You are what you eat

Son nom ne vous dira sans doute rien...

Suguru Geto n'était en fait connu que dans le cercle très fermé des exorcistes. Aux yeux des passants qui se massaient au carrefour de Shinjuku, l'étudiant passait totalement inaperçu. Et pour cause : Suguru avait pour principe de se noyer dans la masse. C'était d'ailleurs ce qui était demandé aux exorcistes, via l'usage de "rideaux" visant à camoufler la réalité aux non-exorcistes. Il était de mise que les exorcistes agissent dans l'ombre et la situation convenait à Suguru. Ce n'était pas le cas de son comparse, le dénommé Satoru Gojô. La nature l'avait fait grand, blond scandinave - ce qui détonnait diablement au milieu d'une population de taille moyenne et sombre de cheveux !... Gojô était né pour être remarqué. Même physiquement. Et ne parlons pas de ses yeux ; à la fois joyaux et armes de guerre.

Il fallait se rendre à l'évidence : les fées de l'exorcisme s'étaient toutes penchées sur le berceau de l'héritier en titre du clan Gojô.


Suguru, lui, avait dû se plier à des années d'apprentissage ardu. Très tôt, il manifesta un don controversé : celui de dompter les fléaux et leur capacité destructrice à la seule force de son énergie maudite.

Suguru était un élève appliqué et assidu. Ce n'était pas le cas de son meilleur ami : Satoru. Si Satoru décidait, un matin de cours, qu'il dormirait jusqu'à midi, rien au monde n'était capable de le traîner hors du lit !...

La relation était à la fois complémentaire entre les deux étudiants mais également conflictuelle par moment ; leur vision des choses ne se rejoignant qu'en très peu de points.

Suguru avait toujours montré une certaine tempérance. Il se distinguait de Gojô dont l'impulsivité partait dans tous les sens.


Contrairement à Satoru pour lequel le destin était tout tracé : brillante carrière en perspective au vu des prodiges dont la nature l'avait doté, Suguru se cherchait encore dans bien des aspects de sa vie. Il se questionnait beaucoup au sujet de la course effrénée de l'exorcisme et ses pratiques. Qu'y avait-il comme promesse, autre que la morgue ?

Suguru commençait à compter les sacrifices proportionnellement à la montée en puissance et en nombre des fléaux. Et il fallait se rendre à l'évidence : ils demeuraient en sous-effectifs.

Il fallait envisager d'autres solutions pour surmonter le problème. Et Suguru y réfléchissait, échangeant parfois avec Satoru, se heurtant souvent à ce dernier.


L'idée lui était venue d'un tueur d'exorcistes. Elle avait été presque instinctive lorsqu'il vit cette pauvre chose délaissée au sol...

Suguru ne saurait expliquer pourquoi son cerveau avait toléré la pulsion. C'est en voyant les restes misérables du fléau de stockage détenue par Toji Fushiguro que la boucle s'enchaîna.

Dès la première bouchée, il vint de signer une condamnation sans appel.

Avaler un fléau exorcisé.

L'enveloppe était molle et charnue, tel un embryon. A l'intérieur, le fléau, réduit à l'état de dormance, était capable de résister aux sucs gastriques. Suguru les avalait entiers, sans mâcher.

La première tentative se solda par un échec ; rejeté en bloc par le corps. Mais Suguru persévéra. Il finit par s'habituer au goût de vomi dégagé par la chose et à ne plus noter l'aspect repoussant de l'acte d'ingestion.

Le geste - exorciser puis ingérer - lui devint alors addictif. Terriblement. La coke de l'exorciste. Qui devint maître des fléaux, basculant de manière inéluctable, de l'autre côté.

Suguru avait agi par dépit. Parce que Satoru n'avait plus besoin de lui. Parce qu'il était livré à lui-même. Parce qu'il ne trouvait plus de but à l'exorcisme tel qu'exercé.

Sa chute passait par son estomac - appétit vorace exacerbé par le désespoir.

Il agissait en secret. Personne, pas même le détenteur suprême du sixième œil, ne se rendit compte de sa dérive.


Suguru connut alors une succession d'événements tragiques qui précipita le point de non-retour.

Tout d'abord une exorciste de classe S appuya la théorie selon laquelle soit on devait faire de tous les non-exorcistes des exorcistes, soit on devait éradiquer tous les non-exorcistes.

Puis vint l'épisode tragique durant lequel Suguru fut appelé pour libérer un village de plusieurs mortalités et disparitions étranges. Les villageois sollicitèrent alors Suguru pour qu'il les débarrasse de deux enfants, responsables, selon eux, des malheurs qui s'abattaient sur le village.

Le sang de Suguru, sous un sourire apparent, ne fit qu'un tour et, sur un signe réconfortant perçu des fillettes seules, il enjoignit poliment aux représentants de la communauté à se rendre à l'extérieur pour en commanditer personnellement le massacre.

Cette nuit vit donc tomber un village entier sous le pouvoir de Suguru, plaçant derechef ce dernier sous le coup de plusieurs chefs d'accusation.

Suguru, l'élève assidu et prometteur, devint donc un fugitif qui prit sous son aile deux enfants maudites d'un village décimé.


La nouvelle eut l'effet d'une véritable bombe au sein de l'école d'exorcisme. Satoru lui-même vint réclamer des comptes à son ami déchu. Suguru demeurait inflexible, aussi bien devant l'exorciste prodige que devant la menace de mort imminente.

Ainsi, leurs chemins se séparèrent. Ils ne luttaient désormais plus dans le même camp.


Il existait suffisamment de dérives en ce bas monde pour qu'un maître des fléaux y fasse son nid. Un nid douillet, cela dit. Suguru rêvait de grandeur.

Prendre la tête d'une secte et en devenir à la fois gourou et tyran convenait au fugitif.

Il n'avait rien à craindre des représailles car il était fort - être classé S n'était pas donné à n'importe qui.

Ingérer des fléaux lui permettait de dominer sur un zoo de 4 461 individus.

Le processus virait à la boulimie.

Suguru y procédait toujours de la même façon ; installé à table, il dégustait l'embryon maudit en le saisissant délicatement du bout des doigts, le nappant parfois de chocolat fondu pour le confondre avec un dessert. A dire vrai, il aurait pu lancer une émission culinaire sur les mille et une façons de déguster un fléau, si l'activité venait à être reconnue dans ce nouveau monde qu'il prisait !...

Il lui arrivait également de les bouloter "sur le pouce", natures, mais il ne se jetait jamais dessus avec frénésie - lui-même préconisait d'y aller avec douceur pour ce qui relevait de la maîtrise des fléaux.

Il les aimait, ils faisaient partie de lui. Bien à l'abri dans son tube digestif, qui se modifia avec la pratique, les fléaux lui livraient leurs secrets et leur force.


Suguru développa une telle antipathie vis-à-vis des non-exorcistes qu'il ne les considérait plus comme des humains, leur attribuant des sobriquets propres à la primatologie.

Il s'estimait en droit de les décimer lui-même, sans broncher. Il n'y prenait aucun plaisir particulier, après tout les détruire faisait partie de ses nouvelles attributions. Auto-proclamé futur chef d'un nouveau monde, ce prophète, nourri à la matière maudite, multipliait les démonstrations de force.


En dépit de cette attitude, Suguru savait se montrer aimant notamment envers ses deux protégées : Nanako et Mimiko, les jumelles survivantes du village qu'il décima jadis.

Les deux enfants lui vouaient un amour sans borne. Il était à la fois leur sauveur et leur père d'adoption. Il était également leur mentor.

Elles faisaient partie intégrante de son groupe.


Suguru se décida alors à frapper un grand coup. Sorti de l'ombre, il prévoyait une action forte contre le fief des exorcistes qui l'avait rejeté.

La rancœur nourrie à l'égard de Satoru n'était pas éteinte. Suguru considérait d'ailleurs ce dernier et ses élèves comme un véritable gâchis.

Jamais rassasié, Suguru lorgnait à présent sur le fléau détenu par l'un d'entre eux, fort prometteur, Yuta. Son fléau était une reine et valait largement sa collection au complet !...

Envieux, prêt à des solutions extrêmes pour parvenir à ses fins, Suguru foula au pied le pouvoir détenu par Yuta avant d'essuyer une sévère défaite.


Il ne regrettait rien. A dire vrai, à l'époque où il était élève à l'école d'exorcisme, il s'était toujours profondément ennuyé au milieu de toutes ces règles dépourvues de sens. Après tout, c'était les fléaux qui lui avaient ouvert la voie et donné un but. Il naviguait dans des sphères bien plus élevées que celles où végétaient Satoru et sa bande !...

Il n'avait pas encore dit son dernier mot. Satoru était trop sentimental...

"Tu n'as jamais rien compris, pas vrai, Satoru ?..."

"J'ai été largué au moment même où tu as tué tes propres parents."

Trop sentimental pour être un leader...

"Ma vision ne tolère aucune exception. Exorcise-moi, qu'on en finisse."

Trop sentimental...