— LA VIE.


Keisuke Baji sait qu'il a plutôt bien vécu, assez pour pouvoir se dire chaque matin en ouvrant les yeux, que c'était vraiment bien malgré tout.

Évidemment, ce n'est pas vraiment la première chose à laquelle on pense lorsque l'on entend cette phrase. On pourrait penser à une piètre tentative d'auto-persuasion, mais il n'en est rien ..., le jeune homme n'essaie pas de se convaincre et n'essaie pas de convaincre quiconque sur son passage. C'est un fait, un sentiment qui se développe petit à petit en lui depuis un sacré moment maintenant. Aussi, c'est bien pour cela qu'il n'a pas besoin de réfléchir à sa condition, à sa vie et au sens de sa vie pendant des mois ou des années, assis comme un abruti sur un banc. C'est un truc qu'il sait et puis, c'est tout.

Enfin, c'est surtout son cœur qui en est pleinement conscient. Et puis mine de rien, contre toute attente, sa tête est elle aussi d'accord avec tout ce joyeux bordel, d'accord pour concéder que ouais, même avec toute la merde qu'il s'est mangé durant les dernières années, et bien sa vie n'a pas été si mal, si naze et ennuyante que cela. C'est le tambourinement de son organe vital – ce dératé-là – qui lui en fait prendre conscience à chaque seconde de sa vie, qu'il respire bien, qu'il foule cette terre de ses pieds et que merde alors, il a bien des gens autour de lui sur lesquels il peut compter, à tout moment.

Un gang. Le Tokyo Manjikai, par exemple.

Un gang d'imbéciles, de survoltés et d'adolescents cinglés ..., mais un gang.

Tout avait commencé avec six crétins, six collégiens. Avec leurs six cerveaux en plein développement, eux qui n'avaient rien ou presque rien, ont monté un gang un peu sur un coup de tête, à un peu à l'improviste pour aller le venger lui, parce qu'ils s'étaient fait étaler par un gang du coin. C'était certainement la raison la plus stupide et immature qui puisse exister pour créer un gang, pourtant ils n'ont pas reculés et sont allés au bout de l'idée – peut-être un peu trop.

Ils se sont offert par cette initiative, de vrais liens. Des liens qui surpassent ceux du sang, qui surpassent ceux biologiques et qui te rendent heureux. Des liens qu'ils ont pu cette fois, choisir eux-mêmes et non pas imposés par un hasard quelconque ou une nature un peu trop capricieuse pour son âge. Des liens qui permettent de trouver une épaule sur laquelle s'appuyer quand tout nous semble désespéré ou en vrac, une main à attraper quand les choses paraissent soudainement impossibles à surmonter ; ou bien à tendre, pour manifester sa présence son envie de filer un foutu coup de main à son pote. Parce qu'on ne laisse personne tomber ici, c'est la ligne de conduite principale du Toman.

Six adolescents, qui se sont créés un endroit où rentrer, où rester. Un endroit où trouver refuge les jours de pluie plus fort et dévastateur que d'autres. Un endroit où poser le pied quand le monde s'effondre autour de nous sans que l'on ne puisse rien y faire. Un endroit où sourire et rire est normal alors que tout n'est que bordel aux alentours, mais que ce n'est pas grave : parce qu'ils sont là, tous ensemble. Un endroit qui donne envie de revenir même le corps en lambeaux, qui donne envie de devenir plus fort pour autrui afin d'assurer ses arrières, et les siennes. Ils ont continué à se serrer les coudes, à tout affronter ensemble ; à six ou plus.

Une raison de vivre, une raison d'exister, un moyen de survivre dans ce vaste monde.

Pour pousser le vice, réaliser que cela n'avait rien d'un rêve ..., ils sont offerts, créés des uniformes. Des vestes noires où l'écriture est blanche, qui montrent son appartenance au groupe, qui ne trompent personne quant à ton appartenance ; cela les dissuade même de poser le doigt sur toi. Et quand les potes arrivent, volent à ta rescousse au moindre problème, à la moindre embrouille l'uniforme à drôlement la classe. Le but de la magouille, ce n'est pas juste de montrer à qui t'appartiens. C'est aussi de te rappeler que t'as un endroit où aller, cet endroit où rentrer à n'importe quel moment. C'est de te prouver que toi aussi, t'as ce droit ..., ce droit de vivre et que regarde bien : on te tend la main.

Un gang, quelque part ça t'offre une jolie vie – du moins pour ce que Baji en savait.

Un groupe de potes, qui avec le temps s'était élargi de plus en plus. En y pensant bien, c'était un peu une grande surprise ..., parce que c'était tellement plus. Plus que ce qu'ils avaient voulu, plus que ce qu'il avait voulu. Pas une seule seconde, ils n'ont pensé que le groupe prendrait autant d'ampleur, que les choses iraient si loin. Qui aurait pu prédire que leur petit groupe de six se transformerait en un gang qui offrirait le respect, qui serait craint ? En un gang qui en imposerait, qui claquerait lorsque l'on en parle ? En un gang qui se serait divisé en brigade et que chacun d'eux dirigerait avec enthousiasme à cause de l'affluence et du recrutement ?

Merde, c'était un truc de dingue, de malade. Une opportunité – qui ferait tâche sur leur CV – mais une putain de chance qu'ils ne croiseraient pas tous les jours. Un peu comme sa rencontre avec Chifuyu Matsuno, son second. Un peu improbable et tirer par les cheveux, surtout en sachant que le type désirait lui refaire le portrait en premier lieu, pour montrer sa supériorité. S'ils s'étaient vraiment battus, nul doute que Chifuyu n'aurait jamais intégré le Toman, n'aurait jamais été le second de sa division et qu'ils auraient passé leur temps à se foutre sur la gueule au lieu de se taper dos contre dos contre d'autres gangs, au lieu d'aller manger ensemble. Ce qui ne l'aurait vraiment pas arrangé, alors il remerciait son déguisement de petit intello tirer à quatre épingles qui lui avait offert cette rencontre, ce nouveau lien qui s'était révélé bien plus solide qu'il ne l'avait jamais imaginé.

Ce qui fait que la vie de Keisuke Baji à finalement, depuis toujours et comme une évidence, tourner autour de ce petit groupe, autour de ces individus si forts et un peu cassés. Mais pour eux, il a donné tout ce qu'il avait à donner naturellement sans rien attendre en retour. Et même s'il l'avait voulu, il n'aurait jamais pu se séparer d'eux, faire une croix sur leurs existences et tous les bons souvenirs qu'ils avaient amassés ensemble brique par brique. Rien que d'essayer d'imaginer sa vie sans être à leur côté lui filait la nausée, avait un aspect inconcevable et irréel pour lui.

Alors, il sait qu'il a très bien vécu et que sa vie, c'était quelque chose tout de même. C'était bien. Parce qu'il n'a pas vraiment été seul – jamais. Parce qu'il sait qu'il pourra toujours compter sur quelqu'un, Mikey ou les autres, Chifuyu et sa brigade. Et puis après réflexion, les autres non plus ne seront pas seuls ni maintenant ni plus tard, le héros pleurnicheur avait fini par faire son entrée en scène, donnant un nouveau sens à sa vie. Et puis bon ..., c'était ça le but du gang pas vrai ? Être prêt à donner sa vie pour les autres.