Chapitre 14 - "C'était une blague !"
Le brouhaha ambiant était insupportable. La rumeur constante bourdonnait dans ses oreilles, envahissait son crâne et l'empêchait de se concentrer. Rose essayait de ne pas y prêter attention, mais chaque son lui faisait tourner la tête, et elle s'attendait à apercevoir son petit frère partout alors qu'elle se précipitait vers la table des professeurs, à l'extrémité de la grande salle. Droite comme un "i", le regard grave et la mine sombre, McGonagall l'attendait et lui fit signe lorsqu'elle arriva à sa hauteur.
"Miss Granger, avez-vous la moindre idée de ce qui a pu se passer ?
-Non, souffla Rose, aucune… Je l'ai vu hier pour la dernière fois alors qu'il se rendait en cours de soin aux créatures magiques. Personne ne l'a vu au dîner, j'ai demandé à Lily… Professeur, qu'est-ce qu'on va faire ? Vous allez le retrouver ?"
Les larmes lui montèrent au yeux en un éclair. Hugo… Qu'est-ce qui avait bien pu se passer ? Est-ce qu'il était parti - mais comment ? Est-ce que Louis et les autres avaient enfin eu raison de lui, est-ce qu'il était quelque part dans le château, seul ou pire ? En train de se vider de son sang ? Elle frémit.
"Nous avons fouillé le château de fond en combles, dit McGonagall comme si elle pouvait lire dans ses pensées, mais nous n'avons rien trouvé.
-Ses affaires ?
-Tous les livres et son matériel sont dans son dortoir. Les seules choses qui semblent manquer sont sa cape et sa baguette magique.
-Qu'est-ce que ça veut dire ?
-Je ne sais pas, répondit la directrice d'un ton las. Soit il est sorti se promener et a fait une mauvaise rencontre, soit il est parti… La seule chose certaine, c'est qu'il n'est plus sur le domaine de Poudlard. Nous avons lancé tous les charmes de détection possibles et imaginables, et rien n'a fonctionné.
-Mes parents ? demanda soudain Rose.
-Ont été prévenus dès que nous avons constaté sa disparition. Votre père se charge d'avertir votre mère, qui était à une réunion à Londres. Ils ne devraient pas tarder.
-Qu'est-ce qu'on peut faire, Professeur ? Je veux partir le chercher !
-Rose, soupira MacGonagall, vous savez que c'est impossible. Je vous assure que le corps enseignant fait tout son possible pour retrouver votre petit frère.
-Et s'il ne veut pas être retrouvé ? Professeur, c'est mon frère, déclara Rose d'une voix larmoyante. Il a besoin de moi !
-Je ne le souhaite pas, mais si votre frère est en danger, je ne peux pas prendre le risque qu'il vous arrive la même chose.
-Et la Chambre des Secrets ? Vous avez regardé là aussi ?
-Comment connaissez-vous… Vos parents vous ont parlé de ça ?
-S'il vous plaît, répondez juste à ma question, sanglota Rose.
-C'est la première chose à laquelle nous avons pensé, mais il n'y avait rien. Le Basilic est mort depuis longtemps, et le dernier héritier de Salazar Serpentard aussi. La Chambre est vide.
-Professeur, vous vouliez nous voir ?"
Rose fit volte-face. Le Gang à Weasley au complet se tenait là, mal à l'aise. Flood fixait le sol, Eames se tordait les mains. Mais c'était Louis qui avait l'air le plus mal en point. Il avait perdu son habituelle moue arrogante. Ses cheveux roux ne flamboyaient plus du même éclat, et l'inquiétude se peignait sur son visage. Un tic nerveux l'agitait et il se mordillait la bouche à intervalle régulier. Une goutte de sang perlait à la commissure de ses lèvres. Il avait l'air pitoyable, mais cela ne parvint pas à éveiller un soupçon de pitié en Rose. Pire, le voir aussi misérable, dépossédé de sa superbe, la mit en colère. Il osait jouer la carte de l'inquiétude alors que - et Rose en était persuadée - il était la cause de la disparition d'Hugo ? Elle eut envie de le frapper et de faire disparaître cette angoisse feinte. Elle le haïssait.
"Professeur, c'est lui ! C'est de sa faute, s'exclama Rose en le pointant du doigt, je suis sûre que c'est de sa faute ! C'est lui qui a fait quelque chose à Hugo !
-Miss Granger…"
Mais Rose ne l'entendit pas. Elle était folle de rage. Louis croisa son regard et ce fut trop. Elle sentit la vague de colère la frapper de plein fouet et se jeta sur son cousin, le secouant dans tous les sens.
"QU'EST-CE QUE TU AS FAIT À MON FRÈRE ? IL EST OÙ ?
-Lâche-moi, gémit Louis, tu me fais mal !
-RÉPONDS ! QU'EST-CE QUE TU AS ENCORE FAIT À HUGO ?
-MISS GRANGER !"
Rose n'avait jamais entendu le professeur McGonagall élever la voix. La surprise lui fit lâcher le bras de Louis, qui recula d'un pas.
"Je sais que vous êtes inquiète, et que vous n'êtes pas dans votre état normal, mais je vais gérer moi-même cette discussion avec Monsieur Weasley et ses camarades, déclara McGonagall d'un ton sans appel. Vous pouvez rejoindre vos amis, je vous préviendrai si nous avons des nouvelles.
-Mais professeur…
-Maintenant, Miss Granger."
Rose s'écarta. Elle avait l'impression d'avoir pris un coup. Titubante, elle s'éloigna de quelques pas, regardant son cousin discuter avec leur directrice.
"Rose ?"
La jeune femme tourna la tête et se retrouva nez-à-nez avec Maggie.
"Pardon, je suis restée dehors un long moment, qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
-Hugo a disparu…
-Je sais, Damian m'a raconté, acquiesça Maggie. Elle a dit quoi, McGonagall ?
-Elle a prévenu mes parents, ils arrivent. Ils n'ont trouvé Hugo nulle-part au château, ils ont cherché partout…
-On va le retrouver."
Rose sentit les larmes monter d'un coup. Elle était épuisée. Maggie lui caressa la joue, compatissante, et elle se jeta dans ses bras. Rose se laissa aller tout son soûl. La mince barrière qui retenait encore ses pleurs avait cédé. Les sanglots lui serraient la gorge et de grosses larmes roulaient sur ses joues. Maggie lui effleurait les cheveux du bout des doigts.
"Ne t'en fais pas, on va le retrouver. Calme-toi, murmurait-elle à son oreille. Ça va aller."
Maggie lui prit la main et avec une grande douceur, l'entraîna vers le fond de la salle, où leurs amis les attendaient. Ils avaient tous l'air gêné, les bras ballants. En les apercevant, Rose sentit les larmes redoubler. Ils étaient aussi désemparés qu'elle. Elle n'eut même pas à parler. Lorsqu'elles arrivèrent à leur hauteur, d'un commun accord, ils la serrèrent tous dans leurs bras, formant un rempart qui l'abritait du reste du monde. Pendant un court moment, Rose resta au creux de cette étreinte chaude et familière.
"Bon, dit Damian lorsque Rose se redressa en reniflant, raconte-nous exactement ce qui se passe."
Une nouvelle fois, elle expliqua ce que McGonagall lui avait dit, la disparition d'Hugo et la certitude qu'elle avait de la culpabilité de Louis. Ses amis l'écoutaient avec attention, sans l'interrompre.
"Et maintenant, termina-t-elle, on doit passer la nuit ici, et je ne sais même pas où il est, ni s'il est en sécurité… McGonagall a été très claire, elle ne me laissera pas partir à sa recherche.
-Tes parents vont arriver, ils vont pouvoir participer aux recherches, eux, répondit Neela d'une voix douce. Tu peux leur faire confiance. Au fait, j'ai demandé à une fille de Serdaigle, Emily je crois, de récupérer tes affaires.
-Merci, dit Rose en reniflant une nouvelle fois, c'est sympa…
-Si tu veux, déclara Scorpius, hissé sur la pointe des pieds, je crois que McGonagall a terminé avec Louis. Je peux aller lui casser la tronche pour savoir si c'est de sa faute."
Rose eut un pauvre sourire. Maggie, en revanche, leva les yeux d'un coup et décocha un regard mauvais à Scorpius, qui le soutint.
"Je suis sérieux, Rose. Je me le suis déjà payé, et je le referai si tu crois que ça peut aider.
-En quoi ça aide, de tabasser ce pauvre mec ? lança Maggie, fulminante.
-Déjà il le mérite, répondit Scorpius d'une voix sèche, et surtout ça pourrait l'inciter à parler un peu plus que les menaces de McGonagall. Je ne me souviens pas qu'il se soit jamais arrêté après qu'elle l'ait menacé trois fois d'exclusion - et oui, je suis certain qu'elle l'a fait trois fois, je l'ai suffisamment entendu s'en vanter.
-En même temps si je me souviens bien, pendant un moment ça ne te gênait pas trop, renifla Maggie d'un ton méprisant.
-Ça suffit ! s'écria Rose en sentant la colère remonter en flèche. Ce qui ne m'aide pas, c'est que vous vous chamaillez comme des gamins ! Vous parlerez de vos problèmes quand on aura retrouvé mon frère !"
Maggie baissa les yeux, penaude. Scorpius détourna le regard. Rose se força à respirer, tentant par tous les moyens de retrouver son calme. Ses émotions étaient en vrac, et elle n'arrivait plus à distinguer les bonnes idées des mauvaises.
"Je ne vais pas lui casser la gueule, continua Rose, mais oui, je voudrais bien parler à Louis.
-Je viens avec toi, déclara Scorpius d'un ton sans appel.
-Moi aussi, ajouta Augustus en ramassant son sac. Eh, Weasley, appela-t-il à travers toute la Grande Salle, viens par ici !"
Rose se précipita à sa suite en le voyant foncer vers le petit groupe de sixième années qui s'était formé autour du Gang à Weasley. Quelques filles interrogeaient Louis, se demandant ce que leur directrice pouvait bien lui vouloir. "Elles vont être servies !" pensa Rose en serrant les dents.
"-Toi, lança-t-elle à Louis sans préambule, tu m'expliques tout de suite ce que tu as fait à mon petit frère !
-Et commence pas à raconter n'importe quoi, menaça Augustus.
-Mais je lui ai rien fait, à ton frère, gémit Louis en se recroquevillant, absolument rien ! Je l'ai pas vu de la journée, hier !
-Tu mens, siffla Rose.
-Non, il dit la vérité, s'interposa un des deux adolescents massifs qui lui servaient de garde du corps, on n'a pas croisé Hugo hier ! On a même fini par demander à des mecs de son groupe de Soins aux Créatures Magiques de lui balancer des Fangieux dessus, tellement on n'arrivait pas à mettre la main dessus !"
Rose resta interdite une seconde. Ce garçon était d'une bêtise abrutissante.
"Donc maintenant, quand ta victime préférée est introuvable, tu envoies des gens faire tes sales commissions à ta place ? explosa-t-elle en s'adressant à Louis. Tu es encore plus pitoyable que ce que je pensais !
-C'était une blague ! C'est bon, j'ai jamais voulu qu'il lui arrive quoi que ce soit, à ton frère !
-Une blague ?! Sérieusement ?! s'indigna Augustus. C'est une blague, ce qui se passe, là ? Tout le château qui cherche un môme de quinze ans parce que tu passes tes journées à le harceler ? Tu me répugnes. Viens Rose, on bouge. Il ne sait rien de plus, sinon il te le dirait. Il a tellement peur qu'il est à deux doigts de se pisser dessus."
Rose sentit que son ami lui attrapait le poignet, qu'une main bienveillante la tirait en arrière. Tout ce qu'elle voyait, c'était le visage de Louis, ses cheveux roux qui luissaient dans la lumière des bougies magiques flottant au-dessus d'eux, et le sourire moqueur qui se dessina sur son visage lorsqu'elle s'éloigna. Elle cria de rage, se débattant pour l'atteindre, mais Scorpius fut plus rapide. D'un mouvement fluide, comme si c'était la chose la plus naturelle qui soit, il écrasa son poing dans le visage satisfait de l'adolescent, écorchant au passage son rictus qui céda sa place à une grimace de douleur.
"On va gagner du temps, déclara Scorpius d'une voix forte. Je vais aller dire moi-même à McGonagall que je t'ai mis un pain. Tu sais quoi ? On va aller la voir ensemble, avec tes copains là, comme ça on ira encore plus vite. Mais tu fous la paix à Rose, comme tu foutras définitivement la paix à Hugo lorsqu'il reviendra au château. C'est clair ? Un seul regard dans sa direction et je t'en colle un autre. Allez, bouge !"
Il attrapa la manche de Louis et se dirigea d'un pas résolu vers la table des professeurs. Le groupe de sixième années qui entourait Louis et sa bande s'écarta en panique pour les laisser passer. Les trois crétins qui accompagnaient Louis partout les suivaient, forcés d'accélérer le pas tant Scorpius était rapide.
"Je crois qu'on s'est fait un vrai ami, souffla Augustus en les regardant partir. Je ne suis pas sûr que j'aurai eu le cran de faire ce qu'il vient de faire.
-Moi non-plus, répondit Rose à mi-voix, encore sous le choc. Mais il ne risque pas grand-chose, son père est au Conseil d'Administration de l'école. Ça devrait aller. Ça devrait aller, non ? interrogea-t-elle, une pointe d'anxiété dans la voix.
-Bien sûr que ça va aller, ne t'en fais pas. Il ne va pas se faire renvoyer pour ça. Et je suis assez d'accord avec lui, Louis méritait cette droite depuis un moment.
-C'est la deuxième qu'il lui met en quelques semaines…
-Il en méritait largement deux."
Pourtant, Rose ne ressentait aucun soulagement. Maggie avait raison, ça n'avait pas aidé. Pire, ça avait dû empirer les choses, et maintenant Scorpius allait sans aucun doute être puni. Peut-être même que les professeurs jugeraient le sujet assez sérieux pour prévenir ses parents. Rose renifla. Elle en doutait. Après tout, personne n'avait jamais trouvé que ce que Louis faisait subir à Hugo était assez important pour en informer ses propres parents. Elle regrettait un peu d'avoir promis à Hugo, lorsque ce sale type avait commencé à s'en prendre à lui alors qu'il était en troisième année, de ne rien dire. Elle avait tenu parole, mais n'avait jamais imaginé qu'ils en arriveraient là. Elle aurait pourtant eu l'occasion des dizaines de fois d'aborder le sujet avec sa mère, ou son père, et de dire que c'était leur cousin qui était responsable du mal-être d'Hugo. Rose se mordit la lèvre. Elle aurait dû… Elle aurait dû parler. Hugo lui en aurait voulu un temps, mais au moins il serait toujours ici.
La culpabilité lui enserra le cœur d'un coup, l'étouffant et menaçant de l'avaler toute entière.
"-Rose ? appela Augustus. Ça va ?
-C'est ma faute, murmura la jeune femme. C'est ma faute aussi si Hugo est parti.
-Quoi ? Non, bien sûr que non !
-Mais je n'ai rien dit à personne. J'ai gardé le secret. Personne n'en a jamais parlé, ni Albus, ni James, ni Lily… Personne n'a rien dit, alors qu'on savait tous. On est aussi responsables que Louis...
-Rose, écoute-moi. Tu n'as pas toujours assuré, mais ce n'est certainement pas ta faute. Tu as essayé de le protéger, je sais que tu as toujours voulu protéger Hugo, affirma Augustus en lui serrant la main. Et ça sert à rien de chercher des coupables maintenant. Ce qui importe, c'est de retrouver ton frère.
-Rose !"
La voix frêle lui fit tourner la tête. Au loin, surnageant au milieu d'une marée d'élèves qui peinaient à lui dégager un chemin, Albus l'appelait. Rose lança un regard à Augustus, qui fit un signe de tête et s'avança vers le jeune homme. Albus souffla en arrivant enfin à leur hauteur. Il était essoufflé comme s'il courait depuis dix bonnes minutes.
"-Al ? Tu étais où ? Tu l'as vu ?
-Attends… Ah…"
Albus avait du mal à reprendre son souffle. Chaque inspiration entamait un peu plus la patience de Rose, qui ne parvenait plus à se contenir.
"Al !
-Pardon ! J'étais à l'autre bout du château quand l'alarme s'est déclenchée, je viens d'arriver.
-Tu sais où il est ?
-Non, déclara Albus en se redressant, je ne sais pas où il est. Mais je sais qu'il est partit tout seul, et je sais comment.
-Quoi ?! Mais comment…
-Rose, l'interrompit Albus d'une voix grave, je suis désolé."
Albus parut incapable de soutenir son regard une seconde de plus. Il baissa les yeux au sol. Sa mine était sombre et il tapait le sol du pied tant il était nerveux.
"C'est de ma faute si Hugo est parti, lâcha-t-il enfin. C'est moi qui lui ai montré comment faire."
