On dit que la vue d'une belle mer est consolante.

Que le flux et le reflux régulier des vagues sur la berge est comme un baume apaisant sur les blessures de l'âme. Il suffirait alors de s'assoir, d'écouter, et de se laisser porter par la languide mélancolie d'un regard qui se perd vers l'horizon infini de l'océan.

Loin de lui inspirer cette contemplation passive, la mer provoquait chez lui l'effet inverse et le laissait dans un état d'agitation fébrile. Il faisait les cent pas, attendant vainement quelque chose, un évènement qui viendrait briser la ligne plate et sans vie de l'horizon et la monotonie des jours qui défilaient.

Oh oui, il haïssait la mer avec une aversion sans pareille.

A ses yeux ce n'était qu'une vaste étendue stérile et hostile, une nouvelle forme de désert bleu, oscillant au gré du vent, chargé de sel et d'embruns.
La vie, résiliente et bouillonnante, qui avait réussie à se frayer un chemin jusque dans les terres les plus arides, était frêle et éparse ici, ballotée par les courants et les tempêtes. Elle se raccrochait désespérément sur les quelques pics qui perçaient la surface, jalons salvateurs dans l'immensité inhospitalière de la mer.
Les habitants insulaires se risquaient peu sur sa surface traitresse et meurtrière, préférant cultiver leurs petites vies paisibles sur leur bout d'île. Ils en avaient oublié de leur Histoire et la gloire d'antan, dont ils étaient les héritiers, étaient définitivement passées.

Se détournant de cette vue qui lui faisait offense, il s'approcha de la table, jonchée de cartes, d'instruments de mesure et de parchemins, qui occupait une place centrale dans la pièce.
Il observa la mappemonde principale avec amertume, elle s'étendait plus loin qu'aucune autre carte maritime existante. Le fruit d'années de recherches et d'explorations, en luttant contre les courants, les forces de la nature et parfois même des divinités mineures. Un soupir lassé lui échappa sans qu'il n'en fût conscient, aujourd'hui il n'en tirait plus aucune fierté.

Il se souvenait encore de ces jours où il voguait d'île en île, poussant toujours plus loin les limites de l'exploration. En ce temps il était porté par l'espoir de trouver enfin une piste, un indice. Puis les jours s'étaient transformés en semaines, les semaines s'étaient étirées en mois, les mois en années.

Et toujours rien.

L'espoir s'était peu à peu tari, comme une oasis sous le regard brûlant et implacable du soleil. Depuis il était gangréné par une rage sourde et tenace. Il s'était raccroché à ce sentiment pour continuer, pour avancer, toujours un pas devant l'autre. Il ne voulait pas voir les profondeurs insondables qui se cachaient sous la fournaise de sa colère, de peur de ne plus pouvoir leur échapper.

Il avait eu des décennies pour y penser, pour réfléchir et se souvenir.
Mais il n'avait pas de regrets, et s'il en avait le résultat resterait inchangé : il était le seul à avoir survécu.

Le Dernier Gerudo.

Sa Tribu, ses Mères, ses Sœurs avaient toutes étaient englouties par les flots et il ne restait rien qu'il n'eut déjà arraché à la mer. Quelques bijoux et objets échoués, des tapisseries délavées par le sel et le soleil tout ce qu'il avait trouvé était soigneusement entreposé dans la pièce où il se trouvait. De l'esprit des guerrières intrépides et de leurs rires il ne restait que quelques reliques éparses et ses souvenirs, maintenant bien âpres.

Et les vagues se pressaient déjà autour de sa Forteresse Maudite, aspirant à l'ensevelir lui aussi dans une tombe d'eau et de sel. Il résistait tant bien que mal aux assauts des ans et du vent, comme le dernier pilier d'un temps aujourd'hui révolu.

Parfois il sortait pendant les chaudes journées d'été, quand le vent était tombé et que la chaleur, devenue écrasante, poussait les habitants de la forteresse à se cacher derrière la fraicheur et l'ombre des murs de pierre. Alors, il s'asseyait dehors, seul, les yeux fermés et le visage tourné vers le soleil brûlant. Pendant quelques instants il était à nouveau au milieu des dunes. Elles s'étendaient à perte de vue, ondoyant sous le soleil aveuglant du désert.

Nulle mer ou océan, juste un monde minéral, silencieux, rempli de merveilles cachées si l'on savait où chercher. Le Désert ne pardonnait pas mais il prenait quand même soin de ses habitants. Avec juste ce qu'il fallait à la vie pour prospérer.

Tout n'était qu'équilibre.

Ou du moins c'était le cas avant que les Hyliens ne construisent des barrages, créant de grandes réserves d'eau pour leurs cultures et réduisant les ressources du désert, situé en aval, à de maigres filets. En quelques années le fragile cycle du désert était brisé, les oasis s'étaient raréfiées et le manque d'eau avait engendrait des famines.

Plantes, animaux, monstres, Gerudo, tous avaient durement était touchés pendant que leur voisin s'épanouissait comme une fleur au printemps.
Là où le vent ne faisait que caresser les brins d'herbe verte dans les contrées d'Hyrule il balayait sans pitié les dernières ressources du Désert.
Les complaintes de ses habitants étaient restées sourdes aux longues oreilles des Hyliens et les Gerudos avaient été contraintes de voler pour leur survie.

Puis la Guerre Civil était arrivée, marquant la chute des peuples guerriers et l'avènement de l'Ere des Hyliens. Avec l'extermination des Sheikahs et les nouvelles alliances avec le peuple Zora et la tribu Goron, les Gerudos n'avaient eu d'autre choix que de se replier dans le désert pour ne pas courber l'échine. Un ultime acte de résistance pour une nation déjà en déclin et affaiblie.

La brise, portant des embruns marins, le ramenait alors à la réalité.

S'il ouvrait les yeux il ne verrait pas apparaitre le désert, juste le bleu de la mer à perte de préférait bien souvent les garder fermés encore un peu, repoussant le clapotis des vagues, les cris des mouettes au-dessus de sa tê se raccrochait à la chaleur brûlante du soleil sur sa peau, aux souvenirs d'un temps englouti.

Sècheresse et famine. C'est dans ce contexte qu'il était venu au monde, survivant tant bien que mal aux premières années de son existence. Le seul mâle depuis près d'un siècle, né pour gouverner une nation au bord de l'extinction et obligée de mendier ou de voler sa subsistance.

On lui avait enseigné son rôle dès le plus jeune âge.

Ses Sœurs lui avaient montré la voie du Désert : avant tout savoir survivre et manier l'épée. Elles lui avaient aussi appris à manier la lance, l'arc et le trident. Comment retrouver son chemin et traverser les tempêtes. Pour aller toujours plus loin, être toujours plus fort.
Ses Mères avaient élevé son esprit. Elle lui avait enseigné la maîtrise des forces de la nature et la magie. Comment diriger et assoir son autorité en tant que Roi du Désert.
Au fil des ans il avait vu le soleil insistant brûler leurs dernières cultures malgré ses efforts. Les puits s'étaient asséchés les uns après les autres, plus vite qu'ils ne pouvaient en creuser de nouveaux.

Il n'avait eu d'autre choix que de ravaler sa fierté et se tourner vers leur voisin Hylien pour quérir de l'aide.

Le souvenir de sa première visite au château d'Hyrule avait laissé un feu inextinguible dans sa poitrine. Aujourd'hui encore il en sentait la brûlure dans son être. La colère devant l'accueil que l'on réservait aux siens et… Oh oui, il se souvenait parfaitement du mépris et de la condescendance avec lesquels on avait reçu sa requête ! Roi des Voleurs, Seigneur Mendiant... Autant de titre qui l'emplissaient encore de rage.

Pourtant il aurait dû s'en tenir là. Accepter l'injure et s'en éloigner.

Mais la flamme qui s'était allumée ce jour-là avait grandie jour après jour. Nourrie par de nouveaux échecs et des rigueurs de plus en plus intenables pour son peuple.

Sans qu'il ne s'en soit rendu compte c'était devenu un brasier, infernal, dévorant. Une soif impossible pour cette terre bénie des Déesses et ses cultures prospères. Ils avaient la vie, paissait dans la végétation luxuriante quand tout devenait stérile et que les dernières étincelles de vie disparaissaient dans la vallée de ses ancêtres.

Aussi quand il avait entendu parler du fabuleux Triangle d'Or il n'avait pas pu résister.

Encore aujourd'hui il pouvait sentir l'exaltation qui l'avait parcouru quand il l'avait eu à sa portée dans le Temple de Temps. Il avait foulé ce lieu sacré et en avait percé les secrets, mais dès qu'il avait posé ses yeux sur la relique tant prisée il s'était damné.

Avec le pouvoir d'Or en sa possession, il aurait pu tout changer : rétablir l'équilibre du désert et rendre à ses sœurs leurs souveraineté, leur dignité. Un accomplissement qui aurait été loué par les siens pour des siècles et des siècles…

Si seulement il avait pris la peine de contempler ses desseins, juste l'espace d'un instant, peut-être aurait-il vu dans quel piège il était sur le point de basculer, corps et âme.

Ses désirs, sombres et égoïstes, étaient remontés à la surface quand il avait touché la Triforce. Le triangle divin avait balayé tous ses faux-semblants et les prétextes derrière lesquels il s'était caché pour justifier ses actions. Cependant, même exposé à sa vraie nature, la plus cuisante des vérités, il n'avait pas eu le courage de renoncer. Il s'était lâchement abandonné à ses désirs en en avait payé le prix.

Elles en avaient payé le prix.

Pour toute sa force, il s'était montré lâche.

Pour toute sa ruse, il avait manqué de clairvoyance.

Le Pouvoir n'est rien s'il n'est pas tempéré par le Courage et guidé par la main de la Sagesse.

Il le savait maintenant.

Prisonnier d'un fort aussi fragile qu'un château de sable, entouré de plus d'eau qu'il n'aurait jamais pu en rêver.

Et pour toute cette eau il avait toujours soif.

Au fond de lui, il aspirait à toujours plus, avec cette sensation de sécheresse au fond de la gorge. Cette envie, nourrie par ce feu perpétuel qui balayait son âme, d'avoir autre chose.
En noyant l'ancien royaume d'Hyrule les Déesses n'aurait pas pu trouver de meilleure punition pour lui : tout ce qu'il n'avait jamais désiré était à présent hors de portée, dissimulé au fond l'océan.

Ce monde-ci était aussi mort et stérile que celui qu'il avait quitté et il se sentait distendu, usé, comme une lanière de cuir sur laquelle on aurait trop tirée. La seule chose qui le faisait encore avancer était marquée à jamais sur le dos de sa main, attisée par ses désirs.

Il avait vécu plus que quiconque, vu passer les siècles et regardé le temps faire son œuvre. Comme le vent dans le désert, le Temps avait effacé toute trace de son passage. Déjà, chaque nouvelle génération était un peu plus oublieuse de son passé. Les faits devenaient des histoires, les histoires des mythes et des légendes. Celle qui n'étaient plus transmises sombraient définitivement dans l'oubli.

Il observait silencieusement le Triangle doré qui luisait faiblement sur sa main.

Nulle consolation pour lui. Bientôt ce serait son tour.

Seuls demeureraient les flots infinis de la mer.

Une brise s'engouffra par la fenêtre de son étude, faisant entrer la lumière et soulevant ses cartes. Il n'y prêta pas attention, soudain plus alerte.

Un vent nouveau, apportant avec lui une voile blanche à l'horizon.