Bonjour,

J'ai pensé à cette fic quand j'ai relu le passage de la guerre au sommet il y a quelques semaines. On voit souvent le visage de Garp, concentré, crispé, mais sans vraiment savoir ce qu'il pense. J'ai voulu mettre des mots sur ces émotions. Je reste donc très proche des livres tout en me permettant des extrapolations dans les moments qui ne sont pas montrés dans l'histoire canonnique.

En espérant réussir à vous toucher un peu avec ces quelques mots. N'hésitez pas à me faire un retour, à me dire ce qui marche et ce qui ne marche pas du tout. Est-ce que vous aviez imaginé ça ou pas? Faites moi des reviews, c'est de ça que je me nourris !

Bonne lecture.

Monkey D. Garp

« Vice-Amiral, un appel du QG pour vous. L'Amiral en chef Sengoku. »

Il fait beau ce matin, les soldats s'entraînent avec hardeur. Surtout, comme toujours, Coby et Hermep. Encore plus que d'habitude depuis qu'ils ont éprouvé la différence de niveau entre eux et leurs amis à Water Seven il y a quelques jours. Avec une telle motivation, ils iront loin, ces deux là.

Je me dirige vers ma cabine, que peut bien me vouloir Sengoku ? Va-t-il encore me reprocher d'avoir laissé filer mon petit fils l'autre jour ? Je ferme la porte derrière moi et prends le combiné.

« Garp, j'écoute »

C'est bien Sengoku. Il semble hésiter. On dirait qu'il a quelque chose à me dire mais qu'il n'y arrive pas. Il m'annonce la nomination d'un nouveau Capitaine Corsaire. Je grimace. Je n'aime vraiment pas ces types. Sauf que le nom ne me dit rien. Marshall D. Teach, dit Barbe Noire. Je tique sur le D dans son nom mais je ne dis rien. Ce gars n'a pas de prime, d'où sort-il ? Apparemment il a acheté son titre en livrant un pirate de grande valeur au gouvernement. De grande valeur, je ris à gorge déployée. Où veux-tu en venir, Sengoku, crache le morceau… Le commandant de la seconde flotte de Barbe Blanche ! Ah oui, c'est un gros morceau… Attends !

« Quoi ? Qui ? »

Mon rire s'est éteint. J'ai du mal à respirer. Ma voix a dû trembler un peu mais il a la délicatesse de ne pas relever. Mon cœur qui s'était arrêté se remet à battre à une vitesse démentielle, douloureuse. La voix de mon supérieur confirme ce que j'avais compris à demi-mot.

« Ace aux poings ardents, commandant de la seconde flotte de Barbe Blanche »

Silence.

Je tombe assis sur mon siège. Incapable de parler. Il attend. Après un temps bien trop long, je demande avec un rire qui sonne faux :

« Et tu vas en faire quoi ?
- Garp… »

Son ton est préoccupé. Il arrive au cœur du problème. Ma tentative de paraître naturel a certainement échoué. Je ne dis rien, je suis incapable de penser.

« Il nous l'a livré avec ces mots : Voici le fils de Gold Roger. Tu peux m'expliquer ? »

Il a marqué une pause après avoir dit le nom du seigneur des pirates. Comme pour me laisser le temps de comprendre, de réagir. Je n'ai même pas envisagé de jouer la surprise, je suis trop sonné pour y penser. Je tente une entourloupe.

« Pourquoi tu me demandes ça à moi ?
- GARP ! Tu sais très bien pourquoi je te demande ça à TOI. Nous le savons tous les deux ! Réponds moi ! »

Bien sûr, nous le savons tous les deux. Il sait depuis que Ace a commencé à faire parler de lui. Je me souviens très bien de ce jour là. Nous discutions tranquillement des nouveaux pirates, Ace était l'un d'eux, rien de particulier… Et il m'a fait remarquer que Ace avait grandi au royaume de Goa, dans les monts Corvo. « C'est pas là qu'est ton petit fils ? » m'avait-il demandé, jouant l'innocence. J'avais confirmé et nous étions passé à autre chose. Mais Sengoku le Bouddha avait compris. Nous n'en avions plus jamais reparlé. Jusqu'à aujourd'hui.

Je soupire.

« Portgas D. Rouge a mis au monde son fils après 20 mois de grossesse. Elle est morte une heure après. J'étais là et j'ai pris soin de son fils. Il me l'avait demandé. »

Je sens que Sengoku le Bouddha est sur le point de perdre son calme mais il se retient. Il ne me demandera rien de plus à distance, il voudra me voir, me parler, me tirer les vers du nez. Je lui dirai. Cela n'a plus d'importance.

« Est-ce que je peux aller le voir, Sengoku ? »

Ma voix est presque piteuse. Je n'ai pas besoin d'un dessin, je sais quel sort l'attend. Il va être exécuté et exposé au monde comme une victoire de la Marine, une grande gloire. Il sera humilié, traîné dans la boue. Ce gosse qui me demandait s'il avait le droit de vivre… Une larme coule le long de ma joue.

« Tu ne vas pas essayer de le faire sortir ? »

D'un coup je bondi. Mais ça ne va pas ! Comment peut il envisager ça ? Je l'insulte presque mais il reste calme.

« Réfléchis-y, Garp. Rappelle moi quand tu seras à Impel Down. D'accord ? »

Nous sommes en mer depuis deux jours en direction de la grande prison. Ai-je dormi ? Ai-je mangé ? Je n'en suis pas certain. Sengoku m'a demandé de réfléchir, je réfléchis.

J'ai voué ma vie à combattre les pirates. Mais j'ai aussi fait cette promesse. J'ai protégé cet enfant. Et j'ai fini par l'aimer comme s'il était de mon sang. Je dois savoir, je dois le voir. Cela fait tellement longtemps !

Je lève la tête et croise le regard de Coby. Qu'est-ce qu'il fout là ? Depuis combien de temps est-il là ? Je tente un sourire, mon sourire si insouciant, le même que mon petit fils, mais je vois bien qu'il n'est pas dupe. Je soupire puis me reprends.

« Si Luffy était arrêté par la Marine et condamné à une exécution publique. Tu ferais quoi ? »

Pendant une longue seconde, je vois l'horreur sur son visage. Il envisage que ma supposition soit réelle. Puis il se détend, hausse les épaules et sourit :

« C'est impossible »

J'éclate de rire ! Quelle confiance il a en mon petit-fils, ce gosse. Ça m'apaise un peu. Mais ça ne m'aide pas. Je vois néanmoins qu'il se pose la question mais il connaît la réponse, il est jeune, il poursuit un rêve de toutes ses forces. Il conclut ses réflexions par ces mots :

« Je suis un Marine »

Oui, telle est sa réponse. Le devoir avant l'amitié. Mais qu'en serait-il avec la famille ? Je l'observe un long moment en hochant la tête. Il sourit, le bougre. Il est rassuré que je me reprenne. On aura tout vu ! Depuis quand les bleus se préoccupent-ils de leurs supérieurs ?

Les portes de la Justices viennent de se refermer derrière nous. La prison nous fait face. Elle n'est pas très majestueuse mais l'essentiel est sous le niveau de la mer. Je suis debout près de la barre, je regarde ma destination sans un mot pendant que l'équipage s'occupe de la manœuvre d'accostage puis d'amarrage. Le môme est encore près de moi.

« Arrête ton cirque, Coby ! Va t'entraîner si tu n'as rien à faire ! »

Mon ton ne le fait pas réagir, il s'est endurci le petit peureux qui s'était engagé dans la Marine. Il a bien changé. Mais quelque chose dans son regard me gène. Quand je l'interroge il m'explique qu'il ressent ma tristesse. De quoi parle t'il ?

Bon, oui, je sais de quoi il parle.
Oui, je suis triste, quelque peu égaré et hésitant.
Mais de là à le ressentir.
Il est encore trop immature pour être sensible à ça.
Le Haki ?
Ça me semble tôt.

Je quitte le pont et rejoins ma cabine.

Le Den Den Mushi ne sonne pas longtemps, Sengoku a probablement déjà été informé de la position de mon navire. Qu'ont-ils tous ? Ont-ils peur que je change de camps ? Je connais mon devoir ! Je sais de quoi sont capables ces crapules, je ne vais pas aller à l'encontre de la justice. Je n'ai aucune compassion pour les pirates ! AUCUNE !

« Je suis un Marine »

Magellan en personne m'accompagne dans l'ascenseur vers le Niveau 6. Je préfère ça. Son adjoint m'aurait assommé de ses discours décousus et gorgés d'ambition. Magellan, lui, ne l'ouvre pas. Il ne fait qu'un commentaire en ouvrant la grille : la moitié des pensionnaires du niveau 6 sont là de mon fait.

Cette réalité me sort de ma rêverie. Je regarde les geôles un moment. Effectivement, je reconnais nombre de ces pirates oubliés. Ces monstres que le gouvernement a effacés. Eux aussi m'ont remarqué mais l'hydre de Magellan les tient en respect. Ils se calment tous, j'aurai la paix. Du moins de ce côté là.

Le directeur me guide jusqu'à une plus petite cellule, de l'autre côté de l'étage. Il fait sombre mais je le vois clairement, comme s'il brillait. Pendant un instant j'ai l'impression que je n'arrive plus à respirer. Mes doigts s'agrippent aux barreaux pour que je ne tombe pas. J'ai dû méchamment pâlir mais il fait trop sombre pour que ça se voit.

« Je vais rester ici un moment, vous pouvez me laisser »

Je n'ai pas reconnu ma voix. Pourtant, lui, semble l'avoir reconnue. Il n'avait pas bougé jusque là et brusquement il lève les yeux vers moi et me dévisage quelques secondes avant de baisser de nouveau la tête. Je me sens vaciller. Je n'entends pas Magellan qui s'en va. J'ai chaud, mon champ de vision diminue, mes oreilles bourdonnent. Je veux arracher cette cage, je veux le sortir de là ! Je vais hurler de rage !

Il bouge un peu. Ses bras sont tendus vers l'arrière. Je devine combien c'est douloureux et inconfortable. Il contient un gémissement. Je tente de me reprendre. Je ne dois pas lui montrer mon trouble. Son désespoir semble déjà tellement grand. Je ne veux pas l'empirer. Je n'ai jamais été autre chose que le grand-père joyeux. Je ne peux rien faire que lui apporter un peu de paix. Je prends sur moi et je m'installe à terre, face au môme.

« Je suis là, gamin. »

Ma voix s'est détendue un peu. Une fois encore, cependant, mon souffle se coupe et je sens une douleur dans ma poitrine. Il est attaché, enchaîné. Du granit marin, forcément. J'ai mal. Il est couvert de plaies, de sang pas encore séché. Tous les prisonniers sont plongés dans de l'eau brûlante à leur arrivée, comment peut-il être encore dans cet état ? Que lui a-t-on fait ? Une colère terrible monte en moi. Je veux tuer, écraser, démembrer tous ces hommes qui ont torturé cet enfant.

« Papi, tue-moi »

Un souffle. Il n'a pas levé les yeux, pas bougé, à peine remué les lèvres. Et pourtant j'ai très clairement entendu. Brusquement toute chaleur s'échappe de moi. Ma colère retombe. Je suis glacé, terrifié. Il a à peine 20 ans et il me demande de le tuer, de lui ôter la vie. Il est tellement jeune, il devrait être révolté, il devrait vouloir se battre… Que lui ont-ils fait ? Que lui ont-ils dit ? Il est résigné. Je me force à sourire. Je tente de répondre sur un ton serein. À quoi bon te tuer, mon enfant, c'est trop tard. Ça ne changera rien, ça n'arrêtera pas le carnage.

« Plus personne ne peux l'arrêter ! Nous avons mis en colère le Roi des mers. »

Quand j'évoque le nom de son capitaine, de celui qu'il appelle son père, je sens la souffrance le déchirer. Ses dents se serrent. Il n'a jamais voulu me montrer ses faiblesses. Il a toujours voulu paraître fort. Cet enfant qui a grandi en étant convaincu que le monde entier voulait sa mort, il s'est blindé, s'est enfermé. Mon petit-fils lui a rendu le sourire, son « père » lui a donné un raison de vivre. Il se sent coupable.

Il se moque de mourir, il s'en veut de risquer de mettre Barbe-Blanche et ses compagnons en danger. C'est trop tard, beaucoup trop tard ! La Marine prépare déjà des plans machiavéliques pour piéger ce terrible pirate. On peut compter sur Sengoku pour ça. Et je participerai à cette guerre, je n'aurai aucune peine à voir tomber tous ces hors-la-loi… Sauf lui. Sauf cet enfant devant moi, blessé, abattu, seul.

Je me mets à parler. Je lui parle de son frère. C'est bien la seule chose qui peut l'apaiser. Il aime ce gosse. Jamais je n'ai vraiment pris le temps de parler avec lui comme à un adulte, d'égal à égal. Il est parti sur les mers alors qu'il n'avait que 17 ans, il n'était encore qu'un môme. Et maintenant il est mature… trop. La vie ne l'a pas épargné. Et elle ne m'épargne pas non plus.

Il a assurément raison, il n'aurait jamais pu être un grand Marine, malgré mon soutient. Jamais le gouvernement mondial ne l'aurait accepté. Ni mes pairs. Lui même n'accepte pas son père, il le renie de tout son être. Et pourtant, parfois, il lui ressemble… Mais je ne le lui dirai pas. C'est inutile.

« Mon seul et unique père… c'est Barbe Blanche ! »

Il me lance un regard provoquant en renouvelant son allégeance à Barbe-Blanche. Il sourit en y pensant. Je suis d'abord surpris puis je réponds à son sourire. Gol D Roger ou Barbe Blanche.

« Ils se valent, à mes yeux. Ah ! Ne prends pas la mouche. Ce sont de grands maîtres des mers. Tous deux ont eu une destinée incroyable et une influence trop grande sur les jeunes. Mais aussi, ce ne sont pas des barbares qui tuent pour le plaisir, leurs idéaux et leurs ambitions sont autres. J'ai du respect pour Barbe Blanche même si je n'hésiterai pas à le combattre. J'avais du respect pour ton père. Je n'aurais pas accédé à sa requête, sinon.
- Tu n'aurais pas d... »

Je le fusille du regard et il s'arrête au milieu de sa phrase. Son enfance repasse devant nos yeux. Pas besoin de mots, nous savons que nous pensons aux mêmes choses. Je soupire.

« J'ai échoué, malheureusement. »

Il semble surpris mais ne dit rien, il ne me contredit pas, il attend la suite.

« Je n'ai pas été assez présent pour combler ton besoin d'avoir un père. Au lieu de te prendre sur mon navire quand tu en as eu l'âge, je t'ai sacrifié pour que tu restes avec Luffy. Je regrette à présent.
- Ça n'aurait rien changé, tu sais. Ni pour moi, ni pour lui »

Nous restons là en silence. Le regarder se vider lentement de son sang et s'affaiblir m'est insupportable. Mais je l'accepte, cette impuissance est ma peine pour moi qui suis si impulsif, qui agis sans penser aux conséquences. Je n'ai pas détruit cet enfant mais je ne l'ai pas sauvé non plus. Son corps se détend, il baisse de nouveau la tête dans un gémissement contenu.

Dans 4 jours il sera mort.

Je me sens vidé. Nous restons silencieux. Il est étrange de penser que les prisonniers autours de nous respectent cela. Nous ne parlons plus. Il n'y a plus rien à dire pour l'instant. Juste être là.

Combien d'heures passent ? Je l'ignore.

Puis nous entendons l'ascenseur se mettre en route. Quelqu'un vient. Je vais probablement être prié de partir. Avant que les grilles ne s'ouvrent, il relève la tête vers moi.

« Papi … Merci. »

Encore un choc, encore un coup. Mais j'encaisse. Je souris. J'accueille son regard franc. J'aime ce gosse. Vraiment. Je me lève et lui dis :

« Je serai là. Jusqu'au bout. »

Ma voix a encore flanché. Il se contente d'acquiescer. J'ai promis. Sengoku ne sera pas content.

Sengoku me retient alors que je n'ai qu'une envie : monter sur cette plate-forme surélevée !

Et voilà qu'il me harcèle. Il veut encore être certain que c'est vrai, il me pose des questions, des détails, il veut savoir comment c'est possible, comment et pourquoi j'ai fait ça, quand… Je sens la colère monter en moi mais c'est mon ami. Je suis capable de deviner ses pensées. Je ne suis pas surpris quand il me dévoile son intention de tout révéler au monde. J'avais bien compris que c'était là qu'il voulait en venir. Que puis-je faire ? Qu'il le dise si ça lui chante. Ça ne fera que blesser d'avantage Ace mais je serai là, je ne le laisserai pas seul. J'emboîte le pas de mon supérieur et monte sur la plate-forme en même temps que lui.

Il est déjà là. À genoux, des sabres croisés devant lui, les mains liées dans le dos. Il ne regarde pas la place, ses yeux sont fermés. Je suis encore une fois choqué de le voir si résigné. Enfant, il avait la rage, il se battait contre le sort. Maintenant, il est vide.

Tsuru est venue avec nous. Elle tente de me remonter le moral. Ça n'est pas ma faute, dit-elle. Non, bien sûr. Je le sais. Je ris. Elle n'a pas compris. Elle n'a pas vu. Ce n'est pas par culpabilité que mon cœur se serre quand Ace hurle au monde qu'il n'a pas d'autre père que Barbe Blanche. Ah ! Roger, j'ai fait plus que le protéger, ton fils, je l'ai aimé, vraiment aimé, comme mon propre enfant. J'ai ressenti un vide quand Roger est mort. Là, je ressens une déchirure.

Depuis le bas de la tribune, je vois le regard du gosse pendant que Sengoku parle. De la colère. Oui, il a renié son père toute sa vie et voilà qu'on lui colle son ombre au corps au moment de sa mort. Il va être tué à cause de son père. « Un enfant qui n'est encore pas né n'est coupable d'aucun crime »… Oh ! Tu le savais, Roger, tu savais que tel serait son destin… Je t'en veux, vieux voyou !

Là haut, sur la tribune, je le vois serrer les dents. Il se sent trahi. Peut être même se sent-il sale. Il a renié ce sang qui coule dans ses veines et voilà qu'on l'en éclabousse, comme si on lui crachait au visage. Son cœur hurle de rage. Suis-je le seul à l'entendre dans le silence qui envahit la place ?

Pendant un instant, je repense à toute cette folie. La demande de Roger de sauver son enfant. Il était si sûr que je le ferai. La mort de Rouge… Et, il y a quelques jours, la fierté avec laquelle il m'a assuré que son seul père était Barbe Blanche.

Que dois-je faire ?

Sengoku continue de l'écorcher en prétendant que Barbe Blanche ne s'est intéressé à lui qu'à cause de son sang. Oh ! Je connais bien mon ami, il veut faire douter Ace, il veut le blesser d'avantage, il veut aussi salir Barbe Blanche au passage. En fait, c'est surtout dans ce but qu'il s'acharne sur Ace.

Et soudain, ils arrivent. Les pirates du nouveau monde. 43 navires ! Comment est-il possible que nous n'ayons pas envisagé qu'ils surgiraient du fond des mers ? J'en rirais. Mais Barbe Blanche n'est pas encore là. Puis je l'entends. Nous l'entendons. Et le Moby Dick fait surface.

Barbe Blanche est là, seul sur la proue de son navire. Il fait face à Sengoku. On dirait qu'il n'y a que ces deux hommes sur la place. Aussi imposants l'un que l'autre. Et ses premiers mots sont pour Ace. Le gosse se tend vers son capitaine, l'appelle. Il crie. Que pense-t-il à cet instant ?

Je n'ai pas le temps de me poser la question, le pirate passe à l'attaque et il ne plaisante pas.

Pourtant, alors que deux énormes raz-de-marées foncent sur nous, Ace semble de nouveau accablé. Il s'accuse d'avoir désobéi, il s'accuse de les mettre tous en danger, il leur reproche de venir le sauver. Et les autres écoutent sans broncher. Moi je n'en peux plus d'être un simple spectateur entre cet enfant dont la mort prochaine me torture et ces voyous que je n'aspire qu'à éliminer. Que dois-je faire ? Mais la réponse des pirates me laisse sans voix. Ils prennent toute la responsabilité de sa situation, ils lui confirment sa place parmi eux, ils lui insufflent un espoir et une énergie que je ne peux lui apporter. Dois-je me reposer sur eux pour sauver cet enfant que je ne sais qu'accompagner à la mort ?

Le combat commence avec force, rage, énergie. Chaque camp s'élance de toutes ses forces. Le carnage commence… et je n'arrive pas à y prendre part. Je vois Ace trembler pour ses camarades, souffrir à chaque blessure qu'ils reçoivent. Cette bataille va être un supplice pour lui. Je ne peux pas en rajouter. Je ne peux pas combattre. Je monte rejoindre mon petit-fils.

Ace est surpris de me voir. Ne lui avais-je pas dit que je serai là ?

Sengoku semble déçu, lui. Mais c'est ainsi. Nous avons tellement combattu ensemble, nous nous connaissons trop bien pour que je lui cache ce qui me travaille. Je n'ai aucune compassion pour les pirates, il le sait et ça ne changera pas mais…

« Mais la famille, c'est différent. Que suis-je supposé faire ? »

C'est mon tour de serrer les dents. C'est mon tour de souffrir. J'aurais tellement voulu qu'il soit heureux, qu'il vive longtemps, qu'il… je m'accroche encore à cette idée qu'il aurait pu être un Marine et cette vie utopique qu'il aurait pu mener, cet espoir perdu, cette frustration m'arrachent des larmes. Sengoku ne dit rien. Il accepte ma situation, je resterai là, entre mon devoir et ma famille. Incapable de choisir, incapable de participer à cette guerre en laquelle je crois pourtant de tout mon être.

Mais alors que j'en suis là de mes pensées, un bateau tombe du ciel et mon cœur rate un battement. Non ! Non, ce n'est pas possible, j'ai mal vu. Non, il n'est pas là ! Non ! Non ! Non !

Mais Ace l'a vu aussi, il se tend, pétrifié, comme moi. Incrédule. Et quand il hurle le nom de son « frère », je hurle avec lui dans ma tête. D'horreur.

NON !

Sengoku me crie dessus, mais se rend-il compte que je suis dans un état pire que lui ? Je ne veux pas voir Luffy ici, je ne veux pas qu'il prenne part à cette guerre, à ce piège dont je connais les détails et d'où les pirates ne ressortiront pas. Je voudrais m'arracher les cheveux, les yeux, le cœur. Pas lui, pas ici !

LUFFY !

Et voilà qu'il se met à parler avec Barbe Blanche comme à un égal. Si ça n'était pas si dramatique, j'en exploserais de rire. Il me ressemble cet idiot.

Et le voilà qui se lance dans la bataille !

Non ! Non ! Non !

Mes doigts se crispent sur le bois. Que dois-je faire ? Dois-je attendre sans bouger ? Dois-je regarder ce carnage sans intervenir ? Puis-je laisser tuer Luffy ?

Il n'est pas seul. Ses camarades l'aident et le protègent mais je le connais, il va foncer dans le tas, il va avancer, se prendre des coups, tomber et se relever jusqu'à ce qu'il arrive jusqu'ici ou qu'il meure. Kizaru l'attaque et j'ai des envies de meurtre. Mais il continue à avancer.

« NE VA PAS PLUS LOIN LUFFY ! »

Ace. Lui aussi souffre comme moi. Lui aussi subit cette torture. Ace connaît mieux Luffy que moi, il souffre de le voir se battre pour lui. Il ne peut pas agir. Moi je le peux et je ne fais rien. Je le peux. Je le peux ? Ace tente d'arrêter Luffy, il lui parle avec plus de sincérité que je ne pourrais jamais le faire. Je ne suis qu'un étranger entre eux deux. Pourtant ma souffrance n'est pas feinte. Ace hurle pour arrêter son frère, ses cris sont les miens, ceux que je ne peux exprimer.

Ace et Luffy ont choisi leur voie et je ne cesse de leur reprocher. Pourtant eux ne me reprochent rien. Ace ne me demande pas de sauver son frère. Il ne m'a pas demandé de le sortir de là, juste de lui ôter la vie. Ils sont plus forts que moi. Je dois apprendre d'eux, c'est étrange. Ils sont plus droits et sûrs d'eux dans leurs choix.

Je sens la culpabilité de Ace le reprendre. Ça le dévore. Ace aime son capitaine, il aime ses compagnons mais il n'y a qu'une seule mort qu'il ne supporterait pas, c'est celle de Luffy. S'il n'était pas attaché, il se jetterait sur une lame pour mettre fin à tout ça. Et moi, je suis toujours incapable de bouger.

Et la réponse de Luffy me déchire le cœur. Son petit frère. Oui. Bien sûr. C'est ce que j'ai voulu. Qu'ils grandissent ensemble, qu'ils s'épaulent, qu'ils se soutiennent… C'est ma faute. Si…

La voix de Sengoku me suffoque. Je le regarde d'un coup, choqué. Là je ressens la trahison d'un ami. Ma famille comme dit tout le temps Sengoku. Il condamne Luffy à mort pour être le fils… de mon fils ! Et moi, que suis-je là dedans ?

J'essaie de me raisonner, de reprendre le contrôle. Luffy est comme moi, avoir une étiquette de plus ne lui fait rien, il fonce toujours droit devant. Ça lui importe peu. J'ai protégé ces deux enfants autant que j'ai pu. Je les ai préservés du monde mais ils s'y sont jetés à corps perdu sans penser aux conséquences. J'ai fait de mon mieux…

Qui suis-je en train d'essayer de convaincre ?

Près de moi, Ace s'est calmé. Luffy vient de dire qu'il pourrait mourir pour lui et il s'est apaisé. Je sens qu'il s'est détendu. Quelque chose à changé.

« Qu'est-ce qui ne va pas ? »

Je suis complètement à côté de la plaque. Il va très bien, presque trop. Il est serein. Il accepte. Il fait le choix d'accepter son avenir, son destin, quel qu'il soit. Il décide d'honorer tous ces hommes qui veulent le sauver. Son cœur s'est calmé. S'il meurt, il l'accepte. S'il est sauvé, il l'accepte. Il ne se reproche plus les souffrances des siens, il les reçoit comme un signe de leur amour. Ace accepte d'être aimé ! Le destin est bien cruel, il faut qu'il soit ici, la lame sur la gorge, pour en arriver là.

Encore un fois, il me montre quel homme formidable et responsable il est devenu. Si seulement il avait mis cette force au service de la Marine. Mais soit, je vais attendre avec lui, près de lui. Je vais faire confiance en son destin.

Dans ce nouvel état d'esprit, j'arrive à observer la bataille avec l'œil de Sengoku, comme un stratège, comme un chef de guerre. Ace ne dit plus un mot. Il observe, comme moi, il attend que son sort soit décidé.

Mon regard n'arrive tout de même pas à être entièrement général et il se pose souvent sur Luffy. Je vois son étrange altercation avec l'impératrice pirate, son combat avec Œil de Faucon qui me fait froid dans le dos, l'arrivée des Pacifista… puis sa panique quand le moment de l'exécution est annoncée. Ace est aussi concentré sur son frère, je ne suis pas certain qu'il ait entendu Sengoku avancer l'heure de sa fin.

C'est à ce moment là que Barbe Blanche se fait transpercer. Sincèrement, quand je voyais la dévotion d'Ace, je ne pensais pas que cette partie du plan pourrait fonctionner, mais Sengoku et Akainu n'ont pas leur pareil pour trouver les points faibles des hommes. Le cri du petit me perfore. Son calme vole en éclats. Il était prêt à accepter son sort mais pas celui des autres, finalement. Je serre les dents.

Ace s'est-il rendu compte qu'il n'est plus qu'une excuse pour ce combat contre Barbe Blanche ? Bien sûr, Sengoku ne le laissera survivre sous aucun prétexte mais la cible principale était l'empereur des mers, lui n'était qu'un appât…

Barbe Blanche bouge enfin, il passe à l'attaque. Mais Sengoku reste confiant, il ne bouge pas. Nous sommes en supériorité, la victoire est à notre portée. Je n'arrive pas à m'en réjouir.

Les pirates sont enfermés, leurs bateaux coulent, tous les utilisateurs de fruits du démon vont couler à pic et les autres vont se faire canarder. Nous avons gagné et mes deux petits fils vont mourir.

Mais le combat n'est pas fini, Luffy franchi le mur. Ce gamin est plein de ressources mais ça n'est pas pour me rassurer. Le voilà face aux 3 amiraux. Plutôt que de couler tranquillement il choisi les souffrances. Je ne veux pas voir ça ! Ça me demande un énorme effort de rester près d'Ace qui, lui aussi, est sidéré. Mais sa propre situation se rappelle à lui. Sengoku donne l'ordre aux soldats de le mettre à mort. Ace, très digne, ferme les yeux et attend sa fin. C'est comme si les combats se taisaient alors que Luffy se démène en contre-bas. Vont-il mourir en même temps ? Mon corps tremble.

Mais Crocodile interrompt l'exécution, ce qui détourne l'attention de Luffy qui se retrouve alors blessé par Aokiji. Kuzan est un grand combattant. Je sais qu'il ne fait que son devoir, je sais qu'il n'y prend pas de plaisir malsain mais c'est mon petit fils qu'il vient de transpercer. J'en bénirais presque Marco le Phénix qui s'interpose.

Barbe Blanche est passé. Lui et son équipage sont là, à nos pieds. Je ne vais pas avoir le choix. Je vais devoir me mêler à la danse et aller blesser les amis d'Ace… et le blesser lui par la même occasion. Je le sais. Je le sais mais… je n'arrive pas à l'accepter.

Et c'est à ce moment là que je vois Luffy, inconscient, dans la main de Barbe Blanche. C'est à grand peine que je me retiens de hurler. Je repense à l'enfant qu'il était, je revois sa joie, sa rage… et je ne vois plus qu'un fantôme. Pourtant il est entouré, il est soutenu.

Et surtout il n'est plus dans la bataille. Je peux agir.

Des flammes bleues me rappellent à la réalité. Marco pense pouvoir nous atteindre ? D'un coup de poing puissant je le renvoie à terre. Ça ne sert à rien de voler ou d'être un Logia face à moi. Ils le savent tous. Je m'installe au pied de l'échafaud. Je les attends.

Au dessus de moi, Ace ne semble pas indifférent à ma réaction. J'ai choisi mon devoir. Ai-je eu tort ? Non, je crois en ce choix… Même si je l'ai fait souffrir davantage…

Finalement, c'est moi qui souffre des mots qu'il prononce. Ces mots que j'ai attendus trop longtemps. Pourquoi les prononce-t-il maintenant ? Il veut vivre. Il veut vivre !

Et il va mourir.

Je suis en plein combat, je ne peux pas me laisser aller à pleurer mais mon cœur saigne pour cet enfant qui n'a connu que la souffrance.

Un cri ? Luffy ?

Il s'est relevé ! Il court vers moi !

Coby s'interpose. Lui aussi devra faire un choix un jour, entre son devoir et son ami. Mais il n'a pas encore le niveau pour l'instant. Je ne suis même pas sûr que Luffy se soit rendu compte qui était en face de lui quand il a éclaté son copain. Il court, il court, il n'a plus qu'un objectif : Ace.

Mais il n'est pas assez rapide, Barbe Blanche flanche et les épées tombent vers la tête d'Ace. Quel lâche, je n'ose regarder. C'est alors que Luffy dévoile un pouvoir inattendu. Le Haki des Rois. Il arrête les lames. Mais surtout il va mettre Sengoku encore plus en colère, il est certain que mon supérieur ne va pas laisser passer ça. Pourtant je suis fier de mon petit fils et je ne peux m'empêcher de sourire. Cette force est présente chez presque tous les porteurs de la volonté du D, je ne suis donc pas vraiment surpris, cela dit.

Tout va très vite et une espèce de pont apparaît entre le sol et Ace. Bien sûr, Luffy s'élance dessus. Que puis-je faire ? En fait, sans réfléchir je m'interpose.

Va-t-il s'arrêter. M'obéir ? Probablement pas, il ne l'a jamais fait. Il ne ralentit même pas. Je l'appelle par son nom de pirate, je lui montre que je suis l'ennemi, je le mets face à ses choix. Montre moi la force de ta volonté, Luffy, je te montrerai la mienne !

Il refuse, il ne m'attaquera pas.

« Alors Ace mourra! »

Vas-y Luffy, bats toi, bats moi ! Je ne peux pas choisir. Le devoir, la famille, fais ce choix pour moi !

« Luffy ! Tu es mon ennemi ! »

Il ne le connaît que trop bien, mon poing. Il sait que je le touche malgré son corps élastique. Il sait que je suis très sérieux. Alors il prend sa décision, je découvre l'étendue de son pouvoir, son corps se met à fumer. Mais à la place de son visage déterminé je vois son sourire d'enfant, à la place du cri de Ace derrière moi, j'entends son rire d'enfant et sa voix me revient, son désir de vivre… Alors que mon poing va frapper Luffy, je flanche. Tous mon corps perd sa volonté de combat. J'entends à peine Sengoku prononcer mon nom, il a compris. Luffy m'éjecte de son passage. Il n'a pas cédé, lui.

Quand je me relève tout à changé. Luffy a libéré Ace, ils se battent comme des beaux diables, leurs sourires font chaud au cœur. Quant à Barbe Blanche, il décide de couvrir la fuite de son équipage, ses « fils », en se sacrifiant. On ne peut pas le lui reprocher, n'est-ce pas ?

J'ai le front en sang, il ne m'a pas loupé, cet avorton !

Mais tout va trop vite et Akainu arrête Ace. Cet homme est fort. Et pas seulement avec ses poings, ses paroles font perdre son sang froid à Ace. Tous ses amis lui disent de fuir, de laisser tomber. Je voudrais le lui crier aussi. Mais à la seconde où je vois Ace faire face à l'amiral, je sais qu'il ne changera pas d'avis. Il ne fuira pas. C'est contraire à ses convictions, à ce qu'il est profondément. En plus de ça, derrière lui se trouve Luffy. Pourtant, Ace, le feu contre le magma, ne vois-tu pas l'issue fatale ?

Mais Akainu est fourbe. Ses paroles sont méprisantes et ses actes sont méprisables. Alors qu'il a repoussé Ace, il s'attaque à Luffy. Cette fois je m'élance en hurlant mais qui peut m'entendre dans le tumulte de la bataille ? Luffy ! Je suffoque. La peur. Comme je déteste ce sentiment.

Ace est rapide et il se positionne face au poing magmatique de l'amiral. Oh non ! Ace !

De « Luffy ! » à « Ace ! » mon cri devient « Akainu » et il est gorgé de colère, de haine. Je vais le tuer! Ça ne fait aucun doute. Une rage sans borne prend possession de moi alors que je fonce vers le meurtrier du gamin. Car il est mort, c'est certain. J'entends à peine les appels surpris de mes hommes mais une force puissante me met à terre, m'écrase au sol. Le seul à pouvoir m'arrêter.

« Tu as intérêt à me tenir fermement, Sengoku, sinon tu peux être sûr que je vais lui faire la peau!
- Ne fais pas l'idiot ! »

L'idiot ? Ne comprend-il pas ? Je tente de me débattre, de le repousser, je veux poursuivre mon attaque. Mais il ne flanche pas. J'entends la voix de Luffy, il tient son « grand frère » dans ses bras. Que se disent-ils ? Quelles sont les dernières paroles de ce garçon ? Je rue sous la poigne de Sengoku, je veux les rejoindre, je dois les rejoindre. Mais les paroles de mon supérieur continuent à bourdonner à mes oreilles. Ne pas faire l'idiot…

Il est tombé. Est-il bien tombé des bras de Luffy ? Les larmes obscurcissent ma vue, je ne suis pas certain. Luffy hurle. Sa douleur me traverse. Je cesse de me débattre, je perds ma volonté.

Ace est mort.

Soudain, le hurlement de Luffy s'éteint. Que se passe-t-il ? Il est là, figé, il ne bouge plus, il ne vit plus. Il n'est pas mort, non, pas encore. Mais son esprit est brisé. Il est fini. Et Akainu qui repart à l'assaut. Je n'ai plus la force d'agir. Je n'y survivrai pas… Et pourtant, j'ai toujours survécu mais je n'ai jamais ressenti une telle douleur. Je suffoque. Et Barbe Blanche prend encore une fois les choses en main et couvre la fuite des pirates. Luffy est exfiltré du champs de bataille.

C'est alors que de nouveaux perturbateurs viennent se mêler au combat. Je ne les attendais pas, ceux là. Barbe Noire. Ce petit enfoiré qui s'est servi de Ace pour manipuler le gouvernement mondial ! Et cette bande de racailles tue Barbe Blanche !

Avant de mourir, comme son éternel ennemi Gol D. Roger, il nous fait une bien mauvaise farce. Parler de la volonté du D, parler du One Piece, là, maintenant. On va avoir encore plus de travail. Sengoku écume de rage. Mais nous ne pouvons qu'admirer la force de cet homme. Mort, debout, sur le champ de bataille. Encore dressé entre nous et ses hommes.

Barbe Blanche et Ace aux poings ardents sont morts. C'est une belle victoire pour la Marine.

Mais le combat n'est pas fini. Les amiraux continent à entraver la fuite des pirates, Akainu n'en pas fini avec sa soif de destruction.

Je me moque éperdument du tour de magie de Barbe Noire, je surveille l'autre front, mais Sengoku semble prendre ça très au sérieux puisqu'il entre dans la bataille.

Luffy est grièvement blessé par l'amiral de magma qui ne lâche pas l'affaire. Il a une telle rage. Il ne cesse de dire « le fils de Dragon ». Je me sens souillé dans ses mots. Il condamne Chapeau de Paille pour le sang qui coule dans ses veines. Mais c'est MON sang qui coule dans ses veines !

Pourrais-je jamais continuer à travailler aux cotés de cet homme qui tue mes petits-enfants ?

La bataille fait rage avec autant d'ardeur, personne ne lâche quoi que ce soit. Nous avons gagné pourtant, mais les amiraux sont au front, ils se déchaînent et les corps s'effondrent les uns après les autres dans les deux camps. C'est un carnage.

Un hurlement vient nous immobiliser tous. Je connais cette voix. Coby ! Ses paroles sont censées au milieu de toute cette folie. Le Haki qu'il projette est puissant. Mais ce n'est encore qu'un bleu ! Je dois intervenir, ce gosse est sous ma responsabilité. Mais Akainu est déjà face à lui, lui reprochant sa raison, lui qui est pris dans cette folie. Akainu, ENCORE LUI !

Coby est déjà sous son poing quand je m'élance. Et un autre intervient encore avant moi. Un autre dont je me serai bien passé ! Coby s'évanouit. Est-ce l'effort qu'il vient de faire ? La peur ? Ou le puissant Haki de son sauveur ?

Shanks le Roux !

Ces quelques secondes gagnées ont permis de sortir Luffy. Il est parti avec un Rookie connu pour être un incroyable chirurgien. S'il peut être sauvé, il le sera. Dois-je lui en être reconnaissant ? Non, ma colère contre le Roux est trop forte, trop profonde, trop ancienne. Je le tiens pour responsable de la « vocation » de Luffy. C'est à cause de lui s'il en est là aujourd'hui.

Ce pirate de malheur a une influence néfaste sur ceux qui l'entourent. Œil de Faucon se retire, Barbe Noire cesse le combat, les hommes de Barbe Blanche se plieront à ses désirs… La tension baisse, nous réalisons enfin l'ampleur du carnage, le nombre de nos blessés. Mais aucun Marine ne quitte le champs de bataille, personne ne peux prendre cette décision à part l'amiral en chef. Et Sengoku reste silencieux. Le Bouddha réfléchit. Combattre un autre Empereur ne serait pas judicieux vu l'état actuel de nos troupes. La demande du Roux semble raisonnable jusqu'à ce qu'il ajoute qu'il veut remporter les corps de Ace et Barbe Blanche. Pour ma part, je préférerai que Ace ait de vraie funérailles plutôt que l'humiliation que la rage des Marines risque de lui faire subir. Mais nous attendons le verdict. Son silence me rassure, je le connais, il sera raisonnable, il n'a pas besoin de vengeance, il n'a pas besoin d'écraser ses ennemis, la victoire se suffit en elle même.

Il accepte le cesser le feu.

Il est temps de soigner nos blessés et de pleurer nos morts.

Nos morts…

Instantanément, mon regard se pose sur le corps d'Ace. Il est derrière le Roux, entouré des siens. Protégé. Je suis devant le manchot quand je me rends compte que j'ai commencé à marcher. Je quitte Ace des yeux pour fusiller le pirate du regard. Il ne me cherche pas querelle. Il a vécu un an à Fushia, il connaît mon lien avec Ace et Luffy, il n'a pas besoin de dessin. Mais d'autres pirates s'amassent autours de lui.

« J'aurais dû détruire ce maudit chapeau il y a longtemps pour lui faire passer cette idée idiote ! »

Il sourit.

« C'est bien parce qu'il était impossible de lui faire changer d'avis que je lui ai donné un tel porte-bonheur. »

Il fait un geste et tous s'écartent. Je hoche la tête, je lui suis reconnaissant de m'accorder cela. J'avance vers Ace et mes yeux s'emplissent de larmes. Ont-ils fait silence ? Je n'en sais rien, je n'entends plus rien, en tous cas. Je ne les vois pas non plus pourtant je sais qu'ils me tournent le dos, aucun ne me regarde, aucun de chercher à m'humilier. Je ne suis plus un Marine, je suis un vieil homme, un grand-père qui vient pleurer son petit fils. Je tombe à genoux près de lui, ma tête penchée au dessus de son visage, ma main dans ses cheveux. Mes sanglots sont silencieux mais mon cœur hurle.

Barbe Blanche a dit que le plus dur pour un parent était de voir mourir ses enfants. C'était juste. Je voudrais m'arracher le cœur pour le lui donner, pour qu'il se relève, pour entendre encore une fois son rire. Des images me reviennent, je me souviens.

Quant Rouge est morte, j'étais bien embêté. Qu'est-ce que j'allais faire de ce bébé, moi ? Un nouveau né de presque un an ! Que pouvais-je en faire ? Je devais le cacher mais aussi le protéger, lui donner un semblant de famille, une éducation, le rendre fort pour la vie qui l'attendait. Dadan m'a semblé être le meilleur compromis, la meilleure solution. Et elle s'est montrée à la hauteur. Mais cet enfant était né avec une malédiction : le nom de son père. Où qu'il aille il sentait cette haine. Très vite il a compris qu'il devait cacher son origine, très vite il a renié et haï son géniteur. Pourtant Roger avait fait de son mieux : il avait trouvé le seul imbécile qui pouvait protéger son fils !

Mais Ace restait renfermé, sauvage. Même pour les brigands des monts Corvos. Et à chaque fois qu'il me demandait s'il avait le droit de vivre, j'en avais le cœur brisé. Alors je lui ai donné une vie à protéger, une raison de vivre. Luffy. Mon propre petit fils. Un autre enfant privé de père, un autre enfant qu'il fallait maintenir à l'écart du monde. La joie naturelle de ce gosse a ouvert le cœur d'Ace, lui a donné un avenir, un espoir, une raison de vivre.

Une raison de mourir, aussi.

Il a raison, bien sûr, il n'aurait pas pu être Marine. Aucun des deux, d'ailleurs. Ils sont trop épris de liberté. Leur vision de la justice n'est pas compatible avec l'obéissance ni avec l'ordre de ce monde. C'est moi qui suis plutôt étrange, en fait. Qu'un porteur du D combatte pour le gouvernement, c'est pour le moins inattendu, contre nature, même, peut être…

Ma main caresse ses cheveux. Lui ai-je jamais témoigné de tendresse ? Ça n'était pas dans mon personnage, pas compatible avec mon image. Je le prends dans mes bras, son sang macule mon uniforme blanc. Sa peau est encore chaude. Je le serre contre moi. Mes larmes se mêlent à son sang, tombent dans ses cheveux. D'un geste lent je dégage son visage des mèches humides et je découvre qu'il sourit. Il sourit ! Dans la mort, il sourit.

J'ai envie de croire que c'est le signe qu'il a été heureux. J'ai envie de croire qu'il n'a pas de regrets.

Une main se pose sur moi. Une main ferme mais douce. Je me tends mais je devine, je ressens sa présence, son odeur. Tsuru-chan. Elle seule peut me sortir de là. Elle seule peut m'atteindre, je doute que le Roux aurait laissé passer Sengoku. Pourtant elle est aussi puissante que lui. Elle garde sa main sur mon épaule, elle ne dit rien, elle est juste là, elle attend.

Entre mes larmes, quelques mots m'échappent quand je pose le corps sans vie de mon petit fils à terre.

« Adieu, Ace… Adieu… et merci. »

Merci !

Merci d'avoir été mon petit fils. Merci de t'être ouvert à moi. Merci d'avoir accepté que je t'aime comme un membre de ma famille.
Merci d'avoir aimé Luffy. Merci de l'avoir protégé. Merci de l'avoir sauvé. Merci d'avoir donné ta vie pour lui.
Merci d'avoir vécu. Gol D. Ace, Portugas D. Ace. Fils de Gol D. Roger, fils de Barbe Blanche.
Petit fils de Monkey D. Garp.

Je me relève et ferme les yeux un instant. Elle me guide doucement en dehors du groupe de pirates. Tous ont attendu leur tour pour rendre un dernier hommage, une dernière étreinte à leur frère. Le Roux n'a pas bougé. Son équipage est occupé ailleurs, à sortir les blessés, à aider au rapatriement du corps de Barbe Blanche peut être. Mais lui est resté, jusqu'au bout. Ça doit leur paraître tellement étrange qu'un vice amiral ennemi pleure la mort d'un des leurs avec autant de douleur. Il ne dit rien quand je passe près de lui, il ne peut y avoir de mots entre nous. Si Barbe Blanche était le héros de Ace, Shanks le Roux est celui de Luffy. Je ne peux le lui pardonner.

Tsuru-chan marche près de moi. Je dois quitter mon habit de vieux grand-père, je dois redevenir vice-amiral du QG de la Marine, je dois reprendre mon masque insouciant et rieur. Je ne suis pas sûr d'y arriver. Je relève les yeux et croise ceux de Hermep, en larmes eux aussi. Incrédule je regarde autour de moi. Ils sont tous là, mes hommes. Autour de Coby, toujours étendu à terre. Blessés ou non, ils sont restés, ils m'ont attendu. Je sais très bien quelle réaction je dois avoir. Il me faut les engueuler de ne pas être allés se soigner, il me faut rire de leur inquiétude, il me faut sembler serein.

Je ne peux pas. Aucun son ne sort de ma bouche.

Lentement, je me penche pour attraper Coby et je passe au milieu d'eux tous pour aller vers l'infirmerie. C'est le seul moyen pour qu'ils y aillent aussi. Je regarde le jeune homme.

Coby est un ami de Luffy. Coby prendra ma place, un jour, il devra se dresser contre Luffy qu'il admire tant, il devra l'arrêter. Va-t-il flancher, comme moi ? Va-t-il céder à son cœur ? Je le formerai pour qu'il soit assez fort. Il pourra alors choisir. Choisir son rêve ou son amitié.

J'ai choisi la famille, j'ai laissé passer Luffy. Je ne regrette pas mon choix.

Mes hommes sont tous au repos, les infirmiers m'ont fait un bandage ridicule à la tête, Coby dort toujours. Le soir tombe, tous les pirates sont partis, tous les blessés ont été évacués. Reste une montagne de cadavres sur la place. Uniquement des Marines. Trop de morts. Je suis pensif. Est-ce ça, la force de la Marine, se battre, tuer, massacrer. Sans jamais s'arrêter. Étais-je de ces inconscients lorsque j'étais plus jeune ? Plus jeune. Oui, je crois bien que mon temps est passé. Quand je vois la détermination de Luffy ou d'Ace, quand je vois mon impuissance.

Barbe Blanche est mort. Barbe Noire nous prépare une mauvaise période. Une nouvelle ère de combats et de piraterie arrive. De nombreux Rookies puissants naviguent sur Grande Line ou vers le Nouveau Monde. Luffy a frappé un Dragon Céleste. Les choses vont bouger. Smoker m'a dit que Dragon était intervenu en faveur de son fils il y a quelques mois. Que vais-je faire quand il commencera à bouger. Vais-je devoir combattre encore Luffy ? Combattre et traquer Dragon ? J'en suis incapable. Si je ne me retire pas dès maintenant du jeu, je vais finir dans une geôle à Impel Down pour insubordination…

Alors que je marche sans but au milieu des ruines de Marineford, j'entends une voix pleine de colère. Je perçois des bribes du discours de ce frustré des champs de bataille.

« Les laisser partir… quelle honte… la tête de poings ardents… frère adoptif… dangereux… éliminer… fils de Dragon… »

Mon sang ne fait qu'un tour. Cette hargne, cette haine. Je bondi sur lui et assène un monumental coup de poing à l'Amiral Akainu. Il est éjecté sur plusieurs mètres. Les hommes avec qui il parlait n'osent pas bouger quand je repars à l'assaut. Il ne comprends pas, cet imbécile. Il tente d'esquiver mon coup mais il ne m'attaque pas. Ne voit-il pas que le sang qui macule mon uniforme est celui d'Ace ? Ne comprend-il pas ma rage envers lui ? Mes coups pleuvent, son sang gicle. Soudain un poing magmatique plonge vers moi. C'est bien ! Qu'il vienne, qu'il me frappe, qu'il fasse cesser cette douleur ! Je ne cherche pas à l'éviter, jusqu'à ce qu'il me transperce je continuerai à le frapper.

« CA SUFFIT ! »

Le Haki nous fige et un mur de glace vient se dresser entre le magma qui me roussit déjà les poils et ma carcasse de grand-père enragé. Aokiji est là et près de lui, Sengoku. C'est lui qui nous a arrêté, il est furieux mais je m'en moque. Je me redresse d'un bond et lui hurle dessus.

« ET POURQUOI DONC ? »

Je le frappe au visage mais il ne bouge pas. Il reste de marbre. Le choc de ce que je viens de faire me fait faire un pas en arrière.

« Tu te sens mieux ? » me demande-t-il

Je réalise qu'il aurait pu m'éviter, qu'il aurait pu me mettre à terre comme il l'a déjà fait, qu'il aurait pu me rendre mon coup. Je détourne le regard.

« Non.
- Bah qu'est-ce qu'il t'arrive, Garp, le sang t'es monté à la tête ? »

Le sang ? Cet enfoiré d'Akainu ose me parler de sang ? Je vois rouge mais Sengoku a anticipé ma réaction, il se dresse devant moi. Entre son Amiral et moi.

« Le sang ? Le SANG ? Mais tu n'as que ce mot à la bouche ! Rien d'autre ne t'intéresse! Ace condamné à cause du sang de son père qu'il n'a jamais connu. Luffy condamné pour la même raison. Le sang de son père ! Mais réfléchis un peu ! C'est le sang de mon fils ! C'est MON SANG ! Mon sang que tu méprises ! C'est sur moi que tu craches à chacune de tes paroles ! Si tu ne me jettes pas dans le même sac qu'eux c'est parce que je suis votre putain de Héros de la Marine, c'est ça ? Ah ! L'intouchable Héros Garp ! Mais c'est un mensonge, ça aussi ! Comme tellement d'autres choses. Si tu savais avec qui je l'ai accompli, cet acte héroïque ! »

Sengoku m'attrape le bras. Il veut me faire taire ? Mais je ne dirai rien. Ils sont trop jeunes pour avoir vécu ce moment. Ils sont trop jeunes pour comprendre. C'est ainsi que nous sommes gouvernés, avec de la désinformation. Qu'ils aillent donc discuter d'Alabasta avec Smoker ! Je repousse Sengoku avec rage et tourne les talons.

« Garp ! Où vas-tu ?
- Voir le généralissime ! »

Il est temps d'arrêter cette supercherie. Je me retire. Je ne combattrai ni contre Dragon ni contre Luffy.