Zombie Loan ne m'appartient pas.
« Ouch ! »
Michiru se crispa toute entière dès qu'elle eut posé pieds dans l'eau vaporeuse, enfouissant sa tête entre ses maigres épaules dressées. Si beaucoup, beaucoup de choses laissaient clairement à désirer dans cette auberge sordide, reculée dans les montagnes et probablement hantée où la directrice avait emmené l'ensemble de son internat en vacances, les sources chaudes qui avaient à l'origine motivé sa construction n'en faisaient clairement pas partie.
La jeune fille inspira longuement, attendit que son corps s'habitue à la chaleur, puis glissa lentement, timidement dans ce bain à ciel ouvert. Sa taille immergée, elle se laissa finalement tomber du rocher où elle s'était assise et plongea jusqu'au cou dans un clapotement maladroit.
« On sent que c'est une source naturelle... »
pensa tout haut une Michiru rougissante, les yeux fermés tandis que son corps s'imprégnait de la chaleur de la source, plus grande qu'elle ne l'avait évaluée mais certainement pas désagréable.
Le voyage jusqu'à l'auberge avait été éreintant. Tant bien le trajet sur l'autoroute entrepris de bon matin que la marche sur les chemins forestiers qui parcouraient la montagne jusqu'à la bâtisse. Sans parler de l'allure de cette dernière, leur supposée récompense après un si long voyage. Rien cependant qui n'avait su entacher sa bonne humeur.
Michiru prit appui sur un rocher derrière elle se s'assit dans le bain naturel. Les choses n'étaient somme toute pas si mal : ils étaient finalement arrivés, les chambres étaient loin d'être aussi délabrées que le reste de l'auberge et leurs vacances, dont ils avaient tous un peu besoin, s'annonçaient amusantes au final. Et la nuit était belle...
Le soleil était presque couché et la lune, croissant dans la cime du crépuscule, se drapait des voiles de chaleur diaphane qu'exhalaient la source ici-bas. Plusieurs lanternes baignaient les rochers, les herbes qui poussaient entre, la source et surtout l'atmosphère d'une lueur douce et dorée, reposante et rassurante.
Maintenant parfaitement détendue, ses yeux de shinigami clos, Michiru soupira de gaieté. Elle avait bien mérité son repos après cette journée de voyage et cette baignade quasi-nocturne allait lui faire le plus grand bien. Du moins le pensait-elle...
« Chiru-chiru ? »
Un apostrophe. C'était tout ce qui avait fallu pour faire s'envoler sa quiétude peine posée et lui faire rouvrir les yeux. Un surnom, le sien, que peu de gens cependant lui adressaient, prononcé par quelqu'un dont elle n'avait pas remarqué la présence depuis son entrée dans le bain. Elle tourna son visage ingénu en direction de la voix et tressaillit à la vision qui s'offrit à elle.
Une autre fille se tenait assise, appuyée d'une main sur un rocher voilé de vapeur un peu plus loin. Ses jambes gracieuses aux cuisses généreuses pendaient nonchalamment au ras de l'onde, à peine assez serrées pour dissimuler l'origine du monde à l'union de leurs sommets. À l'une d'elles, d'ailleurs, s'affalait une maigre serviette qui aurait dû draper les formes en amont. Au delà s'élevait une taille mince et athlétique, pilier d'albâtre effrontément fin au regard du buste insolemment large qu'il soutenait. De cette insolence saillaient deux monts, fiers, luxuriants, abondants. Mais embrumés également, parcourus d'une serpentine chaleur humide qui refusait commodément à Michiru la vue de leurs sommets qu'elle devinait dressés. À l'apex de cette silhouette sans défaut ni pudeur, entre deux épaules larges et lisses, porté par un cou élégant, trônait une figure à l'aura sibylline.
Un sourire naissait sur sa bouche fine et son nez discret soutenait le regard suave de son œil droit. Une forêt de cheveux fins et sombres – où d'ailleurs des doigts légers se promenaient – dissimulait celui de gauche.
Cette fille, qui s'offrait donc volontiers aux yeux de jade écarquillés de Michiru, ressemblait beaucoup à Koyomi. En soi, ce n'était pas bien surprenant. Michiru savait qu'elle était pas la première à essayer la source chaude, son amie s'y étant justement précipitée en toute allégresse dès leur arrivée à l'auberge. Elle l'avait juste momentanément oublié, voilà qui était suffisant pour lui faire bafouiller son nom sous le choc et la surprise. Mais peut-être aussi un peu par déni, car la jeune fille se doutait pertinemment avoir affaire à quelqu'un d'autre.
Koyomi ne l'appelait jamais par ce surnom. Koyomi n'avait pas non plus cette voix douce et feutrée que Michiru avait vite appris à reconnaître. Et surtout, Koyomi n'aurait jamais aussi nonchalamment affiché son corps nu.
« Non, Yomi. » répondit-elle simplement.
Michiru répéta (ou plutôt bredouilla) naïvement le prénom, peinant quelque-peu à réaliser la situation, espérant avoir mal entendu. Mais c'était bien Yomi qui se trouvait avec elle, articulant une nouvelle fois son nom avec un sourire amusé de l'innocente perplexité de la jeune fille, son œil lilas pétillant autant de la voir que de la voir dévêtue.
Se ressaisissant enfin, Michiru couvrit son torse de ses bras et se retourna aussi vite que faire se peut, montrant son dos frêle à l'autre fille plus âgée.
« Yo... Yomi, couvre-toi un peu ! Tu vas trop loin !
-Pourquoi ? Demanda-t-elle sans que la plus jeune puisse dire si la question était sérieuse on non. T'as pas à avoir honte, poursuivit-elle en se glissant dans l'eau avec une aisance quasi-surnaturelle, comme si la température ne l'affectait pas. On est entre filles...
Michiru peinait à articuler que c'était différent avec elle. Qu'elle ne se sentait pas très à l'aise quand Yomi était là. Elle sentit son cœur accélérer à mesure qu'un glissement dans l'eau se faufilait tranquillement dans sa direction. En fait, il aurait été plus juste de dire qu'elle ne savait pas comment se sentir quand elle était là. Quoi penser de l'attirance manifeste de son aînée envers elle. Mais surtout n'osait-elle – peut-être aussi à cause de cela – lui dire ce qu'elle pensait de son attitude beaucoup trop tactile...
Et justement, n'ayant réalisé à quel point Yomi s'était rapprochée, elle sursauta lorsque cette dernière vint se serrer contre elle, les bras enlaçant sa taille et la pointe de ses seins embrassant son dos. Plus précisément, ce fut la froideur de sa peau qui la fit tressaillir. Ça et aussi sa voix, qui avait chatouillé sa nuque en chantonnant son surnom dans une taquine affection. Yomi avait à tort espéré que cela la détendrait.
-Michiru, ça ne va pas ? Tu es toute rouge...
-C...C'est le bain qui fait ça...
-Ah...
Yomi semblait déçue de la réponse, mais quelque-part elle s'y était attendue...
Ça ne l'avait pas empêchée de promener son index le long d'une des jambes repliées de la plus jeune. Le long de la ligne douce qui unissait ses cuisses, pour commencer. Puis, s'immergeant dans l'eau floue, il longea la frontière de l'aine et vint, tel une plume, caresser la hanche de la jeune fille. Michiru eut un bouillonnant frisson, se demandant ce qui lui arrivait alors que ses rougissements et son pouls s'intensifiaient. Le doigt fin poursuivit son chemin, bientôt rejoint par d'autres d'une égale, ineffable douceur le long de son ventre, y traçant des sillages de chaleur frémissante. Une paume, froide mais étonnamment moins qu'avant, les rejoignit le temps d'une caresse, crispant la pauvre fille dans une nouvelle tentative de la relaxer.
Yomi prend son temps cette fois ci, ne put s'empêcher de remarquer Michiru, les mains de son aînée étant d'habitude bien plus promptes à atteindre leur but et elle, protestait protestait normalement bien plus vite au lieu de rassembler son indignation et son courage pour le faire.
Les étincelles de son toucher remontèrent lentement, s'aventurant jusqu'à la naissance de ses seins... puis rebroussèrent chemin. Michiru expira, tant de soulagement que de surprise.
-Je ne veux pas que tu te sentes mal, lui murmura-t-elle tant sa déroute était palpable.
Les joues écarlates et le souffle court, la jeune fille tourna ses yeux confus de côté.
-V... Vraiment ? Qu... Qu'est-ce-que tu veux, alors ?
-T'enlacer, dit-elle simplement en joignant ses mains, fermant le cercle pâle qui entourait la taille de sa 'captive'. Juste t'enlacer... Est-ce-que tu veux bien ?
La réponse et la question désarçonnèrent d'autant plus la plus jeune. La rassurèrent un peu, également. Elle regarda les doigts de Yomi, à peine entrecroisés, réalisa à quel point il lui serait facile de se libérer si elle le voulait, si elle le devait. Elle soupira et ferma les yeux, sincèrement indécise. (Pourquoi fallait-il que ces choses lui arrivent à elle ?)
Son cœur battant toujours la chamade, elle hocha la tête inconsciemment, imperceptiblement. Mais toujours assez pour Yomi, qui soupira de gratitude et posa une joue froide contre la peau douce de Michiru, resserrant son étreinte autour d'elle tendrement, amoureusement. La jeune fille ne sut que dire, ni quoi penser d'ailleurs. Toujours gênée, encore tendue, décidément confuse. Son étreinte n'était pas si désagréable. Sa peau pale était douce, suave même, et paraissait nettement moins froide qu'auparavant.
-Ta peau est chaude... s'émerveilla Yomi, les yeux fermés dans un soupir. C'est agréable...
-C... C'est normal... J...Je suis vivante, après tout...
-Tu es bien plus spéciale que ça, lui susurra-t-elle, promenant sa joue jusqu'à l'épaule de Michiru, son haleine chatouillant son oreille.
Michiru ne savait que répondre. Dans un coin de sa tête résonnait la voix de la directrice Kuze.
Yomi a l'air de beaucoup t'aimer. C'est rare qu'elle se montre comme ça, d'elle-même, à quelqu'un.
-Moi en revanche, reprit-elle, mélancolique, je suis morte depuis longtemps. Je n'existe pas.
-Qu... Qu'est-ce-que tu racontes ? Tu ne peux pas être morte... je j'ai jamais vu d'anneau noir autour de ton cou...
Et de cou, Yomi l'embrassa de son nez tout du long, semant de doux frissons dans son sillage, et la plus jeune se sentit frémir. Autant que les ailes des papillons qui s'éveillaient dans son bas ventre.
-C'est plus compliqué que ça. J'aurais déjà aimé en avoir un, d'anneau...
Michiru était intriguée. Intimidée peut-être, embarrassée pour sûr, mais surtout intriguée. Qu'est-ce-que Yomi pouvait bien vouloir dire ? Tous les humains étaient soumis à l'anneau du destin, comment aurait-elle pu ne pas en avoir ? Peut-être n'était-elle jamais née...
Mais elle n'osa rien demander. Elle sentait bien que l'aînée ne tenait pas à en parler davantage. Au lieu de cela, elle avait doucement resserré son étreinte autour d'elle et enfoui son visage au creux de son cou. Le nez niché juste sous son oreille, elle soupirait longuement, s'oubliant dans l'instant. Elle sentait la forêt et les fleurs sauvages.
Loin de s'estomper, les papillons se décuplèrent. Voletant et virevoltant d'une frénésie grandissante, de plus en plus ardente. Jamais auparavant ne lui avait-on montré pareille affection. Aucune de ce genre là, ni si ouvertement. Si tant de choses à propos de Yomi demeuraient singulières et mystérieuses, son attachement assumé envers elle demeurait indéniable, palpable même.
Un moment s'écoula, et pensant que l'autre fille avait fini par s'assoupir, Michiru s'autorisa à se détendre un peu plus, voire même de plus en plus. Comme bercée par sa respiration régulière, elle osa, quoique timidement, toucher de ses mains les poignets de son aînée. Elle sentit son pouls, rapide, à son étonnement. Agité même, presque autant que le sien.
-Michiru...
Cette dernière grimaça, les yeux fermés et les épaules relevées, honteuse d'avoir cru l'autre fille endormie. Elle serrait toujours ses poignets dans ses mains.
-... est-ce-que je peux t'embrasser ?
Elle tourna vers elle son visage cramoisi. C'était la première fois depuis son arrivée qu'elle l'appelait par son prénom. Son cœur, la plus jeune le sentait même contre son dos, s'accélérait de plus belle : Yomi ne ferait rien sans sa permission.
-Fais... si tu veux...
Elle avait d'abord voulu répondre 'fais ce que tu veux', mais avait hésité par réflexe et timidité. De peur que sa réponse soit mal interprétée. Mais au fond elle savait, elle avait compris à ce stade que Yomi ne lui ferait aucun mal, volontairement ou non.
Cette dernière lui sourit, mais à sa surprise, ce n'est pas sur ses lèvres qu'elle l'embrassa. Ni sur sa joue, ni même dans son cou. Ce fut dans son dos qu'elle posa ses lèvres. Derrière ses épaules, au fil de sa colonne, à la lisière des omoplates... elle vénérait précieusement chaque parcelle de Michiru qui s'offrait à elle, mais se gardait religieusement de l'embrasser dans quelque région plus intime. C'était tellement différent des autres fois, de ces précédentes rencontres où Yomi lui avait fait tout ce que ses désirs lui suggéraient, sans jamais réaliser l'inconfort qu'elle provoquait... Là, son souffle était si chaud ! Ses lèvres aussi, leur intérieur... et leur bruit mouillé contre sa peau... son corps lui avait paru glacé – au premier contact en tout cas – mais tout ce qui venait d'elle... de l'intérieur d'elle... ça débordait d'une chaleur enivrante. Une chaleur, Michiru le comprit, que l'autre fille brûlait de partager... et désespérait de trouver.
Ce dont Michiru ne se doutait pas, c'était que Yomi avait rêvé la veille de leur rencontre dans cette source chaude. Excepté que dans sa vision, la scène était d'autant plus passionnée qu'elle se terminait tristement pour la plus âgée. Par une Michiru indignée rejetant ses caresses et brisant son étreinte, clamant pantelante qu'elle haïssait son toucher.
Pourquoi tu fais toujours ça ?! Je veux que tu arrêtes !
Ces mots avaient continué de résonner dans son esprit après qu'elle se fut réveillée cette nuit là. En même temps suivis d'une larme solitaire, compagne familière, qui avait erré sur sa joue. Ce rêve, qu'elle savait prémonitoire, lui avait fait réaliser que Michiru ne partageait pas ses sentiments. Qu'il n'y avait aucune raison qu'il en soit autrement. Que l'attirance réciproque qu'elle avait cru voir chez elle n'était qu'une chimère, un fantasme tissé au fil de rencontres trop peu nombreuses pour construire quoi que ce soit d'un tel genre. Qu'elle n'avait pu que l'effrayer, la rebuter en lui volant son premier baiser (dès leur première rencontre !) pour son propre plaisir égoïste.
Déception, désillusion et dégoût de soi, voilà ce que lui avait apporté son épiphanie dans l'ombre et le silence. Elle s'était comme sentie mourir et son cœur lui avait fait, oh, horriblement mal. Et pourtant... pourtant il y avait aussi autre-chose. De la fièvre, un languissement haletant de revoir Michiru, d'être auprès d'elle, de la serrer contre elle. De s'abreuver, de s'immerger, de se noyer dans sa présence, dans sa douceur, dans sa vaillance... Yomi avait souri tristement. Elle y tenait toujours, à cette fille visiblement. Bien plus que la raison ne lui suggérait.
Et lorsqu'elle l'avait vue dans l'eau ce soir là, tellement adorable, tellement envoûtante d'innocence... elle n'avait simplement pu résister, c'était dans sa nature. Il fallait qu'elle la voie, qu'elle lui parle, qu'elle l'enlace et qu'elle l'embrasse. Que Michiru sache qu'elle ne lui voulait aucun mal... Qu'elle lui dise qu'elle l'aimait, aussi, peut-être, si elle trouvait la force et les mots... mais ç'aurait sûrement été malvenu. Alors elle y était allée, avait fait nombre de choses, et s'était retenue d'en faire beaucoup d'autres. Cette passion, cette flamme au cœur de sa poitrine, elle s'efforçait même alors de la garder comprimée, de na pas la laisser la consumer. De ne pas brûler cette nymphe innocente aux yeux jade qu'elle avait réussi à attraper. Et déjà heureuse d'être arrivée jusque-là, elle ne pousserait pas plus loin sa chance.
Son souhait assouvi, Yomi dénoua finalement son étreinte et Michiru se retourna pour la regarder. Elle pouvait voir ses deux yeux à présent, brillant pour elle d'une mélancolique félicité, soutenus par un sourire apaisé. Elle se pencha vers elle et la plus jeune, éternelle timide, observa un soubresaut quand des lèvres douces se posèrent sur son front.
« Merci » lui murmura Yomi, ses mains dans les siennes, avant de fermer les yeux.
Puis elle s'abandonna à Morphée, mais c'est dans les bras de Michiru qu'elle tomba, cette dernière la retenant. Puis la plus jeune soupira, se demandant tout haut pourquoi ces choses là n'arrivaient qu'à elles. Après quoi elle la garda ainsi jusqu'au réveil de Koyomi. Ce long moment qui s'ensuivit, elle le passa songeuse.
Merci d'avoir lu.
