Bonjour mes beautés ! J'espère que vous allez bien. Voilà un OS qui (je le consens !) ressemble un peu à ma fanfiction, puisque j'ai écrit sur le thème de l'amnésie une fois de plus. Mais cette fois le style est vraiment différent : je suis simplement partie d'un seul élément (Toni se réveille du coma, elle est mariée à un homme mais elle n'a plus que Cheryl dans la tête) et j'ai improvisé au fur et à mesure. Ça m'a beaucoup plu de ne pas savoir où j'allais avec cette histoire. Et c'était très exaltant d'écrire sans aucune contrainte le début de cette histoire car Toni se devait de paraître décalée et confuse à la suite de son accident.
Situation : AU complet, les personnages sont dans l'ensemble OOC. Vous devez juste savoir que les personnages sont des adultes, mais oubliez tout ce que vous connaissez de la série en général à part ça !
Disclaimer : propos homophobes
PS : cette histoire n'est qu'un ensemble de fragments de la vie de Toni, avec mes habituelles ellipses temporelles (de quelques minutes à plusieurs jours) marquées par les barres transversales. N'hésitez pas à commenter et me dire ce que vous en avez pensé ! :) C'est l'une de mes histoires préférées :3 Désolée pour les fautes qui sont passées à la trappe, enjoy ! :)
Cheryl, Cheryl, Cheryl, Cheryl, Chery-
Cheryl.
Ouvrir les yeux. Laisser ses pupilles s'adapter à la luminosité pour ne plus être aveuglée. Attendre, puis observer. Voir un corps s'affoler et s'approcher. Un corps encore flou qui se saisit de la main posée sur le lit. Et, enfin, comprendre que la main est la mienne et que je sens ses doigts me tenir fermement.
Je papillonne des paupières. Le corps devient plus net, un visage se dessine lentement, comme au ralenti. Des yeux clairs, perçants. Une bouche charnue. Un nez fin. Des cheveux foncés, coupés court. Un homme inconnu et je remarque ses joues baignées de larmes. Mais il ne semble pas triste. Plutôt heureux. Soulagé.
Fermer les yeux pour faire le vide et me concentrer sur mes pensées. Essayer de me rappeler où je suis, ce que je fais là. Mais rien. Le néant. Il y a un désert dans ma tête. Pas un brin de lumière, pas la moindre flamme de bougie dans cet abîme vertigineux et infini.
Tout au loin, dans le vide glacial et terrifiant. Un seul petit mot auquel se raccrocher. Six lettres qui font sens.
-Cheryl.
J'ouvre les yeux à nouveau et je fixe l'homme. Il se met à froncer les sourcils mais cela ne fait pas disparaître le rayonnement bienheureux qui émane de lui.
-Cheryl ? Qui est Cheryl, Toni ?
Toni. Mon prénom. Antoinette Topaz.
-Toni.
L'homme fronce encore les sourcils. Une pointe d'inquiétude apparaît quelque part sur son visage et y reste.
-Oui, Toni, c'est toi. Tu… tu vas bien ?
Ses lèvres tremblent, un silence. Je le fixe, sans bruit.
-Tu-tu me reconnais ?
Il attend quelque chose de moi, mais je ne peux rien. Je n'ai pas les mots, pas de mots. A part…
-Cheryl ?
Un petit rire forcé, crispé, mal à l'aise, presque désespéré.
-Non, je ne m'appelle pas Cheryl. Je m'appelle Marc. Je… je suis ton mari.
Encore des mots. Mais rien. Marc ? Mari ? Je ne veux que comprendre. Je ne veux que Cheryl.
Un soupir, un coup d'œil par la fenêtre. Les arbres qui se balancent tranquillement au gré du vent, les rayons du soleil qui les traversent et viennent se perdre dans la pièce. Apaisant, alors je souris.
-Toni ? Tu es encore avec moi ?
La tête sous l'eau, la voix est loin, étouffée, encore plus incompréhensible… Je ferme les yeux et, encore une fois, le vide.
-Madame Topaz-Johnson ?
Je tourne la tête. Iris. J'ai retenu son prénom maintenant. Elle me sourit gentiment, je lui renvoie la pareille.
-Iris ?
Elle acquiesce, visiblement heureuse. Elle s'approche du lit avec ses feuilles et prend ses notes. Tous les matins, le même manège. Elle vérifie les machines, l'évolution, mon état. Elle tente de m'expliquer ce que je fais là, mais je ne retiens pas grand-chose.
Une voiture, un accident. Le coma. Mon réveil tardif, mon incapacité à parler, à comprendre, à retenir, à me souvenir. Mon mari dont je ne connais toujours pas le prénom, qui pleure dès qu'il est là.
-Vos constantes sont excellentes aujourd'hui, c'est une bonne nouvelle ! Depuis le temps que vous êtes avec nous, je suis ravie de voir qu'il y a du changement !
Elle s'enthousiasme, alors je souris encore une fois.
-Cheryl… et Toni… ensemble ?
Je la vois soupirer et refermer son carnet. Son regard est triste, désemparé, impuissant. Elle pose une main sur la mienne.
-Madame Topaz-Johnson, nous ne savons toujours pas de qui vous parlez, alors nous ne pouvons pas contacter Cheryl, je suis désolée. Vous vous souvenez de quelque chose d'autre ? Voulez-vous aborder un sujet aujourd'hui ?
Elle m'encourage d'un petit mouvement de tête. Je ne saisis pas tout. Mais je comprends que Cheryl ne viendra pas.
Je tourne la tête. La déception, le chagrin et une immense vague de regret. Tout m'emporte et je me laisse aller, les yeux fermés.
-Bon, je reviendrai demain.
Je n'entends déjà plus.
Libre de partir. C'est ce qu'Iris a dit ce matin et elle semblait euphorique. Ce n'est pas mon cas. Parce que cela signifie un pas dans un inconnu gargantuesque qui va m'avaler toute crue.
Marc m'aide à me lever du lit. Il m'aide à marcher, il m'aide pour tout, tout le temps, et je sens que ça le pèse, tout, tout le temps. Qu'il est aussi perdu et épuisé que moi. Sauf que lui, il se souvient. De tout, tout le temps, sauf de Cheryl.
-On va voir Cheryl ?
Il sert les dents et ses yeux me giflent et c'est douloureux. Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?
-Non, Toni. Il… il faut que tu arrêtes de parler de Cheryl. Elle n'existe pas, c'est ton imagination.
Il me réprimande sèchement et cette fois ce sont ses mots qui me frappent. Tant de violence. J'en oublie comment faire pour marcher.
Je m'arrête, lui aussi. Il m'observe, soupire, lève les yeux au ciel, se pince l'arête du nez. Il s'en veut.
-Ecoute, je… je suis désolé mais il faut que tu oublies Cheryl, d'accord ? Pour pouvoir reprendre ta vie là où tu l'as laissée.
Cette fois, il sourit. C'est léger, moins violent. Mais Cheryl existe, je le sais. Il ment.
La maison est grande, un peu trop à mon goût. Je me perds, j'arpente, je cherche longtemps avant de trouver ce que je veux. Un verre pour boire. La salle de bain pour prendre une douche. Un vêtement dans la penderie. C'est épuisant.
Marc me laisse seule la journée. Il m'a donné mon téléphone, pour que je farfouille. Des albums photo, pour que j'essaie de retrouver la mémoire.
Dans le bureau, j'ai découvert des journaux écrits à la main et ça ressemble à mon écriture. Enfin, que je me souvienne. Mais je ne suis pas vraiment sûre de pouvoir me faire confiance.
Je m'assois toujours par terre, contre la bibliothèque, pour les feuilleter. Je survole, parce que je ne comprends pas encore tous les mots qui couvrent les pages.
Mais je sais très bien ce que je veux trouver. Ce que je n'ai trouvé nulle part. Cheryl. Elle existe, je le sais. Elle doit forcément être quelque part.
Rien dans mon téléphone. Rien dans les photos, même si j'ai oublié son visage. J'ai demandé les noms de femmes à Marc et aucune d'elles ne s'appelait Cheryl.
Pourquoi est-ce que je ne la trouve pas alors qu'elle est tout ce que j'ai dans la tête ?
-Cheryl ! CHERYL !
Je hurle. De joie, d'allégresse, de passion, de soulagement. Elle est réelle.
Je passe les doigts sans cesse sur les six lettres inscrites dans un des journaux. J'en trace le contour, je m'en enivre. La voilà, sous ma peau.
J'essaie de me concentrer, de faire sens, d'arpenter les pages pour comprendre. Mais, encore une fois, c'est la confusion. Les mots se chevauchent, s'entremêlent, se brouillent. Je suis perdue. Je me force. Je veux la voir, trouver un moyen de parler avec elle. Il doit bien y avoir un indice dans ce journal.
Jughead et Betty ont décidé d'organiser une semaine de vacances dans la maison des Cooper située en bord de mer. La cousine de Betty, Cheryl, sera de la partie.
Les mots m'échappent, me manquent, refusent de se laisser déchiffrer. Je me raccroche à ce que je peux.
Betty. J'ai déjà vu ce nom quelque part.
-Betty, Betty, Betty…
Je le murmure à voix haute pour qu'il déverrouille une porte de mon esprit, mais rien. Comme toujours, un désert de vie.
Marc semble heureux que je me souvienne de Betty. Apparemment, c'est une amie. Je ne sais même plus à quoi elle ressemble et ça m'enrage. J'ai dans la tête des boîtes pleines mais on m'empêche de les ouvrir.
-Tu veux l'appeler, Toni ? Discuter avec elle ? Tes phrases font de plus en plus sens, alors elle te comprendra certainement.
Il m'encourage avec un sourire. Ses sourires sont rares et je ne sais pas si c'est une bonne chose ou non.
Je quitte la table sans prêter attention à ses protestations et vais attraper mon téléphone. Je suis capable de m'en servir à présent alors j'en profite et c'est euphorisant.
Je farfouille jusqu'à réussir à faire apparaître son prénom sur l'écran. Je souris dans le vague. Mes sourires aussi sont rares, sauf quand j'ai Cheryl dans la tête.
-Toni ! Je suis tellement heureuse de te voir !
Je n'ai pas fini d'ouvrir la porte qu'une blonde me saute dans les bras. Son visage ne me dit rien mais Betty est censée venir aujourd'hui, alors j'en déduis que c'est elle.
Je ferme les yeux, inspire son odeur et, immédiatement, je me détends. Une larme perle le long de ma joue. Elle m'a manqué et c'est une certitude.
-Tu m'as manqué.
Autant qu'elle le sache.
Elle s'éloigne, les yeux vitreux et les lèvres tremblantes. Elle me tient par les épaules puis vient caresser tendrement ma pommette.
-Oh, Toni… Toi aussi tu m'as manqué. J'ai eu tellement peur pour toi.
Elle s'étrangle avec ses mots, alors elle se râcle la gorge pour faire disparaître la sensation.
Je lis dans ses yeux un immense chagrin, une douleur vive, un amour sincère et, sans comprendre, d'autres larmes mouillent nos joues.
Elle est installée sur le canapé depuis quelques minutes ou des heures, je ne sais pas, et je lui coupe la parole.
-Tu connais Cheryl ?
Elle me fixe, incrédule, surprise, perplexe. Elle plisse les yeux mais acquiesce et c'est tout ce dont j'ai besoin.
-J'aimerais la voir. Cheryl. J'aimerais voir Cheryl. Tu me la montrerais ?
Elle étouffe un rire amusé, secoue la tête et je comprends que ma question sort de nulle part.
-Oui, si ça peut te faire plaisir, je lui donnerai ton numéro pour que vous vous voyiez. Mais pourquoi ?
Je garde le silence, longtemps. Je ne saisis pas vraiment ce qu'elle me demande.
-Pourquoi ?
C'est moi qui l'interroge cette fois et ma réflexion lui fait froncer les sourcils.
Elle gigote sur le canapé, mal à l'aise parce que je la fixe, perdue dans cette conversation. Se concentrer, répondre aux questions, bavarder. Comme c'est épuisant…
-Oui, pourquoi est-ce que tu t'intéresses à elle ? Vous ne vous êtes rencontrées qu'une seule fois, pendant notre semaine de vacances à la mer. Et, d'après mon souvenir, vous ne vous êtes pas quittées en bons termes, même si je n'ai jamais su ce qui s'était passé entre vous.
Ça fait trop. Trop d'informations, trop de mots, trop d'émotions. Je sens que je me noie. Mon souffle se bloque, j'étouffe et Betty le remarque. Elle écarquille les yeux, s'approche de moi, me prend dans ses bras.
-Eh, là, calme-toi. Je vais lui parler, peut-être qu'elle voudra bien te revoir, d'accord ?
Je m'accroche à son haut et à sa promesse comme à une bouée de sauvetage. Cheryl, Cheryl, Cheryl. Le seul élément stable depuis mon réveil. Je ne peux pas la perdre.
Marc attend que je réponde mais je ne veux rien lui dire. J'ai peur de sa réaction. J'ai peur qu'il m'empêche de voir Cheryl et ce n'est pas envisageable. Je n'y survivrai pas.
-Elle m'a raconté des histoires. Avec moi dedans. Des histoires d'avant mon accident. Je n'ai pas tout retenu.
Il acquiesce, sourit, c'est doux. Tout est doux avec lui maintenant mais je sens que si je gratte un peu trop, je verrai tout l'agacement, toute l'incompréhension, toute la colère. Ça gronde sans bruit alors je garde les oreilles grandes fermées.
-Et… ça a ravivé quelques souvenirs ?
Je lis en lui l'espoir, l'attente, le désespoir aussi. Je ne veux pas le décevoir, mais je ne me sens pas de lui mentir.
Je fais non de la tête et ses épaules retombent, défaitiste. Il marmonne et je n'entends pas. Ce qui n'est peut-être pas plus mal, encore une fois.
Bonjour Toni, j'espère que tu vas bien. Betty m'a parlé de ton accident, je suis désolée, je te souhaite un bon rétablissement. Elle m'a également confié que tu désirais me voir. Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. Prends soin de toi, Cheryl.
Mes yeux se perdent au milieu des mots, entre les lignes, sur chaque lettre. J'essaie de toutes mes forces de leur donner un sens mais c'est si dur.
Après de nombreux jours – deux ? six ? le temps n'a toujours aucune valeur – je réussis à me concentrer suffisamment pour décrypter tout le message. Et mon cœur tombe en morceaux brisés à mes pieds.
Je passe d'interminables journées à essayer d'écrire une réponse. Mais le stylo ne m'écoute pas, comme mes doigts sur le clavier. Il écrit des formes illisibles, ils tapent un cafouillis gigantesque et exaspérant. Je ne peux pas demander l'aide de Marc et, de toute façon, je veux y arriver seule.
J'ai bien fini par comprendre, par parler, par déchiffrer des phrases, alors je vais réussir à écrire quelque chose de convenable tout de même.
Je mets vingt jours à rédiger mon message. Marc m'a conseillé de barrer chaque jour sur le calendrier pour que j'arrête de me perdre dans ma propre vie. C'était un conseil avisé.
Quand je termine, je sens l'épuisement, la fierté, l'excitation me parcourir comme un courant électrique revigorant. Pourvu qu'elle me réponde.
Cheryl, c'est Toni. J'étais dans le coma et depuis mon réveil, tu es mon seul souvenir. J'ai besoin de toi, de ton aide. S'il te plaît.
Il passe de longues minutes, d'interminables heures, d'infinies journées avant que Cheryl ne réponde. Je pers espoir, je m'agace, je meurs de chagrin et, quand je vois son message sur l'écran, je revis. Mon corps entier se réveille, se met à vibrer, à s'illuminer, à s'émerveiller.
D'accord. Mais c'est seulement pour essayer de t'aider à retrouver la mémoire. Betty m'a donné ton adresse, je viendrai demain après-midi si tu es libre.
Je m'imprègne de ses phrases à force de les relire. Je les laisse se transformer, devenir une mélodie, un souvenir, un morceau d'existence qui prend sa place confortablement dans le désert hostile. La première goutte d'eau de mon oasis intérieure. J'ai hâte de voir ce refuge de vie s'épanouir en moi. J'ai hâte de prendre soin de lui. Avec Cheryl pour m'épauler.
Je commence à taper une réponse et c'est déjà plus facile que la première fois. Les mots se laissent attraper, m'autorisent à les poser sur le clavier. Petit à petit, mes pensées apparaissent sous mes doigts et c'est un bonheur incommensurable. Je m'enivre de ce nouveau pouvoir que j'ai gagné à force de persévérance.
Oui, je suis libre. Je t'attends.
J'ouvre la porte, les doigts tremblants, le cœur au bord des lèvres. Je vois flou, mes yeux doivent s'ajuster et éclot alors devant moi une apparition divine et enchanteresse. Des vagues de rousseur déferlent jusqu'à mon âme hypnotisée par la beauté brute et délicate de Cheryl. Je n'ai jamais cru en un Dieu, mais je suis persuadée qu'il y a une déesse sur le pas de ma porte.
-Bonjour Toni.
Deux mots et c'est un raz-de-marée dans mon esprit. Je ferme les paupières face à l'intensité des souvenirs puissants qui m'envahissent sans crier gare.
La tache de naissance au creux des reins de Cheryl. Son rire solaire et angélique. Sa poitrine pressée tout contre mon dos au réveil. Ses lèvres qui dansent sensuellement avec les miennes.
-Cheryl ?
Je ne sais même pas comment formuler tout ce qui est apparu dans ma tête. Ce ne sont peut-être que des fantasmes, mais je sens encore l'arôme de sa peau du bout du nez et j'ai le goût de sa bouche au bord de la langue.
Son visage est fermé, inexpressif, mais ses yeux parlent si fort qu'ils communiquent directement avec les miens. Et je n'ai besoin d'aucune autre preuve pour savoir que les souvenirs merveilleux et doucereux qui peuplent mon esprit n'ont rien d'imaginaires.
Elle est posée sur le fauteuil depuis à peine une minute et je sens déjà qu'elle veut fuir. Son sentiment de malaise se diffuse dans la pièce et son regard parcourt tout l'espace en refusant obstinément de se poser sur moi.
Je ne sais pas quoi faire pour essayer de la détendre parce que je ne comprends même pas quel est le problème. Si cette satanée mémoire acceptait de me donner un indice, n'importe quel petit moment partagé avec Cheryl pour que j'arrive à créer un lien, à attirer son attention, à la faire sourire.
Mais, comme à son habitude, le vent souffle en vain dans un désert de souvenirs.
-Nous avons été amantes, n'est-ce pas ?
C'est tout ce à quoi je peux me raccrocher, la seule chose qui soit remontée à la surface lorsque je l'ai vue apparaître devant moi.
Ça a l'effet escompté car elle me fixe intensément et lit entre les lignes de mon visage. A sa façon de me déchiffrer consciencieusement, je comprends que ce n'est pas son premier essai et qu'elle a toujours réussi à découvrir en moi ce qu'elle y cherchait. Elle inspecte mes traits sans bruit, les sourcils froncés, et finit par trouver ce qu'elle était venue dénicher.
Elle soupire, ferme les paupières, et appuie sa tête contre le dossier du fauteuil. Son souffle est tremblant et je vois d'ici une larme perler au coin de son œil clos.
-Oui, nous avons été amantes. Trois jours.
Elle murmure si bas que je réalise vite à quel point le sujet est sensible. Il y a tant d'émotions crues et douloureuses dans ses chuchotements. Je n'ose pas parler, je n'ose pas l'interroger davantage mais j'en meurs d'envie.
Je veux me souvenir. De ces trois jours, de cette intensité fervente, de cette idylle éphémère mais si vivifiante et fougueuse qu'elle a survécu là où tout le reste a succombé.
Une ardeur langoureuse s'empare de mon âme quand je laisse mon regard couler plus amplement sur Cheryl pour la contempler minutieusement.
-Et je t'ai aimée.
Je l'entends étouffer un sanglot et enfouir son visage dans ses mains.
Qu'ai-je dit, si ce n'est la vérité ?
Je n'ai plus beaucoup de certitudes, voire même plus aucune. Mon esprit a fait le vide mais a conservé l'essentiel. L'amour fulgurant et passionnel que j'ai toujours gardé pour elle.
-Toni, je dois partir.
Cheryl se lève précipitamment, fiévreuse et fébrile, puis arpente la pièce sans vraiment se diriger vers la porte d'entrée.
Je reste interdite sur le canapé, des milliers de miroirs dans la tête qui reflètent la beauté céleste et éthérée de Cheryl et qui m'empêchent de me concentrer sur ses mots.
-Pourquoi ? Tu ne m'as encore rien dit.
Elle passe une main tremblante dans ses cheveux et son regard erre désespérément dans le salon en refusant, encore une fois, de croiser le mien.
-Oui, mais te voir, t'entendre… Ce n'est pas bien, ça me rappelle trop de souvenirs et c'est douloureux.
Elle s'étrangle avec ses mots et j'ai mal pour elle. Je vois d'ici toutes les pensées anciennes et animées qui bouillonnent dans sa tête.
-Betty a dit que nous nous étions quittées fâchées, c'est vrai ?
Elle s'immobilise brutalement, alors son corps se balance légèrement un court instant. Un flash dans ma tête. Elle a déjà réagi exactement ainsi. Je la revois, des larmes plein les yeux, le visage, le cou, le cœur.
« Arrête ! Tu n'es pas obligée, tu as le droit de refuser, on est au vingt-et-unième siècle bon sang ! »
Je sens ma poitrine se serrer et ma vision se trouble. L'image d'une Cheryl morte d'un immense chagrin et envahie par une colère violente se superpose à celle, bien réelle, qui se trouve face à moi.
Mon regard est aussi brisé que le sien à l'époque et elle le remarque.
Elle soupire, détourne les yeux puis hoche la tête.
-Oui… Toni, il faut que tu entendes toute l'histoire, que tu comprennes pourquoi on ne peut plus se revoir.
Je lis sa détermination et son envie de mettre fin à ce qui a commencé il y a si longtemps et qui semble avoir été laissé en suspens depuis. Mais je ne veux pas. Parce que je sais ce que cela signifie. Une fois qu'elle m'aura raconté, qu'elle m'aura expliqué quel nous nous étions, elle sera libre alors que je serai prisonnière de ma mémoire sans autre repère que ce qui n'est plus. Un univers merveilleux et sacré qui occupera toutes mes pensées mais auquel je ne pourrai jamais donner de réalité. Un fantasme amer et ces vagues de regret infini qui ne cesseront de venir s'échouer sur mon âme fragilisée.
-Je t'écoute.
Je n'ai pas d'autre choix. De toute façon, je préfère l'entendre me compter tous nos bonheurs que de la regarder me quitter en silence pour laisser derrière elle ce vide immense et ces questions sans réponse qui me rongent.
Elle revient s'installer sur le fauteuil, se pose dessus avec la délicatesse d'un pétale fané qui quitte sa fleur.
-Betty et Jughead nous ont proposé à toutes les deux de passer une semaine de vacances avec eux dans la maison des Cooper en bord de mer. On ne se connaissait pas, mais ils se sont dit que le courant passerait bien entre nous. Et… ils ont eu raison.
Elle se pince l'arête du nez. Malgré son sérieux et son indifférence, je vois bien qu'elle revit cette histoire et que tous ses sentiments remontent à la surface, éclosent sur son visage comme des bulles émotionnelles douces et cruelles à la fois.
-Je ne peux pas parler pour toi, mais, de mon côté… ça a été le coup de foudre. Je sais que ce sont des bêtises, que ça n'existe pas vraiment, mais je l'ai ressenti. Il y avait une connexion entre nous, c'était indéniable. Et… je pense que tu l'as ressenti aussi, parce que les deux premiers jours, on n'a pas arrêté de s'aguicher.
Un feu ardent brûle dans ses prunelles et m'atteint en plein visage. Il fait monter le rose à mes joues et déploie dans mon corps une vague de chaleur familière.
-On s'en amusait, on en plaisantait, et puis… le deuxième soir, on a bu. Suffisamment pour continuer à se taquiner même quand Jughead et Betty sont partis se mettre au lit. Je ne sais plus très bien comment c'est arrivé, mais on s'est rapprochées, on a fini côte à côte et… on s'est embrassées.
Elle ferme les paupières et je sens que le souvenir à lui seul est trop pour elle. Envahie, submergée, noyée dans un océan de moments délicieux perdus à jamais. Elle refait surface, réouvre les yeux, me fixe comme si tout était ma faute.
-J'ai vécu les trois plus belles journées de ma vie, sans mentir. Tu étais parfaite avec moi. Charmante, douce, tendre, délicate, attentionnée. Mais tu as aussi tout détruit.
Elle marque un temps. Je comprends qu'elle rassemble son courage parce que le pire reste à venir et j'ai peur. Je n'ai pas envie d'entendre toutes les horreurs que je lui ai fait subir car elle ne le mérite pas. Je n'ai pas besoin de retrouver la mémoire pour le savoir. Je le lis sur ses traits. Charmante, douce, tendre, délicate, attentionnée. Ses mots résonnent en moi et s'accordent si harmonieusement avec les rares instantanés que je conserve d'elle au cœur de ma précieuse oasis. Ses adjectifs la siéent à merveille alors qu'ils m'habillent maladroitement depuis que plus personne n'est capable de dire qui je suis.
-Nous avons réussi à cacher à Betty et Jughead ce qui se passait entre nous, mais le week-end, tu as proposé que l'on se sépare, sous prétexte de leur laisser un peu d'intimité. Ils étaient ravis et nous étions euphoriques.
Un sourire se perd sur ses lèvres si brièvement que je l'aperçois à peine.
-On s'est baladées sur la plage pendant des heures et on s'est enfin décidé à discuter sérieusement. De ce qu'on comptait faire, de cette histoire, de notre vie, du retour à la réalité. Et tu m'as avoué que tu allais te marier. Ça m'a brisé le cœur.
Je ressens ses paroles plus que je ne les entends. Mon âme plonge dans une mer de coton et j'ai la nausée. Je fouille tout mon esprit pour essayer de comprendre, de me justifier, d'expliquer une décision pareille. Mais rien. Comme toujours, inlassablement, un désert ardent dans lequel je me perds et désespère.
Elle lit dans mes yeux ma propre incompréhension et compatit une seconde, mais son expression se durcit et elle se referme tout aussi sec. Encore une fois, c'est douloureux et je m'en veux.
-J'ai tenté de te faire changer d'avis, de te convaincre de ne pas l'épouser puisque tu n'étais clairement pas amoureuse de lui. Mais tu refusais de m'écouter. Tu n'arrêtais pas de répéter que c'était ce que tes parents avaient toujours voulu et que tu ne comptais pas les décevoir. Je t'ai suppliée de réfléchir encore un peu parce que tu faisais une erreur et ma réflexion t'a mise hors de toi. Tu as été mauvaise et tu m'as hurlé des horreurs. Je… j'ai mis du temps à m'en remettre car tu as parfaitement su appuyer là où ça faisait mal.
Son expression haineuse se fissure légèrement et j'entraperçois tout ce qu'elle cache derrière sa façade de colère. Une souffrance immense à laquelle personne n'a apporté de soulagement. Un désir puissant de se sentir aimée et d'avoir de l'importance pour quelqu'un.
Je meurs d'envie de la rejoindre sur le fauteuil, de la prendre dans mes bras et de la consoler. De lui dire que tout ira bien, que je serai là pour elle, qu'elle peut compter sur moi cette fois. Mais je sais que je ne peux pas. Il y a des années, j'ai perdu le droit de la tenir près de moi. Je me suis arrachée la seule source de joie qui éclairait mon monde à présent insignifiant.
-Je ne t'ai plus adressé la parole du week-end et quand Jughead et Betty nous ont rejointes, ils n'ont même pas osé demander quel était le problème tant la tension entre nous était palpable et désagréable.
Elle pose les yeux sur moi et je comprends qu'elle ne dira pas un mot de plus. Elle paraît épuisée par son récit et une avalanche vient m'engloutir toute entière.
Le reste de sa visite n'est qu'un éclair de rousseur. Mes oreilles sifflent, mon corps engourdi ne réagit plus à rien et je le sens lâcher prise. Sa seule raison de se battre vient de lui filer entre les doigts.
Cheryl quitte la maison sans que je ne puisse prononcer un mot. Je remarque son expression inquiète et son hésitation à me laisser seule, mais une fois qu'elle est à la porte, elle ne fait pas demi-tour, et c'est peut-être ce qui m'achève.
Marc me tapote le bras, alors je tourne la tête vers lui. Ses sourcils sont constamment froncés à présent et il porte au fond des yeux cette pointe de déception et d'amertume qui me rend malade.
Quand vais-je cesser de blesser les gens qui tiennent à moi ?
-Quoi ?
Je croasse et je prends enfin conscience que je suis en train de pleurer. Depuis deux semaines, c'est devenu mon quotidien, donc je ne m'en formalise même plus.
-Toni, viens te coucher s'il te plaît. Il est tard, tu ne peux pas rester au bord de la fenêtre toute la nuit.
Il me tire doucement par la main et je me laisse faire, pantin géant vide d'émotion et de souvenir.
Une illumination me force soudainement à m'arrêter et à relâcher les doigts de Marc. Il s'immobilise à son tour, m'observe en silence et attend que je parle.
-Pourquoi est-ce que je n'ai pas de nouvelles de mes parents depuis mon accident ?
Il écarquille les yeux, un sourire plein d'espoir naît discrètement sur ses lèvres et je connais déjà sa prochaine question.
-Tu te rappelles d'eux ?
Je suis épuisée de passer mon temps à réduire en poussière ses espérances de réminiscence.
Je secoue la tête et ses épaules retombent, ainsi que son sourire. J'ignore combien de temps il va encore supporter mon esprit déserté et mon indifférence à son égard. Car je n'arrive toujours pas à retrouver en moi un semblant de sentiment qui lui soit adressé.
-Non, mais s'ils sont encore vivants et moi aussi, je suis simplement surprise qu'ils n'aient pas cherché à me contacter.
Il réfléchit un moment à mon argument et fronce les sourcils, en pleine réflexion. Il est très séduisant quand il est perdu dans ses pensées. Je me demande si c'est la raison pour laquelle je l'ai épousé.
-Je comprends et je t'avoue ne pas savoir pourquoi ils ne se sont pas manifestés. Tu pourras les appeler demain si tu veux.
Il accompagne son conseil d'un nouveau sourire fatigué, que je lui rends avec sympathie.
Des sonneries à l'infini, depuis des heures. Voilà à quoi j'ai droit. Cela me frustre, m'enrage, m'inquiète. Je n'arrive pas à joindre mes parents alors que Marc m'a assuré qu'ils étaient encore en vie. Et pourquoi n'ont-ils donc pas cherché à avoir de mes nouvelles ?
-Antoinette, nous t'avons ordonné de ne plus nous appeler.
Une voix sèche et dure finit par résonner dans mon oreille et je crois rêver.
-Pourquoi ?
Un silence, pesant, puis un soupir hautement exaspéré.
-Tu oses demander pourquoi après les horreurs que tu nous as annoncées ?
Je sens mon cœur et ma gorge se serrer à l'unisson. Des larmes brouillent ma vue et accompagnent cet horrible sentiment de confusion qui m'envahit désagréablement.
-Qu'est-ce que je vous ai dit ?
La réponse fuse avant même que j'aie pu reprendre ma respiration.
-Arrête de faire l'idiote !
J'entends leur agacement, leur dégoût, leur haine. Je perçois dans leur ton une envie de me frapper et je me recroqueville à distance même si je sais pertinemment qu'ils ne peuvent pas m'atteindre. Mais leurs mots sont blessants et je reçois les coups aussi violemment que s'ils étaient réels.
-Tu viens chez nous pour nous prévenir que tu vas divorcer sous prétexte que tu es amoureuse d'une femme ?! Et maintenant, tu joues l'innocente, tu nous sors la carte de l'oubli pour pouvoir revenir nous pleurer dans les bras et pour qu'on te pardonne. Eh bien, sache que tu ne seras plus jamais la bienvenue ici. Nous avons tenté de… mettre fin à tes tendances déviantes mais apparemment tu n'en fais qu'à ta tête, comme d'habitude. Alors ça suffit. Ne nous importune plus à présent.
La communication est coupée et je ne sais pas si je suis soulagée ou au bord d'un précipice. Le gouffre vertigineux prend finalement tout l'espace dans mon esprit et mon âme délestée de cette conversation venimeuse y tombe par mégarde.
Un bouillon d'émotions floues, amer et doux, éclot en moi et me force à fermer les paupières. La chute continue mais l'abîme m'engloutit déjà et m'aveugle complètement. Je ne comprends plus rien.
Je fixe discrètement Marc, du coin de l'œil. Il mange sa soupe sans bruit, visiblement perdu dans son univers calme et réconfortant.
-Tu savais que je voulais divorcer ?
Sa cuillère s'arrête net, son corps s'immobilise et son regard se fige au fond du mien. La statue parfaite qu'il est devenue m'émeut presque, mais pas suffisamment pour que je m'en veuille d'avoir posé ma question ardente et douloureuse.
Doucement, lentement, à petits pas, il reprend vie et la machine se remet en marche. Il passe d'automate à être humain en quelques secondes, puis pose sa cuillère délicatement sur la table avant de croiser les doigts sous son menton.
Son expression change et un sourire infiniment triste mais résolu grandit sur son visage séduisant.
-Non, mais j'avais ma petite idée.
Il soupire, lève le regard vers le plafond, laisse retomber son sourire. Il ferme les yeux et ses lèvres tressaillent avant qu'il ne s'autorise à continuer.
-Les semaines qui ont précédé ton accident, tu étais… différente de d'habitude. Tu m'évitais davantage à la maison, tu limitais nos interactions au minimum, tu t'éloignais autant que possible dans le lit. Je me suis douté que quelque chose clochait et… je comptais en discuter avec toi le jour où tu n'es jamais rentrée.
Il reporte son attention sur moi et je vois tous ses sentiments danser sauvagement sur ses traits. Il tente de faire bonne figure, mais c'est peine perdue. J'ai tout oublié de lui, mais je sais encore lire son visage si expressif.
-Peut-être que j'espérais secrètement qu'à ton réveil, tout redeviendrait comme avant. Que nous serions à nouveau heureux ensemble. Mais… je sais maintenant que ce n'est pas possible. On ne peut pas faire comme si tout allait bien et qu'il ne s'était rien passé. Il faut que j'arrête de croire le contraire et de me voiler la face. Ça sera mieux pour tout le monde.
Il fait glisser sa main sur la table et je comprends qu'il veut que je m'en saisisse. J'amène mes doigts à la hauteur des siens. Quand sa peau frôle la mienne, un souvenir jaillit. Je le revois, dans un costume noir, un sourire aveuglant en travers des lèvres. Et je ressens mon mal-être, mon envie de fuir et de dire non. Mais je dis oui et son sourire s'agrandit.
-Oui, Marc, ce sera mieux ainsi.
Il hoche la tête, déterminé à se persuader que ce que je dis est autant sa réalité que la mienne. Je sais que, pour lui, cela prendra un peu plus de temps.
Je ne le pensais pas si attentionné, mais voilà des heures que nous fouillons la maison à la recherche d'un semblant de papier officiel attestant de mon envie de divorcer. Nous ne sommes même pas certains de son existence, mais cela ne nous arrête pas.
-Toni ! Viens !
J'entends à son ton fébrile et son air pressant qu'il a trouvé quelque chose.
Je me rue dans le bureau, le cœur battant, intriguée, curieuse. Marc relève le visage vers moi et hoche la tête. Voilà. Ça y est. La chasse au trésor est terminée.
Il me tend une enveloppe et je l'ouvre, les doigts tremblants.
Au début, je ne comprends pas tout. Il y a beaucoup de documents très formels et dûment remplis, qui attendent sagement une signature des deux parties. Cela m'embrouille mais une lueur chaleureuse me rassure au milieu de cet océan de sérieux. Une enveloppe plus petite, couverte d'un seul mot, de mon écriture envolée.
Cheryl
Marc fronce les sourcils, perplexe, mais je ne m'en formalise pas. J'en vide le contenu sur le bureau et déplie la photocopie des papiers du divorce ainsi que la lettre manuscrite que j'y découvre.
Mes yeux parcourent vivement la page et des larmes me montent petit à petit pour mieux dévaler la pente de mes joues.
J'ai fait ce que j'aurais dû faire il y a bien longtemps. J'espère que tu sauras me pardonner. Sache que je ne t'ai jamais oubliée, tu étais tous les jours dans mes pensées. Prends soin de toi, je t'aime. Toni
Toni, j'ai bien reçu ton courrier. Il faut qu'on parle.
J'ai attendu ce message pendant cinq jours et je ne tiens plus en place. Parce que je sais que, quoi qu'il advienne de cette discussion, les choses vont définitivement changer.
