Ecrit pour un mème Halloween sur le thème "légende urbaine qui devient vraie"


Kasane voulait s'enfuir en courant.

Iku l'avait invitée à une soirée du club théâtre. Kasane n'avait pas voulu venir.

Mais elle avait l'impression que lui refuser quelque chose de si simple serait comme donner un coup de pied à un petit animal. Quelque chose qui pouvait être satisfaisant sur le moment, mais qu'on ne pouvait pas se permettre sans conséquences.

Et puis, se disait-elle cyniquement, l'amitié d'Iku était la seule façon dont elle évitait les brimades.

Aussi, elle était là, buvait des sodas sans goût, et regardait des filles du club avoir leur moment de gloire - une second rôle au visage ordinaire connaissait des sketches d'humoristes par coeur et les reproduisait de façon décente, mais qui semblait enchanter l'assistance.

Kasane savait qu'Iku espérait la voir se métamorphoser de la même façon, briller aux yeux de tous. Elle ne comprenait pas à quel point c'était impossible.

La nuit tombait. Les filles - et les quelques garçons, si peu d'entre eux - se mirent à raconter des histoires d'horreur. Des légendes urbaines. Des histoires racontées cent fois, sans art, les mensonge "cela m'est vraiment arrivé" trop évidents.

Je pourrais vous dire, pensait Kasane, comment j'ai eu ma cicatrice. Comment j'ai tué quelqu'un. Cette idée la harcelait comme un taon ; elle y résistait sans difficulté, mais avec une frustration grandissante. Que ces gens connaissent un peu de réelle horreur dans leur vie.

Il y avait une fille que Kasane n'aimait pas, qui n'aimait pas Kasane - encore moins que les autres. Le corps de Kasane se tendit quand elle commença à parler.

"Vous connaissez l'histoire de Kuchisake-Onna ?"

Kasane ne la connaissait pas. Elle n'en avait connu presque aucune. Elle n'avait pas eu assez d'amies pour se raconter des histoires, pendant tout le reste de sa vie.

C'était l'histoire de la femme d'un samouraï - si belle, qu'elle pensait pouvoir tromper son mari. Quand il l'apprit, il la défigura en lui fendant la bouche jusqu'aux oreilles.

Et depuis, son esprit erre, et demande aux passants : me trouves-tu jolie ? Si ils répondent non, elle les tue. Si ils répondent oui, elle les défigure pour qu'ils soient comme elle.

Kasane dut serrer les dents pendant tout le récit, écouter ces gens pour qui la laideur était plus répugnante que la mort. Peut-être auraient-elles raconté cette histoire même si elle n'avait pas été là.
C'était une idée répandue, largement au-delà de Kasane elle-même. Mais elles pensaient toutes à elle. Kasane le savait, et utilisait tout son talent pour feindre l'indifférence.

"Hé, Kasane, tu viens faire un tour ?" demanda Iku.

Elle aussi s'était bien rendu compte que cette histoire était utilisée comme arme. Elle n'était pas aussi innocente qu'elle le prétendait, pas aussi stupide aussi. Kasane lui en voulait un peu d'avoir interrompu ses faux-semblants. Mais elle la suivit tout de même.

"Pourquoi maintenant ?" demanda-t-elle quand plus personne ne put les entendre.

Bien sûr, elle le savait. Elle voulait entendre Iku le dire.

"Je n'aurais pas dû te forcer à venir," dit Iku. C'était vrai. Mais le trou noir qu'était la rancoeur de Kasane avala cette excuse sans apaiser sa faim, même un peu. Elle était si furieuse contre l'univers entier qu'elle aurait crié sa jalousie à la Kuchisake-Onna pour avoir été belle un jour. Elle pouvait s'imaginer la rencontrer. Elle pouvait s'imaginer la devenir, le remplacer. Elle savait, après tout, que certaines magies cachées de tous existaient.

"Tu n'as pas peur d'être seule avec moi ?" demanda-t-elle. "Avec un monstre à la bouche fendue ? Je pourrais te demander si tu me trouves jolie, et que ferais-tu ?"

Bien sûr Iku ne répondit pas. "Je pourrais te fendre la bouche comme la mienne," continua Kasane, "et que ferais-tu ?"

Jamais elle ne détruirait un aussi beau visage ; les mêmes dieux cruels qui lui avaient donné ce visage l'avaient maudite avec l'amour de la beauté. Mais elle le lui prendrait, oh oui, et peut-être Iku ne
penserait-elle qu'à des monstres de légende à ce moment, quand elle se regarderait dans le miroir.

"Ou pire, je pourrais t'embrasser," dit Kasane.

Elle savait ce que cela signaifiait pour elle - un jour où elle porterait son rouge à lèvres, lui voler tout ce qu'elle était. Mais elle savait aussi ce que cela signifiait pour Iku, et chercha sur son visage les marques du dégoût, parce que rien d'autres n'était possible.

Elle n'y vit que de la confusion, et c'était satisfaisant aussi.

Tu ne comprendras pas, n'est-ce pas, pensa-t-elle, quand tu découvriras que j'étais vraiment un monstre.