L'enterrement était programmé au crépuscule d'une soirée brumeuse comme les Addams les aimaient tant. La pluie n'était pas encore au rendez-vous, mais on pouvait toujours espérer un vrai déluge plus tard en soirée. Ce serait de circonstance, et les Addams aimaient la brume et la pluie quelles que soient les circonstances. Enterrement, mariage, bar-mitzvah... Tout était plus réjouissant avec de la pluie, ou encore mieux, avec un vent déchaîné et des éclairs meurtriers. Comme disait le proverbe, les morts devaient faire des petits.
Il y avait foule dans le cimetière et beaucoup guettaient avec impatience le premier éclair. Pour le moment, la scène manquait de dramatisme. Le mort semblait tristement décidé à ne pas se relever, pour l'instant. Heureusement, l'arrivée de Gomez Addams apporta un peu de piment bienvenu à la scène. Les cous se tordirent pour le voir arriver, les regards se firent acérés derrière les mantilles de deuil et les éventails. Personne n'allait accuser personne, même si tout le monde pensait Gomez Addams coupable. Fort heureusement, les Addams étaient dotés d'un certain sens du style et des convenances et leurs invités étaient trop polis pour agir autrement. C'était au défunt de lancer ce genre d'accusations, s'il le désirait, et sinon au juge, si l'enquête portait ses fruits. Deux policiers étaient justement là à observer la scène, ce que tout le monde trouvait follement amusant. Comme si un Addams laisserait un policier arrêter un autre Addams ! La police était là pour trouver les preuves, un Addams était tout à fait capable d'en poignarder ou d'en empoisonner un autre tout seul !
Témoin, le défunt.
Gomez Addams passa devant la famille et les invités en souriant et en interpellant ses parents et amis préférés. Fétide se pencha au-dessus de lui.
-Tout le monde te regarde.
Gomez lui rendit un sourire lumineux.
-Je sais, n'est-ce pas fantastique ?
-Tu peux le dire à moi. Est-ce que tu as tué le cousin Balthazar ?
-Un Addams emporte ses secrets dans la tombe ! Ou au moins jusqu'au tribunal. D'ici là, laissons les commères jacasser et allons dire bonjour à Balthazar.
Ils traversèrent la foule en adoptant une fausse indifférence. Peut être Gomez avait-il tué Balthazar, peut être pas, mais il était bien parti pour en récolter la gloire, au moins pour l'instant. Il serra la main des frères, de la sœur et de la grand-mère momifiée du défunt avec une certaine classe puis s'avança pour faire de même avec sa mère. Celle-ci cracha dans la main tendue avec une précision chirurgicale qui tira quelques applaudissements de la part des spectateurs.
-Si je découvre que tu as tué mon fils on ne retrouvera de toi que des morceaux.
Gomez sortit dramatiquement un mouchoir de soie de la poche de son complet et essuya sa main.
-C'est noté, répondit-il calmement.
Il s'installa de l'autre côté de la tombe et laissa le reste des invités présenter tour à tour leurs condoléances. Il souriait à pleines dents. Il y avait de quoi. On ne regardait que lui. Les femmes lui envoyaient de ces regards qu'elles réservaient d'habitude à Fétide. Gomez était suave, mais ne pouvait concurrencer l'attraction que la laideur de Fétide exerçait sur les femmes. Cette nuit cependant, s'il le voulait, n'importe laquelle tomberait dans ses bras et son lit, avides de coucher avec un meurtrier voire de découvrir sa méthode pour la reproduire aussitôt sur lui.
À chaque regard inquisiteur, Gomez se rengorgeait un peu plus. Le mort était presque totalement oublié. Gomez adorait cette attention qu'on lui portait. Il était né pour ça.
Hélas, au bout de quelques minutes, les regards se tournèrent dans une autre direction. Les murmures autour d'eux trahissaient l'excitation et l'admiration. C'était inacceptable. Gomez se leva sur la pointe des pieds pour voir d'où venait cette commotion, en vain. Il y avait trop de monde et il ne faisait pas vraiment partie des plus grands de la famille.
-Que se passe-t-il Fétide ? Je ne vois rien !
-On dirait que la famille Frump est arrivée. Tout le monde les regarde. Il y en a que je ne connais pas.
La foule s'écarta peu à peu, dévoilant la famille Frump au grand complet. C'étaient tous de vieux alliés, et amis, des Addams et ils étaient liés par le sang à plus d'un titre. Il y avait eu autant de mariages que de meurtres entre les deux familles, parfois même lors d'une seule glorieuse journée. Tout cela ne méritait quand même pas qu'on se détourne de l'attraction du jour, à savoir le macchabée et son potentiel meurtrier. Gomez se sentait affreusement vexé.
Puis les Frump commencèrent à se positionner de l'autre côté de la fosse et Gomez comprit pourquoi le cadavre et lui étaient totalement oubliés. Un seul regard déposé sur l'objet de temps de fascination suffit à lui faire trembler les genoux. Il se mit à suer et sa gorge s'assécha. Il en oubliait même de respirer.
En face de lui se tenait une splendide créature. Mince et grande, le teint plus blanc que le cadavre et les cheveux plus sombres que l'intérieur de la fosse. Des cils fins à réveiller les morts. La lune se reflétait sur son visage lui donnant un aspect encore plus éthéré. C'était un scandale que le ciel ne se mette pas à tonner pour applaudir une telle beauté. Gomez eut malgré tout l'impression d'avoir été traversé par un éclair qui l'aurait traversé de la tête jusqu'au bout des orteils. La voisine de la jeune fille se pencha vers elle et lui chuchota quelque chose à l'oreille. Leurs regards se dirigèrent alors ensemble vers Gomez qui faillit tomber la tête la première dans la tombe. Le regard de la jeune fille était plus perçant qu'un poignard.
C'était presque de la sorcellerie.
-Qui est-ce ?, demanda-t-il à Fétide quand il eut enfin retrouvé l'usage de sa langue.
-Elle ? Je ne sais pas. Une nouvelle épouse pour un de nos cousins ? Oh ! Je me rappelle, il y avait une petite fille qu'ils ont envoyé étudier en Europe il y a quelques années, ça pourrait être elle.
Gomez espérait que c'était la seconde hypothèse qui était juste. Avec les soupçons qui pesaient sur lui, ce ne serait pas facile d'assassiner un éventuel mari. Cela ne l'arrêterait pas. Il devait obtenir le droit de courtiser cette femme.
Autour de lui, les invités commençaient à s'assembler autour de la fosse. La mère du cousin Balthazar toussa bruyamment, cracha sur le sol et commença un vibrant discours sur les exceptionnels défauts du défunt et la vengeance terrible qui ne manquerait pas de s'abattre sur l'assassin. Il était question de vierges de fer, de piques acérées et de scorpions. Plusieurs assistants applaudirent avec enthousiasmes.
Gomez, lui, n'en entendit pas un traître mot. Pendant tout ce temps, ses yeux restèrent fixés sur la démoniaque créature qui avait prit possession de son âme. Il était tout juste conscient que le reste de la famille faisait de même et une partie de son cerveau prenait bonne note de qui étaient ses potentiels concurrents et quelle mort leur conviendrait le plus. Le reste de son cerveau se contentait de dévorer des yeux la jeune femme. Les yeux de celle-ci étaient chastement tournés tantôt vers le sol, tantôt vers le mort, mais par trois reprises, elle envoya une œillade assassine en direction de Gomez et de lui seul. Il aurait volontiers tué toute l'assemblée et jusqu'à son propre frère dans l'espoir d'en recevoir une de plus. À chaque fois, son cœur s'arrêtait et il mourrait un petit peu. C'était proprement magique.
-Gomez !
La voix éraillée de Fétide le ramena à l'instant présent. Le cercueil avait disparu et la tombe était refermée. Une magnifique dalle de marbre représentant le mort se tordant au sol dans son agonie la surplombait désormais.
-Que se passe-t-il ?
-Ils en ont terminé, mais il y a un buffet prévu dans la chapelle. Ils ont dit que c'était absolument immangeable et probablement empoisonné, il faut y aller.
-Va-y tout seul Fétide, je voudrais prêter un instant hommage à ce pauvre Balthazar.
Fétide ne protesta pas et se dandina vers la chapelle aussi vite que possible pour s'assurer qu'il resterait encore des petits fours à son arrivée. Il faisait bien de se dépêcher, tout le monde commençait à refluer vers la collation promise. Seul Gomez ne bougea pas, et la délicieuse créature non plus. Quand il n'y eut plus qu'eux dans le cimetière, elle s'éloigna de quelques pas et sortit de son sac à main noir une paire de ciseaux en argent. En apparence au moins, elle ignorait totalement Gomez. Lui tournant le dos, elle se pencha en avant en dévoilant un peu plus ses affolantes formes et commença à couper et assembler un bouquet de ronces dont elle effeuilla soigneusement les quelques feuilles. Gomez mourrait d'envie de la suivre pour lui proposer son aide, mais ses jambes refusaient de bouger. Il se contenta de la dévorer des yeux. C'était déjà un délice.
Elle revint les bras chargés de ronces, des gouttes de sang perlant sur ses doigts blancs. Cette fois, elle croisa le regard de Gomez et le tint longuement, ne le lâchant que pour déposer les gerbes de ronges sur le tombeau. Le sang se mit à bouillir dans les veines de Gomez. C'était la plus douce des tortures.
-Quel nom, finit-il par réussir à bredouiller, dois-je donner à la plus enchanteresse des créatures ?
Elle sourit doucement sans cesser son travail.
-Morticia Frump.
-Morticia... C'est délicieusement morbide.
Il s'interrompit à nouveau. Le beau parleur n'avait plus de mots. Morticia tourna la tête pour qu'il ne voit pas son sourire s'élargir et devenir féroce. Si Gomez était resté estomaqué devant sa beauté, elle avait aussi décidé sur le champ qu'elle le voulait et Morticia se débrouillait toujours pour obtenir ce qu'elle voulait. Elle voulait qu'il soit à lui, qu'il la serre si fort de ses mains puissantes qu'elle en garde les marques pendant des jours et lui en laisser des pires encore en retour. Puisqu'il n'était pas bavard, c'était donc à elle d'entamer la conversation, et la traque.
-On dit que vous avez tué ce pauvre cousin Balthazar, commença-t-elle.
-Vous le connaissiez ?
-Pas du tout. J'étais en pensionnat en Europe, à étudier les bonnes manières et les poisons. On dit que Balthazar a été empoisonné ?
-On dit ça, oui, se rengorgea Gomez. Hélas, personne n'a trouvé le mobile ni l'arme du crime.
Morticia rit doucement et lui jeta un regard en coin tout en réarrangeant les ronces sur la tombe.
-Je sais comment je m'y prendrais, moi, pour tuer quelqu'un. Les gens n'imaginent pas à quel point c'est facile d'empoisonner une tasse de thé, particulièrement quand on est l'invitée et qu'on ne s'est penchée que le temps de donner sa tasse à la cible. Mes professeures n'ont jamais rien vu venir, les pauvres femmes.
-Balthazar était particulièrement méfiant. Personne n'aurait pu approcher sa nourriture ou sa boisson d'assez prêt.
-Une femme a toujours d'autres moyens à sa disposition. Il n'est pas difficile de s'immuniser au poison et d'en mélanger à son rouge à lèvres.
Les yeux de Gomez se portèrent aussitôt sur celles de Morticia, d'un rouge sang des plus réussis. Elle sourit à nouveau et leva un sourcil dans un geste d'invite et de défi.
-Le sont-elles aujourd'hui ?
-Voulez-vous vous en assurer par vous même, Gomez Addams ?
Il franchit à grand pas la distance qui les séparait et la prit dans ses bras pour l'asseoir sur la tombe de l'homme qu'il avait peut être assassiné. Morticia se retrouva assise sur un lit de ronce et coincée contre l'effigie de marbre d'un homme mourant dans une atroce torture. Elle frémit.
-Morticia..., gémit Gomez à son oreille. Je n'ai jamais connu de femme comme vous.
Elle haussa un sourcil parfait.
-J'ose espérer, car je serais forcée de la tuer et vous ensuite.
-Mourir de votre main serait un délice, lui promit Gomez, les yeux brillants de désir. Mon seul regret serait de ne subir ça qu'une seule fois.
-Gomez, vous me faites mal, protesta Morticia en levant une main rougie par les ronces qui l'avait transpercée. Continuez.
Elle prononça ce dernier mot en français et l'usage de cette langue étrangère affola encore un peu plus les sens de Gomez. Il l'enserra de plus près encore, heureux de la sentir trembler autant que lui et s'empara de ses lèvres avec avidité. Elle lui rendit son baiser avec une furie sans nom, griffant au passage son visage pour y apposer publiquement sa marque.
Après de longues minutes, ils finirent par s'éloigner l'un de l'autre pour retrouver leur souffle. D'autres se seraient effondrés en suffoquant depuis longtemps. Gomez passa sa langue sur ses lèvres avec incertitude.
-Toujours vivant, finit-il par remarquer sans cacher sa déception.
Morticia posa ses longs doigts fins sur la joue de Gomez et y planta à nouveau ses ongles.
-Certains poisons mettent du temps avant de faire leur œuvre fatale. Certains mettent même dix ans ou vingt ans avant d'agir. D'autres, tout une vie.
Gomez lui attrapa la main avec fièvre.
-Est-ce une promesse ?
Il tenta de l'embrasser encore. Sans cesser de sourire, elle le fouetta vicieusement d'une poignée de ronces.
-Séducteur, lui reprocha-t-elle, usant à nouveau de ce français qui semblait si efficace. Sauvage.
-Tentatrice. Ces courbes, cette robe affolante, cette envie de meurtre, ce... ce français... Vous me rendez fou.
-Assez pour être enfermé dans un asile j'espère ? Assez pour me dire si vous avez tué ce pauvre Balthazar et comment ?
-Pas assez non.
-Et si je vous disais... que je parle aussi italien ?, lui chuchota Morticia à l'oreille dans cette langue.
Gomez dut se retenir à la tombe pour ne pas tomber. Un coup de foudre lui aurait fait moins d'effets.
-Est-ce sa mère qui vous a demandé de le découvrir ?
-Non. Je suis femme, donc curieuse. D'ailleurs, quoi de plus romantique qu'un meurtrier qui confesse son crime une nuit brumeuse comme celle-ci ?
Elle ronronnait presque. Gomez dut s'y prendre à deux fois avant de réussir à ouvrir la bouche.
-Et si le meurtrier n'en est pas un ?
-C'est toujours possible, je suppose. Mais alors pourquoi poser ainsi aujourd'hui ? Ce serait tout aussi intéressant à découvrir que le moyen d'un meurtre. Mais j'espère que c'est un meurtre. Personne n'a trouvé aucune trace de poison sur le corps, et la description qu'on m'a fait de son agonie ne correspond à aucun que je connaisse. En discuter serait... fascinant.
-J'en parlerais volontiers avec vous, Morticia. Aujourd'hui, demain, toute la nuit, toute la vie. Je ferais tout ce qui pourrait vous plaire, cara mia, mais par pitié, que ce soit à la condition que vous me laissiez être le plus heureux des hommes en m'autorisant à vous courtiser.
Tout en parlant, il se mit à genoux et enserra les jambes de Morticia. Celle-ci ne put retenir un cri où se mélangeaient l'effroi et l'excitation.
-Je voudrais vous refuser ce droit encore et encore pour que la longueur de l'attente nous soit une torture. Je voudrais vous repousser et voir votre désir inassouvi vous détruire à petit feu et le mien me briser le cœur chaque fois que je croiserais votre regard. Hélas, je ne dois pas être assez forte pour ça. Je serais capable de vous laisser me ravir sur cette tombe à l'instant si je m'écoutais.
Gomez bondit sur ses pieds et la renversa contre le tombeau pour lui offrir le plus passionné des baisers. Morticia était tout ce qu'il désirait chez une femme, danger, séduction, beauté, force... Il la voulait plus qu'il avait jamais voulu quelqu'un ou quelque chose. Il voulait la voir trembler sous ses caresses et subir les siennes. Lui donner des enfants aussi dangereux qu'elle. Il voulait vivre et mourir à ses côtés et reposer à jamais à côté d'elle.
Avec délectation, Morticia se laissa voler baiser après baiser, sans se soucier le moins du monde des ronces qui déchiraient son dos et de sa situation inconfortable. Elle souriait en enfonçant ses ongles dans les cheveux de Gomez. Elle avait choisi cet homme dès qu'elle l'avait vu se pavaner fier comme un paon au-dessus du cadavre de sa possible victime. Immédiatement, elle avait décidé qu'il lui appartiendrait à elle et à nul autre. Toute rivale éventuelle n'aurait plus très longtemps à vivre. Heureusement, Gomez était déjà prêt à être son esclave tout comme elle était prête à subir toutes les tortures qu'il pourrait lui infliger. Déjà, elle se voyait vieillir à côté de lui à côté de leurs enfants et d'une ou deux abominations, à respirer ensemble les effluves de poisons tout en discutant du meilleur moyen de rendre la vie infernale aux gens qui leur déplaisaient. Fétide était peut être l'héritier de la fortune des Addams, mais c'était celui-là qu'elle voulait et elle ne le lâcherait plus avant qu'il se soit traîné jusqu'à l'autel en gémissant de désir, car elle ne comptait pas lui offrir plus que cette étreinte d'ici là.
Tout en s'étreignant, ils partageaient la même pensée. Puisse leur union être une éternelle torture et un perpétuel délice !
