The Sun, The Moon, Their Riot.

Après un instant d'intense torpeur, il ouvrit les yeux sur le monde. La première chose qu'il remarqua fut qu'il était entouré de neuf autres personnes, assises an tailleur à même le sol, les mains posées sur leurs genoux, tout comme lui. Il les observa une à une, détaillant les traits de leurs visages. La femme aux épais cheveux bruns en face de lui fut la première à ouvrir ses grands yeux sombres pour plonger son regard savant dans le sien. Les coins de ses lèvres s'étirèrent dans un sourire qui se voulait presque maternel, déclenchant en lui un sentiment de réconfort, calmant les craintes qu'il n'avait pas réalisé entretenir dans un coin de son esprit.

-Bienvenue, Druig, dit-elle avec un accent trainant et une voix grave, mais très féminine. Tu es le premier à t'éveiller.

Druig, c'est donc ainsi qu'il s'appelait. Ses yeux captèrent un mouvement sur sa droite, et il remarqua qu'une autre femme aux cheveux blancs commençait à bouger la tête en petits cercles, avant d'ouvrir ses yeux bleus et fixer un point droit devant elle. Un homme à la peau brune et au visage rectangulaire fut le prochain à remuer, puis ce fut au tour d'une enfant au nez retroussé.

-Thena, Kingo, Sprite. Bienvenue à vous, continua la femme, attirant l'attention des trois êtres sur elle.

Kingo et Sprite se dévisagèrent avant de regarder autour d'eux comme des nouveau-nés. Thena, elle, continuait de fixer l'autre femme, tel un soldat attendant des ordres. Deux hommes à la carrure imposante assis côte à côte se réveillèrent simultanément. L'un serra ses poings, l'autre étira ses doigts. L'un avait un visage très arrondi et une lueur sereine au fond de ses petits yeux plissés, l'autre semblait plus perdu, agitant sa tête de droite à gauche pour tenter de comprendre ce qu'il faisait ici.

-Gilgamesh, Phastos. Bienvenue.

Celui qui s'appelait Phastos tourna vivement la tête vers la femme qui le regardait avec bienveillance, l'observa quelques secondes avant de hocher lentement la tête en signe de reconnaissance hésitante. Il baissa ensuite les yeux vers ses mains et analysa méticuleusement ses doigts, là où la peau passait de sombre à clair, manipulant ses phalanges avec un intérêt nouveau, ce qui rappela à Druig que, lui aussi, avait un corps. Une fois sa curiosité piquée par cette soudaine réalisation, ce dernier baissa la tête et s'étudia timidement. Sa peau était très pâle, si bien qu'il lui était possible de voir de fins sillons bleus parcourir le dos de ses mains. Des veines, pensa-t-il, se demandant comment il connaissait tous ces nouveaux mots. Plongé dans ses pensées et dans la découverte de son propre corps, Druig rata le réveil de deux autres êtres.

-Sersi, Ikaris, je vous souhaite la bienvenue.

Druig releva la tête pour tenter d'apercevoir qui se nommait ainsi, et vit une femme très fine aux longs cheveux bruns ainsi qu'un jeune homme aux yeux bleus et aux cheveux blonds cendrés s'ajouter au groupe de personnes attelées à la tâche de comprendre silencieusement qui ils étaient et pourquoi ils étaient là.

Druig s'apprêtait à poser une question à la femme en face de lui, avant de se rendre compte que celle qui était assise à côté de lui était toujours plongée dans le même sommeil que celui dont ils s'étaient tous extirpés. Il décida que la question pouvait attendre quelques minutes, et que l'instant présent se prêtait plus à la regarder. Comparé aux autres personnes présentes dans cette pièce, elle avait un léger sourire ancré à ses lèvres alors qu'elle dormait, ses cils ressemblaient à des centaines de petites plumes noires déposées sur ses pommettes colorées d'un brun clair, laissant apparaître de légères taches de rousseur s'étendant jusqu'à l'arrête de son nez. Druig la trouvait magnifique avec son air apaisé même dans un tel état, et il se dit qu'il aurait pu l'observer ainsi des heures durant, si elle n'avait pas ouvert les yeux à cet instant précis pour révéler ses iris marrons brillant de curiosité, qui se dirigèrent naturellement vers la femme en face d'eux.

-Et enfin voici Makkari. Bienvenue parmi nous, accueillit la femme à l'autre bout de la pièce, agrémentant ses phrases de gestes coordonnés retranscrivant ce qu'elle avait dit pour que tous puissent comprendre. Je m'appelle Ajak, et nous avons tous une mission à accomplir sur la planète Terre.

Druig voyait les autres tourner timidement les uns autour des autres maintenant qu'ils étaient au courant de leur mission sur cette fameuse planète Terre. Cependant, l'éternel n'arrivait pas à se joindre à cette parade qu'il considérait sans importance. Faisant face à une vitre du Domo, il admirait les étoiles lointaines défiler autour d'eux, écoutant distraitement les voix de ses camarades.

-A quoi penses-tu que ressemblent les humains ? demanda l'homme s'appelant Phastos à celle qui se nommait Thena.

-Je n'en sais rien. Ajak nous a dit qu'ils nous ressemblaient. Tant qu'ils savent se défendre, ça me va, dit-elle avec un air songeur.

Druig laissa ses oreilles trainer un peu plus loin, là où deux éternels, la femme brune et le bel homme blond, se tenaient à l'écart.

-Je m'appelle Ikaris, fit la voix rauque mais non dénuée de douceur du blond.

-Je m'appelle Sersi, lui répondit une voix timide qui trahissait un début de sourire.

Quelque chose glissa dans l'esprit de Druig. Une sensation familière, une habitude, une aptitude. Il sentit les premiers frissons de la peau d'Ikaris, et l'excitation se répandre dans le ventre de Sersi. Il se mordit absentement la lèvre en pensant à quel point il serait simple pour lui de s'emparer de cette sensation, de les contrôler.

Il fut tiré de ses pensées par une présence qui se rapprocha de lui avec une fluidité aérienne. Il tourna la tête vers la silhouette apparaissant sur sa droite, celle de Makkari qui le regardait avec malice.

-Tu me sembles bien songeur, signa-t-elle. Tu ne te joins pas à nous ?

-Je ne crois pas que ma présence soit primordiale, dit Druig en haussant les épaules, prenant garde à bien faire face à l'éternelle pour qu'elle puisse lire sur ses lèvres.

Elle pencha la tête sur la gauche et l'observa en silence quelques instants.

-Tu es tout aussi important que nous, il ne faut pas que tu l'oublies, Druig.

Surpris de voir qu'elle se souvenait de son nom, Druig décida de se retourner dans le sens de Makkari pour faire face aux siens, qui commençaient à former trois groupes. Il vit Thena se mettre à rire avec assurance après une blague de Kingo, ses cheveux coulant sur ses épaules à chaque mouvement de tête, attirant le regard curieux de Gilgamesh. Il vit Ikaris discuter vivement avec Sprite qui, depuis quelques temps, ne cachait plus son enthousiasme à se retrouver près de l'homme blond. Il vit Phastos utiliser son pouvoir tout en conversant avec Sersi qui observait ses mains qui brillaient aussi d'une lueur dorée. Tous semblaient à l'aise dans ces échanges, à l'aise dans leur corps et à l'aise avec cette mission. Même Makkari à côté de lui ne semblait pas ressentir cet inconfort que lui ressentait en permanence.

-J'ai l'impression que vous avez tous un pouvoir plus utile que le mien, avoua-t-il avant de baisser la tête et fixer le sol anthracite de la salle de réunion. Créer ou défendre, c'est utile. Moi ? Je ne servirais qu'à les contrôler. C'est un rôle ingrat.

Il sentit un contact chaud sur son épaule, et releva la tête pour voir le regard attendri de Makkari, qui remontait lentement sa main jusqu'à son épaule, avant de la redescendre lentement jusqu'à son avant-bras. Elle recommença quelques fois, et ne se retira qu'une fois qu'elle voulut signer.

-Tu ne te rends pas compte d'à quel point tu es précieux et juste. Je sais que tu vas accomplir de grandes choses.

Quelque chose changea en Druig alors qu'il plongea son regard dans celui de la femme en face de lui. Depuis son réveil, il n'avait eu de cesse de ressentir les émotions de ses congénères et de vivre par procuration. A ce moment précis, il comprit qu'il n'avait pas à rester à l'écart, car si être des leurs signifiait pouvoir comprendre qui il était aux côtés de Makkari, cela valait le coup. Pris par une vague de soulagement, il sourit, et signa avec précaution, tentant de se rappeler les leçons d'Ajak en matière de signes :

-Merci, Makkari. Et si nous allions rejoindre les autres ?

Le regard de Makkari s'illumina, si bien que Druig put comparer l'éclat de ses yeux à celui des étoiles les plus chaudes de la galaxie qu'ils étaient en train de traverser, celles qu'il affectionnait particulièrement. Elle lui tendit la main, et il la prit avec une confiance nouvelle, pour que tous deux puissent partir vers le reste du groupe d'Éternels.

Cela faisait maintenant de nombreux mois terriens que les Éternels s'étaient installés auprès des humains. Les créateurs du groupe restaient au village pour leur apprendre les différentes méthodes d'agriculture et de forge de nouveaux outils nécessaires à leur évolution, tandis que le groupe de défenseurs s'attelait à protéger ledit village des attaques de Déviants. Druig aurait pensé que cette inaction l'aurait ennuyé à la longue, mais il y avait quelque chose de spécial dans le fait de creuser la terre de ses doigts entouré par d'autres êtres vivants, d'apprendre à les connaître, de ne pas avoir à constamment utiliser son pouvoir comme lors des premiers jours, quand les humains exprimaient trop de craintes et posaient trop de questions. Druig aimait la sensation de plénitude des jours chauds, lorsque le soleil se couchait sur le monde, colorant le ciel de cette teinte orangée se noyant dans le bleu azur. Il aimait frotter ses mains pleines de terre sur son bas en tissu rugueux offert par les humains, et voir ses créations pousser au fil des jours.

Ce matin-là, Druig était resté avec un groupe d'êtres humains assis d'autour d'un feu qui leur permettait de chauffer de l'eau avec diverses plantes aux propriétés apaisantes, un mélange qu'Ajak elle-même leur avait appris à préparer. Une vieille femme remplit un petit récipient en bois du fameux mélange et le tendit à un chasseur, qui se redressa et s'approcha de Druig pour lui offrir la boisson. Druig détailla le visage accueillant de l'homme en face de lui, avant de sourire et accepter le récipient. L'homme retourna vers la vieille femme, qui lui servit une autre boisson, puis revint s'assoir aux côtés de Druig tout en soufflant dessus d'une manière très humaine. L'Éternel laissa glisser son regard sur le chasseur, s'attardant sur une cicatrice qu'il arborait fièrement au visage. L'homme se rendit compte du regard posé sur lui, et tourna la tête vers Druig, pensant que ce dernier ne savait que faire de l'eau aux plantes.

-Il faut le boire comme ça, expliqua-t-il en portant le récipient en bois à ses lèvres.

Ne voulant pas admettre qu'il admirait cette création de la nature, Druig s'appliqua à imiter l'humain, goûtant à son tour la boisson. Il laissa les feuilles rouler sous sa langue, délivrant leur saveur à chaque gorgée de l'eau qui les accompagnait. Il fronça légèrement les sourcils, concentré sur le goût particulier mais pas désagréable, et finit par hocher la tête en signe d'approbation, ce qui lui valut un sourire radieux de la part du chasseur. Ils burent en silence après cela, observant les femmes en face d'eux tenter d'apprendre la langue des signes avec Makkari. Elle répétait le même signe avec patience, analysant avec attention les mains des femmes autour d'elle, prenant le temps de corriger celles qui rajoutaient un doigt ou omettaient un mouvement de la main. Alors qu'elle s'apprêtait à changer de signe, ses yeux croisèrent ceux de Druig. Un léger sourire amusé étira ses lèvres. Elle signa :

-Elles s'en sortent bien, elles sont appliquées.

-Elles ont le meilleur mentor, signa-t-il en retour.

Son sourire se fit plus présent tandis qu'elle retourna à son instruction. L'homme à côté de Druig le dévisagea avec intérêt, ses yeux faisant des aller-retours entre lui et Makkari.

-Elle est belle et forte. Chez nous, elle serait un très bon parti, affirma l'homme avec un ton approbateur.

-Un bon parti ?

-Pour la descendance.

-Ah, rit Druig, gêné. Pas de descendance chez nous.

-C'est bien dommage.

Le chasseur haussa les épaules et se leva, non sans tapoter amicalement l'épaule de Druig au passage. Une fois qu'il fut parti, Druig se surprit à rediriger son regard vers Makkari, qui s'était également levée, mettant fin à la session d'apprentissage des femmes. Le soleil commençait à se lever derrière elle, l'entourant d'un halo doré lui rappelant les légers filaments célestes lorsqu'elle utilisait son aptitude. Ses mouvements fluides s'étiraient sur le sol sous la forme d'une ombre longiligne. Belle et forte.

L'attention de Makkari fut de nouveau captée par Druig juste avant qu'elle ne parte. La femme posa ses grands yeux sur lui, et décida d'enjamber le tronc sur lequel elle s'était assise avec les autres femmes pour le rejoindre de l'autre côté du feu. Il se leva pour être à son niveau une fois qu'elle fut campée devant lui.

-Que vas-tu faire aujourd'hui ?

-Travailler avec les humains. Et toi ?
-Je dois aller sur la côte, un nouveau Déviant a été repéré. On se retrouve ce soir à l'endroit habituel ?
-Je t'attendrai, comme toujours, répondit Druig, baissant légèrement la tête pour être plus proche d'elle, sa voix presque un murmure.

Les yeux de Makkari parcoururent le visage de Druig, et ce dernier se demanda ce qu'elle cherchait dans ses traits. Il lui sembla qu'elle finit par trouver quelque chose qui lui plut, car l'éclat dans ses yeux se fit plus doux, plus familier.

-A ce soir, dans ce cas, signa-t-elle comme une promesse.

Druig pensait que Sersi était intéressante, sa bienveillance à l'égard des humains était sincère et son intérêt pour les merveilles de la Terre égalait le sien. Il se trouva ainsi à apprécier de plus en plus sa compagnie lors des déplacements des autres Éternels. Ils se retrouvaient souvent tous les deux comme à ce moment, assis sur de la roche surplombant une falaise, à quelques lieues du village. De là où ils étaient, il était possible de voir le vaste monde qu'il restait encore à découvrir, des plaines luxuriantes, des fleuves abondants ainsi que des forêts vierges. Druig repensa aux projets de Phastos concernant les humains, et ne put réprimer une moue de dégoût en pensant à tout ce gâchis futur.

-Penses-tu que les humains nous aimeront toujours autant une fois qu'il n'y aura plus de Déviants à combattre ? demanda Sersi tout en jouant avec un trèfle poussant dans la fente du rocher.

-Je pense qu'Ajak aura toujours la situation en main, et qu'elle s'assurera qu'ils nous aiment toujours, que ce soit avec la manière douce, ou la manière forte, répondit Druig en soupirant.
-Quelle est la manière douce ?

-Sprite et ses illusions, ainsi que ses contes et légendes à notre sujet.

-Et la manière forte ?

-Ce sera moi.

Sersi cessa de jouer avec le brin de verdure et tourna la tête vers Druig, l'étudiant avec attention. Druig se mit à réfléchir, et repensa à ce que Makkari lui avait dit sur le vaisseau : « Tu ne te rends pas compte d'à quel point tu es précieux et juste. Je sais que tu vas accomplir de grandes choses ». Penserait-elle encore qu'il soit quelqu'un de juste s'il devait se plier à la volonté d'Ajak et soumettre les Hommes ? Serait-ce une grande chose de les obliger, eux qui sont brillants de par leur libre arbitre ?

-À quoi penses-tu ? questionna Sersi au bout d'un long moment.
-À Makkari, avoua-t-il, ce qui fit réagir la femme brune, qui écarquilla les yeux d'étonnement.

-Tiens donc ?

-Je me demande ce qu'elle pense de moi.

Sersi gloussa légèrement, posant un coude sur son genou avant de venir reposer sa tête dans la paume de sa main, prenant un air particulier que Druig ne comprit que trop bien. Il sentit ses joues commencer à chauffer, et il se demanda si le soleil tapant en plein dans sa figure était vraiment en cause.

-Alors comme ça toi et Makkari…

-Nous sommes juste des amis, la coupa Druig en roulant des yeux.

-« oh, belle, belle Makkari ! Je ne peux résister à ton charme ! » se moqua-t-elle.

-Je t'en prie, ne dis pas un mot de plus. Tu parles comme les humains.

Un rire sincère se déploya de la gorge de Sersi, qui mit quelques temps à se calmer. Lorsque sa respiration redevint régulière, elle soupira longuement, tournant son visage vers l'immensité verte en contrebas.

-Tu sais, quand je vois l'infinité de ce monde, je ne peux m'empêcher de penser à Ikaris. J'ai l'impression qu'il peut voir tout ça en un rien de temps alors que moi je fais du sur place. Je ne me plains pas, loin de là, mais des fois j'aimerais tellement pouvoir faire tout ça avec lui.

-Au même rythme ?

-Exactement.

Druig hocha lentement la tête. Makkari avait été sa première amie dans le Domo, et il ne pouvait s'empêcher d'attendre son retour chaque soir avec impatience. Il savait que leur mission était très différente, et qu'elle vivait bien plus d'aventures que lui sur cette planète, mais c'était cette différence qu'il affectionnait tant chez elle.

Des bruits de pas rapides se firent entendre derrière eux, et Druig reconnut instantanément le rythme familier de Makkari. Cette dernière tapota ses épaules pour attirer son attention, et lui offrit son plus beau sourire. Elle leva les mains et les agita pour le saluer avec entrain, avant de se lancer dans une tirade sur leur rencontre avec un Déviant aux abords de la plage.

Alors qu'il la regardait parler, il se dit qu'il avait l'impression d'être la lune de son soleil, gravitant l'un autour de l'autre, se frôlant sans pour autant pouvoir se toucher. Il comprenait exactement ce que Sersi voulait dire quand elle disait qu'Ikaris semblait vivre bien plus vite qu'elle, mais dans son cas cela ne le gênait pas. Makkari était pleine de vie, curieuse de tout, prête à dévorer le monde d'un seul coup de dents. Elle lui rappelait que la vie était excitante. Belle, belle Makkari.

Lorsqu'elle eut fini de leur raconter le combat, elle tendit une main ouverte à Druig, qui la saisit pour se relever. Il ne l'avouerait jamais, mais il eut un mal fou à lâcher sa main une fois droit sur ses jambes.

-Montre-moi ce que tu as fait aujourd'hui ! Signa Makkari.

-Alors, je t'ai manqué ? Plaisanta Druig en esquissant un sourire taquin.

-Toujours, répondit son amie en soufflant d'amusement.

Il entoura le bras de l'Éternelle aux cheveux tressés du sien et s'éloigna du rebord de la falaise, non sans adresser un signe de la main à Sersi avant son départ. Alors qu'ils avançaient bras dessus bras dessous, il put entendre Sersi se parler à elle-même :

-Juste des amis, hein ?

Le soleil s'était couché depuis quelques heures sur la cité bâtie par les humains avec l'aide des Éternels. Avachi sur un fauteuil en pierre, Druig croqua à pleines dents dans un des grands biscuits secs que ses suiveurs avaient apporté dans son temple en guise de remerciement pour son assistance avec les récoltes de blé durant la journée. Il le mâchonna énergiquement, sous les yeux amusés de Kingo et Makkari.

-Tu t'es bien fait à la vie humaine à ce que je vois, commenta Kingo. Des millénaires de grignotage et tu gardes cette stature de gringalet, c'est fou.

-Je suis contente de ne pas avoir à entendre le bruit que fait cette bouche à l'heure actuelle, renchérit Makkari, croisant les bras tout en se mordant les lèvres pour s'empêcher de rire.

Druig lui envoya un baiser, qu'elle fit semblant d'attraper avec un air charmé. Kingo les dévisagea tour à tour, défait par ce qu'il venait de voir.

-Finalement, ça, c'est encore plus dégoûtant que de te regarder manger.

-T'es juste jaloux, rétorqua Druig, la bouche pleine, sans quitter Makkari des yeux.

-Tu m'as regardé ? Je n'ai rien à envier à personne.

Kingo leva les mains en l'air en signe de défaite, puis tourna les talons pour laisser ses deux amis tranquilles. Une fois que le temple fut redevenu calme, Makkari reprit son air sérieux.

-Je m'en fais pour Sprite, avoua-t-elle. Elle est plus triste ces derniers temps.

-Tu crois que ça a un rapport avec la mission ? Elle est de moins en moins bavarde durant les rassemblements…

-Que tu es naïf. C'est plus profond que ça.

Druig baissa les yeux et soupira. Son aptitude lui permettait de ressentir les ondes générées par les émotions, ce qui faisait toujours de lui le premier au courant des difficultés de ses congénères, Sprite comprise. Il était vrai que l'Éternelle ressentait une grande tristesse depuis plus d'un siècle, ainsi qu'une forme étrange de colère que Druig reconnaissait comme étant habituellement propre aux humains. Cependant, la fille ne voulait jamais en parler et, malgré leur proximité permanente, Druig ne faisait pas partie de son cercle restreint d'amis fidèles, à l'instar d'Ajak, Sersi et Ikaris. Il ne pouvait pas lui en vouloir, il voyait très bien ses regards méfiants dirigés vers sa personne, ainsi que sa distanciation progressive avec les humains au fil des siècles. Ils étaient les opposés l'un de l'autre, et plus le temps passait plus Druig s'en rendait compte. Tandis qu'elle agissait seulement pour le bien de la mission confiée par Arishem, lui avait appris à agir par implication pour le sort des humains, qu'il avait appris à affectionner. Druig se frotta le front absentement.

-J'aimerais bien l'aider, annonça-t-il sincèrement. Mais comment faire ?

-Peut-être qu'on pourrait organiser quelque chose pour lui remonter le moral ? Les humains l'adorent, et elle aime raconter des histoires. On pourrait faire ça dans la grande salle du temple de Thena ?

-Tu es sûre que ça ne va pas la démoraliser que tout le monde soit présent ?

-Ça ne coûte rien d'essayer. Elle ne nous parlera pas, et je doute qu'elle se décide à parler à Sersi et Ikaris, ou même à Ajak. Elle est très secrète.

Druig haussa les épaules, ne trouvant rien à redire au plan de Makkari. En effet, si cela pouvait aider un tant soit peu Sprite, une fête en son honneur sonnait comme une bonne idée.

À son retour de mission avec Ikaris, Thena avait fut enchantée par l'idée d'organiser une énième fête dans son temple, et relaya l'information aux autres Éternels avec plus de rapidité que ne l'aurait fait Druig avec ses pouvoirs, fait ne manquant pas de susciter du respect chez l'homme immortel. Ce dernier avait laissé Gilgamesh et ses admirateurs porter les massives tables en bois brut, tandis que les suiveuses de Kingo répétaient les pas de danse qu'elles avaient préparés pour l'occasion. Les suiveurs de Makkari, eux, apportaient la nourriture, échangeant des banalités enjouées avec ceux de Druig, de Phastos et de Sersi, prévoyant une plus grande quantité de nourriture pour la table destinée aux Éternels, car aucun Éternel n'avait eu le cœur de leur avouer qu'ils ne mangeaient que pour leur faire plaisir ou pour passer le temps. Enfin, les suiveurs d'Ikaris s'accordaient dans leur coin sur les chants gutturaux qu'ils allaient représenter durant la soirée.

Comme le voulait la tradition, les enfants et les femmes enceintes de la cité s'occupaient de Sprite jusqu'au début des festivités, la préparant dans ses plus beaux habits, la couvrant de bijoux faits de métaux précieux récoltés durant les quêtes d'expansion de territoire opérés par les différents chefs humains qui se succédaient au fil des générations. Ses yeux étaient légèrement couverts d'une poudre noire faite avec de la cendre, soulignant son regard juvénile. Elle arriva sur le dos d'un cheval blanc paré de peintures enfantines, l'air renfrogné malgré l'attention qui lui était portée. Lorsqu'elle descendit de sa monture au pied du palais, Ajak se mit à applaudir, faisant cliqueter ses gros bracelets en or, encourageant le peuple à accueillir l'Éternelle comme il se devait.

Les humains se mirent à acclamer Sprite, s'inclinant sur son passage comme ils avaient l'habitude de faire dans ce genre d'occasions, ce qui ne manquait jamais de faire sourire Druig. Il baissa respectueusement la tête alors que Sprite le dépassa, mais ne manqua pas l'air pincé sur son visage alors qu'elle passa devant ses autres congénères. Manqué, pensa-t-il, avant de suivre le pas de la plus petite Éternelle à l'intérieur du temple de Thena.

Gilgamesh poussa un éclat de rire sonore et frappa le bras de Druig dans son hilarité, faisant tomber la grenade que ce dernier était en train de manger. Sentant ses lèvres s'affaisser par déception, il regarda le pauvre fruit rouler sur le sol en pierre, et ses suiveurs se jeter dessus pour savoir qui aurait l'honneur d'en disposer. Il fut tenté de contrôler leur esprit pour les faire cesser cette course à l'adoration, mais se ravisa quand une pensée le traversa : J'aime leur libre arbitre.

Quelque chose fit remuer les humains au sol, tirant Druig de ses pensées. Une deuxième grenade venait de faire son apparition sur le sol du temple, et les suiveurs tentaient de l'attraper, en vain. Dès qu'un humain essayait de la toucher, la grenade se mettait à rouler plus loin, ou disparaissait pour réapparaître quelques pouces plus loin.

-Sprite, cesse donc d'importuner ces pauvres humains, gronda gentiment Ajak alors que les autres Éternels riaient de bon cœur à la blague de l'illusionniste.

-Mais regarde-les ! Ils sont à mourir de rire, rétorqua Sprite en jetant un regard satisfait à son groupe.

-C'est vrai qu'ils sont drôles, avoua Phastos en essuyant une larme de ses yeux brillants.
-Et vous êtes cruels, affirma Ajak sans dureté dans sa voix.

Sprite souffla comme une enfant à qui on avait retiré son jouet préféré, et défit l'illusion, laissant les hommes regarder bêtement autour d'eux dans l'espoir de comprendre. Ajak posa une main maternelle sur l'épaule de l'Éternelle, une lueur de fierté dans le regard. Druig examina ses suiveurs, qui riaient désormais de l'aspect cocasse de la situation, et se dit que ce peuple s'était, finalement, bien fait à eux.

-Je pense qu'il est temps de leur offrir une histoire, annonça Ajak.

-Une histoire, parfait ! J'ai hâte de voir quelles aventures nous attendent cette fois ! s'extasia Kingo, avant de s'éloigner pour prendre place sur un des sièges confortables.

Sprite acquiesça sérieusement et rejoignit le centre de la pièce tandis que les autres se dispersèrent pour trouver un coin à leur convenance pour le spectacle à venir. Sersi et Ikaris se tinrent au premier rang, collés l'un contre l'autre. Gilgamesh offrit son bras à Thena pour la conduire comme une reine vers les autres sièges disponibles, et Ajak et Phastos décidèrent de s'éloigner pour laisser place aux humains. Seuls restaient Druig et Makkari, la femme observant son ami avec attention alors que celui-ci se concentrait sur son aptitude. Bientôt, tous les yeux humains se mirent à briller, et tous se figèrent dans leur action.

Installez-vous confortablement pour l'histoire de Sprite, ordonna Druig silencieusement.

D'un même mouvement, les humains de la fête se rassemblèrent autour de l'Éternelle à la stature d'enfant, et ne la quittèrent pas de leurs grands yeux émerveillés. Satisfait de son effet, Druig invita Makkari à aller s'asseoir d'un geste poli de la main. La femme lui offrit un grand sourire et le suivit pour aller s'installer à même le sol au milieu des humains.

-Au commencement, il n'y avait que poussière…

La voix claire de Sprite emplit la salle silencieuse. Bientôt, les lumières des feux environnants se tamisèrent tandis que des figures sous forme de constellations se mirent à virevolter dans les airs, prenant vie pour agrémenter l'histoire onirique de la fille illusionniste. Druig était pris par l'histoire, regardant avec intérêt chaque personnage jouer son rôle dans une parodie d'un fait réel datant de quelques siècles auparavant, s'étant déroulé dans un tout autre continent que celui-ci. Assis en tailleur sur le sol, le manipulateur d'esprits se surprit à prendre en compte chaque détail de son corps touchant de près ou de loin son amie. Leur genou se frôlait à chaque soubresaut, et leur bras était fermement pressés depuis de nombreuses minutes. Une chaleur agréable se répandit en Druig, partant du bout de ses doigts pour filer dans les veines de son bras, allant jusqu'à son torse, puis descendant dans son ventre…

Il sentit un poids se déposer délicatement sur son épaule, manquant de le faire sursauter dans cet instant d'introspection un peu trop intime à son goût. Il tourna légèrement la tête et tomba sur l'odeur fleurie des cheveux de Makkari, qui continuait de regarder innocemment la pièce de Sprite tout en en respirant doucement. La chaleur étrange aurait pu continuer de se répandre dans le corps de Druig, mais quelque chose d'autre avait remplacé cette sensation : une certaine forme de paix intérieure, Il savait d'ores et déjà qu'il allait chérir cette sensation pour de nombreux millénaires. Au bout de quelques secondes d'hésitation, Druig posa timidement sa joue contre les épais cheveux bruns de Makkari et se laissa bercer par le moment, laissant son esprit voguer dans l'air avec le bateau lumineux créé par Sprite, l'odeur fleuri de la tête de Makkari l'emportant dans un monde fantastique.

Il ne sut jamais combien de temps l'histoire dura, mais une vague de déception l'envahit lorsque les acclamations se firent entendre dans la grande pièce. Quand le peuple commença à se lever, Makkari releva sa tête, laissant derrière elle un froid que rien n'aurait su réchauffer à part elle. Elle s'étira longuement, laissant ses yeux se fermer quelques instants, la coupant du monde. Druig en profita pour laisser ses lèvres bouger d'elles même : Tu es si belle.

-…Et donc je leur ai dit « le prix est peut-être élevé, mais je ne vends que des objets rares » ! s'exclama un marchand qui venait de s'installer à la table de Druig, Kingo et Phastos.

-Tu es donc un voleur, en conclut Druig, plus intéressé par sa grappe de raisin que pas l'histoire de l'homme en face de lui.

-Non monsieur, pas un voleur ! Un très bon vendeur.

-Quelle est la différence ? Fut un temps où les humains échangeaient d'égal à égal, un poisson pour un poisson. Pas un poisson pour une maison.

-On n'arrête pas le progrès, dit Phastos en haussant les épaules, plutôt diverti par l'interaction.

Makkari arriva sur eux comme une flèche, se frayant un chemin entre les humains, les bras chargés d'une malle en métal. Elle se posta devant la table et claqua la malle sur le bois, l'air victorieux. Druig délaissa enfin sa grappe de raisin pour parler à son amie :

-Ma belle, belle Makkari ! Qu'est-ce que c'est ?

-J'ai cherché des artefacts à échanger contre la tablette d'émeraude ! s'enthousiasma Makkari, les mains s'envolant comme des oiseaux sauvages dans son enthousiasme.

Sa curiosité piquée, l'Éternel se leva de son coin de table et s'approcha de Makkari pour étudier ce qui se trouvait dans la malle désormais ouverte. Des reliques de temps anciens jonchaient le bas de la malle, tandis que des objets plus précieux provenant du Domo avaient été posés au centre. Druig aurait pu dire quelque chose, mais décida de faire semblant d'approuver l'échange prévu pour voir jusqu'où l'interaction irait.

Makkari alla donc voir le marchand et son acolyte qui finissaient leur verre d'alcool, tandis que Druig s'adossa à un mur, assez loin pour ne pas être mêlé à leur histoire, mais assez proche pour observer ce qu'il se passait. Makkari commença à signer sa demande, ce qui ne manqua pas de perdre le marchant qui, de toute évidence, n'était pas d'ici.

-Qu'est-ce qu'elle dit la belle dame ? grogna-t-il en regardant son acolyte, ce qui ne manqua pas d'irriter Druig.

-Elle demande ce que tu veux pour ta tablette d'émeraude, répondit Druig.

-Ah, ça… Tout dépend ce qu'elle veut bien m'offrir.

Le regard lubrique de l'homme sembla passer au-dessus de l'attention de Makkari, mais il ne manqua pas de s'encocher directement dans celle de Druig.

-Elle possède des objets de grande valeur, répondit-il sans attendre que Makkari puisse répondre par elle-même.

-Je n'en doute pas. Qu'elle me les montre.

Makkari regarda Druig, avant de se retourner vers le marchand. Elle sortit de sa malle un objet très ancien, datant des premiers siècles de leur présence sur Terre. Elle le posa délicatement sur la table, et attendit patiemment le verdict du vendeur. L'homme fit semblant de prendre un air expert, et prit l'objet sans ménagement pour l'examiner de plus près.

-Intéressant, mais c'est du vu et revu cette pièce. J'en ai tous les deux jours. Quoi d'autre ?

Vexée mais déterminée, Makkari sortit un objet encore plus précieux entièrement fait en or de la malle. L'homme entreprit la même comédie d'étude de l'objet.

-Déjà mieux, mais assez commun quand on y pense. Vous n'avez rien d'un peu plus… Intéressant ? Cette tablette est inestimable.

-Si tant est que tu l'aies vraiment, marmonna Druig en regardant distraitement ses ongles.

-Je l'ai ! Elle est bien en sécurité, quelque part de secret où seul moi et mes amis proches pouvons la trouver.

-Oh ! S'extasia faussement Druig, le sourire aux lèvres. Tu veux dire dans ton derrière de voyou ?

-Okay, ce sera tout pour moi ! déclara Kingo en tapotant l'épaule de Phastos. On s'en va.

Les deux Éternels se levèrent de leur siège, Kingo secouant la tête et Phastos manquant de s'étouffer tellement il riait. Pendant ce temps, Makkari sortit un troisième objet de sa malle, une pièce obsolète du vaisseau que Phastos avait réparée il y avait de cela quelques semaines. La pièce était jolie, et ressemblait à une petite statuette en porcelaine qu'ils avaient pu découvrir lors de leur séjour en Chine quelques siècles auparavant. Le marchand l'examina avec plus d'attention que les deux autres pièces, intrigué par cette nouveauté.

-Voyons… Cette pièce est bien plus intéressante que les précédentes…Où l'avez-vous obtenue ?

Makkari se mit à signer, et Druig se fit un plaisir de traduire :

-C'est une pièce qui nous appartient depuis toujours. Tu n'en trouveras pas de pareille dans ce monde.

-Vous avez l'âme d'une vraie marchande, dites-moi. Mais elle ne vaut toujours pas ma tablette d'émeraude.

D'un geste concret, il reposa la pièce sur la table, et en profita pour s'accouder.

-J'attends quelque chose de plus intéressant, belle dame.

Makkari souffla, et tourna le dos au marchant pour chercher dans sa malle. Druig était à deux doigts de contrôler l'esprit de l'humain, mais un mouvement discret de sa part attira son attention. L'homme avait attrapé la pièce du Domo et commençait à la tirer doucement vers lui alors que son acolyte lui murmurait un plan à l'oreille. Sans interruption dans ses mouvements, Makkari se retourna et attrapa la main du marchand au vol, l'air furibond. Elle lui arracha l'objet des mains, et mit les deux autres en sécurité dans sa malle à l'aide de sa vitesse. Une fois ceci fait, elle signa et Druig traduisit à nouveau :

-Je sens toutes les vibrations autour de moi, y compris celles de vos voix de voleurs. Vous n'avez pas la tablette, alors rien de tout cela ne sera à vous.

Makkari tourna les talons et se rapprocha de Druig, sourcils froncés.

-Ils sont incroyables.

-Il est intéressé par autre chose, dit amèrement Druig.

-Il n'est pas mon style d'homme.

Un gros bruit se fit entendre sur leur gauche, signe d'une bagarre imminente. Deux hommes s'agrippèrent par le col de leur tunique et se mirent à se frapper avec de grands coups de points. Bientôt, d'autres hommes se mêlèrent à cette bagarre, et aucun Éternel à part Druig semblait faire attention à eux. Il s'excusa auprès de Makkari et avança vers les humains, logeant ses mains dans son dos avant de se concentrer. Ses yeux se focalisèrent sur le groupe de bagarreurs, qui cessèrent immédiatement tout mouvement. Soudain, ils se mirent à se gifler eux-mêmes, avant de rire et de s'enlacer comme de bons amis. Fier de son effet, Druig les regarda reprendre part aux festivités, tout en sentant Makkari venir à lui, posant une main ferme sur son épaule pour attirer son attention.

-Ajak a dit de ne pas interférer dans les conflits humains.

-Et Ajak a aussi dit que voler était très, très mal.

Makkari haussa un sourcil, et finit par hausser le deuxième lorsque Druig leva la pièce du vaisseau à sa hauteur. Vaincue, elle roula des yeux avant de signer :

-Je ne dis rien si tu ne dis rien.

-Parfait pour moi, répondit Druig, pas peu fier.

Ils se regardèrent durant quelques instants. Alors qu'il plongeait ses yeux dans ceux de Makkari, Druig se rendit compte que son cœur battait un peu plus vite qu'à l'habitude. Lorsqu'elle leva la tête en signe de défi amical, il en fit de même, et tenta de réprimer ce sentiment étrange s'emparant à nouveau de lui.

Rome était une ville magnifique, il fallait l'avouer. Le pic de la civilisation, un lieu presque égal à la Grèce en termes de lois, de politique et de philosophie de vie. La nourriture n'était pas répugnante, non plus.

Druig savait tout cela, mais ne pouvait empêcher la mélancolie de l'envahir à l'idée que les civilisations qu'il avait connues n'étaient plus. Les mœurs évoluaient, ainsi que la nature des relations humaines, qui devenaient de plus en plus compliquées. Il regrettait les temps sans distinction entre esclaves et citoyens, où la ligne était fine entre l'étranger et le Soi. Les humains se méfiaient désormais d'eux-mêmes, et semblaient courir à leur propre perte depuis déjà quelques siècles, avec leurs armes et leurs guerres de territoires sans fin.

Thena rejoignit Druig sur le balcon, un verre de bon vin à la main. Elle le tendit à l'Éternel avec un léger sourire dont elle seule avait le secret. Druig accepta le verre, et commença à le boire en regardant les étoiles dans le ciel nocturne. Les foyers de Rome s'éteignaient peu à peu au fil de la soirée, tandis que la fête battait son plein dans les appartements de Sersi et d'Ikaris, qui vivaient désormais leur idylle au grand jour. L'odeur entêtante du parfum de Thena rappela à Druig qu'il n'était pas seul dans sa contemplation, et que le silence était malvenu lors de célébrations. Alors qu'il s'apprêtait à prendre la parole, la femme blonde le devança.

-Te souviens-tu de nos premiers jours sur Terre ? demanda-t-elle pensivement.

-Je me souviens. Les humains ont bien évolué en quatre mille cinq cents ans.

-Ne penses-tu pas que nous aussi ?

Les yeux de Thena se tournèrent vers Ikaris et Sersi, qui dansaient ensemble au milieu de la salle, l'amour remplissant leurs regards entrelacés. Ils se tournaient autour en se tenant la main, bougeant au rythme de la balade jouée par les musiciens.

-Ils ont l'air heureux, commenta Druig en sirotant son verre de vin.

-Oh, ils le sont. Ikaris ne parle que d'elle en mission, c'en est presque écœurant.

-Les retards de Sersi sont si fréquents qu'on ne compte plus sur elle pour les rassemblements de Penseurs.

Thena rit doucement, ses yeux se plissant pour accompagner le reste de son visage. Thena était une très belle femme, et une amie fidèle, mais elle n'avait rien à voir avec la femme qui occupait toutes les pensées de l'Éternel. Tout ramenait toujours Druig à une seule et même personne : Makkari. Lorsqu'il tentait de se divertir loin de ses sentiments à son égard, un simple détail de son quotidien le ramenait à la réalité des choses : il était amoureux. Un sentiment qu'il avait toujours considéré humain s'était emparé de lui et ce, s'il était honnête avec lui-même, depuis la première seconde où il avait posé les yeux sur elle.

-Toi aussi tu as bien évolué, constata Thena d'une voix savante.

-Je ne vois pas de quoi tu parles ?

-Sous tes airs distants se cache un grand cœur, Druig. Malgré les apparences, tu as tant à offrir au monde. Et à ceux qui t'entourent.

Les yeux perçants de l'Éternelle blonde scrutaient ceux de Druig, qui tentait de ne rien laisser transparaitre de ses pensées. Ne pouvant soutenir ce regard plein de savoir plus longtemps, il baissa les yeux, ne manquant pas le rictus de sa congénère.

-Je pense qu'il n'y a rien de mal à apprendre des humains de temps à autres, continua-t-elle en se redressant pour s'apprêter à rejoindre les convives. Ne l'oublie pas, mon ami.

Elle marcha lentement vers la salle de réception, balançant ses hanches à chaque pas, ce qui ne capta pas l'attention de Druig, car son attention s'était portée sur Makkari, habillée d'une toge rouge carmin embellissant son teint. Son cœur rata un battement lorsqu'il la vit sourire, lorsqu'il vit ses mains s'animer pour parler à un humain aux boucles blondes qui se tenait un peu trop proche d'elle au goût de Druig.

L'homme répondit à Makkari en langue des signes, prenant le temps de bien accentuer chaque signe pour se faire comprendre. Ils étaient tous deux de profil, ainsi Druig put voir l'éclat particulier dans les yeux du romain, la légère fossette creusant sa joue alors qu'il rendait à l'Éternelle son sourire, se faisant légèrement plus charmeur qu'il ne le devait. Avec ses mains appliquées, il lui demanda si elle avait de quoi boire et manger, ce à quoi elle lui répondit qu'elle n'avait ni faim ni soif. Il lui demanda alors si elle avait envie de danser, et elle se mit à rire. Druig put sentir en lui les émotions de Makkari, la douce excitation, la curiosité, l'euphorie du moment. Il s'imagina le magnifique rire de la femme brune, et se mit à envier l'homme en face d'elle qui, lui, pouvait entendre ce rire libre. Avait-elle le même rire avec lui qu'elle avait avec Druig ?

Puis il se concentra sur l'homme, et le regretta aussitôt. Les intentions de l'hommes étaient claires : Son cœur battait vite, et son ventre se tordait d'envie pour Makkari. Son regard se perdit dans le vide quand il se rendit compte que, lui aussi, éprouvait des émotions qu'il n'arrivait pas à contrôler : il sentait l'amertume de son propre cœur, l'acidité de son propre estomac, mais rien ne faisait le poids contre la profonde lassitude de son âme.

Quand il se concentra à nouveau sur Makkari et le romain, il vit cette dernière rougir, sa peau fonçant joliment au niveau de ses joues, mettant en avant ses taches de rousseur. L'homme lui tendit le bras, sûrement pour la mener ailleurs, et quand Makkari le lui prit, la douleur de Druig fut insupportable et, comme ça, il perdit le contrôle.

Le romain rapprochait son visage de celui de l'Éternelle quand, tout à coup, il s'arrêta. Ses yeux se mirent à briller d'une lueur dorée, et son corps se raidit. Il se redressa vivement, et commença à se gifler furieusement à de nombreuses reprises, sous l'œil scandalisé de Makkari, et celui curieux du reste de l'assemblée, qui poussaient des cris de surprise, ou de choc. La musique emplissant la pièce cessa lorsque l'homme s'approcha d'un des murs en pierre et se frappa franchement la tête dessus. Bousculé par le coup, il recula, les mains de Makkari l'agrippant pour tenter de le secouer hors de la trance induite par Druig. L'homme saignait du front, et avait probablement le nez cassé aux vues de l'angle improbable qu'il avait pris. La tête de Makkari pivota vers Druig, le cherchant du regard à travers l'assemblée de personnes attendant de voir ce qu'il allait se passer ensuite. Une fois qu'elle l'eut trouvé, toujours adossé à la rambarde du balcon dans une position qui se voulait désinvolte, elle se fonça droit sur lui à allure humaine, mais Druig resta concentré sur l'homme qui se frappait tout seul.

Il sentit deux mains l'empoigner à chaque bras, et le secouer violement, et seulement là il regarda Makkari, qui n'avait jamais eu l'air aussi furieuse.

-Arrête ça, ordonna-t-elle à coups de gestes secs.

-Mais c'est amusant, regarde-le. Il fait l'idiot pour l'assemblée, ça pourrait être un concept pour les humains. Ils pourraient appeler ça, je ne sais pas… Un pitre ? Un drôle ? Non… Il faut un mot plus percutant…

-Je t'ai dit d'arrêter !

-Et si je n'ai pas envie ? demanda Druig, une pointe de défi dans la voix.

Druig ne vit pas le coup partir, et se le prit en pleine face. Le coup de poing avait été violent, assez pour le tirer de son contrôle mental, mais pas aussi fort qu'un coup que Makkari aurait porté à un Déviant. Il ouvrit les yeux et porta une main à son arcade à laquelle il sentait une chaleur inusuelle. Il y trouva une grande quantité de sang.

-Mais ça ne va pas ? S'exclama-t-il en regardant Makkari avec colère.

-C'est toi qui ne vas pas bien ! Qu'est-ce qui t'a pris !

-Je t'ai dit, c'est seulement pour rire !

-Tu brises des nez pour rire ? Je ne te reconnais plus Druig ! déclara Makkari, les larmes remplissant ses yeux.

-T'as qu'à retourner avec lui, tu semblais bien t'amuser, grogna Druig en se releva, se tenant toujours l'arcade.

-C'est sûr que ta compagnie est tellement agréable ces derniers temps ! signa-t-elle ironiquement, excédée par leur dispute.

Druig ne sut que répondre à cela. Il était vrai que sa compagnie était dure à supporter depuis qu'il avait réalisé ses sentiments pour Makkari. Seuls Kingo, Ajak et Thena semblaient faire avec ses humeurs, et cela dépendait des jours pour Kingo.

-Va-t'en, ordonna Makkari, se pinçant les lèvres pour retenir ses larmes. Je ne veux plus de toi ici.

-Très bien.

Druig se décolla de la rambarde, et marcha jusqu'à la sortie d'un pas déterminé, jetant son verre vide avec fureur. Sur son chemin, il croisa le romain qui se tenait le nez en gémissant de douleur, et le bouscula de l'épaule sans ménagement, ne manquant pas de lui lancer un regard noir au passage.

Lorsqu'il se retrouva dehors, un mal-être se répandit en lui, si intense qu'il dut fermer les yeux pour prendre un moment et tout intégrer. Il se souvint de ses actions, et des mots de Makkari. Je ne veux plus de toi ici.

Était-ce fini ? Avait-il été trop loin cette fois-ci, était-elle définitive ? Il songea à partir, à prendre une nouvelle civilisation et tout recommencer, loin des autres, loin de la mission. Ce n'était pas comme s'il avait une quelconque importance pour l'extermination des Déviants, et les Hommes s'accoutumaient bien aux Éternels. Ce n'était pas comme si Elle avait encore besoin de lui.

-Druig, attends !

La voix d'Ajak le tira de force hors de ses pensées sombres. Il fit volte-face et la dévisagea, sentant une humidité nouvelle dans ses yeux. Sa respiration se fit plus haletante, et ses pensées plus troubles. Il sentit une chaleur nouvelle couler le long de sa joue. Du sang ? Non… Une larme.

-En plus de quatre-mille ans, je ne t'ai jamais vu pleurer, murmura la femme en s'approchant. Viens avec moi, remettons de l'ordre dans tout ça, d'accord ?

Ajak lui tendit la main et, pour la première fois depuis plusieurs siècles, Druig la lui prit sans hésiter une seule seconde.

Les quartiers d'Ajak étaient recouverts d'œuvres d'art de l'empire romain, ainsi que de magnifiques draperies d'un bleu aqua parsemées de filaments dorés qu'elle possédait depuis deux millénaires, restaurés chaque siècle. Elle le fit s'asseoir sur un des sièges rembourrés que lui avait offert l'empereur après qu'elle ait guéri une de ses blessures de guerre qui le faisait souffrir, récoltant ainsi sa sympathie et sa gratitude. Elle s'installa à côté de lui, et prit délicatement sa tête entre ses doigts frais.

-Ce n'est pas joli à voir. Laisse-moi arranger ça.

Elle porta une main à sa blessure, et appuya dessus, ce qui envoya une décharge de douleur dans le corps de Druig. La douleur s'estompa doucement, et il sentit la plaie guérir en quelques secondes.

-Voilà qui est mieux. Maintenant… Veux-tu qu'on en parle ?

Druig ressentit une oppression dans sa poitrine, puis les larmes monter. Ajak l'enlaça.

-Est-ce que tu pourrais juste... Faire disparaître la douleur ? demanda-t-il, la lèvre tremblante.

-Oh, Druig… Ce que tu ressens, tu as le droit de le ressentir. Tu as le droit de souffrir, de pleurer.
-Je ne suis pas humain, je n'ai pas le droit. Tout ce qui importe, c'est la mission.

-Druig, il y a une vie en dehors de la mission. Tu n'es peut-être pas humain, mais tu es un individu vivant, et tu as des émotions, que tu le veuilles ou non. Tu es le mieux placé pour le savoir.

Druig fronça les sourcils.

-Je ne suis pas comme Ikaris, dit-il. Je ne sais pas faire tout ça.

-Être amoureux ?

Druig ne répondit pas, mais se dit que son silence valait bien un millier de mots. Ajak était un peu comme leur mère, et les connaissait mieux que personne. Elle ne faisait que le prouver une fois de plus.

-Tu es intelligent, tu sais ce qui est bon pour toi. Il faut juste l'accepter. Makkari est douce, et sensible. Parle-lui, elle saura t'écouter.

-Non, elle ne doit jamais savoir, s'il-te-plait ! supplia Druig, redressant vivement la tête.

-Pourquoi ça ?

-Parce qu'elle est inaccessible ! gémit-il. Elle est comme le Soleil, rien que la regarder… Ça me dépasse. Toutes ces émotions, ces sensations… C'est trop pour moi. Alors si en plus elle savait, ce serait comme si je devenais la Lune, elle passerait son temps à me fuir.

-Ou peut-être que, si on suit ta métaphore, vous êtes déjà la Lune et le Soleil, continuant de vous tourner autour durant des millénaires sans jamais vous toucher. Et c'est bien dommage, car les éclipses sont si belles.

Lorsqu'il rentra dans ses appartements quelques heures plus tard, Druig ne cessa de penser à ce qu'Ajak lui avait dit. Il enleva sa toge en quelques gestes, et enfila de vieux vêtements en tissu noir, vestiges d'une vie antérieure qui lui manquait de plus en plus. Une fois habillé, il sortit de sa chambre pour aller s'installer sur les marches devant chez lui, là où il était encore possible de voir la pleine lune régner sur la nuit. Il porta quelques quartiers d'orange à sa bouche, et les mâchonna lentement, appréciant leur jus avant de se mettre à parler au satellite de la Terre comme si elle pouvait l'entendre.

-Toi et moi, on se comprend, dit-il.

Alors qu'il engloutissait ses quartiers d'orange, Makkari apparut en bas des marches, la tête levée vers lui. Elle ne semblait pas ravie de le voir, mais la colère avait disparu de ses traits fins. Elle monta lentement les marches la séparant de Druig, et s'arrêta à quelques pas de lui. Elle aussi s'était changée, optant pour une robe pourpre simple aux manches longues.

-Tu t'es calmé ? demanda-t-elle.

-Oui.

-On peut parler ?

Druig haussa les épaules nonchalamment, mais lui fit tout de même signe de s'asseoir à côté de lui. Elle s'exécuta, se collant un peu plus que nécessaire à l'autre Éternel. Ils restèrent ainsi durant de longues minutes, à observer la lune et les étoiles, sans décrocher un seul mot. Makkari attendit patiemment que Druig ait fini d'éplucher une autre orange avant de lui prendre quelques quartiers pour les manger en même temps que lui, lui offrant un sourire poli dès que leurs regards se croisaient. Quand ils eurent fini cette petite comédie humaine, la femme reprit un air sérieux.

-Qu'est-ce qui t'a pris ce soir ? finit-elle par demander, allant droit au but.

-Je ne sais pas, mentit son ami.

-Je sais quand tu mens, espèce d'idiot. Dis-moi la vérité.

-J'ai peur, finit-il par avouer.

Makkari pivota son corps vers celui de Druig, et l'examina longuement avant de répondre.

-Depuis quand ?

-Je crois que j'ai toujours eu peur, dit-il pensivement. Peur que tu t'éloignes de moi. Je veux être seul parfois, mais seul avec toi, tu comprends ? Seul avec toi, toujours.

Le visage de Makkari se radoucit lorsqu'elle comprit ce que Druig lui signait. Elle entoura le corps de l'Éternel de ses bras, et posa son front contre sa tempe. La sensation du corps de la brune contre le sien réchauffa non seulement le corps de Druig, mais aussi son cœur. Il se laissa aller dans cette étreinte, et ne put s'empêcher d'en vouloir plus lorsqu'elle s'écarta pour parler à nouveau avec ses mains.

-On sera toujours ensemble. Nos cœurs et nos esprits sont liés, annonça-t-elle avec un magnifique sourire.

-C'est beau, très romantique, se moqua-t-il gentiment.

-Tais-toi, dit-elle en riant.

Ce n'était pas un de ses rires silencieux dont il avait l'habitude, c'était un vrai rire, de ceux qui lui permettaient d'entendre un fragment de sa voix claire. Ce rire, c'était un milliard de papillons lâchés dans son estomac. C'était un arrêt cardiaque, et une renaissance. Ce rire, c'était la plus belle chose qu'il avait entendu.

Pris de ce qu'il nomma plus tard une folie passagère, il enlaça Makkari avec la douceur d'un collectionneur pour une pièce inestimable. Alors que ses bras se refermaient sur le corps frêle de son amie, cette dernière eut un hoquet de surprise, puis un soupir de soulagement. Elle entoura Druig de ses bras avec la même précaution, et cacha son visage dans le creux de son cou, ses lèvres touchant la peau sensible. Druig déposa un baiser sur ses cheveux coiffés à la romaine, et ferma les yeux si fort qu'il put voir des étoiles derrière ses paupières closes. Il contempla l'éventualité de tout révéler à Makkari, de se redresser juste assez pour plonger ses yeux dans les siens, avant de capturer ses lèvres dans un baiser, comme les humains le faisaient. Vivre cette part d'humanité dont lui avait parlé Ajak. Mais la peur était ce monstre vorace se nourrissant de tels espoirs, de telles fantaisies. Alors il resta immobile. Pas aujourd'hui, supplia-t-il l'univers. Laissez-moi encore un peu de temps.

Le monde était un arc-en-ciel ce jour-là. La musique battait son plein, les humains parés de saris colorés dansaient tous en jetant des pétales de fleurs dans la salle de cérémonie, et tout le monde riait de bon cœur, laissant la joie du moment emplir leur univers.

Ce jour était réservé au mariage de Sersi et d'Ikaris. C'était un jour unique, une première dans la vie des Éternels. Tous s'étaient rassemblés au premier rang pour être témoins de l'échange de vœux des futurs mariés. Avant de les rejoindre, Druig avait attrapé une mangue pelée, la cachant derrière son dos pour ne pas qu'Ajak l'attrape en train de grignoter pendant un moment aussi important. Il se cala à côté de Makkari, qui lui sourit d'une manière complice quand elle remarqua le fruit dans sa main droite.

Druig jeta un coup d'œil aux autres éternels. Makkari avait une main posée sur l'épaule d'Ajak, qui avait les yeux fixés sur Sersi et Ikaris, sa paume collée contre son cœur et son visage irradiant d'amour maternel. Phastos avait entouré Gilgamesh de son bras, et retenait tant bien que mal ses larmes de bonheur. Gilgamesh, lui, respirait la fierté, si bien qu'il avait le torse bombé. Toujours aussi belle et sereine, Thena se tenait de côté, observant les jeunes mariés avec le sourire d'une femme fière. Kingo, lui, avait joint ses mains et avait des étoiles dans les yeux. Depuis qu'ils s'étaient installés en Inde, l'homme avait adopté ce bonheur environnant et cette aisance, le rendant plus aimable, et aussi plus proche des humains. Les hommes voulaient lui ressembler, les femmes tombaient à ses pieds. Parfois, l'inverse était possible, et cela plaisait tout autant à l'Éternel à la peau brune.

Puis revint l'amertume et le dégoût. Au début, Druig ne sentit qu'un faible soupçon de désespoir, qui se transforma en vague de rage dévastatrice. Inquiet, il chercha sur les visages de ses congénères qui pouvait ressentir ce mélange douloureux, et tomba sur la seule Éternelle qu'il n'avait pas pris le temps de regarder : Sprite.

Sprite était immobile, comme une statue grecque. Sa posture se voulait distante, faussement neutre, mais Druig arrivait à percer à travers cette carapace. Elle souffrait, tellement qu'il lui était dur de penser à autre chose. Instinctivement, Druig chercha à se raccrocher à quelque chose de réel, quelque chose qui arrivait à le calmer. Sa main libre bougea, et ses doigts frôlèrent ceux de Makkari. Cette fois-ci, il les manipula avec plus de détermination, et laissa ses phalanges glisser entre celles de la femme, qui se laissa faire. De son pouce, elle caressa le dos de la main de Druig, ce qui envoya de légers frissons remonter le long du bras de ce dernier. Il sentit ses lèvres s'étirer face au soulagement d'avoir ce contact, même minime, pour le distraire de la douleur de Sprite.

Face à eux, Ikaris promit à Sersi de l'aimer pour l'éternité, de la chérir et de la protéger. Son sourire était sincère, ses yeux brillants d'amour, sa maitrise de la langue approximative. À côté de lui, Makkari tourna la tête pour le regarder.

-Tout va bien ?

Druig savait que son aptitude créait un lien inexplicable entre lui et chaque personne qu'il croisait. Grâce à lui, il pouvait comprendre et mieux appréhender ses amis, mais rien ne l'autorisait à trahir Sprite et révéler au monde ses sentiments pour Ikaris, même à Makkari. Il décida donc de sourire tendrement, de hocher la tête, avant de tourner son regard sur Sersi, qui posait ses mains sur les tempes d'Ikaris pour lui promettre amour et fidélité.

Alors vint le monstre, le terrible rapace se délectant de la peur de Druig. Il se reput de son image mentale, celle dans laquelle il dansait avec Makkari à leur propre mariage, ressemblant fortement à celui de ses amis, celle dans laquelle son cœur battait à l'unisson avec celui de la femme brune alors qu'ils échangeaient leurs propres vœux.

Cependant, cette fois-ci, Druig trouva dans les yeux bruns de Makkari les armes nécessaires pour combattre ce monstre. Le courage effaça le reste alors qu'il signa, tout en murmurant :

-Un jour, ce sera toi et moi.

Makkari pencha la tête sur le côté et l'observa silencieusement durant un court instant qui ressembla fortement à l'éternité pour Druig, avant d'élargir son sourire, et glisser sa main dans celle de Druig.

Peut-être que ce monstre n'était pas si imposant, finalement.

Le feu se répandait à une vitesse folle là où Druig avait vécu ce qui ressemblait le plus à une vie d'humain, ravageant tout sur son passage. La fumée épaisse s'élevait jusqu'au ciel noir, couvrant les étoiles de leur présage funeste, tandis que les hurlements et coups de feu emplissaient l'air de l'Amazonie. L'ordre était de ne pas intervenir mais, cette nuit-là, personne n'eut à cœur d'obéir à Ajak.

Druig et Makkari s'étaient séparés des autres dans l'espoir vain de sauver quelques villageois de l'invasion. Alors que les colons détruisaient les bâtiments sacrés, Makkari déraillait leurs armes, donnant de l'avance aux femmes et aux enfants voulant s'échapper au plus vite. Elle courait aussi vite qu'elle le pouvait à travers les décombres, rassemblant les enfants à l'entrée du village avant de les inciter à s'enfoncer dans la forêt pour la nuit, car tout était plus sûr que Tenochtitlan.

Druig ne savait plus où donner de la tête. Dès qu'il le pouvait, il obligeait un soldat à rebrousser chemin, mais ils étaient trop nombreux et trop dispersés, et voir son monde s'écrouler n'aidait en rien. Alors qu'il contrôlait l'esprit d'un garde ennemi, un allié humain courut vers lui, une hache ensanglantée à la main, sueur au front.

-Ils sont trop nombreux, et je ne retrouve pas ma famille !

-Ne t'en fais pas, j'ai vu Makkari escorter ta fille à l'entrée du village. Rejoins-les maintenant !

-Pas sans toi ! cria l'homme en posant sa main sur l'avant-bras de l'Éternel dans un geste fraternel.

Druig cessa de contrôler les esprits durant un court instant pour dévisager l'homme qui, au fil de deux décennies, était devenu un fidèle ami et, même s'il n'était pas le premier humain à gagner ce titre, il était sûrement celui qu'il avait le plus affectionné.

-Je peux survivre. Rejoins ta famille, insista-t-il.

-Les frères de chasse ne se séparent pas. Tu comptes autant que ma famille alors, si je pars, ce sera pour te ramener à la tienne !

Druig pencha la tête vers le sol, sentant le désespoir l'envahir. Il savait très bien ce qui les attendaient contre ces hommes et leur technologie destructrice. Il l'avait vu que trop de fois, dans trop de continents différents. Seule la mort attendait cet homme honnête.

-Très bien, céda-t-il. Approche-toi de moi, et protège mes arrières.

Et l'homme s'exécuta, avec une confiance aveugle en cet être doté de pouvoirs qui surpassaient sa compréhension, cet être qui ne vieillissait pas mais qu'il appelait tout de même « frère ». De sa hache, il acheva des ennemis, évitant de justesse les balles de leurs fusils lorsque Druig ne pouvait dévier leur trajectoire.

Mais la nature rappelait toujours ses créatures à la terre, et il ne fallut qu'un simple moment d'inattention de la part de l'Éternel pour ne pas voir que l'ennemi possédait une lame assez longue pour se loger entre les côtes de son ami, finissant son chemin en plein dans son cœur. Il ne s'en rendit compte qu'une fois le râle plaintif de l'homme s'élevant dans le ciel nocturne, si discret, et pourtant assourdissant pour Druig.

Le monde s'arrêta lorsqu'il posa un genou à terre, seulement soutenu par la lame du conquérant victorieux. Druig ne s'entendit pas hurler, et ne sentit pas ses pieds s'envoler pour atteindre les deux hommes en trois longues enjambées. Il tira de force l'ennemi loin de son ami, prenant soin de ne pas retirer le poignard de la plaie. La rage l'aveugla lorsqu'il posa les yeux sur l'homme au teint blafard devant lui, si bien qu'il ne comprit pas tout de suite pourquoi ses yeux s'illuminaient.

Il vit l'homme résister contre le contrôle mental de Druig, de grosses gouttes de sueur perlant sur son front paré d'un chapeau blanc, alors que ses mains agrippaient son arme pour la retourner contre lui. Ses yeux lumineux pleuraient quand il tira. Ôté de sa vie, son corps s'écroula au sol.

L'attention de Druig se porta sur son ami, qui commençait à avoir des difficultés pour respirer. Ses yeux étaient vitreux, se perdant dans le vide entre deux instants de lucidité.

-Druig… gémit-il.

-Je vais te tirer de là, mon ami. Tiens bon !

Affolé, Druig passa le bras de l'homme autour de ses épaules, agrippant sa main pour le soutenir de tout son poids. Il se releva tant bien que mal, et se mit à marcher, déterminé à aider cet homme. Ils traversèrent le village avec une lenteur douloureuse, chaque pas semblant plus les éloigner du but que les en rapprocher. Druig ne pensait plus aux ennemis lorsqu'il atteignit la forêt, il ne pensait qu'à Ajak et à son aide précieuse.

Makkari et Thena arrivèrent sur sa droite. La femme brune avait des larmes dévalant ses joues, tandis que Thena arborait ce visage impassible qu'elle avait toujours eu dans des temps de crise. Cependant, elle semblait ailleurs, comme si quelque chose de plus profond la préoccupait. Makkari prit sur elle de sécher ses larmes et de venir aider Druig à porter l'homme jusqu'à Ajak, qui les attendait plus loin, près d'un ruisseau.

-Je vous avais dit de ne pas interférer avec les affaires humaines, réprimanda tristement Ajak en les voyant arriver avec l'ami de Druig à bout de bras.

-Je t'en prie, il m'a aidé à combattre les ennemis, sauve-le ! supplia Druig en posant délicatement l'homme sur le dos, en faisant attention à ne pas remuer le poignard avec un geste brusque.

-Ce n'est pas ta guerre, Druig.

-C'est mon ami !

-C'est un humain.

-Depuis quand cela veut-dire qu'ils ne méritent pas d'être sauvés ?!

Sa gorge s'irrita tant il criait. Les poings étaient serrés contre le torse de l'homme, qui soufflait doucement pour tenter de faire passer la douleur.

-Druig… On ne peut pas interférer avec les histoires humaines.

-Cette mission n'a aucun sens, dans ce cas.

-Druig… murmura l'homme dont les derniers instants s'annonçaient comme étant imminents.

L'Éternel tourna vivement la tête vers son ami, qui le regardait avec de grands yeux paniqués.

-Ma fille…

Druig jeta un coup d'œil à Makkari, qui suivait la conversation avec beaucoup d'implication.

-En sécurité, répondit-elle.

-Elle est en sécurité, répéta Druig avec un sourire triste. Je suis tellement désolé, mon frère.

-Tout va bien. Si elle va bien, alors tout va bien. Elle porte le futur de notre cité en elle, peu importe où elle ira.

Druig sentit les larmes monter. Il posa son front contre celui de l'homme, qui continuait de chuchoter :

-Dis-moi ce qu'il y a après cette vie, être céleste.

-Je ne sais pas, je n'en sais rien du tout, je suis désolé… répondit honnêtement Druig.

Les larmes coulèrent directement sur le visage de son frère humain, alors il se redressa, pour poser ses yeux sur Ajak qui, elle aussi, se retenait de pleurer.

-Ajak, soigne-le.

-Je ne peux pas. C'est contre l'intérêt de…

-Ce n'est qu'un seul humain ! Il a une famille, une fille qui a besoin de lui !

-Druig, l'appela Thena.

-Il est si jeune, il a encore tant à vivre.

-Druig… fit Ajak, qui regardait un point au sol derrière Druig.

-Tu as laissé des tyrans vivre, tu as soigné des empereurs ! Pourquoi pas lui ?

-Druig ! C'est fini, annonça Thena.

Le sang de Druig se glaça. Il pivota son corps vers son ami et le vit là, gisant au sol, les yeux clos, un léger sourire aux lèvres. Druig secoua lentement la tête.

-Non, non, non….

Makkari vint lentement à lui, posant un genou au sol, prenant une des mains de l'humain dans la sienne. Elle ferma les yeux un long moment, avant de les rouvrir et dire à son corps sans vie :

-Merci.

Quand Thena perdit l'esprit, elle fut assommée et apportée en haut du temple dédié aux Éternels. Sois fort avait dit Makkari à Druig, mais il se remémorait le déroulé de cette nuit tragique encore et encore, et il savait qu'il n'avait plus envie d'être fort. Il l'avait été trop souvent, et ce soir la lassitude s'était emparée de son cœur.

Il s'était adossé au mur du temple en attendant que Thena ne se réveille, jouant machinalement avec ses doigts pour faire passer le temps. Il écoutait à peine les histoires d'Ajak à propos du Mahd Wy'ry, les plans d'Ikaris pour leur prochaine destination, ou encore les inquiétudes de Phastos sur l'emploi de son aptitude par les humains. Quand Thena se réveilla, la pièce redevint silencieuse, et tous les yeux se rivèrent sur elle.

-Je ne veux pas qu'on efface ma mémoire, pleura-t-elle. Je veux me souvenir de ce qu'était ma vie, je ne veux pas oublier ce que j'ai vécu avec vous.

Ses yeux larmoyants cherchèrent un quelconque soutien dans l'assemblée, mais personne ne répondit à son appel. Elle finit par croiser le regard de Druig, qui se sentait de plus en plus las.

-S'il vous plait, implora-t-elle.

Druig savait qu'il était temps de mettre fin à cette comédie. Il ne voulait pas que Thena souffre, et il n'y avait qu'un seul moyen de faire voir la réalité des choses à Ajak. Il décida de partir, et de prendre les humains qu'il restait avec lui.

-De toute façon, cette mission n'a plus de sens. Les Déviants ont été tués, et le monde court à sa perte alors que j'aurais pu empêcher ça au moins une centaine de fois, avait-t-il dit en fixant les océans bleus d'Ikaris avec froideur.

Ajak resta muette, tandis qu'Ikaris le menaça.

-Si tu pars…

-Alors quoi ? Tu me tueras ? À la bonne heure.

Il regarda une dernière fois ses congénères. Gilgamesh avait posé une main réconfortante sur l'épaule de Thena, lui murmurant Je vais rester avec toi encore et encore. Thena regardait Druig avec un mélange de tristesse, de compassion et de reconnaissance pour ce qu'il venait de faire. Sprite semblait contrariée, et légèrement paniquée. Sersi et Phastos arboraient la même expression d'angoisse profonde Sersi se tenant fermement les bras comme une étreinte. Ajak semblait vouloir le retenir du plus profond de son âme, mais il était lisible dans ses yeux qu'elle savait qu'elle en était incapable cette fois. Kingo n'osait même pas le regarder, pourtant la déception se lisait sur chacun de ses traits. Ikaris, lui, ne montrait que de la colère et du ressentiment, comme le bon soldat d'Arishem qu'il était.

Et enfin, Makkari. La si belle Makkari avait le visage dévasté par les larmes. Quand elle vit qu'il la regardait enfin, elle se jeta à son cou pour l'enlacer avec désespoir. Druig n'eut pas le courage de lui retourner son étreinte, car il savait qu'il n'aurait plus la force de partir s'il le faisait. Lorsqu'elle se dégagea, elle signa rapidement, comme si les mots s'évaporaient de ses mains :

-Ne pars pas, j'ai besoin de toi.

-Makkari, je ne peux pas rester, chuchota-t-il pour que seule elle puisse lire ses lèvres. Quelle différence, que je sois là ou pas ?

Elle hoqueta, et se cacha les yeux pour continuer de pleurer en silence. Il approcha ses lèvres de son front et y déposa un baiser d'adieu, avant de tourner les talons et rejoindre les hommes immobiles qui l'attendaient dehors, prêts à lui obéir.

Il avait marché pendant plus de deux heures, bercé par le pas régulier des hommes derrière lui avant qu'un flash lumineux n'apparaisse sur sa droite. Sur la défensive, Druig ordonna aux hommes de braquer leurs armes restantes sur le nouvel arrivant, avant de se rendre compte que ce n'était que Makkari. Elle se planta face à lui, plongeant ses yeux dans les siens.

-Pourquoi es-tu là ? demanda Druig sans animosité.

-Je te l'ai dit, j'ai besoin de toi. Alors je pars avec toi.

Druig ne put retenir son soulagement, et s'avança pour l'étreindre de toutes ses forces. Elle passa ses mains dans son dos, caressant doucement ses omoplates en faisant de légers cercles qui détendaient Druig, rendant la soirée un peu plus supportable. Ils se séparèrent après un long instant, les yeux humides.

-Allons-y, trouvons notre nouveau foyer.

Les années passèrent tel un claquement de doigts, défilant au gré des levers et couchers de soleil comme elles le faisaient depuis l'aube des temps. Les hommes avaient établi leur village dans la forêt à quelques jours de marche de la cité déchue, avec Druig à leur tête. Il avait instillé en son nouveau peuple un respect inébranlable pour la juste valeur de la vie, mais également un amour inconditionnel pour son prochain. Il n'avait pas fait de distinction de camp lorsqu'il avait pris possession des esprits des combattants, et avait emmené avec lui autant d'amazoniens que de conquérants, et mettait un point d'honneur à ce qu'ils interagissent, construisant le village ensemble chaque jour et partageant leurs repas chaque soir.

Il était évident pour Druig que Makkari se sentait perdue face à tous ces changements, ces humains ne répondant plus de leur libre arbitre, formant une société pacifiste et, Druig devait l'admettre, quelque peu monotone. Mais cela lui convenait, lui qui n'avait jamais apprécié leurs conflits futiles.

Depuis deux ans, il était fréquent que la femme brune rejoigne Druig dans son abri la nuit, ses pas aussi légers que le vent pour ne pas réveiller le village endormi. Druig l'attendait toujours, assis en tailleur sur la paille lui servant de lit. Quand leurs yeux se croisaient, il y avait de la tendresse, mais aussi de la prudence, quelque chose de peu agréable qu'il n'y avait pas avant dans leur dynamique. La maladresse dans leurs mouvements alors qu'ils bougeaient l'un autour de l'autre pour se préparer pour la nuit à venir était également nouvelle. Ils n'avaient jamais été complètement seuls ensembles avant ces trente dernières années, ni aussi libres. Ils se retrouvaient là, sans ordres, sans mission, sans but. Juste deux êtres vivants dotés de capacités hors normes, à la tête d'un village entier.

Makkari arriva un peu plus tard qu'à son habitude ce soir-là, marchant sur la pointe des pieds comme si elle craignait que Druig se soit endormi. Si elle avait pu faire un tour dans l'esprit de l'Éternel, elle aurait su qu'il lui était impossible de trouver le sommeil sans elle depuis qu'ils avaient quitté la cité.

Elle le regarda avec ce même regard mystérieux qu'elle arborait depuis trente ans, et s'approcha jusqu'à se retrouver face à lui. Là, elle s'agenouilla à même le sol, et posa une main à la naissance du cou de Druig, pour le caresser doucement de son pouce. Druig ferma les yeux et expira longuement par le nez, son esprit se baignant dans le contact de la peau froide de Makkari contre la sienne. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il vit le regard inquiet de l'Éternelle qu'il aimait, mais cette dernière ne se retira pas pour parler, alors il décida de faire de même.

Ils bougèrent en rythme, s'allongeant sur la paille pour se retrouver face à face dans l'obscurité, faiblement éclairés par la lune décroissante dont les rayons passaient à travers la fenêtre. Les doigts de Makkari trouvèrent le visage de Druig et se mirent à caresser ses traits, laissant derrière eux de petites étincelles crépitant sous la peau de l'Éternel. Elle passa lentement sur ses pommettes, sur son front, pour finir par descendre l'arrête de son nez, comme de l'eau ruisselant sur son visage. La main de Druig, elle, se fraya un chemin jusqu'à la hanche de Makkari, épousant sa forme comme si elle était faite pour reposer là pour toujours.

Leurs nuits étaient toujours faites de douceur, ces moments gardés secret par les ténèbres étaient magiques aux yeux de Druig. Embrumé par la tendresse de Makkari et par la fatigue de garder autant d'esprits sous contrôle, Druig laissa ses lèvres bouger sans pour autant laisser passer de bruit :

-Tu es tout pour moi.

Il ne savait pas si la luminosité de son abri était suffisante pour que Makkari puisse lire sur ses lèvres, mais il savait qu'elle le regardait dans la pénombre. Les mains de la brune passèrent dans ses cheveux, frottant légèrement son cuir chevelu, lui procurant d'étranges frissons qu'il n'avait jamais ressentis auparavant. Une chaleur cependant familière s'empara de lui, mais il savait que ce soir n'était pas propice à ce genre d'expériences. Ses propres mains glissèrent jusqu'au dos de Makkari, l'attirant encore plus près de lui, plus conscient de son corps que jamais. Son amie laissa tomber ses mains sur sa nuque, puis elle colla son front contre son torse, avant de fermer les yeux.

Il se réveilla le lendemain matin dans un lit vide, comme à chaque fois. Il prit quelques minutes pour lui, à contempler le toit en bois de son abri, et écouter tranquillement le chant des oiseaux exotiques. Il ne décida de se lever que lorsque les humains commencèrent à sortir de leurs baraquements, les enfants courant à travers le village en riant tandis que les hommes et femmes compétentes préparaient à manger avec ce qu'ils avaient sous la main.

En sortant de son abri, Druig aperçut Makkari se promenant à travers la danse machinale des humains préparant les ingrédients pour le repas. Elle semblait plongée dans ses pensées alors qu'elle les observait, mordant l'intérieur de sa joue comme si elle s'apprêtait à faire un choix drastique.

Oh, pensa Druig. Un mauvais pressentiment s'empara de l'arrière de son esprit, prenant la forme de ce monstre qu'il avait appris à dompter il y avait de cela des siècles. Il comprit que, malgré tous les efforts du monde, les monstres, tout comme les animaux sauvages, ne pouvaient se domestiquer.

Makkari remarqua enfin sa présence, et le regard qu'elle lui adressa forma une suite de réactions physiques chez Druig. Sa gorge s'assécha, son estomac se noua, ses mains devinrent moites. La fin est proche.

Elle s'approcha de lui lentement, comme un dompteur craignant que son lion prenne peur. Elle se tenait les bras, grelottant presque, alors que la chaleur de la forêt au petit matin était déjà presque suffocante (ou peut-être était-ce seulement Druig ? Rien n'allait dans son esprit). Une fois qu'elle fut postée devant lui, il put voir dans ses yeux l'éclat de milliers d'années de connaissance. C'était les yeux de quelqu'un qui en avait trop vu. La fin est proche.

-Je crois qu'on doit parler, commença-t-elle timidement.

-Veux-tu aller t'asseoir ?

-Non merci.

Elle baissa son regard avant de le relever, et regarder partout sauf droit devant elle, comme si ses yeux étaient un objet qu'elle ne savait où poser. Elle continua en évitant ceux de Druig, se concentrant sur ses lèvres.

-Libère-les, Druig. Ce n'est pas une vie.

-Est-ce que la guerre en est une ? répondit-il défensivement.

-Vivre une routine sans surprises n'a aucun sens pour eux, tu le sais. Ils sont capables de bien plus que ce que tu leur fais faire.

-J'ai fait naitre des enfants, Makkari. De l'amour sincère entre deux camps…

-Attends, le coupa-t-elle sèchement. Tu crois vraiment que c'est de l'amour ? Tu les manipules jusqu'à ce qu'ils s'aiment !

-L'amour n'est pas de mon fait, jamais je n'oserais forcer quelqu'un à aimer. Je pensais que tu le savais. J'ai juste… Fait en sorte que les deux camps s'acceptent et se respectent. Je n'ai jamais forcé…

L'angoisse s'immisça dans le corps de Druig, le plongeant dans un bain d'eau glacé qui lui était insupportable. Avait-il réellement fait ce dont Makkari l'accusait ? Était-il ce qu'il avait juré ne jamais devenir ?

Il repensa à la première conversation que Makkari avait eu avec lui sur le Domo, et ces mots eurent l'effet un poignard en plein cœur. « Tu ne te rends pas compte d'à quel point tu es précieux et juste ». Avait-il tant changé, pour priver les hommes de leur liberté ? J'aime leur libre arbitre.

-Je n'ai jamais voulu leur faire du mal, je voulais juste qu'ils vivent en paix, leur prouver que c'était possible, souffla-t-il

Les yeux de Makkari s'humidifièrent alors qu'elle croisa le regard de son ami de toujours. Elle leva une main tremblante et la posa doucement sur sa joue. Druig porta ses mains à cette même joue et s'accrocha à la main de Makkari comme un naufragé à une planche de bois. Elle finit par laisser glisser sa main, comme une caresse, mais bien plus douloureuse.

-Libère-les. Partons. Viens avec moi.

-Tu t'en iras peu importe ce que je te dirai, pas vrai ?

-Je t'aime, Druig, mais je n'y arrive pas.

S'il y avait déjà un poignard dans le cœur de Druig, ceci était le coup fatal. Il chercha les mains de Makkari, les prit dans les siennes et serra fort, comme si ce simple geste pouvait la retenir, elle qui était le vent. Il tourna son regard sur les humains derrière l'Éternelle et les observa. La fille de son défunt ami humain avait bien grandi, et était une femme forte aujourd'hui. Elle berçait sur son sein un petit enfant qu'elle avait eu il y avait de cela quelques mois, un sourire serein aux lèvres. Elle était en paix.

-Je ne peux pas, dit Druig avec regret. Ils ont besoin de moi.

Makkari ne le quitta pas des yeux, blessée elle aussi. Ses mains se désolidarisèrent de celles de Druig, et elle les laissa tomber le long de son corps fin. Elle ferma les yeux.

-Je dois partir. C'est trop dur.

-Reste, s'il te plait. D'ici quelques générations, leur conflit sera oublié, et je pourrai les quitter. Attends ici avec moi.

-Je ne peux pas. Quand tu seras prêt, rejoins-moi. En attendant, je te souhaite le meilleur, Druig. Je sais que tu es quelqu'un de bien.

Ses mains restèrent en suspens dans l'air, hésitantes quant à leur prochaine action. Finalement, elle les dirigea vers le visage de Druig pour l'attirer à elle. Elle posa son front contre le sien un moment, avant de déposer un long baiser sur sa joue. Lorsqu'elle recula enfin, Druig vit que les larmes coulaient sur ses joues.

-À dans une prochaine vie, signa-t-elle en se battant contre ses sanglots. Ne m'oublie pas.

-Comment pourrais-je t'oublier, ma belle Makkari ?

Et, sur ce, elle se mit à courir, et disparut à dans le cœur de la forêt. Une fois seul au milieu de la place où les humains s'affairaient toujours, Druig s'effondra.

Les générations firent évoluer les Hommes, mais Druig resta le même. Il vit son peuple naître, mourir, renaitre à travers ses enfants. Ainsi passèrent les siècles, emplissant Druig de lassitude et de monotonie malgré les efforts conséquents de son peuple pour lui apporter du réconfort.

Ce jour-là ne fut pas comme les autres. Les humains l'entouraient dans la salle commune pour prendre des décisions concernant la communauté comme ils le faisaient tous les premiers vendredis du mois. Alors que les femmes exprimaient leurs requêtes concernant les affaires financières et autres actes de commerces avec les villages alentours, quelque chose s'alluma dans l'esprit de Druig, un appel. Quelqu'un était entré dans son village.

-Nous sommes de vieux amis, entendit-il d'une voix familière.

Druig fronça les sourcils, se connectant à l'humain ayant entendu cela. De ses yeux, il vit l'imposant Gilgamesh et la magnifique Thena habillés en tenue moderne, très américaines, se tenant proches l'un de l'autre, légèrement tendus par le contexte de leur rencontre. Surpris par leur présence, Druig décida de s'écarter du conseil pour prendre la parole à travers l'humain gardant le village.

-Mes amis, bienvenue. Je viendrai à vous dans un instant.

Gilgamesh ne fut pas aussi ravi que Thena de le revoir, mais semblait soulagé qu'il aille bien. La femme lui offrit son sourire habituel et le prit dans ses bras en guise de salut, et ce fut à cet instant précis que l'Éternel se rendit compte à quel point les autres lui manquaient.

-Comment vas-tu ? Demanda-t-il à son amie blonde.

-Il y a des jours avec et des jours sans, répondit-elle honnêtement.
-Les jours sans sont ceux où elle tente de me tailler en pièces, expliqua Gilgamesh en croisant les bras.

-Meh, on ne peut pas lui en vouloir, s'amusa Druig en plissant le nez affectueusement.

Thena s'amusa de sa réponse, et le prit par le bras pour qu'il la guide à travers le village, ce qu'il fit avec joie. Alors qu'ils échangeaient des banalités sur sa structure et sur le peuple y habitant, Druig ressentit une intense anxiété émanant de Gilgamesh, et comprit qu'ils n'étaient pas simplement venus pour prendre le thé.

Il les conduisit donc vers ses quartiers, une maison simple et égale aux autres maisons alentours.

-Je vois que tu aimes la simplicité, commenta Gilgamesh en pénétrant dans sa demeure. Ça te va bien.

-Merci. J'imagine que vous n'êtes pas venus pour évaluer mes conditions de vie, donc que puis-je faire pour vous ?

Thena et Gilgamesh échangèrent un regard hésitant, avant de retourner leur attention sur leur congénère.

-Je dois m'absenter quelques jours pour retrouver Ajak, c'est une affaire importante à propos du Mahd Wy'ry. Tu n'es pas un combattant, mais tes aptitudes sont utiles, et Thena te fait confiance, même après tout ce temps.

-Et… Sans vouloir te vexer Thena, tu n'as pas pensé à quelqu'un d'autre pour cette tâche ?

-Ikaris est introuvable et, de toute façon, je ne lui fais pas confiance pour ne pas blesser Thena. Sersi, Kingo, Ajak et Sprite sont beaucoup trop loin, j'aurais peur que quelque chose arrive pendant le voyage. Phastos, ne veut plus entendre parler de nous. Makkari, elle, parcourt le monde à son rythme, c'est dur de la stopper.

-Comment va-t-elle ? s'empressa de demander Druig, peut-être un peu trop rapidement.

Thena arqua un sourcil, sa curiosité piquée. Gilgamesh, lui, se contenta d'étirer ses lèvres dans un sourire savant.

-Elle va bien. Elle est passée nous voir il y a peu. Ça faisait très longtemps qu'on ne l'avait pas vue.

Druig ne put s'empêcher d'esquisser un sourire de soulagement, et baissa les yeux au sol pour jouer distraitement du bout du pied. Il releva la tête pour observer ses amis, se disant qu'il était temps d'accéder à leur requête.

-Dans ce cas, tu es la bienvenue ici, Thena. J'espère être de bonne compagnie pour toi. Enfin, j'imagine que toute compagnie est meilleure que celle de monsieur coup-de-poing ci-présent, ajouta Druig humoristiquement.

-Fais attention gamin, monsieur coup-de-poing frappe fort, prévint Gilgamesh avec une fausse défiance dans le regard.

Gilgamesh resta pour la soirée, profitant de sa venue pour tester les plats locaux que les humains maitrisaient à la perfection, chantant de plaisir à chaque nouvelle saveur. Après le repas, les trois Éternels partirent pour l'entrée du village pour escorter l'homme, retrouvant leur dynamique d'antan avec aisance, une fois le malaise initial passé. Druig ne manqua pas les échanges de regards complices des deux Éternels, ainsi que leurs mains se frôlant à chaque pas, sans pour autant jamais se saisir.

Lorsqu'ils se retrouvèrent seuls, Thena et Druig revinrent au village pour rejoindre les appartements de l'Éternel, qui fit chauffer de l'eau dans le but de préparer une infusion d'herbes médicinales traditionnelles d'Amazonie.

-Maintenant que nous sommes seuls, comment te sens-tu vraiment ? demanda-t-il en sortant deux tasses en bois verni.

-Je me sens comme une tornade, dit-elle en fixant le vide de ses grands yeux bleus.

-C'est-à-dire ?

-Condamnée à suivre le même cycle encore et encore. Je suis happée par les souvenirs, et je m'éclipse. Lorsque je reviens, j'ai détruit la ville.

Druig acquiesça silencieusement en remplissant les tasses de la boisson. Il laissa Thena s'asseoir à la table du coin salon, et lui servit l'infusion. Thena entoura la tasse de ses doigts fins, toujours aussi pensive.

-Tu n'y es pour rien, lui dit Druig avec sincérité une fois assis.

-Tu sais, tous ces souvenirs, ils pèsent lourd. Il y a quelques siècles, je m'accrochais à qui j'étais, je ne voulais pas perdre mon identité. Aujourd'hui, j'ai l'impression de me perdre dans toutes ces visions, et je ne suis plus si sûre… De vouloir tout ça.

Ses yeux croisèrent ceux de Druig, le faisant comprendre tout ce que les mots ne pouvaient dévoiler. Elle pensa à quelque chose, et se mit à sourire d'une façon aussi triste que distante.

-Gilgamesh est merveilleux avec moi, il est tout ce que j'ai toujours voulu avoir. J'aime sa compagnie, j'aime qu'il me fasse rire, qu'il sache me retenir au peu d'humanité que j'ai su accumuler au fil des millénaires. J'aimerais qu'il me fasse vivre…

-Ce n'est pas déjà le cas ?

Le sourire s'évapora lentement du visage de Thena, qui ne garda que la tristesse.

-Je ne fais que survivre.

La douleur de son amie était contagieuse, même si Druig ne pouvait imaginer les dégâts que causaient le Mahd Wy'ry au quotidien. La main de Thena quitta sa tasse pour venir saisir amicalement celle de Druig.

-Je sais que c'est beaucoup te demander, mais j'aimerais que tu effaces mes souvenirs, Druig.

L'Éternel dévisagea Thena, ne sachant que dire. Elle continua.

-C'est insupportable. Je fais souffrir Gilgamesh, il ne mérite pas tout ce poids à porter seul. Aide-moi à le soulager de ce fardeau.

-Thena, je ne peux pas…

-Pourquoi pas ? Je sais que tu peux le faire.

La main de Druig se retourna pour prendre celle de Thena, tentant de lui transmettre toutes ses pensées à ce sujet.

-Ce n'est pas si simple, et je refuse de te faire du mal. Et ne crois-tu pas que la douleur de Gilgamesh ne serait que plus grande de te voir disparaître à jamais ? J'ai vu comment il te regardait c'est le regard de celui qui a peur de voir son amour aller là où il ne peut le suivre.

-Hm, marmonna Thena, dubitative. Comment peux-tu le savoir ?

-Parce que j'ai le même regard chaque matin dans la glace, quand je pense au fait que Makkari ne soit plus avec moi.

Thena eut un léger rire sans humour, et laissa sa main revenir sur sa tasse, qu'elle porta à ses lèvres.

-Depuis quand ne l'as-tu pas revue ? demanda-t-elle, changeant brusquement de sujet.

-Des siècles. Littéralement. Elle est partie trente ans après notre dissolution.

-Elle t'attend, tu sais ? Elle ne t'a jamais oublié.

-Ne fais pas ça, dit Druig en secouant la tête avec mélancolie. Ne me donne pas de l'espoir quand il n'y en a pas.

-Tu veux savoir comment je le sais ?

Thena se redressa sur sa chaise, et chercha quelque chose dans son dos. Elle sortit une vieille enveloppe en papier couleur café, qu'elle tendit à Druig gracieusement. Intrigué, Druig se redressa à son tour, et attrapa le papier avec autant de précaution que s'il manipulait un nouveau-né. Le papier était rêche au toucher, et semblait avoir bien vécu. Avec une douceur infinie, il ouvrit l'enveloppe, et déplia le papier qui était à l'intérieur.

Mon Druig,

Il y a tellement de mots que j'aimerais te dire, tellement de paysages que j'aimerais partager avec toi. Si seulement tu savais à quel point le monde bougeait autour de nous, si seulement tu étais avec moi pour vivre toutes ces nouvelles expériences, alors tu me manquerais peut-être un peu moins.

Je pense à toi, maintenant et pour toujours.

Makkari.

Ce fut comme si le monde retrouvait ses couleurs après des siècles de noir et blanc, comme si son corps revenait à la vie après une si longue mort. Il relut la lettre encore et encore, en oubliant jusqu'à l'existence de Thena en face de lui. Il admira l'écriture arrondie et bien mesurée de Makkari, laissant sa trace sur le papier usé par le temps.

-Elle me l'a confiée il y a de cela environ dix ans. Elle a bien changé tu sais, elle est plus belle que jamais.

-Elle a toujours été magnifique, répondit Druig, les yeux toujours rivés sur la lettre. Est-ce que tu sais où elle est en ce moment ?

-La dernière fois que je lui ai parlé, elle faisait le tour du monde. Aux vues du contexte actuel en Europe, je dirais qu'elle est soit en Amérique, soit au Royaume-Uni. Je te conseillerais de commencer par là.

-Merci, Thena. Merci pour tout.

Rempli d'une détermination nouvelle, Druig sut qu'il était temps d'en finir avec cette vie. Dès le retour de Gilgamesh auprès de Thena, il partirait vers ce nouveau monde qui s'ouvrait à lui, et qu'il était enfin prêt à accepter.

Il allait retrouver l'amour de sa vie.

Druig fixait l'écran de télévision derrière la vitre du magasin d'électroniques d'une rue adjacente à Piccadilly Circus, distrait par les images colorées dansant devant ses yeux. Son sac pesait lourd, et le café qu'il tenait en main refroidissait à vue d'œil sous la température frileuse du mois de novembre, mais cela lui importait peu. Il jeta un coup d'œil à sa montre en cuir noir, et sentit son ventre se tordre de plaisir alors que la grande aiguille se rapprochait du douze.

Le monde autour de lui allait à une vitesse folle, s'envolant comme les secondes dans les longues allées grises de Londres. Druig avait eu du mal à se faire à ce rythme de vie soutenu néanmoins aujourd'hui tout était tolérable, car aujourd'hui était un jour de rendez-vous.

Une femme rousse s'avança dans sa direction, ses longs cheveux bouclés sautillant sur ses épaules couvertes d'une écharpe marron à chaque pas qu'elle faisait. Ses yeux gris croisèrent ceux de Druig, et ce qu'elle y vit sembla lui plaire, car elle lui sourit avec charme. Druig lui rendit un sourire poli, cependant une toute autre femme occupait ses pensées. Depuis toujours.

La femme passa à côté de lui avec plus de lenteur, lui permettant de sentir qu'elle s'attendait à ce qu'il la retienne pour lui proposer de sortir avec elle, mais il n'en fit rien.

-Pauvre type, marmonna la femme en s'éloignant vers la masse noire de monde sur la rue principale, ce qui fit rire Druig.

Quelqu'un dans son dos tapa sur son épaule et, malgré les siècles passés, Druig reconnut cette main, à la fois douce et ferme. Il fit volte-face, pour tomber sur une Makkari au sourire narquois.

-On brise des cœurs dans la rue maintenant ? demanda-t-elle.

Druig laissa tomber le reste de son café au sol, éclaboussant ses grosses bottes au passage, et se jeta sur Makkari pour l'enlacer avec force. Il entendit la femme rire avant qu'elle n'entoure ses bras autour de lui. Ils restèrent ainsi de longues minutes, à profiter de la présence de l'autre, s'attirant les regards curieux des passants. Lorsqu'elle se retira de l'étreinte, Makkari semblait très émue de le revoir.

-Tu m'as tellement manqué, déclara Druig en portant une main à la joue de Makkari pour la caresser avec tendresse.

-Toi aussi, le temps était si long sans toi.

Les lèvres de l'Éternel s'étirèrent un peu plus, alors que sa main se glissa dans celle de Makkari, entremêlant leurs doigts. Ils se mirent à marcher ainsi pour remonter la rue dans laquelle ils se trouvaient, et se frayer un chemin à travers le plus gros de la foule.

Ils s'installèrent dans un pub très typique que Druig avait appris à affectionner au fil de ses passages à Londres, avec son plancher craquant, sa décoration basique et pourtant si moderne aux yeux de l'homme, et ses serveurs toujours aussi accueillants.

-Tu as déjà mangé du fish-and-chips ? demanda l'Éternel à sa congénère une fois qu'elle eut fini d'admirer la décoration tout autour de leur table.

-Jamais, admit-elle. Par contre j'ai pu goûter à de délicieux kebabs en Allemagne, je suis sûre que tu aimerais.

Le serveur vint prendre leur commande, adressant à Makkari un léger hochement de tête, puis à Druig son sourire familier qu'il réservait aux clients les plus fidèles.

-Bonjour, Peter.

-Monsieur Druig, je vois que vous avez de la compagnie aujourd'hui ! Moi qui croyais que vous étiez un loup solitaire.

-Il m'arrive de retrouver ma meute de temps à autres, rit Druig en jetant un regard amusé à Makkari, qui ne le quittait pas des yeux. On va prendre un fish-and-chips pour deux et deux thés au jasmin, s'il te plait.

-Tout de suite.

Peter retourna derrière le bar à toute vitesse, ce qui permit à Druig de tourner son attention sur la belle Makkari. Elle portait un pantalon en toile de la couleur des fourrures de daim, des bottines à talons noires, un tee-shirt blanc uni ainsi qu'un blazer écarlate décoré de motifs fleuris carmin. Son cou était orné d'un très vieux collier datant de leur temps en Égypte, fait d'or et de pierres précieuses représentant les dix Éternels. Ses cheveux étaient rassemblés dans un grand chignon placé haut sur sa tête. Elle était magnifique, comme Thena l'avait dit, et la modernité lui allait parfaitement bien.

-Tu t'es bien fait à la vie hors de ton village, à ce que je vois, nota-t-elle.

-Cela fait cinquante ans que je parcours le monde, j'essaye de me mettre à la page.

-Tu y arrives bien.

Ses mains fluides passèrent sur le cuir du blouson de Druig, qui se mit à sourire avec fierté.

-Il appartenait à Freddie Mercury, révéla-t-il. C'était un ami à moi.

-Je n'y crois pas, Druig le solitaire se fait des amis célèbres maintenant ?!

-Et pas qu'un peu ! Je l'ai même aidé à écrire une de ses chansons.

Makkari fit une moue dubitative, et se rapprocha doucement de Druig, ses gestes lents, presque séducteurs. Druig l'imita pour se retrouver un peu plus près d'elle.

-Et pourrais-je savoir laquelle ?

-Love Of My Life.

Druig plongea ses yeux dans ceux de Makkari, tentant de lui faire comprendre ce qu'il insinuait par là. Elle ne laissa rien transparaître de ce qu'elle pensait, mais finit par sourire timidement.

-Je connais les paroles de celle-là. La personne pour qui tu l'as écrite à beaucoup de chance, finit-elle par signer, laissant transparaitre une légère pointe de jalousie dans ses gestes.

-Ou peut-être est-ce moi, qui ai de la chance.

Peter revint avec leur plat et leurs thés, déposant le tout sur la table avec précaution. Il adressa à Druig un clin d'œil complice avant de déposer l'addition de son côté. Makkari posa un regard curieux sur le plat en face d'elle, ouvrant légèrement la bouche en étudiant les morceaux de poisson pané.

-Ça a l'air fade, signa-t-elle après inspection.

-C'est à ça que servent les épices, ma chère.

Druig se saisit du porte épices posé à sa gauche, choisit deux fioles d'épices fortes qu'il aimait particulièrement, et les saupoudra sur la sauce blanche posée dans un petit ramequin à côté des frites. À l'aide de sa fourchette, il mélangea le tout, admirant comment la sauce se colorait d'une teinte orange vif.

-Tada, dit-il en écartant les doigts comme le faisait Sprite lorsqu'elle utilisait son aptitude une fois qu'il eut fini.

Intriguée, Makkari prit une grande frite du bout des doigts, signant grossièrement « Une valeur sûre » avant de la tremper dans la sauce. Sans plus de cérémonie, elle la porta à sa bouche. Ses yeux s'écarquillèrent après quelques secondes, s'emplirent de grosses larmes, et sa bouche s'ouvrit en grand tandis qu'un son étouffé s'en échappa.

-Ça pique ! répétait-elle avec ses mains. Tu es fou !

Druig s'esclaffa, et piocha un bout de poisson pané pour le tremper dans le mélange et le manger à son tour à coup de grandes bouchées, s'attirant un regard choqué et amusé de la part de Makkari. Druig haussa les épaules, frottant ses doigts pleins de gras sur la serviette en papier tout en mâchant. Le visage de Makkari s'adoucit quand elle le regarda, quelque chose de spécial s'ancrant dans ses beaux yeux marrons.

-Tu n'as pas changé, dit-elle.

-Toi par contre…

L'inquiétude teinta les traits de l'Éternelle lorsqu'elle lut sur ses lèvres, redoutant ce qu'il insinuait. Elle baissa la tête et les bras en même temps que sa bouche s'affaissait, affichant sa déception. Touché par sa réaction, Druig alla chercher sa main qui reposait sur ses genoux, et la caressa de son pouce. De son autre main, il releva le menton de la femme, jusqu'à ce qu'elle puisse voir son air serein.

-Tu es de plus en plus belle au fil des siècles, finit-il.

Elle ne répondit pas à cela, mais le soulagement se lut dans ses yeux alors qu'elle posa sa main sur celle qui était logée sur sa joue.

Ils passèrent la journée au cœur de Londres, passant par plusieurs petits restaurants de rue, partageant leurs opinions sur les mets qu'ils goutaient. Makkari semblait si vivante, si joyeuse d'être en sa compagnie, et Druig pouvait sentir toute cette énergie irradier de sa personne, comme de la chaleur du Soleil sur sa peau un jour d'été. Il aimait la voir ainsi, libre et complètement elle-même, sans obligations ni contraintes.

Le ciel d'hiver s'assombrit aux coups de six heures de l'après-midi, offrant un beau coucher de Soleil aux deux Éternels qui avaient cessé de parler pour rester dans un silence paisible, les bruits de voiture et de pas de la foule derrière eux en guise de fond sonore. Ils s'étaient arrêtés sur le pont de Westminster, et s'étaient accoudés à la rambarde en pierre pour admirer les derniers rayons du Soleil perçant à travers les épais nuages. Makkari avait les yeux qui brillaient devant ce spectacle unique, comme si c'était la première fois qu'elle le voyait réellement. Druig, lui, ne voyait qu'elle, et la façon dont les rayons orangés faisaient ressortir les légères taches brunes sur son nez droit.

-Sersi en a de la chance de voir ça tous les soirs, déclara-t-elle quand le dernier rayon lumineux disparut dans la nuit.

-Ça fait une éternité que je ne l'ai pas vue, avoua Druig.

-Elle s'en sort plutôt bien sans Ikaris. Sprite lui tient compagnie depuis quelques temps.

-Tant mieux. Et toi alors ? Tu as quelque part où rentrer ? – Il hésita à poser sa seconde question, craignant la réponse – …Quelqu'un à rejoindre ?

Makkari pencha légèrement sa tête sur le côté tout en faisant une moue pensive.

-Pas vraiment de maison, finit-elle par dire. J'ai de quoi faire à travers le monde mais j'ai bien quelqu'un à rejoindre. J'ai toujours eu quelqu'un à rejoindre.

Le cœur de Druig rata un battement, et les yeux de Makkari se mirent à briller un peu plus, probablement consciente de son effet sur lui. Elle réajusta sa posture et lui signa de le suivre, avant de rajouter :

-J'ai une idée.

Malgré son temps passé avec la scène célèbre londonienne, Druig n'avait pas l'habitude d'aller en discothèque il était plus habitué aux soirées tranquilles de son village en Amazonie, ou bien encore aux terrasses de cafés italiens, assis à lire un livre. Leurs doigts entrelacés, Makkari le guidait à travers les corps dansant sous les stroboscopes au rythme des instruments de Cruel Summer de Bananarama. Druig regardait autour de lui, appréciant la manière dont les effets de lumière donnaient l'impression que les humains les entourant n'étaient pas réels, bougeant par séquences lumineuses. Makkari se retourna lorsqu'elle trouva une place assez grande pour deux au milieu de la foule, et offrit à Druig son sourire assuré. Elle signa :

-Ici, je ressens tout et toi tu n'entends rien. On a échangé nos mondes !

Cette déclaration le fit sourire. Il se fichait de ne plus entendre le monde autour de lui parler, tant qu'il pouvait la comprendre elle. Il hocha vigoureusement la tête et se permit de l'admirer alors qu'elle commençait à esquisser de petits pas de danse, se calant sur les vibrations qu'elle ressentait autour d'elle. Son corps commença à suivre ses jambes, et bientôt elle fut l'être le plus brillant de la pièce. Ses mouvements étaient un mélange de différentes danses traditionnelles qu'elle avait apprises au fil des millénaires, adaptées en quelque chose de plus moderne, allant parfaitement bien avec la nouvelle chanson jouée.

D'un geste de la main, Makkari encouragea Druig à la rejoindre et se perdre dans l'ambiance à son tour. Conscient que ses pas de danse étaient plus qu'approximatifs sur ce genre de musique, l'Éternel tenta de décliner l'offre, mais son amie avait une toute autre idée en tête. Après un tour sur elle-même, elle saisit les mains de Druig et l'attira contre lui. Ce dernier tituba quelque peu avant de se stabiliser sur ses deux jambes, son corps collé contre celui d'une Makkari hilare et plus que ravie.

Elle avait enlevé son blazer à l'entrée de la discothèque et l'avait laissé avec le sac de Druig dans les vestiaires, se retrouvant donc en tee-shirt. La peau de ses bras était chaude sous les doigts de l'homme brun, qui avait décidé qu'il ne perdait rien à tenter de danser avec elle. Il fit donc un pas en arrière, un en avant, bougea ses épaules avec le même tempo qu'une vague, touchant toujours Makkari dès qu'il le pouvait pour se rassurer avec sa présence. Leur regard était plongé l'un dans l'autre, L'océan affamé rencontrant la terre fertile avec la même familiarité que toujours. Peu importait le temps, peu importait la distance, peu importait les civilisations laissées derrière eux, il y aurait toujours ce regard affectueux vers qui rentrer.

La musique ralentit, désormais presque sensuelle, incitant les corps à se rapprocher. Druig ne regarda pas autour de lui, et ne chercha pas à imiter les humains à tout prix, comme il l'aurait fait avec quelqu'un d'autre. Il demanda silencieusement à Makkari où était sa limite, leur limite. Le sourire de cette dernière ne tarit pas, mais il se changea en quelque chose de plus timide, de plus hésitant. Druig se rappela la dernière nuit qu'ils avaient passé ensemble en Amazonie, de leurs contacts éveillant en lui quelque chose qu'il avait toujours cherché à étouffer, un feu trop ardent.

Sa main droite remonta le long du bras de Makkari tandis qu'ils se rapprochaient l'un de l'autre en dansant. Les lèvres de la brune s'entrouvrirent quand la main de Druig redescendit jusqu'à son poignet, laissant derrière son toucher une trainée de chair de poule que l'Éternel aurait voulu caresser jusqu'à la fin du monde. Inconsciemment, leurs visages se rapprochèrent, s'arrêtant à moins de dix centimètres dans une dernière hésitation.

La musique n'avait plus d'importance, ni la foule, ni Londres, ni rien d'autre. Tout ce qui comptait, c'était la lueur d'espoir dans les yeux de Makkari, et la façon dont le cœur de Druig battait la chamade. Son corps entier lui hurlait d'y aller alors, vaincu par son âme, il lâcha ses chaines millénaires, son poids d'Atlas, et se rapprocha pour sceller leurs lèvres.

Ce ne fut ni un choc électrique de haut voltage, ni une succession de feux d'artifices en lui, mais plutôt une bouffée d'air pur, l'équivalent d'un retour à la maison après un très long voyage, comme revoir les premiers bourgeons après un hiver interminable. Les doigts de Makkari trouvèrent leur chemin jusqu'aux cheveux bruns de Druig pour les agripper avec puissance, forçant un grognement hors des lèvres de ce dernier, qui vint mourir sur les lèvres mouvantes de Makkari. Il posa ses mains sur ses hanches serrées. Alors que son propre corps bouillonnait, il sentit celui de l'Éternelle vibrer, et sut qu'il était temps de partir.

Il y eut des baisers volés durant le trajet retour qui firent enfin comprendre à Druig ce que l'humanité trouvait réellement à l'amour. Leurs éclats de rire auraient pu transpercer les épais murs de pierre de Londres alors qu'ils couraient comme de jeunes amants humains en direction de la chambre d'hôtel de Druig. L'Éternel savait qu'il se souviendrait toujours de ses pas faisant écho aux bruits de talons de Makkari dans leur course effrénée, leurs mains fermement collées ensemble.

Lorsque la porte de la chambre se referma, Makkari colla Druig contre celle-ci et prit son visage dans ses mains pour l'embrasser à nouveau, avec plus d'ardeur cette fois. Il laissa son sac tomber au sol et l'attira contre lui pour approfondir le baiser, mêlant leurs langues novices dans ce nouveau ballet. D'un geste fluide, elle défit elle-même son chignon, laissant ses longs cheveux bruns tomber sur ses épaules, et Druig se permit un instant loin de ses lèvres pour la contempler.

Son regard était empli d'un amour si intense et si évident que l'homme se demanda comment il avait pu passer à côté durant tous ces millénaires. Il se dit que, peut-être, il était terrifié de vraiment sonder Makkari avant cela, de peur de finir avec le cœur brisé. Il embrassa à nouveau la brune, avec plus de tendresse cette fois, caressant doucement la base de son cou ce-faisant, remerciant l'univers de lui permettre de faire cela encore et encore. Il laissa sa bouche traverser son visage pour venir atterrir sur sa nuque, où il déposa une multitude de baisers qui firent frémir Makkari. Elle souffla contre son oreille, comme si elle tentait de parler, ce qui le fit reculer légèrement pour voir si elle avait quelque chose à dire.

Elle ne signa pas, mais son corps entier était un livre ouvert, et Druig en aimait chaque page. Offerte à lui, ses yeux l'imploraient de ne pas s'arrêter alors que sa bouche formait sans cesse les mêmes mots : Je t'aime, je t'aime, je t'aime.

-Je t'aime, chuchota-t-il en retour, son cœur se sentant enfin entier.

Et, la menant doucement vers le lit, il se donna à elle.

Cette fois, Druig ne se réveilla pas seul dans le grand lit double de son hôtel. Ses yeux papillonnèrent pour s'habituer à la lumière de la pièce. Makkari dormait toujours à ses côtés, son visage reposant sur l'oreiller à quelques centimètres du sien. Il prit le temps d'absorber les petits détails de ce visage qu'il semblait redécouvrir à chaque fois qu'il posait les yeux sur elle. Il admira le faible pli horizontal traversant son front détendu, la nuance légèrement plus foncée de ses sourcils, la façon dont ses narines s'écartaient légèrement lorsqu'elle respirait. Il aurait voulu tracer de ses doigts la forme de ses yeux fermés, s'attardant sur les petites pattes d'oies à leur commissure, pour enfin embrasser ses lèvres fines de nouveau.

Il n'eut pas à attendre longtemps avant de pouvoir revoir les beaux yeux de Makkari, qui se réveilla en baillant longuement, plissant le nez avant d'enfouir sa tête dans l'oreiller mou. Toujours cachée, elle leva les mains pour parler.

-Je ne comprends pas comment les humains font pour ne plus être fatigués après avoir dormi.

Druig se mit à rire, et enveloppa le dos nu de Makkari d'un bras protecteur pour la faire sortir de sa cachette. Quand elle le regarda enfin, il dut attendre un instant pour réaliser ce qu'il était en train de vivre avant de pouvoir lui parler.

-Nous n'avons pas besoin de dormir, c'est sûrement pour ça qu'on est fatigués. Les habitudes humaines seront notre perte ma belle, belle Makkari.

Makkari ne dit rien un instant, contemplant Druig en silence. Elle se mordit la lèvre et se mit à rire, entrainant l'homme dans son amusement. Quand elle se calma enfin, elle sembla plus timide, remontant la couette sur elle avant de demander :

-Pourquoi tu dis toujours ça ?

-Quoi donc ?

-Que je suis belle.

-Euh… Parce que je le pense vraiment ?

-Oui, mais tu le dis depuis si longtemps…

-Oh, Makkari…

Druig s'approcha d'elle pour capturer ses lèvres dans un baiser tendre, qu'elle lui rendit avec ferveur. Sachant qu'elle captait les vibrations de sa voix, il décida de rester ainsi pour lui parler.

-Tu as toujours été la plus belle personne que j'ai jamais vue.

Il se distancia assez pour pouvoir signer.

-Tu veux une preuve ?

Intriguée, Makkari acquiesça. Elle le fixa alors qu'il sortit du lit sans prendre la peine de couvrir son corps nu, sa pudeur envolée durant la nuit. Il se pencha sur son sac et l'ouvrit avec précaution, fouillant dedans quelques secondes avant de trouver un petit carnet usé par les années. Satisfait de sa trouvaille, Druig se redressa et s'avança rapidement vers le lit pour sauter dedans, faisant bondir une Makkari qui ronfla de rire. Il gigota sur le matelas jusqu'à ce qu'il soit assis en tailleur, et la femme brune à côté de lui fit de même, couvrant sa poitrine avec la couverture, remontant ses jambes pour les encadrer avec le haut de ses bras.

-Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle sans quitter le carnet des yeux.

-Quelques écrits que j'ai composé pendant mes voyages à ta recherche. Tu peux les lire, si tu veux.

Makkari le dévisagea, presque incrédule face à cette annonce. De ses doigts délicats, elle saisit le carnet et l'ouvrit à une page aléatoire, pour caresser doucement l'écriture penchée de Druig.

« Elle est le Soleil

Et demande aux oiseaux chanteurs de lui conter la nuit.

Elle caresse le monde de ses pieds papillons, frôlant l'air comme un amant éternel
Et moi, Lune jalouse, j'envie chacun de ses touchers.

Elle n'est pas de ces fleurs qui poussent lors des printemps généreux

Mais de celles qui forcent leur passage entre la roche

Sur les monts enneigés des plus rudes hivers,

Mes songes eux-mêmes rêvent de sa lumière

Et je l'aime, cet unique trésor, que je l'aime. »

-Égypte, 1973, expliqua-t-il factuellement.

Il la contempla alors qu'elle lisait ce qui était écrit sur le carnet, et vit une myriade d'émotions différentes passer sur son visage doux.

-C'est à propos de moi ? Toutes ces pages ? questionna-t-elle

-Oui. Tu as toujours été dans mes pensées. Il n'y a pas eu un seul jour où je n'ai pas pensé à toi, à te retrouver. Retrouver ce sourire, ces yeux, ces bras, ce cœur qui est tien, …

Il aurait pu dire ce qui suivit de sa voix mais, lorsqu'il capta l'éclat particulier des yeux de Makkari, il sut qu'il voulait lui offrir son cœur et ce, complètement déshabillé de tout artifice. Seulement la vérité, simple et compréhensible. De ses mains honnêtes, il signa :

-Je t'aime, Makkari. Je t'aime tellement que je pourrais exploser.

La femme continua de l'observer sans réagir, avant de poser le carnet au bout du lit et de sauter sur lui, qui l'attrapa de justesse en souriant, accueillant son corps contre le sien, contact plus de bienvenu par celui de Druig.

Ils restèrent presque une semaine à Londres, à vivre de leur amour nouveau, avant qu'ils ne doivent repartir chacun de leur côté, Makkari pour une mission qu'Ajak lui avait confiée et Druig pour retourner prendre des nouvelles de son village en Amazonie. Quand ils s'embrassèrent pour la dernière fois avant le départ, un goût salé aux lèvres, Druig lui promit qu'ils se reverraient bientôt. Et si, dans l'avion volant en direction de l'Amérique du Sud, Druig avait remarqué que son carnet avait disparu de son sac, il n'en tint pas rigueur, et se contenta de sourire.

-Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre ? Voilà l'Orient, et Makkari est le Soleil ! récita Druig en direction de la femme une fois que Sersi eut fini de lui expliquer la raison de leur venue.

-Shakespeare, vraiment ? marmonna Sprite en s'éloignant vers un coin reculé du Domo, clairement dégoutée par l'interaction.

Druig haussa les épaules et se rapprocha de Makkari d'un pas rapide pour pouvoir l'envelopper de ses bras, la soulever et la faire tourner dans les airs. Lorsqu'il la reposa, elle posa ses mains chaudes sur ses joues et le regarda avec amour.

-Tu as toujours mon carnet ? demanda-t-il d'un ton taquin, assez bas pour que seule Makkari puisse lire sur ses lèvres.

-J'étais justement en train de le relire, avoua-t-elle avant de pointer son siège du doigt.

Satisfait, Druig leva le menton en l'air et lui offrit son plus beau sourire, qu'elle lui rendit avec plaisir.

-Jolie blouson, continua-t-elle. Il n'aurait pas été porté par Freddie Mercury ?

-Perspicace, rit Druig.

Kingo prit le temps d'expliquer à Makkari ce qu'ils avaient découvert avec l'aide de Sersi, à propos de la Terre, d'Arishem et de leur mission. Tandis que les deux Éternels conversaient discrètement dans un coin du laboratoire, Druig décida de se balader dans le Domo, que Makkari avait transformé en véritable musée d'artefacts inestimables. Combien de temps avait-elle passé là-dedans ?

Durant son exploration il croisa Sprite, qui regardait les différentes plantes extra-terrestres pousser à-travers le double vitrage, l'air renfrogné et les bras croisés.

-Tout va bien ? demanda-t-il, pris d'un élan de compassion pour l'Éternelle à l'allure enfantine.

-Oh, merveilleusement bien, répondit-elle ironiquement. C'est une belle réunion de famille avant de crever sous la botte de Tiamut, ou d'Arishem, si on a de la chance. Que demander de plus ?

-Pourquoi es-tu si négative ?

-C'est vrai, pourquoi être négative ? Tout va bien ! Ikaris a Sersi, toi t'as Makkari, Phastos a sa propre famille, Kingo sa petite foule d'admirateurs. Et moi, j'ai quoi moi ? Rien. Personne. Si on ne crève pas là, je me retrouverai seule.

Le cœur de Druig se serra pour son amie. Il vit ses yeux s'emplir de larmes, et l'entendit renifler avant de partir en trombe au détour du couloir menant à la salle de repos. Il contempla un instant l'idée de la suivre pour l'inciter à extérioriser ce vague à l'âme qu'elle trainait depuis des millénaires, mais se ravisa, se disant qu'il n'était probablement toujours pas la personne à qui elle voulait vraiment parler.

-Ce n'est pas contre toi, elle n'a pas voulu de mon aide non plus, annonça Thena qui venait d'arriver derrière Druig, les mains dans le dos dans une posture solennelle.

-C'est dommage…

Druig se retourna vers Thena, et vit son air pensif qui ne l'avait pas quittée depuis l'enterrement de Gilgamesh, il y avait de cela deux jours.

-Comment ça va ? Tu tiens le coup ?

-Je ne sais pas ce que je ressens. Je me sens tellement triste que je pourrais pleurer, mais aussi tellement en colère que j'aimerais rayer ce tueur de la surface de la Terre. Je ne fais pas sens.

Ne sachant que répondre à cela, Druig posa une main amicale sur l'épaule de Thena, qui lui adressa un regard bienveillant en retour.

-Tu sais, des fois je te déteste de ne pas l'avoir fait.

-Quoi donc ?

-M'effacer la mémoire. De cette façon, je n'aurais plus à souffrir de sa mort. Mais…

Elle détourna le regard et fixa les plantes à travers la vitre avec mélancolie, mais aussi avec un soupçon de bonheur.

-Merci de ne pas l'avoir fait. Je sais qu'il a existé, qu'il m'a aimé. Qu'il s'est battu pour moi comme personne ne l'a jamais fait. Alors merci de ne pas avoir cédé à ma demande.

Elle mit sa main sur celle de Druig, et serra gentiment, avant de s'éloigner tel un fantôme en direction des quartiers d'Ajak. Troublé, Druig continua son chemin, écoutant distraitement la conversation de Phastos et Sersi à propos d'un dispositif permettant à Druig de manipuler l'esprit de Tiamut, admirant dans le même temps les montagnes d'artefacts se présentant tout autour de lui.

Il arriva vers un paquet de Twinkies déjà entamé, et sourit en le saisissant. Il se remit à marcher tout en plongeant son bras dans le carton, appréciant le bruit de froissement des petits paquets dans sa main. Cependant, lors de sa marche, il tomba sur un Ikaris qui fit volte-face à son arrivée, comme s'il avait été pris la main dans le sac. Druig le fixa, avant de baisser ses yeux curieux sur ce qu'il tenait dans ses mains. Il reconnut tout de suite la lueur verte de la tablette d'émeraude dont Makkari avait tant parlé. Surpris qu'Ikaris possède un tel artefact en main, il redressa sa posture pour adopter une attitude défensive, et vit que son congénère fit de même. Lentement, Druig sortit son bras du paquet et tendit ce dernier à Ikaris, qui le jaugea avant de l'imiter avec la tablette. D'un geste vif, les deux hommes s'arrachèrent mutuellement leur possession des bras et s'en allèrent chacun de leur côté.

Une fois que Phastos se mit à travailler sur le dispositif dont il avait parlé, le calme se déposa comme un voile sur le laboratoire. Seuls Kingo, Makkari et Druig avaient décidé de rester avec l'Éternel ingénieur, et s'occupaient comme ils pouvaient dans la pièce. La tablette cachée derrière son dos, Druig s'approcha de Makkari, qui posa ses yeux sur lui alors qu'il venait à elle.

-Alors, comment as-tu réussi à te dégotter cette fameuse tablette d'émeraude, ma belle, belle Makkari ?

Il sortit la tablette de sa cachette, et se délecta de l'expression de complète surprise sur son beau visage. Elle s'élança sur son artefact favori et le lui ôta des mains pour la serrer fort contre sa poitrine dans un mouvement protecteur. Leur petit numéro attira l'attention de Phastos et Kingo, qui posèrent leur regard intrigué sur le duo.

-Je t'ai manqué ? questionna Druig en signes, avec un regard charmeur.

Makkari ne répondit pas tout de suite, parcourant le corps de Druig de son regard évocateur. Les coins de ses lèvres s'étirèrent malicieusement tandis qu'elle se rapprocha de lui, séductrice.

-Euh, qu'est-ce que je suis en train de regarder ? les interrompit Kingo en s'avançant aux côtés de Phastos, qui arborait le même regard médusé. Parce que je déteste ça ?

-Ouais, c'est clairement bizarre là, renchérit Phastos en hochant vivement la tête.

Druig et Makkari échangèrent un regard amusé, se promettant silencieusement que ce n'était que partie remise.

Le chemin jusqu'à la plage fut long, étant donné que Druig n'avait pas de pouvoirs utiles pour aller plus vite. Il marcha donc durant de longues minutes, haletant à chaque pas dans le sable chaud. Au loin, il voyait la figure de Tiamut, figée dans la pierre grâce aux exploits de Sersi qui avait finalement réussi à faire marcher le dispositif de Phastos pour tuer le Céleste une bonne fois pour toutes.

Il arriva sur la plage juste avant que le soleil ne se couche, et put voir ce qu'il restait des Éternels se tenir là, observant silencieusement la masse géante de pierre se dressant entre eux et l'horizon.

Et Elle se retourna.

Makkari, la si belle Makkari, les yeux brillants d'un espoir retrouvé.

Il s'approcha d'elle lentement, sa timidité refaisant surface après des dizaines d'années, mais cette timidité s'envola comme une plume dans une tornade lorsqu'il vit Makkari accourir vers lui, le visage ouvert et empli d'amour. Elle lui sauta au cou, attirant avec puissance contre lui. Ils restèrent ainsi un instant, profitant de cet amour inconditionnel qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Druig posa son front contre celui de son aimée, murmurant « tout va bien » pour qu'elle puisse ressentir les vibrations de sa voix et savoir que, oui, désormais tout irait bien.

Elle lui tint la main pour revenir vers le groupe, ne le lâchant qu'une fois qu'ils furent à l'arrêt, près des autres qui les observaient silencieusement avec le sourire.

-Il me reste assez d'énergie pour te transformer en humaine, proposa Sersi à Sprite. Est-ce vraiment ce que tu veux ?

Et, pour la première fois depuis plus de six millénaires, Druig vit du bonheur et de l'espoir dans les yeux de la petite Éternelle.

-Oh oui, c'est ce que je veux plus que tout !

Il regarda donc Sprite saisir la main que Sersi lui tendait, et observa la légère lueur dorée traverser son bras pour se répandre sur son corps.

Ses yeux trouvèrent ceux de Makkari, et il se demanda le temps d'une seconde ce que cela pouvait faire d'être humain. Il s'imagina vieillir aux côtés de l'Éternelle qu'il aimait, mourir en lui tenant la main, priant pour qu'elle ne soit pas la première à partir… Il se retint de secouer la tête pour chasser ces pensées, car il savait très bien que cette vie éternelle avec elle était bien plus trépidante.

-Je t'aime, signa Makkari sans bouger de sa place.

-Je t'aime, répondit Druig.

La transformation fut complète lorsque la nuit fut tombée, des milliers d'étoiles éclairant le ciel nocturne, et tous les Éternels présents se tournèrent vers cette vaste immensité, se demandant ce que le sort leur réservait à présent. Makkari posa sa tête contre l'épaule de Druig, qui pencha la tête pour l'admirer en silence. Au bout d'un moment, elle leva les yeux vers lui, et se rehaussa pour capturer ses lèvres dans un tendre baiser plein d'intentions.

Ce n'était pas le monde qui s'offrait à eux désormais, mais bien l'univers.