Chapitre 5 - "Quand j'ai accepté d'avoir un enfant"
"Je ne comprends pas pourquoi vous ne m'avez rien dit.
-Tu es un enfant, enfin ! Ça ne te regarde pas !
-Il me semble que ça me regarde quand vous me demandez d'agir comme bon vous semble."
Touché. Scorpius vit dans le regard de son père qu'il avait tapé en plein dans le mille. Père ouvrait et fermait la bouche, son gant noir crispé sur le pommeau de sa canne. Il avait l'air un peu bête.
"Je ne t'ai pas dit quoi faire de tes journées, répondit sèchement Drago Malefoy après un silence.
-Oh, à d'autres ! Quand on envoie une lettre comme celle que j'ai reçue, accompagnée du Petit précis de citoyenneté à l'usage des sorcières et sorciers de Grande-Bretagne - ce nom, Merlin ! s'écria Scorpius, agacé. Bref, quand on reçoit ça, je peux vous assurer que le message est très clair.
-Écoute, fils…
-Scorpius. J'ai un prénom, cracha le jeune homme d'un ton sans appel."
Il avait peur d'en avoir fait un peu trop. Son père allait finir par s'énerver un bon coup et le remettre à sa place. Mais, contre toute attente, Père se contenta de fermer la bouche, de soupirer et de reprendre, sur un ton plus calme.
"Scorpius. Écoute-moi. C'est moi qui décide ce qui te concerne ou pas dans mes affaires, d'accord ? Tu n'as pas…
-Vous me trouvez trop bête ? demanda soudain le jeune homme d'une voix doucereuse.
-Quoi ? Bien sûr que non !
-Vous me trouvez trop lâche, alors ? Ou pas assez brute, reprit-il en haussant le ton, pas assez dirigiste ? Ou alors, insinua-t-il d'une voix mauvaise, pas assez Malefoy ?
-Qu'est-ce que tu…
-Dites-moi Père, cria Scorpius, qu'est-ce que je n'ai pas pour que vous refusiez de me considérer comme votre fils, hein ?
-Tu es mon fils ! répondit Père d'une voix blanche. C'est bien parce que tu es mon fils que je ne te dis rien !"
Scorpius le fixa un instant, soufflé. Quel culot ! Il s'apprêtait à lancer une réplique cinglante quand son père l'interrompit.
"Laisse-moi parler, maintenant. Que tu le vois ou non, je fais ça pour ton bien. Oui, parfaitement, ajouta Père en voyant son regard assassin. Quand j'avais ton âge, mon père me mêlait à toutes ses affaires. Toutes. Les imports et export de créatures magiques, les rendez-vous à la banque, mais aussi le trafic de fourrures rares, la revente illégale d'objets de magie noire, les réunions avec les anciens Mangemorts, les reliques du Seigneur des Ténèbres… Ça a faillit me coûter la vie, d'accord ?"
Pause. Quoi ? Les Mangemorts ? Le Seigneur des Ténèbres ? Son père avait été mêlé à ça ? À la guerre ? Aux partisans de Jedusor ?
"Pourquoi je n'ai jamais été au courant ? souffla Scorpius."
Sa bouche était sèche, à présent. La colère qui lui serrait le cœur depuis des semaines retomba d'un coup. La rage qui lui avait délié la langue lui sembla d'un coup futile. Il avait l'impression d'être à nouveau un petit garçon pris en faute. Une petite voix, très loin dans son crâne, lui souffla tout de même que ça n'était pas une raison, et que son père se trouvait des excuses, comme d'habitude. Il l'ignora.
"Tu es beaucoup trop jeune… Comment te raconter ça ? Ça ne te concerne même pas.
-Ça me regarde aussi, siffla Scorpius, à nouveau agacé. Je fais partie de cette famille, j'ai le droit de savoir !
-Tu veux que je t'explique ? s'écria Père en lui saisissant le bras. Tu crois que tu vas avoir droit à une belle histoire qui finit bien, tu crois que ton père était un gentil héros ? Tu vas être déçu !
-Draco !"
Saisis, les deux hommes se retournèrent vers Mère, qui les fixait, l'air scandalisé. Drago lâcha le bras de Scorpius mais son visage se durcit.
"Non, Astoria. Il est majeur, il l'a cherché : il va savoir. Assieds-toi ici, ajouta-t-il à l'attention de Scorpius sans lui jeter le moindre regard."
L'air penaud, le jeune homme se posa d'un mouvement maladroit du bassin sur un fauteuil crapaud en velours jaune. La colère avait cédé la place au malaise. Il aurait cent fois préféré être dans les cachots du professeur Zabini, à nettoyer des Veracrasses en compagnie de Weasley.
"Tu veux savoir ce que m'a dit mon père ? Ce qu'il m'a forcé à faire, en décidant de me mêler à ses petites histoires ? Tu sais ce que c'est que la Marque des Ténèbres ?"
D'un geste brusque, Père remonta la manche droite de sa chemise. L'étoffe blanche découvrit une peau presque aussi pâle, sur laquelle on discernait, estompée, une tête de mort qui vomissait un serpent. Scorpius fixa le tatouage, fasciné. Il sentait qu'il regardait quelque chose qu'il n'aurait jamais dû voir. Un tabou. Quelque chose qu'on ne montre jamais, dont on ne parle pas, qui devrait ne pas exister et qui pourtant existe. Il était incapable de détacher ses yeux de la forme imprimée sur la peau trop blanche, délavée mais encore visible.
"C'est ça, reprit Père d'un ton glacial, la Marque des Ténèbres. La Marque de ceux qui ont prêté allégeance au Seigneur des Ténèbres. Crois-moi, ajouta-t-il en rabaissant sa manche, tu ne la reverras pas de sitôt : tous ceux qui la portent sont morts, ou enfermés dans un endroit qui leur fait envier la tombe."
Scorpius frémit. Père n'était pas d'un naturel très rieur, mais il ne se rappelait pas l'avoir déjà vu aussi grave. Il comprit qu'il était en train de lui confier quelque chose d'important, qu'il était en train d'entrevoir un héritage qui, jusqu'alors, lui avait été dissimulé avec grand soin. Quelque chose qui rongeait son père depuis longtemps, et qui avait grignoté au fil des années les fils des maigres relations qu'ils avaient réussi à tisser tous les deux. Quelque chose qui les gênait dans cette relation père-fils malingre et insatisfaisante.
"Cette Marque, continua Père les yeux rivés sur les boutons de sa manche qu'il refermait un à un, c'est mon père qui m'a forcé à la prendre. J'avais seize ans. J'étais plus jeune que toi, réalisa-t-il en écarquillant les yeux. Tu te rends compte ? Imagine, s'écria-t-il en saisissant Scorpius par les épaules, imagine que je te demande, pour l'honneur de la famille, de porter la Marque du Mage le plus puissant et le plus haït de notre temps ? Que je te charge, à seize ans, d'assassiner ton directeur d'école pour redorer le blason de notre maison, sans que tu ne puisses jamais refuser car si tu osais, alors ta mère mourrait ? Est-ce que tu peux seulement comprendre, ça ?"
Père était devenu fou. En dix-sept ans, Scorpius n'avait jamais vu son visage animé d'émotions aussi intenses. Ses yeux le foudroyaient et l'imploraient tout en même temps, sévères et durs mais brillants par instant d'un éclat apeuré. Quelque chose n'était pas terminé, comprit le jeune homme. Son père menait encore une bataille qu'il ne pouvait pas comprendre, quelque chose de profond qui lui engluait l'esprit. Pour la première fois, il ressentit pour cette figure paternelle, qu'il aimait autant qu'il lui en voulait, un sentiment nouveau. Il fut pris de pitié.
"J'espère, reprit Père en se redressant, que tu ne peux pas comprendre. Je m'en suis assuré. Je me suis promis une chose, quand j'ai accepté d'avoir un enfant : jamais, jamais mon fils ne serait menacé par mes affaires. Jamais je ne te demanderai de tuer au nom d'un autre, ou pour la gloire de notre sang. J'ai probablement fait des erreurs, en te tenant aussi éloigné de nos intérêts, mais je t'ai préservé, je le sais. Je ne m'excuserai pas, ajouta-t-il en regardant son fils droit dans les yeux, de t'avoir exclu. Tu as seulement dix-sept ans, tu ne le comprendras pas, mais sache que j'ai bien fait. Je t'ai préservé."
Il relâcha son étreinte et laissa le bras de son fils filer entre ses doigts. Un goût amer envahit la bouche de Scorpius alors qu'il regardait Père quitter la pièce. Il avait envie de pleurer, mais il ne voulait pas lui donner cette satisfaction. Il avait l'impression que s'il se laissait aller aux larmes, dans les bras de sa mère qui le regardait d'un air inquiet depuis le fond de la bibliothèque, son père aurait gagné. Gagné quoi ? Peu importait. Si Scorpius pleurait, alors cela voudrait dire qu'il n'était qu'un enfant, et Père aurait raison.
La simple pensée que son père puisse, en cet instant, avoir raison à son sujet donnait au jeune homme envie de hurler.
Il tourna les talons et, sans un mot pour sa mère, transplana.
Ce fut seulement à ce moment, perdu dans l'Allée des Embrumes sur laquelle il venait de se matérialiser, que Scorpius se laissa aller. Il sentit quelque chose craquer à l'intérieur de lui, et des larmes de rage roulèrent sur ses joues.
Quel homme détestable ! Quel…
Il ne trouvait pas les mots. Ses mains martelaient les pierres des façades. Impuissant. Seul. Ses phalanges lui faisaient mal, et certaines égratignures saignaient. Il ne parvenait pas à s'arrêter.
Il le haïssait. Il en était certain, il le haïssait. Il l'avait regardé de haut, il l'avait traité comme un enfant, comme un incapable. Il n'y avait pas une once d'amour dans son regard quand il lui avait dit "Je t'ai préservé". Pas une. Seulement un constat froid et satisfait. A cet instant, Père s'était félicité lui-même.
La rage le consumait tout entier, il avait envie de hurler, il voulait détruire ce mur, non, son père, il voulait le réduire à rien…
"Scorpius ?"
La voix chaude et ronde le stoppa net dans son élan alors qu'il allait porter un nouveau coup aux pierres de l'Allée. Ben voyons.
"Scorpius, c'est toi ?"
Scorpius soupira et prit le temps d'essuyer du revers de la manche les larmes qui lui coulaient toujours sur les joues. S'il avait imaginé la pire rencontre possible, il aurait décrit exactement celle-ci.
"Bonjour, Margaret, dit-il enfin en se tournant vers la jeune femme."
Emmitouflée dans une doudoune moldue lila, Margaret le fixait, interdite. Ses grands yeux bleus posaient sur lui un regard doux, emprunts d'une inquiétude sincère. Quelques mèches couleur miel dépassaient de son bonnet de grosse laine mauve, malmenées par le vent glacial qui soufflait dans l'Allée. Ses joues rondes, presque rouges à cause de la température, étaient humides, elle avait pleuré ?
Scorpius remarqua alors, pour la première fois depuis qu'il avait transplané, qu'il neigeait à gros flocons. Il était vêtu d'un simple pull de cachemire qui, malgré le col roulé, ne l'empêchait pas de ressentir la morsure du froid ambiant. Il avait l'air stupide.
"Scorpius, mais qu'est-ce que tu fiches ici, enfin ? Tu vas crever de froid ! T'as pas une cape ?
-Oubliée à la maison, murmura le jeune homme entre ses dents."
Il avait vraiment froid, maintenant qu'il était en mesure de se rendre compte de ce qui se passait autour de lui.
"Tiens, répondit Margaret en lui tendant une sorte de pelote de laine géante couleur moutarde, prends mon écharpe.
-Non ! s'écria le jeune homme, effaré.
-Oh, ça va, s'agaça Margaret en fronçant les sourcils, j'ai pas la peste. Ton sang ne va pas s'embourber parce que tu mets mon écharpe, enfin !
-Non, non, bafouilla le jeune homme très vite, pardon ! Je ne voulais pas insinuer… C'est ton écharpe, tu vas avoir froid ! Pardon, je ne voulais pas dire…
-Eh, je rigole !"
Scorpius la regarda. Aucune trace de colère dans ses grands yeux bleus. Margaret lui tendait toujours la pelote géante. La couleur était ignoble. De nouveau, il sentit les larmes lui monter aux yeux. Pourquoi maintenant ?
"Ça ne va pas trop, hein ? finit par dire Margaret.
-Pas vraiment, non, souffla Scorpius en attrapant l'écharpe."
Il aurait pu faire trois tours autour de sa taille avec la bande de laine, tant elle était grande. D'une main mal assurée, il plaça l'écharpe autour de ses épaules et l'ajusta du mieux qu'il pu autour de son cou, le geste hésitant. Il tressaillit en sentant les doigts de Magaret lui effleurer la joue alors qu'elle arrangeait la laine. Son odeur était enivrante, un mélange de pain d'épices et de feu de bois, sucré et chaleureux. Scorpius faillit grogner de déception lorsqu'elle s'écarta, mais constata avec satisfaction que l'écharpe aussi sentait le pain d'épice.
"Viens boire un chocolat chaud avec moi, proposa Margaret. Tu me raconteras. J'ai du temps."
Scorpius ne répondit pas, mais saisit la main qu'elle lui tendait en rougissant. Bah, à cause du froid, ses joues étaient déjà d'une couleur brique soutenue : elle ne se rendrait compte de rien. Margaret lui adressa un regard bienveillant et ils transplanèrent, pour réapparaître la seconde d'après dans le centre moldu de Londres.
Scorpius ne connaissait pas cet endroit. De toute façon, il ne connaissait pas le Londres moldu. Il prit à peine le temps de noter le nom de la rue, car Margaret l'entraînait déjà vers un pub qui faisait l'angle, et elle n'avait pas lâché sa main, et l'écharpe sentait encore plus fort qu'avant dans la brise qui se levait. Toute sa colère s'était envolée depuis que Margaret l'avait rejoint. Il savait qu'il en voulait à son père, il sentait que la rage pouvait revenir à tout instant mais il n'avait aucune envie d'y penser.
Il se fit la réflexion qu'il était donc vraiment très, très amoureux en regardant Margaret commander au comptoir alors qu'il s'asseyait sur une des banquettes en cuir élimé du pub dans lequel ils avaient atterris.
"Bon, dit Margaret en revenant avec deux tasses fumantes, tu veux en parler ?"
Scorpius déglutit. Il n'était plus si sûr, d'un coup. Comment expliquer l'état dans lequel elle l'avait retrouvé ? Comment lui faire comprendre à quel point ce qu'il avait appris l'avait bouleversé ?
"Ou pas, reprit la jeune femme en le scrutant. C'est toi qui décide.
-Qu'est-ce que tu sais de mon père ? demanda Scorpius en fixant le fond de son chocolat chaud.
-Ton père ? répondit Margaret en fronçant ses jolis sourcils clairs. Euh, pas grand-chose… Je l'ai vu une ou deux fois à la gare."
Pendant une demi-heure, Scorpius entreprit de lui raconter sa relation avec son père. Comment ce dernier l'avait exclu de toute ses affaires, comment il avait appris qu'il se portait candidat au poste de Ministre de la Magie, comment son père refusait de lui accorder sa confiance ou de voir en lui un successeur, mais comment il lui demandait d'être irréprochable en toute circonstance. Surtout, comment il lui avait annoncé que tout ceci était pour son bien alors qu'il était un ancien criminel.
"Un Mangemort, Margaret. C'était un Mangermort, conclu-t-il en avalant une gorgée de chocolat.
-Personne ne m'appelle Margaret, répondit la jeune femme."
Scorpius la fixa, interdit. C'était tout ce qu'elle avait à dire ?
"Appelle-moi Maggie. J'ai l'impression de me faire engueuler par McGonagall quand tu m'appelles Margaret, c'est affreux.
-D'accord, souffla Scorpius.
-Ça a l'air d'être quelqu'un de complexe, ton père.
-Pas tant que ça, répondit Scorpius. C'est un ancien Mangemort, ça me paraît pas très, très complexe.
-Ouais, mais de ce que tu dis, il avait pas l'air particulièrement fier de ça, nan ?
-Pas vraiment, en effet, accorda Scorpius. Je crois qu'il essayait de me donner une leçon.
-Je pense pas, moi. Je crois qu'il essaye plutôt de t'inciter à faire tes propres choix.
-Comment ça ?
-Écoute, expliqua Maggie, lui est marqué à vie – littéralement – par les choix que son père a fait en son nom, c'est ça qu'il t'a dit, non ? Il regrette de s'être fait embrigader dans des histoires qu'il était trop jeune pour comprendre. Je crois qu'en ne te mêlant pas à ses affaires, il a plutôt dans l'idée de te laisser décider par toi-même.
-Dans ce cas, s'agaça Scorpius, pourquoi me rappeler constamment que je suis un Malefoy, que je dois avoir une conduite impeccable, que "l'honneur de la famille repose sur toi, Scorpius !" déclara-t-il d'une voix grave en roulant des yeux, singeant son père."
Maggie éclata de rire et Scorpius la regarda un instant, un sourire aux lèvres. Elle était très jolie, lorsqu'elle riait.
"T'en fais un peu beaucoup, nan ?
-Clairement, tu connais pas mon père, soupira le jeune homme. Il est tellement… Solennel.
-Je pense qu'il est complexe, voilà tout. Je pense qu'il est partagé entre l'envie de te donner une l'opportunité de faire des choix qu'il n'a jamais pu faire, et ses propres opinions et intérêts. Il aimerait bien que tes choix soient ceux qu'il juge les meilleurs.
-Et c'est sain, ça ? s'écria Scorpius.
-Eh, répondit Maggie, j'ai jamais dit que c'était sain ! J'ai dit que c'était complexe."
Scorpius la scruta, dubitatif. Elle avait peut-être raison. Peut-être qu'il y avait plus à voir là-dedans qu'une série d'injonctions stupides dispensées par son père dans le seul but de lui apprendre la discipline et le sens de l'honneur. Ceci dit, cela nécessiterait d'admettre que son père avait autre chose que ses propres intérêts en tête, et ça, Scorpius en doutait fortement.
"Tu sais ce qu'il a dit, reprit-il après avoir avalé la dernière gorgée de chocolat qui traînait dans le fond de sa tasse, lorsqu'il a parlé de moi ? Il a dit, et je t'assure qu'il a utilisé cette phrase très précisément : "Quand j'ai accepté d'avoir un enfant."
-Outch, fit Maggie en tordant sa bouche rosée. Ok, ça c'est moche.
-Tu imagines tes parents te dire ça, toi ? "Quand j'ai accepté d'avoir un enfant". Pas quand j'ai décidé, ou quand j'ai eu envie, non. Quand j'ai accepté.
-Il est p't'être maladroit ? tenta la jeune femme d'une voix peu convaincue.
-Non, je ne crois pas. Je pense qu'il a dit exactement ce qu'il voulait dire. Je suis donc le fils d'un ancien Mangemort qui ne voulait pas d'enfant. Brillant, ironisa le jeune homme."
À nouveau, Maggie se mit à rire, un son clair qui réchauffa Scorpius. Il se sentait un peu moins seul. De toute façon, à qui d'autre aurait-il pu raconter ça ? Jamais la Bande à Weasley n'aurait accepté d'entendre ses états d'âme et, en dehors d'eux, il fallait bien avouer qu'il ne croulait pas sous les amis.
"Je pense que ton père est quelqu'un de très dur, dit Maggie en reprenant son sérieux, qui a lui-même vécu des choses très dures. Je pense qu'il essaye à tout prix de te protéger, même si tu ne le vois pas comme ça, et que c'est ça qui provoque ce manque de confiance. Si tu veux tout savoir, d'après ce que tu dis, je pense qu'il a plus confiance en toi qu'il n'a confiance en lui. Ou dans sa façon de t'éduquer. Après tout, il vient de te confier ce qui doit être le plus gros secret de sa vie, non ? Tu connais d'autres personnes qui sont d'anciens Mangemorts, et qui en parlent ?
-Tu penses que c'est une marque de confiance, ça ?
-Oui, répondit Maggie après un temps de réflexion, je pense. Je pense que c'est une façon de te dire que lui aussi, il est faillible.
-Il n'est pas faillible, renifla Scorpius, c'est un Mangemort. Il est détestable.
-C'est justement ce qu'il a essayé de t'expliquer, je crois, objecta Maggie d'une voix douce. Il avait à peine seize ans.
-Et ? Weasley aussi a seize ans ! Il n'est pas si loin des anciennes croyances des Mangemorts, tu vas me dire que tu l'excuserais ? protesta Scorpius."
Maggie se tut un instant. Elle n'avait pas l'air énervée, elle semblait plutôt réfléchir réellement à la question. Ses grands yeux bleus scrutaient la place qui s'étendait derrière la vitre embuée. C'était la première fois depuis le début de leur scolarité qu'ils discutaient, constata Scorpius. Ils avaient déjà échangé au sujet de cours, et lui l'avait déjà écouté parler avec ses amis alors qu'il l'espionnait – il eut honte en y repensant – mais ils n'avaient encore jamais parlé ainsi. A force de l'écouter, il savait qu'elle était brillante, mais il ne s'était pas imaginé qu'il prendrait autant de plaisir à discuter avec elle. Il ne pensait pas qu'il l'intéresserait assez pour qu'elle souhaite discuter.
"Non, je n'excuserai pas Weasley, finit par répondre Maggie en tournant ses yeux clairs vers lui, mais je n'excuse pas ton père non-plus. Il n'y a pas d'excuse pour ce qu'il a fait. Cependant, si Louis changeait comme ton père a sans doute changé, s'il réalisait sa bêtise, s'il s'amendait comme j'imagine que ton père a dû s'amender pour pouvoir continuer à mener la vie qu'il mène aujourd'hui, alors oui, je serai peut-être en capacité de le pardonner.
-Alors même que tu es née-moldue ? insista Scorpius.
-Justement parce que je suis née-moldue, répliqua Maggie. C'est à moi de pardonner, c'est après moi qu'ils en ont. Tu peux t'indigner tout ce que tu veux, et je t'en remercie, et leurs propos dégueulasses peuvent t'énerver autant que tu veux, ça ne sera jamais dirigé contre toi, et ça ne sera jamais à toi de pardonner. Même, ajouta la petite Serdaigle devant l'air ahuri de Scorpius, si je vois bien que t'as beaucoup d'empathie pour moi."
Il ne trouva rien à répondre et fixa ses mains. Il se sentait un peu bête. Le sang sur ses phalanges avait séché, et il ne restait que quelques croûtes qui allaient vite guérir. La lumière du jour qui baissait jouait avec les paillettes de sang qui maculaient ses articulations. Sous certains angles, il aurait pu croire qu'elles brillaient.
"Scorpius, demanda Maggie après quelques instants de silence, si ça te dérange tellement d'avoir un père Mangemort, pourquoi tu traînes avec Weasley et les autres crétins ? Tu l'as dit toi-même, ils ne sont pas si loin des anciennes idées de Jedusor.
-Je ne sais pas, avoua le jeune homme sans lever les yeux, je crois que je n'ai personne d'autre… Et puis, reprit-il en se raclant la gorge, Louis peut être très persuasif, quand il veut.
-Mais t'as envie d'être avec eux ? Je veux dire, il est assez évident vu ta colère et ton attirance pour…"
Elle s'arrêta en rougissant. Scorpius eut envie de disparaître sous terre. Ce fut ce moment précis que l'écharpe choisit pour se mettre à sentir encore plus fort le feu de bois et le pain d'épice. Ce moment aussi que l'intégralité des clients du pub décidèrent de se taire. Scorpius avait l'impression qu'on entendait ses joues devenir cramoisies. Parfait.
"Enfin, bref, dit précipitamment Maggie, ça se voit que tu ne penses pas comme eux, je te l'ai déjà dit. T'es intelligent, sympa et je découvre que t'es plutôt drôle, aussi. Très pince-sans-rire, dit-elle en souriant. Si t'as pas envie d'être avec eux, ne reste pas avec eux. Mieux vaut être seul…
-Oui, mais je n'ai pas envie d'être seul, rétorqua Scorpius.
-Alors viens avec moi, proposa Maggie."
Oh oh.
"Avec toi ? demanda Scorpius, le cœur battant la chamade.
-Et Rose, Augustus, Neehla et Damian. La bande, quoi, ajouta-t-elle en souriant de plus belle."
Ah. Brillant.
Scorpius se maudit de s'être emballé pour rien.
"Ils me détestent, répondit le jeune homme en se renfrognant.
-Personne ne te déteste, répliqua Maggie en fronçant les sourcils. Tout le monde voit bien que tu subis Louis. Je t'assure qu'ils seront contents que tu squattes.
-Peut-être…
-J'espère que tu… Oh merde, quelle heure il est ? s'écria soudain Maggie en avisant le soir qui tombait au dehors."
Des yeux, Scorpius chercha une pendule dans le pub, et adressa à Maggie un regard désolé en n'en trouvant pas. La jeune femme fouillait dans les poches de sa doudoune immense, pliée sur le dos de sa chaise, et finit par en sortir ce que Scorpius identifia comme étant un miroir noir brillant.
"Ohlala, déjà dix-neuf heures… C'est pas possible, geignit Maggie en fixant le miroir (Scorpius jeta un œil au plafond, mais non, la pendule n'y était pas, et il ne comprenait pas pourquoi Maggie fixait ce miroir, décidément les moldus vivaient dans un autre monde), ma mère va me tuer et je n'ai même pas terminé mes courses… Ça te va si je paye ? demanda-t-elle sur un ton empressé à Scorpius, sans même le regarder."
Il voulut lui répondre que oui, que de toute façon il n'avait pas de quoi payer dans ce pub moldu, mais la petite Serdaigle s'était déjà levée pour aller au comptoir, fouinant dans la poche centrale d'un portefeuille en toile parme. Scorpius la vit déposer un billet sur le zinc et revenir dans sa direction au pas de course. Elle attrapa ses affaires sur le dossier de la chaise et se hâta d'enfiler son manteau.
"On y va ?"
Ils sortirent dans le froid. Scorpius s'emmitoufla au plus profond de l'écharpe, profitant de sa chaleur pour les quelques instants à venir. Maggie marchait très vite et se mit à courir au niveau du passage piéton qui traversait l'esplanade, afin de rejoindre le recoin caché aux regards vers lequel ils s'étaient matérialisés une heure plus tôt et où les moldus ne les verraient pas transplaner. Le jeune homme courait presque pour la rejoindre.
"Maggie, attends ! Attends-moi !"
À bout de souffle, la jeune femme se tourna vers lui alors qu'ils atteignaient le renfoncement du mur qui les dissimulerait aux yeux des passants.
"Il faut que je te dise un truc, articula Scorpius en soufflant.
-Faut vraiment que j'y aille, répondit très vite Maggie, on en reparle une autre fois, d'accord ?
-Attends ! s'écria Scorpius."
L'air froid qui lui emplissait les poumons l'empêchait de parler correctement, et il se sentait haleter. Très classe, pour un premier rencard.
"Je voulais juste te dire merci, finit-il par lâcher en fixant le sol."
Surprise, Maggie s'arrêta pour le regarder. Son bonnet mal mis glissait sur ses cheveux rendus épais par l'humidité ambiante. Elle avait mal boutonné sa doudoune, et un pan de son pull de grosse maille dépassait de son manteau. Elle avait l'air plus frêle que lorsqu'elle l'avait trouvé dans l'Allée des Embrumes, tout à l'heure, plus vulnérable avec ses vêtements mis à la hâte.
"De rien, souffla la jeune Serdaigle en ajustant la lanière de son sac sur son épaule. T'avais besoin de parler, et j'étais là.
-Qu'est-ce que tu faisais dans l'Allée des Embrumes, d'ailleurs ?"
Il n'avait pas envie qu'elle parte. Tout pour prolonger ce rendez-vous inattendu de quelques minutes, quelques secondes.
"Ah ! Je, eh bien… bafouilla la jeune femme en fixant ses pieds. J'essayais d'échapper à quelqu'un, en fait. J'ai croisé Derek en allant chez Fleury et Bott."
Derek. Son ex, donc. Très bien. Excellente stratégie, ça : lui rappeler son ex. Scorpius se traita d'abruti en tentant de garder une expression d'agréable neutralité. Au moins, elle le fuyait, c'était déjà ça de pris. Il ne savait vraiment pas quoi faire. Qu'est-ce qu'il devait lui dire ? Est-ce qu'il devait l'embrasser ? C'était peut-être un peu tôt ? Beaucoup trop tôt, oui ! Mais alors, quoi ? Surtout qu'il voyait bien qu'elle devait rentrer, et lui était paralysé, incapable de bouger un orteil…
"Scorpius, j'ai passé un très bon moment mais faut vraiment que je bouge, pressa Maggie, ma mère va me tuer, toute ma famille m'attend à la maison.
-Est-ce que je pourrais t'inviter à prendre un verre à la rentrée ? Demanda Scorpius d'une voix mal assurée."
Il était tétanisé, mis à part ses mains qui tremblaient, derrière son dos. Une désagréable sensation de déjà-vu lui donnait envie de vomir. Il avait fait attention à ne pas crier, cette fois-ci. C'était un progrès.
"Pour, euh… Te remercier pour celui-ci, ajouta-t-il en se raclant la gorge."
Maggie lui lança un regard malicieux.
"Bien sûr. De toute façon, il faudra bien que tu me rendes mon écharpe, ajouta-t-elle en souriant, tripotant la laine du bout des doigts."
Scorpius ne comprit pas ce qui se passa alors. Il devrait, par la suite, repasser plusieurs fois la scène dans son esprit pour tenter de l'analyser, car tout eut lieu en une poignée de secondes. Maggie, l'écharpe toujours entre les mains, l'attira à elle et lui déposa un baiser sur la joue. C'était un tout petit baiser, frais car ses lèvres étaient glacées, doux comme les flocons qui tombaient autour d'eux. Puis elle lâcha l'écharpe et, le temps que la laine retombe sur la poitrine de Scorpius, elle avait déjà transplané. Il se retrouva seul dans son immense écharpe moutarde, caché derrière un bâtiment de Trafalgar Square, sonné. Et heureux. Vraiment, vraiment heureux.
Bonjour !
Je suis désolée, je suis en déplacement et je n'ai eu accès à une connexion stable que ce matin, d'où le léger retard de post. Ca ne se reproduira pas et je ne vous laisse pas tomber, comme je l'ai déjà dit la partie 1 est de toute façon écrite en entier donc vous aurez forcément la suite.
J'ai une question pour vous car j'hésite beaucoup : on m'a demandé plusieurs fois pourquoi Louis était comme il est et ça a fait surgir pas mal d'idée dans ma tête concernant ce personnage.
Il devait être mis de côté durant la deuxième partie (que je suis en train d'écrire) mais à présent je me demande si lui permettre de se racheter ne serait pas plus intéressant.
D'où ma question : est-ce que vous préférez que j'écrive un redemption arc pour Louis, ou que je l'abandonne comme il était initialement prévu ?
Merci d'avance pour vos réponses !
Emojifeu
