Pour Léna.


–Bon, on ne va pas y passer la journée, marmonnai-je, bras croisés et tapant nerveusement du pied contre le carrelage en damier du restaurant. Tu te décides, oui ou non ?

–'Minute, Lauren, il faut que mon choix soit parfait. Je te rappelle qu'on a six heures de route après et que c'est moi qui conduis, me répondit Leila, les yeux fixés sur le large menu affiché au-dessus du comptoir des commandes. Comment veux-tu que je prenne une décision alors qu'il y a tant de choix sympas ? Et puis je crève la dalle, alors je dois prendre un truc suffisamment consistant mais qui ne me rende pas malade après.

–Je vous suggère le burger spécial de la maison, retentit alors une voix masculine dans notre dos, ce qui nous incite à nous retourner.

Deux hommes sont installés face à face sur des banquettes rouges et blanches, l'un d'entre eux dévorant avec appétit son repas et l'autre, un peu plus grand, y touchant à peine, trop absorbé par son écran de PC. C'est le premier qui nous a adressé la parole la bouche pleine, avant de nous adresser un sourire à tomber par terre, alors que l'autre s'était contenté d'un bref signe de la main poli pour nous saluer.

–Alors ça sera deux burgers spéciaux, s'il vous plait, demandai-je à la serveuse qui prit note dans son carnet avant de nous sourire et de disparaitre en cuisine afin que nos commandes soient lancées.

–J'en profite pour à nouveau regarder les deux inconnus qui nous observent également. Le premier a une coupe châtain courte, des taches de rousseur qui font ressortir son regard vert et une barbe de trois jours. Il porte une très belle veste en cuir brun usé par le temps, un jean délavé ainsi qu'une paire de chaussures noires. Sous sa veste, je distingue sur son t-shirt gris foncé le logo d'un groupe que j'adore écouter en boucle -AC/DC-, et une sorte d'amulette est accrochée autour de son cou. Le second a des cheveux plus longs qui lui atteignent les épaules et a opté pour un style un peu différent ; une chemise en flanelle, un jean large retenu par une ceinture de cuir noir et des bottes marrons.

–Ces places sont libres ? demanda Leila sans la moindre gêne en s'asseyant lorsque le premier l'y invite, se plaçant à ses côtés, tandis que je prends place juste en face à côté de l'autre homme. C'est quoi vos noms, à tous les deux ? les interrogea-t-elle ensuite avec un tas d'idées derrière la tête ce qui, comme d'habitude, me fit lever les yeux au ciel avec une pointe d'amusement. Et surtout, qu'est-ce que deux belles gueules comme les vôtres fabriquent dans un trou paumé comme celui-ci ?

–Je suis Dean, lui répondit le premier en entrant dans son jeu, et voici Sam. Disons que nous sommes là pour affaires, même si nous n'en avons pas l'air. Et vous, les filles ?

–Moi, c'est Leila. Mais les gens préfèrent m'appeler Lei, ce qui ne me dérange pas, précisa-t-elle avant de se tourner vers moi, alors que je la regardais toujours avec un certain dédain en réajustant mes lunettes de repos sur mon nez. Et la charmante personne qui adore visiblement juger mes manières de faire est mon adorable petite sœur, Lauren, dit-elle sans lâcher Dean des yeux. Ne vous en faites pas, elle fait simplement la tête parce que j'ai oublié de faire le plein avant de partir ce matin… Encore.

–Pardonnez mon air intrusif, reprit Dean, mais vous n'avez pas non plus le profil typique des personnes que l'on peu croiser tous les jours dans le coin, alors soit vous êtes en vacances, ce qui l'étonnerait un peu, soit vous faites une petite pause dans votre itinéraire avant de repartir vers l'aventure aussi rapidement que vous êtes arrivées, soit…

–Soit nous sommes également là pour affaires, complétai-je. Je serais bien tentée de vous dire que nous sommes les agents Leila et Lauren Edwards chargées de résoudre l'enquête du soi-disant suicide de Paul Gonzales, mais cela serait autant vous mentir que si vous nous disiez être agents fédéraux et nous les célèbres frères Winchester, ajoutai-je sous les regards ébahis des deux hommes, qui ne s'étaient clairement pas attendus à ce que je « devine » aussi facilement leur véritable identité. Ne vous en faites pas, votre secret est bien gardé avec nous, on est dans le même bateau, je précisai au moment où la serveuse revint des cuisines avec nos plats avant de repartir derrière le comptoir où patientaient de nouveaux clients.

–Alors… Vous êtes…

–Des chasseuses ? compléta Leila en mordant dans son cheeseburger avec voracité. Mouais, on peut appeler ça comme ça. On a entendu parler d'un cas d'apparition surnaturelle dans le coin, une banshee pour être exacte, alors on s'est dit qu'on allait venir faire un tour pour vérifier que tout allait bien avant de filer pour le Maine.

–Un large réseau de vampire est en train de se former là-bas, j'ajoutai en goûtant pour la première fois à la spécialité de la maison, qui me ravit les papilles. La vache, c'est super bon, ce truc ! je m'exclamai, réellement ravie d'avoir suivi le conseil de Dean. Mais blague à part, nous pourrions peut-être collaborer.

–Collaborer, répéta Sam, pianotant distraitement sur le clavier de son ordinateur portable. Vous voudriez que l'on s'associe afin de maximiser nos chances de localiser cette banshee pour ensuite l'éliminer ?

–Oh, allez, vous n'allez pas nous faire croire que vous n'avez jamais travaillé avec des filles par le passé ! Et croyez-moi, d'après ce que j'ai entendu à propos de l'affaire, on ne sera pas trop de quatre pour en venir à bout. Purée, Lauren, t'as raison, ce burger est incroyable ! déclara ma sœur en désignant son précieux plat. Mais sinon, ouais, ça pourrait être cool de bosser en équipe, on irait deux fois lus vite que prévu et on limiterait le nombre de victimes.

Les deux hommes parurent sous-peser le pour et le contre dans notre proposition, jusqu'à ce que Sam se penche vers son frère pour lui dire que ce n'était peut-être pas une si mauvaise idée de, pour une fois, travailler en équipe avec des personnes qui s'y connaissaient bien mieux dans le domaine que les autorités locales, qui avaient préféré conclure à un suicide au lieu de s'entêter à creuser plus loin. En même temps, cela arrangeait et les Winchester et les Edwards que les flics de cette ville ne s'en mêlent pas. Question de sécurité. Ils échangèrent quelques messes basses et quelques coups d'œil entendus avant d'enfin se tourner vers nous, nous ayant fait attendre pendant une bonne minute.

–C'est d'accord, affirma Sam. Nous allons partager nos recherches avec vous à conditions que vous ne disiez également tout ce que vous avez pu apprendre sur la banshee que nous traquons, et à quel point elle sera difficile à coincer. Quel votre domaine de prédilection, dans la chasse ?

–Je dirais un peu de tout, répondit Leila. Nous sommes assez polyvalentes, et comme vous, nous sommes plongées dedans depuis un sacré bout de temps, alors nous avons croisé des tas d'espèces plus ou moins dangereuses au cours de notre vie, mais je ne vais vous cacher que ce qui me répugne au plus haut point sont ces foutus Léviathans qui bouffent tout ce qui bougent… Encore heureux que vous ayez réussi à nous en débarrasser… Et côté armes, ne vous en faites pas nous sommes équipées, déclara-t-elle en montrant la clé de notre voiture, dans le coffre de laquelle nous avions tout un attirail de guerre qui rendait les passages de frontières parfois un peu compliqués. On a de quoi faire pâlir le Diable en personne. Alors ? Vous êtes prêt à aller chasser du fantôme avec nous, les gars ?

–Si ce n'est que pour une seule affaire… soupira Dean en s'étirant après avoir terminé son burger. Oui, pourquoi pas, après tout… Ca nous changera de d'habitude… Mais une enquête, une seule, précisa-t-il. Après cela, nos chemins se séparent et chacun reprend sa vie là où elle s'est arrêtée avant que l'on fasse connaissance, dit-il, ayant du mal à s'attacher aux gens dans ce milieux, car régulièrement, la plupart finissaient par se faire tuer par plus fort qu'eux. Ça vous va comme ça ?

–Ca me parait parfait, déclarai-je avec un sourire en rangeant mes lunettes dans leur étui. Et en attendant… Bon appétit !