One-shot écrit dans le cadre de la cent-trente-neuvième nuit d'écriture du FoF (Forum Francophone), sur le thème "Ignorance". Entre 21h et 4h du matin, un thème par heure et autant de temps pour écrire un texte sur ce thème. Pour plus de précisions, vous pouvez m'envoyer un MP !
Tulio avait toujours grandi dans l'ignorance de toutes choses, aussi bien les connaissances nobles et scientifiques enseignées aux gens aisés que les sentiments purement basiques d'affection et de tendresse qui étaient censés lier les êtres entre eux. Il n'avait pas exactement grandi sans amour, parce que comme tous les enfants, il s'était rapidement attaché aux petits garçons qui habitaient dans cet orphelinat sordide avec lui. Cette camaraderie l'avait sauvé… même s'il se rendait compte, avec le recul, que ça n'avait jamais été une véritable amitié. Ils n'avaient pas de réelles relations entre eux, tellement le groupe de garnements était compact et étendu. Il y avait les chefs, les organisateurs, autour desquels les autres enfants gravitaient et dont Tulio faisait partie, mais jamais il n'était question de complicité et d'affection. Le noyau dur de la bande donnait des directives, les autres petits obéissaient et on ne prenait pas le temps de discuter pour comprendre ce que chacun pensait. Au final, ils étaient un groupe mais chacun était seul.
Tulio pensait que c'était ça, la vraie chaleur humaine. Se coucher auprès d'autres enfants qu'il ne connaissait pas vraiment, même pas de nom parfois, partager des courses dans les rues de Séville en sachant très bien que c'était chacun pour soi. Partager de la nourriture trop rare et des vêtements miteux, ne pas hésiter à la chaparder aux autres gamins si on en avait l'occasion. Devoir exécuter les ordres si on n'était pas un décideur. Ne jamais se confier, faire preuve d'empathie ou de tendresse, sous peine de se faire moquer par les autres garçons et de s'auto-désigner comme victime facile. Tulio avait sincèrement cru que c'était ça, l'affection. Après tout, c'était bien mieux que tout ce que ses parents lui avaient donné, eux qui l'avaient abandonné à son plus jeune âge. Mais ça ne l'était pas… et, tout au fonde lui, il le savait. Même s'il souffrait un peu moins que les autres, lui qui, par sa position de décideur, était souvent le centre de l'attention et de l'admiration.
Non, définitivement, Tulio n'avait sincèrement jamais su ce que c'était l'amitié véritable. Et cette conscience enfouie du manque qu'il endurait l'avait rendu plus méfiant, plus renfermé et moins enclin à laisser tomber ses barrières. Pourtant, il était sincèrement gentil… Ce fut pour ça qu'il ne put pas vraiment en vouloir à Miguel d'être aussi naïf et empoté.
Et puis surtout, parce que Miguel aussi était gentil et qu'il l'aimait sincèrement, lui.
Il était arrivé de nulle part alors que Tulio, déjà sorti de l'adolescence depuis longtemps, avait quitté son groupe d'orphelins, qui l'avait laissé plus seul que jamais. En attendant, il errait dans les rues à la recherche d'un moyen de subsistance qui passait la plupart du temps par le vol ou l'arnaque, même s'il lui arrivait de procéder à de menus travaux qu'on lui donnait. À vrai dire, il ne se souvenait plus vraiment à partir de quel moment Miguel lui était tombé dessus ni comment s'était passée vraiment leur rencontre. Des jeunes hommes à la rue comme lui, il en avait connus pas mal. Celui qui allait devenir son meilleur ami n'était pas différent des autres, en apparence. Il était même pire, puisque sa générosité et sa confiance faisaient de lui une proie facile. C'était à se demander comment il avait pu réussir à survivre aussi longtemps !
« En fait, c'était comme ça que tu survivais, hein, Miguel ? En comptant sur tes yeux de chien battu pour t'attirer la sympathie des pigeons, fit mine de s'exaspérer Tulio en donnant un coup sec avec son couteau dans le débris de bois qu'il était en train de tailler.
-Qui a parlé de pigeons ? Ma gentillesse et ma joie de vivre naturelles fonctionnent sur tout le monde, c'est tout, rétorqua le blond en venant s'accouder à son épaule.
-Tu m'en diras tant, ronchonna Tulio. Ta naïveté aussi, c'est pour ça que tout le monde adore profiter de toi ! »
Il donna quelques petits coups secs, avec le manche arrondi de son couteau, dans la poitrine de son ami. Cette habitude de ne pas vraiment montrer ses sentiments et de toujours tout prendre à la moquerie s'était bien ancrée en lui, depuis son enfance. Il s'en voulait parfois d'être aussi ironique, mais c'était difficile de changer ça. Il n'aimait toujours pas beaucoup se dévoiler, mais Miguel, fort heureusement, ne le prenait jamais mal.
Tulio se rendit alors compte que ces petits gestes qu'il avait adoptés, tapoter le bras, le torse ou la tête de son ami quand il se montrait moqueur, il les lui devait en grande partie. C'était pour se faire pardonner ses sarcasmes… pour que Miguel sache qu'il ne l'aimait pas moins pour autant.
« Bon, si ça te convient, je vais aller me coucher, ça évitera que qui que ce soit profite de moi à mon insu, plaisanta le blond en allant se rouler en boule sous les couvertures miteuses qui tapissaient une partie de leur abri, sous un petit pont de pierre.
-Bonne nuit, lança Tulio avant d'ajouter très vite : Merci d'avoir décidé que c'était moi que tu voulais arnaquer jusqu'à la fin de tes jours.
-Y'a pas de quoi, mon grand, répondit Miguel en bâillant. Tu vois, tu parviens à le dire. Tu fais des progrès ! »
Tulio se figea, avant de sourire. Oui, c'était vrai… Peu à peu, il apprenait ce que c'était d'avoir un meilleur ami. Et c'était vraiment la sorte d'ignorance dont il était le plus heureux de sortir.
