avait coutume de s'y rendre le week-end, ce qui permettait à Annie de veiller discrètement sur son amie.
C'était une vieille bâtisse d'architecture Victorienne qui avait conservé toute sa prestance. En arrivant, Albert avait ressenti un pincement au cœur au souvenir des quelques fois où il s'y était rendu avec sa sœur quand ils étaient enfants. Sa tendre sœur ainée, partie si jeune et laissant ce pauvre Anthony bien seul et bien solitaire... Avec le recul, il s'en voulait de n'avoir pas été plus présent auprès de lui. Il aurait dû cesser de fuir ses obligations familiales et aurait dû renoncer à sa vie de vagabond à ce moment-là. Mais Anthony semblait si heureux en compagnie de ses cousins qu'il s'était senti rassuré et avait continué à l'observer de loin. Jamais il n'aurait imaginé le funeste destin qui l'attendait…
– Je croyais que Candy devait se joindre à nous... - avait-il fait remarquer en acceptant gracieusement la tasse de thé qu'un valet de la jeune épouse Cornwell lui tendait.
– Elle le devait en effet... - avait-elle répondu en soupirant.
Elle était assise en face de lui, les jambes élégamment rassemblées sur le côté, sur une banquette de style empire dont le tissu pourpre contrastait étroitement avec la blancheur nacrée de sa robe.
– Mais elle s'est décommandée au dernier moment sous prétexte d'un travail urgent... – avait-elle poursuivi avec une moue dubitative, agitant d'une main nerveuse le long collier de perles qui pendait à son cou gracieux.
– Elle prend manifestement son métier à coeur, c'est très louable de sa part mais...
– ...Mais se tuer au travail ne l'aidera pas à chasser les idées noires qui hantent son esprit – l'avait-elle interrompu en cherchant l'approbation dans son regard. Ce dernier, sans mot dire, avait reposé sa tasse de thé sur la table basse devant lui, attendu le départ du domestique, puis avait déclaré, en regardant sa jeune hôtesse droit dans les yeux.
– Je crois que nous partageons la même opinion sur Candy... Et sur la source de ses tourments...
Annie s'était redressée dans un vif élan, portant la main à son coeur.
– Oh Albert ! Je suis tellement soulagée de savoir que vous êtes de mon avis ! J'ai bien souvent essayé d'en discuter avec Archibald, mais il devient incontrôlable quand il s'agit de... de Terry !... Vous voyez, même devant vous, je peine à prononcer son nom tant le sujet est sensible ! Candy ne m'a pas mieux facilité les choses sur ce point. Pendant toutes ces années, je l'ai vue afficher une joie de vivre que je trouvais bien des fois excessive, et qui cachait un mal-être qu'elle refusait elle-même de concevoir. Je ne compte plus le nombre de jeunes hommes charmants qui lui ont été présentés et qu'elle a repoussés. J'avais pourtant eu grand espoir avec ce jeune médecin qui était parvenu à lui arracher un troisième rendez-vous, mais il m'avait confié quelques temps plus tard avoir fini par renoncer à se battre contre un fantôme, un fantôme dont il ignorait l'identité mais dont la présence envahissante lui avait révélé l'impossibilité de construire un jour quelque chose avec elle. Je pensais alors que l'annonce du décès de Suzanne Marlowe lui aurait permis de considérer l'avenir sous de nouveaux auspices. Je croyais innocemment qu'elle se précipiterait auprès de Terry. Mais, contrairement à ce que je pensais, elle se contenta d'accueillir la nouvelle avec une complète indifférence. Elle ne prononça aucun mot sur lui mais s'empressa de s'apitoyer sur le sort de cette fille qui avait brisé leur vie ! Il est des moments où je ne la comprendrai jamais ! Elle trouve des excuses à tout le monde, même à ses pires ennemis !
– En effet, l'indulgence de Candy, qui reste une grande qualité, peut devenir chez elle son plus grand défaut – avait opiné Albert en souriant, ravi de découvrir une facette inconnue de son interlocutrice. L'indignation lui colorait les joues et exaltait le ton de sa voix, si neutre de coutume. S'était-elle jamais mise en colère ? L'état de Candy semait manifestement la révolte dans son coeur, et le patriarche de la famille André en était intérieurement satisfait. Il était bon de savoir que sa fille adoptive pouvait compter sur une amie fidèle et dévouée.
– Toutes ces années à taire son chagrin – avait soupiré cette dernière - à refuser le bonheur qui s'offrait à elle, comme une veuve fidèle à sa promesse. Toutes ces années dédiées entièrement à son travail, à ses patients, comme si eux seuls méritaient que l'on prenne soin d'eux. Je la soupçonne d'être convaincue de ne pas être digne d'être heureuse, que ce genre de condition ne lui est pas destiné.
– On ne pourrait pas lui en vouloir de le croire. Chaque personne qu'elle a aimée lui a été enlevée... Cela ne favorise pas l'estime de soi...
– Elle est pourtant si combative pour les autres ! Pourquoi ne l'est-elle pas autant pour elle ?
– Tout bonnement parce-que, comme nous venons de l'évoquer, elle ne veut plus souffrir. Faire un geste vers Terry reviendrait à prendre le risque d'être une nouvelle fois déçue...
– A ce propos... Pourquoi ne lui a-t-il toujours pas écrit ? Après tout ce temps, c'est quand même incroyable ! Plus d'un an s'est écoulé depuis le décès de Suzanne et il ne lui a pas encore donné signe de vie ! Je vois Candy sombrer un peu plus chaque jour dans la morosité et je persiste à croire que c'est à cause de lui. Je la soupçonne d'avoir nourri le secret espoir qu'il la contacterait. Son silence la ronge à petit feu !
– Je crains malheureusement qu'il ne fasse rien pour la revoir. Ces deux êtres sont si semblables : l'un est convaincu de porter malheur, l'autre de ne pas mériter le bonheur. Quand bien même s'ouvrirait un boulevard devant eux, ils ne feraient pas un pas l'un vers l'autre...
– Que pouvons-nous faire alors ? – s'était-elle écriée dans un trémolo, les yeux embués de larmes – Allons-nous rester ainsi sans rien faire et la laisser malheureuse toute sa vie ?
- Bien sûr que non, mon amie - avait répondu Albert en étirant ses longues jambes, un mystérieux sourire s'esquissant sur ses lèvres - Je crois qu'il est grand temps d'agir pour le bien de notre chère Candy.
– Nous en avons que trop perdu ! - s'était-elle exclamée en sautillant dans son fauteuil, les mains jointes de contentement – Dites-moi, comment allons-nous nous y prendre ?
– Je dois t'avouer que j'y réfléchis depuis un moment déjà et que j'ai ma petite idée sur le sujet. Je dois encore m'assurer de quelques détails mais je crois que Candy ne sera pas au bout de ses surprises...
– Nous ne serons pas trop de deux pour cela. Je suis impatiente de commencer à vous aider !
– Je parierais que Patty, elle aussi, ne dirait pas non à cette initiative, qu'en dis-tu ? N'habite-t-elle pas New-York ? - avait-il fait remarquer, une pointe d'ironie dans la voix.
Il n'avait pas achevé sa phrase qu'Annie se précipitait déjà vers son téléphone pour indiquer à l'opératrice le numéro de Patty...
Candy regardait les billets avec circonspection. Repartir vers l'Europe, après toutes ces années, lui semblait incongru et inapproprié. On avait beaucoup plus besoin d'elle ici.
– Je regrette, je ne peux pas accepter !... - déclara-t-elle, persistant dans son entêtement.
- Je crois que c'est un peu tard pour refuser - fit Patty en s'approchant d'elle. Ses yeux riaient sous ses lunettes - car j'ai moi aussi réservé mes billets pour ce voyage ! Tu ne veux pas me laisser tomber, n'est-ce pas ?
– Tu... Tu veux dire que nous partons ensemble ?
– En effet, oui !... J'ai toujours rêvé de visiter l'Italie et je... Nous avons pensé que tu serais une très bonne compagnie.
– C'est une véritable conspiration, on dirait ! - ricana Candy, encore étourdie par ce qu'on lui proposait.
– Un véritable complot auquel nous avons tous joyeusement participé ! - fit Annie en venant lui prendre affectueusement la main – Cela te fera le plus grand bien de découvrir de nouveaux horizons...
– Mais Soeur Maria, mademoiselle Pony, êtes-vous sûres que... ? - fit-elle en adressant un regard perplexe à ses deux mamans.
– Si tu m'y obliges, je te ferai moi-même monter dans ce train pour New-York ! - l'interrompit la religieuse en fronçant les sourcils – Ne te fais aucun souci. Nous nous sommes organisées en conséquence.
– Mais...
– Il suffit ! Ce que tu peux être têtue parfois ! – s'écria-t-elle visiblement agacée, sa coiffe tremblotant sur sa tête – Je ne veux plus d'objections. Tu partiras en Europe et je compte sur toi pour nous envoyer de jolies cartes postales de là-bas !
Le ton sévère employé par la bonne soeur tua dans l'oeuf les dernières tentatives de dérobade de la jeune infirmière. Elle haussa les épaules, bras tendus et paumes de mains dirigées vers le ciel en signe de capitulation.
– Bon, c'est d'accord, mais elles risquent d'arriver après mon retour ! - gloussa-t-elle – Je vous promets néanmoins de vous en envoyer d'un peu partout !
– Voilà enfin une sage décision de prise ! - s'écria Soeur Maria en soupirant d'aise. Puis la prenant par l'épaule et déposant un tendre baiser sur sa tête – Je suis si heureuse pour toi mon enfant ! Quelle chance tu as de faire un si beau voyage !
Candy opina en souriant de gratitude.
– Vous avez raison. J'ai bien de la chance d'avoir une famille et des amis aussi généreux. Je me réjouis aussi à la pensée que Patty m'accompagnera.
Elle hésita une seconde puis se tourna vers Annie.
– Et toi, Annie ? L'Italie ne t'inspire-t-elle pas ? Comment se fait-il que tu ne te joignes pas à nous ?
– C'est-à-dire que... - bredouilla cette dernière en jetant un regard complice vers son époux – C'était en projet à l'origine... Jusqu'à ce que...
– Jusqu'à ce que nous apprenions que nous allions être parents !... - l'interrompit fièrement Archibald, bombant le torse comme s'il était l'auteur de la huitième merveille du monde. Un murmure de surprise et d'approbation se répandit parmi les invités accentuant la fierté du futur père. Pourtant, dix ans auparavant, il n'aurait pas parié un cents sur sa relation avec Annie. Il était encore trop amoureux de Candy. Mais avec le temps, il avait réalisé que ses espoirs étaient vains et qu'elle ne verrait rien d'autre en lui qu'un ami. Il s'était alors tourné vers Annie, qui l'attendait, patiemment, et surtout, sans aucun jugement. Et peu à peu, cette tendre affection qu'il éprouvait pour elle s'était transformée en un amour sincère pour se conclure enfin par la venue d'un enfant...
– Un bébé ? - s'écria Candy, stupéfaite – Vous allez avoir un bébé ?
– Oui... - fit Annie en rougissant, posant immédiatement une main tendre sur son ventre légèrement rebondi – Je suis enceinte de quatre mois, et tu comprends, je ne veux pas prendre de risque en partant si loin...
– C'est merveilleux, Annie ! Comme je suis heureuse pour toi ! - fit la jeune blonde, les yeux humides de joie, en la serrant dans ses bras. L'idée que son amie de toujours devienne mère la bouleversait. Ses espoirs et Ses attentes se concrétisaient enfin, et allaient aussi mettre un terme aux rumeurs qui circulaient sur les difficultés de leur couple à concevoir un enfant. Quel beau pied de nez aux allusions moqueuses que n'hésitaient pas, notamment les Legrand, à propager…
Assieds-toi, je t'en prie, Annie ! - intervint Soeur Maria en lui présentant une chaise - Il ne faut pas que tu te fatigues.
Tu dois te ménager mon enfant. Si tu veux, nous pouvons te préparer un lit pour passer la nuit ici - ajouta mademoiselle Pony, prenant déjà la direction de l'orphelinat pour mettre en pratique sa proposition.
– Oh mais je ne suis pas malade ! - s'écria Annie en riant – Je crois bien n'avoir jamais été aussi en forme. Ce qui me permet de te dire ma chère Candy que j'aurais suffisamment de force pour t'emmener avec moi faire les boutiques et changer de garde robe. Une demoiselle de ta condition ne doit pas partir avec pour tout bagage une salopette en denim et une robe vieille de dix ans ! Les européennes sont si élégantes que l'on te refoulerait à la frontière !
– Il est vrai que j'ai oublié le jour où nous avons pu admirer Candy dans une tenue autre qu'une blouse d'infirmière ou qu'un pantalon – renchérit Archibald, sarcastique.
– Cela devait être le jour de notre mariage, my love... Elle ne pouvait pas faire autrement puisqu'elle était ma demoiselle d'honneur...
L'ensemble des invités éclatèrent de rire tandis qu'Albert posait une main compatissante sur l'épaule de sa fille adoptive. L'ancien vagabond qui dormait à la belle étoile en compagnie d'animaux sauvages pouvait aisément comprendre le peu d'entrain qu'elle témoignait pour ce genre de futilités. Qu'aurait-elle fait de jolies robes à l'orphelinat ou à la clinique, qu'elle aurait salies ou abîmées ? Comment aurait-elle pu travailler confortablement, coiffée d'un bibi et chaussées de talons ? Décidément, les gens de la ville oubliaient tout leur bon sens quand il s'agissait d'établir des priorités. Elle admettait néanmoins qu'évoluer dans la haute société nécessitait l'application de certains codes vestimentaires qu'elle pouvait se permettre d'éviter dans sa campagne éloignée. Albert ne suivait-il pas par obligation ces principes ? Elle admettait néanmoins que le costume lui seyait à merveille et qu'elle était loin de lui reprocher de s'être débarrassé de sa veste élimée de baroudeur. Vaincue, elle s'adressa à ses amis, feignant la contrariété :
– Assez, assez de moqueries ! - fit-elle en agitant une serviette blanche pour manifester sa reddition – J'ai compris le message. C'est d'accord. Je viendrai en ville avec toi, Annie, et tu pourras jouer à la poupée sur moi.
– Avec joie ! J'ai hâte de m'amuser avec toi ! - s'exclama son amie en ramenant ses mains graciles contre son coeur, tout en sautillant sur place comme un petit oiseau – Que dis-tu de partir à Chicago ce week-end ? Je connais une boutique qui vient de recevoir les dernières créations en provenance de France : Mariano Fortuny, Paul Poiret, Chanel... De véritables merveilles !
– Ma foi, tu ne perds pas de temps ! - pouffa Candy devant l'enthousiasme de son amie.
– Tu ne le regretteras pas ! Notre chauffeur viendra te chercher de bonne heure samedi matin. Tâche d'être prête !
– Bien mon général ! - fit Candy en claquant des talons avec un salut militaire. Annie leva les yeux au ciel en riant.
Ne pouvant plus retenir les gargouillis de son ventre, la jeune blonde jeta alors un oeil vers la table :
– Me permets-tu de goûter à ce délicieux gâteau qui me fait des appels depuis tout à l'heure ?
– Soit ! - opina Annie en souriant – Mais pas plus d'une portion. Je ne voudrais pas que nous ayons à réaliser quelques retouches sur tes vêtements avant ton départ.
Candy haussa les épaules en pouffant et engouffra dans sa bouche le morceau de gâteau qui se trouvait dans son assiette. Les émotions de la soirée ne lui avaient apparemment pas coupé l'appétit, tant et si bien que l'incorrigible gourmande s'arrangea pour dissimuler une part supplémentaire dans sa serviette, en prévision d'un encas nocturne... Patty remarqua du coin de l'oeil son petit manège et s'en divertit intérieurement. Ces vacances avec Candy promettaient d'être originales, par la personnalité de son amie d'une part, mais aussi par la surprise qu'on lui destinait...
Patty chaussa ses lunettes et regarda son réveil que les rayons de la lune à travers les rideaux de la chambre éclairaient légèrement. Distinguant l'heure avancée de la nuit, elle soupira de contrariété. Cela faisait déjà deux heures qu'elle essayait de dormir sans y parvenir. Mais comment trouver le sommeil dans ces conditions, avec Candy qui dormait dans le lit contigu au sien, en sachant ce qu'elle lui cachait depuis son arrivée ? Elle pouvait entendre sa respiration paisible et se demandait pour la centième fois, s'il fallait prendre le risque de lui confier ce qu'elle savait. Elle tira le plus discrètement possible sur le tiroir de sa table de chevet et s'assura que ce qu'il contenait était toujours présent, et le repoussa tout doucement. N'y tenant plus, elle prit la décision de se lever et d'aller se préparer une tasse de thé à la cuisine. Silencieusement, elle traversa la chambre, longea le long couloir qui séparait les chambres et le dortoir des pièces à vivre, et poussa la porte de la cuisine. Bien que les restes aient été rangés à l'abri dans les placards, cela sentait encore la bonne odeur du repas d'anniversaire. Patty comprenait à présent les raisons de l'appétit d'ogre de Candy. On mangeait si bien à la maison Pony ! Cela changeait du réfectoire de la très huppée Nightingale-Bamford School, dans l'Upper East Side, un quartier chic de Manhattan, où elle enseignait aux jeunes filles de très bonne famille. Elle n'était pas un fin cordon bleu non plus et cela lui manquait le soir quand elle rentrait dans son petit appartement, situé non loin de l'école. Il y avait encore un an de cela, c'était sa tendre grand-mère qui lui mitonnait de bons petits plats, mais depuis son décès, le contenu des assiettes se résumait à un choix limité de boîtes de conserve. Elle se dit qu'il serait peut-être temps qu'elle apprenne quelques rudiments culinaires si elle ne voulait pas mourir de faim. La perte de sa grand-mère l'avait particulièrement déstabilisée, et une nouvelle fois fragilisée. Elle représentait le seul et unique soutien affectif qui lui avait permis de garder la tête hors de l'eau après la mort d'Alistair, elle avait été son point d'ancrage qui lui avait évité de partir à la dérive. Que pouvait-elle attendre à présent de ses parents qui s'étaient toujours désintéressés d'elle et qui voyageaient continuellement ? C'est pourquoi elle espérait beaucoup de ce séjour en Europe en compagnie de Candy. Qui d'autre qu'elle, après tout ce qu'elle avait traversé, pouvait comprendre le bouleversement intérieur qui l'animait, ses doutes et ses craintes, cette tristesse infinie qui ne lui laissait aucun répit ? Elle éprouvait le vif désir de se prendre en main et de tourner une nouvelle page de sa vie. Qu'en était-il du côté de son amie ? Et qu'en serait-il quand elle lui ferait part de ce qu'elle savait ?
Plongée dans ses pensées, seulement perturbées par le balancier de l'horloge comtoise qui rythmait les secondes à une cadence régulière, elle alla remplir d'eau une bouilloire cabossée en aluminium qu'elle posa sur la cuisine à charbon, et attendit qu'elle frémisse pour la verser dans une théière. Elle rajouta quelques cuillères à café de feuilles de thé, et attendit quelques instants que l'infusion s'opère. Au bout de quelques minutes, elle remplit une grande tasse du brûlant breuvage et s'approcha de la fenêtre, la tasse à la main. La lune presque pleine recouvrait le jardin d'une pâleur bleutée qui lui donnait des airs de contes fantastiques. Elle remarqua une couverture sur le rocking-chair de mademoiselle Pony devant la cheminée, s'en recouvrit les épaules, et sortit de la maison.
Dehors, l'air était frais mais supportable. Emmitouflée dans sa couverture, les mains réchauffées par la tasse de thé, elle s'allongea sur une des chaises longues du jardin et leva les yeux vers le ciel sombre parsemé d'étoiles. Elle soupira une nouvelle fois pour tenter d'évacuer la sensation oppressante qui la tenaillait depuis son arrivée et se mit à repenser aux raisons qui la mettaient dans cet état d'angoisse...
Lorsque quelques semaines auparavant, Annie et Albert lui avaient fait part de la mission qu'ils lui confiaient, elle n'imaginait pas l'embarras dans lequel elle allait se plonger. Bien entendu, l'idée de participer au projet de réunir Candy et le garçon qu'elle aimait l'enchantait, mais elle était loin de se douter de la responsabilité que cela incombait. Sur le moment, elle n'avait considéré que le bonheur de Candy, mais à présent qu'elle se trouvait en sa compagnie, l'observant dans son petit univers à l'intérieur duquel elle avait bâti une forteresse infranchissable, elle se demandait s'ils avaient pris la bonne décision.
Elle se revoyait en train de se munir de sa plus belle plume et d'écrire une lettre à cet être irritant et désobligeant qu'était Terry, lettre dont le contenu restait imprégné indélébilement dans sa mémoire tant elle en avait réalisé des ébauches avant de lui envoyer celle qu'elle considérait la bonne, malgré quelques incertitudes, et la crainte qu'elle soit jetée à la poubelle dès sa lecture. Après moult brouillons jonchant le sol, elle avait fait le choix d'aller à l'essentiel. Connaissant l'énergumène, elle se doutait bien que ce ne serait pas sa prose qui attirerait son attention mais plutôt le message qu'elle voulait lui faire passer :
« Terrence Graham Grandchester,
Compagnie théâtrale Stratford,
10 West 45th St. Broadway
New York
New-York, le 12 mars 1924,
Cher Terry,
Tu dois être bien surpris de recevoir une lettre de ma part. J'avoue en être étonnée moi-même mais cela fait un certain temps déjà que je songe à entrer en relation avec toi. Je profite de la fin récente de ta tournée et de ta présence à New-York pour te faire part d'une requête à la fois personnelle et professionnelle à laquelle tu accepteras, je l'espère, accéder.
J'enseigne depuis quelques années la littérature anglaise au Nightingale-Bamford School, et dans le cadre du programme sur les grands auteurs britanniques, j'ai pris à coeur de faire découvrir l'oeuvre de Shakespeare à mes jeunes élèves. La tâche est plutôt ardue en cet âge ingrat où les classiques de la littérature les effraient plutôt qu'ils ne les séduisent. J'ai donc pensé que le grand comédien shakespearien que tu es pourrait m'aider dans l'art d'apprivoiser ces jeunes demoiselles afin de les ramener vers des chemins plus vertueux. Je ne doute pas de ton talent ni de ton charme, ni de ton aptitude à leur révéler les richesses de cet auteur. Tu es le seul capable de réussir cette prouesse. Tu parvenais déjà à captiver l'assistance à Saint-Paul, ce sera un jeu d'enfants pour toi devant ces jeunes oies blanches.
Inutile de dire que je compte vraiment sur toi sur cet épineux cas.
En souvenir du bon vieux temps, Terry...
Bien à toi,
Patty
Patricia O'Brien
Département de littérature anglaise
Nightingale-Bamford School
20 East 92nd Street
New York, NY 10128 »
Priant le ciel d'avoir été convaincante, elle avait posté la lettre le jour même et attendu sans grande conviction un signe du rebelle aristocrate. Deux semaines s'étaient écoulées sans qu'elle reçoive la moindre missive de sa part, si bien qu'elle s'était résignée à l'échec de sa tentative. Mais un après-midi, alors qu'elle était de permanence dans son bureau, un appel téléphonique avait manqué de la faire s'étrangler et l'avait paralysée tout entière. A l'autre bout du fil ricanait une voix familière qu'elle n'avait pas entendue depuis des années, une voix qui avait pris en maturité et en gravité mais qu'elle reconnaissait sans aucune équivoque...
– Alors, « Têtard-à-lunettes », il me semble avoir compris que tu avais besoin de mon aide ?
Fin du chapitre 1
1
: Le France est un paquebot transatlantique français de la Compagnie générale transatlantique mis en service en 1912 et qui assura la ligne Le Havre - New York. C'est le seul navire français à avoir arboré quatre cheminées.
