Ecrit pour Calimera sur le thème "Obscurité" d'un mème Halloween.
Le titre et la citation en allemand sont des références à Waldesgespräch de Joseph von Eichendorff.
Le dernier ruban de lumière à l'horizon était caché derrière les arbres, le ciel passait rapidement de bleu sombre à noir.
"Pas encore," dit Gellert alors qu'Albus s'apprêtait à incanter un Lumos. Ce n'est pas la demande de Gellert qui l'arrêta, mais la douceur de la voix, la très légère pression de ses doigts sur les siens. Albus prétendit hésiter, ne pas baisser sa baguette tout de suite, pour que ce contact dure plus longtemps.
Finalement il rangea sa baguette et, audacieux, attrapa les doigts de Gellert.
"Je sais que tu ne me mèneras pas sur un mauvais chemin," dit-il avec une certitude qu'il était loin de ressentir. Tout pouvait arriver. Albus pouvait trébucher sur une vieille souche par accident et se ridiculiser ; et c'était pour ne pas imaginer pire. Mais il choisit de se laisser égarer, même quand les ronces agrippaient sa robe, même quand il ne voyait plus aucun sentier.
"Voilà !" s'exclama finalement Gellert, et il s'adossa contre un des arbres sombres. La lune gibbeuse était visible à travers les branches déchiquetées, mais partout autour d'eux, des troncs moussus bloquaient le passage. Le ciel était entièrement noir maintenant.
Un hibou ulula dans le lointain. Le coeur d'Albus battait très fort. Il ne demanda pas ce que Gellert voulait lui montrer. Il préférait pouvoir rêver encore un peu à sa version, qui était quelque chose d'aussi beau et terrifiant que ces bois noirs et hantés.
Il n'avait plus de raison de s'accrocher aux doigts de Gellert. Il les lacha, à regret, et vint se tenir plus près de lui.
"Je voulais t'emmener en Allemagne," dit Gellert, "mais ce n'est pas possible. Alors j'ai trouvé cet endroit ; près d'ici, c'est celui qui ressemble le plus à nos forêts de tous vos bois domestiques."
"Cela me rappelle les contes et les légendes," dit Albus, et il s'en voulut d'avoir évoqué un sujet enfantin, mais il aimait les contes. "Ceux qui viennent d'Allemagne se passent toujours dans d'immenses forêts, contrairement aux nôtres..."
"Oui ; tu as remarqué. Que ferais-tu si nous étions vraiment perdus dans une sombre forêt, loin de tout, sans avoir à rendre de comptes à personne ?"
Albus aurait voulu voir l'expression de Gellert en ce moment - même s'il doutait qu'il aurait pu lire quoi que ce soit dans ses sourires insaisissables.
Peut-être Gellert savait-il tout de l'étendue de ses sentiments, de son désir ardent et interdits. Peut-être se posait-il encore des questions, peut-être Albus s'était-il caché mieux qu'il l'imaginait. Son propre coeur lui semblait toujours à vif.
Peut-être Gellert jouait-il avec lui. Et pourtant, il avait raison de poser cette question, comme toutes les questions difficiles, exposant des réponses brillantes aux formes souvent tortueuses.
Cet endroit avait le même genre de beauté que Gellert - éclairé par une lumière à la fois évanescente et étrangement écrasante. Chaque bruit un évènement inconnu, poétique et légèrement inquiétant. Difficile d'accès. Plus difficile encore à quitter. Albus doutait que ce fut considéré comme un lieu approprié pour un rendez-vous amoureux. C'était absolument parfait.
"Pour toujours ?" demanda-t-il.
"Es ist schon spät, es ist schon kalt, Kommst nimmermehr aus diesem Wald!" lui répondit Gellert - un peu dramatique, un peu moqueur.
C'était menaçant ; c'était un oui, aussi. Alors Dumbledore prit la main de Gellert à nouveau, sans l'excuse de ne pas se perdre en chemin (comme les enfants dans les contes de fées allemands, quand ils ne laissent pas de piste derrière). Il se tourna vers lui, posa son autre main pour sa taille, et approcha son visage d'aussi près qu'il pouvait pour pouvoir encore le regarder, pour ne pas bloquer la lumière de la lune qui jouait sur la courbe de sa lèvre.
Il n'hésitait pas, se dit-il. Il savait ce qu'il voulait, même si c'était interdit par toutes les traditions des sorciers. Il faillit rester immobile trop longtemps, perdre l'occasion, se tenir trop près sans rien gagner. Mais il s'arma de courage et posa ses lèvres sur celles de Gellert.
Et c'était juste ce qu'il fallait faire, parce que Gellert répondit à son baiser, sans hésitation, une explosion de joie sur ses lèvres. Bientôt ils se serraient l'un contre l'autre de façon qui aurait choqué les plus ouverts de leurs proches, mais personne, absolument personne ne pouvait les voir. Alors Albus lui-même oubliait de s'en vouloir, plaqué entre un arbre et le corps de Gellert. Ils étaient assez loin du monde pour vivre rien que pour eux deux.
Un jour, ils seraient assez fort pour changer les règles, pour ramener cette certitude avec eux dans le reste du monde.
