Chapitre 1 : Loki
— Bonjour, Rolland.
Le chef de la sécurité de la Kaiba Corp relève sa tête d'un bond, lui qui était encore endormi sur son bureau il y a quelques secondes. Je lui pose une tasse remplie du café que je viens de préparer.
— Merci, Loki.
— La nuit semble avoir été longue, mais, fructueuse, lui fais-je remarquer en regardant la pile de dossiers rangée à côté de lui, prête à partir directement au secrétariat de l'entreprise.
— Si seulement… se lamente Roland, qui met sa tête entre ses mains.
— J'ai dit quelque chose qui ne fallait pas ? m'enquis-je.
— Non ce n'est pas vous, Loki. C'est qu'il n'y a plus personne qui y travaille ! Depuis les problèmes de l'entreprise causés par Dartz, beaucoup d'employés ont quitté la société. Il est dur de recruter avec tous ces faits, sans compter…
— Le fameux accident, j'imagine, lâché-je pour lui éviter de ne souffrir un peu plus.
Oui parce que Rolland, mon chef, tient plus que tout à son job. Il s'y consacre corps et âme, donne tout son temps pour la Kaiba Corp. Moi je suis l'un de ses seconds, Loki. Lucy et moi sommes arrivés à Domino il y a six mois. J'ai pris ce travail pour notre mission. En tant qu'esprit céleste protecteur des douze clés du zodiaque et esprit de Lucy, je me dois de défendre ma maîtresse et mes amis. Notre périple s'annonce beaucoup plus rude que je ne l'avais imaginé et nous n'en sommes qu'au commencement.
Pour mener à bien cette mission, je vis de nouveau sur terre. Ayant passé trois ans dans le monde humain, je fus désigné d'office. À l'instar des autres esprits, je possède une immense réserve de magie. Un esprit de base ne peut rester sur terre que sept jours d'affilés maximum.
J'habite avec Lucy et j'exerce ce métier pour les besoins de notre objectif. Bien que sociable en apparence, je me méfie beaucoup de ceux qui croisent mon chemin ainsi que ceux qui approchent ma maîtresse. Très vite, ce côté-là s'est imposé de lui-même dans mon boulot quotidien, car ma fonction est d'assurer la sécurité des zones que Rolland m'a attribué.
D'habitude, ces postes sont réservés à des éléments qui ont des années d'expérience ou à des employés travaillant ici depuis un certain temps.
Lors de mon recrutement, je fus testé au combat à main nue, au corps à corps et au tir. Pour la théorie, l'examen que je passai consista en des questions sur la façon de garantir la protection d'une personne ou d'un groupe, le comportement à adopter en cas de problème. En somme, tout ce qui a attrait au métier de garde du corps. J'obtins un score non négligeable à la grande surprise de Rolland et de son autre second, Fuguta. Je fus engagé sur le champ et gagnai la responsabilité de superviser les équipes de sécurité du manoir Kaiba ainsi que celles du dernier étage de la KC où se trouvent les bureaux des salariés les plus majeurs sans oublier celui du PDG, Seto Kaiba.
— Oui, mais là n'est pas le problème. Nous en avons un beaucoup plus important !
— Lequel ?
— Monsieur Kaiba sera de retour demain et une tonne de travail m'attend encore.
— Je peux vous aider si vous voulez, lui proposé-je, comme à mon habitude. Ce ne serait pas la première fois, ça ne ma dérange pas, vous le savez, ajouté-je pour lui montrer ma sincérité.
— Si vous pouviez me trouver une assistante digne de ce nom, vous me sauveriez la vie. Mais ça n'arrivera pas, car personne ne désire ce job !
— Pourquoi ?
— Disons que… hésite-t-il.
— Nous sommes entre nous. Personne ne nous entendra et vous connaissez ma discrétion, n'est-ce pas ?
— Monsieur Kaiba se révèle être très dur avec son ou sa bras-droit. Il attend un travail perfectionniste.
— Exécrable ne serait-il pas un mot plus approprié ?
Rolland acquiese avant de finir d'un trait son café et de s'en resservir un aussitôt. Ses yeux sont cernés, les traits de son visage laissent entrevoir l'immense fatigue qu'il éprouve.
Je sens surtout que l'histoire ne s'arrête pas là. Aussi absurde que cela puisse paraître, je n'ai encore jamais travaillé au côté de Seto Kaiba.
— Il faut lui pardonner, depuis cet accident dans l'un des bâtiments annexes de la société, ici même à Domino, il y a dix mois…
— J'ai entendu beaucoup de choses à propos de ce drame, mais personne n'a voulu me raconter les événements qui s'y sont déroulés.
— Je vais vous les relater, mais vous devez me promettre que rien ne sortira de cette pièce. La version que je m'apprête à vous confier est la vraie, celle qui fait partie de nos dossiers les plus confidentiels.
— Donc si je comprends bien, vous avez donné une autre version aux médias ?
— Oui, nous n'avions pas le choix. Cette histoire est déjà assez sordide qu'il ne fallait pas en rajouter, sans compter les dégâts commis par Dartz.
— Je vous écoute, annoncé-je en me demandant ce qu'il va bien pouvoir me dire de si particulier.
— Il y a dix mois, monsieur Kaiba et son petit frère venaient tout juste de terminer un nouveau système de réalité virtuelle. Ils demeuraient impatients de les installer dans leur chaine de parcs d'attractions.
Cette attraction inédite devait faire l'objet d'un événement spécial organisé par notre société. Monsieur Kaiba avait fait rédiger un accord de confidentialité pour les employés du laboratoire.
Le système n'était pas destiné à être vendu sur le marché.
J'ignore comment et toujours aujourd'hui comment l'information a fuité.
— Vous n'avez jamais eu de suspects ou une piste valable ?
— Rien de rien. Les types qui avaient préparé ça étaient des fous avides de tueries ! hurle-t-il en tapant son poing droit sur son bureau.
— Je suis désolé. Mon intention n'était en aucun cas de faire ressurgir de douloureux souvenirs. Arrêtez-vous si vous le désirez, je n'ai pas besoin d'en savoir plus.
— J'y tiens Loki, me dit-il sur un ton ferme.
— Poursuivez, acquiescé-je.
— Ce soir-là, monsieur Makuba était seul avec l'équipe chargée d'effectuer un dernier test. Malheureusement, ils n'en ont pas eu le temps. Les bandits sont rentrés dans l'immeuble, tué mes hommes et les employés et le vice-président de la Kaiba Corporation.
— Makuba Kaiba ? m'étonné-je. On m'a expliqué qu'il avait été envoyé dans une prestigieuse école privée de l'État de New York.
— C'est le mensonge que Monsieur Kaiba nous a ordonné de raconter pour ne pas que la panique s'installe.
— Je suis désolé. J'imagine combien cette épreuve a dû être difficile. À mon précédent travail, j'ai vécu un incident similaire et y ai perdu deux de mes amis. Cet événement s'est déroulé il y a deux ans, au moment où nous étions sur le point de rentrer dans la maison en compagnie de notre ancien patron qui revenait de voyage. Je m'étais absenté pour aller chercher un café. Lorsque je suis revenu à la voiture qui attendait sur le parking de l'aéroport, tous avaient pris une balle dans la tête.
La police a fait son investigation, mais les éléments étaient trop minces pour déboucher sur une interpellation. Les agents chargés d'enquêter n'avaient aucune idée de qui pouvait avoir fait ça.
— Et vous ? s'enquit-il d'un regard concerné.
— Non plus. J'ai cherché, en vain. Alors j'ai exercé à l'étranger avant de venir poser mes valises ici.
— Vous me voyez navré de ce qui vous est arrivé, Loki.
— Ce n'est rien, j'ai réussi à tourner la page et le deuil de mes amis. Reprenez si vous le désirez. J'aimerais savoir ce qui est advenu du frère de notre boss.
— J'y venais. Dès la première seconde où j'ai pénétré sur les lieux, l'odeur du sang a envahi mes narines. Ce que j'y ai vu m'a laissé sans voix. Des corps gisant dans leurs hémoglobines encore frais, des expressions de surprise devant l'horreur de la situation étaient inscrits sur leurs visages. En continuant mon exploration, j'ai constaté qu'ils ont tout ravagé avec une précision déconcertante. Le prototype de mes patrons n'était évidemment plus là. Quant à Monsieur Kaiba, nous le l'avons pas retrouvé.
— Vous ignorez s'il est toujours en vie ?
— C'est exact.
— Un enlèvement ? Demandé-je avec stupéfaction.
— Parfaitement. En consultant le système de vidéo surveillance, nous avons vu l'un des bandits le capturer. Si le doute demeure présent, c'est parce que nous n'avons jamais eu de retour.
— Les malfaiteurs n'ont pas demandé une rançon ? Aucune manifestation de leur part ?
— Non et il n'y en a jamais eu, encore aujourd'hui. Monsieur Kaiba ne le montre pas, mais il a l'espoir que son frangin soit toujours en vie. Et c'est le cas pour beaucoup d'entre nous.
— Votre attachement pour les frères Kaiba se révèle très profond.
Rolland acquiesce avant que je ne m'éloigne quelques secondes pour me diriger vers la cafetière et me servir une tasse de café. Serait-ce le motif pour laquelle l'on nous a envoyés ici ? Notre mission a commencé il y a six mois… j'imagine qu'ils ont dû observer Kaiba de très près. Il y a anguille sous roche : cet accident aussi terrible est-il, n'est pas censé avoir le quelconque lien avec la raison de notre présence ici. Nous ont-ils tout dit ? Été honnête ? Je serre les dents. Quelque chose me dit qu'ils se sont abstenus d'omettre certains détails de façon volontaire. J'y penserai plus tard : l'important est de me concentrer sur Rolland et l'arrivée du PDG.
— J'imagine que ce drame est l'explication de sa longue absence ici.
— C'est exact. Monsieur Kaiba ne parvenait pas à trouver le courage de rester en ville. C'est la raison pour laquelle il s'est exilé aux États-Unis dans l'un de ses laboratoires. Il a remis le prototype sur pied et vient tout juste de terminer les derniers tests. Il m'a envoyé un mail très tard hier soir pour m'annoncer son retour et m'ordonner de commencer les préparatifs d'un nouveau tournoi qui débutera dans deux mois.
— La fameuse pile, j'imagine ?
— Sauf que je ne gère que la partie logistique et sécuritaire. Je ne me suis jamais occupé de l'aspect commercial ou du marketing ! s'exclame-t-il, atteint par la peur et le désespoir.
— Organisez une session de recrutement. Je suis certain que beaucoup veulent travailler pour la société.
— Si c'était aussi simple, je n'allierais pas mes fonctions avec celle d'assistant ! soupire-t-il.
— C'est donc à ça que vous passez vos nuits. Tout s'explique. Pourquoi refusez-vous de faire passer des entretiens ? La méfiance de Kaiba face aux étrangers ?
— Si je recrute quelqu'un, il ne voudra qu'un individu qui fasse partie de l'entourage de l'un de ses collaborateurs. Et je n'ai pas ça sous la main.
— Vous devriez vous détendre et sourire, Rolland.
— Pardon ? lâche-t-il hébété devant ma suggestion.
— Oui, souriez parce que j'ai la personne qu'il vous faut.
— Vous ?
— Parfaitement, ma meilleure amie Lucy.
— Cette jeune femme dont vous me parlez très souvent ?
— Précisément. Elle a de très bonnes références. Je peux lui dire de passer si vous voulez et vous en discuterez.
Tandis qu'il s'apprête à me répondre, son téléphone sonne. Il décroche et sort de la pièce afin de prendre l'appel. Je jette un coup d'œil aux différents dossiers rangés soigneusement dans des pochettes spécifiques. L'un d'eux attire mon attention : il s'agit d'une ébauche de préparation du futur tournoi organisé par Kaiba. À peine en ai-je commencé lecture que je dois me hâter de tout remettre à sa place : Rolland revient.
— Dites à votre amie d'être à l'aéroport dans six heures.
— Pardon ?
— Monsieur Kaiba a déjà décollé. Ce qui augmente encore plus mes problèmes, s'écrie-t-il, au bout du rouleau.
— L'ouverture de l'annexe Nord ? me renseigné-je.
En effet, de nouveaux quartiers de travail composés d'équipes de logisticiens, chercheurs, techniciens en tout genre émergent en masse.
— Oui, je dois m'assurer que tout est en ordre pour la mise en marche des laboratoires. Cependant, je dois aussi m'occuper d'aller chercher Monsieur Kaiba et organiser la sécurité de cette sortie. Si Fuguta n'était pas en vacance, tout serait plus simple !
— Je peux m'en charger si vous voulez.
— Vous ?
— Oui, moi. Vous semblez ahuri, y aurait-il un souci ? Vous me connaissez ainsi que mon travail. Ce ne serait pas la première fois que vous me confiez des tâches importantes.
— Je ne remets pas en question votre travail, Loki. Le seul problème est qu'il ne vous a jamais vu ! Et puis risque de vous demander tout un tas d'informations sur les derniers résultats des actions en bourse de la société, ainsi que des bilans sur tout et n'importe quoi !
— Remettez-moi ces données et je me chargerai de les apprendre par cœur.
— Vous êtes quelqu'un doté d'une grande intelligence et vous excellez dans vos fonctions, mais il s'agit là d'un autre domaine. Il m'a fallu des mois pour me former aux connaissances qu'il requiert. Alors, imaginez-vous-en en à peine quelques heures…
— Vous me sous-estimez encore ? Je suis plein de ressources, il me semble vous l'avoir prouvé plus d'une fois.
— Que dois-je en conclure ? Me demande-t-il avec un regard suspect.
— Puis-je ? m'enquis-je en désignant les dossiers.
— Tenez, me répond-il en me donnant les informations dont je désire prendre connaissance.
— Merci.
Rolland a raison, je n'y comprends strictement rien. La seule capable de réaliser cette prouesse est ma chère Lucy. Je continue mon analyse et finis par poser les éléments sur le bureau de mon boss.
— Lucy vous sera d'un grand secours. Ces documents seront un jeu d'enfant pour une personne comme elle.
— N'oubliez pas de me donner ses références.
— Vous voulez les voir avant de l'employer maintenant ?
— Non, j'ai tout simplement une importante confiance en vous. Ce n'est pas la première fois que vous faites rentrer quelqu'un. Jusqu'ici, j'ai toujours été satisfait. Son CV me permettra tout bonnement à justifier mon choix auprès de Monsieur Kaiba.
— Je la contacte de ce pas. Envoyez-moi tous les détails concernant l'arrivée de Monsieur Kaiba.
— Merci, Loki. J'ignore comment je ferai sans vous.
— De rien, réponde-je avec un ricanement nerveux.
Je quitte la pièce, compose le numéro de Lucy qui décroche aussitôt. En moins d'une minute, nous convenons d'un rendez-vous à l'aéroport et à l'heure donnée par Rolland.
— À nous deux, Monsieur Kaiba, dis-je, esquissant un sourire quelque peu narquois.
