Avertissement: Les opinions ouvertement racistes du personnage principal de cette nouvelle ne reflètent pas celles de l'auteur au quotidien. Au cas où ce point aurait eu besoin d'être précisé, voilà qui est fait.

Usual disclaimer: Le film Glory et ses personnages fictifs appartiennent à Columbia Pictures. L'assaut contre Fort Wagner, et les personnages réels qui prirent part à cette bataille, appartiennent quant à eux à l'Histoire...

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Du haut du remblai sablonneux du fortin, le capitaine Walter Scott Cudden fit face au soleil couchant lorsqu'il ôta son chapeau gris rehaussé d'or, avant de commencer à lisser avec soin ses longs cheveux blonds. C'était là un rituel qu'il avait adopté avant chaque bataille. Et celle qu'il allait devoir livrer ce soir était loin d'être sa première, depuis plus de deux ans et demi à présent que la Caroline du Sud s'était lancée à corps perdu dans l'aventure sécessionniste.

En ce soir du 18 juillet 1863, le Stainless Banner, le nouvel étendard des États confédérés, flottait dans le vent marin au-dessus de Fort Wagner. Au cours des dernières heures, l'ensemble des cuirassés, vapeurs, et monitors de la flottille fédérale qui assurait le blocus de Charleston, avaient joint leur feu à celui des batteries terrestres de l'Union qui harcelaient la malheureuse redoute depuis déjà plusieurs jours. Les lourds obus percutants qui ébranlaient les remparts de sacs de sable, tout autant que les projectiles fusants qui dispersaient leurs éclats au-dessus d'eux, obligeaient les défenseurs de Fort Wagner à garder la tête baissée en priant Dieu avec ferveur – lorsqu'ils parvenaient à en trouver l'inspiration au milieu d'un tel vacarme!

Si la violence du pilonnage inspirait au capitaine Cudden quelques inquiétudes quant à l'intégrité des murs du fort, il ne redoutait en revanche pas outre mesure l'assaut terrestre des forces de l'Union qu'une telle préparation d'artillerie annonçait. Après tout, ses hommes et lui avait déjà repoussé une semblable attaque la semaine passée, à faibles frais en ce qui les concernait. Walt Cudden avait déjà bien souvent vu les dos bleus de ces maudits lâches de Yankees fuir devant ses troupes, sur nombre de champs de bataille auparavant – que ce soit à Manassas, à Fredericksburg, ou encore à Chancellorsville... Enfin, tout cela remontait à l'époque où il servait encore dans le 12ème régiment de Caroline du Sud, sous les ordres du général Jackson. Hélas, la blessure à la hanche qu'il avait reçue à Chancellorsville l'avait renvoyé vers l'arrière, et ravalé au triste rôle de gardien de forteresse.

Mais Fort Wagner était cependant loin de n'être qu'un simple bastion d'arrière-garde: quotidiennement harcelée par le feu des navires cuirassés nordistes, cette batterie de fortune faite de sacs de sable et de troncs de palmiers représentait au contraire le front de la guerre au sens le plus noble du terme. Avec Fort Sumter et Fort Moultrie, Fort Wagner représentait en effet la toute dernière ligne de défense protégeant encore la rade de Charleston. Si cet ultime verrou tombait, plus rien alors n'empêcherait les pirates de la marine yankee qui croisaient au large de venir pilonner la ville et ses habitants.

Après avoir rajusté son chapeau, le capitaine Cudden se mit en devoir de faire le tour des positions occupées par sa compagnie sur le chemin de ronde, en s'avançant tête haute et d'un pas égal pour mieux rassurer ses hommes toujours soumis au feu d'enfer de l'artillerie nordiste. Le caporal Gaines, un gaillard d'âge mûr de son unité, l'interpella lorsqu'il s'arrêta à sa hauteur, en désignant l'extrémité du cordon de dunes où les troupes d'assaut de l'Union étaient en train de prendre leurs positions de départ:

-–- Vous avez vu ça, Monsieur? Ce régiment qui est venu se placer devant les autres, et qui va prendre la tête de l'attaque... Est-ce qu'ils sont bien ce que je crois voir d'ici?

-–- J'ai vu la même chose, caporal, confirma le capitaine en tapotant tranquillement la lunette télescopique qu'il avait glissée dans le ceinturon de sa tunique grise. J'ai reconnu le drapeau blanc de l'État du Massachusetts sur le front des troupes. Et à part quelques visages d'officiers traîtres à leur race, c'est bien là tout ce que j'aie vu de blanc dans leurs rangs! Il doit donc s'agir de ce fameux régiment africain qu'ils ont recruté à si grand bruit à Boston... Bhahh! Si les Yankees pensent qu'ils parviendront à faire de vrais soldats de toute cette bande de fossoyeurs et de creuseurs de latrines, juste en leur enfilant un uniforme bleu, alors c'est que leur armée est vraiment tombée bien plus bas encore que je ne le pensais!

Oh non, les Yankees n'étaient pas tombés si bas, et Walter Cudden le savait très bien au fond de lui-même. C'était certes encore l'opinion courante dans le Sud, le mois précédent... Pourtant, contre toute attente, l'armée de l'Union était parvenue à reprendre du poil de la bête, et à inverser le cours de la guerre. Les nouvelles récentes de la défaite sanglante de Gettysburg en Pennsylvanie, et de la chute de Vicksburg sur le Mississippi, hantaient encore les esprits dans toute la Confédération. Mais pour ce qui était de la valeur au combat de ces troupes noires que Lincoln et les abolitionnistes s'étaient mis en tête d'armer, rien sans doute n'aurait pu faire revenir le capitaine Cudden sur ses convictions les plus fermement enracinées.

Walter Scott Cudden avait grandi sur une petite plantation familiale de moins de quinze esclaves. Il connaissait donc personnellement chacun d'entre eux, leurs situations, il les avait tous appelés par leurs prénoms chaque jour que Dieu faisait durant des années. Avec le temps, il avait appris à saisir leur étrange façon de parler, à apprécier leur cuisine rustique, à respecter la profondeur béate de leur foi religieuse... Quelques uns des rejetons de ces nègres avaient même grandi en même temps que lui; il avait su déceler chez certains d'entre eux un réel esprit, qu'il avait attribué à la curiosité naturelle propre aux jeunes gens de cet âge. Mais pour autant, jamais il ne les aurait considérés comme ses pairs... Et jamais il n'aurait envisagé qu'aucun d'entre eux fût capable de créer quoi que ce soit de beau ou d'utile.

L'idée même que ces hordes d'esclaves illettrés, aiguillonnées par les discours pyromanes des abolitionnistes à tout crin, puissent s'imaginer devenir du jour au lendemain les égaux des citoyens blancs de ce pays, héritiers de la culture européenne et de la pensée anglo-saxonne, hérissait d'ailleurs Cudden au plus haut point. Que diable avaient donc jamais écrit tous ces macaques africains, qui soit comparable à la puissance évocatrice de l'Iliade d'Homère? Qu'avaient-ils jamais composé, qui soit comparable à la grandeur et à l'harmonie d'une Messe de Bach? En quoi leur pensée, qui s'était toujours limitée à leurs besoins basiques et immédiats, pouvait-elle être comparée à celle d'un Hobbes ou d'un Hume? Tous les nègres que Walter Cudden avaient pu connaître personnellement ou observer de loin en Caroline, se résumaient au final dans son esprit à l'image générale d'une bande de gratteurs de banjo indolents, geignards et tire-au-flanc. Et pour ce qu'il en savait, ceux qui avaient fui vers les États du Nord en quête d'un meilleur sort n'avaient trouvé là-bas que le mépris qu'ils méritaient: on les y estimait trop peu futés pour actionner ces machines modernes auxquelles les capitalistes et industriels du Nord avaient vendu leurs âmes, et tout juste bons à ramasser le crottin des chevaux dans les rues froides et grises de New York ou de Boston – cette Babylone yankee entièrement vouée à l'hérésie abolitionniste.

Mais le plus offensant en ce moment même, aux yeux du capitaine Cudden, c'était que ces mal blanchis puissent s'imaginer être les égaux des vaillants soldats du Sud – qui servaient, luttaient, et mouraient depuis deux ans maintenant pour leur indépendance –, juste parce que les criminels irresponsables de Washington leur avaient mis un fusil dans les mains à la place de leur pelle ou de leur balai! Les officiers sudistes comme Walter Cudden s'estimaient être de la race d'Alexandre et de Scipion, de Marlborough et de Frédéric le Grand, de George Washington et de Bonaparte... Ils avaient la guerre dans le sang: la discipline, le dépassement de soi, la soif de victoire, tout cela faisait partie de leur patrimoine au même titre que le nom de leur propre lignée. Les rejetons de l'Afrique, eux, n'avaient jamais su osciller qu'entre déchainements de violence épisodiques, et soumission abjecte à la loi du plus fort. Seule leur force brute leur tenait lieu de valeur militaire; et elle serait de bien peu de poids ici, face à la grêle de plomb et d'acier qui allait sous peu éclaircir leurs rangs, et abattre une bonne fois pour toutes leur simulacre de courage et de volonté.

Force était toutefois pour le capitaine Cudden d'admettre que nombre des hommes qu'il commandait ici, à Fort Wagner, étaient bien loin d'incarner au mieux le génie inné de leur race: plusieurs d'entre eux, s'ils savaient à peu près lire leur propre nom, auraient été bien en peine de l'écrire! C'étaient de braves gars, pourtant: pas des péquenots du fin fond de la Caroline, pour la plupart d'entre eux, mais des petits blancs du coin – de Charleston ou des comtés voisins. Ils n'en avaient que plus à cœur de défendre Fort Wagner, pour préserver à tout prix des horreurs de la guerre leur ville et leurs familles qui y vivaient.

Les journaux confédérés du mois passé avaient longuement relaté le martyre vécu par la petite localité de Darien, en Géorgie voisine. La ville sans défense avait été saccagée, pillée, et brûlée jusqu'au sol par tout un régiment fédéral de singes noirs complètement ivres, peut-être bien ceux-là même qui étaient en train de s'aligner en bout de plage pour l'assaut. Les Géorgiens étaient nombreux parmi les défenseurs de Fort Wagner: ils auraient à cœur de venger cet outrage causé aux leurs. Il était en tout cas hors de question qu'une telle chose advienne à Charleston, songeait le capitaine Cudden. Voilà pourquoi l'émancipation de masse ne pouvait pas, et ne devait jamais avoir lieu. On comptait trois millions et demi de noirs dans les États confédérés, pour cinq millions et demi de blancs. Si toutes ces pauvres âmes incultes se retrouvaient brusquement privées de toute hiérarchie de valeurs, et ainsi rendues du jour au lendemain à leurs instincts de jungle, alors le sang blanc coulerait bientôt en ruisseaux dans les sillons des champs comme dans les caniveaux des villes. Pas juste le sang des hommes, qui coulait déjà abondamment depuis deux ans sur tous les champs de bataille de la Guerre Civile; mais aussi celui des femmes et des enfants du Sud.

Walt Cudden fut brusquement tiré de ses sombres pensées par les observations du caporal Gaines:

-–- Le pilonnage diminue en virulence, Monsieur. Leurs régiments sont en place, armes à l'épaule; et le soleil continue à baisser. Ils ne devraient donc plus tarder à attaquer, maintenant...

Le capitaine acquiesça en silence. L'étroitesse du cordon sableux qui reliait Fort Wagner à la terre ferme ne permettait qu'à un unique régiment à la fois d'avancer en colonnes d'attaque. Il faudrait donc bien du courage pour prendre la tête de l'assaut, face à toute la puissance de feu de la redoute confédérée, et Cudden doutait que les nègres qu'il avait devant lui, ou leurs officiers blancs, se soient portés d'eux-mêmes volontaires pour occuper une place si dangereusement exposée! Mais peu importait après tout que ce fût le cas ou non... Ces moricauds en armes, là en face, semblaient de toute façon avoir définitivement oublié la crainte du maître blanc, qu'on avait tant pris soin de leur inculquer durant toute leur vie. Ils n'étaient donc plus dès lors à ses yeux que des animaux retournés à la bestialité de leurs seuls instincts primaires, et penser pouvoir les enrégimenter en leur collant un uniforme bleu sur le dos ne changerait rien à cela. En conséquence, il allait falloir faire un exemple de leur rébellion insensée, par le fer et par le feu, de manière à ce que les rares survivants gardent et perpétuent à jamais le souvenir cuisant de la correction qu'ils auraient subie ce soir-là. Et c'est exactement là ce que Walter Cudden, les hommes autour de lui, et chacun des artilleurs et fantassins de Fort Wagner se proposaient justement de faire...

Les troupes d'assaut fédérales eurent au moins le tact de ne pas laisser trop longtemps leurs adversaires dans l'expectative: peu après avoir mis baïonnette au canon, les soldats bleus du régiment de Boston commencèrent à s'ébranler vers l'avant. Ils ne tardèrent guère à adopter la cadence du pas de charge, avec un bel ensemble qui laissait à penser qu'ils avaient été assez correctement entraînés. Deux autres régiments de Yankees s'étaient également mis en mouvement sur leurs talons. À l'intérieur de la redoute, les tambours se mirent à battre l'alarme sur un rythme endiablé; Zach et Tommy, les deux benjamins de la garnison, s'en donnaient à cœur joie avec leurs baguettes. Le gros des effectifs confédérés commença aussitôt à jaillir des abris où ils avaient trouvé refuge durant le bombardement nordiste, et à rejoindre leurs postes de tir en haut des remparts.

Les assaillants avaient environ 1000 yards à couvrir avant d'atteindre les fossés à l'extérieur du fort. Ils en avaient déjà parcouru pas loin de 400, lorsque l'artillerie de position sudiste commença à ouvrir un feu roulant particulièrement meurtrier: les tirs conjugués de l'ensemble des pièces lourdes dirigées vers la plage – mortiers, obusiers, canons ou caronades – causaient des ravages terribles dans les rangs serrés des troupes noires, qui cavalaient à présent droit devant elles comme si leurs vies en dépendaient – et en vérité, elles en dépendaient! Mais à mesure qu'ils réduisaient la distance entre le fort et eux, les attaquants ne faisaient en fait que se rapprocher des gueules des fusils des fantassins sudistes, qui n'attendaient que cela. Les claquements secs des coups de feu se mêlèrent bientôt au grondement lourd de l'artillerie, tandis qu'en face, davantage encore d'hommes tombaient.

Faute de pouvoir encore pour l'instant combattre à portée de revolver, le capitaine Cudden s'employait comme d'autres de ses hommes à réapprovisionner les fusils déchargés, et à les faire passer aux meilleurs tireurs de la compagnie afin d'accroître la cadence et l'efficacité du feu d'infanterie. À sa droite, le vieux Gaines était en train de recharger son propre fusil Enfield. Tout à coup, le caporal se tourna vers lui, en faisant remarquer d'une voix assez forte pour parvenir à se faire entendre dans le tonnerre ambiant:

-–- Pour une bande de fossoyeurs et de creuseurs de latrines, je trouve qu'ils en ont dans le pantalon, Monsieur!

Walter Cudden haussa les épaules sans répondre. Il devait cependant bien admettre que ces nègres en bleu étaient déjà parvenus à s'avancer bien plus loin qu'il ne l'aurait parié. Il s'était attendu à les voir fuir en débandade dès leurs premières pertes; mais contre toute attente, c'était bien en direction du fort qu'ils continuaient à courir, en dépassant sans les regarder leurs camarades tombés dans le sable, comme s'ils cherchaient à rattraper leurs deux porte-étendards et leurs officiers blancs qui chargeaient toujours en tête. Au rythme où allaient les choses, le capitaine allait peut-être bien devoir finir par se servir de son revolver, après tout...

Les choses n'en arrivèrent cependant pas là. Face à l'ampleur de leurs pertes, les assaillants finirent par infléchir leur course vers les dunes voisines, de toute évidence pour s'y mettre à l'abri en attendant l'obscurité de la nuit. Celle-ci ne tarderait plus, mais au moins, la bataille était vraisemblablement terminée pour l'heure à venir. Aussi le capitaine Cudden entreprit-il de lancer ses ordres à la ronde d'une voix forte et sans réplique, tandis que l'artillerie du fort derrière lui continuait à marteler les dunes par intermittence:

-–- Une longue nuit nous attend, les gars! Alors faites monter de nouvelles caisses de cartouches ici sur le parapet... Quant à vous autres, économisez les munitions, et visez juste. Cinq dollars fédéraux au premier qui parviendra à descendre l'un des officiers blancs qui dirigent cette meute de babouins! conclut-il en brandissant un billet vert au milieu d'un concert de hurlements d'enthousiasme stridents.

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