Il faut assumer quand on ne peut plus fuir

Les sirènes de police retentissaient au loin dans la ville, et la brume s'étendait dans les rues depuis l'océan. Le vent sifflait et la pluie tombait doucement sur le corps raide de 3pac, chaque goutte la frappant lui rappelant ce qu'elle était supposée faire alors qu'elle essayait de faire le vide pour la première fois de toute sa vie – enfin, pour la première fois sans prendre la moindre drogue, elle était même en manque à ce moment, ses bras tremblants et la déconcentrant dans sa tâche.

Le docteur Cox, son « papa », lui avait demandé quelque chose de très simple avant de s'éloigner avec Juan : éliminer le problème. Eliminer des choses, elle savait faire. Aucune de ses menaces n'était faite en l'air, elle faisait toujours en sorte de les mettre en exécution autant qu'elle le pouvait, elle avait ses méthodes pour ça. Ils étaient revenus à Los Santos exprès pour régler leurs problèmes personnels et leurs comptes, se venger de ceux qui leur avaient manqué de respect. Ils s'étaient même préparés pendant un long moment, récupérant des armes, des moyens, de l'argent, tout ce qui était absolument nécessaire pour être en exécution leur plan. C'était pour cela qu'elle aurait dû n'avoir aucune difficulté à obéir cette fois, surtout que Cox lui avait demandé de « se grouiller le cul » avant que la police ne les retrouve, mais elle ne pouvait pas le faire.

À quelques mètres d'elle, assis dans le sable en pleurant se tenait Antoine, sa petite croute. Il ne la regardait pas, les yeux rivés sur Daniel qu'il tenait avec force dans ses bras, lui murmurant quelque chose qui avait l'air d'une chanson, hoquetant lourdement. De temps à autres, il passait l'une de ses mains sur le visage de son cousin, essuyant les larmes qu'il faisait couler dessus ou juste pour le rassurer, avant de la reposer sur la plaie béante tachant le t-shirt blanc et violet, juste là où Hayley avait creusé un trou avec une de ses balles, un peu plus tôt. Ce que faisait le jeune Croute était inutile, le sang avait déjà trop coulé, mais elle n'avait pas jugé nécessaire de le lui dire. Il était assez évident, à la respiration faible et hachée de Daniel, qu'il ne survivrait pas bien longtemps. Ce n'était qu'une question de minutes au maximum.

3pac arracha ses yeux du corps mourant en serrant des dents. Abattre Daniel n'avait pas été difficile, il s'était énervé contre eux quand ils étaient tombés les uns sur les autres et avait essayé de s'enfuir, ça avait été facile de lever l'arme avant de réfléchir mais Antoine avait souri en la voyant, l'avait interpellé avec sa voix toute naïve et s'était mis à pleurer immédiatement quand le coup de feu avait retenti. Il craignait le bruit que faisait un pistolet. Normalement, ça l'exciterait mais là non. Un mineur déjà, ce n'était pas son truc, même si elle s'amusait à le taquiner, mais là ça l'était encore moins. Elle avait juré plus d'une fois depuis qu'elle avait tiré sur Daniel, et pas des petits jurons, un chapelet tout entier au moins, parce que merde ! Elle l'aimait bien, sa petite croute. Elle ne comprenait même pas pourquoi sa poitrine serrait autant et pourquoi ses mains étaient aussi moites, c'était vraiment bizarre mais c'était sûrement juste le manque.

Elle n'avait quand même pas envie de tirer sur ce gosse. Elle avait passé des jours, des semaines, des mois à tenter de convaincre le docteur Cox que ça ne servirait à rien de les tuer, son cousin et lui, qu'ils ne faisaient rien de mal et qu'ils ne méritaient pas ça, en vain. L'ancien psychiatre avait juste fini par accepter qu'ils les tuent d'une balle sans aucune douleur, ou le moins possible, mais là, Daniel continuait de souffrir. Il était encore en vie, gémissant de douleur, répétant le nom d'Antoine de temps à autres, celui-ci lui répondait que tout allait bien, lui mentant clairement, son sang continuant de rougir le sable fin sous lui.

3pac sentait ses mains trembler un peu plus et elle essayait autant que possible de se rappeler de ce que le petit gars avait fait de mal mais elle ne pouvait pas s'empêcher de se rappeler qu'Antoine avait pleuré pour elle quand elle avait failli mourir et qu'il n'avait pas hésité à frapper Cox pour la défendre de quelque chose de non défendable. Il avait cru en elle, elle ne savait même pas pourquoi.

Elle leva son arme, une énième fois, pour pointer le crâne de sa petite croute mais elle n'arrivait toujours à rien. Antoine ne pleurait même plus, se contentant d'observer son cousin avec un calme qui lui donnait des frissons dans le dos. La seule fois où elle l'avait vu aussi calme, c'était lorsqu'ils l'avaient menacé après l'avoir enlevé, Cox, Juan et elle, et encore il était tout craintif et plaintif à ce moment-là, ce qu'il n'était pas alors qu'elle s'apprêtait à le tuer.

Elle hésita un instant avant de craquer. Elle baissa son pistolet et fit un pas vers le gamin qui eut un mouvement de recul, serrant son cousin un peu plus fort contre lui. Au moins cette fois, il la regardait dans les yeux. Elle pouvait voir sa peur, mais elle pouvait aussi le voir être en colère et résigné à la fois. Elle n'aimait pas voir ça du tout.

« Ecoute, ma petite croute, on pourrait trouver une solution toi et moi, non ? Je veux dire, ouais, j'ai buté ton cousin et on va buter ta figure paternelle, ce connard de chien de Montazac, cette pétasse de Lucy et tous les autres, mais on n'est pas obligés de te tuer ! Toi, tu pourrais venir avec nous. On te l'a dit non, tout n'est pas tout noir ou tout blanc, puis en plus, j'ai été honnête tout du long avec toi, non ? Tu peux me faire confiance, je suis la seule qui te dit la vérité ici. »

Antoine l'ignora, lâchant la plaie pour dégager le visage de son cousin des cheveux qui tombaient sur son visage avec une délicatesse qui perturba encore plus 3pac. Elle ne l'avait pas beaucoup rencontré, le petit gars, mais elle savait qu'il était vraiment plus énergique et trouble-fête parfois, à toujours faire des bêtises et des syncopes. Elle n'avait pas du tout l'impression d'avoir la même personne en face d'elle.

« Allez, réponds-moi mon petit ! Je suis sûre que je pourrais convaincre Cox de t'accepter dans la famille. T'es plein de ressources et super malin alors je suis sûr qu'il sera d'accord ! Tu ferais un malheur avec nous si tu voulais bien seulement me suivre ! Puis, je t'ai promis de t'apprendre des choses sur la vie ! »

Pourquoi est-ce qu'elle rappelait ça ? Ce n'était pas du tout important, en plus elle avait fait cette promesse à l'époque pour le manipuler à rejoindre la famille du psychiatre, ce n'était pas du tout une promesse qui avait la moindre valeur. Elle n'arrivait pas à trouver de raison pour laquelle elle disait ça, il était évident que ça allait rappeler des mauvais souvenirs au gamin, il n'y avait pas moyen qu'elle puisse le convaincre comme ça.

« C'est bon. »

3pac crut d'abord qu'Antoine acceptait sa proposition folle, qu'alors que ça ne faisait aucun sens, il s'était décidé à les rejoindre pour de bon. Elle comprit son erreur qu'une seconde après, quand elle vit l'adolescent fermer les paupières de son cousin. Il ne voulait pas du tout dire qu'il allait les rejoindre, mais que Daniel était mort. Elle eut l'impression qu'elle allait vomir, elle avait vraiment besoin de se shooter, et vite. Antoine murmura une dernière fois quelque chose à l'oreille de son cousin avant de regarder 3pac droit dans les yeux. Les larmes coulaient à nouveau, il reniflait fort mais il continua de la fixer.

« Je ne peux pas laisser Daniel tout seul. Quand on n'est pas ensemble, il n- nous arrive des choses horribles.

- Horribles ? Sérieux, je crois que-

- Je ne peux pas le laisser seul, j- je viens de t- te le dire ! Il a besoin de moi. Laisse-moi tranquille.

- Je ne peux pas te laisser tranquille, tu le sais…

- Ouais, je le sais très bien, je suis pas bête. »

Antoine serra son cousin plus fort contre lui et tourna le dos à Hayley, se remettant à chanter son espèce de chanson qu'elle n'entendait pas. La pluie arrêta de tomber.

3pac regarda l'océan, les vagues s'écrasant contre les petits grains de sable et retournant à leur source, une fois, deux fois, trois fois, et tira, en plein milieu du crâne. Les deux corps s'écroulèrent sur le sol, sans vie. Elle ne tremblait plus du tout. Elle rangea son arme et s'en alla en courant pour rejoindre Cox et Juan, les appelant pour leur prévenir qu'elle avait exécuté la mission.