1. Sable


Égypte, 300 ans après JC

Du sable.

Du sable partout, à perte de vue.

Aziraphale grimaça, et recouvrit davantage son visage de son foulard, tentant de le protéger de la chaleur ardente.

Le travail du Seigneur était magnifique, et parfait, mais était-Elle vraiment obligée de créer cette chose ? Ces ... déserts, comme les humains les appelaient ?

Aziraphale devait l'admettre, avec toute l'humilité possible de celui qui n'a pas participé à la Création : il n'en comprenait pas l'utilité.

Oh, le sable pouvait être agréable, notamment sur les plages : il y formait un contrepoint agréable à l'océan, un lieu parfait pour se promener, manger, nager, pêcher ... Il existait une raison pour laquelle tant de ports s'étaient développés, après tout.

Mais le sable seul ? Des milliers et milliers et milliers de kilos de sable, à perte de vue ? Brûlant, volant, envahissant vos joues, bouches, nez, oreilles, se glissant sous vos vêtements, vous grattant avec une intensité qui vous rendait fou et vous forçait à vous recouvrir de ces énormes toges foncées ne laissant dépasser que vos yeux ?

Aziraphale était.. perplexe.

De toutes les découvertes qu'il avait pu mener depuis son établissement sur Terre, le sable demeurait un sujet ... brûlant.

Parfois au sens littéral.

Comme en cet instant, par exemple.

Le vent n'était pas suffisant pour provoquer une tempête, mais il soufflait malgré tout assez fort pour faire voleter le sable autour de son visage, agressant sa peau dissimulée désespérément sous un épais turban blanc.

Aziraphale roula des yeux, et remonta un peu plus le tissu sur son nez.

-Tout va bien, l'ange ?

Juché sur son propre chameau, Crowley le fixait avec amusement.

Maudit serpent.

Lui était dans son élément, bien évidemment : du sable, de la chaleur, un soleil écrasant ... Quoi de mieux pour un animal à sang froid ?

Ses yeux jaunes pétillaient derrière ses lunettes noires, indiquant à Aziraphale que le démon était parfaitement conscient de son état d'esprit actuel.

-Quand arriverons-nous au Caire ? interrogea-t-il, tentant et échouant lamentablement à dissimuler son irritation, et Seigneur, il avait l'impression d'entendre un enfant capricieux en train de bouder.

-Une heure ? Aziraphale contint à grand-peine un gémissement. Pas fan du soleil, l'ange ? le taquina Crowley.

-Ce n'est pas.. L'ange secoua la tête, avant de soupirer, se morigénant pour son attitude pompeuse et immature. Ce n'est pas le soleil.. C'est plutôt..

-Trop de sable ?

-... trop de sable, confirma-t-il en soupirant.

-Quoi, sa Seigneurie angélique n'aime pas les créations divines ? On remet en cause les plans de la Toute Puissante ? Ce n'est pas très correct, non ? Un bel ange parfait comme toi, tu ne devrais pas plutôt te réjouir de la beauté sublime du lieu? le taquina Crowley, avant que son sourire ne tombe devant l'expression soudainement assombrie de son compagnon de voyage.

Même dissimulé derrière son turban, il était impossible de manquer combien son visage venait brutalement de se renfermer.

Les sentiments d'Aziraphale envers ses enflures de patrons avaient toujours été.. complexes, pour rester simples.

Crowley savait -se doutait, devinait, ressentait, il n'avait jamais réellement pu en discuter franchement avec lui, mais c'était tellement évident, il suffisait de le regarder, l'ange portait son cœur sur sa main, et il était si sublime, et si pur, son cœur, si angélique ... - Crowley connaissait parfaitement les doutes, peurs et questions qui torturaient l'ange.

Il savait aussi combien Aziraphale était terrifié de commettre une erreur qui lui attirerait les foudres de ses supérieurs, et en particulier de Gabriel.

Bordel, il ne lui manquait pas, celui-là.

Si Crowley le revoyait..

Il s'enfuirait.

A toutes jambes.

Aziraphale n'avait pas cette possibilité.

-Hé, hé, c'est ok, l'ange, murmura-t-il, se penchant pour poser maladroitement sa main sur le bras de la Principauté. Je te taquine, ok ? Démon, tu te rappelles ? Tentateur ?

Il n'avait pas tout grillé, hein ? Il n'avait pas fichu en l'air le timide début d'embryon d'amitié qui avait commencé à se développer ces derniers trois cents ans ? Pas après tout ce temps passé seul, désespérément seul, il n'avait plus revu l'ange après le désastre qu'avait été l'Arche de Noé, pas avant la mort de Jésus - et non, il ne partirait pas sur ce sujet, il fulminait toujours - puis dans ce bar quelques dizaines d'années plus tard.

Il avait été seul, si seul.

Il avait besoin de ... parler, échanger, avec quelqu'un de son acabit, quelqu'un qui comprenait ce que signifiait vivre coincé ici, en haut, au milieu des mortels, ces papillons, à la vie si courte, mais si passionnante, tant de possibilités contenues dans leurs âmes, ils étaient si extraordinaires ...

Mais leur vie était si brève .

A peine arrivés, déjà repartis.

Et Crowley se retrouverait seul, à chaque fois.

Tout comme Aziraphale.

Il ne devrait pas, vraiment. Il savait ce qu'il risquait, si l'on découvrait qu'il entretenait une relation avec un ange. Il ne recevrait pas une note, non, les choses seraient bien plus violentes, et Crowley n'avait aucun désir de flirter avec cette possibilité.

Mais il ne pouvait s'en empêcher. L'ange l'attirait, irrémédiablement, l'avait attiré dès leur première rencontre, sur ce mur, il y avait 4300 ans maintenant, au milieu des pierres et du vent et du sable, tant de sable, face au jardin d'Eden...

Et un sourire étincelant.

Une naïveté attendrissante.

Crowley était faible.

Il était addict, il le savait.

Pourquoi sinon avoir proposé à Aziraphale de se joindre à lui dans son voyage, alors qu'il était évident qu'il se serait déplacé bien plus rapidement seul ?

De l'ange, il ne pouvait apercevoir en cet instant que ses yeux, bleus, si bleus, un contrepoint parfait au sable étincelant qu'il détestait, un sable aussi jaune et lumineux que la couleur des cheveux de son vaisseau, bleu et jaune, les deux couleurs favorites du démon, depuis 6000 ans.

Une expression indéfinissable traversa les deux pupilles, avant qu'elles ne s'adoucissent, la main d'Aziraphale venant se poser à son tour sur celle de Crowley, la pressant un court instant.

-Comment pourrais-je l'oublier ? Le Tentateur en personne, le Serpent originel, commenta-t-il, taquin. Il n'y a bien qu'un serpent pour apprécier un tel endroit, grimaça-t-il.

-Ah, tout est une question de biologie, l'ange.. Mais même les serpents apprécient un peu de fraîcheur, parfois.

-Ne me parle pas de fraîcheur, pas avant que l'on soit enfin arrivé au Caire, gémit Aziraphale, ses yeux se posant désespérés sur l'immensité désertique leur faisant face.

Crowley éclata de rire, avant de tapoter son épaule.

-Courage, l'ange, on est bientôt arrivé. Il y a une oasis à quelques kilomètres d'ici, on pourra s'y reposer. Si on est chanceux, il y aura même des dattes.

De leurs brèves mais toujours passionnantes rencontres, Crowley avait appris que le plus sûr moyen pour encourager - tenter, manipuler - la Principauté était de jouer sur sa plus grande faiblesse - la gourmandise.

Et sans surprise, les yeux de l'ange s'illuminèrent, avant qu'il ne gratte le long cou du dromadaire, l'encourageant avec enthousiasme à avancer plus rapidement.

Crowley étouffa un rire, avant de donner un coup de talons à son tour à sa propre monture.

Vivement qu'ils arrivent à l'oasis.