La technique de Gibbs

Si NCIS avait bien appris un truc à Lindsay depuis qu'elle était toute petite, c'était que parler de ses sentiments était très important et que s'il fallait manipuler des gens pour y arriver en les coinçant dans une toute petite pièce, ça en valait la peine. La fin justifie qu'on étouffe le cochon dans le torchon comme on dit si bien. Elle n'avait jamais mis la chose en pratique, elle n'avait que la théorie en tête, mais elle avait justement une occasion en or de prouver à tout le monde que Gibbs, son héros, avait raison.

Si le co-commissaire Kuck avait fait son coming-out quelques temps plus tôt, ce n'était pas le sien qu'ils attendaient que Michael force mais celui du commissaire Boid sauf qu'il avait bien évidemment foiré son coup comme le crétin qu'il était et c'était un vrai problème. La pride avait lieu dans une semaine et ils n'avaient pas réussi à arracher cet homme entêté de son placard pourri. Elle l'aurait bien fait de force, mais l'occasion était trop belle de faire la démonstration de tout ce qu'elle savait être vrai.

Quand elle avait parlé de son plan à ses collègues, ceux-ci n'avaient en revanche pas particulièrement apprécié l'idée, comme si ça pouvait échouer. Ils avaient même cherché à donner des arguments pour justifier leur désaccord : « Il n'y a pas d'ascenseur au commissariat », « si tu t'enfermes avec le commissaire, vous allez juste vous entretuer », « enfermer des gens contre leur volonté, c'est illégal », … Que des arguments stupides auxquels elle avait bien évidemment toutes les réponses. Déjà, ils n'avaient pas besoin d'ascenseur, ce n'était qu'une métaphore, n'importe qu'elle autre pièce serait tout aussi bien tant qu'elle était absolument minuscule et qu'elle était fermée sans possibilité d'en sortir avant les aveux. Ensuite, elle n'allait pas entrer avec le commissaire, pas elle, ce n'était pas son objectif, elle comptait enfermer quelqu'un d'autre avec lui, la personne idéale en réalité. Enfin, ce n'était pas illégal s'ils y entraient de leur propre volonté, après tout ce ne serait pas sa faute si la porte devait se retrouver « malencontreusement coincée » avec une impossibilité complète de l'ouvrir depuis l'intérieur de la pièce. Elle ne comprenait pas pourquoi personne ne voulait lui faire confiance mais ils n'avaient pas d'autres plans alors ils finirent par accepter même s'ils étaient pas motivés, ce qui l'arrangeait bien.

Si elle tombait à cause de son plan, ils tomberaient avec elle.

Puis elle trouva le moment idéal pour mettre son plan à exécution quand elle se rendit compte que la poignée du placard à balais se coinçait facilement dans une mauvaise position depuis la veille. Le sourire qui s'étendit sur ses lèvres inquiéta bien évidemment Kelly qui était avec elle et comprit tout de suite ce qu'elle allait faire, mais elle suivit son plan, ce qui était absolument parfait.

La première étape consista à faire venir le co-commissaire Kuck, car c'était lui qu'elle voulait piéger avec le commissaire, évidemment. Elle lui montra la poignée qui se coinçait bizarrement – ce qui n'était absolument pas dû au fait que Julien s'était éclaté dessus la veille en foirant son dérapage en chaussettes sur le parquet tout juste lavé pour les impressionner, Kelly et elle, et il n'avait toujours par un hématome de la taille d'un bon gros poing – et lui exprima toute son inquiétude de se retrouver à l'intérieur par accident. Elle devait avoir une sacrée chance parce que le co-commissaire voulut la rassurer et lui prouver qu'il n'y avait absolument rien à craindre, que tout allait parfaitement bien, en entrant dans le placard.

Il n'y avait aucun témoin pour prouver que Lindsay et Kelly avaient refermé la porte derrière lui.

La suite du plan était tout aussi facile, si ce n'était même plus. Il suffisait juste d'attendre que le co-commissaire Kuck n'appelle à la rescousse pour qu'on le sorte de là – ce qu'il allait forcément faire, qui resterait enfermé dans un placard ? – et là le commissaire Boid viendrait à son secours parce que les autres étaient déjà prévenus de ne pas intervenir. Sarah n'avait pas semblé particulièrement apprécier l'idée mais Lindsay s'était contentée de l'ignorer comme une professionnelle.

Kelly et elle s'étaient cachées, attendant que le commissaire Boid se rende compte que, « malheureusement », tout le monde était trop occupé pour porter secours au co-commissaire Kuck, et ne soit obligé d'y aller lui-même, pestant contre son équipe incompétente.

Boid avait beau avoir de longues années d'expérience dans la police, il ne comprit pas le piège qui lui était tendu. En même temps, qui aurait pu lui en vouloir ? Il avait passé la journée à courir partout parce que Michael avait été pris en otage par les Families, parce que Julien avait mal compris les demandes des preneurs d'otages, parce que Jean n'avait pas arrêté de paniquer et de vouloir intervenir malgré ses interdictions, parce qu'Abi avait cru pouvoir emmener les policiers en prison sans Chloé qui leur servait à tous de protection face au pont de la muerte… Alors que son coco se retrouve coincé comme ça dans un placard comme un abruti, ça ne faisait qu'augmenter un peu plus sa colère et honnêtement, il y avait plutôt intérêt à ce que ce problème se règle rapidement.

Il regarda la poignée qui était tordue en arrivant devant la porte du placard et resta immobile et silencieux un long moment avant de tirer une grimace de désapprobation. S'il trouvait l'agent qui avait fait ça, il allait perdre son grade. Il appuya de toute ses forces sur la poignée et celle-ci finit par fonctionner, s'ouvrant. Il n'eut pas le temps d'avancer correctement, son coco lui disant de faire attention, qu'il fut poussé à l'intérieur de force et que la porte se referma sur lui.

Bill n'adressa pas de regard à Francis tout de suite, il attrapa directement la poignée et la secoua violemment pour essayer de l'ouvrir mais il y avait clairement quelque chose qui bloquait de l'autre côté et ça, ce n'était pas juste parce que la poignée était tordue, il le savait très bien. Il attrapa sa radio et gueula immédiatement dedans.

« Je sais pas ce que vous êtes en train de foutre mais y'a quelqu'un qui va se ramener fissa pour nous ouvrir la porte du placard !

- Négatif, commissaire. » rétorqua la voix de Lindsay depuis la radio. « La pride est bientôt et vous êtes enfoncé dans votre placard jusqu'au fond hein, alors on va utiliser la technique de Gibbs et vous allez parler de tout. Comme ça, vous sortirez du placard aussi bien pour de vrai que de façon figurée, vous voyez ?

- Ce que je vois c'est que vous allez être virée quand je sortirai de là !

- Vous dites ça juste parce que vous êtes en colère commissaire. Vous verrez, ça vous fera du bien de parler ! On croit tous en vous, toute l'équipe était d'accord avec mon plan en plus ! »

Bill entendit plusieurs personnes tenter de se dédouaner, comprenant très bien qu'ils craignaient les conséquences de leurs actions. Ils n'allaient pas y échapper eux non plus, mais c'était évident que Lindsay allait se prendre le plus gros de sa colère. Il frappa la porte une fois de plus avec colère avant de se tourner vers Francis qui semblait assez agacé finalement, tapant du pied sur le sol un peu trop rapidement. Il se demandait bien depuis combien de temps son co-co était là, mais il n'avait aucune envie de céder au caprice de ses unités.

« Mon commissaire, je n'ai aucune envie de rester enfermé ici toute la journée.

- Je ne vais pas leur obéir ! Ils n'ont pas le droit de nous enfermer comme ça et ils vont le regretter. »

Francis leva les yeux au ciel, s'appuyant contre le mur – parce que de toute façon, vu le tout petit espace qu'il y avait entre eux, c'était soit ça, soit se coller contre lui – pour le laisser continuer à tambouriner la porte. Bill était assez agacé de ne pas pouvoir sortir comme il le voulait de base, alors voir que son co-commissaire ne semblait pas plus que ça motivé à l'aider, ça n'améliorait pas particulièrement son humeur.

« Et pourquoi ils m'enferment avec toi en plus !?

- Oh, on se le demande… Tu sais, Bill, je ne les appelle pas nos unités d'élite pour rien, ils sont peut-être au courant.

- Au courant de quoi ? »

Francis soupira et lui adressa un long regard, jusqu'à ce que Bill comprenne de quoi il parlait. Le commissaire vint s'appuyer contre le même mur que lui, épaule contre épaule.

« Ils sont trop cons putain. S'ils savent déjà, pourquoi ils insistent pour me le faire dire ?

- Je suppose qu'ils savent ce que ça fait de garder ça pour soi et la connerie que c'est de dire « l'orientation sexuelle doit rester de l'ordre du privé ». » répondit Francis en faisant des crochets avec ses doigts.

- Je n'ai juste pas envie de-

- On sait tous les deux que ce n'est pas une question d'envie mais de peur. »

Bill se mit instantanément à bouder, vexé par cette remarque même si ce n'était pas excessivement faux. Il avait un peu trop de mauvais souvenirs et d'aprioris. Francis leva une de ses mains et la posa doucement sur sa joue.

« Bill, aujourd'hui les gens sont vraiment ouverts et rien que dans notre commissariat tu as beaucoup de soutien. Ce serait stupide de leur tourner le dos, ça leur ferait croire que tu ne leur fais pas confiance.

- Lindsay vient de nous enfermer dans un placard.

- Avec une bonne intention.

- C'est fou comme tu me convaincs pas du tout. »

Il prit quand même sa radio, grimaçant, la tenant dans sa main, fixant Francis qui lui souriait grandement, l'encourageant.

« Allez mon Bill.

- Et je leur dis quoi ? »

Francis haussa les épaules.

« Fais comme moi j'ai fait.

- Hors de question.

- Un peu de courage. »

Il appuya sur le bouton de la radio, la laissant grésiller une seconde avant de parler.

« Bon. À toutes mes unités qui n'ont absolument rien de mieux à foutre à une heure pareille où n'importe quel connard pourrait braquer une banque… je suis gay. Alors si l'un d'entre vous pouvait venir m'ouvrir, ça- »

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase que Lindsay Walker ouvrit la porte avec un grand sourire.

« Bien sûr mon commissaire, tout de suite ! Vous verrez, vous allez être beaucoup mieux maintenant que vous avez-

- Je vous remets au grade de cadette.

- Pardon !?

- Si vous recommencez une fois de plus vos conneries, je vous vire. »

Lindsay essaya de se plaindre et de se défendre mais Bill l'ignora, quittant le placard suivi d'un Francis tout guilleret qui sifflotait. Très vite après, la radio grésilla avec la voix de Jean.

« Guy, tu dois 150$ à Michael. »

Il se stoppa net. D'autres têtes allaient tomber. La voix de Monier suivit.

« Il a dit qu'ils allaient s'embrasser et ça on n'a pas de preuves.

- Commissaire, vous vous êtes embrassés ? » demanda Julien. « Dites oui s'il vous plaît, sinon c'est Monier qui gagne et ce serait homophobe.

- Mais arrêtez de dire que je suis homophobe ! »

Bill resta immobile et silencieux un instant avant de répondre.

« Je rappelle qu'il est interdit de s'embrasser dans le commissariat. Quand vous êtes ici, vous bossez, vous attendez d'avoir fini votre journée pour ça.

- Et ça veut dire que vous vous embrassez hors du travail, le co-commissaire et vous ?

- Non, ça ne fait pas parti du pari ça !

- Oui. »

Des cris résonnèrent dans la radio et derrière lui. Il n'aimait pas particulièrement répondre à tout ça mais si ça pouvait les calmer un peu, il pouvait bien laisser faire un peu. Avec un peu de chance, ça finirait par les calmer.

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