Chapitre 8 - "Tu es si jeune…"
"Mais quel sale type, je te jure ! Une semaine qu'on est rentré et bim ! Six pages de parchemins à faire sur les propriétés des gousses de Snargalouf ! Je déteste ce prof, soupira Basil en renfermant son sac.
-Ça aurait grave pu être pire, répondit Albus sans y prêter attention.
-Pire ? Ben tu m'expliqueras comment, gars ! On a déjà un devoir d'Histoire, et un gros tas de boulot en Métamorphose aussi… Jamais on arrive à tout faire et à aller à Prè-au-Lard demain aprèm'.
-J'ai déjà fait l'Histoire, moi.
-Eh bah super, mon pote ! Bravo ! Tu penseras à nous quand tu t'en enverras une aux Trois Balais !
-Franchement, Basil, t'abuses. Moi aussi, j'ai terminé l'Histoire, ajouta Eden en souriant, moqueur.
-Sérieux ?! Mais vous avez fait ça quand ? Vous auriez pu m'attendre, vous êtes pas des potes !"
Albus n'écoutait son ami que d'un oreille distraite. La tête ailleurs, il scrutait les couloirs et les corridors qu'ils traversaient, cherchant un éclat bleu au-dessus de la marée d'élèves envahissant les galeries du château. Rose, qu'il avait croisé la veille en cours de potion, lui avait dit que Teddy devait venir à Poudlard. Pourquoi sa cousine savait-elle que Teddy venait et pas lui ? Il sentit sa gorge se nouer. Il s'était peut-être fait des idées…
"Oh oh, à dix heure ! Basil, c'est pour toi !"
Albus tourna vivement la tête et se rembrunit. Ce n'était que Rose et ses amis. Maggie et elle discutaient avec un garçon blond, de taille moyenne, qui agitait beaucoup les mains en discutant. Derrière eux, une jeune femme élancée, à la peau brune, rajustait ses deux nattes noires qui encadraient sagement son visage. En l'apercevant, Basil eut un large sourire.
"Ah, cette journée s'améliore enfin ! Au fait, ça se passe avec Maggie, toi ?
-Pour la dix-septième fois en quatre jours, Basil, je ne suis jamais sorti avec Maggie, répondit Eden, exaspéré. On est allé à la bibliothèque ensemble, je l'ai embrassée et elle m'a mis un vent. Rien de méchant.
-T'as pécho Maggie, toi ? demanda Albus en faisant volte-face.
-Al, sérieux ?! C'est genre, la troisième fois en cinq jours que je vous raconte ça ! Oh, les mecs, vous avez laissé vos cerveaux chez vos mères à Noël ou quoi ? Entre Basil qui a décidé de penser avec son caleçon et toi qui est tout le temps dans la lune, j'suis grave pas aidé… Basil, tu fous quoi ? Basil ? Basil !"
Mais le jeune homme était déjà parti à la rencontre des trois filles qui discutaient dans le couloir, bombant le torse comme un coq, sa robe de sorcier à moitié coincée dans son pantalon.
"On devrait lui dire, nan ? demanda Albus à Eden.
-Pourquoi ? C'est vachement plus marrant comme ça. Amène-toi, je veux assister au massacre."
Albus haussa les épaules. Après tout, peut-être qu'il pourrait demander à sa cousine comment elle savait que Teddy devait venir, voir même si elle savait quand il devait passer.
Il s'approcha du petit groupe à la suite d'Eden. Basil s'était adossé au mur de pierre dans une attitude qu'il voulait sans doute nonchalante, mais qui lui donnait surtout l'air supérieur et prétentieux.
"S'il n'y avait pas tous ces devoirs à rendre et les ASPIC qui arrivent, j'aurai certainement essayé de passer les sélections de l'équipe, ouais, déclarait le jeune homme d'un ton emprunté.
-Toi ? pouffa la jeune indienne qui lui faisait face. Commence déjà par mettre ta robe de sorcier correctement, on verra comment tu te débrouilles sur un balais ensuite !"
Elle partit d'un éclat de rire cristallin qui secoua ses deux nattes brunes. Basil, mal à l'aise, rajusta maladroitement sa robe et fit tomber son sac dans la manœuvre, ce qui provoqua un nouveau gloussement à son interlocutrice. Albus lui lança un regard navré.
"Ça va les filles, Rose, Maggie ? Damian, la forme ? salua Eden d'un ton égal.
-Et toi, Davies ? répondit Maggie sans animosité.
-Écoute, pas la folie, cette semaine. Celui-ci, dit-il en désignant Albus, est tout le temps dans la lune, et puis celui-là… Cas désespéré, termina-t-il en jetant un regard désolé à Basil.
-Eh !"
Basil lui envoya un coup de coude dans les côtes. Albus les regardait à peine, concentré sur autre chose. Il cherchait encore, dans le couloir à présent presque vide, à apercevoir Teddy, si ce dernier venait à passer.
"Ça va, Al ?"
Interrompu, il fixa Rose un instant sans comprendre ce qu'elle lui avait demandé.
"-Quoi ?
-Je te demande si tout va bien.
-Oh ! Ouais, pardon. J'étais ailleurs. Tu sais quand Teddy doit venir ?"
Rose le regarda un instant sans rien dire. Il voyait bien qu'elle avait une idée derrière la tête, mais ça l'agaçait, qu'elle le scrute ainsi.
"Beaucoup de boulot, ajouta-t-il pour couper court à toute spéculation. Et vous ? On sort de botanique, là, et on ne peut pas dire que Londubat ait été tendre ! Six pages à rendre la semaine prochaine.
-C'est de moi que tu parles ? demanda une voix derrière lui."
Albus fit volte face et se retrouva nez-à-nez avec un jeune homme plus grand que lui d'une dizaine de centimètres. Sa cravate bleu et noire était rabattue sur son épaule. Il tenait deux livres volumineux sous le bras, et de l'autre tentait de mettre de l'ordre dans sa tignasse brune, dérangeant plus qu'autre chose les mèches qui se dressaient sur son crâne. Ses yeux en amande, d'un noir profond, lancèrent à Albus un éclat rieur.
"Salut, Londubat, répondit Albus en se renfrognant."
Il avait vraiment cru que c'était Teddy.
"Cache ton enthousiasme ! répliqua le jeune homme en souriant. Eh t'inquiète hein, j'vais pas te donner de dissert' à faire sur la mandragore ou je sais pas quelle autre plante chelou. T'façon, je déteste la botanique."
Augustus Londubat était le fils du professeur Londubat, qui dispensait les cours de botanique à Poudlard. Albus le connaissait très mal. Ils avaient peu de cours en commun avec les Serdaigles, et Augustus n'était pas dans le cours de potion. Et puis, c'était avait tout un ami de Rose.
"T'es sûr que tout va bien, mec ? T'as l'air éclaté, ajouta Augustus, compatissant.
-Ouais, ça va. C'est ce que je disais à Rose, commença Albus."
Il se tourna vers sa cousine, mais cette dernière n'était plus à côté de lui. Elle parlait à présent avec Neela et Eden d'un ton animé. Albus remarqua que Basil tentait de reprendre sa conversation avec la jeune femme aux longues tresses noires, sans succès.
"Enfin bref, on a juste pas mal de boulot en ce moment. J'imagine que c'est pareil pour vous.
-Ouais, la même. J'ai à peine le temps d'assister aux entraînements, ces temps-ci."
Albus se retint de lever les yeux au ciel. Génial, un autre joueur de Quidditch. Il détacha son regard de son interlocuteur et recommença à balayer des yeux le hall. Ils étaient devant l'entrée du château, il allait forcément passer par ici.
"Eh, tu fais un truc, ce week-end ? demanda Augustus d'un ton peu assuré.
-Hein ? fit Albus en scrutant la grande porte derrière le jeune homme.
-Nan parce que si t'as rien de prévu ce week-end, j'me disais qu'on pourrait peut-être aller boire un verre à Pré-au-Lard, si tu voulais…"
Soudain, il le vit. Il était là, dans l'encadrure de la porte, ses cheveux bleus acides recouverts de flocons qui commençaient déjà à fondre dans la chaleur magique du lieu. Ses larges épaules dissimulées sous une cape de velours vert, il paraissait presque déguisé. Albus ne l'avait vu qu'en tenue de moldu, et le costume trois pièces en tweed qu'il avait passé lui donnait une allure étrange, un peu solennelle. Il leva les yeux et son regard croisa celui d'Albus, qui crut fondre sur place quand il lui sourit.
"Pardon, Londubat, on peut en parler plus tard ? De toute façon, je vais jamais aux matchs."
Sans attendre de réponse, Albus s'élança vers la porte du château, à la rencontre de Teddy. Il entendit à peine le "Je m'appelle Augustus !" murmuré lorsqu'il eut tourné les talons.
"Pourquoi tu m'as pas dit que tu venais ?"
Albus s'en voulut à la minute où la question eut passé ses lèvres. il n'aurait pas dû lui demander. Il se sentait stupide.
"Bah, j'avais pas vraiment prévu de venir, déclara Teddy d'un ton dégagé, mais je devais voir McGonagall pour régler quelques détails. Pour mon cours, ajouta-t-il en lui adressant un clin d'œil."
Albus se tût. Il savait que c'était faux, que Rose avait été prévue avant lui, mais il décida de ne rien dire. Après tout, il n'avait pas envie de l'embêter plus que ça. Teddy était occupé, il avait plein de choses à faire, il n'avait pas le temps de s'en faire pour les états d'âme d'un adolescent.
"Sinon ça va, depuis Noël ?
-Bof, tu sais ce que c'est, t'es passé par là aussi. Pas mal de boulot. Les profs nous lâchent pas.
-Ah, la préparation des ASPIC ! Un grand moment, acquiesça Teddy en souriant. Bah, je ne m'en fais pas pour toi, tu vas cartonner.
-Et toi ?
-Eh bien, pas mal de boulot aussi ! Je commence mon cours la semaine prochaine, c'est pas dingue ? Cours d'initiation à la citoyenneté sorcière, récita-t-il. Un nom un peu pompeux pour pas grand chose. Ça me fait un peu flipper, d'être prof. Tu viendras, hein ? ajouta-t-il."
Albus se sentit rougir légèrement. Pour couper court à la gêne qui s'insinuait en lui, il continua comme si de rien n'était.
"Tu restes longtemps ?"
Il espérait que sa voix n'avait pas d'accents trop pressants.
"Je repars tout à l'heure, faut que je redescende à Pré-au-Lard d'abord.
-Oh."
Albus baissa les yeux, déçu. Pourquoi s'était-il imaginé autre chose ? Il pensait, dans sa naïveté, que Teddy serait là le lendemain, et qu'ils pourraient aller ensemble aux Trois Balais, comme ils en avaient discuté pendant les vacances.
"T'as faim ? demanda Teddy.
-Hein ? Euh, ça va.
-Je vais dîner à la Tête de Sanglier avant de rentrer à Londres, j'ai promis à Percy et Olivier qu'ils auraient leur appartement pour eux ce soir. Tu veux venir ?"
Albus se sentit propulsé dans les airs, son estomac décrivant un looping dans son torse. Bien sûr qu'il voulait y aller ! Mais il redescendit presque immédiatement.
"J'peux pas, répondit-il la mort dans l'âme, les élèves n'ont pas le droit de sortir seuls le soir.
-Si seulement t'avais une carte indiquant les passages secrets du château, et si seulement certains te permettaient d'aller à Pré-au-Lard sans te faire voir ! railla Teddy."
Albus leva les yeux vers lui. Teddy le fixait d'un air moqueur, mais son sourire était bienveillant.
"Allez, je promets que tu seras rentré pour minuit, pas plus tard.
-Ok, souffla Albus."
"Attends-moi, Teddy !"
Ça faisait seulement une dizaine de minutes qu'ils crapahutaient dans la neige et le froid, mais Albus commençait à fatiguer. Il était vingt-deux heures, tout était calme dans les rues de Pré-au-Lard. La chaleur de la Tête de Sanglier, qu'ils avaient quittée après leur repas, lui manquait. Il se félicita d'avoir pensé à mettre deux pulls sous son énorme parka verte. De toute façon, se dit-il pour se rassurer, il n'avait pas à marcher beaucoup pour rejoindre la Cabane Hurlante. Pas comme s'il devait rentrer à Poudlard à pieds dans la neige !
"T'es sûr que je vais pouvoir rentrer dans la cabane ? demanda-t-il à Teddy, stressé.
-Mais oui ! Je t'ai dit, j'ai ouvert un passage, la dernière fois que j'y suis allé. Et tu n'auras qu'à stupéfixer le Saule Cogneur s'il t'embête. Ensuite tu passes par les serres, puis direction la salle commune des Poufsouffle. T'y seras en un rien de temps.
-Je te fais confiance, dit Al d'une voix mal-assurée."
Il avait passé une excellente soirée mais maintenant, le risque de se faire attraper hors de son dortoir au beau milieu de la nuit faisait monter en lui une angoisse sourde. Ce n'était peut-être pas une si bonne idée… Mais il ne voulait pas passer pour un ado apeuré devant Teddy, alors il se força à continuer dans la neige et le froid, ses chaussures trempées glissant à moitié sur la moindre plaque de verglas au sol.
Les lumières du petit village écossais disparaissaient une à une alors qu'ils avançaient sur le long chemin balisé au bout duquel se dressait une baraque bringuebalante. La Cabane Hurlante était encore plus inquiétante dans la nuit. Quelques rares étoiles perçaient le ciel bleu corbeau, la lune était cachée quelque part derrière un nuage. Une brise piquante s'était levée dans les branches des sapins qui se balançaient à son rythme désordonné. S'il n'avait pas fait un froid terrible, la soirée aurait pu être agréable pour une promenade.
"Quand est-ce que tu reviens à Poudlard ? demanda Albus."
Leur destination s'approchait un peu trop vite à son goût, et malgré ses frissons, il voulait prolonger ce moment qu'il avait l'impression d'avoir arraché à Teddy. Depuis qu'il était arrivé par le passage de chez Honeydukes, avant leur repas, il trouvait Teddy un peu distant. Il avait bien été aussi drôle et affable que d'habitude pendant leur dîner improvisé, mais il avait coupé court à toute tentative de flirt de la part d'Albus. Ce dernier, un peu découragé, commençait à accepter l'idée de s'être trompé et d'avoir inventé toute cette histoire. Teddy l'aimait bien, voilà tout. Rien de plus. De toute façon, pourquoi se serait-il intéressé à lui ? Il était plus vieux, plus beau, plus libre. Il pouvait avoir qui il voulait, pourquoi choisir un gamin qui ne pouvait même pas sortir dîner sans faire le mur ? "Oui, mais pourquoi il t'aurait proposé à toi, alors ?" souffla une petite voix dans l'esprit d'Albus. Il s'accrocha à cette pensée comme à une bouée de sauvetage.
"Vendredi prochain, pour mon premier cours. J'espère que tu viendras !"
Le cœur d'Al se mit à battre à nouveau la chamade.
"Et ramène tes potes, d'ailleurs. Si tu peux. J'aimerais qu'il y ait un peu de monde, histoire de rendre les débats plus intéressants."
Quelque chose se brisa dans son torse, Al le sentit. La boule dans la gorge était de retour. Ça avait été ça toute la soirée. Un mot, et il avait l'impression d'être spécial, puis un autre, et il se sentait plus bas que terre. Il baissa les yeux et parcourut en silence les derniers mètres qui les séparaient de la cabane.
"Et voilà, le passage que j'ai ouvert ! déclara Teddy, très fier."
Il écarta un panneau de bois assez grand qui masquait une des fenêtres du rez-de-chaussé. Derrière, il manquait un carreau. Albus regarda le trou, évaluant la largeur de l'ouverture. Il était assez fin, il devrait pouvoir passer.
"Allez, rentre. Je t'accompagne jusqu'à l'entrée du passage."
L'intérieur de la maison était couvert de poussière et de marques inquiétantes qui striaient le bois des murs et des meubles. Albus avait beau savoir que celui qui avait fait ça était mort depuis longtemps, il ne se sentait pas rassuré. Il ne dit rien. Il ne voulait pas paraître peureux, et il n'avait pas envie de parler du père de Teddy. En fait, il n'avait envie de rien. Il était déçu. Il voulait dormir.
Teddy s'arrêta devant une armoire et en ouvrit les portes toutes grandes, révélant une galerie inégale qui courrait vers un point lumineux se perdant dans l'obscurité.
"T'as qu'à suivre le tunnel, c'est toujours tout droit. Tu seras à Poudlard en deux deux.
-Ok."
Albus n'avait plus l'énergie de faire comme si tout allait bien, comme s'il n'était pas blessé et vide.
"-J'ai passé une très bonne soirée avec toi, déclara Teddy. T'es très drôle, comme mec.
-Moi aussi, souffla Albus."
Une main se posa sur ses cheveux. Une main très chaude, bien trop chaude pour le froid ambiant. Teddy lui ébouriffa les cheveux. Le geste était tendre et doux. Plus rien ne bougeait autour d'eux. Une petite voix soufflait à Albus que c'était vrai, ça, que ce qui se passait était réel et que c'était maintenant ou jamais, que c'était sa dernière chance. Il leva les yeux. Teddy lui adressa un sourire sincère. La moue moqueuse qu'il affichait en permanence avait disparue. Le peu de lumière qui leur parvenait éclairait en partie seulement son visage. Albus cru à une invitation quand la main de Teddy glissa sur sa joue. Il se leva, sur la pointe des pieds, et posa un baiser maladroit sur les lèvres du jeune homme, un baiser timide et à peine appuyé.
Teddy fit un bond en arrière. Sa main quitta la joue du jeune homme en catastrophe. Une chaleur insoutenable envahit les joues d'Al, que la panique commençait à gagner. Quel idiot, quel sombre crétin !
"Pardon ! Pardon, désolé... J'ai mal compris, pardon !"
Il sentait sa gorge se nouer, et les larmes lui montaient aux yeux. Merde !
"Non, c'est moi, répondit Teddy d'un ton haché, j'aurai pas dû… Je suis désolé… T'es juste tellement jeune…"
Les mots transpercent Albus de part en part. Il savait, il sentait depuis le début que c'était ça, le problème, mais il avait refusé de le voir. Il allait se mettre à pleurer. Les larmes lui piquaient les paupières, déjà. Il fallait qu'il parte, qu'il disparaisse, qu'il s'enterre quelque part. Il tourna les talons et s'enfonça en courant dans le boyaux sombre qui lui faisait face, lançant un "À la semaine prochaine !" maladroit à Teddy, toujours sonné.
Une fois rentré au château, dans la tiédeur de son lit, il pleura tout son soûl.
