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Kreischberg – Autriche – 25 Décembre 1943 :
La neige tombait lentement sur le front Autrichien, recouvrant la boue des minces tranchées d'une épaisse couche de givre argentée. Le 107e Régiment d'Infanterie Américain luttait depuis un an déjà au milieu de ce féroce Enfer. L'hiver rendait la guerre plus difficile et plus meurtrière encore.
Le froid, la glace, la neige, les maladies, la famine et les engelures, fauchaient autant de Soldat Alliés que les ennemis de l'Axe. Les tenues militaires ne permettaient pas aux combattants de se protéger du gel. Leurs peaux à vif se craquelaient avec douleur, faisant couler quelques gouttes de sang écarlate sur la neige immaculée de blanc.
Assis derrière un talus de terre gelé, un groupe de huit Soldats attendaient l'offensive ennemie pour quitter leur cachette et monter à l'assaut.
L'offensive tarda à venir et le Sergent Barnes commençait à douloureusement grelotter de froid. Son estomac criait famine, tandis que les flocons de neige continuaient de s'écraser sur son casque en métal. Ses mains glaciales tenaient fermement son fusil, prêt à tirer.
Ses paupières devenaient de plus en plus lourdes et une étrange sensation de paix envahit son corps. Un doux sommeil de glace essayait de s'emparer de lui, et d'attirer son âme, son esprit, vers un endroit plus chaud et plus lumineux. Ses yeux se fermèrent l'instant de quelques secondes seulement, avant que son camarade Timothy Dugan, que tout le monde surnommait 'Dum Dum', ne réveille le Sergent en lui donnant un coup de pied. La neige gicla sur le sol et Dum Dum avoua avec une réelle inquiétude :
- Hey, Bucky, reste avec nous, reste éveillé. Si tu t'endors, tu ne reviendras jamais.
Barnes sursauta, toussa violemment, puis secoua la tête pour remettre ses idées en place. Il serra la crosse de son fusil avec plus de force encore, entre ses doigts figés par le froid. Il grelottait toujours en tournant son regard vers son camarade :
- Honnêtement, c'est tentant...
Une buée froide s'échappa de sa bouche lorsqu'il dit ses mots et il toussa derechef. Dum Dum l'affubla d'un autre coup de pied, en maugréant :
- Ne pense pas comme ça, l'ami. Pense plutôt à Brooklyn et à ta famille. Tes parents attendent ton retour. Ta sœur aussi.
Steve aussi, rajouta Bucky pour lui-même. Son meilleur ami, Steve Rogers, celui qui désirait s'enrôler plus que tout au Monde. En ce moment même, Bucky fut fort soulagé de savoir son ami d'enfance à l'abri, à New-York. Il remercia un Dieu inexistant pour les nombreuses tentatives manquées de Steve à s'engager dans l'armée.
Au moins, pensa-t-il, Steve était sain et sauf.
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L'offensive eut le mérite de totalement réveiller Bucky, qui sursauta d'un coup sur la neige poudreuse pour mettre son fusil en joue et tirer sur les ennemis. Ses camarades à ses côtés firent de même, non sans douleur.
Les sons stridents des balles et l'odeur de la poudre à canon ravivèrent les sens frigorifiés des Soldats Alliés, luttant et tirant par-dessus le minuscule talus de terre froide.
La neige tombait encore lorsque vint le soir, le froid devint plus intense et pourtant, les Autrichiens de l'autre côté du front ne semblaient pas faiblir. Comme insensibles à ce diabolique blizzard.
Bucky se positionna à nouveau sur le sol, dos au talus, le temps de recharger son fusil et de tousser à s'en faire cracher les poumons. Ses mains tremblaient en chargeant la nouvelle cartouche. Quelques secondes plus tard, Dum Dum rejoint son camarade derrière la fine barrière pour réparer son arme enraillée par le gel. Il maugréa dans sa moustache, plus pour lui-même que pour Bucky :
- Fichus Allemands... Comment se fait-il qu'ils soient si hyperactifs malgré ce temps polaire ?!
Dans un 'clic' inaudible, Bucky arma son fusil et rappela à son ami :
- Ils sont tous sous Pervitin. Hitler adore droguer ses Soldats.
Il souffla un coup, toussa par la même occasion, et se releva pour reprendre la séance de tirs.
La Pervitin, ou Méthamphétamine, était continuellement utilisé par les Soldats Allemands lors de la Seconde Guerre Mondiale. Dès le départ, ils avaient commencé par avaler cette drogue telles des petits bonbons, leur permettant ainsi de ne jamais faiblir, d'être plus fort, plus rapide et inhibant également leurs sens moraux pour tuer avec plus de facilité. Grâce à cette performance, ils avaient atteint et envahi Sedan, dans le Nord de la France, en moins de trois jours au lieu des deux semaines requises. Prenant ainsi l'armée Française par surprise.
La Pervitin créa une légion de Super-humains, de Super Soldats.
Un combat déloyal qui démoralisa l'esprit déjà bien détruit de Bucky en cet instant même.
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Une nuit frigorifique s'installa sur le front de Kreischberg. La neige laissa place à un vent glacial et un blizzard si épais et blanc qu'il était presque impossible de voir à plus d'un mètre devant soi.
Bucky arrêta de tirer lorsqu'il comprit qu'il ne visait plus que du néant pur et sans fin. Lentement, les Soldats Alliés comprirent que les ennemis stoppèrent eux aussi leurs assauts. La Pervitin ne leur permettait de toute évidence pas de voir dans le noir.
Ou, plutôt, dans le blanc de la nuit.
Le Soldat Gabe Jones se laissa tomber aux côtés de Bucky, grelottant dans le froid, il demanda néanmoins :
- Sergent Barnes, pouvez-vous questionner le Colonel Chester Phillips au sujet de la suite de l'attaque ?
Bucky toussa de plus belle, Dum Dum lui jeta un regard inquiet, tout en révélant :
- Gabe a raison, Buck', on ne peut plus faire grand chose. Notre Régiment est fichu. Puis, on est en sous nombre. T'es le plus gradé d'entre nous, cours vers la tente du Général et demande des informations.
Bucky acquiesça et se leva péniblement, tremblant et toussant encore. Il laissa sa mémoire guider ses pas dans la neige dense du front. Avec son seul souvenir, ne pouvant décemment pas s'aider du décor environnant camouflé par la tempête, il trouva la tente de son supérieur. Même le feu de camp paraissait très pâle à travers le brouillard opaque. Les bras noués autour de sa poitrine pour se réchauffer, il passa une porte de toile kaki pour arriver à l'intérieur du Q.G Allié.
La chaleur et la vive lumière le stoppèrent dans son élan. Ses yeux bleu acier mirent quelques secondes à s'habituer à cette nouvelle vision. Si bien qu'il ne put voir, sur sa gauche, le Commandant Carter qui le héla avec intrigue :
- Sergent Barnes ? Que faites-vous hors du front ?
Bucky suivit cette voix par son ouï seulement, pour se tourner vers son supérieur. Dans un geste mécanique, il fit le salut militaire standard. Il toussa à nouveau, avant d'expliquer :
- Commandant Carter, toutes mes excuses, je souhaiterais m'entretenir avec le Colonel Phillips, s'il vous plaît.
Sa vision s'accommoda et il put découvrir, petit à petit, son Commandant, derrière un bureau de bois, légèrement bancal, lisant et décodant des dizaines de cartes géographiques géantes. Plusieurs bougies éclairaient la tente, et un baril de métal contenait un attrayant feu crépitant. Bucky dut prendre sur lui pour ne pas se jeter vers les flammes alléchantes, de peur de passer pour un faible aux yeux du militaire.
- Toutes mes excuses, Sergent Barnes, mais le Colonel Phillips a malencontreusement été rappelé sur le front d'Azzano, en Italie.
Bucky toussa derechef. Sa quinte dura si longtemps que le Commandant s'inquiéta :
- Sergent Barnes, tout va bien ? Venez près du feu.
Bucky ne se fit pas prier et jeta presque ses doigts glacials au-dessus des flammes rutilantes, tout en rassurant :
- Tout va bien, Commandant, juste une vilaine toux. Les températures ont chuté sous zéro.
- La pneumonie a envahi nos lignes Alliés... informa Carter. Faites attention à vous. Et dites-moi ce que vous êtes venu chercher auprès du Colonel. J'essaierai de vous aider de mon mieux.
Avec le plus de minutie et de détails possibles, Bucky relata les derniers événements survenus sur le front. Carter l'écouta attentivement en lui offrant un café chaud à boire. Les mains tremblantes, Bucky accepta et se brûla la gorge en avalant le liquide revigorant.
Le supérieur militaire écouta l'histoire avec grand intérêt et, lorsque Bucky termina de narrer ses mésaventures, il finit sa tasse de café, tandis que le Commandant répondit :
- Je ne peux malheureusement pas joindre le Colonel Phillips. Le gel a bloqué nos câbles de communications et nous ne pouvons passer par les radios sous peine de voir les Allemands pirater nos lignes. Je ne peux vous donner l'ordre de cesser le feu, d'autant plus que la tempête doit se calmer dans quelques heures. Aux alentours de 11.00pm, vous serez de nouveau en état de monter à l'assaut.
Bucky souffla de désespoir et toussa par la même occasion. Voyant le regard dépité du Soldat, le Commandant se dirigea vers une cantine de métal rouillée, posée dans un coin de la tente. Le couvercle grinça en s'ouvrant sous les mains calleuses du Militaire, qui attrapa simplement un tissu blanc, en coton. Il l'offrit à Bucky, en révélant, avec mystère :
- Sergent Barnes, en cette nuit de Noël, je pense que vous saurez quoi en faire.
Bucky agrippa la toile de ses doigts tremblotants et, pour la première fois depuis des semaines, il esquissa un sourire.
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Le choc de températures entre la chaleur réconfortante de la tente et le givre de l'extérieur fit sursauter Bucky. Il cala son fusil dans son dos, attaché par une épaisse ceinture de cuir autour de sa poitrine, et toujours par mécanisme, il rejoignit les lignes Alliées. Il tenait le tissu blanc autour de ses mains pour les protéger du froid. Le vent s'était calmé, certes, la neige avait cessé, mais la morsure de l'hiver continuait de traverser les fins treillis militaires des Soldats.
Une fois au front, Bucky se laissa tomber entre Dum Dum et Falsworth, tout en ramenant son arme devant lui, la détachant de ses harnais.
- Alors ? s'enquit son ami, d'une voix rouillée par le froid.
Bucky leur raconta tout ce qu'il venait de se passer sous la tente du Colonel, et ce, tout en nouant le drapeau par deux nœuds grossiers sur son arme. Une fois son ersatz de piler fabriqué, Dum Dum demanda avec espoir :
- Est-ce que ça signifie ce que je crois que ça signifie ?!
- Oh oui.
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Il devait cependant attendre patiemment que la tempête se calme complètement. Lorsque le vent fut moins violent et le froid moins mordant, Bucky reprit son drapeau noué à son fusil, et déclara :
- OK, il me faut une source de lumière. Allumer une torche ou quelque chose.
Le Soldat Pinkerton, à la droite de Falsworth, s'inquiéta néanmoins :
- Mais, Sergent, si on allume une torche, l'ennemi va nous voir !
Bucky sourit :
- C'est le but. Ils doivent voir le drapeau.
Dum Dum prit sur lui, dans un effort surhumain, de se lever et d'affronter le froid pour courir à l'autre bout de la ligne Alliée, et attraper une torche au-dessus de la pile éteinte de flambeaux refroidit par le gel. Une fois son bien en main, il se réinstalla à la gauche de son ami pour lui tendre la lampe. L'embout noir était couvert de givre et Bucky dut briser la glace contre le talus de terre derrière son dos. Il ne restait que très peu de paraffine sur la couche carbonisée du bâton sec, mais Bucky tenta néanmoins de raviver la flamme. Il attrapa sa boîte d'allumettes au fond de l'une de ses nombreuses poches militaires et essaya par trois fois de ressusciter la torche. Avec le froid intense, le feu ne prenait pas.
Dum Dum souffla de dépit :
- Il nous faut plus de combustible, Buck'.
Bucky acquiesça. Il ne pouvait logiquement pas utiliser le tissu blanc, qui aurait pourtant rendu un fier service, mais il ne désespéra pas pour autant. Il réfléchit quelques secondes, avant de replonger sa main droite dans une autre poche de son treillis. Il en sortit un petit tas de feuilles jaunies et abîmées, que Dum Dum reconnut de suite, avec effroi :
- Buck', tu ne peux pas...
Pourtant, Bucky déroula les lettres envoyées par sa famille pour les nouer autour de la torche, en les serrant le plus possible et les englobant du reste de paraffine séchée. Une fine écriture féminine à l'encre noire courait le long de l'embout charbonneux. Dum Dum ne put lire que quelques mots, avant que Bucky ne craque une nouvelle allumette pour y mettre le feu.
- La flamme risque de ne pas durer assez longtemps... informa Gabe Jones.
Conscient de cette éventualité, Bucky se leva d'un bond, en demandant à son ami de le suivre. Dum Dum attrapa la torche enflammée, tandis que Bucky tenait son semblant de drapeau. Il souffla un coup, toussa encore et se dirigea à pas rapides vers le No Man's Land.
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Le cœur de Bucky battait la chamade, tandis qu'il secouait le drapeau blanc, tout en toussant et en grelottant. La torche que tenait fermement Dum Dum crachotait ses dernières flammes dorées et Bucky se sentit tout à coup très seul et apeuré.
- Eh bien, c'est sûrement la pire idée de ma vie... marmonna Bucky avec angoisse.
- Si seulement. La pire idée de ta vie, c'est lorsque tu t'es enrôlé dans l'armée.
Bucky esquissa un sourire que Dum Dum aperçût à la faible lueur orangée.
Soudain, au bout du No Man's Land, une silhouette, puis deux, puis trois, traversèrent le désert de boue glacée pour arriver devant les deux Soldats.
Cette fois-ci, le cœur de Bucky rata un battement lorsqu'il vit, pour la première fois, les Allemands de près. Ces derniers tenaient leurs fusils en joue devant eux, et une inquiétude soudaine vrilla l'estomac vide de Bucky. Face aux visages sérieux et sévères des ennemis, Bucky tint le drapeau de sa main gauche tout en levant la droite, en l'air, paume ouverte en signe de paix. Il prononça le seul mot Allemand qu'il s'était donné la peine d'apprendre par un de ses collègues bilingue, pour l'occasion :
- Der Waffenstillstand... ?
(Trêve... ?)
Les Soldats ennemis se jetèrent des coups d'œil interrogateur puis, après ce qu'il sembla durer une éternité d'attente, ils baissèrent leurs armes de concert. Un des opposants esquissa un sourire et dit, dans sa langue natale :
- Frohe Weihnachten.
(Joyeux Noël.)
Dum Dum sourit à son tour :
- Danke schön.
(Merci.)
La torche s'éteignit, mais une autre s'alluma, au milieu du No Man's Land. Dum Dum se tourna et hurla, en Anglais, vers ses camarades pour les inviter à rejoindre le camp adverse.
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Au fur et à mesure qu'ils avançaient vers le camp opposé, les Soldats Alliés purent facilement découvrir l'antre de leurs ennemis. Bien plus adapté et mieux organisé que le leur. Les énormes barils de métal contenaient tous un feu attrayant, tous les dix mètres environ, derrière le front. Les Autrichiens leur firent signe de les suivre et de se positionner au-dessus des flammes pour se réchauffer. Les Américains ne leur donnèrent pas l'occasion de les faire répéter deux fois.
Il y avait même un semblant de sapin coupé et planté dans le sol gelé avec, au bout de ses branches, des étranges décorations faites en papier, à la main. Un simple arbre de Noël qui serra le cœur des Soldats.
Bucky essayait désespéramment de comprendre les paroles qu'échangeaient les étrangers. La seule chose qui revint le plus souvent à ses oreilles, fut les mots :
'Winter Soldaten'
Dont les Allemands aimaient affubler le Régiment Américain, en souriant.
Bucky se tourna vers Pinkerton, à sa gauche, pour murmurer :
- Qu'est-ce que ça signifie 'Winter Soldaten' ?
Pinkerton sourit à son tour :
- C'est comme ça qu'ils nous surnomment : 'Soldat de l'Hiver'. Pour des raisons évidentes.
Bucky esquissa un sourire. Il vit, à quelques mètres devant lui, son ami Dum Dum, parlant avec ses mains et avec de grands et simples gestes pour se faire comprendre auprès d'un Soldat Autrichien. Après quoi, les deux hommes fouillèrent respectivement leurs poches militaires pour en sortir quelques artefacts qu'ils échangèrent en riant aux éclats.
Tour à tour, les Autrichiens offrirent à leurs invités un verre rempli d'un liquide transparent que Bucky prit, au départ, pour de l'eau. Lorsqu'il but une gorgée cul-sec, il faillit s'étouffer.
Il toussa violemment, tandis que les Allemands rirent en lui expliquant, avec un Anglais balbutiant :
- Schnapps ! Alcohol !
Pinkerton se pencha vers son ami, pour traduire :
- C'est de la liqueur de fruits et d'épices.
- J'avais compris... cracha Bucky en toussant de plus belle.
Dum Dum revint auprès du Sergent, sourire aux lèvres.
- Qu'est-ce que vous avez échangé ?
Le Soldat but son Schnapps sans encombre avant d'ouvrir la paume de sa main, pour montrer en son centre une petite pile de pièces métalliques, qui étincelaient sous la lumière des flammes.
- Il m'a passé quelques Reichsmark en échange de cigarettes. Apparemment, Hitler commence à mener une campagne anti-tabac sur les fronts. Monsieur le Führer arrête de fumer et tout le monde doit se loger à la même enseigne... Pauvres gars...
Bucky sourit en frottant ses mains froides au-dessus du feu brûlant. Il rappela néanmoins :
- Qu'est-ce que tu comptes faire de ces Reichsmark ? Du shopping en Allemagne après la guerre ?
Dum Dum explosa de rire.
- Ahaha ! Mais non, idiot. Ma nièce collectionne les pièces. Elle sera contente d'avoir de la monnaie ennemie.
Bucky sourit derechef.
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Malgré le noir de la nuit et les quelques flocons qui virevoltaient dans un faible vent, le Sergent Barnes put apercevoir cinq immenses ombres loin derrière le front Allemand. Il reconnut sans mal les énormes Panzerjäger, ces Tanks ennemis si redoutables et meurtriers. Il pensa intérieurement que c'était bien la première fois de sa vie qu'il pouvait en voir de si près, sans avoir à courir ou à tirer sur le monstre de métal. Ses pensées furent interrompues par les Allemands et les Autrichiens, qui offrirent quelques tranches de gâteau aux fruits et du pain sec. Avec les verres de Schnapps, la nourriture était la bienvenue dans les ventres vides des Soldats.
Trois hommes s'installèrent à la droite de Bucky, autour des flammes salvatrices. Lui et Dum Dum écoutèrent d'une oreille le langage des étrangers qui, de toute évidence, ne sonnait pas comme de l'Allemand. Étrangement, Bucky se mit à sourire, lorsque son ami questionna :
- Ils causent Autrichien eux maintenant ?
- Non...
Bucky se tourna vers son voisin et prit son courage à deux mains. La langue était rouillée dans son crâne, mais après avoir toussé une nouvelle fois, il baragouina :
- Eşti Român ?
(Es-tu Roumain ?)
Le Soldat, ainsi que Dum Dum, jetèrent un regard interrogateur vers Bucky, ne s'attendant absolument pas à cette question. Alors que l'Américain se tut, sous le choc, l'ennemi répondit dans un Roumain plus prononcé et bien meilleur :
- Da, sûnt un sas ardelean. Eşti Român ?
(Oui, je suis un Saxon de Transylvanie. Et toi ?)
Bucky frotta encore ses mains au-dessus du feu. Il jeta un coup d'œil dans le coin de sa vision gauche, pour voir si son ami l'écoutait toujours. Malheureusement, c'était le cas et Bucky se sentit mal à l'aise, en répondant :
- Părinții mei sunt din Constanța.
(Mes parents sont de Constanța.)
Le Transylvain sourit en se présentant lui-même, Sebastian, ainsi que ses collègues Ernst et Ludwig.
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Ils passèrent la demie-heure suivante à discuter dans leur langue natale, que Bucky n'avait pas utilisée depuis plus de vingt ans. Cependant, pour la première fois depuis très longtemps, il souriait, et Dum Dum fut heureux de voir son camarade insouciant et l'esprit reposé. Comme les phrases du Sergent Barnes étaient ponctuées de ses éternelles quintes de toux, Sebastian prit sur lui de fouiller les poches de son treillis militaire pour en sortir un flacon de verre qu'il donna à Bucky.
C'était de l'Amoxicillin en cachets, un antibiotique puissant dans le traitement des pneumonies, maladies affreusement communes sur les fronts en cette période de l'année.
Gêné, Bucky rougit en répliquant plusieurs fois :
- Mulțumesc ! Mulțumesc ! Mulțumesc !
(Merci.)
Il expliqua néanmoins à sa nouvelle accointance qu'il n'avait malheureusement rien à lui donner en échange, ce à quoi Ernst demanda, en Roumain, si par chance Bucky gardait les enveloppes des lettres qu'il recevait de sa famille.
Sans chercher à comprendre, Bucky plongea à son tour ses doigts enfin réchauffés dans la poche interne de sa veste, pour en sortir quelques feuilles jaunies, les rares survivantes de son épreuve du feu. Ernst expliqua qu'il désirait seulement les timbres car, étrangement, il aimait en faire la collection, mais qu'il avait rarement l'opportunité de récupérer autre chose que des timbres du Continent. Bucky sourit et attrapa les enveloppes au milieu de son courrier, puis il déchira simplement l'endroit où les timbres se trouvaient ainsi que l'espace où ces derniers avaient été oblitérés. Évitant ainsi de divulguer l'adresse du camp Allié en donnant l'enveloppe dans son entièreté. Ernst ne lui en tint pas rigueur et accepta son nouveau bien avec une joie non feinte.
Après cet échange de présents, Bucky reçut un nouveau shot de Schnapps, qu'il but d'une traite avec un de ses nouveaux comprimés.
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Après minuit, les Allemands commencèrent à chantonner un hymne dans leur langue natale. Bucky ne comprit pas les paroles, mais il aimait le son de la mélodie.
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Kehr ich einst zur Heimat wieder,
Früh am Morgen, wenn die Sonn' aufgeht,
Schau ich dann ins Tal hernieder,
Wo vor einer Tür ein Mädchen steht.
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(Si je rentre un jour, tôt le matin,
Quand le soleil se lève,
Je regarderai dans la vallée,
Où une fille se tient devant une porte.)
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Au quatrième couplet, le Soldat Jones vint se poster aux côtés de Bucky pour marmonner, légèrement ivre :
- Sergent Barnes, pouvez-vous nous aider à récupérer les... ?
Il ne termina pas sa phrase, mais montra simplement le No Man's Land d'un regard vide et triste.
Bucky comprit sans un mot de plus. Pendant les batailles et les assauts, certains Soldats périssaient malencontreusement au milieu du No Man's Land. Il était cependant impossible pour leurs camarades de venir récupérer les corps, sous peine de terminer dans le même état. La trêve ne durerait pas éternellement et c'était leur seule chance de rapatrier les victimes sur le front Allié pour leur offrir une sépulture descente et récupérer leurs effets personnels pour les envoyer à leurs familles.
Bucky acquiesça et abandonna le feu avec tristesse, pour marcher lentement vers le No Man's Land, suivit par Dum Dum.
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La musique se dissipa à mesure qu'il avançait vers le désert de boue et de neige. La chanson militaire devint un simple écho, porté par le vent froid.
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Da seufzt sie still, ja still und flüstert leise,
Mein Schlesierland, mein Heimatland,
So von Natur, Natur in alter Weise,
Wir sehn uns wieder, mein Schlesierland,
Wir sehn uns wieder am Heimatland...
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Trois Soldats tenaient des torches, offertes par le front adverse, pour éclairer le lieu sombre, tandis que Bucky, Dum Dum et Gabe Jones commençaient déjà à porter les lourds corps des défunts, pour les ramener au camp.
Sur le chemin, ils croisèrent des Allemands qui faisaient exactement la même chose avec leurs propres victimes. Bucky les salua simplement de la tête, comprenant l'importance de cette trêve et de son opportunité pour ceux tombés au combat.
Soutenant un corps affreusement mutilé vers le camp Allié, Dum Dum jeta un coup d'œil interrogateur vers Bucky, avant de demander, penaud :
- J'savais pas que tu étais Roumain...
Les ténèbres empêchèrent Dum Dum de voir Bucky rougir. Ce dernier baissa son regard vers le sol froid, en répliquant :
- Techniquement, ce ne sont que mes parents qui le sont. Ils viennent de Constanța. Ma sœur et moi sommes nés aux États-Unis.
- Tu sais que tu n'as aucune raison d'en avoir honte.
Une étrange gêne vrilla l'estomac de Bucky, qui répondit néanmoins :
- Je sais, mais... Ma famille nous a interdit d'en parler. Juste au cas où...
Pour détendre l'atmosphère, Dum Dum sourit en rajoutant :
- J'imagine que Steve est quand même au courant.
Bucky rit :
- Bien sûr ! Steve est le seul au courant.
Repenser à son meilleur ami rendit Bucky affreusement mélancolique. Au moins, se dit-il à nouveau, Steve était en sécurité.
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Une fois tous les morts rapatriés des deux côtés, il était presque 4h du matin et Bucky rejoint le feu de camp pour dire au revoir et merci à ses nouvelles accointances. Son cœur se serra, sachant que dans quelques heures à peine tout ceci n'aura été qu'un étrange rêve et que les deux unités se battraient à nouveau jusqu'à la mort.
Bucky toussa, puis il enlaça Sebastian, Ernst et Ludwig, en répétant plusieurs fois :
- La revedere. La revedere. Mi-a făcut mare plăcere. Vă mulțumesc mult. Mulțumesc.
(Adieu. Adieu. Ce fut un plaisir, merci infiniment.)
Comme tant d'autre Soldats autour d'eux, ils échangèrent leurs noms de familles et leurs villes d'habitation, des fois qu'ils puissent se retrouver tous ensemble après la guerre. Si la guerre elle-même consentait à ne pas les faucher.
Ce fut avec un nouveau froid intense, le faible halo des torches et le cœur lourd que les Soldats Alliés retrouvèrent une bonne fois pour toutes, le chemin vers leur camp.
Bucky portait son fusil dans son dos, le drapeau blanc flottait derrière lui lorsqu'il traversa le No Man's Land, désormais privé de ses morts.
Dum Dum l'attrapa par les épaules pour l'enlacer et lui dire, avec euphorie :
- Eh bien, c'était un sacré Noël...
Son ami lui sourit :
- Joyeux Noël, Dum Dum.
- Joyeux Noël, Bucky...
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THE END
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Un GRAND merci à ma sœur Sandra, qui a lu et corrigé cette histoire. Pendant que j'étais clouée au lit, de ma grippe qui dure depuis plus d'une semaine. J'ai écrit ce récit en crachant mes poumons et en voyant, impuissante, Thor jouer avec son Mjölnir dans mon pauvre crâne malade...
Sœur et moi partageons une passion étrange pour l'Histoire relatant des deux Guerres Mondiales.
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Christmas is coming...
